CHAPITRE IV
F:xistait-il une antipathie politique entre les diverses branclies de la famille allemande ? — La situation religieuse n'était pas une cause d'inimitié. — Visite de Frédéric-Guillaume à l'Empereur. — Double proposition de Frédéric-Guillaume.— Tension des rapports avec l'Empereur.
— Sentiments de Frédéric-Guillaume à l'endroit des Français. — « En voilà un qui me vengera. » — Si Frédéric II a connu cette parole. — Mot de Frédéric-Guillaume à Frédéric II par rapport à l'Empereur. — Frédéric-Guillaume persiste dans ses sentiments k l'égard de l'Empereur.
— Conduite du fils. — Correspondance avec sa sœur, à ce sujet, et relativement à l'état de santé de sou père. — Guérison du Roi. — Frédéric demande de pouvoir prendre pari à la campagne de 1755. — Lettres du iilsà son père et k la margrave de Baireuth. — Philosophie religieuse du prince. — Ses rapports avec le pasteur Achard. — Il étudie la métaphysique de Wolf. — Commencement de ses relations avec Voltaire. — Son antipathie pour les disciples de la religion |>ositive. — OI)éissance et scepticisme.
La personnalité des grands décidait seule à cette époque des destinées des Allemands. Le Saint-Empire crAUemagne existe toujours ; mais les divers peuples cpii le composent se connaissent à peine l'un l'autre de nom. Ils diffèrent entre eux, mais ils n'éprouvent l'un pour l'autre ni sympathie, ni antipathie, rien qui pût peser dans la balance de leurs relations. A une époque antérieure, des Allemands ont combattu contre des Allemands, même pendant la guerre de Trente ans ; mais maintenant aucune branche de la grande famille n'cnlre en campagne contre une autre. Des princes allemands
et, avant tout, des fils cadets, qui réclament, l'épée à la main, la part d'héritage qui leur est déniée, arborent le drapeau du recrutement. Mais les légions du duc Bernard de Saxe-Weiraar ne sont pas saxonnes, et cela sans doute parce que le prince le préférait ainsi. Les troupes à Taide desquelles la landgrave, Amélie de Hesse, qui s'était mise à la solde de la France et des Ktats Généraux, rançonna, pendant dé longues années, les pays circonvoisins, ne se composaient pas de Hessois. Les listes des régiments suédois, qui, la paix conclue, sont enfin congédiés ou licenciés, comptaient à peine un tiers de Suédois. Les autres étaient Allemands ou vassaux d'autres nations, mercenaires tous ensemble. Besoins et plaintes étaient communs à toUs et identiques : aucun Allemand n'avait ni motif, ni raison pour adresser des reproches à un autre ou pour le haïr.
La difiërence de religion ne sépara pas non pluô réellement les Allemands ; la paix de Westphalie avak assuré à toutes les communions des droits positifs. L'année normale de 1 624 avait décidé quelle communauté posséderait une église dans telle ville, dans tel village. La même paix qui avait garanti à la Bavière l'application des décisions du Concile de Trente, assura à la Saxe le (( formulaire de concorde, » alors même que le seigneur territorial préférait pour son compte d'aller à la messe. Et ce même seigneur catholique demeura le chef de la commune évangélique jusqu'à ce que l'importance réelle de cette suprématie passa légitimement à son voisin de Brandebourg. Mais cette situation n'apporta aucun préjudice sensible aux rapports avec l'Empire. Frédéric-
Gaillaume se tint sévèrement à l'orthodoxie, pour autant (lu moins qu'il avait de conviction personnelle. S'il n avait dépendu que de la vivacité de ses mouvements, un Socinien aurait été incarcéré. Mais il était loin de sa pensée de changer la situation religieuse existante. Lorsque l'archevêque Firmien expulsa les protestants de Salzboui^, Frédéric-Guillaume offrit aux exilés un asile dans ses États. Mais il ne songea nullement à combattre la lettre d'après laquelle l'archevêque avait agi. La différence de religion avait encore moins d'influence sur lui quand il s'agissait de ses rapports avec l'Empereur. Lenrs intérêts ne se confondaient pas, ils suivaient une voie parallèle et bien distincte. Frédéric H put de bonne heure, dans ses convoitises pour l'avenir, escompter les bénéfices de cette différence de religion : son père ne le fit point. Depuis le traité secret de Berlin de 1728, Frédéric-Guillaume poursuivait la marche qui y était tracée. Ses sentiments étaient tout dévoués à l'Empereur. C'est pour cela qu'il insista afin de se rencontrer avec lui en Bohême en 1732 On s'est efforcé de dépeindre le cérémonial de la Cour impériale, comme si ce qui paraît extraordinaire à notre époque, aurait pu également froisser Frédéric-Guillaume, mais il n'en fut pas ainsi. Le roi retourna de Prague dans les meilleures dispositions pour l'Empereur. Une faute réelle que commit le roi aurait pu plutôt provoquer dans la suite le mécontentement de l'Empereur. Pendant son séjour à Prague, le roi avait trouvé sur sa table l'acte d'investiture éventuelle de l'Ost-Frise, renfermé dans une botte en or (I)
(I) FÔRSTER, FriVc/nVA-W'i7/W«» //, p 113.
Il n'eut rien de plus pressé que de prendre le litre et les armes de ce petit pays et d'en faire part à tout le monde. Ce n'était pas là ce qu avait pensé l'Empereur, qui, en saqualité déjuge suprême de l'Empire, ne pouvait écarter les droits et les prétentions des tiers et disposer de pays d'après son bon vouloir. Seckendorf pria le roi, au nom de l'Empereur, de remettre les choses sur Tancien pied. Frédéric-Guillaume s'excusa beaucoup et se montra désolé d'avoir mécontenté l'Empereur. Il pria Seckendorf de faire en sorte qu'il pût rester en bons termes avec son « cher Empereur. » Le moyen le plus simple de rétablir la bonne entente aurait été de renoncer tout d'abord à ce titre, à ces armes qu'il s'était appropriés. Mais son obéissance ou son abnégation n'allèrent pas si loin et l'Empereur, pour plaire à son w cher ami, » ferma les yeux.
L'entente cordiale continue donc. Lorsque, en 1733, l'élection d'un roi en Pologne menace de faire éclater une conflagration générale entre toutes les puissances de l'Europe , Frédéric-Guillaume prend fidèlement le parti du chef de l'Empire (1) : « Je prouverai en toutes circonstances, crie-t-il à l'ambassadeur, combien sont sincères mes sentiments pour l'Empereur. Je sacrifierai volontiers pour la Maison impériale, moi-même, mon sang, ma fortune et mes Etats. Mes ennemis feront ce (fu'ils voudront : je ne me séparerai pas de l'Empereur, dût l'Empereur me chasser à coups de pied. Comme il ne le fera pas, je lui serai fidèle jusqu'au tombeau. » .
On fera bien de ne pas se fier outre mesure à ces pro-
(1) FoRSTEn, Friedrich-Withelm //, p. 123.
lestations. L'expérience de 1725 avait démontré à TEmpereur que ce prince de l'Empire et roi souverain n'était pas entièrement inaccessible, d'après les circonstances, aux séductions de l'étranger. Toutefois, il paraissait acquis qu'il faudrait de grands avantages de la part de l'ennemi ou de grandes fautes de la part de l'Empereur pour éloigner de nouveau de lui ce prince et allié alors inébranlablement fidèle. Seulement, il y avait une difficulté : c'était de distinguer ce qui, aux yeux de ce roi chatouilleux , pouvait constituer des fautes ou des offenses. Sa double qualité de prince de l'Empire et de roi souverain lui permettait souvent de confondre dans ses pensées la limite de ses droits. Le Mecklenbourg était en fermentation. Frédéric-Guillaume s'empressa, de sa propre autorité et sans permission préalable de l'Empereur, d'y faire entrer trois régiments (I).
L'Empereur, pensait-il, a besoin de moi, et il n'osera pas me témoigner son mécontentement. Cela se passait peu de mois après la déclaration qu'il avait faite à Seckendorf. Les Français traversèrent le Rhin, pour marcher au secours de la Pologne et prirent Kehl sur le territoire de l'Empire. L'Empereur voulait qu'une guerre de l'Empire fût déclarée (2).
Déjà le roi était prêt à voter dans ce sens, pour le maintien du droit et de l'honneur. Dans l'intervalle, l'Empereur avait pris en mauvaise part la conduite arbitraire du roi dans le Mecklenbourg et enjoint d'en faire sortir ses régiments. Là dessus le roi se fâcha . « Je ne donne
(1) FÔRSTER, 11, p. 137.
(2) /6id, p. 139.
pas (le vote, s écria-t-il, sans savoir pourquoi. Il me faut quelque chose en compensation. Je ne donnerai ni hommes ni argent. Je dois d'abord savoir d'où l'on pari . et oii l'on tend. » C'est toujours cette vieille politique des prioces allemands, que nous avons déjà vu causer tant de désastres, puisque pour accomplir leur devoir en combattant l'ennemi commun, ils commencent par exiger de l'Empereur des compensations particulières.
Lorsque les petits princes restaient tous ensemble fidèles à la loi du devoir, il ne restait pas autre chose à faire à l'Empereur que de dépouiller violemment de son bien un de ces petits princes fidèles au profit du puissant, qui, pour accomplir son devoir à lui, exigeait au préalable une récompense. Et cependant, le titre légal de l'électeur de Brandebourg n'était pas plus solidement établi que celui, par exemple, des princes d'Anhaltque Frédéric-Guillaume avait coutume d'appeler les princes de Lipfel-Zerbst. Les titres de chacun d'eux reposaient, en dernière analyse, uniquement sur l'Empereur comme sur la pierre angulaire de la constitution de l'Empire.
Cependant les représentations de ses conseillers poussèrent le roi récalcitrant à faire son devoir. Au mois de mai 1734, le contingent se mit enfin en mouvement et traversa, comme un torrent dévastateur, Wurzbourg et Bamberg (1). Les violences que ses troupes exercèrent partout, n'eurent pas lieu contre la volonté du roi. Aux plaintes amères qui lui arrivèrent, il répondit : « Les habitants de Wurzbourg ont également autrefois traité sans façon mes recruteurs et leur ont enlevé letir
'i) FÔRSTER, n, p. 14i.
argent. » 11 refusa de donner aucune indemnité et de punir les coupables. En même temps, Frédéric-Guillaume accueillit le roi Stanislas banni de ses États, ce qui ne lui était pas permis, comme prince de l'Empire, d'après Topinion de l'Empereur.
Cette conduite, après les protestations antérieures, parut par trop forte à l'Empereur : « Il résulte, écrivait-il, de l'ensemble de cette attitude, que l'on ne doit compter sur les belles promesses de persévérance prussienne que lorsqu'on n'a pas besoin d'un secours réel, ^u contraire, dans les circonstances critiques, l'on ne doit pas se reposer sur cette amitié, il faut la payer plus cher que jamais. »
Déjà on soupçonnait à Vienne le roi de tenir secrètement pour les Français. C'est que l'ambassadeur français était resté à Berlin, même pendant la guerre de l'Empire (1). Mais, en vérité, son séjour trouvait sa source dans l'étrange ambition de ce roi qui, il le disait, ne voulait pas être inférieur à l'Angleterre : « Là on a maintenu l'ambassadeur, et l'Empereur n'en a rien dit. » Aveuglé par cette ambition, Frédéric-Guillaume ne vil pas que les rapports étaient tout différents, qu'un électeur de Hanovre, qui prenait part à la guerre comme Électeur et non comme roi d'Angleterre, pouvait maintenir l'envoyé de France à Londres, tandis que Frédéric-Guillaume, prince de l'Empire, ne devait pas conserver l'ambassadeur sur le territoire de l'Empire. Il chercha à justifier la chose d'une autre manière : « Quoi, s'écria-t-il, je serais un Français? Je puis à peine
(i) FôMTn, II, p. i45.
92 FRÉinÉRIC II, ROI HE PRUSSE,
regarder ces drôles. En voilà quelques-uns. Je me garderais bien de demander comment ils s'appellent et je crache chaque fois que je vois un Français. » Et pour que ce ne fussent pas là de \ aines paroles, il les traduisait aussitôt en fait.
Cependant de nouveaux griefs s'amoncelaient contre le roi. Les pays dans lesquels ses troupes prirent leurs quartiers d hiver , demandèrent à l'Empereur appui et secours contre ces bandes étrangères. L'Empereur qualifia la conduite des officiers du roi de cruelle, de cupide, de digne de brigands (1). Et il prit des mesures sévèi'es pour la réprimer. Il défendit dans ses États les enrôlements prussiens et fit expulser les recruteurs. Cela perça le cœur du roi. Il fallut de nouveau les remontrances de ses conseillers, pour le décider à ne pas rappeler de Vienne son ambassadeur, le comte de Gotter.
La conséquence du mécontentement que l'Empereur, protecteur-né des faibles et de tous ceux qui étaient sans défense dans l'Empire, dut articuler contre les violences du roi, était inévitablement que l'Empereur ne le traitait plus avec les égards d'autrefois. Frédéric-Guillaume le sentit profondément.
Ln jour, le 2 mai 1736, à Potsdam, tandis qu'il désignait le prince royal, il laissa échapper ces graves paroles : « En voilà un qui me vengera (2). » Cette parole mérite toute notre^attention , puisqu'on a voulu y attacher une grande importance. Mais est-ce bien avec raison? Frédéric-Guillaume, irascible et emporté qu'il
(1) FÔRSTER, II, p. U9.
(2) Ibid., p. 152. Il donne le passage entier, d'après le Journal Secret.
était, a dit une foule de choses dont il naurait certes pas voulu prendre la responsabilité dans le calme de la réflexion. Dès lors il ne nous paraît pas juste de torturer une expression échappée à la passion lorsqu'on n'a pas, pour l'appuyer, d'autres paroles ayant le même sens et prononcées dans des dispositions plus calmes. Il en est ainsi de ses protestations de dévouement envers l'Empereur. Nous avons le droit d'y insister, parce que Frédéric-Guillaume ne les a pas seulement exprimées maintes fois, mais qu'il les a écrites ; elles semblent donc indiquer une disposition constante de son esprit.
Quoiqu'il en soit, il est certain que Frédéric-Guillaume a prononcé cette parole, bien qu'il ne l'ait fait qu'une seule fois. Mais sous l'empire de quelles préoccupations l'a-t-il laissé éclater? Le môme mémoire qui nous rapporte le mot nous en donne aussi les motifs. L'Empereur traite avec la France des préliminaires de la paix sans consulter le roi. Mais c'était une guerre de l'Empire, et, en vertu de la Constitution, l'électeur de Brandebourg ne pouvait pas prétendre à plus d'égards que n'importe quel autre électeur qui avait satisfait à ses obligations en fournissant un contingent. Ce pouvait être de la part de l'Empereur un manque de courtoisie de ne pas donner avis de ses négociations à un grand prince de l'Empire, ce n'était pas à coup sûr une injustice, ni morale, ni politique.
En outre, l'Empereur venait de marier sa fille au duc de Lorraine sans notifier le fait au roi. C'était peut-être impoli, mais il ne nous paraît pas que ce fût un crime attentatoire à dos droits et à de légitimes prétentions.
9i FKÉDÉKIC II, ROI llK PRISSE,
A ces deux faits, que l'on ne manqua pas de faire sonner le plus haut possible, vinrent s'ajouter d'autres négligences de la part de la Cour impériale vis-à-vis du roi. Mais comme on ne les cite pas à côté des premiers, on peut les considérer comme étant de moindre importance. Si, maintenant, nous considérons le tout ensemble, la conduite de la Cour de Vienne, après la singulière façon d'agir du roi envers les petits et les faibles de l'Empire, cette conduite n'est pas inexplicable. Et le caractère personnel du roi ne rend pas moins compréhensible la colère dont il était animé chaque fois que des torts dont il était cause retombaient sur lui-môme.
C'est cette parole qui fut prononcée après de tels précédents et dans de telles circonstances que l'on voudrait envisager comme un mot fatidique. On a dit qu'elle fut pour le prince héréditaire comme un legs sacré, et Ton demande qui oserait accuser Frédéric II d'avoir demandé satisfaction à l'Autriche, l'épée à la main (1).
Cette parole a donc une grande portée. Examinons la situation des choses et concédons tout ce qui peut Têtre. Ce n'est pas la première fois qu'un fils ressent l'offense, véritable ou supposée, que l'on aurait faite à son père, plus profondément que ce dernier, et, dans ce cas, le fils n'a pas besoin de l'aiguillon d'une excitation spéciale, pour tirer vengeance, à un moment donné, de l'offenseur. Et dût une pareille excitation s'ajouter au ressentiment personnel, il faudrait alors que le fils fût justifié dans toutes ses actions par ce qu'il considérerait comme l'accomplissement d'un devoir imposé par une voix
li) FÔR8TER, II, p. 151
d'outre-tombe. Ici ce n'est pas le cas. Frédéric a pris soin en cette circonstance, ce qui lui arrive assez rarement, d*exposer lui-même à la postérité les motifs de sa conduite , d'après sa propre manière de voir , bien entendu (1). Il a rassemblé avec une prédilection toute particulière, tous les griefs, réels ou imaginaires, que la maison de HohenzoUern et lui pouvaient alléguer contre Tempereur Charles VI. Il va jusqu'à informer la postérité que le roi Frédéric-Guillaume maria son fils aîné à une nièce de l'Impératrice, la princesse de Brunswick-Bevern . et cela pour plaire à la Maison impériale, malgré tous les sujets de mécontentement que celle-ci lui avait donnés.
C'est avec ces brièves paroles qu'il met fin au récit d'un événement qui entama si profondément la vie de son père. Nous avons vu ce qui en était. Mais nous étions en droit d'attendre que là où l'on reproduit des faits dont la vérité pourrait être contrôlée par les paroles mômes du prince à l'Empereur, on ne manquerait pas de reproduire en même temps les paroles fatidiques qui constitueraient le soi-disant « legs sacré. » Nous cherchons la trace de ces paroles, mais en vain ; Frédéric ne les rapporte ni là, ni ailleurs. Aussi celui qui en fait pour la première fois mention, ne dit point que Frédéric les aurait connues ; au contraire, il ressort du sens général de la phrase que Frédéric n'avait pu les entendre.
Partant , l'on sera obligé d'abandonner l'idée du (( legs sacré » jusqu'à ce que Ton ait fourni des preuves que Frédéric a eu connaissance des paroles de son père.
(1) OEùvres, 1. 1, p. i63.
Nous n'avons donc à attacher de l'importance qu'aux paroles que Frédéric-Guillaume a, sans aucun doute, adressées à son fils par rapport à ses relations avec l'Empereur. La seule mention de ces relations qui trahisse un certain mécontentement, — car les lettres du père au fils ne renferment pas une seule parole vraiment hostile contre l'Empereur, — se trouve dans une lettre du roi du mois de février 1736 (1). L'Empereur venait justement de défendre les enrôlements prussiens dans les pays héréditaires de TAutriche, pour mettre un terme aux excès que Frédéric-Guillaume permettait à ses troupes sur des territoires amis. Le prince est d'avis que cette défense fera du tort à son régiment, puisque ses meilleurs hommes viennent précisément des pays héréditaires de l'Autriche. Le père est naturellement d'accord avec lui : « Je suis parfaitement convaincu, dit-il, que la défense d'enrôler dans les pays héréditaires ne sera pas favorable au régiment. Voilà ma récompense pour les 10,000 hommes que j'ai fournis et pour toute la déférence que j'ai eue pour l'Empereur. Vous voyez par là qu'on ne gagne rien à se sacrifier pour lui. Tant qu*on a besoin de nous, on nous Oattc. Mais du moment que l'on croit pouvoir se passer de notre appui, on lève le masque et l'on ne témoigne aucune reconnaissance. Les réflexions qui vous viendront à ce propos vous permettront de vous tenir sur vos gardes dans des cas semblables, etc. » Le roi termine là sa lettre. Puis l'idée lui vient qu'il a encore à articuler une plainte contre l'Empereur, et dont il ne peut se dispenser de faire part en cette occasion à son
(1) OEuvres, XXVII, 3, p. 102.
fils et successeur. Il ajoute . « On ne payera pas non plus la misérable solde pour deux mois de quartîers d'hiver. »
Ce dernier fait s'explique aisément. Les 10,000 hommes, dont parle Frédéric-Guillaume, formaient le contingent qu'il avait à fournir, comme prince de l'Empire, pour défendre l'Empire contre les Français. Par rapport à la liquidation du montant pour les quartiers d'hiver, l'Empereur pouvait faire valoir un décompte autrement considérable. Aussi arriva- 1 -il peu après que l'Empereur ne paya pas au roi, mais bien le roi à l'Empereur.
Quoi qu'il en soit, ces paroles, datées de février 1736, sont les plus dures qui nous aient été conservées, et que Frédéric-Guillaume adressa par écrit à son fils au sujet de l'Empereur. Mais il ne nous paraît pas qu'elles renfermaient un legs d'hostilité.
Désormais, il ne se présente plus de difficultés politiques de quelque importance. Aussi il n'y a pas un seul témoignage à l'aide duquel on puisse prouver que les sentiments de Frédéric-Guillaume auraient subi une modification véritable à l'égard de l'Empereur. Il entretenait la ferme conviction que l'on était tenu de rendre à l'Empereur les égards qui lui revenaient en qualité de chef suprême de l'Empire, mais que l'Empereur, comme chef de la maison d'Autriche, serait plutôt contraire que favorable à un agrandissement de la maison de Brandebourg. Cette conviction était fondée , car elle résultait de la nature des choses. Mais il convient d'ajouter que l'Empereur voyait avec non moins de déplaisir l'agran-
dissement de n'importe quelle autre Maison princière: car chaque agrandissement de ce g(înre préparait une nouvelle déchirure au sein de l'Empire, qui ne pouvait avoir que dans une parfaite unité, sous un seul chef, la force de résister avec succès aux attaques de l'Est et de l'Ouest. Frédéric-Guillaume le sentait aussi profondément que l'Empereur. 11 disait encore : « Nous avons besoin d'un empereur, et dès lors il vaut mieux nous en tenir à la maison d'Autriche. » Lorsqu'à son lit de mort, il recommanda à son fils d'avoir les mêmes égards, il témoigna par là son désir que Frédéric continuât à marcher dans la même voie que lui, — voie qui n'était pas trop étroite, puisqu'il regardait comme un service d'amitié chaque obligation qu'il avait à remplir ; — mais malgré cela il demeurait , somme toute , fidèle aux anciennes traditions qu'il avait reçues, à l'Empereur et à l'Empire (1).
Il nous reste à examiner comment le prince Frédéric se conduisit envers son père dans les dernières années de la vie de celui-ci, et le cas qu'il fit des opinions de Frédéric-Guillaume.
Les rapports du père et du fils étaient constamment troublés. Frédéric commença par se pourvoir d*autres personnes à qui il accorda sa confiance. Pendant quelque temps, ce fut Grumbkow. «< Après Dieu, lui écrit-il en 1737 (2), c'est en vous que je mets ma confiance ; car je n'ai point d'autre ami sur qui je puisse me reposer, et je vous prie de croire que je vous suis tout aussi fidèle
(1) Stenzel, Ceschichted. pr. Staatei^ IV, S$6. •
(2) OEuvret, XVI, 94.
que VOUS pourriez l'être envers moi. » 11 faut dire que Grurabkow lui rendit des services signalés. Le prince exprima le désir de vivre dans une retraite aussi absolue que possible, et ce fut Grumbkow qui négocia avec le roi pour que son fils obtînt pour résidence le château de Rheinsberg. Mais Frédéric ne se mêlait point de politique : « Une triste expérience, disait-il, me démontre que la meilleure politique pour moi, c'est de laisser les choses aller leur train, comme il plaît à Dieu et au roi, et de Tiê songer, en ce qui me concerne, qu'à mes plaisirs. Que pourrais-je confier au roi ? Je veux mourir sur l'heure si j'ai formé un projet quelconque que je désirerais exécuter après sa mort. »
Admettons que le prince dit ici la vérité, du moins pour autant que ses idées de conquête ne s'étaient pas encore fixées sur un but spécial. Nous avons déjà entendu de sa propre bouche qu'il avait à cet égard des vues générales. Mais l'époque de leur réalisation possible semblait alors encore fort éloignée.
Voilà pourquoi il salua avec une vive joie son installation à Rheinsberg. Il dépeint à sa sœur l'humeur extravagante du roi et ajoute : « Jugez combien je suis heureux de pouvoir échapper à une situation aussi honteuse (1). » Peu de temps après, il obtient la permission de prendre part à la campagne sur le Rhin en 1734 ; mais le roi s'y trouve également, et la présence de celui-ci gêne tous ses mouvements. Il écrit à sa sœur : « Nous nous camperons demain à l'autre côté du Mein, et notre aile droite, oii je me trouve, n'aura que le Rhin entre
1} OEw^res, XWII, i, p. 14 ; 2 juillet i734.
elle et Mayence, dont je ferai bon usage dès que le sérénissime sera parti. Comptez là-dessus que vous serez délivrée de sa visite, car il a commandé ses chevaux pour Wesel. » Le père part et arrive malade à Wesel. Il est intéressant de suivre ici les épanchements du cœur du frère et de la sœur.
Après avoir raconté à la margrave toute sorte d'historiettes de camp, le prince continue en ces termes (1) . a Les nouvelles que nous avons du roi sont fort mauvaises; il est dans une triste situation, et Ton ne lui pronostique pas une longue vie. Enfin, j'ai pris le parti de me consoler de tout ce qui arrivera ; car, au bout du compte, je suis fort persuadé que je trouverai cent raisons pour une qui vous le feront oublier assez vite, car ce (jui vous attendrit envers lui, c'est, ma très-chère sœur, que vous ne l'avez pas vu de longtemps ; mais si vous le revoyiez, je crois que vous le laisseriez bien reposer en paix, sans vous chagriner. Consolons-nous donc ensemble, ma très-chère sœur. »
Les nouvelles deviennent plus mauvaises. Le prince écrit de nouveau : « Je vous dirai franchement que, selon toutes les nouvelles que j'ai reçues, et qui sont toutes égales, le roi touche à sa fin, et qu'il ne pourra guère passer la fin de cette année, ayant de l'eau dans la poitrine, ni respiration, sommeil, ni appétit, et les jambes enflées au delà du genou et toutes rouges, sans douleur. Il faut s'y préparer, ma très-chère sœur, et quoique mon cœur pâtisse d'une certaine façon, en revanche je suis bien aise de me trouver alors dans un
ii, OKavrvs, XX VU, i, p. 20; septembre 173^.
cjtal à pouvoir vous servir el vous donner des lémoil^nages plus réels et plus eflficaces de ma bomie volonté €t de mon respect. Mais, ma très-chère sœur, permettez-moi de vous dire, malgré tout cela, que mon bonheur et ma vie sont dans vos mains. Vous savez que je ne saurais vivre sans vous ; permettez-moi donc qu'à genoux je vous demande la grâce (|ue vous veniez en ce cas chez moi. Vous y serez chez un frère qui vous aime plus que tout au monde, vous y serez portée sur les mains, et vous pouvez compter que je voys y garantirai de tous les chagrins quf pourront vous arriver. EnOn, ma très-chère sœur, si vous me refusez cette prière, comptez que j'en mourrai de chagrin ; car vous aurez lout à ordonner chez moi, et vous y serez respectée comme la reine. Adieu, mon aimable sœur, je suis à vous comme le pape au diable (1). »
La margrave répond (2) : « Ainsi, mon très-cher frère, vous pouvez bien croire que la grâce que vous me faites de vouloir bien permettre que, en cas de changement, je puisse être auprès de vous, ne saurait mètre que fort agréable, car le plus grand bonheur, selon moi, qu'on puisse avoir dans ce monde, est de pouvoir ôtre auprès des personnes qu'on aime aussi tendrement que vous Têtes de moi... L'on me mande, du 20, que le roi était beaucoup mieux, et qu'on croyait encore pouvoir le tirer d'affaire; mais il m'écrit de main propre, du 21 , qu'il était encore fort mal. A dire la vérité, je ne souhaite pas que vous retourniez encore dans ces conjonc-
(i) OEuvres, XXVII, i, p. :22.
(2) /Wd.
i02 FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE,
tures, car j'appréhende fort sa mauvaise humeur, n'envisageant pas encore sa mort si proche, cette maladie ni'ayant plutôt un air de langueur que d'une maladie décisive. La reine doit être au désespoir; ce sera un furieux coup pour elle, quoique, à dire la vérité, elle eiî serait plus heureuse. Dans ce moment, le courrier vient d'arriver. Dieu veuille que la nouvelle que vous me donnez, mon très-cher frère, de votre arrivée ici soit véritable, et qu'on vous y laisse jusqu'à l'arrivée de la grande époque. »
Mais la «grande époque» n'était pas encore si proche. Le roi fut encore en état de faire le voyage de Wesel à Postdam . Le prince alla l'y rejoindre . Le baron de Seckendorf traite de l'attitude du prince. Il est d'avis que (1) « le prince est visiblement ému de la situation du roi. Ses yeux sont constamment mouillés par les larmes, et il les abîmera à force de pleurer. 11 ne s'est préoccupé que de procurer au roi un lit commode. Il n'a pas voulu partir de Postdam. Le roi l'a forcé de ne revenir qu'au bout de quelques jours. Le prince dit : Si le roi me laisse vivre à ma guise, je donnerais volontiers un bras pour que sa vie fût prolongée de vingt ans. Le roi l'appelle constamment : Fritzchen. 11 lui dit : Si tu ne commences pas bien, je rirai de toi dans mon tombeau. »
Lorstjue le prince n'est pas là , le roi l'instruit de la marche de la maladie. Au lieu des bonnes nouvelles que le prince espérait , il en arrive de mauvaises. 11 le déplore vivement : « Je souhaite seulement, écrit-il au
(i) FÙRSTER, II, p. \iî.
roi (1 ] que nous puissions au moins une fois recevoir des nouvelles favorables de la santé de mon auguste père ; tant de gens qui adressent à Dieu pour notre père tant de prières ferventes et constantes obtiendront sans doute quelque chose. Dieu veuille que je puisse, moi, secourir mon auguste père, je donnerais volontiers ma vie pour lui. »
Il écrit tout autre chose à la margrave. Il lui mande lui-môme que son père l'a envoyé de Postdam à Ruppin. Il se demande pourquoi le roi en agit ainsi, puisqu'il est sur le point de mourir. Il promet à sa sœur que « si un malheur arrive, elle en recevra la première la nouvelle. Kn ce qui me concerne, je n'ai rien à craindre, et suis fort tranquille. »
Mais le roi n'a pas encore envie de mourir. Un mieux sensible se déclare. Le 10 janvier 1735, le prince écrit à sa sœur : « Je dois vous marquer avec le plus grand étonnement du monde que le roi va mieux. Il commence à marcher, se porte mieux que moi, et mange et boit pour quatre. » Le caractère inquiet et agité du roi met sans doute obstacle à son entier rétablissement ; mais la méfiance du fils, qui se croit trompé, se fait maintenant complètement jour. La margrave perd toute patience. « J'attends avec impatience , écrit-elle , le dénouement de la grande époque. Comme vous ne m'en mandez rien, mon très-cher frère, je crois que cela va mieux (2). » Le prince, en revanche, écrit en môme
(1) OEuvres, XXVII, m, p. 88; novembre 1754
temps à sa sœur (1) : « La maladie du roi n'est que politique; il se porte bien dès qu'il en a l'envie, et se rend plus malade lorsqu'il le trouve à propos. J'y ai été trompé dans le commencement ; mais à présent je m'aperçois du mystère. Vous pouvez compter, ma trèschère sœur, que, grâce à Dieu, il a la nature d'un Turc, et qu'il survivra à la postérité future, pour peu qu'il en ait envie el qu'il veuille se ménager. Pour la reine, vous connaissez son bon cœur, qui ne se dément jamais, et quand même il paraît que les amis oflScieux à rendre de mauvais services y réussissent pour un temps, sa bonté et la tendresse qu elle a pour ses enfants la ramènent d'abord. Je n'ai pas raison de me plaindre d'elle. »
La philosophie du prince de vingt-trois ans commence également à percer : a Dégoûté du monde de tous les côtés, comme je le suis, je donne extrêmement dans les réflexions qui me font connaître de plus en plus qu'il n'y a aucun bonheur stable et permanent à trouver ici-bas, et que plus Ton connaît le monde, plus Ton s'en sépare (2). » Et il forme la résolution de travailler à acquérir une indiflérence complète en toutes choses.
Extérieurement, tout va mieux. La revue du régiment (lu prince réussit à merveille. Le roi embrasse son fils devant les troupes et l'élève au grade de général-majo;*. Mais de général-major à roi, quelle distance du rêve à la réalité ! . . .
Quelques efforts que l'on fasse pour feindre une indif-
(1) OEttvres , \\\\\ , i, p. 29.
;i Ihtd., XXVII, I, 27.
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férence absolue, il n'est pas tellement possible de renier ses vrais sentiments, qu'ils ne se révèlent tôt ou tard à la foule des espions et des délateurs. Le roi permet d'abord à son fils, en termes généraux, de prendre part à la campagne; puis il rejette chacune de ses prières^. Les supplications de la princesse ne rencontrent pas plus d'accueil. Le prince ne connaît qu'un endroit oii il puisse épancher sa bile ; il écrit à la margrave (1) : « Le roi me trompe, car, après m'avoir promis tout ce que je pouvais souhaiter, il ne me tient justement rien du tout, et cela, avec les manières les plus aisées du monde, car il sait bien que je nai pas de quoi l'obliger î\ tenir sa parole. Il se porte mieux que jamais, et quand vous le reverrez, je suis persuadé que vous direz que de dix ans vous ne l'avez vu dans cet état. Me voilà donc à la veille d'aller à Wusterhausen , et à me retrouver dans une situation la plus gênante, la plus insupportable et la plus triste du monde : je vous prierai alors de faire des prières pour une âme qui est dans le purgatoire, afin qu'elle en soit retirée bientôt. »
Il sollicite encore la faveur de pouvoir prendre part à la campagne, et sa demande est de nouveau écartée. Il écrit alors à son père (2) : « Je suis convaincu que mon auguste père a ses raisons pour me refuser, et je me résigne dès lors en toute soumission, parce que je sais que je suis né pour l'obéissance. Et j'aimerais mieux mourir que de manquer le moins du monde à ce devoir, bien qu'il serait fort pénible pour moi qu'il
(i) OEuvres,X\\lli,p.U.
■t) /Wrf., XXVII, III, p. 06.
y eût quelque engagement sur le Rhin oii l'on pourrait acquérir de l'honneur et de la réputation. Je sacrifie tout à mon auguste père, et il peut voir en cela qu'il ne peut rien m'ordonner qui me trouverait désobéissant. L'éminente lettre de mon auguste père , je la conserverai comme de l'or, afin de pouvoir, au printemps prochain, lui rappeler la gracieuse promesse qu'il a daigné me faire de me laisser battre à l'armée au printemps prochain. Je remercie pour cela mon auguste père avec toute la soumission possible , et suis persuadé que le bon Dieu l'en récompensera mille fois en lui donnant une bonne santé et toutes sortes de bénédictions. Je viens de recevoir la triste nouvelle de la mort de mon beau-père. J'ai cru en mourir de frayeur, car on ignorait qu'il fût malade. Je pense que ma femme en sera bien affligée. Oserai-je prier mon auguste père de vouloir bien me permettre d'aller la rejoindre pour la consoler? Oserai-je aussi demander quel sera le deuil, etc. »
Tels étaient les termes dans lesquels le prince s'adressait à son père. Puis il se tourne d*un autre côté et écrit à sa sœur ( I ) : « Mon Dieu, je suis charmé de la conduite du duc de Brunswick ; il a eu la politesse de mourir en galant homme pour faire plaisir à son fils. Je trouve qu'il n'a pas abusé des grandeurs de ce monde. »
La margrave répond dans le même sens et dans les mêmes termes. Pour lui montrer jusqu'où va son attachement, elle lui-dit : « Je voudrais être à Wusterhausen et avoir là le plaisir de vous parler. Vous voyez jusqu'où va mon amour pour vous. » Et puis le couple se
(i) OEuvres, XXVlf, i, p. 36.
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remet à philosopher, discute si le inonde n aurait pas pu être formé d'atomes ronds ou carrés, s'entretient de la Pucelle de Voltaire et d'autres sujets du nuînie genre.
A défaut de mieux, le prince s'était voué depuis des années aux questions religieuses et philosophiques. Un ecclésiastique lui avait enseigné de bonne heure la doctrine de la prédestination. Le père avait eu beau travailler à la détruire dans l'esprit de son fils, tant par ses propres exhortations que par les leçons d'ecclésiastiques, le prince s'était nourri de cette croyance au point d'arriver à un fatalisme complet. Il s'y cramponna tant que vécut son père, et cela pour des motifs pratiques : « Il y a quelque chose de consolant là-dedans, dit-il (1), c'est que la destinée est régie par des lois immuables. Si chaque homme était l'artisan de son propre bonheur, chaque homme serait heureux. » Viennent d'autres temps, et il élève son vol plus haut. Il explique combien il serait à désirer que la philosophie pût extirper dans l'homme les passions, principalement la dévorante ambition et l'insatiable cupidité, ces deux sources des guerres les plus sanglantes qui déciment l'Europe (2). Lui-m{^me éprouvait sans doute que la philosophie, du moins ce que l'on appelait alors de ce nom, était impuissante à le donner.
Cependant il parut vouloir approfondir sérieusement les grands problèmes de l'existence humaine. Il était très-lié avec Achard, pasteur de l'église française réformée de Berlin. Il lui attribuait une qualité qui lui aurait valu en
(i) OEuvres, XVÏ, p. 276, juillet 1736.
(2) ÏM., p. 280.
108 Kit^j)^:Ric II, KOI ne prisse,
tout temps auprès des penseurs une approbation sans réserve, c'est-à-dire la modestie (1). En mars 1736, le prince lui choisit, comme thèmes de prédication, quelques passages difficiles de l'Écriture , par exemple la première épître de saint Paul à Timolhée, chap. III, V. 16. Ces paroles nous sont données de Dieu. Le pasteur avait à résoudre ce que veulent dire ces paroles : « La croix du Christ est pour les Juifs un scandale, et pour les payens une folie. » Le prince indique lui-môme les idées qu'il désire voir développées dans les prédications de ce genre. Il discute aussi avec le pasteur Timmortalité de l'âme; mais peu satisfait d'Achard, il se tourne vers la philosophie de Wolf. Seulement, voulait-il ôtre satisfait d'Achard? La chose vaut bien la peine d'être examinée. Frédéric ne sait pas lire les ouvrages de Wolf en allemand. Suhm lui traduit en français la Métaphysique de ce philosophe. Le prince la lit et un monde nouveau semble s'ouvrir devant lui • « Enfin, je commence, dit-il, à apercevoir l'aurore d'un jour qui ne brille pas encore tout à fait à mes yeux; et je vois qu'il est dans la possibilité des êtres que j'aie une âme, et que même elle soit immortelle. M. Achard m'envoie un grand raisonnement sur cette matière, qui doit servir de supplément aux sermons qu'il nous a faits cet hiver ; et il me demande de lui faire voir les endroits de son raisonnement que je trouverai les plus faibles. Mais je m'en garderai bien; car, quoique la plupart des raisons qu'il m'allègue soient des sophismes plutôt que des arguments, je ne m'ingérerai pas à entrer en lice avec des personnes qui ont
étudié, et qui en savent infiniment plus que moi. Je m'en tiens à ^^'olf, et pourvu qu'il me prouve bien que mon être indivisible est immortel, je serai content et tranquille (1). »
Est-ce la force de la vérité qui saisit le prince ou bien est-ce son penchant à discourir banalement qui se révèle ici? Il ajoute cette phrase pour Suhm : «Ma reconnaissance pour vous consistera en cela que mon âme vous est, après Dieu , uniquement redevable de son existence. » Suhm répond dans le mémo sens, s'il est permis d'interpréter ainsi cette parole : « Et combien l'immortalité de mon âme ne m'en devient-elle pas plus chère depuis l'assurance que V. A. R. vient de me donner! »
C'est vers le même temps que commencèrent les relations du prince avec Voltaire. On a dit que les pages si nulles, si vides d'idées que le prince écrivit à son père semblent presque appartenir à une autre personne que ces lettres pleines d'esprit et de verve qu'il adressa à des étrangers, notamment à Voltaire. Il nous paraît toutefois qu'elles ont toutes entre elles un air de famille qui permet de les faire reconnaître pour les enfants d'un môme père. Cet air de ressemblance est l'esprit de calcul, et par suite le manque de franchise. Le prince Frédéric offre ses hommages à un Français, le premier écrivain de son temps, dans des termes emphatiques et exagérés, et cela pour recevoir du me^me écrivain des hommages analogues. Le prince loue Voltaire comme le premier des portes, des historiens, des philosophes. Il se souhaite tout cela à lui-même et encore queUjue chose de plus.
ii] OEwyreg, XVf, p. 225.
11 veut réunir toutes ces facullésdu génie et être roi on même temps : Aristote et Alexandre dans une même personne. De là ces immenses louanges qui ne sont dignes, ni de celui qui les prodigue, ni de celui qui les reçoit, parce qu'elles sont sans mesure. Elles ne s arrêtent pas une fois à la personnalité de Voltaire. Celui-ci vit avec sa maîtresse, la marquise du Châtelet ; cette dernière aussi doit donc être adulée. Elle se connaît en sciences naturelles, et écrit un livre sur les propriétés du feu. Et le prince de la nommer la divine Emilie, la Venus-Newton, et elle, en retour, de lui distribuer l'encens dans la môme proportion. Cela n'empêche pas le prince de donner libre carrière chez lui , dans le cercle de ses amis , à ses plaisanteries sur la « femme savante » et de ne parler d'elle qu'avec mépris ; mais, en attendant, il a besoin de sa bonne amitié et de ses bons offices pour être jugé digne par le roi des philosophes de son temps de prendre place parmi ces derniers. Les deux philosophes se donnent dès lors la main pour élever un temple à leur propre gloire, jusqu'à ce qu'un jour, plus tard, il est vrai, la connaissance personnelle et intime étant faite, ils emploient des tournures différentes, se mettent réciproquement un miroir devant les yeux et s'efforcent de part et d'autre de se dépeindre sous des couleurs un peu vives. Mais ce n'est pas ici le moment d'insister là-dessus.
Une seule circonstance réclame notre attention. Dès les premières lettres qu'ils échangent, en été 1736, les deux chefs-philosophes sont unanimes dans leur aversion, dans leur haine pour les sectateurs des religions
ET LA NATION ALLEMANDE. \l\
positives. Voltaire entre le premier dans cette voie, et Frédéric lui répond aussitôt avec une énergie sans pareille. Son opinion est toute faite (1) : « A l'égard des théologiens, il paraît qu'ils se ressemblent tous en général, de quelque religion ou de quelque nation qu'ils soient : leur dessein est toujours de s'arroger une autorité despotique sur les consciences; cela suffit pour les rendre persécuteurs zélés de tous ceux dont la noble hardiesse ose dévoiler la vérité. Leurs mains sont toujours armées du foudre de l'anathôme, pour écraser ce fantôme imaginaire d'irréligion qu'ils combattent sans cesse. Cependant, à les entendre, ils vous prêchent l'humilité, vertu qu'ils n'ont jamais pratiquée, et se disent ministres d'un Dieu de paix qu'ils servent d'un cœur rempli de haine et d'ambition. Leur conduite, si peu conforme à leur morale, serait à mon avis seule capable de discréditer leur doctrine. »
Lorsque le prince rend ainsi le corps entier responsable des fautes dequelques individus ouméme de plusieurs, il sait ce qu'il dit. De môme que le satirique Français excepte à Paris trois femmes que leur vertu met à couvert de ses traits, de môme le prince veut excepter du tableau qu'il trace, les individualités qui se rencontrent dans les Etats de son père. Ce sont deux ecclésiastiques de Berlin : mais le nom d'Achard ne s'y trouve point. Le prince connaissait-il donc tous les ecclésiastiques en dehors de Berlin, proteslants ou catholiques, qui, dans le calme de la retraite, apprenaient au peuple de leurs villages respectifs, les grands enseignements du christia-
(i) OEuvres, XXI, 7 et, s.v.
112 FRfinfiRIC II, ROI DE PRUSSE,
iiisme? De quel droit prononce-l-il nn jugement aussi sévèrement absolu?
Nous pouvons juger par là comment le prince pensait dans son cœur au sujet de toutes les religions positives. Mais il savait qu'il était né pour l'obéissance, et il sacrifie tout à son auguste père. Frédéric-Guillaume voulait le maintien des formes et des coutumes religieuses, et Frédéric s'y conformait : « J'ai été, dit-il, à la suite du roi me débarrasser, sur la bonne foi d'une prêtre et en compagnie de mon frère, d'un fardeau de péchés qui ne me pesait pas grand'chose, et dont on me dit à présent déchargé (1). » Était-ce là aussi de la philosophie? Mais pour rien au monde il n'aurait voulu que cette philosophie pénétrât à Wusterhausen, même dans une lettre cachetée. C'est pourquoi il ne se hasarde pas de l'écrire au comte de Camas.
Son scepticisme augmente jusqu'au point de paraître dangereux à Voltaire lui-même (2). Le prince le rassure : <( Ne croyez pas, dit-il, que je pousse mon scepticisme à l'extrême. 11 y a des vérités que je tiens pour démontrées, et dont ma raison ne me permet pas de douter. Je crois, par exemple, qu'il n'y a dans le monde qu'un Dieu et qu'un Voltaire. Je crois ensuite que ce Dieu avait besoin pour notre époque d'un Voltaire qui la fît aimer. » Que pouvait répondre Voltaire aux élans de cette foi? C'était en vérité une foi qui transportait des montagnes.
(i) OEuvres, XVI, p. 143.
{% Ibid., XXI, 2i5, novembre 1738.
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