Août
Il y a quelques jours, que j'ai vu à Neisse le Cîomte Dietrichstein , qui, à ce que je crois, y a été envoyé pour me sonder. — Voici ce que j'ai pu combiner de toutes les choses qu'il m'a dites. Je vois clairement, que l'Empereur et Lascy ne sont pas contents de ce bout de la Pologne qu'ils obtiennent. Ils voudraient chasser les Turcs de l'Europe et s'approprier toute la partie de la Hongrie qui se trouve à la rive gauche du Danube. Us seraient bien aise pour cet eifet, de voir les conférences de Foksiany rompues, pour seconder les Russes à expulser les Turcs de l'Europe; et dans ce cas ils consentiraient peut-être, à laisser ^ux premiers la Moldavie et la Valachie. — Je crois qu'ils auraient bien envie de se liguer pour cet objet avec la Russie, mais la crainte qu'ils ont, que les Français et les Espagnols ne leur fassent une diversion en Italie et en Flandres, les oblige à recomîr à moi, et pour me mettre de leur parti, ils renonceront à tous les avantages qui
leur ont été stipulés en Pologne, en faveur de la cession du cours de la Warthe et de tout ce que je voudrais m'approprier au voisinage de la Silésie. — J'ai été curieux de savoir ce que
l'on prétendait faire de la Grèce, mais ils n^y ont pas encore pensé jusqu'ici. Je souhaite donc que le Comte Orlow conclue la Paix avec les Turcs, mais si cela n'a pas lieu, nous verrons une nouvelle scène s'ouvrir, et cela vise à un traité d'alliance, par lequel la Cour de Vienne se propose probablement de régler tout avec ses nouveaux alliés. — Je me suis contenté d^entendre tranquillement tout ce qu'on m'a dit, et j'ai répondu, que tout cela était des choses possibles, qui pourraient s'exécuter, si l'on voulait s'entendre et agir de bonne foi, mais qu'il fallait au préalable consulter l'Impératrice de Russie sur tous ces articles. — On a paru content de ma réponse, et je ne doute nullement, que le Prince de Lobkowitz n'ait sondé également la Cour de Russie à cet égard. — En tout cas on peut compter sur ces nouvellesrci, qui sont authentiques, et ee qui m'a fait le plus de plaisir dans ces ouvertures, c'est que le Comte de Dîedriehstein n'a pu en aucune manière dissimuler la mauvaise intelBgenee et la défianee qui régne actuellement entre sa Cour et celle de Versailles. — D faut voir à quoi tout eela
mènera. — Le congrès de Foksiany décidera probablement de la tournure que prendra la politique de la Cour de Vienne, mais je ne saurais vous dissimuler à cette occasion, que j'ai grand sujet de soupçonner, que cette cour se trouve partagée aujourd'hui en deux parties. L'Empereur et Lascy ont un système à part, et l'Impératrice - Reine avec Kaunitz, un autre. Ce dernier ministre est cependant encore flottant entre les deux partis, et tantôt il se range de celui de l'Empereur, tantôt de celui de l'Impératrice-Eeine, de sorte que je ne saurais vous assurer positivement, si ce que le Comte de Diedrichstein m'a dit, doit être regardé comme le sentiment de tout le conseil de la Cour de Vienne, ou seulement de l'Empereur et de son parti. Quoiqu'il en soit, ce précis pourra fournir au Comte de Panin quelques lumières ultérieures dans les négocia*ions du Prince Lobkowitz, et pour cet effet, vous le lui communiquerez in extenso. Il se peut très bien, ainsi que je l'ai observé, que cette cour vît avec plaisir, que les conférences de Foksiany se rompissent, et vous trouverez des motifs assez plausibles, pour lui attribuer de pareilles vues. Peut-être le Prince Lobkowitz même, si on le sondait adroitement sur cet article, ne pourrait-il pas le dissimuler entièrement et ne point laisser échapper
quelques mots, qui pourraient répandre plus de jour sur les vues secrètes de sa coui*. J'en abandonne donc le soin au Comte Panin, et suis bien curieux d'apprendre en son temps, comment le Prince Lobkowitz se sera expliqué à ce sujet. En attendant, je viens d'apprendre de bien mauvaises nouvelles de Suède, qui me font une peine infinie. On me parle de quelques nouvelles brouilleries qui y sont arrivées. Mais, comme ce n'est qu'en gros^, qu'on m'en a fait part, sans entrer dans aucun détail, je me réserve de vous en écrire plus amplement à mon retour à Potsdam. Je compte d'y arriver le 4 Septembre, et dans cet intervalle j'espère d'apprendre de vous, comment la Russie envisage cette nouvelle scène, et aussi d'être à même, par des rapports ultérieurs et détaillés, que j'attends de Stockholm, de vous dire naturellement ce que j'en pense.
Du Roi au Comte Solms.
Potsdam, 4. Septembre 1772.
Comme je viens de recevoir ici, à mon retour, vos deux rapports du 14 et du 18 Aoôt, je suis bien aise de vous répondre tout de suite sur leur contenu important.
Pour ce qui regarde le concert intime entre mes ministres et ceux de la Cour de Russie dans l'étranger, je donnerai des ordres réitérés aux miens, tant à Vienne, qu'en France, Hollande, Angleterre, Suède et Danemark, d'entretenir la plus exacte liaison avec ceux de Russie, pour se communiquer réciproquement tout ce qui pourra parvenir à leur connaissance.
Quant aux sentimens et vues secrètes de la Cour de Vienne, je crois, entre nous soit dit, que le Prince Kaunitz, qui gouverne la barque, n'est pas toujours de l'avis de l'Empereur et du Maréchal Lascy, et qu'ainsi nos aifaires continueront à aller leur train, à moins que le congrès de Foksiany ne se rompe, d'où il pourrait résulter, que l'Empereur reprit son plan sur la
Hongrie, pour s'y refaire des pertes que sa maison y a souffertes autrefois contre les Turcs.
Je n'ai pas attendu votre lettre, pour instruire Zegelin, de quelle manière il doit intimider la Porte, pour la pousser à la paix. Et comme actuellement je suis obligé de lui mander, de quelle manière lui et l'Autrichien, doivent notifier à la Porte notre prise de possession eu Pologne, je tirerai de là même des argumens à montrer tout le danger, auquel ils s'exposent, en n'acceptant pas le parti que la Russie leur Oïfre.
Je me conformerai, quant au manifeste à publier en Pologne, à tout ce qui a été résolu à Pétersbourg, et je ferai de même expédier des ordres à toutes les cours où j'ai des ministres, pour que la communication s'en fasse aux dites cours, selon qu'on en est convenu. Mais voici un article bien plus embarrassant que tous les autres. Vous savez sans doute la Révolution qui vient d'arriver en Suède. Tout est fait, et les représentations que je pourrais faire, arriveraient après coup. Il ne s'agit donc plus du passé, mais de nous concerter avec la Russie, sur nos démarches futures; et je vous dirai sur cela mon avis, pour en rendre compte au Comte de Panin. Je vous avoue que je suis parent de ce Roi de Suède, et que sa con-
duîte me fait une peine infinie. Cest pourquoi et en faveur de sa mère, qui n'est point mêleé en tout cela, je pense aux moyens de rajuster la mauvaise affaire qu'il a faite. Voici ce que je propose: „Que les ministres de Russie, le mien et le Danois, demandent une audience au Roi de Suède, dans laquelle ils lui proposent: „Qu'étant garants de la forme de gouvernement établi en 1720, nous le prions de se désister du projet [qu'il a formé; de mettre cette affaire en négociation, et de rétablir, à la lettre, la forme du Gouvernement du Comte Horn. Que son refus nous réduirait à la dure nécessité de remplir nos engagemens, et que nous serions fâchés, apparentés comme nous le sommes tous avec lui, à être obligés à recourir à des mesures fâcheuses; qu'il pourrait lui-même envisager, quelles en seraient les tristes suites." — Si cette affaire tourne en négociation, je pourrais l'appuyer par mon ministre, en remontrant à ce Roi, dans quel abîme de malheurs il se précipitera, lui et son royaume, s'il refusede se désister de son projet. Il nous sera libre alors de prendre des mesures plus sérieuses. Mais voilà toujours, selon moi, la démarche que nous devons suivre. Commencer par la modération, et si ce moyen est infructueux, recourir à d'autres plus efficaces.
Du Roi au Comte Solms.