‹ Frédéric IIChapitre 16 sur 52 · Du Roi au Comte Solms · texte numérisé non relu

Du Roi au Comte Solms

6 Octobre 1771.

On dit, que la seule raison, qui empêche le Grand-Seigneur de songer à la paix, est, qu'il appréhende, qu'en faisant un mauvais Traité et ' perdant des provinces, le mécontentement du peuple se prendra directement à lui, et que dans un soulèvement il lui en coûte la tête. Cepen- . dant il ne pourra pas continuer toujours la guerre, et pour peu qu'on puisse eti'e autorisé par la Russie de l'assurer, qu'on ne le traitera pas à la rigueur, je crois qu'il consentira au congrès qu'on lui propose. La cour de Vienne n'a point encore répondu au dernier Mémoire de celle de Pétersbourg , je sais qu'elle attend préalablement quelques explications de Constantinople et de Versailles. Il faut la laisser agir et aller son chemin, pourvu seulement que l'Impératrice de Russie se relâche à l'égas^ de la Moldavie et de la Valachie.

En attendant et vu tous ces grands évènements qui se préparent, je ne crois pas inutile de vous instruire, de quel fardeau je me charge, et dans quelle dépense je vais m'engager, pour

soutenir la guerre contre rAutrîche. Il faut que vous sachiez que pour les magasins, vivres et chevaux, la consommation d'une campagne, y compris les munitions de guerre, monte à onze millions d'écus par année. La disette générale rend cette dépense bien plus forte que si nous avions eu d'heureuses récoltes. Il faut de plus, que je me prépare des troupes subsidiaires de Hessois, de ceux de Brunswick, et de tous les princes, qui seront disposés de m'en donner, pour couvrir le pays de Clèves contre les attaques des Français. Il faut compter pour cet effet, au moins douze cent mille de subsides; pour les magasins et approvisionnements de ces troupes, quinze cent mille; de sorte que le total de la dépense d'une campagne offre un objet de 13,700,000 écus. Voilà ce qui me fait insister sur la ville de Dantzig; c'est une ville de ressource, elle pourra fournir quelque chose, et on trouvera des sommes à prêter, qui faciliteront le poids , dont je vais me charger. Vous trouverez peut-être étrange, que je me prépare à une diversion de la part des Français, mais pour vous montrer que la chose est apparente, il faut que je vous dise, qu'on écrit de Paris, que: „L'ambassadeur de Vienne, après la réception d'un courrier extraordinaire de sa cour a demandé une audience particulière du Roi, où

le duc d'Aiguillon a assisté. Que cet ambassadeur, à ce qu'on assure, était chargé de proposer à Sa Majesté très chrétienne, de faire cause commune avec l'Empereur, pour empêcher le démembrement de l'Empire Turc, la Porte s'engageant de payer à la France les mêmes subsides , qu'elle offrait à l'Autriche. Mais qu'on ignorait la réponse qui avait été donnée à cet ambassadeur.'*

Si la cour de Vienne fait à présent ces tentatives, combien son empressement ne redoublerat-il pas, quand elle verra paraître en Pologne une nouvelle armée de Russes de 50,000 hommes. C'est alors que le Prince Kaunitz redoublera son éloquence, pour engager la France à soutenir la cause. Il serait honteux à moi, si, après une longue expérience des affaires, je ne prévoyais pas à temps, ce qui peut ou doit arriver, et si je ne me mettais pas de bonne heure en état de résister à tous les dessins de mes ennemis. Cela coûte de l'argent, mais quand il faut faire la guerre, il ne faut jamais épargner. C'est pourquoi avant de l'entreprendre, il est nécessaire de régler de bonne heure ses avantages; de manière qu'à leur aide on puisse soutenir la gageure, et comme j'ai encore bien des préparatifs à faire, je serais bien aise de savoir d'avance à quoi m'en tenir.

Le sieur de Saldern à Varsovie, ayant reçu ordre, de ne plus s'opposer au départ du Primat, et ce Prélat ayant dessein de se rendre à Elbing, cet ambassadeur m'a fait requérir, de vouloir bien le faire observer de près, afin qu'il ne quitte point à l'improviste cette retraite, ou ne fasse une escapade vers les Confédérés. Je me suis prêté à cette réquisition autant qu'il m'a été possible, et j'ai ordonné à mes généraux de Stutterheim et de Belling, d'avoir l'oeil sur lui, et d'instruire les officiers, qui commandent dans le cordon, de ne point le laisser repasser, mais de l'engager par des prétextes plausibles et polis, de retourner dans sa retraite, et d'y jouir de la tranquillité; et vous ferez bien, d'informer de cela le Comte Panin.

Du Roi au Comte Solms.

Extrait.

20 Octobre 1771.

D'abord, les réflexions ordinaires, sur la nécessité de la paix avec les Turcs, et qu'on ne doit pas, dès le commencement, manifester de si grandes prétentions. Ensuite, que les Saxons soutiennent secrètement les Confédérés; et donnent des congés à leurs officiers, pour que ceuxci entrent au service des Confédérés, A la fin: „Pour ce qui est de ma convention secrète avec la cour de Russie, j'attends tranquillement son dernier mot pour sa conclusion. Je l'attends même avec confiance, puisque je suis persuadé, que les services que je lui rends, et suis en état de lui rendre encore à l'avenir, lui serviront de motif, de ne pas traverser dans cette occasion les iutérôts de ma Maison Royale, mais de faire plutôt quelques effbrts, pour les avancer, dans la ferme attente, que je lui en tiendrai toujours compte." ■"

Mémoire pour servir de réponse au contre-projet de la cour de Russie.

(S. D. — Probablement en oct. 1771.) Extrait.

„Le contre -projet d'une convention secrète, que la cour de Russie a envoyé au Roi, renferme des stipulations si importantes et qui tiennent si près à la guen'c, qui dure encore entre cette Puissance et la Porte ottomane, et à celle qui pourrait en résulter entre les deux Cours Impériales, que Sa Majesté a cru devoir prendre en mûre délibération les différents objets qui s'y rapportent, et s'en expliquer conlidemment avec Sa Majesté Impériale."

Il est juste, y dit-on plus loin, que la cour de Russie soit dédommagée des frais d'une guerre qui lui a été suscitée; et que ce dédommagement soit proportionné aux avantages obtenus par ses armes. Le Roi désire y contribuer de tous ses efforts; mais, il croit aussi devoir, en même temps insister sur une complète égalité entre les secours et les garanties.

Cette égalité est très bien établie à l'égard des acquisitions, que les deux cours comptent

faire en Pologne. H est dans l'ordre, qu'elles se garantissent, et qu'elles s'assistent mutuellement contre tous ceux, qui voudraient les troubler dans ces possessions. Mais l'égalité n'aurait pas lieu, si le Roi, par l'article secret, devait foui-nir à la Russie 20,000 hommes de troupes, pendant qu'il n'aurait à attendre de cette Puissance qu'un secours éloigné.

Comme le contre-projet fait mention de conventions antérieures, il paraît essentiel de rappeler au souvenir des deux cours leurs obligations réciproques et de les appliquer aux circonstances présentes, dans le cas d'une rupture entre la Russie et l'Autriche.

Ces obligations sont: .

1. Un secours de 12,000 hommes; d'après le Traité du 11. avril 1764, renouvelé le 12. octobre 1769.

2. Par la convention secrète du 11. avril 1764, le Roi s'engage à fournir un secours de 20,000 hommes, en cas d'une tentative pour détrôner le Roi actuel de Pologne, et pour en mettre un autre à sa place.

3. Par la convention secrète du 23. avril 1767, le Roi s'engage à se déclarer ouvertement, et à opérer une forte diversion dans les Etats de l'Impératrice-

Reine, dans le cas où cette Princesse, mécontente de la protection accordée aux Dissidens, se déclarerait pour le parti catholique, et exercerait des hostilités contre les troupes russes.

Il est évident, que ces stipulations secrètes de 1764 et de 1767 ne se rapportaient qu'aux affaires polonaises ; et que le Roi ne devait fournir un corps auxiliaire de 20,000 hommes, que si là Russie était attaquée en Pologne. Dans tout autre cas d'une guerre défensive, la Russie n'avait à compter que sur un secours de 12,000 hommes. Et ces obligations, le Roi les a jusqu'ici religieusement remplies, et les remplira de même à l'avenir. „Mais, Sa Majesté croirait manquer à ce qu'Elle doit à l'humanité, à Ses peuples , à Elle-même ; Elle croirait ne pas rendre justice aux sentiments élevés de l'Impératrice de Russie, si, avant que d'en venir là, et de mettre la dernière main à la convention, dont il est question aujourd'hui. Elle n'ouvrait son cœur à Sa Majesté Impériale sur le seul article, qui opposerait non seulement un obstacle invincible au rétablissement de la paix avec la Porte, mais qui conduirait infailliblement à une nouvelle guerre, dont il serait difficile de prévoir les suites." Ce seul article est finalement celui de la Moldavie et de la Walachie, L'Autriche

en viendra plutôt à toutes les extrémités, que de permettre que ces provinces soient enlevées à la Turquie .Ce serait donc une guerre menaçante, et qui n'aurait rien de commun avec les affaires l)olonaises. L'Autriche abandonnerait même probablement tout-à-fait la Pologne, et ne paraîtrait avec ses troupes que dans les Provinces turques; — pour attaquer le Roi avec toutes ses forces, s'il sortait des bornes de la neutralité. Et ainsi s'allumerait une guerre générale, dans laquelle la Russie, occupée des Turcs, lui serait de peu de secours.

Ces motifs portent le Roi à désirer, que l'aliénation de la Moldavie et de la Valachie ne devienne pas la cause d'une nouvelle guerre

„F]n réfléchissant, sur le peu d'utilité, que la cour de Russie retirerait de l'indépendance de ces deux principautés, qu'elle ne veut pas garder pour elle-même ; sur le danger d'une guerre, qui prolongerait celle des Turcs, qui occasionnerait une Confédération générale en Pologne, et qui pourrait changer entièrement la face des choses de l'Europe ; enfin sur un équivalent en argent, qu'on pourrait substituer à l'aliénation de ces provinces, pour procurer à la cour de Russie le dédommagement qui Lui est dû: le Roi ne croit rien demander, qui ne soit conforme, aux intérêts mômes de Sa Majesté Impériale, en lui

proposant un sacrifice, qui lèverait les plus grandes difficultés, et qui mettrait le comble à la modération de ses sentiments, et à la gloire de son règne."

Mais cependant, si la cour de Vienne voulait pousser encore plus loin ses prétentions, et saisir le prétexte de l'indépendance des Tartares aussi bien que de la libre navigation sur la Mer noire, pour amener une rupture avec la Russie, le Roi n'hésiterait pas un instant à entrer dans toutes les intentions de la cour russe, comme elles sont exprimées dans l'article secret du contre-projet, afin de donner une preuve éclatante du prix qu'il attache à l'alliance de la Russie.

A la tin le Roi reproduit encore la demande d'ajouter à la part qui lui est assignée, Dantzig et son territoire, afin de l'indemniser de ses grandes dépenses, et il assure: „que si la cour de Russie de. son côté juge à propos d'augmenter ses acquisitions en Pologne, Sa Majesté sera très disposée à y donner les mains."

Réponse au Mémoire prussien, remise au Comte Solms le 22. novembre 1771.*)

Le Mémoire de Sa Majesté le Roi a pour but:

1. De porter la Russie à ne pas persister dans sa demande de cession de la Moldavie et de la Valachie par les Turcs.

2. De s'entendre sur les dispositions à prendre, en cas d'une attaque par TAutriche.

3. De procurer à Sa Majesté le Roi de Prusse une plus grande indemnité, en cas d'une guerre certaine.

ARTICLE PREMIER. Il répuguc bcaucoup à Sa Majesté l'Impératrice, de laisser retourner des Provinces chrétiennes sous le joug mahométan. Mais, d'un autre côté, on la menace d'une guerre, si elle persiste dans l'aliénation de ces pays: cruelle alternative pour Sa Majesté! En conséquence, l'Impératrice veut dans cette circonstance prendre le Roi pour guide, et se résoudre -à ce sacrifice, comme au seul moyen de prévenir

*) Comme le texte original est un peu prolixe, nous n'en donnons quun extrait complet.

de plus grands maux. Seulement le Roi aura à inteirenÎT de telle sorte, qu il ne paraisse pas, qu'on se le serait laissé imposer par la cour de Vienne. On devra donc nouer des négociations avec la Porte sur cette base; contre une indemnité, et une certaine somme d argent Par rindemnité, on comprend Bender, qui a coûté tant d'argent et tant de sang; ou en son lieu une autre ^ôlle, à Femboucliure du Dnieper, Otschakow, ou tout au moins Kinburn, ce qui est très nécessaire, pour tenir en bride les Tartares. Le dédommagement en argent doit être employé, afin de faciliter la paix avec la Porte, en gagnant auprès d'elle des partisans de cette paix. Cest pourquoi la somme n'a pas besoin d'être très grosse.

ARTICLE DEUXIEME. Daus Ic cas d'uuc attdquc par l'Autriche, on maintient la demande d'un secours de 20,000 hommes, et l'on s'engage à la réciprocité. On portera, dans le courant de cet hiver, le nombre des troupes réunies en Pologne à 50,000 hommes, et l'Impératrice est toujours disposée à combiner les opérations de cette armée avec celles du corps auxiliaire prussien de 20,000 hommes de la manière qui pourrait être la plus avantageuse aux deux Alliés. Toutefois, on ne peut encore rien décider au préalable, sur le plan de ces opérations.

Réponse au Mémoire de la cour de Russie. (Novembre 1771.)

(Par extrait).

D'abord, satisfaction du Roi à cause du sacrifice que la Russie veut 'faire en renonçant à ses prétentions sur la Moldavie et la Valachie. Eloges de la modération et du désintéressement de l'Impératrice, et espérance que les négociations pour là paix en deviendront plus faciles. Puis il continue: „Le Roi est charmé de pouvoir donner à Sa Majesté Impériale une preuve encore plus évidente de sa déférence pour ses désirs, en se relâchant sur la prétention qu'il avait formée sur la ville de Dantzig. . Si sa Majesté a insisté sur cette acquisition, ce n'a été que, parce que cette ville faisant partie de la Pomerellie, elle a cru qu'elle devait être comprise dans la cession de cette Province; mais il lui suffit d'apprendre que sa Majesté l'Impératrice regarde cet article comme contraire à ses intérêts et à ses engagements, pour y renonceri Sa Majesté a donc admis dans son contre-projet l'exception que la

cour de Russie a paru souhaiter à cet égard, mais elle demande en même temps, que la ville de Dantzig soit déclarée République libre et entièrement indépendante de la Couronne de Pologne^), et elle ne veut pas cacher à sa Majesté Impériale les raisons qui fondent cette demande." Ces raisons sont les suivantes:

1. Parce que Dantzig a toujours dépendu; de la Pomerellie et de la Prusse polonaise; et

2. parce que cette ville deviendrait, par le partage de la Pologne, tout-à-fait séparée et isolée. La protection du royaume ne deviendrait plus alors, qu'une source de querelles éternelles et de chicanes entre les deux états.

„En faisant le sacrifice de la ville de Dantzig en considération de Sa Majesté Impériale, le Roi se flatte, qu'elle ne fera pas difficulté non plus, de lui procurer les sûretés nécessaires pour les Provinces qui doivent lui tomber en partage, et qu'elle sentira d'elle-même le danger qu'il y aurait à renvoyer la prise de possession à un temps indéterminé et éloigné. Sa Majesté se

*) Demande, qui est le moyen ordinaire, dont on se

sert, pour isoler "d^abord un territoire, puis s*en emparer

dans une occasion favorable. C*est ainsi «que la Eussie

a agi à Tëgard de la Crimée.

serait fait un plaisir d'entrer dans les vues de Sa Majesté Impériale sur ce sujet, si les desseins des deux cours n'étaient connus que d'elles seules ; mais aujourd'hui que ce secret s'est éventé en Pologne, qu'il a percé jusqu'à Vienne et à Constantinople, que le ministère ottoman a demandé des explications sur le démembrement de la Pologne, et que le Prince Kaunitz en a parlé au ministre de Sa Majesté Impériale, il importe de prendre d'autres mesures, et de se déclarer sur une affaire, qu'il n'est plus question de vouloir cacher, et sur laquelle on ne saurait cependant s'expliquer qu'après que la prise de possession aura eu lieu. Ce n'est pas seulement l'intérêt des deux cours relativement à ces acquisitions, c'est encore la nécessité de prévenir à temps les inconvéniens, qui pourront résulter d'un plus long mystère, qui doit les engager à faire cesser l'état d'incertidude, où cette affaire se trouve, et à s'ouvrir confidemment aux parties intéressées sur le dessein qu'elles ont formé. Ce sera sûrement un des premiers points qui seront discutés dans la négociation avec la Porte. Si l'on voulait continuer alors à en faire un mystère et se mettre en possession après la paix, ce serait lui fournir un prétexte fondé, pour commence^ une nouvelle guerre, au lieu qu'il ne ne sera pas difficile, de faire goûter ce plan de

partage aux Turcs, en le leur faisant envisager comme le moyen le plus propre pour terminer les troubles de Pologne, et pour assurer la durée de la paix. Il en est de môme de la Cour de Vienne, un^ plus long silence sur cette matière augmenterait l'ombrage et le soupçon, qu'elle a déjà paru en prendre, et lui ferait naître l'envie de traverser les desseins des deux cours. Mais en commençant par la prise de possession, en lui parlant de cet arrangement comme d'une affaire arrêtée, et en lui offrant en même temps de faire sa convenance, on pourra être à peu près sûr, qu'elle y donnera les mains et qu'elle préférera un avantage réel au danger d'une guerre incertaine et hasardeuse. î]ntin, rien ne sera plus propre à faire cesser les clameurs de la nation polonaise, que lorsqu'elle verra ce partage consolidé, pour ainsi dire, par le consentement des Turcs et par la concurrence des Autrichiens. Cest d'après ces considérations, que Sa Majesté a cru devoir changer l'article second du nouveau projet, envoyé par la cour de Russie, et y fixer le terme de cette prise de possession au mois

de Mai prochain, „comme à l'époque où toutes les troupes de Sa Majesté Impériale doivent être rassemblées en Pologne, et elle espère, que Sa Majesté l'Impératrice ne fera aucune difficulté de se préfter à une mesure, que l'intérêt

et la dignité des deux cours semblent demander également."

(Ici suivent des observations sur les troupes auxiliaires, et sur la réciprocité des secours. La position entre Cracovie et Sandomir paraît au Roi la plus favorable, pour en imposer aux ' Autrichiens, et les empêcher d'entrer dans les provinces turques conquises par la Russie, ou dans le Royaume de Pologne. Dans ce dernier cas, c'est-à-dire, celui d'une attaque de l'Autriche, le Roi enverrait volontiers son corps auxiliaire, pour opérer conjointement avec les Russes; mais il ne pourrait pas consentir à envoyer ses troupes dans la Moldavie et la Valachie , à cause de l'éloignement de ces provinces, et par conséquent de la difficulté de supplier rapidement à tout ce qui pourrait manquer. En conséquence, il ne pourrait pas laisser marcher son corps auxiliaire à plus de 60 ou 70 milles de distance. Mais ce ne serait, qu'à la dernière extrémité, et étant lui-même attaqué par toutes les forces autrichiennes, qu'il retirerait son contingent. De plus, le Roi ne bornerait pas son secours à l'envoi d'un corps auxiliaire ; il est aussi tout disposé, dans le cas où les opérations de la cour de Vienne exigeraient des mesures plus énergiques, à agir avec toutes ses forces, et par une invasion dans les états autrichiens à opérer

une forte diversion, en faveur de son alliée. Et pour donner à Tlmpératrice une preuve de son estime, le Roi, considérant la position difficile de la Russie en ce moment, se contenterait d'abord du secours promis de 6000 hommes d'infanterie, et de 4000 cosaques; toutefois, l'armée russe de 50,000 hommes devrait rester en Pologne, et prendre la position déjà mentionnée. Ce ne serait; qu'après la paix avec les Turcs, que le Roi fera appel à l'assistance russe tout entière, et demandera la diversion projetée en Hongrie. Sur ce, le Roi espère, que rien ne s'opposera plus à la conclusion de la Convention).

Projet de Convention entre la Russie et la Prusse pour le premier partage de

la Pologne*).

Sa Majesté Impériale de toutes les Russies, et Sa' Majesté le Roi de Prusse, se trouvant dans une union intime de tous les intérêts de leurs Monarchies, se croient obligées de donner l'attention la plus sérieuse et la plus réfléchie aux conjonctures actuelles, tant de la confusion générale, où se trouve la République de Pologne par la division des grands et la perversité des esprits de tous les citoyens, que de la guerre, où par une suite des affaires de cette même République Sa Majesté Impériale de toutes les

*) Ce projet avait d'abord été présenté par le Roi, puis renvoyé avec les observations de la Russie, et ainsi plusieurs fois, dans les mois de novembre, décembre 1771, et janvier 1772, renvoyé et retourné, jusqu'à ce qu'enfin le traité fut définitivement conclu et signé, le 6,17 février 1772. Nous le produisons d'après la dernière rédaction, qui en fut faite et acceptée, en indiquant dans les notes les points qui ont été contestés.

Russies se trouve engagée contre la Parte ottomane, dans laquelle Sa Majesté le Roi de Prusse prend une parte effective, conformément aux traités d'alliance, qui subsistent entre les deux cours. Leurs dites Majestés, considérant que, de tous les moyens employés par Elles, pour opérer la pacification de la Pologne, aucun n'a produit son effet, qu'au contraire lacharnement de l'esprit de parti et de faction y acquiert chaque jour de nouvelles forces, et que l'anarchie s'y enracine de telle sorte, qu'il est à craindre que la perpétuité des troubles et des divisions n'entraîne la décomposition totale de l'état; — considérant encore, que déjà par une suite de ces circonstances Sa Majesté l'Impératrice-Reine a fait entrer un corps de ses troupes en Pologne, et a fait occuper quelques districts, sur lesquels eller éclame d'anciens droits: — Leurs dites Majestés, pesant mûrement les relations immédiates, qu'une telle situation d'un état voisin a avec les intérêts propres de leurs Monarchies et la sûreté de leurs frontières, Elles ont jugé nécessaire, de se concerter entre Elles, sur les moyens de mettre à couvert leurs titres, droits et prétentions à la charge de la République de Pologne, en réunissant à leurs états certains districts de ce royaume, se proposant par là, d'assurer d'une part la conservation de

leur intérêt, et de l'autre, de faire une impression d'autant plus forte sur les esprits désunis des Polonais, et de les rapjproclier des termes de la pacification de leur patrie par la considération du ressentiment effectif de leurs voisins.

Pour cet effet, leurs dites Majestés ont choisi et nommé leurs plénipotentiaires, savoir: Sa Majesté Impériale de toutes les Russies, N. N. (le comte Panin) et Sa Majesté le Roi de Prusse, N. N. (le comte Solms); lesquels ministres plénipotentiaires ont arrêté et conclu les articles suivant d'une convention secrètq.

Sa Majesté Impériale de toutes les Russies, et Sa Majesté le Roi de Prusse, s'engagent de la manière la plus expresse à se seconder mutuellement dans le dessein qu'elles ont fondé de se prévaloir des circonstances présentes, pour revendiquer les districts de la Pologne, sur lesquels elles ont d'anciens droits, aussi bien que de se procurer par quelques-unes des possessions de lia République un équivalent aux droits, prétentions et demandes qu'elles ont à sa charge. Dans cette vue et en conséquence du concert pris pour cet effet. Sa Majesté Impériale de Russie se mettra en possession dans le temps et de la manière convenue par l'article suivant.

du reste de la Livonie polonaise, de même que de la partie du palatinat de Polotzk, qui est en deçà de la Dwina, et pareillement du palatinat de Witebsk, de sorte que la rivière de la Dwina fera la limite naturelle entre les deux états jusque près de la frontière particulière du palatinat de Witebsk d'avec celui de Polotzk, et en suivant cette frontière jusqu'à la pointe, où les limites des trois palatinats, savoir de Polotzk de Witebsk et de Minsk, se sont jointes, de laquelle pointe la limite sera prolongée par une ligne droite, jusque près de la source de la rivière Drujec, vers l'endroit nommé Ordwa, et de là, en descendant cette rivière jusqu'à son embouchure dans le Dnieper, de sorte que tout le palatinat de Mcislaw, tant en deçà qu'au delà du Dnieper, et les deux extrémités du palatinat de Minsk, au dessus et au dessous de celui de Mèislavr, en deçà de la nouvelle limite et du Dniepre, appartiendront à l'Empire de toutes les Russies te depuis l'embouchure de la rivière Drujec le Dniepre fera la limite entre les deux états, en conservant toute fois à la ville de Kiow et à son district la limite, qu'ils ont actuellement dé l'autre côté de ce fleuve. — Et sa Majesté le Roi de Prusse se mettra en possession dans le temps et de la manière convenue par l'article suivant, de toute la Pomerellie, la ville de

Dantzîg avec son territoire exceptés^), de même que du district de la grande Pologne en deçà de la Netze, en longeant cette rivière depuis la frontière de la nouvelle Marche jusqu'à la Vistule près de Fordon ef Solitz; de sorte que la Netze fasse la frontière des états de Sa Majesté le Roi de Prusse, et que cette rivière lui appartienne en entier^); et Sa dite Majesté, ne voulant pas faire valoir ses autres prétentions sur plusieurs autres districts de la Pologne limitrophes de la Silésie et de la Prusse, qu'elle pourrait réclamer avec justice, et se désistant en même temps de toute prétention sur la ville de Dantzig et de son territoire^) (laquelle ville sera entièrement libre et indépendante de la couronne de Pologne): Sa Majesté prendra en guise d'équivalent le reste de la Prusse Polonaise, nommé-

2} Y compris: avait été formule dans la proi)osition primitive du Koi.

^) Tout ce passage souligne était originairement ainsi conçu: ^depuis Drieson jusque vers Bydgoscz, de sorte, que la Netze serve de limite entre les deux états." — Mais le lloi modifia cette rédaction, par de bonnes raisons, comme nous le verrons en son lieu.

*) Le Roi avait ajouté à cette phrase additionelle de la Russie ,, laquelle ville sera entièrement libre et indépendante de la couronne de Pologne" — ce qui, par la suite, ne fut pas accepté.

ment le palatinat de Marienbourg, la ville d'Elbing y comprise*), avec l'évêché de Warmie et le palatînat de Culm, sans en rien exclure que la ville de Thorn, laquelle ville sera conservée avec tout son territoire à la domination de la République de Pologne^).

Les deux hautes parties contractantes feront entrer respectivement leurs troupes en Pologne dès le commencement du printemps prochain, et comme elles sont convenues d'occuper dans un même temps les lieux et districts, que par la présente fconvention elles se proposent de réunir à leurs états, elles ont fixé pour cette prise de possession le moi de mai de Tannée courante; elles ne déclareront rien jusqu'alors de leurs vues et de leurs desseins; mais du moment que cette prise de possession aura lieu, elles en feront part conjointement à la cour de Vienne, et lui offriront même de faire sa convenance, en la faisant entrer dans ce plan de partage; bien entendu cependant, qu'il n'aura pas moins son effet, dans le cas même où cette cour, contre toute attente, ne voudrait pas y donner les mains.

*) Addition rëcente du Roi.

^) Il y eut un long va et vient de nëgociations sur ce dernier point.

Les deux hautes parties contractantes promettent aussi solennellement de se garantir réciproquement toutes les possessions- ci-dessus spécifiées, de manière qu'elles soient comprises dans la garantie générale de tous leurs états, telle qu'elle a été stipulée par le traité d'alliance, qui subsiste entre les deux cours,

Et comme il sera nécessaire d'en venir à un arrangement définitif avec la République de Pologne, Sa Majesté l'Impératrice de toutes les Russies et Sa Majesté le Roi de Prusse, s'engagent aussi à donner à leurs minfetres résidents à Varsovie les instructions les plus précisés, pour agir en tout d'un comman accord et parfait concert, et pour appuyer les intérêts communs des deux cours par les représentations les plus convenables et les démarches les plus propres à faire réussir cette négociation à la satisfaction des deux hautes parties contractantes.

Cette convention sera ratifiée et lés ratifications échangées dans l'espace de six semaines, ou plutôt si faire se pourrait. En foi de

quoi les ministres soussignés en ont fait faire

deux exemplaires et y ont apposé le cachet

de leurs armes.

• Un article secret particulier y est inséré

contre l'Autriche, dans le cas où elle déclarerait la guerre à la Russie. Pour cette éventualité, le Roi promet 20,000 hommes de troupes auxiliaires en Pologne, pour y opérer conjointement avec les 50,000 Russes, et si ce secours n'était pas suffisant, le Roi veut agir avec toutes ses forces et faire une diversion dans les états autrichiens. — De même, l'Impératrice promet, si l'Autriche voulait attaquer le Roi, de lui envoyer 6000 Hommes d'infanterie et 4000 cosaques, et même de doubler ce nombre, «i ses propres affaires le lui permettant. Elle s'engage aussi de ne pas réduire son armée de 50,000 hommes en Pologne, afin de tenir les Autrichiens en respect de ce côté. L'Impératrice promet en outre, après conclusion de sa paix avec les Turcs, non seulement d'envoyer 20,000 hommes au Roi, mais aussi, avec son effectif de 50,000 hommes en Pologne, d'opérer une diversion en Hongrie, pour obliger l'Autriche à une paix équitable, et même à une indemnité, comme le Roi de Prusse aurait le droit de l'exiger.

Réflexions de Sa Majesté Prussienne sur le moment le plus favorable pour la prise de possession des acquisitions

à faire en Pologne.

Je crois, qu'il faut rejeter toute idée de se concerter avec la cour de Vienne sur les acquisitions à faire en Pologne^) à cause que cette cour se trouve mal disposée envers celle des Russies, et que le Prince de Kaunitz, le plus fier des hommes, se croyant alors, non sans quelque raison, l'arbitre du Nord et de l'Orient, se complairait à humilier ceux, qui lui feraient de telles propositions, et à décider de leur sort. Je sens que j'ai le coeur trop haut pour me soumettre au jugement de ce ministre, et je ne crois pas, que personne en Russie conseille à l'Impératrice, d'assujettir ses démarches aux fantaisies du Prince Kaunitz; comme

*) En conséquence, non seulement il n*y avait rien ëtë stipulé à Neustadt avec TAutriche, mais rien encore dans le moment actuel.

si nous ne pouvions nous mettre en possession de ce que nous croyons nous convenir, sans son investiture et son approbation. Il me semble, au contraire, qu'il vaut mieux imiter la conduite de la cour de Vienne, qui, sans se concerter avec personne, sans en demander la permission à aucune autre puissance, s'est mise tout uniment en possession de plusieurs starosties, se réservant à expliquer ses droits à la Diète de la pacification des troubles en Pologne. Reste encore à savoii", si, pour prendre possession, il est plus avantageux d'attendre, que la paix avec le^ Turcs soit conclue, ou de frapper le coup, lorsque une armée Russe avancera, sur les bords Méridionaux de la Vistule. Dans le premier cas, croit-

on gagner par là, que les Turcs, hors de jeu, ne se mêleront plus de ce qui regarde la Pologne? Pour moi, je soutiens au contraire, qu'une entreprise pareille après la pacification ferait plus de bruit, occasionnerait plus de troubles, que si elle se fait dans le moment que je détermine, et voici mes preuves. — Excités par les clameurs des Polonais, les Turcs crieront^ que la Russie et moi, voulons envahir la Pologne et que les Russes, par un manque de foi, violent la paix immédiatement après sa conclusion. — La cour de Vienne profitant de ces avantages, soufflera au feu, augmentera le trouble, et agira

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