‹ Frédéric IIChapitre 42 sur 52 · Août · texte numérisé non relu

Août

Quoique je n'ai qu'à me louer des motifs, qui en partie ont porté la Cour de Russie, à vouloir tenir ferme sur les renonciations qu'elle a proposées à celle de Vienne, relativement à ses acquisitions en Pologne: je ne laisse pas de présumer, que, dès qu'elle aura vu la réponse formelle de cette dernière, elle trouvera qu'il vaille mieux d'y acquiescer, que de risquer de faire échouer toute cette négociation par de nouvelles difficultés. Mes ordres précédens vous ont déjà prévenu sur les motifs de mes conjectnres, et les observations suivantes les mettront encore dans un plus grand jour. Et d'abord, j'ai cru que sa renonciation aux Palatînats de Chelm et de Lublin paraîtrait très acceptable à la Russie; vu que, si la Cour de Vienne y avait insisté, cette acquisition l'aurait approchée de trop près de Varsovie, elle aurait séparé le nouveau Royaume de Pologne en deux parties, séparées l'une de l'autre, et elle aurait coupé en même temps toute communication entre

Moi et la Russie du côté de Kiovie, au cas d'une rupture entre les deux Cours Impériales. D me semble donc, qu'en cette considération, la Russie pourrait bien leur laisser les salines, et dédommager le Roi de Pologne de leur perte par les Starosties, qui sont dans ces deux Palatinats. Peut-être et à la rigueur trouvera-t-elle, que je néglige mes propres intérêts, en lui donnant ce dernier avis; mais j'aime mieux les sacrifier à l'intérêt commun, et me conserver par la renonciation de l'Autriche aux deux Palatinats, une libre communication avec la Russie. Une seconde considération, qui me fait désirer que la Russie acquiesce aux dernières propositions de la Cour de Vienne, c'est qu'il sera extrêmement difficile d'engager cette Cour à se relâcher davantage, et que plutôt toute cette négociation pourrait entièrement échouer. Risque, qui me paraît d'autant plus important à éviter, que la Paix avec la Porte n'est pas encore aussi avancée qu'on puisse y faire fond. D'ailleurs, et en troisième lieu, la mauvaise volonté de la France et de l'Angleterre contre le démembrement de la Pologne, mérite aussi des réflexions sérieuses. Déjà ces deux Cours employent peut-être le vert et le sec, pour détacher la Cour de Vienne de notre système, et pour l'engager à s'entendre plutôt avec la Porte.

Si cette intrigue leur réussit, on peut compter que le Congrès de Paix se rompra, et que les affaires se brouilleront de nouveau bien plus qu'elles n'ont jamais été, et qu'il y aura des difficultés insurmontables pour les. raccommoder. De sorte que, plus on reculera et plus on risquera de' faire manquer notre convention. Je pense donc, que le meilleur sera de conclure plutôt aux dernières conditions de la Cour de Vienne, plutôt que de rompre toute cette affaire. D'un mauvais payeur il faut prendre ce qu'on peut, dit le proverbe. Et c'est sur ce pied-là qu'il faut regarder la Cour de Vienne dans cette négociation.

Au reste, je ne veux pas vous laisser ignorer, que le sieur Durand, ci-devant Ministre de France à Vienne, est nommé pour relever le sieur Sabatier à la Cour où vous êtes. Comme c'est un de leurs meilleurs sujets dans cette carrière, l'on présume que le principal motif de sa mission est, non seulement d'éclairer de près les sentimens et les dispositions de la Russie vis-à-vis de la Cour de Vienne, mais de l'employer même plus directement^ si la suite des évènemens y donnait lieu.

Du Roi à Solms.

Neisae, 21. Août 1772.

Vous sentirez bien vous même toute la satisfaction que j'ai ressentie à la réception de votre dépêche du 31. Juillet dernier. J'y ai vu avec ' un plaisir infini, que notre Convention avec la cour de Vienne touche au moment d'être signée, et ce n'est pas non seulement la considération de mes propres intérêts, mais encore et surtout celle des intérêts de la Russie, qui me fait envisager cette époque avec un contentement, que j'ai de la peine à vous exprimer. En effet, plus j'y pense, et plus j'y trouve des motîfe à me réjouir. J'espère surtout que ' du moment que la cour de Vienne aura signée cette convention, les plénipotentiaires russes au congrès de paix auront en mairi une preuve bien parlante, pour convaincre la Porte du parfait accord qui subsiste entre les deux Cours, et cette conviction ne saurait manquer de leur fiiire faire des réflexions bien sérieuses sur la nécessité indispensable, de hâter la conclusion de la paix, sans faire trop les difficiles, ou se permettre des pré-

tentions, qui pourraient la traîner en longueur. En attendant le comte Panin n'est pas le seul, qui soupçonne la eour de Vienne, d'avoir des vues sur la Valadiie. Yous trouverez dans mes dépêches précédentes assez d'indices, qui m'ont donné les mêmes soupçons, mais je vous ai fourni en même temps assez de motife, pour ne point prêter l'oreille à de pareilles prétentions. En effet, et je ne saurais m'empêcher de vous le faire observer de nouveau: si l'on voulait y condescendre, les acquisitions de cette cour surpasseraient de beaucoup les nôtres. Elles le font déjà aujourd'hui, non obstant la cession qu'elle a fait des palatinats de Lublin et de Chelm; et que serait-ce, si l'on voulait y ajouter une partie de la Valachie? La balance entre nos trois cours tomberait entièrement, et que deviendra ce nivellement politique, dont le Prince Kaunitz a prétendu faire la base de toute cette négociation, et qu'il a tant prôné dans toutes ses déclarations? Supposé donc que cette cour insistât tôt ou tard sur la cession d'une partie de la Valachie, il faut de toute nécessité par les considérations que je viens d'alléguer, qu'elle renonce en revanche à une partie proportionnée de ses nouvelles acquisitions en Pologne. Un peu de fermeté de la part de la Russie sur cet

article, l'engagera aussi, ou à acquiescer à ce II. 11

retranchement ou à renoncer à seis vues sur la Valachie. Et voici les raisons pourquoi je le suppose. J'ai été à portée, pendant le voyage que j'ai fait actuellement, à me mettre au fait de la situation présente de cette cour. Je sais positivement, et vous n'avez qu'à en informer le Comte Pânin contidemment, que la dernière disette lui a porté un coup des plus sensibles en Bohême. Elle contenait 500,000 habitants. Elle a perdu par ce fléau près de 200,000 habitants, et il n'a sûrement pas fait moins de ravage dans son armée. Plusieurs compagnies, qui sont formées sur le pied de 112 têtes, sont réduites à 65; <ïe sorte que toutes les troupes réglées, qu'elle a actuellement sur pied dans ce royaume, ne surpassent pas le nombre de 15,000 hommes, et que celui des Croates peut aller à 6,000. — Ces anecdotes ne sauraient être indifférentes à la Russie. Elles me sont parvenues de trop bonne part, pour les révoquer en doute, et c'est ce qui m'engage à les porter à sa connaissance, comme des avis très certains, et sur lesquels elle peut tabler.

La chasse que la cour de Vienne a donné à tous les Confédérés, en les obligeant de sortir de ses états, me fait juger, qu'elle a effectivement dessein d'aller d'un parfait concert avec nous dans l'arrangement des affaires de Pologne.

J'ai reçu d'ailleurs la nouvelle de la réduction de Czenstochow par les Russes, dont je félicite d'autant plus cette cour, qu'elle porte le coup de grâce au reste des Confédérés, qui conunencent aussi déjà à se réfiigier en France. Ce refuge nous doit être cependant fort indifférent. H ne pourra altérer nos arrangements en aucune façon, et dès que nous parviendrons à ]a diète de pacification, ils seront peut-être bien obligés de retourner dans leur patrie, pour éviter l'exil, auquel ils pourraient être condamnés. Nos intérêts ne s'en ressentiront donc nullement, quelque parti qu'ils prennent.

Extrait d'une Dépêche du Roî.

Neisse, 22. Août 1772.

L'extrait ci-joint de mes dernières lettrés de France du 6 de ce mois, vous fera juger de quelle utilité il est, que notre convention soit signée. U se pourrait que les Autrichiens fiissent effectivement tentés, à l'occasion de la paix à conclure entre la Porte et la Cour.de Russie, de faire quelque nouvelle acquisition des états de la première; et je me réfère à ce que je vous ai marqué ci-devant de ma façon de penser à cet égard, et ne saurais assez vous recommander d'être attentif, afin qu'au cas que la Cour de Vienne pourrait être amenée à vouloir réaliser ses vues, qui nécessairement produiraient de nouvelles liaisons entre elle et la Porte, vous ne négligiez pas à faire des représentations, propres à faire sentir les inconvéniens qui ne pourraient manquer d'en résulter, tant pour mes intérêts que pour ceux de la Russie.

Nouvelles de France du 6 Août.

„0n dît que l'Ambassadeur de France auprès de la Porte a engagé sa cour à faire insinuer à Constantinople, que la France croyait, qu'il était de l'intérêt de la Porte à sacrifier plutôt en Hongrie quelque chose à la Cour de Vienne, que de céder aux prétentions de la Russie. La France espère par là de détourner la Cour de Vienne de la Pologne, en lui procurant des avantages ailleurs. En parvenant à ce but, elle compte d'avoir rendu à Votre Majesté et à la Russie le partage de la Pologne plus difficile.

Du Roi au Comte Solms.

Nei88e,23. Août 1772.

Vos dépêches du 4 et du 7 de ce mois, m'étant bien entrées avec la triple convention qui a. été signée le 5 de ce mois, et dont je vous envoyé les ratifications: je n'ai rien de plus pressé que de vous en témoigner mon très parfait contentement. Vous ne manquerez pas de faire de ma part un compliment convenable et affectueux au comte de Panin, des soins qu'il avait apportés à la conclusion de cette convention, et je vous sais de même un gré tout particulier de ceux que vous avez eus en cette occasion. Je suis extrêmement content, que cette affaire se trouve une fois en règle. Nous pouvons être tranquilles d'une part sur les intrigues jde la France, que celle-ci, selon que je vous 'ai marqué par mes précédents ordres, a mis jusqu'ici en oeuvre, pour en fair manquer la négociation; et de l'autre, on peut se flatter que la conclusion de cette triple convention pourra accélérer la paix entre la Russie et la Porte, et que tout sujet de tergiversation ultérieure

étant ôté par là au Prince Kaunitz, fl est à espérer que sa cour s'emploiera assez cordialement à la moyenner, et que cette dernière pourra plus facilement être amenée par la Cour de Russie, à se désister de ses prétentions du côté de la Hongrie.

Du Roi au Comte Solms,

Page 1