‹ Frédéric II, roi de Prusse: et la nation allemandeChapitre 19 sur 33 · PRÉFACE DU TRADUCTEUR. XV · texte numérisé non relu

PRÉFACE DU TRADUCTEUR. XV

la religion des tombeaux , en élevant des mausolées à ses chiens; il avait marqué sa sépulture auprès d'eux, moins par mépris des hommes que par ostentation du néant.

(( On m'a conduit au nouveau |)alais, déjà tombant. On respecte, dans l'ancien château de Potsdam, les taches de tabac, les fauteuils déchirés et souillés, enfin toutes les traces de la malpropreté du prince renégat. Ces lieux immortalisent à la fois la saleté du cynique, l'impudence de lathée, la tyrannie du despote et la gloire du soldat.

« Dans un caveau de l'église protestante , j'ai vu le cercueil du sophiste à couronne... A tout prendre, bien (jue Ténormité des événements de nos jours ait rapetissé les événements passés , bien que Rosbach , Lissa , Liegnitz, Torgau, etc.^ etc., ne soient plus que des escarmouches auprès des batailles de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna , de la Moscowa , Frédéric souffre moins que d'autres personnages de la comparaison avec le géant enchaîné à Sainte-Hélène, l^e roi de Prusse et Voltaire sont deux figures bizarrement groupées qui vivront : le second détruisait une société avec la philosophie qui servait au premier à fonder un royaume. »

Nous venons d'entendre un illustre champion de la légitimité. Écoutons un des oracles de la démocratie, M. Eugène Pelletan (1).

«... Frédéric, dit le Grand, homme d'esprit, joueur de flûte distingué , et po^te badin en langue française, à cela près qu'il mettait l'orthographe à l'allemande.

(1) Le Crime, Paris, Pagnerre, i863.

« Mais il savait mieux faire la guerre qu'aucun homme (lu voisinage. Il avait, sinon inventé, du moins perfectionné la tactique prussienne, qui consiste à former des héros à coups de bâton. Il profila de sa supériorité dans Fart de tuer, pour dévaliser l'Autriche.

« Toutefois Frédéric faisait profession de philanthropie. Il offrit à Voltaire une place de chaml^ellan à sa cour, avec une clef brodée dans le dos de Thabit. Il affecta un traitement sortable à cette place philosophique; il y ajouta même une gratification, en nature, de bougie et de café.

<( A quelque temps de là, il faisait brûler en place publique, par la main du bourreau, la facétie du docteur Ahakia. Voltaire reconnut l'inconvénient de coucher sous le toit d'un roi philosophe qui l'appelait son ami. Jl déménagea en douceur de Potsdam, sous prétexte de santé, et il alla régner pour son compte à Ferney. Il y a bien mérité de l'humanité.

« Frédéric continua de philosopher dans sa petite salle à manger. La causerie ressemblait à une conspiration. Pas de témoin , nul domestique ; le repas tombait du plafond, à l'aide d'un mouvement de tournebroche. Frédéric mangeait avec gloutonnerie. Entre la poire et le fromage, il déboutonnait la majesté royale et turlupinait l'Évangile. Mais en revanche, il recueillait pieusement l'Institut de Loyola : « J'en garde la graine, disait- il, pour la revendre au voisin. »

(( C'était un roi cynique. Il avait épousé , pour la forme, une princesse d'Allemagne; cette ombre do reine,

PRÉFACE Dr TRADUCTEUR. XVII

reléguée au fond d un palais de Berlin , errait , jour et nuit, dans la solitude du veuvage. Frédéric n'aimait en réalité que ses tambours ou ses levrettes.

« Sous la simplicité débraillée de Julien 1 Apostat, il cachait la vanité nobiliaire du marquis de Brandebourg. 11 n accordait de grade dans Tarmi^e qu à la gentilhommerie parcheminée et donnait le pas à un simple lieutenant sur un ministre d'État. 11 ensevelit le baron de Trenck à trente pieds sous terre, avec une chaîne au cou , pour le punir de s être laissé aimer par une princesse du sang royal.

« Il tenait la Prusse au pain sec et à l'eau ; ni commerce ni industrie : la bourgeoisie excommuniée du sol par ordonnance et la classe agricole attachée à la glèbe comme au moyen âge. 11 avait mis en régie toute la vente en détail. Il n'y avait en Prusse qu'un épicier : rétait le grand Frédéric. Quand il avait besoin d'argent, il fabriquait de la fausse monnaie.

« L'Europe l'appela un grand homme, parce qu'il avait beaucoup tiré le canon et fait beaucoup de fumée. Mais lorsque Napoléon eut écrasé l'armée prussienne à léna, il n'y eut plus de Prusse. Napoléon lui-même a cru devoir en donner la raison : « Le militaire prussien, « disait-il, maltraitait le peuple, et le peuple s'est réjoui « de la défaite du militaire... »

« Le grand Frédéric a daigné réfuter le livre du Prince ; mais il suivait l'inspiration que Machiavel lui aurait donnée le premier ; car, au fond du cœur, il songeait à imiter le Prinn» et il le combattait pour dissimu-

XTIll FRÉDÉRIC II, ROI DR PRUSSE,

lor le plagiat. Il ajoutait ainsi le seul chapitre qui manquât à louvrage. « 11 crache au plat |>our en dégoûter '< les autres, » disait Voltaire.

« Frédéric ne signa pas la réfutation de Machiavel : il comptait trop sur l'indiscrétion de l'éditeur. Le volume de Frédéric fit rapidement fortune ; l'Europe applaudit l'écrivain royal, on le proclama un philosophe couronné, et lui-même répétait à 1 occasion : La philosophie et moi. nous régnerons désormais de moitié.

« Après avoir acquis la renommée de prince ami de la justice , Frédéric fit main basse sur la Silésie. Il («rivait comme >Iarc-Aurèle , et il agissait comme Rorgia, etc. »

Un des attraits principaux du livre du D^ Onno Klopp. consiste dans les emprunts nombreux que l'auteur a faits aux OEuvres de Frédéric II, publiées avec un soin religieux par M. Preuss. Pour conserver aux idées et aux opinions de Frédéric leur intégrité et leur fraîcheur, il était commandé de les reproduire dans la langue même oii elles furent énoncées. Le traducteur sest fait un devoir de les rechercher, aussi souvent que l'exactitude des citations le lui a rendu possible. 11 va de soi qu'un tel travail a entraîné des difficultés de tout genre : si le traducteur se permet de les signaler ici, c'est pour s'en faire un titre de plus à l'indulgence du public.

At^anf-Prapas be T Auteur.

Depuis les événements de 1813, on reman|iic, dans une partie de la nation allemande et de ses organes, une tendance à reporter vers le passé les idées qui , à cette époque d'enthousiasme, passionnaient l'esprit des Allemands , et surtout à considérer le roi Frédéric II de Prusse comme 1 initiateur des aspirations qui, en 1813, se manifestèrent d'une manière si énergique et si élevée. Rompant en visière à cette opinion généralement accréditée, l'auteur de cet ouvrage s'est proposé de rétablir la vérité historique, de montrer Frédéric II à la lumière de son temps, d'exposer comment il a compris les liens qui l'unissaient à la nation allemande et à TEmpire, et comment les Allemands d'alors, et notamment ses sujets, envisagèrent ses faits et gestes. Il est évident que pour un travail de ce genre , les renseignements directs peuvent seuls avoir de la valeur, soit que nous les puisions dans les écrits mêmes du roi, dont on nous a conserve une si riche collection , soit que nous nous servions des témoignages émanés des contemporains de Frédéric, témoignages qui n'ont pu être colorés ou altérés par la

XX AVANT-PROPOS DE |/aUTEI:R.

tradition. C'est dans ce sens que l'auteur a écrit. Il s*est efiForcé de montrer le roi tel qu'il était au milieu de ion entourage , tel qu'il a agi comparativement à ses ancêtres, comment il s'écarta du chemin qu'ils avaient tracé pour suivre une voie tout à fait nouvelle , et enfin s il eut égard à l'approbation de ses contemporains et des intéressés. Si l'auteur ne nie pas qu'il y a une espèce de légitimation . que donne le succès, il tâche, d'autre pari, d établir que ce droit du succès ne peut pas exercer une force rétroactive sur les mobiles d une action, en d'autres termes qu'il ne peut pas plus changer le droit en injustice que l'injustice en droit. On a dit souvent (jue Ton ne peut pas appliquer les règles de la morale à la vie des grands peuples, ou à 1 histoire des Étals. Sans vouloir discuter cette épineuse matière , l'auteur, se souvenant du vieil adage, Volenti non fit injuria, croit ne pas avoir appliqué cette règle avec plus de sévérité que Frédéric 11 lui-même ne se l'est appliquée en termes exprès. L'auteur a eu en vue la nation entière à laquelle il appartient et non pas telle ou telle de ses parties ou bien une autre nation ; et c'est dans ce sens qu'il espère que son livre sera jugi\

Page 1