CHAPITRE
(ieorges- Guillaume de Brandebourg. — Schwarzcnberg organise Vannée et les impôls. — Frédéric-Guillaume. — La politique de la maison de Brandebourg est Adèle au chef de TEmpire, sous Frédéric-Guillaume, sous Frédéric III.— Efforts pour parvenir à la dignité royale. — Frédéric- Guillaume I". — Ses tendances guerrières. — Caractères de sa politique sous le ministère Seckendori'. — Chagrin du roi en voyant le Conseil de TEmpire. —Alliance des Maisons princières. — Frédéric -Guillaume I« songeait-il ù avoir des préleulions sur la Silésie?— Il cherche à se réconcilier avec l'Empereur. — Est plein de zèle pour lui.— Faiblit de nouveau. — Traité de Wusterhausen. — Traité secret de Berlin.
Après la paix de Westpbalio, Frédéric-Guillaume de Brandebourg s'éleva au-dessus de tous les autres princes de l'Empire. Il élaii de loin supérieur à son père. Cependant , il esl bon de le constater : le faible et irrésolu Georges-Guillaume lui-mr'iiio avait déjà senti naître en lui ce désir de conquête, qui est devenu comme la marque caractéristique de sa postérité. Après avoir , en 1627, accueilli Wallenstein à bras ouverts et reconnu Maximilien, duc de Bavière, comme électeur, il fit faire à l'Empereur des offres tout à fait extraordinaires. Il s engageait à voter, dans les diètes et autres réunions nationales, de telle manière que TEmpereur le lui demanderait, pourvu que son suzerain lui permît, en
récompense de sa docilité, de prétendre aux possessions des princes, ses voisins. Le nombre de ces princes était considérable. Leurs territoires réunis formaient la presque totalité du nord de TAllemagne. L'Empereur accueillit cette offre comme il convenait. Sans vouloir y répondre, il ordonna le dépôt dans les archives de la lettre qui la contenait (1).
Quant à Georges-Guillaume, loin de faire de nouvelles conquêtes, il ne sut pas môme conserver les possessions qui formaient son domaine, ni obtenir celles qui lui revenaient légitimement. Son beau-frère, le roi de Suède, lui enleva la ville de Pillau , en Prusse : Georges- Guillaume se plaignit ; mais il se résigna. Gustave- Adolphe s'empara de la Poméranie qui devait écheoir par succession à la maison de Brandebourg : Georges- Guillaume ne se défendit môme pas. Aussi Frédéric II reprocha-t-il à son aïeul qu'il aurait dû disposer d'une armée de 25,000 hommes, et repousser, tandis qu'il le pouvait, ces attaques brutales, ainsi que les incursions de Wallenstein. Mais Frédéric II ne se rend pas compte de l'état des choses. L'époque qu'il se plaît à critiquer était toute autre que celle qu'il domina, un bon siècle plus tard. L'aversion que les Anglais montraient vers le môme temps pour toutes les décisions qui tendaient à maintenir une armée permanente , n'était pas plus grande que celle des chevaliers et des États de la Marche de Brandebourg. Lorsqu'en 1 6S!6, les Danois et les Suédois menaçaient en môme temps le pays, Schwarzen-
(1) HuRTER, Ferdinand II, IX, 537.
âO FRÉDÉRIC II, ROI OF PRUSSE,
herg demande aux États de la Marche des moyens de défense. On lui accorde 3,000 hommes pour protéger la pro\ ince et les quatre forteresses, — Kiistrin, Driesen, Peiz et Spandau ; — mais il ne peut disposer que de cent mille thalers par semestre (1). Encore les Étals trouvèrent-ils bientôt ces dépenses trop considérables et ils réduisirent successivement le nombre des troupes à 2,000, à 1 ,500 et enfin à 900 hommes. Ces mesures, d'ailleurs, n'étaient prises que pour de courts délais, et après de nombreuses et difficiles négociations. Lorsque, plus tard, Wallenstein marcha vers eux, sans intention hostile, à la tête de l'armée impériale, les États déclarèrent qu'il n'y avait plus rien à craindre des Danois ; qu'en revanche, les habitants de la Marche se mettaient entièrement à la disposition de S. M. Impériale. « Si donc nous voulons entretenir d'autres troupes, nous avons à craindre que la cour impériale n'en prenne ombrage. »
Cependant, un an plus tard, le célèbre Schw^arzenberg fut l'organisateur du premier régiment de tuniques bleues. C'était un corps de 5,000 hommes, avec lesquels Georges-Guillaume marcha sur la Prusse pour la défendre contre Gustave-Adolphe. Ils furent les précurseurs de la garde que l'on forma plus tard , le principe de l'armée brandebourgeoise.
Autrefois l'on ne connaissait qu'une manière d'entretenir de pareilles armées ; c'était la contribution directe, dont le nom seul, à l'époque dont nous parlons, glaçait les gens de crainte et d'eflfroi ; Schwarzenberg remplaça
Il CosMAR, Schwarzenberg, 343 et cf. 97.
ce système par la contribution indirecte de lalimentation journalière, c'est-à-dire l'accise (1). Le jeune électeur Frédéric-Guillaume entra tout à fait dans les projets de son premier conseil. Quant à Schwarzenberg, il ne survécut pas à l'exécution de son plan ; mais l'année même de sa mort, en 1641, Frédéric-Guillaume, de concert avec les États, mit en vigueur le nouveau système de contributions « qui devait pourvoir d'une manière efficace à l'entretien de l'armée et couvrir d'autres dépenses extrêmement urgentes. » C'est le commencement d'un nouvel ordre de choses dont l'État de Brandebourg prend l'initiative et dont l'histoire se réduit à ces deux points : armée et accise.
Tous les eflForts de Frédéric-Guillaume tendaient à créer une armée propre à faire la guerre et à en soutenir le poids; mais en cela il ne poursuivait pas une politique hostile à l'Empire. Nous n'avons pas besoin de rappeler la prédilection héréditaire de sa maison pour la neutralité ; arrivera son but, tout en gardant cette neutralité, tandis que d'autres se battraient, voilà quelle dut être aussi la pensée intime de ce prince. Il est vrai qu'en 1 641 , il conclut un armistice avec l'ennemi déclaré de l'Empire, le roi de Suède ; mais il le fit moins dans le dessein de plaire à ce dernier que pour procurer un peu de repos à son pays épuisé. Quant à ses troupes, il laissa l'Empereur en disposer à son gré. 11 fit même arrêter et mettre en accusation le jeune Schwarzenberg qui l'aurait accusé auprès de TEmpereur, lui et les États, de tenir pour le roi de Suède (2). Comment était-il possible à un
(i) CosvAR, Schwarzenberg, 3i0.
<2) Ibid., p. 3SS5.
â2 FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE,
électeur de Brandebourg de préférer un roi de Suède, ce roi qui lui avait enlevé la Poméranie ! . . . Toutefois, il faut bien le dire, ce vol, commis par les Suédois, ne fut pas dans la suite une grande perte pour la maison de Hohenzollern. Frédéric-Guillaume, à la paix de Westphalie, obtint, comme dédommagement, trois évôchés allemands. Il n'eut garde de les refuser et n'en conserva pas moins ses prétentions sur la Poméranie, jusqu'à ce que, la grandeur éphémère de la Suède s'étant éclipsée, ses descendants pussent recouvrer l'héritage légitime qui leur avait été enlevé.
Depuis des siècles, un autre cachet distinctif de la politique de HohenzoUern avait été une fidélité inébranlable au chef de l'Empire. Sous George-Guillaume, celte tendance s'affaiblit pour quelque temps, mais bien plus par la pression que les circonstances et des serviteurs corrompus exerçaient sur cet homme faible et débile (1 ), que par le choix spontané de sa libre volonté. Frédéric- Guillaume, avec la perspicacité et la ténacité qui le distinguaient, marcha résolument dans la voie qu'avait parcourue son père pendant les dernières années de sa vie. Ce n'était d'ailleurs qu'en s'attachant étroitement à l'Empereur qu'il pouvait espérer d'arracher à l'usurpateur suédois le bien patrimonial de ses ancêtres, le duché de Poméranie.
11 est vrai qu'il fit un jour cause commune avec Charles- Gustave contre la Pologne; mais aussitôt que l'Empereur se fut déclaré pour les Polonais, Frédéric-Guillaume rompit l'alliance qu'il avait contractée peu de temps
(I) Voyez ses plaintes, ibid., p. 80 et suiv.
auparavant avec le roi de Suède, malgré les nombreux avantages que ce dernier ne cessait de faire miroiter devant ses yeux. Depuis lors, on le voit constamment en état d'hostilité avec la Suède : « Les Suédois sont des brigands, des ennemis de Thumanité, » s'écrient les conseillers de Brandebourg, dans leur adresse aux princes catholiques d'Allemagne, lesquels, à cette époque, étaient encore les alliés de la Suède; « ce sont des trompeurs, des contempteurs du droit, des parjures contre lesquels l'univers entier devrait se soulever (<). »
Frédéric-Guillaume s'écarta une seconde fois de la ligne de conduite qu'il s'était tracée, dans ses relations avec la France. 11 accepta une pension de Louis XIV. Mais cette faiblesse ne dura pas longtemps. La marque caractéristique de son gouvernement fut un attachement constant à la maison impériale. 11 put s'élever quelques mésintelligences peu importantes ; mais elles ne furent pas d'assez longue durée pour troubler la bonne entente ordinaire. Lorsque Frédéric-Guillaume eut vaincu glorieusement et les soldats du roi de Suède et les mercenaires de Louis XIV, l'Empereur dut néanmoins sacrifier l'intérêt particulier, si légitime qu'il fût, d'un seul prince de l'Empire , plutôt que de replonger l'Allemagne dans les horreurs d'une guerre dont personne ne pouvait prévoir l'issue. Mais Léopold donna en même temps à Frédéric-Guillaume l'investiture du duché de Magdebourg, et il alla jusqu'à tolérer que le nouveau duc restreignît, d'une manière plus expressive qu'aucun autre prince, les droits des États. En revanche, Frédéric-Guillaume
(I) Orlich, GnchichiedeB Preu$zi$chen Staates, II, 106.
24 FRÉDÉRIC n, ROI DE PRUSSE,
ne s arrogea aucun droit qui appartenait au souverain : quand il voulut récompenser son fidèle Derfflinger, il supplia l'Empereur de 1 élever à la dignité de baron.
Ces dispositions, Frédéric-Guillaume les transmit à son fils Frédéric. Le jeune prince, dont Tesprit était assez étroit, ne rêvait, d'ailleurs, pas autre chose que de pouvoir devenir une copie fidèle de Louis XIV, d'imiter ses somptuosités et de transporter Versailles sur les bords sablonneux de la Sprée. Ce rêve ne réussit que trop ; et le malheureux pays, pressuré de toutes les manières, gémit douloureusement sous le joug des courtisans portant Tépée au pommeau de diamants, et des favorites que les plus riches joyaux ne pouvaient satisfaire.
Seulement, dès qu'il s'agissait de choses d'une nature plus sérieuse, d'affaires politiques, par exemple, Frédéric, fidèle aux traditions de sa maison, demeurait inviolablement attachée l'Empereur. Aussi bien, n'était-ce pas du chef suprême, non pas seulement de l'Empire, mais, comme son nom et sa dignité l'indiquaient, de la chrétienté tout entière, qu'il pouvait obtenir l'accomplissement de son désir le plus cher?
Or, quel était-il ce désir? Ce fut sous son règne que le froid et compassé prince d'Orange , the duch William, — ainsi que les Anglais nommaient dédaigneusement leur nouveau roi, — parvint à un trône plus élevé que celui qu'occupait Frédéric. Ce fut encore sous son règne que l'électeur de Saxe, au milieu des convulsions de la malheureuse Pologne, se vit décerner le titre sonore de Majesté. N'était-il pas dur pour Frédéric d'être Tinférieur de ces deux princes, naguère à peine ses égaux?
Son ambition était donc d'obtenir le titre de Roi; l'Empereur seul pouvait le lui donner : Frédéric se promit de réussir, coûte que coûte, au prix de n'importe quels sacrifices. Et, il faut le dire à sa louange , ses manœuvres réussirent à souhait. Il avait déjà pu, à la pointe des armes, afiranchir son duché de Prusse de la suzeraineté polonaise : c'est à ce duché que TEmpereur donna le titre de royaume, et il fit roi de Prusse l' Électeur-Margrave de Brandebourg.
Certes, c'était là un précédent fâcheux et qui créait une situation équivoque sans exemple jusqu'alors. Malheureusement cette situation fausse et anormale devint bientôt comme la règle par suite de l'état de confusion dans lequel se trouvait l'Empire. En effet, quelques années plus tard, trois princes-électeurs, ceux de Saxe, de Hanovre et de Brandebourg ceignirent presque en même temps des couronnes étrangères.
Toutefois, de grandes différences caractérisent la manière dont elles s'obtinrent. L'Angleterre et, à la môme époque , la Pologne étaient de puissants États, dont la possession valait bien le titre de roi. La Prusse, au contraire, était petite. L'Angleterre et la Pologne n'avaient de rapports ni avec le Hanovre, ni avec la Saxe-Électorale. Les intérêts de ces pays pouvaient marcher de pair avec ceux des princes qui les gouvernaient ; mais jamais ils ne pouvaient former une seule nation. H en était tout autrement de la Prusse et du Brandebourg, fort peu éloignés l'un de l'autre. La réunion territoriale de ces deux provinces n'était ni impossible , ni improbable. Or , ne pouvait-on pas craindre sérieusement
qu'un roi de Prusse ne fît des eflforts pour joindre à ce pays le Brandebourg, qui dépendait également de lui, et pour devenir par là, dans le Brandebourg même, aussi indépendant, voire aussi absolu qu'il Tétait déjà en Prusse? Qu'arriverait -il si la maison de Habsbourg ne parvenait plus à maintenir parmi les divers princes de l'Empire cette sorte d'équilibre qui lui avait assuré jusque-là la prédominance et qui , aux yeux de bon nombre d'Allemands osant sonder l'avenir , pouvait rendre encore possible une union étroite entre l'Empire et la nation? Qu'arriverait-il, encore un coup, si un prince de l'Empire s'élevait au-dessus de tous les autres, nonseulement comme roi de Prusse , mais aussi de Brandebourg?
Depuis deux siècles, l'expérience avait démontré que l'élévation d'un prince de l'Empire commençait généralement par une alliance avec l'étranger, et surtout avec le roi de France. C'est par là qu'avait réussi autrefois le landgrave Philippe de Jlesse, et il avait eu pour imitateurs Maurice de Saxe, le palatin Frédéric et jusques à ces rois de Danemark et de Suède eux-mêmes, lesquels, sous prétexte de religion et de liberté de conscience, avaient conspiré ensemble le morcellement et le partage de l'Empire. Pouvait-on être stir que dans la Marche de Brandebourg de semblables idées ne viendraient jamais à naître? Et qu'est-ce qui devait pousser davantage à donner libre carrière à ces projets, que le désir si naturel à l'homme de réaliser les aspirations de gloire qu'il trouve au fond de son cœur? en d'autres termes, de combler la distance qui sépare le fait de l'idée? Qu'était-il, en
somme, le roi de Prusse, aux yeux de l'Europe, si ce n'est le souverain d'un duché tout à fait insignifiant?
Quoiqu'il en soit, et quels qu'aient pu être les circonstances et les moyens qui amenèrent l'Empereur à condescendre aux vœux de son vassal, d'ailleurs très-fidèle, il n'en est pas moins vrai que cette condescendance fut une faute politique des plus graves, appréciée comme telle par ses contemporains non moins que par la postérité.
Frédéric porta donc la couronne comme premier roi de Prusse. Vis-à-vis de l'Empire, il n'était que margrave de Brandebourg et prince-électeur. Il en fut de mi^me pour son fils Frédéric-Guillaume.
On vit rarement de plus grand contraste que celui qu'offraient à la fois le père, la mère et le fils. L'esprit du père, — un infiniinent petite — ne se complaisait que dans les fêtes et les cérémonies d'apparat. Un seul autre ruonarque de l'époque , le roi de Pologne, put rivaliser avec lui dans la science de l'étiquette. Il est juste de laisser cette gloire à Frédéric. Pour faire juger de sa puérilité, il suffira de dire qu'il composa et écrivit de sa propre main (1) la prière publique qui devait être récitée dans les églises après les cérémonies du sacre et du couronnement; et cette prière, il la fit tellement longue qu'elle n'eut pas moins de quatorze pages ! . . . Quant à la mère, c'était une de ces vénérables femmes dont il plaît si rarement au ciel d'orner les trônes de la terre ; pour la dépeindre d'un trait, elle était l'amie de Leibniz, et son intelligence était à la hauteur du génie du grand phi-
ii) OEuvres de Fredéric-le-Grand, I, 124, n. a.
losophe. Enfin, le fils, Frédéric-Guillaume, était l'antithèse vivante de son père, c'est-à-dire qu'il était ennemi déclaré de tout faste, de tout luxe, de toutes dépenses quelconques qu'entraîne l'étiquette. A un autre point de vue, s'il faut juger de la valeur intellectuelle d'un homme par ses actes, que penser de Frédéric-Guillaume qui donna au fou de la cour le fauteuil présidentiel de l'Académie, devenu vacant par la mort de Leibniz? Le père, Frédéric, méditait dans une retraite presque inaccessible à son peuple, de nouvelles fêtes, des cérémonies pompeuses, pour montrer à la fois par le prestige de la couronne et par l'autorité du sceptre la haute dignité de la royauté et du talent prodigieux dont la nature l'avait doué. Le fils de Frédéric était un esprit positif et pratique avant tout. On le voyait souvent se promener seul deçà delà. Lui aussi portait un sceptre; mais c'était une baguette d'aubépine ou de quelque autre bois semblable, et néanmoins les objets de sa royale colère sont là pour attester qu'il ne porta pas son sceptre d'une main toujours également paternelle.
Le règne de Frédéric-Guillaume débuta d'une façon tout à fait caractéristique. Tandis que son père se débattait dans les dernières convulsions de l'agonie, le jeune prince avait peine à traverser les groupes épais de courtisans qui attendaient dans les antichambres , pleins de tristesse et d'anxiété, ce que l'héritier du trône allait décider de leur sort. Frédéric P' expire. Aussitôt ses fils proclament l'aîné d'entre eux son successeur. Le nouveau Roi consacre quelques instants à pleurer son père. Tout à coup la scène change. Il donne un ordre et le grand-
maréchal da palais s'avance avec la liste qui réglait la composition de la nouvelle cour. Frédéric-Guillaume jette sur le papier un regard rapide. Puis, il saisit une plume, la trempe dans l'encrier, et, sous les yeux du grand-maréchal consterné, il tire une longue ligne noire de haut en bas. Le maréchal avait eu lieu plus d*une fois, dans sa carrière, d'être saisi de stupeur; il avoua dans la suite n'avoir jamais éprouvé pareille commotion. Il retourne dans l'antichambre voisine et tous les regards se dirigent vers lui comme pour recevoir de sa bouche un arrêt de vie ou de mort. Mais sa bouche demeure muette; sa langue est comme paralysée. Un des assistants lui arrache le papier des mains, aperçoit la ligne noire, devine la vérité et s'écrie : « Messieurs, notre bon maître est mort et le nouveau roi nous envoie tous au diable (1). »
Toutefois, hâtons-nous de le dire, le mot n'était vrai qu'à moitié. Frédéric-Guillaume substitua l'épée à la clef de chambellan, et la tunique bleue à l'habit de cour. La plupart des courtisans se sentirent assez forts pour accepter l'échange. Quant à Frédéric-Guillaume, il ne rivalisa jamais qu'une fois avec le roi défunt pour déployer les pompes et les splendeurs de l'étiquette : ce fut aux obsèques de son père, obsèques que Frédéric-Guillaume, dans sa piété filiale, fit célébrer conformément aux dernières volontés du roi.
A partir de ce moment, la vie militaire absorba tout entière l'âme du jeune souverain. S'il faut en croire un récit assez vraisemblable de Frédéric II, un incident qui
(i) Cf. FÔRSTER, Friedrich'Wilhelm I, tome I, p. i74.
serait arrivé à Frédéric-Guillaume pendant les campagnes de Flandre (1) aurait influé d'une manière remarquable sur ses dispositions natives , les aurait transformées en une résolution énergique , invincible , laquelle serait devenue comme le fil conducteur de toute sa vie. Frédéric-Guillaume fit la guerre de Flandre, n'étant encore que prince héréditaire, et l'on sait les éloges que l'histoire décerne à la conduite des troupes impériales de Brandebourg à la sanglante bataille de Malplaquet. Cétait au siège de Tournai, auquel le prince poussait vivement. Il trouva un jour deux généraux anglais engagés dans une discussion très-animée. L'un prétendait que le roi de Prusse, à moins de subsides, aurait pu à peine entretenir 15,000 hommes; son adversaire soutenait, par contre, qu'il aurait pu en solder au moins 20,000. Le prince, que ce langage avait légèrement échauffé, s'écria tout à coup : « Le roi, mon père, sait entretenir 30,000 hommes ; il n'a pour cela qu'à vouloir. » Les généraux acxîueillirent par un sourire cette sortie chaleureuse, qu'ils regardèrent comme dictée par l'ambition naissante du jeune prince.
Nous n'avons aucune raison pour mettre en doute la véracité de cette anecdote. Nous n'en avons pas davantage pour diminuer l'importance de Témotion que trahit en cette circonstance l'orgueil froissé de Frédéric-Guillaume.
Frédéric-Guillaume fut , dans le sens le plus élevé du mot, un roi personnel : « J'établis la souveraineté sur un rocher de bronze, » dit-il , dans son fier langage, à la
(i) OEuxfrex de Frédéric-le-Grand, I. 147.
noblesse du nouveau royaume de Prusse, et ce mol il le mit résolument en pratique sur toute la surface du territoire allemand. Cette parole était d'une grande vérité et elle renfermait un sens profond quand on songe qu'il n'y avait, pour contrebalancer l'influence de Frédéric- Guillaume, qu'une famille faible qui continuait à languir péniblement par suite des blessures que lui avait faites la guerre de Trente ans et que n'avaient pu cicatriser ni les guerres postérieures de l'Électeur Frédéric-Guillaume, ni l'étiquette maniérée de Frédéric I" et de ses courtisans. Cette famille, uniquement livrée aux besoins matériels, n'avait point de force morale pour réagir contre cette influence. Aussi toute opposition de sa part fut-elle impuissante. Frédéric-Guillaume n'entretint pas seulement 30,000 hommes, comme il s'en était exprimé un jour avec une sorte de bravade, mais il porta ce chiflfire à 83,000 soldats (1). Pour y arriver plus sûrement, il décréta qu'il y aurait dans ses États un soldat sur vingtsept hommes, que ce soldat fût indigène ou qu'on l'eût recruté à l'étranger. C'était la conséquence de la contribution-accise que l'on avait, un siècle auparavant, accueillie avec transport parce que , grâce au nouveau système, on était à l'abri de la contribution directe. Les ancêtres de la population qui vécut sous Frédéric-Guillaume, avaient-ils bien réfléchi à ce qu'ils faisaient alors? Comparons et jugeons. En 1626, les États de la Marche de Brandebourg donnèrent à Schwarzenberg , comme nous l'avons vu, l'autorisation d'équiper 900 hommes, et cela pour un rx)urt délai ; en 1 726 , Frédéric-Guillaume
(i) OEwfres de Fréderic-U-Grand^ H, p. 1, avec les notes de Téditeur.
atteignit à peu près le chiflFre de 83,000 hommes, non en vue d'une circonstance déterminée, pour un laps de temps peu considérable, mais pour en faire le contingent ordinaire de l'armée. Le peuple trouva que cette mesure n'était rien moins que douce ; mais il obéit , parce qu'il n'osait pas faire autrement. « J'établis la souveraineté sur un rocher de bronze, » avait dit le roi. Le mot était sans réplique.
Mais à quoi bon cette armée qui n'était en proportion ni avec le chiffre habituel des armées de l'époque, ni, bien moins encore , avec l'étendue du territoire qu'elle devait être appelée à protéger? Où devait aboutir la pression monstrueuse que l'on exerçait sur un pays pour recruter des soldats sans trùve comme sans merci? Voilà ce que se demandaient les ministres de l'Empereur aussi bien que les princes des États limitrophes. Le soupçon que cet énorme rassemblement de forces cachait quelque intention perfide, qu'on allait, par exemple, voir rompre la paix et envahir inopinément un territoire ami, puis assister à d'inévitables conquêtes ; ce soupçon devait naturellement se présenter à l'esprit de tout le monde. Néanmoins, le caractère tout pacifique de la nouvelle armée dissipa bientôt ces craintes, au moins on général, quant aux tendances belliqueuses qu'on avait cru y découvrir.
On reconnut, dans le courant de la même année, que cette armée singulière n'avait pas été formée afin de servir de moyen pour atteindre un but quelconque , mais qu'elle renfermait en elle-même son principe, son but et sa fin. Frédéric-Guillaume se délectait à voir manœuvrer ses soldats, que de certains esprits caustiques appelaient
malicieusement ses marionnettes. Cet amusement paraissait être le but suprême de sa vie ; aussi les railleries de ses voisins sur le sergent couronné étaient-elles intarissables. Frédéric-Guillaume s'en souciait peu , et il évitait avec soin *toute cause de guerre. Il fallut les attaques réitérées de l'incorrigible Charles XII pour l'amener à assiéger Stettin.
Son amour pour ses soldats allait jusqu'à la puérilité. Lorsque, pour s'acquitter des obligations que tout princeélecteur contractait envers l'Empire, il eut à fournir son contingent militaire, il prit toutes les précautions possibles pour que ses chers habits bleus n'eussent rien à souffrir en quoi que ce fut. C'est ainsi qu'il demanda qu'on ne les fît marcher que deux milles par jour, et trois milles tout au plus ; qu'ils pussent se reposer le quatrième jour ; qu'on ne les mît point en garnison dans une forteresse qui, vraisemblablement, aurait eu à soutenir quelque siège ; enfin, qu'ils jouissent pendant l'hiver , six mois durant, d'un entretien irréprochable.
Si les princes voisins ne cessaient point de craindre et de détester Frédéric-Guillaume , ce n'était plus à cause du danger général dont sa gigantesque armée avait paru d'abord les menacer, mais bien à cause des tracasseries de chaque jour dont il accablait leurs sujets (1). Personne , dans les petits États limitrophes , n'était à l'abri des coups de main des enrôleurs de Brandebourg. Ruses, violences, enlèvements sur les routes militaires, effractions nocturnes, ces enrôleurs employaient tous les moyens pour recruter des hommes sains et vigoureux,
(1) FÔRSTm, Friedrich'Wilhelm l, tome II, pièces justificatives, n« 73.
M KRÊDÉBIC II, ROI DR PRUSSR,
(le quelque condition qu'ils fussent, auxquels ils faisaient ensuite passer la frontière, puis qu'ils équipaient et inscrivaient sur le livre de l'armée. Si quelqu'un de ces malheureux désertait et qu'on parvînt à l'atteindre, il était impitoyablement passé par les baguettes et traîné à travers les rues jusqu'à ce que la mort s'en suivit. Comme les réclamations et les prières demeuraient inutiles, le Hanovre, pour protéger ses nationaux, prit les armes; il est vrai que des arrangements pécuniaires empêchèrent une rupture ouverte; mais les enrôlements par la force n'en continuèrent pas moins comme auparavant.
Cependant, il était dans la nature des choses que la question politique revînt à l'ordre du jour avec plus d'insistance que jamais. Le prince Eugène de Savoie demanda catégoriquement à l'envoyé prussien à Vienne (1) : (( Oïl donc le Roi veut-il en venir avec ces troupes qui lui doivent coûter des sommes énormes? S'il a l'intention de les mener en campagne, ajouta-t-il, le tiers, au moins, prendra la fuite. » Aussi bien, chacun ne pouvait-il pas craindre que cette grande force militaire ne fût destinée à troubler encore une fois la paix générale, et cela avec (les chances réelles de succès? Seckendorf, l'envoyé d'Autriche à Berlin, chercha à rassurer le prince Eugène qui commençait à partager ces inquiétudes (2). « Du côté de Berlin , lui manda-t-il , il y a aussi peu à craindre qu'à espérer. Ni le Roi, ni ses ministres n'ont aucun plan bien arrêté de ce qu'ils feront ou de ce qu'ils ne feront
1) FÔRSTEB, Friedrich'Wilhelm I, t. Il, pièœs justificatives, n* 73, p. 46. (2) /Wd.,p. 4«.
pas. Il est impossible (le conclure avec eux rien de positif. Il ne faut pas s'attendre à ce que le Roi fasse jamais alliance avec des souverains étrangers contre l'Empereur ou l'Empire ; mais il ne faut pas se fonder davantage sur un secours ou sur un appui qu'il fournirait au besoin. Le Roi et ses ministres semblent avoir pris à ti\cbe de se conduire vis-à-vis de toutes les puissances de telle fagon qu'on les croie tout prêts à contracter avec* elles une alliance intime. C'est ainsi qu'ils en agissent à regard de la France, pour faire croire ailleurs que le Roi est sur le point de conclure un traité avec cette dernière nation . Cela pourrait bien avoir pour but d'en imposer davantage à la cour impériale. On prend la même attitude tantôt vis-à-vis de Moscou, tantôt vis-à-vis de l'Angleterre, tantôt vis-à-vis d'autres puissances encore; mais jamais on n'arrive à un résultat net et précis. »
On serait tenté de croire, en lisant ces lignes, que Seckendorf parle d'une tout autre époque que celle qui nous occupe ; et pourtant, qu'on veuille bien le remarquer, c'est en 1725 qu'il esquissa de cette manière les traits caractéristiques de la politique de Berlin. Il ajoutait, en terminant, que le traité qui allait se conclure entre l' Électeur-Roi et l'Angleterre ne lui inspirait pas la moindre crainte : ce traité, que l'on était en train d'élaborer, avait paru au premier aspect devoir être redoutable pour la maison d'Autriche ; mais les événements démontrèrent bientôt que Seckendorf avait raison.
L'Empereur et l'Espagne venaient de former à Vienne une étroite alliance ; pour en prévenir les effets, on voulut aussitôt y opposer une alliance anglo-française, et les
puissances étrangères profitèrent de la situation d'esprit de Frédéric-Guillaume pour lui faire partager leurs desseins. Le Roi était alors dans une grande agitation (4); il déclara néanmoins qu'il ne se tournerait point contre l'Empereur, qu'il était trop loyal, trop magnanime pour le prendre en haine et lui nuire en quoi que ce fut ; mais que le Conseil aulique lui voulait du mal, et que les conclusions que ce tribunal avait prises contre lui étaient injustes.
Pour faire comprendre la portée de ce langage, nous avons besoin d'entrer dans quelques détails.
Les dernières paroles du Roi étaient une allusion à ses démêlés avec les chevaliers de Magdebourg (2). Ces chevaliers, pour s'affranchir de la suzeraineté de Frédéric-Guillaume, devaient lui payer quarante thalers , somme qu'ils pouvaient extorquer à leurs sujets, comme le roi les y avait.formellement autorisés. Huit chevaliers refusèrent. L'affaire fut déférée au Conseil aulique. Le Conseil donna gain de cause aux chevaliers , employa contre le roi les formules en usage, et alla jusqu'à en venir à une menace d'exécution. Cette manière d'agir parut par trop dure à Frédéric-Guillaume : c'était, comme il le disait lui-même, lui enlever le respect de ses sujets : « J'aurais tiré l'épée contre l'Empereur et comploté ouvertement contre l'Empereur et contre l'Empire, qu'on n'en aurait pas agi plus durement envers moi ! » On eut beau répondre qu'il était du devoir d'un tribunal suprême de protéger le dernier des sujets aussi bien
[\) FÔRSTER, Friedrich-Wilheltn, p. 20.
(2) Ibid. p. 30, sqq.
que le plus puissant prince, le roi ne voulut rien entendre. De son côté, le Conseil aulique se plaignait amèrement de ce qu'il eût plus de difficultés avec la seule cour de Berlin, qui s'obstinait à ne pas reconnaître qu'il y eût une loi et une justice au-dessus de son arbitraire, quavec toutes les autres provinces de TEmpire réunies (1).
Ces récriminations réciproques n'étaient-elles pas une conséquence inévitable de la situation hybride dans laquelle se rencontrait alors FAllemagne? Dans ce petit royaume de Prusse, à peine né d'hier, Frédéric-Guillaume, aux yeux de ses chevaliers et de ses seigneurs interdits, établissait la souveraineté sur un rocher de bronze, et il serait forcé, lui, un Roi, à s'entendre dire pour droit comme le moindre de ses sujets ! . . . Il lui répugnait d'avouer son tort même une fois en passant, et il regarda la décision juridique du tribunal comme une insulte personnelle.
Or, tels étaient ses sentiments lorsqu'on lui fit part des propositions séduisantes de la France et de l'Angleterre. La reine caressait en même temps un projet de mariage entre ses enfants et ceux de ce dernier royaume. Frédéric-Guillaume balançait. Ceux qui avaient intérêt à l'avoir de leur côté l'invitèrent , en été 1 725 , à se rendre à Hanovre. Frédéric-Guillaume y alla, et, après de longues hésitations, il y signa le traité de Herrenhausen, qui était en opposition directe avec la politique traditionnelle de sa Maison. Ce traité était dirigé contre la personne de l'Empereur aussi bien que contre le corps
(1) FÔRSTER, Friedrirh'Wilheltn ; p. 36.
FiUb. II. 3
38 FRÉDÉmC II, ROI DE PRUSSE,
de l'Empire. Il était dit expressément dans les artides secrets, que si TEmpire venait à déclarer la gnerre au roi de France, les rois signataires du traité ne fourni* raient point leur contingent ordinaire à l'Empereur et qu'ils garderaient, jusqu'à la conclusion de la paix, une neutralité complète vis-à-vis du roi de France (4).
Élait-ce là, peut-être, le but politique que Frédéric- Guillaume poursuivait depuis son avènement an trône? Assurément non. A peine le traité fut-il signé, que Frédéric-Guillaume pressentit les complications immenses qui allaient en être la suite, et il se prit à regretter Tacte imprudent qu'il venait de poser. L'envoyé de France à Berlin, M. de Rothenbourg, le même qui, après le tr^as de Frédéric-Guillaume, se mit au service de son successeur, lui conseillait d'entrer en campagne sur le champ et d'occuper sans retard la Silésic (2). Il promettait à Frédéric-Guillaume qu'en même temps qu'il ferait cette irruption en Silésic, 50,000 Français et 20,000 Anglais opéreraient une diversion en Brabant. Le conseil ne fut pas du goût de Frédéric-Guillaume. « Je ne vois pas, répondit-il, pourquoi, comment et dans quel but on voudrait renverser l'Empereur. Je ne suis pas en guerre avec lui. Si le Conseil aulique en agit mal avec moi , ce n'est pas un motif pour que je veuille anéantir la puissance impériale. Mon seul but, en signant le traité de Hanovre, fut de soutenir le prétendant d'Angleterre et de défendre les provinces que ce prince possède en Allemagne. »
(1) FÔRSTER, Friedrich-rnihelm /, pièces justificatives, H, p. 53, sqq.
(2) /6td., p. 60.
Cetto réponse de Frédéric-Guillaume est d'une haute importance. C'est la seule fois qu'il fut question sous son règne d une prise de possession de la Silésie , et Ton vient de voir comment il refusa de s'en rendre coupa))Ie. Or, peut-on admettre que si Frédéric-Guillaume avait cru pouvoir exercer un droit quelconque sur ce pays, il aurait, dans cette circonstance si favorable, laissé échapper l'occasion de le faire valoir? Les maisons princières ne sont-elles pas dans l'habitude de se transmettre leurs prétentions héréditaires? Mais de prétentions semblables, que ses ancêtres auraient jadis pu élever, Frédéric-Guillaume n'en savait pas le premier mot. En supposant môme qu'elles eussent pu exister dans le principe, la maison de Hohenzollcrn les avait oubliées, et Frédéric-Guillaume, en les passant sous silence quand on le pressait en quelque sorte de se déclarer, y renonçait tacitement et moralement. C'est ainsi du moins qu'en jugea renvoyé français aussi bien que le représentant de l'Autriche.
Car le roi, toujours plein de la pensée de l'injustice dont il se croyait la victime, communiqua à Seckendorf les propositions qu'on venait de lui faire. Il le pria d'écrire au prince Eugène qu'on avait surpris sa bonne foi en lui faisant signer le traité de Herrenhausen , qu'on l'avait trompé, qu'on lui avait fait accroire tout autre chose que ce que l'on attendait de lui en réalité (1). Il ajouta qu'il ne demandait pas mieux que de s'attacher plus étroitement à l'Empereur. 11 s'excusa de n'avoir pas exécuté sur le champ le jugement du Conseil aulique : la
(i) FÔRSTER, Friedrich-Wilhelm l, pièces justificatives, II, p. (y\, sqq.
faute en était à ses conseillers , qui prétendaient que le bon droit était de son côté. Mais il laisserait dorénayant le tribunal suprême décider tout ce qui lui plairait, pourvu que la paix de l'Empire ne fût pas troublée. Toutefois, il demandait aussi en grâce que désormais on ne le traitât pas avec moins de déférence que les autres rois et qu'on lui écrivît d'une manière plus polie que par le passé.
Ici se révèle une fois de plus le côté équivoque de la situation. Frédéric-Guillaume qui, par rapport à l'Empire d'Allemagne, n'était pas roi, mais seulement marquis et prince-électeur de Brandebourg, qui, comme tel, avait juré foi et hommage à l'Empereur et à l'Empire, Frédéric- Guillaume prétendait être traité dans l'Empire même comme roi souverain. Il était secondé, dans cette pensée ambitieuse, par les autorités judiciaires non moins que parles autres corps constitués de lÉtat. Quant au roi, sa vanité alla si loin qu'il ne craignit pas de placer sur la même ligne l'ancien duché de Prusse et le royaume d'Angleterre (1). C'est pour cela qu'il désirait ne pas être traité avec moins d'importance, comme roi de Prusse, que le souverain de TAngleterre ; car il pouvait rendre d'aussi bons , pour ne pas dire de meilleurs services , que l'Angleterre, à la sérénissime maison impériale. Et si l'on tenait, en fin de compte, disait ce roi nouveau, qui venait de vendre les débris de la flotte équipée par son grand-père, — si l'on tenait à avoir des vaisseaux, voire même des flottes, on trouverait facilement moyen de s'en procurer chez lui. Or, nous ne saurions dire au
(1) FÔRSTEB, Priedrich'Wilhelm I, pièces jastificatives, II, p. 6!, sqq.
juste si Frédéric-Guillaume fut jamais dans le cas, si ce n'est dans son enfance, de voir un vaisseau de guerre.
Le prince Eugène s'efiForça de conserver ces bonnes dispositions , sans céder quoi que ce fût des droits de l'Empereur ou de l'Empire. Il rappela au roi quelle application rigoureuse de la justice exigeaient de l'Empereur les conditions que Ton avait mises à son couronnement : c'était lui rappeler indirectement que la juridiction de l'Empereur était le lien suprême et essentiel de l'Empire, que partant les avis de ses conseillers à lui, roi de Prusse, ne pouvaient, d'après les lois de l'Empire, être d'aucune valeur juridique.
Gomme gage d'une alliance plus intime entre l'Empereur et lui, le roi avait aussi demandé de pouvoir prétendre à la succession des duchés de Juliers et de Berg. cette succession, la France et l'Angleterre la lui avaient déjà promise à Hanovre. Le prince Eugène répondit que l'Empereur ferait ce qu'il pourrait pour le favoriser ; mais que, comme juge suprême, il ne pouvait rien décider avant que les autres degrés de juridiction ne fussent épuisés. Toutefois, le prince laissait clairement entrevoir que les prétentions du palatin de Sulzbach étaient plus fondées et avaient, partant, plus de chances d'être accueillies que celles de Frédéric-Guillaume (i).
Le roi persista dans ses exigences ; mais son zèle pour l'Empereur ne s'en ressentit point ; tout au contraire , ses bonnes dispositions ne firent qu'augmenter. Du reste,
(i) FÔRSTm, Friedrich'Wilhelm /, pièces jastificatives, II, p. 09.
lAngloterre venait récemment de froisser son amourpropre de père et de roi : sous des prétextes futiles, elle avait rompu le mariage du prince de Galles et de la princesse de Prusse (1).
La lettre qui lui apprit cette nouvelle le mit dans une telle colère qu'il la déchira en mille pièces. Elle le décida à se prononcer franchement et à étaler au grand jour ses sentiments pour l'Empereur et pour la nation allemande. Au mois de juin 1726, il invita Seckendorf à la maison de campagne d'un gentilhomme de province. Peu de personnes de sa suite purent l'accompagner ; les domestiques eurent ordre de ne point paraître. Le roi déclara, en outre, qu'il tiendrait pour infâme celui qui ébruiterait quoi que ce soit de l'entretien. Sûr dès lors du secret, il répéta ce qu'il avait déjà dit sur son étourderie à Hanovre. Il s'y était engagé verbalement à contribuer de tout son pouvoir à affaiblir l'autorité souveraine de l'Empereur, à lui dicter des lois, à ruiner sa puissance. Les autres étaient allés jusqu'à former le projet de surprendre l'Empereur à l'improviste, de l'attaquer à la fois de tous côtés et de le renverser , s'il était possible. Le roi ne s'arrêta pas à cette confidence. II raconta encore qu'après la conclusion et la signature du traité, il avait exprimé le désir de savoir ce que la France et l'Angleterre avaient résolu entre elles ; mais qu'on n'avait point voulu le lui révéler. Maintenant, il voyait clairement qu'elles avaient tâché de lui faire tirer, à leur profit, les marrons du feu. Or, comme de juste, il ne tenait guère à jouer le rôle de dupe, et, comme preuve,
{\) FôRSTER, Friedrich-Wilhelm /, pièces jnstiflcatives. H, p. 87.
il ne voalaît plus rien avoir de commun avec ces deux puissances. Si l'Empereur ne lattaquait pas le premier, il serait le meilleur ami de l'Empereur, et, comme il convenait, il se faisait fort de maintenir le trône à ses successeurs, car il £stllait un Empereur au Saint-Empire d'Allemagne. Il persistait toutefois à demander qu'en cas de mort, les duchés de Juliers et de Berg lui appartinssent ; seulement, il ne voulait point en être redevable à la France et à l'Angleterre, mais au bon vouloir de l'Empereur. Du reste, vis-à-vis de TEmpereur il continuerait à être ni plus ni moins que les autres électeurs ; bien au contraire, il serait plus soumis, plus dévoué qu'eux tous, pour peu qu'on le traitât un peu mieux qu'à l'ordinaire (1).
« Mes habits bltus , disait encore le roi , sont tout au service de l'Empereur. J'ai toujours envisagé une alliance avec la Russie comme fort avantageuse ; c'est pourquoi d serait bon que la cour impériale se rapprochât de cette dernière. Je m'ofiFre à venir en troisième ligne, et alors on verra ce que nous pouvons quand nous voulons quelque chose. » On apporta encore du vin. Le roi devint plus expansif que jamais. « Je m'engage, dit-il, à entrer au service de l'Empereur, à prendre la direction des armées, à administrer les finances et à arranger toutes choses de façon à ce que TEmpereur puisse entretenir 200,000 hommes. »
Seckendorf accepta avec reconnaissance toutes ces belles paroles ; seul^nent, il fit de nouveau observer au roi que l'Empereur, comme juge suprême, ne pouvait
(i) FdiSTER, Friedrich'Wilhelm I, pièces justificatives, II, p. 39.
rien décider à l'avance dans l'afiFaire de la succession des duchés de Juliers et de Berg, qui fût contraire à la liberté du souverain ou aux lois de TErapire. Cette réponse ne froissa pas Frédéric-Guillaume, et, le même soir, son ministre Ilgen dut mettre par écrit les conditions auxquelles le Roi voulait complètement se mettre à la disposition de l'Empereur.
La politique anglo-française , qui poussait le roi à se jeter sur la Silésie , cachait mal le désir de diviser une bonne fois l'empire d'Allemagne. On voulait paralyser l'action de l'Empereur, en élevant un prince de l'Empire, qui, se voyant tout-à-coup porté si haut, ne voudrait plus s'abaisser jusqu'à se soumettre à son suzerain naturel. Frédéric-Guillaume recula devant un projet aussi téméraire, et l'antique sentiment de fidélité de sa maison se réveilla en lui, l'excitant à suivre une marche toute contraire. Il résolut de ne plus s'écarter désormais de la route du devoir, et il tint parole. Toutefois, comme si un retour pur et simple lui eût trop coûté, il demanda quelques faveurs que l'Empereur lui accorda. Ces nouvelles concessions s'expliquent aisément. Le traité de Herrenhausen était allé au-delà de ce que la paix de Westphalie avait accordé aux princes de l'Empire. Cette paix, nous l'avons vu, leur permettait de contracter des alliances selon leur bon plaisir, pourvu quec^s alliances ne fussent dirigées ni contre l'Empereur ni contre l'Empire; or, le traité de Herrenhausen avait complètement effacé cette restriction. Il importait à l'Empereur de prévenir les effets qu'aurait pu entraîner l'exécution de ce traité, et tel fut le motif de sa condescendance envers Frédéric- Guillaume .
De son côté , Frédéric-Guillaume , tout en regrettant rétourderie qu'il avait commise à Hanovre et en revenant franchement à la ligne de conduite que lui traçait la politique de ses ancêtres aussi bien que le serment que lui-même avait prêté, ne laissait pas que d'avoir des exigences justes parfois, parfois aussi injustes, et cela au point de léser les droits des tiers. Mais, au demeurant , sa pensée secrète n'était pas douteuse. Il en était de même de ses ministres. Consultés par le roi, ils furent unanimement d'avis qu'il fallait rester attaché à la maison impériale. Frédéric-Guillaume enfin était infatigable dans ses protestations. 11 s'était laissé persuader un jour, disait-il, d'être l'ennemi de l'Empereur ; voilà pourquoi il tenait à honneur de devenir son meilleur ami. Le ministre Ilgen rédigea les clauses du traité dans ce sens : l'empereur Charles VI s'engageait de son côté à satisfaire le roi en tout ce que permettaient et la dignité impériale et les lois de l'Empire.
Pourtant Frédéric-Guillaume retomba encore pour un instant dans ses incertitudes d'autrefois (1). Au mois d'août 1726, il fit un voyage dans le duché de Clèves et en Hollande. On eut soin là-bas de lui tourner la tête par tous les moyens imaginables. La France et l'Angleterre lui promettaient d'une manière absolue la succession des duchés de Juliers et de Berg; or, on se souvient que l'Empereur ne la lui avait promise que sous condition. Aussi, à son retour en Prusse, Frédéric-Guillaume fut-il plus tiède. Seckendorf le sentit, et comme il en devinait la cause, il écrivit à Vienne qu'on lui envoyât
(i) FÔR8TBII, FHedrich-Wilhelm /, pièces justificatives, p. 127.
(les recrues (i). « L*envoi, mandait-il, de quelques grands gaillards inutiles, de quelque nation qu ils soient, fera plus de bien à notre cause que toutes les preuves du plus ^entier dévouement. » Mais les adversaires de l'Empire ne manquaient pas d'employer des arguments semblables et ils en faisaient valoir encore une foule d'autres, qui tous produisaient une profonde impression sur le roi. Ils remirent aussi sur le tapis la question de la double alliance, et comme si tout le monde se fût donné le mot pour faire fléchir Frédéric-Guillaume, la reine ellemême intercéda auprès de son époux pour qu'il exécutât le traité de Hanovre.
Toutes ces intrigues demeurèrent sans efiFet : Frédéric- Guillaume tint bon. Seckendorf l'amena, en octobre 4 726, à signer le traité de Wusterhausen (2). Ce traité n'était que provisoire : il deviendrait déflnitif le jour oîi l'Empereur lui procurerait les duchés de Juliers et de Berg. Charles VI s'engagea , dans l'espace de six mois, à obtenir un arrangement à l'amiable, sous la réserve cependant de tous droits de l'Empire. Tel qu'il était, ce traité était un pas immense. Par là , le traité de Hanovre, si dangereux pour l'Empereur et pour l'Empire, fut indirectement écarté.
A partir de ce moment, Frédéric-Guillaume montra au grand jour sa loyauté. Il pria Seckendorf (3) de faire part à l'Empereur et au prince Eugène des dispositions patriotiques dont il était animé : « J'ai de l'argent et des
(1) FowtULj Friedrich-Wilhelm I, pièces jastificatives, II, p. 445.
(2) Ibid., p. 139.
(5) /6ici.,p 133.
ET LA NATIOtf ALLEMANDE. 47
troupes, disait-il entre autres propos ; si l'Empereur veut seulement me traiter comme allié, il verra que je n'ai point abdiqué les sentiments de mes ancêtres. 11 faut que TAUemagne ait un Empereur. Les princes allemands se sont bien trouvés de la maison d'Autriche. Je ne veux pas qu'un seul Anglais ou Français mette le pied dans TEmpire , quand je devrais faire marcher le dernier de
mes sujets. » Le roi pria l'envoyé apostolique d'écrire tout cela lui-même au prince Eugène. Il se flatte que par
là le prince deviendra son bon ami comme auparavant. Tout ce qu'il a, sa fortune et son sang, il le met à la disposition de l'Empereur et de sa famille. Il regarde aussi comme un devoir d'inculquer ces bons sentiments à ses enfants, et particulièrement au prince héréditaire.
En dépit des manœuvres des ambassadeurs de France et d'Angleterre, des prières et des cajoleries de la reine et de son parti, Frédéric-Guillaume persévéra jusqu'à sa mort dans ces dispositions de dévouement et de fidélité envers l'Empereur. Pourtant Charles VI ne vint pas à bout, pendant les six mois convenus, d'obtenir du palatin de Sulzbach un arrangement à l'amiable , relativement aux duchés de Juliers et de Berg. Mais cela ne changea rien à la situation des choses, et le 23 décembre 1728 fut conclu le traité secret de Berlin (1). Par ce traité, l'Empereur et le Roi se garantissaient mutuellement la possession de leurs états actuels pour eux et pour leurs héritiers, et, en ce qui concernait l'Empereur, pour les descendants des deux sexes.
Si la maison de Brandebourg avait pu avoir encore
(i) FÔMSTER, Friedrich-Wilhelm /, pièces jostificatiTes, ii, p. 2i5.
une prétention quelconque sur Tun ou l'autre des Etats héréditaires de l'Empereur, ne va-t-il pas de soi que Frédéric-Guillaume n'aurait pas manqué de la faire connaître dans une circonstance aussi importante pour lui? Or, il n'en fit rien. Quanta l'Empereur, il renonça complètement à la succession litigieuse des duchés de Juliers et de Berg, et s'obligea de nouveau à amener une entente entre les parties, mais toujours sous la réserve de son autorité souveraine, comme chef de l'Empire.
Concluons. Nous avons montré combien Frédéric- Guillaume prit soin d'augmenter son prestige , au point d'être traité par l'Empereur sur le pied d'une égalité presque parfaite. A part cette vanité, et pourvu qu'on lui permît d'espérer un agrandissement territorial — les duchés — ainsi que l'envoi de quelques grands gaillards de six pieds, Frédéric-Guillaume était en réalité un bon patriote, franchement dévoué à la nation et qui demeura fidèle jusqu'à la fin à l'Empereur et à sa famille. Il est donc de la dernière évidence qu'à la fin de son règne, le dualisme politique dont nous avons parlé plus haut n'existait pas encore.
Mais restait à savoir si Frédéric-Guillaume pourrait, conformément à sa promesse, inspirer à son fils, — l'héritier du trône, — les mêmes sentiments de fidélité et d'attachement pour l'Empereur. 11 avait garanti à ce dernier, sans en excepter aucune, toutes ses possessions. Or, le fils avait déjà laissé entrevoir certaines dispositions qui devaient donner fort à réfléchir à son père. De là des dissentiments graves entre ces deux personnages dont l'histoire est presque celle de leur époque. I^
second, homme à la volonté énergique et puissante, fit prendre aux affaires de son pays une direction tout opposée à celle qu elles avaient suivie jusqu'alors. D'un cours d'eau tranquille et inoffensif, il fit un torrent impétueux et dévastateur. Cet homme, c'était Frédéric II.
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