‹ Frédéric II, roi de Prusse: et la nation allemandeChapitre 22 sur 33 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Xiissasce de Frédéric II. — Si jeunesse. — Soo édocatioii. — tapressioD qu'il eo reçot. — Ses rapports iTec son père. — Si faite. — Noirceur de ses desseins. — Démircbe de rEmperenr Charles VI. — Le roi cède à ses instances. — Reconnaissance de Frédéric; il implore la clénience de son père. — Rapports da père aTec le fils. — Le fils entre dans les projets de son père. — La Silésie. — Plan poor j troubler le commeroe. — Premiers essais littéraires da prince, en 1731. — Projet de mariage. — Discassions de Frédéric, à ce sujet. aTec Grombkow. — Dispositions de TEmperear à Tégard de ce projet. — Opinions de Frédéric sar les femmes. — Démarches de l'Empereor. — Noa^eaux rapports da fils et da père. — Le mariage.

Frédéric II naquit le 24 janvier i7i2. Cet événement jeta un dernier rayon de joie sur la \ie aussi éclatante que vide de Frédéric l*'. Ce prince descendit dans la tombe, tranquillisé par la pensée que la descendance mâle de sa maison était assurée. 11 avait, d'ailleurs, soigné avec une tendresse toute paternelle, quoique à sa manière, réducation de son héritier. Mais ce n était malheureusement pas celle qui convenait au naturel du jeune homme, et, presque dès le berceau, l'enfant fut en opposition avec les idées de son père. Le père ne Ten traita que plus rudement. Dès lors la discorde la plus violente troubla le calme de la maison paternelle. D'un côté, il

ET LA NATION ALLEMANDE. 5i

y avait la Reine (1 ) avec les deux aînés ; de l'autre, 1(^ roi, plein de méfiance, soupçonnant tout le monde et sabandonnant parfois à des transports furieux.

L'aînée de ces enfants, la margrave de Baireuth, dépeignit plus tard les épreuves de cette jeunesse. Ses Mémoires ne sont pas un livre de sang et de carnage, et pourtant ils nous apprennent qu'un jour un enfant a pu se décider à écrire, à un tel point de vue, les faits et gestes de son père, longtemps après la mort de ce dernier. Au lieu de piété filiale, il n'y règne qu'amertume et haine. On a dit. et non peut-être sans raison, que si la moitié seulement de ce récit était vraie et reposait sur des faits authentiques, cela suffirait pour faire ressembler à un paradis, — en comparaison du palais du Roi, — la chaumière de l'artisan, qui, vivant avec sa femme dans une douce intimité, gagne péniblement et à la sueur de son front un morceau de pain noir pour elle et pour ses enfants. C'est fort possible ; mais comme nous ne voulons nous référer qu'à des sources immédiates qui établissent la vérité d'une manière certaine et irrécusable, nous ferons bien, pour arriver plus sûrement à notre but, d'écarter complètement les renseignements historiques de la margrave, bien qu'on la nomme la sœur chérie de Frédéric II.

Toutefois, abstraction faite des particularités douteuses dont elle a fait mention, il résulte à l'évidence de tous les documents que la jeunesse de Frédéric fut très-

(1) Sophie-Dorothée , née princesse de Bninswick-Lîinebourg. Son père était Georges, plus tard roi d'Angleterre, premier du nom.

(Note du traducteur.)

dure. On a voulu y trouver un avantage pour son développement comme homme ; et on lui a appliqué la parole de l'Écriture : Il est bon que l'homme porte le joug dans sa jeunesse. Il ne sera donc pas sans importance d'examiner avant tout ce qu'il faut entendre par ce joug, et partant si le texte sacré est applicable ici.

Empruntons un exemple à la nature. Le jardinier désire pour ses plantes une pluie bienfaisante et le rayon fécondant du soleil. Aussi un orage de temps en temps ne lui est pas désagréable : son action purifie et assainit. Mais l'orage et Touragan ne font pas redresser les plantes : leur retour fréquent engendre le désordre et la corruption. La tige qui, inclinée de bonne heure, grandit courbée, reste courbée, 'quand môme sa cîme, comme celle des cèdres du Liban , devrait atteindre jusqu'aux cieux. De même que chez la plante, ainsi chez l'homme aussi, la jeunesse décide de la vie. Le souvenir d'une jeunesse, qu'on nous permette cette métaphore, pleine de lueurs heureuses et de chauds rayons de soleil, entremêlée de pluies bienfaisantes et non tout à fait exempte d'orages, est le soutien de l'homme dans les luttes de la vie et la consolation du vieillard. C'est ce souvenir qui survit dans les jours d'infortune pour apaiser la douleur et donner de nouvelles espérances. Mais lorsqu'il n'est empreint que d'une sombre douleur, il se projette sur l'existence entière du malheureux, pour rendre sa destinée encore plus affreuse. C'est ce qu'éprouva avant tout Frédéric. Après la capitulation du général Finck, à Maxen (1), le Roi absolu éclata en invectives contre le

(i) Le 20 novembre 1759, le maréchal auU'ichien, comte de Daun, fit prisonnier tout le corps d*armée du général prussien, composé de 14, 000 hom-

messager qui lui apportait la fatale nouvelle. Pourquoi? Parce que, à propos de la perte de Maxeu , se dressait devant lui, comme une importune et sombre image, la triste époque de sa jeunesse, et l'homme de quarante-sept ans ne peut pas s'empêcher de raconter ce qu'il souffrit autrefois comme enfant et comment on le maltraita alors àKUstrin(l).

Une éducation trop dure entraîne comme conséquence un caractère obstiné, sans spontanéité et sans fermeté. Le sentiment du juste et de l'injuste n'est nulle part aussi fort que chez un enfant. Chaque coup que vous portez de trop excite sa jeune intelligence à l'endurcissement et à la rébellion. L'arme du faible vis-à-vis du fort est la ruse, la subtilité, la fausseté, le mensonge. Ces considérations sont en tous points applicables à Frédéric II. La fausseté se déploie chez lui de bonne heure. Une lettre que ce prince, à peine âgé de seize ans (2), écrivit à son père, le H septembre 1728, nous le montre dans une attitude peu digne d'un enfant : mélange d'orgueil et de fourbe. La réponse du père estdure et acerbe. Le prince dit : « Après de longues réflexions, je ne vois pas que ma conscience me fasse le moindre reproche. » Le père répond : « Tu ne fais en rien ma volonté , si ce n'est lorsque la contrainte t'y force. Tu es indocile et tu n'aimes pas ton père. »

Les relations sont plus tendues d'année en année, de

mes, et s*empara en même temps de tout le matériel de l'armée. Ce fait glorieux n*eut pas de suite. {î^ote du traducteur.)

(1) OEuvres de Frédéric II, l. XXVIÎ, 3, p. xii.

rS) md. p. 9.

FRÉD. il. i

mois en mois, et la divergence des inclinations va croissant. Le prince subit l'influence de professeurs français et de la littérature française. Il répugne à la fumée épaisse non moins qu'aux grossières plaisanteries qui régnent dans le Tabaks-Collegium dont le rude souverain ne peut plus se passer un seul jour. Le service sans fin du Gamasch (1) ne lui inspire pas moins d'aversion. Frédéric-Guillaume ne l'ignore pas ; mais il sait et pressent encore bien d'autres choses. Austère et moral , il voit avec autant d'anxiété que de colère son fils entrer dans la voie du vice, et, à ce propos, s'élève dans son esprit, naturellement porté à la défiance et au soupçon, une crainte sans égale, crainte qui dut paraître comme une maladie héréditaire dans sa famille.

Cent ans auparavant, George&-Guillaume ne s'était nullement fié à son fils et successeur Frédéric-Guillaume (2). Les remontrances les plus pressantes du ministre Schwarzenberg pour que l'Électeur traîtât son héritier d'une manière plus convenable et avec un peu plus de bienveillance, n'avaient abouti qu'à grand'peine à rétablir leurs rapports sur un pied passable. La même situation se représente entre Frédéric-Guillaume et Frédéric, qui fut plus tard le premier roi de Prusse. 11 est vrai que la faute en fut en grande partie à la belle-mère du jeune prince. xVIais n'est-il pas étrange que des faits semblables se produisent de nouveau entre Frédéric I®' et Frédéric- Guillaume P^ et que l'un et l'autre sont animés des dispositions les plus diverses? Enfin, Frédéric-Guillaume P^

(1) Soldat portant des guêtres. {Note du Iraâvrtmr: i2) CosMAR, Schwarze9iberg, p. 363.

ET LA NATION ALLENANIlK. ,X%

ne fut-il pas à son tour exaspéré contre son fils, tout comme ses prédécesseurs Taraient été contre leurs héritiers respectifs? Mais, il faut bien l'avouer, père et fils étaient entrés chacun dans une voie diamétralement opposée ; seulement était-ce là Tunique cause de leurs dissentiments?

Au mois d'août 1730, Frédéric tenta de fuir (1) ; mais il fut arrêté avant d'avoir pu consommer son projet. On sait ce qui en advint. Son complice Katt fut condamné par un conseil de guerre à être enfermé dans une forteresse. Toutefois, le roi ne fut point satisfait de cette condamnation. Il commua la sentence en un arrêt de mort et y ajouta les motifs de cette aggravation de peine. Le premier et en mémo temps principal considérant porte (2) : « Attendu que ce Katt conspire avec le soleil futur, etc. » Le roi est d'avis qu'en toute justice, « Katt a mérité d'être tenaillé avec des pinces ardentes et ensuite |)endu, et veut que Ton envisage comme une faveur qu'il ne condamne le malheureux qu'à avoir la tête tranchée par le glaive. »

Pourquoi Frédéric tenta-t-il de fuir et quels furent ses projets en cette occurence? C'est là une question qui, jusqu'à ce jour, n'a pas encore reçu une solution bien claire. Quoiqu'il en soit, Frédéric écrivit de sa prison à son père et demanda sa mise en liberté (3). Il lui assure

(1) Acbctail-il des livres, son père les lui enlevait; jouait-il de la flûte, son père la lui brisait; il lui donnait des coups de canne, lui arrachait les cheveui, le menaçait de l'étrangler. Cantù croit que ce fut pour échapper à ces violences que Frédéric tenta de fuir. {NoU du tradudetir.)

(2) Prccss, Fnedrich der Grosse, !, 43.

f3) OEutrffM de Vrédcric, \XVII, 3, p. II.

que toutes ses précédentes affirmations sont vraies, et que s'il s'élève encore ultérieurement des soupçons contre lui, le temps en démontrera Finanité. Il proteste qu'il n'a jamais eu la méchante intention qu'on lui prête. Quelle élait cette intention qu'on lui mettait à charge? On ne la connaît pas. Frédéric lui-même, devenu roi, se fit remettre les pièces du procès et les rendit scellées de son sceau ; le sceau n'a jamais été brisé. Le roi nomma un conseil de guerre pour juger son fils ; mais le conseil, en dépit de la pression qu'exerçait Frédéric-Guillaume, refusa de rendre aucune sentence. Les officiers prétextèrent qu'il ne leur appartenait point de juger les différends des membres de la maison royale. La publication récente des décisions et jugements du conseil de guerre (1) n'a pas révélé si les actes que Frédéric lui-même scella plus tard furent mis sous les yeux du conseil. Tout ce que Ton peut affirmer, c'est que Frédéric-Guillaume voulut et alla jusqu'à exiger un jugement. Mais, dans l'entretemps, une intervention puissante vint au secours du prisonnier.

Cette intervention émanait de l'empereur d'Allemagne, Charles VI.

Déjà, à la date du H octobre 1730, par conséquent avant qu'un jugement fût prononcé, Charles VI adressa au roi une prière pressante pour que la clémence remportât sur le droit (2). L'Empereur était parrain du prince dont le véritable nom était Charles-Frédéric (3). « Peut-

(i) Vollstacudige Akteri des kcepeiiicker Kriegsgerichtes , aùs dem ArchÎTe derFamilie Scbulcnburg. Berlin, 1861.

[% Pbeuss, I, 440.

(3; Id., I, 6.

être, disait l'Empereur, le prince-héréditaire n'est-il pas encore jusqu'ici convaincu de mon attachement et de mon amour pour lui ainsi que pour tous les autres membres de la maison royale. J'espère que, grâce à cette démarche qui trouve sa source dans rattachement le plus sincère et le plus affectueux, il reconnaîtra la sincérité et l'énergie de mes sentiments pour lui. Je crois que le bien-être de nos deux maisons dépend d'une confiance intime et durable, d'une amitié étroite entre ma maison archiducale et la maison royale de Brandebourg. Je me confie entièrement à votre amitié et à vos sentiments patriotiques, et demeure, avec un cœur sincèrement allemand, avec une amitié véritable, avec amour et attachement, votre sincèrement dévoué. »

La lettre si cordiale de l'Empereur, lettre qui témoignait de ses bonnes intentions, exerça sur l'esprit du roi une influence immense. On dit (1) qu'il répondit d'abord à l'ambassadeur Seckendorf : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Vous verrez plus tard quelle reconnaissance il vous en aura. » Néanmoins, d'autres sentiments prirent bientôt le dessus. Frédéric-Guillaume fait part à l'Empereur (2) des inquiétudes que lui inspire la conduite de son fils. 11 est d'avis qu'il a des motifs sérieux de lui faire sentir encore à l'avenir le poids du courroux paternel ; mais pour le moment, il veut lui faire grâce : « C'est à V. M. I. exclusivement, continue le roi, qu'il

(1) Mirabeau et Mauviixon : Monarchie prussienne (trad. allem.) I, 70. Od sait que les auteurs, dans cette seconde édition allemande, ont eu égard aux critiques que souleva .la publication de la première.

(2) PKEfjss^Urkundenbuch, etc., H, 169.

f*)8 fr^.uërk: m, roi de i»russf,

doit lémoigner sa vive gratitude pour la démarche que vous avez bien voulu faire en sa faveur, car c'est votre démarche seule qui m'a engagé à lui pardonner. Je désire et je souhaite que cela fasse sur son cœur une telle impression qu il change complètement de conduite et qu'il apprenne à reconnaître franchement combien il est l'obligé de V. M. pour l'amour sincère et rattachement que vous lui témoignez. Pour moi personnellement, je n'oublierai jamais cette marque spéciale de votre sincère amitié et de votre confiance, mais je m'efforcerai en tout temps et de toutes mes forces de donner de plus en plus à V. M. I. des preuves véritables de ma haute estime et de mon dévouement, et de montrer que rien ne m'est plus agréable que dYHre attaché à V. M. I. et à votre maison apostolique par les liens d'une intimité durable et d'une inaltérable amitié, de voir ces liens se consolider de plus en plus. Je reste, moi aussi, avec un cœur sincèrement allemand et avec tout le dévouement possible, etc. »

Ces lettœs ne sont pas des actes ordinaires qui passent par les mains de^ ministres. Elles ne sont pas destinées à la publicité, pour exercer de l'influence dans un sens ou dans l'autre sur l'esprit de la foule. Ce sont des communications personnelles de deux têtes couronnées, et, d après cela même, tout à fait conformes à la nature humaine, comme généralement deux personnes amies ont coutume de s'entretenir. Toutefois, il convient d'ajouter que, dans ces circonstances, l'envoyé impérial Seckendorf avait exercé sur le roi une influence considérable : car Frédéric-rtuillaume. dans sa conduite ulté-

rieure envers son fils, suivit principalement les avis de Seckendorf (1 ) .

Frédéric-Guillaume avoua à son fils pourquoi il lui avait pardonné. Frédéric écrivit aussitôt à l'Empereur pour le remercier d'une intervention à laquelle seule il devait attribuer le pardon que le roi lui avait accordé. Il promit de travailler énergiquement toute sa vie pour donner à l'Empereur des preuves sincères et éclatantes d'une reconnaissance qui lui était due et d'un dévouement sans bornes, d'un patriotisme sincère et d'un zèle inaltérable pour la maison impériale (SS).

Frédéric demanda ensuite pardon (3) à son père dans les termes de l'humilité et de la soumission la plus complète, en citant le commencement du livre des Cantiques et des Proverbes de Salomon : « Je ne puis pas, dit le prince, reconnaître suffisamment les voies de Dieu en ce qui concerne mon malheur, puisqu'il m'a déjà bien souvent conduit par des voies amères et difficiles, tout en se proposant, sans nul doute, un but louable, et je suis persuadé qu'il l'exécutera pour son honneur, et de façon à ce que vous puissiez être parfaitement assuré de ma soumission. »

Aucune de ces lettres, qui, en réalité, ne portent point l'empreinte d'une conviction bien arrêtée, ne fit sur le roi rimpression qu'aurait pu produire un sincère repentir. Aussi, dans les lettres du roi à son fils, règne-t-il un incroyable mélange de défiance et de tendresse pater-

il) FORSTIR. Friedrich'Wilhelm, I, 7i, 374.

(2) iMd.,toc. et/., p. 381.

(3} OEuvres de Frédéric, XXVU, 3, p. \f.

nelle. D ailleurs, quoi que Frédéric-Guillaume écrive ou fasse, il a2:it avec une bonne foi entière et avec la conviction intime qu'il n'a autre chose en vue que le bonheur de son enfant. De là, les longs arrêts qu'il lui impose. Ils serviront, si l'on y ajoute des arguments théologiques, à détourner le prince de la doctrine de la prédestination. Frédéric-Guillaume s élève contre cette dernière avec des expressions acerbes. Il se flatte que le prince viendra à bout, avec le sang du Christ, d'étouffer dans son cœur pervers le germe damné des sentiments impies sur la prédestination qui y avait pris racine.

En suite de son entretien avec Seckendorf, le roi envoie son fds à KUstrin pour qu'il y apprenne à connaître d'une manière pratique les rouages de l'administration. Le fils s'efforce de se conformer aux désirs de son père, et Frédéric-Guillaume se rapproche de lui de plus en plus. « Si je n'appréciais pas une faveur aussi imméritée, lui écrit le prince (1), je ne serais pas digne d'être nommé un homme. » Dans cette lettre du prince, il faut sans doute tenir compte du servilisme des expressions en usage à cette époque; mais, même à ce point de vue, elles sont peu heureuses. Aussi ne produisent-elles que lentement de l'effet. Le reproche de fausseté, que lui fait son père, retentit sans cesse à ses oreilles. Demande-t-il de pouvoir endosser de nouveau la tunique bleue, le père répond : « Ce ne serait que par pure flatterie pour moi. Les grenadiers ne sont à tes yeux que de la canaille; mais les petits-maîtres, les Français, les Françaises et les comédiens, voilà quelque chose de plus noble,

{\) OEuvres de Frédéric, XX VU, 3, p. i5.

de digne d'un prince. Voilà les pensées les plus secrètes de ton cœur, que t'ont inspirées dès ton jeune âge des vauriens et des courtisanes. »

Cependant, le prince est maintenant en bonne voie. Le roi lui promet de nouveau de le faire soldat, aussitôt qu'il sera en état de conduire son propre ménage. Dès ce moment, chaque lettre que Frédéric adresse à son père est conçue dans le sens des idées économiques du roi. Il lui parle économie domestique et ménage, fait indirectement l'éloge des améliorations que le roi a introduites, lui raconte des aventures de chasse, que le roi aime à la passion et que lui déleste de tout son cœur, l'entretient des qualités du sol et lui demande son opinion sur le défrichemeat des landes, la culture des bois et l'élève des moutons. Cela réjouit le père. Il s'ouvre sur chacun des objets que lui soumet Frédéric et discute avec lui le produit des prairies et l'arpentage des terres. Le prince fait des devis et des contrats relatifs à des verreries et des métairies : il travaille, dit-il, pour obtenir partout les plus grands bénéfices possibles. Plus le père devenait satisfait, et plus le prince protestait de sa soumission dans les termes les plus énergiques (1) : « Après Dieu, je ne reconnais pas d'autre seigneur que mon auguste père, et il n'y a personne que vous à qui je doive la fidélité et l'obéissance la plus soumise. Je vous assure, mon vénéré père, que je veux vivre et mourir dans ces dispositions et si vous découvrez en moi une mauvaise fibre qui ne vous soit point entièrement dévouée, faites de moi au monde ce que vous voulez. »

(i) OEuvrei de Frédéric, XXVII, p. 33.

Dans ces discussions, il fut question une fois aussi de la Silésie; mais seulement une fois, pour autant que cela résulte de leur correspondance et de leurs conversations. Si le père avait pu avoir n'importe quelle prétention sur la Silésie, s'il avait pu entrevoir la moindre possibilité de la faire valoir, si, enfin, je ne sais quel souvenir d'une injustice commise sur la Silésie au détriment de sa maison avait pu exister dans son esprit, nous ne craignons pas d'affirmer que dans ces conversations du père et du fils, un mot aurait dû en être touché. Or, ce mot n'est pas connu. D'ailleurs, il ne s'agissait pas de cela. Père et fils voient avec déplaisir que les négociants de la Silésie sont en relation directe avec Hambourg, et ils examinent s'il n'y aurait pas moyen de rompre ces relations au profit des Brandebourgeois. Ils ne trouvent aucun expédient ; car l'exploitation du canal, récemment creusé, est, en vertu d'un traité, assurée aux habitants de la Silésie. On ne peut pas ouvertement contrevenir à ce traité, dit le prince ; mais il faut tâcher d'entraver indirectement les opérations et de troubler en secret le commerce des Silésiens(l).

A cette époque, le prince n'aurait-il pas dans son for intérieur médité autre chose, par rapport à la Silésie, que d'apporter des obstacles au commerce des marchands de ce pays? Personne ne nous fournit des renseignements à cet égard. Le traité de Hanovre, dans lequel la France et l'Angleterre firent miroiter la Silésie aux yeux du roi de Prusse, comme une riante amorce, de même que, quatre-vingts ans plus tard, Napoléon l*' leurra Frédéric-

(i) OEuvres de Frédéric, XXVII, p. 37.

Guillaume III avec le royaume de Hanovre, ce traité se trouvait en corrélation intime avec les plans de la mère concernant le double mariage de ses deux enfants avec des princes d'Angleterre. Il est plus que probable que le prince Frédéric avait, par sa mère, obtenu connaissance de ce traité. Si, comme il est permis de le supposer, il eu fut réellement ainsi, une arrière-pensée dut dès lors se glisser dans son esprit , et un projet de conquête ne dut pas y être tout à fait étranger.

Tandis qu'il envoie des rapports à son père sur les verreries et les métairies , sur de nouveaux modes de culture et sur ses efforts pour réaliser dans le bailliage de Ruppin le plus de bénéfices qu'il pourra , le prince, maintenant âgé de dix-neuf ans, rumine à part lui d'autres idées à l'endroit de ses voisins (i ). Mais, avant tout, il veut la paix : «Un roi de Prusse, dit-il, en appliquant à l'avance ce titre aux pays allemands de la Maison de Brandebourg, un roi de Prusse doit employer son plus grand soin à entretenir bonne intelligence avec tous ses voisins, et comme ses pays traversent diagonalement l'Europe en la coupant en deux , s'entend par là qu'il garde bonne intelligence avec tous les rois, l'Empereur et les principaux Électeurs; car toutes les guerres qu'il peut avoir avec ses voisins ne lui peuvent être certainement avantageuses. »

Voilà un commencement bien pacifique; seulement, vovons comment il continue : « Il serait d'un très-mauvais politique et d'une personne privée de toute invention et imagination d'en rester là, car quand on n'avance

(1) OEnvres de Frédéric, \S\, p. 1, à Natzmer.

point (je parle des affaires générales) , on recule. Le second système qui sort donc naturellement de ce fondement, doit être pour procurer de plus en plus de Tagrandissement à la Maison ; et ayant déjà dit que les pays prussiens sont si entrecoupés et séparés, je crois que le plus nécessaire des projets que Ton doit faire est de recoudre les pièces détachées qui appartiennent naturellement aux parties que nous possédons. Telle est la Prusse polonaise, qui a appartenu de tout temps au royaume et qui n'en a été séparée que par les guerres que les Polonais eurent contre TOrdre Teutonique qui la possédait alors. Ce pays est situé entre le royaume de Prusse, dont il n'est séparé que par la Vistule de l'occident ; la Poméranie ultérieure le côtoie ; du nord il a la mer et du midi il a la Pologne. Ce pays étant acquis, non-seulement l'on se fait un passage entièrement libre de Poméranie au royaume de Prusse, mais Ton bride les Polonais, et l'on se met en état de leur prescrire des lois, par la raison qu'ils ne peuvent se défaire de leurs denrées qu'en les faisant descendre la Vistule et le Pregel, ce qui ne se pouvait faire alors sans notre consentement. Passons plus outre; nous trouvons la Poméranie citérieure qui n'est séparée de la nôtre que par la Pêne et qui ferait un fort joli effet si elle était combinée avec celle que nous possédons; le profit que nous en tirerions, outre les revenus (qui ne sont que des choses qui regardent les financiers ou bien les commissaires et qui ne doivent pas entrer naturellement dans les systèmes de politique que je me propose de tracer) , outre les revenus, dis-je, qui sont fort considérables et que l'on

tirerait de cette province, l'on se met à couvert de toutes les insultes que les Suédois peuvent faire à la Maison, et Ton ménage un corps d'armée considérable qui serait de nécessité obligé de défendre la frontière ou les rives de la Pêne; ensuite l'on arrondit le pays de plus en plus et ouvre, pour ainsi dire, le chemin à une conquête qui se présente naturellement de soi-même, je veux dire le pays de Mecklembourg, duquel on n'a qu'à attendre patiemment l'extinction de la ligne ducale pour s'en mettre en possession sans autre cérémonie. J'avance toujours de pays en pays, de conquête en conquête, me proposant, comme Alexandre, toujours de nouveaux mondes à conquérir. Les pays de Juliers et de Berg me serviront à présent de théâtre qu'il est de toute nécessité d'acquérir pour s'agrandir de ce côté-là et pour ne pas laisser ces pauvres pays de Clèves, Marck, etc. , si seuls et sans compagnie. Par cette acquisition, l'on s'aplanit beaucoup de sujets à bisbiller et chicaner, qui ne manquent jamais à présent par rapport aux fréquentes disputes sur les frontières qui aujourd'hui se présentent. Le profit de cette acquisition est visible. »

«C'est la nécessité politique, dit-il encore, que je mets en avant. J'espère aussi que l'on pourra trouver tout ce que je viens de dire assez raisonnable, car quand les choses seraient dans l'état que je viens de les projeter, le roi de Prusse pourrait faire belle figure parmi les grands de la terre et jouer un des hauts rôles. »

Comme on peut le supposer , la base de ses efforts politiques n'est pas une cupidité vulgaire. Et qui donc aurait osé parler de lui-même en ces termes? « Je souhaite

6() FRÉDÉRIC 11, ROI bE PRUSSE,

à cette Maisou de Prusse, poursuit le prince, qu'elle s'élève entièrement de la poussière où elle était couchée, afin de faire fleurir la religion protestante dans l'Europe et l'Empire; qu'elle soit la ressource des affligés, le support des veuves et des orphelins, le soutien des pauvres et minatrice des injustes. Mais, si elle changeait, — et il appuie là-dessus avec onction, — et que Tinjustice, la tiédeur de religion, la partialité ou le vice prenaient le dessus sur la vertu, ce que Dieu préserve à jamais! je lui souhaite qu elle s'abaisse plus vite qu'elle n'ait existé : c'est tout dire. »

Ce sont là les projets de conquête du prince en l'an 1731. La Silésie n'y était pas encore comprise. Comme le prince fait si peu mystère de ses autres pensées hostiles , on peut à peine admettre que son silence soit arbitraire. Le motif en doit être autre. Ou bien il ne songeait encore à rien , ou bien sa gratitude envers l'Empereur qui , trois mois auparavant , lui avait sauvé la vie, refoulait encore ses idées d'agrandissement.

Depuis que le prince a regagné les bonnes grâces de son père, celui-ci travaille à sa manière à soigner de son mieux les intér(^ts de son enfant. 11 lui cherche une épouse et il réussit à lui en trouver une qui, dans sa pensée, devait convenir à Frédéric (1). C'est la princesse Elisabeth de Brunswick-Bevern. Le 4 février 1732, à minuit, une estafette frappe à la porte du prince qui était toujours à KUstrin (2). Elle lui remet le message qui lui apprend quelle fiancée son père lui a choisi. La lettre

(1) 0£uvrM, XXVII1,3, p.53.

(2) PREUSS, Vrkundenbuch, II, 206, n» 97.

est un siagulier mélange de bonhomie patriarcale et de fermeté. Le prince put considérer avec étonnement cette nouvelle faveur paternelle, qui lui arrivait comme un présent du Ciel ; mais il n'avait pas à délibérer longuement. Au même instant partit la réponse, contenant l'assurance de son aveugle soumission.

Les circonstances au milieu desquelles se fit le mariage sont importantes à examiner : d'une part pour établir jusqu'à quel point Frédéric tenait à sa parole d'homme d'honneur, à un engagement sacré, et de l'autre, pour décider ce que vaut l'accusation qu'il porta plus tard devant la postérité , au sujet de ce mariage, contre l'Empereur.

La première question qui se présente est celle de savoir si , d'après l'opinion personnelle de Frédéric, — et il ne peut s'agir que de cette dernière et nullement d'un droit humain ou moral, — si, aux propres yeux de Frédéric, il était permis à son père de lui choisir une femme sans sa coopération et d'exiger de lui soumission à cet égard. Frédéric agit plus tard de la môme manière dans un cas semblable, non pour son fils, puisqu'il n'en avait pas, mais, en sa qualité de chef de la Maison, pour les autres membres de sa famille. En mai 1 769, il choisit Frédérique de Hesse-Darmstadt pour femme du prince de Prusse (1). Par conséquent, dans l'opinion de Frédéric, — et, nous le répétons, il ne peut pas ôtre question d'une autre, — le père aussi devait être pleinement compétent pour lui faire ce choix, pour imposer cet ordre, surtout quand il s'agissait do son fils. Il on était si bien

i\, OEuvres, XXVll, 3, p. i36.

convaincu, qu'à la réception du message de son père il avait annoncé la nuit même, à ses parents, son intention de se soumettre à leurs désirs, bien qu'il ne le fît qu'en termes plus ou moins généraux.

11 persiste dans ses sentiments; mais on s'aperçoit qu'il y a lutte. La seule personne à laquelle il s'ouvre plus intimement est Grumbkow (1), et les lettres qu'il lui adresse portent, plus que d'autres, le sceau de la sincérité, quoiqu'elles trahissent assez souvent des efforts pour la simuler. Le prince envisage comme stupide la fiancée qu'on lui destine : là est le grand obstacle : « Pourvu que je sois capable de m'assurer par mon obéissance de la grâce du roi, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir , mais cependant en faisant mes conventions avec le duc de Bevern, que le corpus delicti soit élevé chez la grand'mère, car j'aime mieux être cocu ou à servir sous la fontange altière de ma future que d'avoir une béte qui me fera enrager par des sottises et que j'aurai honte de produire. Je vous prie de travailler à cette affaire, car quand on hait tant que je le fais les héroïnes de romans, alors on craint les vertus farouches,

et j'aimerais mieux la plus grande p de Berlin qu'une

dévote qui aurait une demi-douzaine de cagots à ses mines. S'il était encore mëglich de la rendre réformée ; mais j'en doute. J'insisterai absolument qu'elle soit élevée chez la grand'mère. Ce que vous pouvez y contribuer, mon cher ami, je suis persuadé que vous le ferez. »

11 semble pourtant qu'à cette époque le prince attachait encore quelque importance, pour lui personnelle-

\{) OEuvres, XVI, p. 37. LeUre du il février 1732.

aient, aux formes religieuses positives. Il est vrai que ces aspirations n'ont pas un fondement bien solide, car il ajoute aussitôt : « Monsieur, encore une fois, que l'on fasse apprendre à cette princesse l'École des Maris et des Femmes par cœur, cela lui vaudra mieux que le Frai christianisme de feu Jean Arndt. Si encore elle voulait toujours danser sur un pied, apprendre la musique nota hene, et devenir plutôt trop libre que trop vertueuse, ah ! alors , mon cher général , alors je me sentirais du penchant pour elle , et un éternel ayant épousé une immortelle, le couple serait accordant. » 11 assure à Grumbkow qu'il veut se conduire envers le duc et envers toute sa famille a^ec la plus grande déférence, bien qu'il la déteste comme la peste, elle et toute son engeance. Et alors reviennent de nouveau sur le tapis ses craintes au sujet de la bôtise de sa fiancée : « Mais si elle est stupide, je renonce à elle et au diable. . . L'on dit qu'elle a une sœur qui du moins a le sens commun. Pourquoi prendre Taînée? La seconde vaut autant qu'elle et peut-être plus. Sapienti sat. Le roi peut bien voir cela d'un œil égal, et cela lui peut être parfaitement indifférent. »

Peu à peu son aversion augmente, bien qu'il ixait pas encore vu la future. C'est la répulsion instinctive que la nature humaine, froissée et contrainte, éprouve pour un objet qui, par son essence môme, réclame la liberté la plus complète de l'individu. Cinq jours après la première nouvelle, Frédéric mande à Grumbkow : « J'aime mieux une coquette qu'une dévote; on un mot, si je dois mo

marier, il faut que la femme soit à mon goût (1). »> Grumbkow est tout dévoué au prince. Il se hasarde à faire des objections au roi. Frédéric-Guillaume expose ses raisons, et le ministre ne peut s'empécber d'en reconnaître la justesse ; toutefois, il prie le roi d'accorder au prince quelque répit, de ne pas le forcer, de ne pas seulement le traiter comme fils, mais comme ami. Le roi y consent. Cela se passe le 18 février et tout semble marcher pour le mieux.

Deux jours après, Grumbkow dîne chez le roi. Le roi lui montre à table une lettre de son fils, datée du 19 fëvrier [i). La lettre parle ainsi :

« Vénéré père, j'ai eu Thonneur aujourd'hui de recevoir la lettre de mon auguste père, et je vois avec plaisir que mon auguste pore est satisfait de la princesse. Elle peut cMre ce qu'elle veut : j'accomplirai en tout cas les ordres de mon auguste père. Il ne peut rien m'arriver de plus agréable que d avoir une occasion de prouver à mon auguste père mon aveugle obéissance. J'attends avec la soumission la plus passive les ordres ultérieurs (le mon auguste père. Je jure que je me réjouis vivement d'avoir la faveur de revoir mon auguste père, parce que je I aime et le respecte sincèrement. Au surplus, je me recommande aux faveurs continuelles de mon auguste |)ère et assure qu il n'y a rien au monde qui puisse m'en «létourner. puisque je persévérerai jusqu'à la fin dans la soumission et le respect le plus entier, etc. »

I (Œuvrrf, XVI. p. 45.

i Ihid., \XVII. 3, p. :iH.

Lorsque Grumbkow a lu cette lettre (i ) , le roi lui demande : «f Que dites-vous de cela? » Grumbkow a soin de retourner la question. Le roi répond avec des larmes aux yeux : « C'est le plus heureux jour de ma vie, » puis se rend avec le duc de Brunswick-Bevern dans l'appartement voisin. Ils s'embrassent de tout cœur. Jamais Grumbkow n'avait vu le roi aussi content. Il est évident ([ue le projet du mariage trouvait sa source dans les sentiments intimes et les sympathies personnelles du roi. Toutefois Grumbkow s'imagine déjà que tout va aller bien. Il avait évité à dessein de vanter la beauté de la princesse, pour que le prince, s'il se l'était figurée moins belle, fAt agréablement surpris à la première entrevue. Mais maintenant il lui semble que la princesse est encore c*hangée à son avantage. Plus on la voit et plus on la trouve jolie.

Dans la douce persuasion que toutes les difficultés sont aplanies, Grumbkow retourne à sa demeure et se couche. Le lendemain, à son réveil, on lui remet aussi une lettre du prince, lettre datée du même jour que celle du père, (irumbkow pense qu'elle doit renfermer la même chose. et il la décacheté. La missive, en effet, a trait au même» sujet : le mariage et la princesse de Brunswick ; seulement le contenu en est tout différent [i] :

« Jugez, mon cher général, si je dois avoir été fort charmé de la description que vous faites de l'abominable objet de mes désirs. Pour l'amour de Dieu, que l'on détrompe le roi sur son sujet et qu'il se ressouvienne

'Ai OEuvres, XVI, p. ^5.

,2, /feiV/.,XVI, p. 41.

bien que les sols pour l'ordinaire sont les plus têtus. Que le roi pense seulement qu'il ne me marie pas pour lui et que c'est pour moi, et lui-même il aura mille chagrins de voir deux personnes qui se haïssent, et le plus malheureux mariagedu monde, et d'entendre des plaintes mutuelles qui lui seront autant de reproches d'avoir dressé l'instrument de notre joug. En bon chrétien, quil réfléchisse si cela est bien fait de vouloir forcer les gens de donner lieu à des divorces et d'être cause de tous les péchés qu'un mariage mal assorti fait commettre. Je suis déterminé plutôt à tout au monde, et puisque les choses sont ainsi, vous pouvez faire savoir d'une certaine façon au duc, arrive ce qui peut, que je ne la prendrai jamais. J'ai été malheureux toute ma vie, et je crois que c'est mon destin de le rester ; il faut patienter et prendre le temps comme il vient. Peut--être qu'une fortune si subite qui suivrait tous les chagrins dont j'ai fait profession depuis que je suis au monde, m'aurait enorgueilli. p]nfin, arrive ce qui veut, je n'ai rien à me reprocher; j'ai assez subi pour un crime exagéré et je ne veux pas m'engager à étendre mes chagrins jusqu'aux temps futurs. J'ai encore des ressources, et un coup de pistolet peut me délivrer de mes chagrins et de ma vie ; je crois que le bon Dieu ne me damnerait pas pour cela, et, ayant pitié de moi, en échange d'une vie misérable, m'accorderait le salut. »

L'empereur Charles VI paraît avoir, à cette époque, désapprouvé les démarches que fit, pour négocier le mariage, sa belle-sœur, la duchesse de Brunswick- Bovern. Aussi Frédéric chante-t-il ses louanges sur le

iou le plus élevé : « J'approuve fort Testafelte de rEiiipereur qui condamne la démarche insensée de sa bellesœur. Quel ridicule cette femme ne se donne-t-elle pas dans le monde, qui rejaillit sur sa fille par conséquent. »

On ne saurait dire jusqu'à quel point ces paroles du prince, qui était furieux contre la duchesse, sont l'expression vraie de sa pensée ; mais, d'après la conduite du roi, il est incontestable que Frédéric-Guillaume désirait vivement la conclusion du mariage. Aussi le prince se rendait-il parfaitement compte de la situation : « Et quel but le roi intente-t-il par là? dit-il. Si c'est de s assurer de moi, ce n'en est pas le moyen. Madame d'Eisenach le pourra faire; mais point une bote, au contraire, moralement il est impossible d'aimer l'auteur de notre malheur. » H va plus loin encore et termine par une exigence : « S'il y a des honnêtes gens dans le monde , ils doivent penser à me sauver d'un pas des plus périlleux oîi jamais j'ai été. Je me consume dans des idées mélancoliques et je crains bien de ne pouvoir dissimuler mon chagrin. »

Il est possible qu'un homme qui, dans un seul et même jour écrit deux lettres si diamétralement opposées, sur la même matière, ait de grandes facultés intellectuelles, possède tous les talents d'un général et d'autres, si l'on veut; mais il ne peut point se targuer de courage, de dignité, de sincérité et d'honneur, dans l'événement de la vie le plus important où Ihomme, considéré comme personnalité, puisse se rencontrer. C'est dans ce sens que répond Grumbkow. « En m'éveillant, je reçois la belle lettre de V. A. R. qui me met hors de

74 FHÉnÉRIC II, HOI HK PULSSK,

moi-mcnio. Coiiuiicnt ! [)entlant que V. A. R. accorde tout au roi, elle parle en desespoir et veut que je nie tourne dans des affaires qui me pourraient coftter ma tête ! Non, monseigneur, la chennse m'est plus près que le justaucorps, et puisque vous voulez faire le don Carlos, je ne veux faire le comte de Gramont (1). »

Ce refus, il faut le dire, semble être peu conforme à la froide politesse de l'homme de cour ; niais c'est la conscience indignée de l'honnête homme qui lui fait écrire au prince une réponse comme il le mérite. Grumbkow entrevoit parfaitement que le prince veut renvoyer au feu à sa place, dans la supposition que cela puisse servir à quelque chose pour qu'en même temps, si cette démarche n'est pas couronnée de succès, sa propre lettre puisse le mettre à couvert auprès du roi. Or, ce plan tombait à l'eau par cela même que Grumbkow avait lu ta lettre du prince à son père avant d'avoir vu celle qui lui était personnellement adressée. Mais il exprime son mécontentement en termes fort durs. « C'est à V. A. R. à démêler l'affaire avec le roi son père, à qui elle a écrit une lettre si positive dont je suis tombé des nues. Je plains de tout mon cœur la reine, et, pour moi, elle me permettra que je prenne très-respectueusement congé d'elle. Je la servirai avec mon sang dans tout ce qui sera conforme au service du maître et pour le véritable intérêt de V. A. R. . mais de me fourrer entre père et fils qui ont des inclinations si opposées, je vois que c'est une entreprise qui cassera le cou à l'homme le plus prévoyant, et je me

'1) OEvvres, etc., XVl, Ai. Erreur d<» Grumbkow qui fait intervenir ici le comte de Grammont.

souviendrai toujours de ce que le roi in a dit à Wlisterhausen, quand elle était dans le château do KUstrin, et que je voulais prendre son parti : Non, Grumbkow, [lensez à cette position. Dieu fasse que je ne dise pas vrai, mais mon fils ne mourra pas de mort naturelle, et Dieu fasse qu'il ne tombe pas sous la main du bourreau 1 Jai frémi à ces paroles, et le roi me les répéta deux fois, et cela est vrai, ou je ne veux jamais voir la face de Dieu ni avoir part aux mérites de Notre-Seigneur. Je comprends qu'après tout ce que j'écris, je perdrai les bonnes grâces de V. A. R., mais j'y suis tout préparé. Elle me permettra que je me retire entièrement de ses affaires (1). w

Le prince se justifie le 22 février. Il cherche à sortir de ce mauvais pas. Il en attribue la faute à Grumbkow : fi Pourquoi, dit-il, m'avez-vous fait de la princesse un portrait si odieux? » Il demande ensuite avec étonnement ce qu'il peut avoir fait jK)ur que Grumbkow se soit emporté contre lui avec tant de colère (2). « Je ne sais point, poursuit-il, d'avoir promis au roi d'une manière positive de prendre la princesse. » Grumbkow se tut. Or, comme le prince n'avait personne, excepté lui, qu'il pût envoyer sur la brèche comme son champion, il persista dans son obéissance absolue. Huit jours après, il fut nommé colonel. Grumbkow garda encore le silence.

Lq prince le cherche de nouveau, et il réussit (3). Grumbkow s'en tient aux opinions du roi. Quoi qu'il

4) OEuvres, etc., XVl, p. 45. (2) /6id., XVl, p. 48.

fZ) Ibid., XVl, p. 50.

70 KKÉDÉUIC 11, ROI l)F. PRISSE,

puisse arriver, Frédéric se confie à l'Empereur, a Pourvu que l'Empereur ne nous abandonne pas, dit-il, il faut espérer qu'il n'y a rien à craindre. » Le prince discute avec Grumbkow les rapports qu'il a avec son père. En même temps, le roi désire que son fils prouve personnellement ses intentions loyales à l'égard de l'Empereur. Frédéric consente tout. Ils arrivent ensemble à Prague. Là, l'Empereur interroge le roi sur le caractère du prince (1). Frédéric-Guillaume ne s'y était jamais fié, et, s'il avait eu un moment de joie délirante en voyant l'obéissance de son fils , la froide réflexion n'avait pas lardé à le faire changer de sentiment. Il répondit donc franchement qu'il n'avait pas confiance en son fils, et, après son retour , ne dissimula point à Frédéric qu'il avait parlé dans ce sens. Mais celui-ci se montre de nouveau soumis. Le père lui enjoint d'écrire fréquemment à sa fiancée et il obéit.

11 tient un tout autre langage à Grumbkow : « Je vous dis mes sentiments comme je les pense devant Dieu. » Il faut donc, d'après ses propres assurances, qu'il soit sincère. Déjà la perspective devient pour lui plus riante ; car le mariage le rend indépendant chez lui. Il espère qu'alors le roi ne se mêlera plus de ses affaires. S'il le fait encore, les choses iront mal et la princesse en souffrira. (Pourquoi la princesse? Quel mal lui a-t-elle donc fait?) « Je ne veux pas me laisser gouverner par des femmes, dit-il. Elle peut faire ce qui lui plait, et moi je fais ce qui me convient. Vive la liberté ! » Il énonce ensuite sa manière de voir sur les femmes . « J'aime le

1, OEuvrtis, p. ol.

sexe, mais je l'aime d'un amour bien volage. Je nen veux que la jouissance et après je le méprise. Ainsi jugez si je suis du bois dont on fait les bons maris. )> Telle est l'opinion d'un jeune homme de vingt et un ans. L'homme mûr n'en a pas eu d'autre. Jamais il ne connut l'amour d'une femme, jamais il ne respecta son honneur. Jamais un rayon vivifiant de sympathie pour une femme honnête n'illumina la vie égoïste de cet homme, et là où tout autre aurait cherché à franchir des barreaux de fer, il en plaçait promptement de nouveaux. Aussi y a-t-il une distance infinie entre ses lettres et celles de sa future.

Toutefois , il se flattait encore que les choses n'en viendraient pas à ce point. Le mariage projeté ne plaît pas à l'Empereur; Charles VI cherche à l'entraver, et les circonstances politiques étant changées, il désire une union entre les familles royales d'Angleterre et de Prusse (1 ). Il est indifférent de savoir si Charles VI avait en vue un intérêt politique, ou s'il agissait uniquement pour le bien de son filleul. Pour nous, il nous suffît de constater le parti que tire Frédéric des efforts de l'Empereur. Ce dernier venait de combler de bienfaits l'unique précepteur du prince, nommé Duhan. Le prince s'exprime sur le compte de l'Empereur dans les termes les plus chaleureux (2) . « Ce prince, s'écrie-t-il, qui fait l'admiration de l'Europe, ne s'est fait connaître à moi, pour ainsi dire, que par de généreuses actions. Je lui en porte toute la reconnaissance que mon devoir me permet

(1) FÔRSTER, Friedrich-Wilhelm /, II, p. iiS. (% OEuvrei, XVI, p. 73.

78 ihki)^:hu: ii, noi i»e puisse,

(lavoir, et je puis assurer le conile de Serkeiulorf que j'ai plus de vénération pour l'Kmpereur par rapport à ses éminentes qualités que par rapport à la dignité de son rang. J'en userai dorénavant comme vous le trouvez à propos, touchant l'envoi des lettres, et j'espère que je ne serai pas prédestiné à causer du chagrin à mes bons amis, malheureux de ne pouvoir payer tous leurs soins que par mes bonnes intentions. »

Les démarches de l'Empereur allèrent si loin que Frédéric-Guillaume en conçut de sérieuses préoccupations (1). Il avait donné sa parole. Aurait-il l'infamie de la trahir ou de l'éluder ? La seule pensée que Ton pût seulement l'en croire capable, le mit dans une affreuse colère. Par contre, Frédéric fait patte de velours et ne s'oppose en rien à ce qu'on lui demande. 11 ne dit pas une seule fois à son « auguste père » sa pensée véritable. Mais il la confie à Grumbkow et à d'autres, en poursuivant d'une ironie dédaigneuse et de sarcasmes grossiers la malheureuse fiancée qui, dans sa candeur juvénile, court au devant de son sort , pleine de confiance et sans la moindre appréhension (2). « A présent, mande-t-il en janvier 1733, j'étudie des compliments pour Brunswick et je vais à la chasse des sangliers, pour en ap|)rendre ; car entre Westphalien (qui est né et élevé avec des cochons) et entre porc, il n'y a pas grande différence. » Suivent des expressions insultantes pour sa future et d'une grossièreté telle que nous ne pouvons les reproduire ici. Il termine par ces mots : « Voilà bien assez badiner pour le coup, et, pour parler d'une chose plus

(4) FÔRSTER, II, p. 148.

(2) OEuvres, XVI, p. 79.

RT LA NATION ALLK.MAMïE. 70

sérieuse et qui m'intéresse davantage, je vous assure, mon très-cher ami, que je suis et serai jusqu'au tombeau très-sincèrement et cordialement, etc. »

Les rapports du prince et du général Grumbkow sont curieux à étudier. Frédéric lui jure constamment une reconnaissance éternelle , et proteste sans cesse sur son honneur qu'il le rendra aux enfants du général. Selon toute apparence, cette reconnaissance portait sur les secours pécuniaires que Grumbkow lui faisait tenir en partie; car, c'est un des plus mauvais côtés de la parcimonie outrée de Frédéric-Guillaume, que ses enfants manquaient d'argent pour faire les dépenses que leur position rendait inévitables. Lorsque le prince voulut, par bienséance, ofiFrir un cadeau à sa fiancée, il dut préalablement le demander à son père (1). Le père lui ordonne, en janvier .1733, d'aller faire visite à Brunswick : mais il ne lui fournit aucun argent à cette fin. Les amis vinrent au secours de Frédéric et délièrent la bourse. Seckendorf fut de nouveau des plus empressés; car la Cour impériale s'efforçait sans relâche de s'assurer des sentiments du prince en l'obligeant [)ersonnellen)ent à la reconnaissance. Le prince le prévient : w J'aime mieux, dit-il à Seckendorf (2) , m'adresser à vous qu'à d'autres, parce que je vous connais comme mon meilleur ami. » Ses expressions vis-à-vis de lEmpereur sont empreintes du mt^me respect et du m(^me attachement. Charles VI s'en réjouit vivement, et c'est avec plaisir qu'il fait communiquer sa satisfaction an prince. L'Em-

(i) 0£Mvre#, XXVII,3, p. 71.

(% Ihid.. XVI, p. 80.

pereur fait savoir à Frédéric que « I union et la parfaite entente entre les Maisons d'Autriche et de Brandebourg ont, depuis plus de dix ans, procuré à toutes les deux des avantages réels. Le roi Frédéric-Guillaume a, depuis quelques années, donné à 1 Empereur des marques éclatantes de son amitié, et l'Empereur apprend avec plaisir que le prince tâche de partager ses sentiments. »

Le prince partageait -il bien réellement les sentiments de son père? Il y avait entre les deux un abîme de méfiance et de crainte, qui pouvait être couvert ou voilé, sans jamais pouvoir être comblé. Frédéric-Guillaume n'a aucune foi dans la véracité de son fils. Le fils, de son côté, ne parle jamais à son père, mais toujours à son f< auguste roi et père.» Le père, à son tour , jure à tous ceux qu il soupçonne de pencher du côté du fils, que tant qu'il vivra il sera, lui, le maître, et là-dessus il montre Spandau, qui est dans le voisinage (1). Le fils a donné sa parole de se marier d'après la volonté de son père : mais ce n'est pas sans une vive préoccupation que le roi le voit partir pour Brunswick : car là il est capable de lui jouer un mauvais tour. Le fils, en revanche, abhorre la tabagie, oîi on le dépeint à son père comme un athée. « Je connais, dit-il, le mérite de la chambre rouge, et cette nuée de tabac qui compose la moyenne région d'air de la Chambre. C'est pourtant un Sénat oii souvent se décident le sort et le destin de nous autres. Le Sénat des Romains fut pris, à l'arrivée des barbares qui pénétrèrent dans Rome, pour une assemblée de dieux, à cause du silence, de la gravité et de l'air respectable des séna-

(i) OEuvres,

leurs; mais celui de Berlin, au lieu de le comparer à des dieux, pourrait décheoir jusqu'au cabaret. Enfin, n'importe ; pourvu qu aucune langue armée de fiel et d'amertume n'y exerce sa volubilité sur mon chapitre, et que les atomes de leur malice ne m'attaquent pas jusqu'au fond de ma retraite, je leur donne carte blanche de faire lel bruit qu'il leur plaira (1). »

C'était toujours une grande question que de savoir si la conduite du prince, considérée par rapport à la loyauté que respiraient ses lettres à son père, offrait à ce dernier une garantie sufiisante pour s'y fier. Lorsque le prince prolestait contre la qualification d'athée, il n'en était pas moins vrai que de bonne heure il avait étalé dans ses observations une ironie méprisante et sarcas- (ique à l'endroit de toute religion positive, ironie qui équivalait pour son père à un athéisme réel. Comment, d'ailleurs, un homme pratique qui, d'après son éducation et sa manière de voir, envisage l'orthodoxie et la religion comme une seule et même chose , essaierait-il de tracer une ligne de démarcation bien nette entre ces deux ordres d'idées? Philosopher n'était pas l'occupation de la tabagie. Lorsque l'on disait au père que son fils était un athée, c'était exactement pour lui comme si l'on avait dit que le fils avait renoncé aux bases de toutes mœurs, de toute morale. La conduite du prince était-elle propre à réfuter ces propos comme non-fondés? Que la vie du prince ne fût pas pure (2), cela pouvait rester diflScilement un secret pour le père, auquel la plume

(i) OEuvre», XVI, p. 83.

(^)Ibid., XVI, p. 69.

Si FR^.P^.RIC II, ROI OK PRUSSE,

acérée de sa fille ne refuse pas un léuioignage d'irréprochable moralité. Frédéric avait donné sa parole de se marier conformément aux désirs de son père : mais à rage de vingt-deux ans, on peut difficilement cacher les vrais sentiments du cœur. Or, comme les initiés seuls pouvaient savoir de bonne source si le prince songeait ou non à tenir sa parole, (|u'avait-il à attendre, lui père, des assurances de soumission de la part de son fils?

Fré<léric ne dissimulait ni ses tendances ni ses projets. Il en fait ouvertement part à Grumbkow (1). « Je ne me fie pas à tout le monde, dit-il, et crains tout ce qui vient d*un certain côté. Je tâche seulement d'exécuter mon projet, |)our faire qu après le mariage je... [sic) à mon ijouvernement , avec la permission de [jouvoir rendre quelque visite à la Sposa, pourtant... (sic le militaire: on se mettra sur un bon pied avec le père, et on tâchera de lui faire voir que Ton sait ce qu'on est, et quon n'est pas fait pour être dupé de tout le monde. »

De telles lettres ne révèlent j)as que Frédéric craignait i|ue Grumbkow ne les communiquât au roi, ou qu'il les wrivait tout exprès dans ce but. Bien au contraire, il ne laisse pis de st^ntir profondément que le roi, jwur d'autres motifs, n'a [K)int de confiance en lui : « Je fais tout ce que je puis pour plaire au roi, je fais exercer du matin jusqu'au soir, je lui procure des recnies pour autant que je puis les |)ayer, je fais des calculs et des é\aluations de dépenses : tout cela n'aide à rien. »

Il est vrai que la méfiance avait déjà poussé de trop

I OEurre», p. Ki.

profondes racines dans l'âme du roi, et qu'à chaque instant elle trouvait un nouvel aliment.

Mais le jour du mariage approche. Le roi y pousse autant qu il peut. 11 semble, en dernière analyse, que le but de l'honnête père fut de travailler d'une manière douce et conciliante sur l'esprit revéche et perfide du fils, et cela par l'influence d'une femme, dont les contemporains ne méconnurent pas le noble caractère, et que la postérité a pu apprécier dans ses lettres si pleines de dignité et en même temps si douces, si tendres, quelque profondément blessée et froissée qu'ait été la princesse par son époux. Alais le fils se tient sur ses gardes. 11 s'ouvre à sa sœur (1) : « Je n'aime pas la princesse, dit-il, au contraire, j'ai plutôt de la répugnance pour elle, et notre mariage ne vaudra pas grand' chose, ne pouvant y avoir ni amitié, ni union entre nous. Sans cela, leroi ne me maltraite pas, mais il se défie de moi, et ce maudit mariage est l'unique cause de mon chagrin. »

C'est en ces termes qu'il dévoile sa mauvaise humeur et son aversion. Et l'homme qui est animé de pareils sentiments n'a pas le couragç de plaider franchement, résolument devant son père les droits de la personnalité humaine. Il ne se hasarde pas une seule fois à dire que la liberté individuelle s'oppose à ce que l'homme fasse un pareil pas sans son plein consentement. Il est obéissant ! Mais cette obéissance est celle d'un esclave. Tandis qu'il a l'air de se poser en victime, il a déjà entrevu qu'il y avait moyen de faire une autre victime .

(1) OEmres, XXVII, I, p. 8.

il sacrifiera, sans hésiter, le bonheur de la pauvre princesse qui court au devant de lui avec la sérénité confiante de l'innocence. Il prononce le serment de fidélité, et, pendant que ses lèvres murmurent le « Oui » fatal, il fait de l'acte d'obéissance un acte de volonlé libre, et désormais la responsabilité ne pèse plus que sur lui seul.

C'est au mois de juin 1733 que l'union fut conclue au château de Saizdahlum. A peine la cérémonie fut-elle finie, que le prince écrivit à sa sœur : «Justement à présent, ma très-chère sœur, toute la cérémonie vient de se finir et Dieu soit loué que tout soit passé! J'espère que vous le prendrez comme une marque de mon amitié que je vous en donne la première nouvelle. »

Dorénavant le couple habitera sous le m^me toit, aussi longtemps que la crainte du père resserre le lien conjugal.

lui par de nouveaux traités et dont Théritier lui était redevable de la vie.

Aussi aucune des paroles du prince qui se rapportent il cette époque et qui nous ont été transmises, ne constate d'une manière absolue qu'il aurait alors entretenu un pareil dessein. Il est vrai que dans la guerre de l'Empire, en 1734, sur le Rhin, il trouva, dans l'armée et dans le camp autrichien , une riche moisson pour alimenter son penchant à la raillerie : mais malgré cela, on nest pas fondé à conclure (jue ses projets de conquête auraient pris naissance déjà alors en découvrant combien les Autrichiens étaient faibles.

En 1736, il examine l'état politique de l'Europe. La (jnestion principale pour lui est de savoir comment tra- \aillela politique française pour aboutir à la monarchie universelle. Il compare la conduite de la Cour de Versailles à la politique de Philippe de Macédoine envers la Grèce. « L'Alsace et la Lorraine, dit-il, ont été jadis les Thermopyles et le boulevard de l'Allemagne. » Il semblerait résulter de ces paroles, que déjà à cette époque, il n'était guère disposé à laisser tomber d'autres parties de TAlIemagne dans les mains des Français.

(Cependant, l'amour de la gloire se développe chez lui insensiblement. Il reçoit la nouvelle des victoires que MUnnich a remportées sur les Turcs, k Je vous avoue, écrit-il à Suhm , que je suis de ces personnes qui aiment à partager la gloire des autres, et que, sans la philosophie , je verrais avec inquiétude tant de grandes actions sans y assister. Le comte de Mlïnnich paraît vouloir faire

(i) Preuss /, i05.

mÉD. 11. 8

118 FRÉDÉRIC II, ROI DE PRiJSSE,

l'Alexandre de oe siècle : il gagne des batailles comme on renverse des jeux de cartes, et sait conqttérir des provinces avec plus de rapidité que d'autres ne les parcourent. Il y a bonheur à venir à propos dans le monde, sans quoi on ne fait jamais rien (1). »

Suhm répond avec beaucoup d'à propos : « ïl est vrai qu'il y a du bonheur à venir à propos dans le monde. Cela doit pouvoir consoler le héros dont V. A. R. a nne si haute opinion, du moins, s'il est philosophe. Je n'ai aucune crainte pour mon héros. Il aura le mérite des esprits supérieurs, c'est-à-dire, il saura se rendre maître des circonstances. Il les provoquera. Il les conduira au gré de sa volonté, par sa sagesse et sa fermeté, sa modération ou sa bravoure, d'après ce qu'exigeront les éventualités et les besoins. »

Si nous ne nous trompons, ces paroles ont eu, plus tard, pour le prince, une grande signification. On pourrait les traduire ainsi : Lorsque l'occasion de faire la guerre ne se présente pas . un esprit supérieur doit la faire naître.

Mais la perspective riante des guerres et de la gloire doit encore une fois céder à la triste réalité. Lorsque son père l'appelle, il faut que le prince l'écoute. Les relations du porc et du fils sont connues de tout le monde. Le prince en parle lui-m^me dans les lettres qu'il adresse à ses frères et sœurs, et notamment à la princesse son épouse. Il a mémo soin de dépeindre lui-même la façon presque inconcevable dont il agit. 11 écrit à Camas : « L'acharnement que marque le roi pour me décrier,

■i) OEiivrpg, XVL p. 335.

Kl LA NATION ALtRflANDK. 119

sêctètemefni et en public, nest pas une chose qu'on se dise à l'oreille ; c'est la fable de la ville, tout le monde en est témoin, et tout le monde en parle ; et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que j'ignore encore mon crime, si ce n'est celui d'être son héritier présomptif. Il est indubitable que de méchantes gens soufflent ce feu et que les humeurs de la goutte et le tempérament bilieux du roi n'y contribuent pas moins. J'apprends à tenir contenance, et depuis les trois semaines que je suis ici, jen ai déjà appris assez pour m'entendre dire les choses du inonde les plus choquantes sans changer de visage, sans ni'émouvoir, et do commencer un discours, à la suite (le ces injures où il ne paraît pas seulement que je les aie ouïes (1). » Nous répétons que c'est le prince luimême et non pas un autre, qui le dépeint ainsi. Cette description n'est point réfutée. Nous ne découvrons nulle part que le prince, sentant se réveiller en lui la dignité de l'homme outragé, se soit opposé, ne fùl-ce qu'une seule fois, à de pareils traitements. 11 dit luimême que la crainte et le respect lui fermaient la bouche. « Le pronostic que je me suis fait est fiTlcheux mais véritable ; je ne dois jamais m'attendre à pouvoir vivre en paix avec un père facile à irriter, et qu'on remplit d'impressions funestes. Il faut que je lenvisage (îomme mon plus cruel ennemi, qui m'épie sans cesse pour trouver le moment oii il croit pouvoir me donner le coup de Jarnac. 11 faut être sur ses gardes sans se relâcher; le moindre faux pas, la moindre imprudence, une bagatelle, un rien grossi et amplifié, suffira pour

^1, OEf/iTM, \VK p. 159.

rna condamnation. Vous seriez (je ne dis pas indigné] surpris, si vous entendiez avec quel acharnement on me décrie publiquement ; et lorsqu'on a fait tous ses efforts pour me rendre odieux, de crainte de n'y avoir point réussi, on veut du moins m'affubler d'un ridicule extravagant. Jugez s'il ne faut pas bien du flegme pour voir par ses yeux et entendre par ses oreilles des choses si contraires à l'humanité. Je pense mille fois au proverbe italien qui dit : Soffri e taci. Qu'il est difficile, mon cher Camas, de pratiquer une maxime si brève en apparence, mais qui contient un si grand sens. Je sais trop bien qu'on ne saurait se soustraire aux lois irrévocables du destin, que ce torrent d'événements qui se suivent nous entraîne malgré nous, et qu'il y aurait de la folie à vouloir s opposer contre ce qui est nécessité , et contre ce qui a été réglé ainsi de toute éternité (1). »

Et puis le jeune homme de vingt-sept ans écrit de nouveau à cette époque, c'est-à-dire au mois de mars 1739 : « Je me réjouis beaucoup d'apprendre que, grâce à Dieu, la santé de mon auguste père s'améliore. J'espère recevoir, aussi longtemps que je vivrai, des nouvelles aussi agréables de la santé de mon auguste père, ce dont tous les gens de bien doivent se réjouir. »

3Iais les vœux de la piété filiale ne suffisent pas pour conquérir les bonnes grâces du père. Le roi aime les cadeaux, ne fussent qtie des fraises, du saumon et du raiel. Mais il désire secrètement encore d'autres présents. Il lui faut des recrues; plus les hommes sont grands, mieux cela vaudra. Les recrues, cependant, sont

i OEtivres, XVI, p. i6\.

chères et les ressources du prince fort limitées. Il essaie un jour d'une autre manière. 11 a éludié les patentes de recrutement. « Elles m'ont appris, écrit-il à son père , que lorsque les officiers voient ou connaissent des hommes dont la taille excède six pieds, ils doivent les signaler , quand il n'y a pas moyen de les vaincre par de bonnes paroles. Non loin de Perleberg, dans les environs, sur le territoire du Mecklenbourg, vit un berger dont la taille a certainement six pieds quatre pouces. Les bonnes paroles n'ont aucune influence sur lui, mais lorsquil paît ses brebis, il est seul aux champs, et alors on pourrait facilement s'emparer de lui à l'aide de quelques officiers et de bons sousoflSciers. C'est le môme homme dont les hussards onl déjà tâché de s'emparer. J'ai ici des officiers qui connaissent le pays, et ainsi je demande à mon auguste père s'il désire que cet homme soit ou non enlevé (1). »

Il semble que Frédéric-Guillaume ait dû rougir d'élre impliqué personnellement et d'une manière si directe^ dans un acte de brigandage. Son système était de fermer les yeux et de ne point punir. Le projet de son fils lui parut trop hasardé , il lui répondit : « Il faut que tu me dises au service de quel gentilhomme est ce berger et dv quelle autorité il relève : après cela je te donnerai mes ordres ultérieurs. »

Généralement, cependant, le prince devait acheter les recrues , mais il avait peu d'argent. L'ordre du cabinet par lequel son p'^re lui a enlevé le crédit, n'a jamais été

(i) Preuêê : Urkundenbuch, U, p. 209.

122 KUKhKUlC II, KOI UE l'KlSSK,

rectifié. Le prince ne peut se procurer des fonds qu avec les plus grandes peines et alors il est poursuivi sans cesse par les créanciers. Sa position est plus diflijcile que celle d'un particulier criblé de dettes. Les moyens dont il doit se servir pour obtenir de la Russie, par 1 intermédiaire de Suhm, ambassadeur de Saxe près de cette puissance, de l'argent à titre de prêt, sont aussi déplorables que ridicules. Les deux compères ne se hasardent pas à appeler les choses par leur nom.

Ils parlent de bibliothèques, de livres rares ; mais le fait est qu'un volume signifie quelque mille Reichsthalers : « Ma foi, dit le prince, notre projet de bibliothèque va le chemin des écrevisses. J'ai craint d'abord que ce que vous me mandez arriverait. Les bons livres sont rares, et ceux qui les ont ne s'en défont qu'à contrecœur. La vente projetée est problématique, et par conséquent, notre assurance des plus décevantes. Le seul bon livre que vous m'avez fait avoir de Russie est à vaul'eau. J'ai prêté des livres, croyant les pouvoir payer; et à présent que j'ai examiné mes aCFaires, j'ai été obligé de les restituer aux propriétaires. Avec cela, j'ai lu tous mes vieux livres et me trouve sans aucune lecture quelconque. Cela est fort désagréable, principalement lors- (|u'on a envie de s'instruire. Je compte encore sur votre savoir-faire, et je me flatte que celui qui m'a débrouillé le chaos de Leibniz éclairci par Wolfl*, pourra bien encore me fournir les matériaux pour d'autres instructions. Voyez donc, je vous en prie, si vous ne pouvez pas me faire avoir quelques volumes de cotte bibliothèque si rare, je les riînverrai (|uand je les aurai lus, quoiqu'il

me faille du temps (1). » Le prêteur est soi-disant le duc de Courlande, mais en réalité Tlmpératrice de Russie.

Le prince ajoute encore en chiflFres : « Le roi est mal. Que cela vous serve d argument ; qu'on m'avance une bonne somme l'été prochain; car assurément, si Ton veut m'obliger, il faudra se presser. » Ceci fut écrit au nK)is de mars 1739.

foutefois, le roi ne meurt pas encore. Il fait même cadeau au prince, au mois d'août 1739, du revenu des haras de Trakehnen. C'est un présent considérable, mais il ne suffit point. « Je voudrais de plus, écrit le prince en septembre 1739, que vous pussiez convenir avec votre Académie qu'elle m'envoyât tous les ans deux exemplaires semblables à ceux que vous m'envoyâtes la première année de votre séjour en Russie, car j'ai trouvé la lecture très-instructive et les vérités qu'ils contiennent d'une application admirable à la pratique (2). » Suhm tâche d'abolir ce genre de lecture ; mais les exigences du prince augmentent. Au mois de novembre 1739, il fait comprendre à l'Impératrice de Russie, par l'intermédiaire de Suhm, qu'il lui faut annuellement 2i,000 thalers : « J'écrirai à l'Impératrice dès que vous m'aurez envoyé le modèle de la lettre avec les titres. Il me faudrait vingt-quatre mille écus par an. Si vous pouvez réussir, vous en prendrez deux mille sur ce nombre tous les ans. Que le marché soit conclu, s'il se peut, vers le mois d'avril. » Suhm poursuit l'affaire avec un zèle

i) OEuvreg, \VI, p. 36i [^)Ibid.y p. 384.

124 KKÉnflKlC Jl, KOI DK PHLSSK,

assidu Jusqu au uiois de mars 1 740. Après cela, le prince tache de se procurer de nouvelles lectures du même genre , tout en écrivant : « j'avais différé certaines démarches dans Taltente prochaine du grand événement qui doit les rendre superflues. » Ailleurs il dit, le 13 avril 1740, avec beaucoup de conviction, que les choses vont se décider au bout de quelques semaines (1 ). <( Nous sommes ici sûrs du crinoînénon ; il ne s'agit à présent que du m/^rton. Peu de temps nous mettra au fait, et vous pouvez toujours prendre vos mesures, quitte à différer leur exécution de quelques semaines. »

Tout en voyant la fin arriver avec tant de certitude. Frédéric sait faire bonne contenance . « Vous pouvez bien juger, écrit-il, que je suis assez tracassé dans la situation où je me trouve. On me laisse peu de repos, mais l'intérieur est tranquille, et je puis vous assurer que je n'ai jamais été plus philosophe qu'en cette occasion-ci (2). »

Il écrit de la même manière à sa sœur la margrave, le 21 mars . « Comme le roi se trouve beaucoup plus mal que par le passé, j'ai cru de mon devoir de vous en avertir. Il a chargé la reine de vous faire encore mille amitiés de sa part ; mais comme elle no quitte point le roi, j'ai pris sur moi le soin de vous le marquer. Ne vous faites plus d'espérances de sa guérison, car il a l'inflammation dans les poumons, et il est impossible qu'il en échappe. Attendez-vous, ma très-chère sœur, à recevoir tous les jours la nouvelle de sa mort. El pense;z

(1) OEuvres, XVl, p. 390. '2) Ibid.

c) conserver votre santé, à laquelle je m'intéresse plus qu'à la mienne ; et soyez persuadée que si vous perdez im père qui vous a aimée, il vous re^te encore un frère qui vous^hérit et vous adore. Je suis, avec une tendresse infinie, ma très-chère sœur, etc. (i). »

A la réception de ces nouvelles, le cœur de la margrave semble éprouver quelques retours de tendresse filiale. Elle répond : « L'état du roi me fait une peine extrême; la nature parle, et il m'a témoigné mille grâces en dernier lieu. J'aurais bien souhaité de le revoir encore avant sa fin. » La princesse désire aller à Berlin. Le frère tâche de l'en détourner; il lui écril , le 10 avril 1740 : « Je ne conçois pas comment il est possible d'avoir une si vive envie de venir ici, dans les circonstances présentes. Le roi, à la vérité, est trèsmal ; mais, ma trôs-chère sœur, c'est à Berlin une vie qui ne vous convient en vérité nullement. Vous en userez selon votre bon plaisir; mais si vous vous en repentez, et que vous en ayez du chagrin, ne vous en prenez pas à moi. Je vous avertis de tout, je ne saurais faire davantage. 11 y a huit ans que vous n'avez pas été dans ce pays, et c'est peut-ôre ce qui vous a effacé l'idée de cent mille bagatelles que deux jours de Berlin vous rafraîchiraient à vos dépens. Je dis comme TEcrilure : Heureux sont les absents ou ceux qui ne savent point jce qui se passe ; car souvent nous crions : monts ! tombez sur nos têtes ; ô rochers ! écrasez-nous (2).

Le prince lui-môme se trouve alors à Ruppin. Il ajoute :

11) OEuvres, Wyih I. p. 77.

(2) Ibid.

126 IKKDÉRIC H, UOl Db PUtSSK,

(^ Je pars après-demain pour retourner à la galère. Xe craignez rien, ni pour la constance de la reine, ai pour nvoQi stoïcisme ; nous ne nous démentirons ni les uns ni les autres, et vous le verrez si le cas anive [i). » Plus tard, le 3 mai, le prince écrit de Ruppia : « Le roi 9St allé, malgré l'état dans lequel il se porte, à Potsdam ; il est plus mal que jamais, les symptômes empirent, et nous ne comptons plus que par mois , ou pour mieux dire, par semaines. L'exercice m'a tiré de la galère, mais je ne crois pas que ce sera pour longtemps. Je respire la liberté avec goût : peut-être que ce sera pour longtemps qu'il faudra y renoncer. Vous jugez facilement de ma situation, d'autant plus que vous en connaissez les. circonstances (2). »

Déjà alors le prince prend ses dispositions pour se présenter devant le monde aussi bien en écrivain qu'en roi. En vue de ce but, il a fait choix du Prime de Machiavel. Depuis nombre d'années, ce politique avait attiré l'atleation de Frédéric d'une manière tout à fait spéciale. En 1738, il exprime le regret que Voltaire eût placé ce nom parmi ceux des grands hommes , car Machiavel n'était pas « un honnête homme. » Voltaire réforma

(1) OEuvres, XXVII, I, p. 79.

(2) Plus on a de l'intérêt à lire ces lettres, et plus on regrette qu'elles ne soient pas plus complètes. Le prince dit à sa sœur (p. 81) qu'U ne laisse écouler aucune semaine sans lui écrire. Néanmoins, nous ne possédons que 7 lettres écrites pendant un espace de 28 semaines , c est-à-dire depuis le 15 novembre 1739 jusqu'au 1^'juin 1740. Il faut donc supposer que les 21 lettres qui manquent sont perdues. Nous jugeons cette remarque importante, puisque l'éditeur fait observer (tome XXVII, p. xiiij que presquaucune lettre de cette correspondance ne fait défailli, TUrque twlea étaient conservées soigneusement des deux côtés.

KT LA NATION ALLËNANDt'. 127

>0D jugement. Frédéric en fut fort satisfait el écrivit ie 17 mai 1738 : « Ainsi, Machiavel a été effacé de la liste des grands hommes, et votre plume regrette de sétre maculée de son nom. » Le prince se promit de faire plus que de combattre ce titre de « grand. » Il résolut de réfuter Machiavel. Quel sujet, en effet, pouvait-il mieux choisir ?

Le livre de Machiavel avait déjà alors depuis deux siècles la réputation de renfermer tout ce que le carac- 1ère d*un prince peut avoir de mauvais et d'abominable. Alors déjà, comme aujourd'hui, on ne pouvait faire à uu souverain de plus grave injure que de l'accuser de machiavélisme. Il y a beaucoup de personnes, et le prince Frédéric semble être du nombre, qui sont d'opinion que les principes de Machiavel n'existaient point avant lui, du moins pas de la même manière.

Pourtant l'on voit à chaque page de l'histoire de l'humanité, et chez les Peaux-Rouges de l'Amérique qui se procurent chaque jour leur nourriture par la chasse, et chez les peuplades nomades de l'Orient qui vivent sous la tente, et enfin dans les Etats de l'Europe que le christianisme a civilisés et qui possèdent un système de gouvernement régulièrement organisé, que les doctrines de Machiavel ont été pratiquées de tout temps et en tous lieux, depuis le jour où il y a eu des hommes sur la terre. Machiavel a le mérite, — si mérite il y a, — d'avoir coordonné ces théories d'après un système conforme aux règles de l'art, système qui sert plus ou moins de ligne de conduite à tous ceux ([ui, comme souverains, ont laissé après eux un grand nom.

l!28 FHÉDÉHIC II, ROI DK PRLSSR,

Mais on a abusé des doctrines de Machiavel. Il voulait l'unité de ritalie et espérait la voir se rétablir grâce à un prince italien : C'est dans ce but qu'il lui dédia son livre. C'est dans ce but aussi qu'il proposa à ce prince, avec une connaissance profonde du cœur humain, une série de moyens, dont le grand nombre était moralement mauvais, de procédés sans foi ni loi, mais parmi lesquels il s'en trouvait que l'expérience des temps modernes a fait reconnaître comme formant la base la plus solide et

la plus assurée des Etats. Machiavel est un adversaire éloquent du système mercenaire (i). L'expérience, dit-il, démontre que : ^( le système mercenaire a plongé la florissante Italie dans l'esclavage et dans la honte. » Voilà pourquoi il désire la formation d'une armée nationale : « Aucun pouvoir souverain ne parvient à se maintenir sans ses propres armes. Par propres armes, j'entends celles que portent les sujets et les citoyens. » Ces paroles suffisent pour établir que le but de Machiavel n'était point de plaisanter, mais qu'il voulait sérieusement ce qu'il disait. Ses conseils ne se rapportent qu'au prince à qui il adresse son livre et qu'il juge capable de les exécuter. C'est un écrit de circonstance qu'il a revêtu d'une forme classique. Mais .Machiavel lui-mt^me ne Ta évidemment pas destiné à la publicité , car la publicité en aurait fait manquer le but. Celui auquel on conseille (le manquer à sa parole d'après les circonstances et qui perniet à chacun de prendre connaissance de l'avis qu'on lui a donné, ne peut guère espérer de trouver créance. En réalité il en est ainsi.

1) Il Priticipe, cp. H, 12, 13.

Use peut, comme on le prétend, que le livre de Machiavel ait été répandu au moyen de copies : ce qui est certain <*'est qu'il n a été imprimé, pour la première fois, qu'après sa mort, en 1332. Machiavel a déclaré lui-môme ^ue le but de son livre se rapportait uniquement à son époque, à la situation de Tltalie d'alors, au prince auquel il s'adresse. Il n'a jamais songé à écrire un manuel de conduite politique pour les princes en général.

C'est cependant de cette manière que son œuvre fut interprc^tée plus tard, et c'est d'après ce principe que Machiavel fut jugé. Voilà pourquoi son nom devint un objet d'horreur pour les citoyens pacifiques et pour les hommes de sentiment. Dès lors, en attaquant énergiquement les principes que Machiavel avait énoncés, on avait la perspective presque certaine de rencontrer l'approbation générale, surtout si cette attaque émanait d'un prince qui était sur le point d'hériter d'une couronne.

C'est dans ce sens qu'agit Frédéric. 11 se posa en champion de l'humanité, dont Machiavel, pour favoriser les princes., lésait les droits les plus sacrés (1). « Le Pritice de Machiavel , dit Frédéric , est en fait de morale , ce qu'est l'ouvrage de Spinosa en matière de foi. » Il est assez remarquable d'entendre ici nommer Spinosa de cette façon. On se demande si Spinosa s'est jamais prononcé sur toute idée de religion positive d'une manière aussi dédaigneuse que Frédéric II l'avait déjà fait dans ses rapports avec Voltaire. Il est vrai que ceci se passait dans des lettres, qui n'étaient pas destinées pour lors à la publicité. \.' Anti-Machiavel , au contraire, était écrit

:i) OEuvres, I, p. 62.

130 FRÉDfiRlC II, ROI T>E PRUSSE,

pour voir le jour. Le jeune homme n'avait pa^ encore formé le projet de se poser publiquement en esprit fort, d'autant plus que son livre fut écrit du vivant de son père, pendant le dernier hiver qui précéda sa mort. Alors encore il écrivait à Voltaire (1 ) : « II est terrible d'être soupçonné d'irréligion. » Parlant, comparer Spinosa avec un politique stigmatisé d'immoralité pouvait lui <^tre très-utile pour se mettre à couvert d'un soupçon de cette nature. Frédéric continue : « Spinosa sapait les fondements de la foi et ne tendait pas à moins qu'à renverser l'édifice de la religion ; Machiavel corrompit la politique et entreprit de détruire les préceptes de la saine morale : les erreurs de l'un n'étaient que des erreurs de spéculation, celles de l'autre regardaient la pratique. Cependant, il s'est trouvé que les théologiens ont sonné le tocsin et crié aux armes contre Spinosa, qu'on a réfuté son ouvrage en forme et qu'on a défendu la divinité contre ses attaques ; tandis que Machiavel n'a été que harcelé par quelques moralistes et qu'il s'est soutenu, malgré eux et malgré sa pernicieuse morale, sur la chaire de la politique jusqu'à nos jours. »

Que veut donc le prince? « J'ose prendre, poursuit-il, la défense de l'humanité contre ce monstre qui veut la détruire ; j'ose opposer la raison et la justice au sophisme et au crime ; et j'ai hasardé mes réflexions sur le Prince de Machiavel, chapitre par chapitre, afin que l'antidote se trouve immédiatement auprès du poison. J'ai toujours regardé le Prince de Machiavel comme un des ouvrages les plus dangereux qui se soient répandus

Ji 16 mai 1739: OEinrps, XXI.

dans le monde. » — En est-il bien ainsi? Serait-il plus dangereux que la Puœlle de Voltaire? — « C'est un livre qui doit tomber naturellement entre les mains des princes et de ceux qui se sentent du goût pour la politique; il n'est que trop facile qu'un jeune homme ambitieux, dont le cœur et le jugement ne sont pas assez formés pour distinguer sûrement le bon du mauvais, soit corrompu par des maximes qui flattent ses passions.

« Mais s'il est mauvais de séduire l'innocence d'un particulier qui n'influe que légèrement sur les afiaires du monde , il Test beaucoup do pervertir des princes qui doivent gouverner des peuples, administrer la justice, et en donner l'exemple à leurs sujets, être, par leur bonté, par leur magnanimité et leur miséricorde, les images vivantes de la divinité. »

Et voilà pourquoi il se tourne avec une colère profonde contre Machiavel : « Les inondations qui ravagent des contrées, le feu du tonnerre qui réduit les villes en cendres, le poison de la peste qui désole des provinces, ne sont pas aussi funestes au monde que la dangereuse morale et les passions efirénées des rois : les fléaux célestes ne durent qu'un temps, ils ne ravagent que quelques contrées, et ces pertes, quoique douloureuses, se réparent ; mais les crimes des rois font souffrir bien longtemps des peuples entiers (1). »

Le jugement qu'il porte sur ce livre remarquable, répond à ce commencement. Il consiste en une série de lieux communs sur la justice et l'humanité, de violentes

il) Ànti' Machiavel, Avant-propo.*^.

attaques contre le charlatan de la politique, le prédicateur du crime, le corrupteur de la morale.

Pour une réfutation de ce genre, il n'était pas précisément besoin, à ce qu'il semble, d'une plume princière. Mais il paraissait bon à Frédéric de faire voir au monde ce que l'on pouvait attendre d'un prince tel que lui. Vers le même temps que Frédéric-Guillaume 1®' approchait de sa fin , Voltaire faisait imprimer en Hollande l'écrit de son auguste ami. L'ouvrage ne portait point le nom du prince. « Bien que je ne désire pas mettre mon nom sur cet ouvrage, je voudrais cependant qu'il ne pût point me devenir préjudiciable en casque le public en soupçonnât l'auteur (1). » L'allusion est assez transparente.

Le prince s'occupait déjà d'autres pensées et d'autres projets. Le roi avait porté l'armée à 83,000 hommes. Un habitant sur vingt-sept, dans ses pays, était obligé d'entretenir un soldat, et l'armée dévorait six septièmes des revenus de l'État. Une paix profonde règne partout, mais, malgré cela, ce nombre ne suffit plus. Quelques mois avant la mort de son père, le prince demande de nouveaux soldats à ses parents et à ses voisins (2). Il s'adresse tout d'abord à son beau-frère, le duc de Brunswick. Celui-ci résiste. Il pressent ce dont il est question et il paraît s'en être expliqué, car le prince répond, d'un ton moitié menaçant : « Je ne sais lequel pourra vous être plus utile, ou d'un Empereur ruiné et dont la mort plongera l'Europe dans une guerre sanglante, ou d'un beau-frère , voisin puissant dans l'Empire , et dont l'al-

(1) 6 uovcmbre 1739. »

;2) OEuvre», XXVI, p 17.

liaoce pourra vous être utile à plus d'une chose et dans plus d'une occasion (1). » Le nouveau roi lui envoie une boîte en or. Mais le duc n'en devient pas plus complaisant. Il se retranche derrière le prétexte qu'il ne pourrail point fournir un régiment bien habillé, bien équipé ^l suffisamment exercé. Ce n'était pas là ce que demandait le prince. Il s agissait uniquement du nombre d'hommes qui composent un régiment. Le prince prendrait à sa charge les frais d'habillements et autres.

Il demande comment il est possible que le duc refuse. Il a tant dhabitants dans son pays et des régiments si complets, que ce doit être une bagatelle pour lui d'en détacher 1 ,300 hommes et de les mettre à la disposition du futur roi. Mais pourquoi? A quelle fin? Quelle est l'intention du prince?

Dans quel but ces soldats du Brunswick donneront-ils leur sang et leur vie? — Pour ceux qui auraient dû alors offrir leur sang et leur vie, cette question aurait été superflue. Mais elle ne le fut point pour le duc. II résista et tergiversa aussi longtemps qu'il put. Il demande à connaître la destination exacte des soldats qu'il a à fournir et obtient la réponse suivante : « Sous peu vous en apprendrez les motifs. En attendant, vous pouvez Hvg assuré qu'ils sont fondés. » Aussi bien, comment leduc pourrait-il tenir tête à la longue à un plus puissant que lui?— 11 se fendit au mois de juillet 1740 et recruta dans son pays Un régiment au service du nouveau roi.

On nous a conservé l'opinion ultérieure du roi sur les

M) OEuvres, XXVII, 2, p. 36. D'après la note a, XXVH, 2, p. 38. Vëditeur a eu en mains plus de lettres qu'il n en a publiées.

PRltD. II.

recrutements qui se faisaient, dans les pays appartenant aux princes de l'Empire, au profit des souverains étrangers. Quelques années plus tard, les Hollandais demandèrent et obtinrent, moyennant une bonne somme d'argent, des troupes dans le Brunswick. Frédéric compara les acheteurs à ces bouchers qui se rendent en Podolie pour s'y procurer des bœufs. En agissait-il donc autrement? — Mais, nous répond-on, les Hollandais employaient ces troupes contre les peuplades sauvages dans le climat meurtrier de l'Inde orientale. Nous ne saurions trop décider ce qu'il y a de plus blâmable, ou de mener des Allemands à la boucherie chez des sauvages, ou de les forcer à verser leur sang dans ^intérêt d^une maison princière qui leur est étrangère, contre leurs propres compatriotes. La distinction n'en est pas une.

Pendant que le prince se livrait à ces occupations, le père approchait de sa mort. Nous pouvons accepter que Frédéric, d'accord avec ce qu'il écrit à sa sœur, ne s'est point démenti.

Frédéric-Guillaume P"" meurt le 31 mai 1740. Le nouveau roi annonce l'événement à plusieurs personnes, et la manière dont il le fait dépend des relations qu'il entretient avec elles.

On connaît sa lettre à Voltaire. Il savait parfaitement à qui il écrivait. Les autres annonces sont plus courtes, surtout celle qu'il adresse à son épouse (1 ). Il a déjà écrit : Le roi vient de — ; mais alors il efface ces mots et à leur place il met ceux-ci : « Cet après-midi , à 3 V» heures ,

{{; OEuvres, XXVï, p. 12.

Dieu a disposé du roi. » Il ajoute encore quelques paroles qui se rapportent à la mort. Viennent ensuite des ordres. F^ lettre suivante ne contient que des ordres. Jusqu'ici il a terminé ses lettres en disant : « Tout à vous. » Cette habitude cesse. Tout au plus, il écrit encore : « Je suis avec bien de l'estime, etc. » Pourquoi aussi so faire violence plus longtemps? Désormais la noble femme ne reçoit de son époux une lettre quelque peu bienveillante (1), que lorsqu'il l'appelle à user de son influence sur ses parents de Russie en faveur du nouveau roi. Dans une pareille circonstance, il termine, neuf mois après la mort de son père, encore une seule fois en disant : <i Tout à vous. » Dès lors, le ton de ses lettres devient tout à fait aigre et m^me bourru. Les lettres de la reine, au contraire, sont timides et pleines de déférence, quoique dignes.

La margrave de Baireuth répond d'une manière aussi insignifiante que celle dont le roi lui a écrit : « La mort d'un père, dit-elle, ne peut qu'être sensible à des enfants qui se sont de tout temps piqués de respect pour leurs parents ; mais le mal étant sans remède, je tourne toutes naes pensées à faire mille vœux pour la conservation de \'otre iVIajesté et pour la prospérité de son règne (2). » C'est un des traits du caractère de cette femme, qu'elle ait écrit dans ses Mémoires que son frère ne lui avait point fait part, pendant plusieurs mois, de son avènement au trône , tandis que nous possédons trois lettres écrites pendant les premiers jours de sa royauté.

ff) OEuvres, XXVI, p. 18.

(2) OEuvres, XXVH, i, p. 82.

Un nouveau monde allait s'ouvrir. Le père avait méprisé les arts et les sciences comme des choses inutiles. Le fils voulait se couvrir de gloire dans tous les domaines qu'embrasse l'esprit humain. Il espérait réunir à Berlin tous les coryphées scientifiques de l'époque (1). Le père avait toléré l'Académie, mais sous la présidence de Gundling. Frédéric appela le célèbre Maupertuis pour présider à la réorganisation de l'Académie (2). 11 raya du budget de l'Académie les dépenses pour les fous de la Cour et se donna beaucoup de peine pour attirer à lui le philosophe Wolf et le mathématicien Euler. Ceux-ci répondirent à son appel ; mais d'autres personnages montrèrent moins d'empressement. Le nouveau roi se risqua, malgré l'avis de ses ministres, à donner la liberté à la presse (3). Quoique l'importance de ce fait, à cette époque, soit loin d'approcher de la signification que ce même fait aurait aujourd'hui, il est certain néanmoins, qu'il provoqua une surprise générale. Frédéric proclama en outre que dans ses Etats « chacun pourrait se sauver à sa façon. » Et cela, après la publication de rAiai- Machiavel!... Car, quoique son nom ne figurât pas en tête du livre, ce n'était un secret pour personne qu'il y paraîtrait.

Il fit cesser la dure pression que le régime militaire avait exercée sur ses propres sujets comme sur les autres Allemands. Mais quand même la chasse aux géants, pour la formation de la garde de Potsdam, aurait été

U) OEuvres, XXVII, i, p. 88.

(2) OEuvres, XVI, p. 353.

(3) Prelss, IH, p. 251.

inlerrompue, il n'en est pas moins vrai que les jeunes gens bien bâtis étaient tout aussi peu sûrs de leur liberté personnelle qu'auparavant, tant chez eux que sur les routes royales. Le nouveau roi avait besoin de quinze nouveaux bataillons d'infanterie, et d'un nombre correspondant de cavalerie. Où les prendrait-il ? Les beauxfrères de Brunswick, de Baireuth et d'Ansbach avaient commission pour recruter et enrôler, et ils recevaient 10 reichsthaler par tête. Mais cela ne suffisait pas. Il fallut encore s'en procurer davantage. Où les colonels et les capitaines prendraient-ils d'autres hommes? C'était leur affaire.

Les voisins de Frédéric, appartenant à l'Empire, devaient se demander avec inquiétude ce qu'il fallait attendre du nouveau roi. On s'était habitué aux forces militaires de son père. On savait qu'il ambitionnait pardessus tout d'apprendre que, dans l'action, pas un de ses « enfants bleus » ne tremblait. Et il avait, pour ses funérailles, recommandé chaudement à son successeur ce dernier vœu. Comme rien ne changeait, on supportait avec des murmures de mécontentement les vexations inouïes des enrôleurs prussiens, et, là où on le pouvait, on leur demandait un compte sévère de leur conduite. On savait, d'ailleurs, que les choses n'en viendraient pas aux extrémités. Frédéric-Guillaume , disait-on , presse constamment la détente, mais il ne fait pas feu, au contraire, il détend l'arme (i). Mais qu'avait-on à attendre de son successeur? Déjà, dans le premier mois de son

(1) Donu's Denkwûrdigkeiten, IV, p. 135.

rogne, c(3 dernier montra clairement que pour les affaires de TEmpire il n'admettait pas d'autre décision que la violence. Le comté de Hanau était échu à l'électeur de Hesse-Cassel ; mais l'électeur de Mayence éleva (les prétentions sur Ruppenheim, qui en dépendait. Le landgrave s'adressa au nouveau roi pour lequel il levait des hommes : le roi notifia à l'électeur qu'il appuierait le landgrave par les armes.

Un autre événement du même genre se présenta. Herstal sur la Meuse échut en partage, dans la succession d'Orange, à Frédéric-Guillaume. L'évéque de Liège l'avait en fief, et y exerçait quelques droits de souveraineté. Cette circonstance et des méfaits que commirent les recruteurs du roi sur le territoire de l'évêque, amenèrent un conflit. « Un misérable évêque de Liège, dit Frédéric, se faisait honneur de donner des mortifications au feu roi (1). »

C'est donc le faible qui cherche à donner des mortifications au fort? Frédéric y trouve, dit-il, un enseignement, c'est que « la modération est une vertu que les hommes d'État ne doivent pas toujours pratiquer à la rigueur, à cause de la corruption du siècle. »

Lorsque les habitants d'Herstal font des difficultés pour lui rendre hommage, le roi, sous prétexte que l'évêque est de connivence avec ses sujets, et qu'il pousse secrètement à leur opposition, fait entrer ses troupes sur le territoire du prince-prélat. L'évêque se plaignit de la violation de la paix et en appela à l'Em-

(I; Histoire de tnon temps, 11, p. 59 (Éd. Preuss.).

pereur, mais il pouvait se passer bien du temps avant

9ue l'affaire n'y reçût une solution , et Frédéric , en

^^posant aux sujets de l'évoque des logements de

guerre fort onéreux, força ce dernier à racheter le pays

d'Herstal pour tel prix que le roi fixerait lui-m^me.

Avait-il à cette époque, pendant l'été de 1740, d'autres projets bien arrêtés? Comme il s'est lui-môme, quel- C|ues années plus tard, posé en historien de ses actions devant la postérité, cest lui-même qu'il faut interroger tout d'abord pour savoir à quel point de vue il veut que la postérité se place, pour juger du succès de ses entreprises, d'après la situation qui existait auparavant.

Il est, avant tout, important de noter qu'il ne parle plus de pays distincts qu'il gouverne conformément à son droit, quoiqu'à des titres fort différents, mais qu'il considère toutes ces parties isolées comme formant un État prussien. C'est par lui que cette dénomination devint générale : jusqu'alors encore elle était injustifiable. Car la souveraineté, telle que l'exerçait le roi sur la Prusse, ne s'étendait pas sur les pays de l'Empire. Ceux-ci en étaient môme formellement exceptés. Mais le nouveau roi va plus loin encore. Il ne parle pas seulement d'un « État prussien, » mais bien d'une « Nation prussienne. » Cette expression était un nonsens alors comme aujourd'hui : elle était naturellement destinée à des Français, peu au courant des choses, mais qui donnaient le ton.

Frédéric lui-même dépeint sa position de la manière suivante : « Ce qu'il y avait de plus fâcheux c'était que l'État n'avait point de forme régulière. Des provinces

peu larges et pour ainsi dire éparpillées, tenaient depuis la Courlande jusqu'au Brabant. Cette situation entrecoupée multipliait les voisins de l'État sans lui donner de consistance, et faisait qu'il avait bien plus d ennemis à redouter que s'il avait été arrondi (1). »

Sans doute ; mais ces voisins étaient des princes de l'Empire, tout comme Télecteur de Brandebourg, tous unis avec lui par la constitution commune de l'Empire, et sans danger pour lui si lui-même ne les attaquait point.

(( La Prusse ne pouvait agir alors qu'en s épaulant de la France ou de l'Angleterre. »

Agir? cela signifie évidemment faire la guerre.

Pourquoi ? Contre qui ?

(( On pouvait cheminer avec la France qui avait fort à cœur sa gloire et l'abaissement de la maison d'Autriche. »

Ainsi, déjà à ce moment et sans que l'on s'y attende, l'Autriche est désignée comme l'ennemi contre lequel il faut agir. Pour s'en convaincre entièrement, on doit se représenter l'état des choses dans Tété de 1740, époque à laquelle la maison impériale ne devait pas s'attendre le moins du monde, à la possibilité d'une telle hostilité, et oîi Frédéric II n'avait pas encore posé ouvertement le moindre acte qui pût faire croire qu'il attaquerait plus tard son pacifique voisin. Il continue : « On ne pouvait tirer des Anglais que des subsides destinés à se servir des forces étrangères pour leurs propres intérêts. La Russie n'avait point alors assez de poids dans la poli-

(J; OEuvrfs, Il Ch. I.

tique européenne, pour déterminer dans la balance la supériorité du parti qu'elle embrassait. L'influence de ce nouvel empire ne s'étendait encore que sur ses voisins les Suédois et les Polonais. Et pour les Turcs, la politique du temps avait établi que lorsque les Français les excitaient ou contre l'Autriche ou contre la Russie, ces deux puissances recouraient à Thamas-Kouli-Khan, qui, par le moyen d'une diversion, les délivrait de ce qu'ils avaient à craindre de la part de la Porte. »

C'est-à-dire : que soulever les Turcs n'était pas un moyen pratique, puisque TAutriche employait un moyen semblable pour les paralyser.

« Ce que nous venons d'indiquer, était l'allure commune de la politique. Il y avait sans doute de temps à autre des exceptions à la règle; mais nous ne nous arrêtons ici qu'au calcul ordinaire des probabilités. »

Quelle politique que celle qui part froidement de cette pensée : La guerre à tout prix ! . . .

« L'objet qui intéressait alors le plus l'Europe, c'était la succession de la maison d'Autriche, qui devait arriver à la mort de l'Empereur Charles VI, dernier mâle de la maison de Habsbourg. Nous avons dit que pour prévenir le démembrement de cette monarchie, Charles VI avait fait une loi domestique sous le nom de Pragmatique- Sanction, pour assurer son héritage à sa fille Marie- Thérèse. La France, l'Angleterre, la Hollande, la Sardaigne, la Saxe, l'Empire romain avaient garanti cette Pragmatique-sSanction ; le feu roi Frédéric-Guillaume même l'avait garantie... »

Pourquoi ces mots : « Même le feu roi? » Frédéric-

I4â FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE,

(juillaume n'avait jamais formé, sur les pays héréditaires de l'Autriche, la moindre prétention qui lui aurait rendu celte adhésion plus pénible qu'à d'autres. D'ailleurs, Frédéric-Guillaume n'avait pas donné cette garantie comme une caution personnelle, mais bien en sa qualité de chef d'Etat, et dès lors les obligations qu'elle créait, devaient passer avec toutes leurs conséquences sur la tôte de son successeur.

«... à condition que la Cour de Vienne lui assurât la succession de Juliers et de Berg. L'Empereur lui en promit la possession éventuelle et ne remplit point ses engagements ; ce qui dispensait le roi de la garantie de la Pragmatique - Sanction à laquelle le feu roi s'était engagé conditionnellement. »

C'est ainsique parleFrédéricll, maisia chose était autre. L'Empereur n'avait contracté envers Frédéric-Guillaume aucune obligation, si ce n'est sous la réserve expresse de tous ses droits de suprématie dans l'Empire, et c'est sous cette condition que Frédéric-Guillaume, et par conséquent aussi son successeur, avaient garanti à la fille de l'Empereur la succession des États de son père (1).

« La succession des duchés de Juliers et de Berg, dont le cas paraissait proche l'an 1740, faisait alors l'objet le plus intéressant de la politique de la maison de Brandebourg. Frédérie-Guillaume n'avait point contracté d'alliance, sentant sa fin prochaine, pour laisser à son successeur la liberté de former des liaisons selon que les circonstances et l'occasion l'exigeraient. Après la

(i) PÔRSTER, 11,223; art. I\.

mort du roi, la Cour de Berlin entama des négociations à Vienne, à Paris, comme à Londres, pour pressentir laquelle de ces puissances se trouverait le plus favorablement disposée pour ses intérêts. Elle les trouva également froides, parce que les vues ne s'unissent que lorsque des besoins réciproques forment les liens des alliances, et l'Europe se souciait peu que le roi ou quelque autre prince eût le duché de Berg. La France consentait à la vérité à ce que le roi démembrât une lisière de ce duché ; c'était trop peu pour contenter les désirs d'un jeune roi ambitieux, qui voulait tout ou rien (1). »

On le voit, Frédéric II exige ce qu'il prétend lui avoir été promis, non-seulement du chef de l'Empire, mais aussi d'une puissance étrangère. Partant, il reconnaît indirectement que la promesse de l'Empereur, si elle peut ôtre appelée ainsi, eu égard au texte du traité de Berlin, était bien conditionnelle.

(( Remarquons sur toute chose que l'Empereur Charles VI ne s'en était pas tenu à une simple garantie du duché de Berg, mais qu'il en avait promis la possession au roi de Pologne, électeur de Saxe, et que, durant l'ambassade du prince de Lichtenstein à Paris, il avait donné une promesse toute pareille au prince de Sulzbach, héritier de l'électeur Palatin. »

Lors n)ome que ce que Frédéric II appelle ici une promesse, ne se trouverait point dans les documents, on peut cependant admettre avec certitude, en se repor-

1) OEnvres, II, Histoire de mon temps, chap. i.

tant à la situation des choses et aux clauses du traité de Berlin, que l'Empereur ajoutait à chaque promesse de ce genre, une réserve expresse de ses droits comme juge suprême de l'Empire, sans vouloir léser les droits des tiers.

« Fallait-il se laisser sacrifier par la perfidie de la Cour de Vienne? »

Mais oïl donc était la perfidie? Oîi était le sacrifice?

« Fallait-il se contenter de cette lisière du duché de Berg que la France promettait à la Prusse d'occuper, ou fallait-il en venir à la voie des armes pour se faire soi-même raison de ses droits ? »

Raison? Par rapport à quoi? Il s'agit du duché de Berg, pas d'autre chose.

« Dans cette crise, » — (Quelle crise? Tous les pays étaient en paix et tranquilles.) — « le roi résolut de se servir de toutes ses ressources pour se mettre dans une situation plus formidable : ce qu'il exécuta sans diflFérer davantage. »

Sans différer? Nous avons vu de quelle manière il se procurait des troupes déjà avant la mort de son père.

M Par le moyen d'une bonne économie, il leva 1 3 nouveaux bataillons, et il attendit dans cette position les événements qu'il plairait à la forture de lui fournir, pour se rendre à lui-même la justice que d'autres lui refusaient. »

Comme tout cela est étrange ! Si c'était le droit du nouveau roi de demander satisfaction à l'Empereur Charles VI, son bienfaiteur, qui ne remplissait pas sa promesse au sujet du duché de Berg, pourquoi donc

attendait-il que cet Empereur fût mort? Personne ne pouvait répondre des promesses que Charles VI avait faites comme chef de l'Empire, que le chef de TEmpire lui-même. Le roi ne pouvait s'en prendre qu'à ce dernier et non pas à l'héritière de ces pays, à la princesse, qui n'était pas chef de l'Empire.

Pourquoi donc Frédéric II ne fit-il pas valoir ses plaintes auprès de Charles VI, tant que vécut celui-ci, au sujet des injustices qu'il aurait commises contre son père ou contre lui? Il ne fit rien de tout cela. Il voulait la guerre, il voulait avoir sa part de la succession de l'Empereur.

C'est là la véritable pensée qui se cache sous tous ses sophismes. Nous venons d'en signaler quelques-uns : les autres sont tous de la même force.

Charles VI mourut le 23 octobre 1740. Il y avait du moins un homme qui savait ou pressentait ce qui allait arriver. C'était Suhm, l'ambassadeur de Saxe à la Cour de Russie, qui avait envoyé de là au prince des livres pour sa bibliothèque, et qui n'eut rien de plus pressé, en voyant poindre l'aurore d'une nouvelle ère , que d'entrer au service de son ami. Suhm écrivit immédiatement au roi (1). « Le vif intérêt que je porte à l'éclat et au bonheur de votre règne, et que vos chers sujets attendent de vous, ne me perniet pas de parler de cet événement, sans féliciter préalablement V. M. des grandes conjonctures qui vous fournissent maintenant l'occasion d'augmenter votre gloire, puisque vous Ira-

iii OEuvret, XVI, p. 40i.

vaillez pour vos intérêts et pour le bonheur de vos États. ï>

Vers le même temps, V Anti-Machiavel parut, imprimé. Frédéric y débute avec ces pacifiques et aimables paroles : « Le quinzième siècle où vivait iMachiavel tenait encore à la barbarie : alors on préférait la funeste gloire des conquérants, et ces actions frappantes, qui par leur grandeur imposent un certain respect, à la douceur, à Téquité, à la clémence et à toutes les vertus : à présent, je vois qu'on préfère l'humanité à toutes les qualités d'un conquérant, et l'on n'a plus guère la démence d'encourager par ces louanges, des passions cruelles, qui causent le bouleversement du monde. Je demande ce qui peut porter un homme à s'agrandir, et en vertu de quoi il peut former le dessein d'élever sa puissance sur la misère et sur la destruction d'autres hommes, et comment il peut croire qu'il se rendra illustre en ne faisant que des malheureux? Les nouvelles conquêtes d'un souverain ne rendent pas les États qu'il possédait déjà, plus opulents ni plus riches; ses peuples n'en profitent point, et il s'abuse s'il s'imagine qu'il en deviendra plus heureux. Combien de princes ont fait par leurs généraux conquérir des provinces qu'ils ne voient jamais ! Ce sont alors des conquêtes en quelque façon imaginaires, et qui n'ont que peu de réalité pour les princes qui les ont fait faire; c'est rendre bien des gens malheureux , pour contenter la fantaisie d'un seul homme, qui souvent ne mériterait pas seulement d'être connu.

« Mais supposons que ce conquérant soumette toiil le

monde à sa domination ; ce monde bien soumis, pourra-l-il le gouverner? Quelque grand prince qu'il soit, il n'est qu un être très-borné ; à peine pourra-t-il retenir le nom de ses provinces, et sa grandeur ne servira qu'à mettre en évidence sa véritable petitesse.

« Ce n'est point la grandeur du pays que le prince gouverne qui lui donne de la gloire ; ce ne seront pas quelques lieues de plus de terrain qui le rendront illustre, sans quoi ceux qui possèdent le plus (ïarpens de terre devraient être les plus estimés (1 ). »

Le monde étonné lut ces paroles d'un roi avec une satisfaction profonde. Il y avait alors comme aujourd'hui de ces fous philanthropes qui rêvaient l'âge d'or d'une paix perpétuelle parmi les hommes. Quand de telles paroles descendaient du Irône, elles semblaient devoir inaugurer l'ère de paix dont Thumanité avait tant besoin. Le bon abbé de Saint-Pierre loua, avec toute l'éloquence de la conviction, le Messie de la paix, sans penser qu'il aurait bientôt à se rétracter avec non moins d'énergie. Car « la parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée. » C'est le mot d'un penseur qui se connaissait en hommes et en choses.

(1) OEuvrei, VIII, p. 69. ÀrUi-Mnchiavel, cbap. m.

148 rRÊDÊRIC II, ROI DE PRISSE,

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