CHAPITRE V
Relations personnelles de Frédéric II. — Son incroyable ambition. — Ses vues politiques sur la France. — Correspondance avec Suhm. — Son activité sous les yeux de son père. — Il manque d'argent. — Il est tiré d'embarras par Suhm. — Il est averti de la maladie de son père. — Plans de Frédéric par rapport à Y Anti-Machiavel. — Genre et méthode de sa critique. — Ses projets militaires. — Son avis sur les enrôlements. — Mort de Frédéric-Guillaume I^'. — Frédéric écrit à la Reine, à la margrave de Baireuth. — Plans du nouveau roi pour le progrès des sciences. — Agrandissement des cadres militaires. — Il marche sur le royaume de Saxe. — Nouvel État prussien. — Le roi examine la situation politique. — Mort de l'Empereur. — Lettre de Suhm. — Paroles pacifiques de VAnti- Machiavel,
Le jeune prince se détache peu à peu de tous les liens qui unissent l'homme à l'humanité.
Il a un père. Mais ce père est pour lui l'homme de la colère et de la terreur, pour lequel, dans son. enfance, il n'a jamais éprouvé de tendresse filiale. Ce père est un cauchemar qui pèse lourdement sur sa vie. Des mois, des années s'écoulent, el^ce père se refuse toujours à mourir (1). 11 doit toujours se courber devant lui dans une attitude hypocrite et ser vile.
Il a une mère. Il la plaignit plus tard, lorsqu'elle
(i) Il n'est peut-être pas superflu de faire observer que nous ne faisons qu'emprunter ces paroles au prince, qui les a très-clairement prononcées, quoique indirectement. Voir OEuvres, XXVI I, i, p. 35.
mourut; mais aucun cri du cœur, qui aurait pu témoiguer de son affection pour elle, n'est parvenu jusqu'à nous.
Il a des frères et des sœurs (1). Parmi celles-ci, il y en a une dont la tournure d'esprit se rapproche beaucoup de la sienne. Il entretient avec elle une correspondance suivie. 11 lui annonce que le père persiste à ne point vouloir mourir, et elle répond à cette franchise par des vœux dont le caractère se devine. Mais comme ces relations ne s'appuient point sur l'estime réciproque, elles sont fragiles en elles-mêmes, et lorsqu'un jour la sœur a le courage de permettre à sa dame d'honneur de se choisir un mari selon son goût, ce mince événement suffit pour rompre les liens qui unissent le frère et la sœur, et pour mettre aux mains de celle-ci une plume mordante et acérée dont elle se sert contre son frère.
11 a une femme. Il vit avec elle sous le même toit; mais la crainte seufë de la colère de son père l'empêche d'en éloigner la compagne de sa vie. Lorsqu'il nomme à sa sœur les personnes du cercle qui l'entoure à Rheinsberg, il en exclut une seule : la princesse son épouse (2). Kt pourquoi la nommerait-il, elle qui n'est rien et qui ne peut jamais être rien pour lui?
11 a été élevé dans les principes de la religion et de la piété. Il s'est affranchi de tout cela. Il n'y a toujours que la crainte du père qui l'engage à reconnaître en public,
(i) Frères : Auguste-GuiUaume , Frëdéric-Henri-Louis et Ferdinand, dont il sera question plus loin. Soeurs : Wilhelmine , margrave de Baireuth ; Frëdérique,margrave d*Ânsbach; Charlotte, duchesse de Bninswick- Revern; Sophie, margrave de Schwedt; Ulrique, reine de Suède; Amélie, abbesse de Quedlinbourg. (Note du traducteur.)
(2) OEuvres, XXVfl, i, p. 46.
ET LA NATION ALLEMANDE. ii5
ce qu'il poursuit avec dérision et mépris en secret. Il n a pas essayé de répoudre par des raisonnements aux arguments éruditsd'Achard. En abandonnant le terrain [X)sitif, il ne fait point d'efforts pour atteindre un autre port, qui, s'il ne lui procure point ce qu'il cherche, lui garantit du moins un retour possible; au contraire, il préfère s'aventurer sur les vagues légères du rationalisme, errer d'un banc de sable à un autre et poursuivre de sarcasmes dédaigneux tous ceux qui ne limitent pas. 11 vit à Rheinsberg, à moins que la volonté de son père ne l'appelle dans « le purgatoire » de Wusterhausen ou de Potsdam. Il y réside entouré d'un cercle d'amis. Mais aussi comment serait-il difficile à l'héritier de la couronne de trouver un cercle d'amis et de voir se refléter en eux la façon dont lui-môme envisage la vie !
Le prince est orné des plus riches dons de la nature. Il a le désir et la volonté de les cultiver. Il s'occupe de science et tâche de rattraper le temps perdu ou négligé. Mais les maîtres qu'il prend pour exemples, sont, encore un coup, ceux qui ne se distiguent que par leur manque de profondeur.
La physionomie de Gundling, le fou de la cour, l'a dégoûté à tout jamais de la science et du génie allemand. Voilà pourquoi il subit l'influence des Français et de leur langue. L'éclat de l'antiquité classique ne frappe ses regards qu'à travers le mirage de la France. Mais il nous donne néanmoins le rare spectacle d'un prince , héritier d'un trône , qui cherclie son refuge et sa consolation dans les arts et dans les sciences.
116 FRÉDÉHIC 11, HOl 1»E PRISSE,
Ce n'est que de temps en temps que son existence paisible est troublée par les éclairs d'une ambition naissante. « Comment donc se peut-il faire, écrit-il, eu avril 1736, à Voltaire, que mon régiment ait pu exciter votre curiosité? Je voudrais le voir renommé plutôt pour sa bravoure que pour sa beauté. In régiment ne doit pas se distinguer par une vaine parure, par le brillant ou le clinquant. Alexandre commandait de tout autres guerriers, quand il soumit la Grèce et vainquit TAsie. » Lorsque le roi, Tannée suivante, loue également le régiment du prince, celui-ci dit, non pas à son père, mais à Camas : « Enfin, je ne souhaiterais rien avec plus d'ardeur que de pouvoir sentir une satisfaction pareille à rissue d'une bataille et après avoir culbuté des troupes ennemies (1). »
On demandait de Vienne si le prince aussi, aimait le militaire (2). « Certainement, répondit le baron de Seckendorf, et d'une manière plus solide que son père. 11 a l)ris pour principe de commencer par une bataille qui fora sensation. Son favori Schulenburg le lui déconseille. »
Lors m()mc que l'Empereur et ses ministres auraient pu avoir connaissance de ces paroles, l'idée n'aurait pas pu leur venir que le but d'une telle bataille pourrait être lEmpire. Il était en dehors des prévisions humaines que la maison impériale d'Autriche pourrait avoir à redouter des dangers de la part d'une maison princière traditionnellement dévouée à l'Empereur, qui venait de s'unir à
(\) OEuvres, XVI, p. Ifil.
(â) Preuss. I, 105.
exprime pas aussi ouvertement à Voltaire. « La mort de l'Empereur, lui écrit-il, dérange toutes mes idées pacifiques. » En avait-il donc jamais eues?
Cependant il ne pouvait pas se dispenser de consulter aussi d autres personnes. Il appela, dans ce but, le feld - maréchal Schwerin et le ministre Podewils (1). Tous deux lui déconseillèrent vivement ses projets. Les motifs de leur dissuasion ne sont pas connus, pour autant que nous sachions ; mais on en devine aisément la nature : c'étaient ceux du droit, de l'honneur et d'une politique traditionnelle.
Résumons ici encore une fois la situation. En admettant même que la maison de Hohenzollern pût objecter irimporte quelles prétentions contre la maison impériale, ces prétentions étaient oubliées , par cela même que Frédéric-Guillaume n'en avait jamais fait mention, ni en bons, ni en mauvais termes, soit à l'Empereur, soit à son successeur. Toutes les prétentions avaient d ailleurs été formellement et solennellement écartées par le traité secret de Berlin de décembre 1728. Toutefois, Frédéric put trouver des avocats qui justifièrent ces prétentions au point de vue juridique. Louis XIV, lui aussi, avait trouvé des « chambres de réunion » pour prouver que tel pays et telle ville lui appartenaient de droit. Et Louis XIV aussi avait fait appel à la force pour faire reconnaître ces déductions juridiques comme légales. Étaient-elles pour cela passées en droit?
Il y a des prétentions qui sont imprescriptibles, en dépit des conventions et des traités de paix. Telle
(i) DoHH, Dmkwftrdigkeitm, \, A.
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est la prétention qui aspire à fonder une nation allemande et un empire allemand, s'il pouvait arriver que les pays de langue germanique , que leur propre faiblesse a livrés à Tétranger , fussent de nouveau réunis au corps entier. Une prétention de ce genre ne se prescrit pas, parce qu'elle demeure vivace dans le cœur de la nation. Mais pour Frédéric II, il n'en était pas ainsi. De tous les sujets qui lui obéissaient, de tous ceux qu'il appelait la « nation prussienne, » il n'y en avait peut-être pas un seul, sauf un professeur de droit à Francfort-sur-l'Oder, qui savait que la maison de Hohenzollern avait des prétentions sur quelques principautés dans la Silésie et moins encore pressentaient-ils que leur roi et souverain les entraînerait un jour à une guerre sanglante, pour faire valoir de force des prétentions qu'il n'avait pu faire réaliser par de bonnes paroles. Le nouveau roi n'avait fait part de ses projets, arrêtés depuis longtemps, qu'à deux de ses sujets, parce qu'il espérait obtenir d'eux une entière approbation. Tous deux se refusèrent à le seconder. Que pouvait-il attendre des autres , de ceux qui payeraient la guerre de leur sang et de leurs biens, et qui en souffriraient infiniment plus qu'un feld-maréchal et un ministre?
Parmi les habitants des divers pays de Poméranie, de Brandebourg, et de tous ceux qui étaient soumis au roi, il n'existait pas le moindre sentiment d'antipathie contre les races allemandes et autres qui obéissaient directement à la maison d'Autriche. Il y a une antipathie naturelle entre les Allemands et les Français, entre
RT LA NATION AtLEHANDR. 151
les Allemands et les Russes. Les sentiments d'inimitié que nourrissent, de notre temps, les habitants de la Poméranie et du Brandebourg contre ceux de la Styriô et du Tyrol ne sont pas naturels : ils sont la conséquence de tout le sang que Frédéric II a fait verser.
Disons-le d'un mot : Le roi Frédéric II a rendu impossible Tunité d'un Empire allemand, dune nation allemande. Le schisme religieux du xvi« siècle, pas pi us que la guerre de Tr.ente ans et la paix de Westphalie, n'avait porté à cette unité un coup mortel. Ils n'avaient tous les trois, qu'ébranlé l'Empire. Une guerre inhumaine et une paix honteuse ont pu détruire le bien-ôtre et la liberté civile, livrer à l'arbitraire des princes territoriaux, les États et les corporations, annihiler la puissance du juge suprême de l'Empire; mais malgré cela restaient les formes qui, dans des circonstances plus favorables, auraient pu faire revivre et refleurir l'esprit de nationalité. L'avènement de Frédéric II y mit fin pour toujours. Ce qui existait encore de l'Empire allemand fut sacrifié, par cet homme dont l'âme s'était détachée de bonne heure de tous les liens les plus sacrés , au fantôme d'une vaine gloire. Lui seul est cause de tout; lui seul brisa l'Empire et créa le dualisme, car, lui aussi devait sentir, que même dans les circonstances les plus favorables, s'il réussissait non-seulement à s'emparer de la Silésie, mais en même temps à la conserver, une paix sincère avec la maison impériale serait désormais chose impossible , moins cependant du côté de l'Autriche que de son côté, parce qu'il se sentait, lui, coupable. Ce n'était plus une querelle de jalousie, une rivalité de deux maisons princières au
seiu de l'Empire comme il en était autrefois des Hohenzollern et des Guelphes, au-dessus desquelles planait TEmpereur comme médiateur et arbitre : c'était TEmpire lui-môme qui se déchirait. Bien que l'Empereur conservât légalement ses droits, ceux-ci devaient faire naufrage contre l'opposition de Frédéric, qui ne voulait plus se soumettre. Une attaque contre la maison impériale, sépara en deux camps la nation allemande, dautant plus facilement que cette attaque fut bien dirigée. Quoique vacillante autrefois, elle avait été en état de résister aux orages de l'Orient et de l'Occident, parce qu'au jour du danger, les bras de tous se levaient à la voix d'un seul.
Démembrée et brisée qu'elle était maintenant, elle se trouvait paralysée du côté de l'Orient et du côté de. rOccident, car les particules des corps doivent, d'après les lois de la gravitation, suivre inévitablement le poids d'une plus grande masse. Dans le cas d'une guerre en Allemagne, il ne pouvait plus y avoir désormais plusieurs partis, mais seulement deux. Et il était évident que le chef d'un de ces deux partis en présence saluerait avec bonheur et faciliterait une levée de boucliers de l'Orient ou de l'Occident contre l'autre. Voilà ce que signifiait, aux yeux de la nation allemande, l'attaque contre la Silésie. Le jour où les troupes prussiennes reçurent l'ordre de marcher fut un jour de malheur, tout comme celui de la défenestration de Prague.
Encore si la Silésie avait été seule l'objet des convoitises du roi. Mais nous n'en savons rien. Le jour oii les troupes quittèrent Berlin, le roi dit à l'ambassadeur
français : «Je vais, je crois, jouer votre jeu. Si les as me viennent, nous partagerons(1 ).» Quesignifientces paroles?
Frédéric, n'avait dans tous les cas, élevé des prétentions que sur quelques principautés en Silésie. Il exigeait donc maintenant la Silésie tout entière? Pourquoi un homme qui, à la faveur de circonstances qui lui assurent l'impunité, ose s'emparer d'une chose, n'en prendrait-il pas une autre du même genre dans des circonstances semblables? Ce n'est pas là une raison morale.
On nous répond que de grands mouvements dans l'histoire du monde, des événements qui décident pendant des siècles des destinées et de la civilisation des pays et des peuples, ne peuvent pas être mesurés à la mesure d'une morale bourgeoise; que, dans tous les cas, il se présente parfois des situations dans lesquelles le crime d'un souverain peut devenir un bienfait pour des millions d'hommes.
Qu'une situation semblable se soit présentée à l'époque de Frédéric II, cela n'a jamais été démontré. La civilisalion était plus avancée en Silésie, sous la maison d'Autriche, que celle des États de Brandebourg et de Poméranie, sous la maison de Hohenzollern. Et, après tout, ceux qui veulent que l'on juge le début de Frédéric, d'après une mesure spéciale au moyen de laquelle il paraîtrait grand et bon, et ses adversaires petits et vils, doivent prouver que Frédéric lui-môme avait exigé qu'on le jugeât de cette manière. Or, il ne l'a point fait, il a expressément renoncé pour lui-môme à une mesure spéciale. Nous n'avons qu'à le juger d'après ses propres
(1) Prefiês. /, 172.
paroles. 11 écrit lui-même à son ami Jordan, auquel il parle probablement en toute sincérité : « Ma jeunesse, le feu des passions, le désir de la gloire, et, pour ne rien vous cacher, la curiosité même, enûn un instinct secret, m'ont arraché au doux repos dont je jouissais, et la satisfaction de voir mon nom Ggurer dans les journaux et plus tard aussi dans 1 histoire, m'ont séduit (1). » Cest ainsi qu'il parle à son ami. Mais en ce qui concerne ses contemporains et la postérité, Frédéric à renoncé, par la publication de V Anti-Machiavel, à toute prétention d'être mesuré par une mesure spéciale. En même temps que le roi foulait le territoire de la Silésie, ce livre était imprimé pour la seconde fois, afin d'annoncer au monde que la vraie politique des rois doit se baser sur la justice, la sagesse et la bonté! Il est probable que l'étonnement que produisit ce livre à son apparition, fut surpassé par celui qu'excitèrent les actes de son auteur.
Et que l'on ne dise donc pas que n importe quel Allemand , à l'exception peut-êlre de tel ou tel officier de l'armée, ait approuvé cette action inouïe. Frédéric luimême ne peut pas cacher le mécontentement général. 11 ne parle d'aucun suffrage : il ne fait mention que du blâme et trouve, pour se justifier des motifs d'un singulier genre. « Les frondeurs, dit-il, comme il s'en trouve dans tout pays, enviaient à l'Etat les accroissements dont il était susceptible. » Quelle singulière pensée! Et c'est à ses propres sujets qu'il attribue un pareil mouvement.
C'est surtout le vieux général d'Anhalt-Dessau qu'il accuse du désir de critiquer. « Le prince d'Anhalt était
i{)Z mare 1771.
furieux de ce qu'il n'avait pas conçu le plan et qu'il n'était pas le premier mobile de l'exécution (1). » Voilà pourquoi, dit le roi, « il prophétisait comme Jonas, des malheurs qui n'arrivèrent ni à Ninive, ni à la Prusse. » En vérité, le vieillard n'avait-il pas d'autres motifs? Frédéric examine également ceux-ci. « Ce prince regardait l'armée impériale comme son berceau ; il avait des obligations à Charles VI, qui avait donné un brevet de princesse à sa femme, qui était la fille d'un apothicaire, et il craignait avec cela l'agrandissement du roi, qui réduisait un voisin comme le prince d'Anhalt au néant. » Mais les princes allemands tous ensemble craignaient cette extension de puissance de la part du nouveau roi, qui ne se faisait pas un devoir, comme l'Empereur, de respecter les droits des autres.
« Ces sujets de mécontentement, continue Frédéric, firent qu'il semait la défiance et l'épouvante dans tous les esprits. » Le roi tint un discours pour faire pencher la balance de son côté. « Pour prévenir le mauvais effet que les propos d'un grand général comme le prince d'Anhalt pouvaient faire sur les officiers, le roi jugea à propos d'assembler avant son départ les officiers de la garnison de Berlin. » Le seul aiguillon qu'il emploie pour les exciter, c'est la gloire.
D'autres murmures furent plus facilement étouffés. La liberté de la presse, après une existence éphémère, mourut de mort subite. Elle abusait de sa liberté, dit le roi. Il est remarquable cependant de voir que, d'un autre côté, le roi n'échappa point aux dures paroles de la vérité.
(i) OEuvrei, II, p. b8.
156 FRftîïÉRIC II, ROI DE PRUSSE,
Il entrait un jour dans Téglise oîi son ancien ami Achard prêchait. Le hasard voulut qu'il choisit un bon moment, si c'était possible pour lui.
Achard dépeignait en traits vigoureux le portrait du conquérant, qui, pour satisfaire à son désir de gloire, jette des millions d'habitants dans la misère et Tinfortune (1). Il intercalait dans son discours les mots que Quinte-Curce fait adresser par les Scythes à Alexandre : « Toi qui te vantes d'exterminer les brigands, tu es toimême le plus grand brigand de la terre , car tu voles et tu pilles toutes les nations que tu soumets à ton joug. Si tu es un dieu, tu dois songer au bien-être des mortels et non pas leur arracher ce qu'ils ont. Si tu es un homme, rappelles-toi constamment ce que tu es. »
Le roi fut vivement frappé de cette sortie et s'en fâcha.. Il dit en sortant : « De quoi donc se mêle Achard? Lui est-il permis de parler de ces choses? »
Plus tard également, lorsque la guerre était déjà commencé, le roi connut fort bien l'opinion des habitants de Berlin, ce dont Jordan devait le tenir au courant. Celuici eut même le courage de lui écrire qu'il y avait des gens qui ne parvenaient pas à concilier l'attaque de la Silésie et YAnii-Mnchiavel. Mais que i)Ouvait l'opinion des faibles contre la volonté du fort, qui seul se donnait le droit d'avoir une volonté? « Laissez parler les envieux et les ignorants, répond Frédéric, ils n'auront jamais d'influence sur mes projets, ils n'en verront que la gloire. J'en suis plus que jamais pénétré (2). » « Je n'aime la
(i) OEuvres, XVI, p. xviii.
(2) Lettre ^ Jordan, i9 décembre 4740.
guerre qu'à cause de la gloire , dit le nouvel Alexandre (1); mais si je n'étais pas prince, je ne pourrais être que philosophe. » En vérité, c'était un étrange philosophe!
T.es prétentions du roi sur la Silésie, et sa résolution bien arrêtée de les faire valoir au moyen des armes, réagirent sur la manière dont il s'y prit. Examinons comment il envisageait lui-même la situation. Les avantages étaient : une armée forte et prête à entrer en campagne, un trésor rempli, une volonté unique qui résidait dans sa personne. Au contraire (2), « la situalion de la Cour de Vienne était des plus fâcheuses : les finances étaient dérangées, l'armée était délabrée et découragée par le mauvais succès qu'elle avait eu contre les Turca, le ministère désuni ; avec cela , placez à la tête de ce gouvernement une jeune princesse sans expérience qui doit défendre une succession litigieuse, et il en résulte que ce gouvernement ne doit pas paraître redoutable. » Cette jeune princesse avait , il est vrai, quelques avantages moraux. Les puissances de l'Europe avaient garanti sa succession ; mais qu'arrivat-il lorsqu'elle réclama leur protection?
Frédéric espérait même au-delà. Cependant, aucune des puissances ne faisait mino ou n'annonçait l'intention de troubler la snccossion de la fille de l'Empereur : aucune ne songeait à la guerre. Seulement, on pouvait compter que le jour où Frédéric allumerait le brandon de la discorde et le lancerait au milieu de pays avec lesquels il était en paix, la France, l'ennemie tradi-
(i) Au même, 24 février ilii.
(2) OEw^es, II, Histoire de mon tcnips.
tionnelle de la paix de Tx^Uemagne , s'empresserait d'attiser l'incendie, pour avoir sa part de butin, lors du partage. On pouvait prévoir avec certitude que si l'homme, à qui des relations personnelles et la politique héréditaire de sa maison le permettaient le moins , violait sa parole et reniait tous ses devoirs, cet homme trouverait de nombreux imitateurs. Mais aussi, pourquoi l'Empereur avait-il commis la faute impardonnable de bâtir les destinées de sa fille, le bonheur de ses États, la paix et la tranquillité de l'humanité sur des traités et sur la parole des princes? Quand môme le cousin d'Angleterre-Hanovre aurait la bonne volonté de remplir ses engagements et de secourir la princesse menacée, Frédéric II n'en devait que plus sûrement compter sur la France. La Russie pouvait vouloir aider Marie-Thérèse; mais il y avait moyen de l'influencer. Le comte MUnnich était l'âme de cet État encore à demi-barbare, et son gendre Winterfeld, de la Poméranie, était un instrument utile au service de Frédéric II (1). Winterfeld porta à sa belle-mère une bague en diamants d'une valeur de 6,000 roubles, et à son beau -frère, le fils du feld - maréchal MUnnich , une somme de 15,000 roubles en espèces, plus l'investiture du bailliage prussien de Biegen. Cela fit merveille. Le bon sens poméranien, dit le roi, triompha du marquis autrichien Botta. La Russie se tint tranquille.
L'augmentation de troupes que le roi projeta , en apparence, après, mais, en réalité, avant son avènement au trône, ne semble pas avoir éveillé le moindre soup-
çon chez ia Cour de Vienne. On était habitué au jeu des soldats de Potsdam. Aussi bien, l'Empereur mourant et ses ministres étaient loin de supposer que la pensée de violer le droit et de rompre du mi^me coup tous les liens de la fidélité, fût possible. La Cour impériale ne prit pas la moindre précaution pour se mettre en état de défense. Lorsque les préparatifs du roi se firent d'une manière plus visible, l'ambassadeur impérial manda de Berlin, qu'il s'amoncelait un orage qui pourrait très-facilement éclater sur la Silésie ; cette idée parut inouïe, extravagante. Le Conseil d'Etat de la jeune reine, répondit au diplomate soucieux (1). «Nous ne voulons ni ne pouvons ajouter foi aux nouvelles que vous nous mandez. »
C'est Frédéric II lui-môme qui le dit. Mais il semble n'avoir pas bien saisi toute la portée de ces paroles qui s'adressaient à lui; sans cela, il n'aurait pas pu transmettre à la postérité ce témoignage écrasant pour lui, qui sait toujours, avec une habileté qu'il faut reconnaître, juger les choses à la lueur de ses propres lumières et les disposer en conséquence. Cependant, on dépêcha le marquis Botta à Berlin. On ne pouvait plus se dissimuler la vérité. Botta parla des mauvaises routes de la Silésie et d'autres choses sejnblables. Était-ce là un moyen propre à pafialyser la soif de conquête du roi ?
Ecoutons, pour ce qui va suivre, le roi lui-même : « Quoique le roi fût fermement déterminé dans le parti qu'il avait pris, il jugea qu'il était cependant convenable de faire des tentatives d'accommodement avec la Cour do
(i) 0£uvref, II, 56, Histoire de mon temps.
Vienne. Dans cette vue, le comte de Gotter y fut envoyé. Il devait déclarer à la reine de Hongrie qu'en cas qu'elle voulût faire raison des droits que le roi avait sur la Silésie, ce prince lui offrait son assistance contre tout ennemi ouvert ou secret qui voudrait* démembrer la succession de Charles VI, et sa voix, à la diète de l'élection impériale, au grand-duc de Toscane, etc. (<)... »
Il exigeait donc de Marie-Thérèse, non plus seulement les quatre principautés dans la Silésie, sur lesquelles ses jurisconsultes avaient forgé des prétentions depuis longtemps oubliées, mais la Silésie tout entière. A cette époque, la succession de Charles VI n'avait pas d'autres ennemis. Frédéric était le seul. « Comme il était à supposer que ces offres seraient rejetées, dans ce cas, le comte de Gotter était autorisé à déclarer la guerre à la reine de Ilongrie. L'armée fut plus diligente que cette ambassade ; elle entra en Silésie deux jours avant l'arrivée du comte de Gotter à Vienne. »
Cela voulait dire, en d'autres termes et sans ambages, que le roi voulait la guerre à tout prix.
(( Avant que le roi partît, continue Frédéric II, pour rejoindre ses troupes, il donna encore audience au marquis de Botta, auquel il dit les mémos choses que le comte de Gotter devait déclarer à Vienne. Botta s'écria : « Vous allez ruiner la maison d'Autriche, Sire, et vous abîmer en même temps. » — « 11 ne dépend que de la reine, reprit le roi, d'accepter les offres qui lui sont faites. »
(1) OEuvres, Histoire de mon temps, II, p. 64.
ET LA NATION ALLEMANDE. 16i
Cela rendit le marquis rôveur. Il se recueillit cependant, et reprenant la parole d'un ton de voix et d'un air ironiques, il dit : « Sire, vos troupes sont belles, j'en conviens, les nôtres n'ont pas cette apparence ; mais elles ont vu le loup; pensez, je vous en conjure, à ce que vous allez entreprendre. » Le roi s'impatienta et reprit avec vivacité : « Vous trouvez que mes troupes sont belles, et je vous ferai convenir qu'elles sont bonnes (1). »
La Cour de Vienne avait accrédité auprès du roi de Prusse un Italien , en remplacement de Seckendorf. Peut-iître qu'un Allenîand, un homme imbu de sentiments patriotiques, aurait pu trouver des raisons d'un plus grand poids pour arrêter ce prince de l'Empire, des raisons basées sur la nécessité de s'unir contre l'ennemi commun, qu'il vînt de l'est ou de l'ouest, auquel ce n'était pas de trop que d'opposer les forces réunies de la nation. Mais, à franchement parler, que savait Frédéric II d'une nation allemande? Il ne connaissait que le fantôme d'une nation prussienne, qu'il avait créé luimême. Son père, dans le langage grossier qui lui était propre, s'en était exprimé dans la tabagie avec une véhémente colère : « Ce doit être un lâche, que le prince de l'Empire qui fait cause commune avec la France contre la maison impériale. Et, moi-même, j'en serais un, si je le faisais. » Le fils pensait autrement. Ce que, de tout temps, tout patriote allemand avait appréhendé et repoussé dans la mesure de ses forces, c'est-àdire l'immixtion de la France dans les affaires de l'Alle-
(i) Histoire de mon teinpg, II, p. 64.
magne, voilà justement ce qu'espérait, ce que souhaitait, ce que désirait avec passion, le nouveau roi. Ce désir était la base de ses plans, et Louis XV serait, dans ses prévisions, l'arbitre de l'héritière d'Autriche.
« 11 est très-probable, dit Frédéric plus tard, qu'une armée française qui aurait été, dès le commencement, envoyée en Allemagne, aurait fait de Louis XV l'arbitre des parties belligérantes et les aurait forcées de s'entendre sur la succession de l'Autriche, à Tamiable et d'après son bon vouloir. 11 est certain qu'après le rôle que la France avait joué, lors de la paix de Westphalie, elle n'en pouvait jouer ni un plus beau, ni un plus grand. Mais peuton en vouloir à Louis XV si le malheur et un enchaînement de circonstances n'ont pas favorisé ses plans (1 ) ? »
Ainsi, Louis XV ferait le partage des pays héréditaires de la maison d'Autriche, donnant plus à celui-ci, moins à celui-là, favorisant avant tout le roi de Prusse qui, en commençant la chute de la maison d'Autriche, avait si bien mérité de la France. Frédéric en a la conviction intime, et il est évident pour lui, que c'est lui seul qui a provoqué cette affreuse guerre. En décrivant son invasion en Silésie, il déclare que Marie-Thérèse ne fait pas droit à ses réclamations et ajoute : « Par là le signal de la guerre fut donnée à lEurope. »
Le roi entra en Silésie le 23 décembre i740. Il n'v avait pas là d'ennemis. D'ailleurs, comment cela aurait-il été possible? Il avait répandu un manifeste dans lequel il disait que son intention était de prendre possession de
1) OEwres, IX, p. i45.
BT LA NATION ALLEMANDE. 16â
cette province, afin de la garantir contre les attaques d'un tiers.
Ce manifeste indiquait clairement qu'il ne se déciderait pas aisément à évacuer le pays. « Le peuple et la noblesse, dit-il, ne regardèrent point l'entrée des Prussiens en Silésie, comme l'irruption d'un ennemi, mais comme des secours officieux qu'un voisin prêtait à son allié (1). » Le roi le voulait ainsi, et en effet, la pensée d'un crime aussi odieux devait paraître tellement inouïe au public, qu'il devait lui être impossible d'y croire.
Et puis , le roi-philosophe eut soin de déchaîner le monstre du fanatisme. D'après son expression, la religion « n'est qu'un préjugé sacré chez le peuple ; » et il pouvait s'en servir très-utilement dans cette occasion. <c Les deux tiers de la Silésie, poursuit-il, sont composés de protestants, qui, longtemps opprimés par le fanatisme autrichien , regardaient le roi de Prusse comme un sauveur que le ciel leur avait envoyé. »
Ici, comme toujours, il faut se demander, en lisant les paroles du roi, si elles sont vraies, et jusqu'à quel point.
La plus grande et la plus importante ville de la Silésie était Breslau. Elle n'était pas seulement une ville libre de l'Empire allemand, qui ne regardait que l'Empereur comme son chef : elle reconnaissait, en outre, l'Empereur comme duc de Silésie, et, par conséquent, sa fille Marie-Thérèse, comme duchesse. Le Conseil de la ville de Breslau était protestant. Il ne souffrait pas qu'aucun catholique en fît partie. Ce Conseil protestant
(1; Histoire de mon temps, p. 67.
164 FftÉDUUC U, «H DE HICSSE^
de Breslau se montra pi is tarJ fidèleoieat attaché à FAutriche. Je fa^xm qae le roi jugea oéeessaire, dabord, de rendormir, de par sa parole ro\~aJe. dans ane sûreté trompeuse, ensuite de l'attaquera Timproviste, el d'extorquer par violence le serment defidélité 1 . U est possible que, dans d'autres parties du pays, les protestants ne jouissaient pas des mêmes droits que les catholiques ; seulement, on a peine à admettre que le fanatisme du seigneur territorial pût se donner libre carrière dans une ville oii les autorilt^ n acconlaient pas tous les droits civils à ceux de leurs concitoyens i{ui professaient la même religion qae le souverain, en prenant cette confession de foi comme motif de cette exclusion, et eu maintenant celle-ci d une main ferme.
Ces! la même situation que nous voyons se reproduire si souvent pendant la guerre de Trente ans. Les différentes religions sont en présence: mais les citoyens qui les professent, ne se haïssent pas et ne se poursuivent pas. Nous en avons vu un exemple à Erfurt. Cette ville. vTaiment prolestante, et dont les autorités sont prolestantes . est soumise au seigneur territorial catholique^ rélecteur de Mayence. H n'y a ni haine . ni division «atre les citoyens. Gustave- Adolphe approche et proclame la guerre de religion. 11 obtient de fixée l'entrée de la ville. Le Conseil protestant et les citoyens protestants demandent qu'on épargne leurs concitoyens catholiques et les prêtres catholiques î . Mais la guerre de religion, qui n existe pas dans le corar des habitants.
1} OEmms. II. ».
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doit être allumée, et le moyen pour y parvenir, moyen important et réel , consiste à traiter une partie des citoyens d'une manière différente de Tautre, et de changer, d'après les circonstances, la nature des droits de propriété existants jusqu'alors. Bientôt après, la haine éclate et la guerre de religion commence.
C'est ainsi que Gustave-Adolphe prit de l'empire sur les Allemands , au moyen de ces prétextes de religion aussi « utiles que sacrés. »
Frédéric II fit jouer ce même ressort du fanatisme dans les églises de la Marche de Brandebourg, de la Poméranie, etc. Il servit mieux, comme preuve des prétentions du roi sur la Silésie, que toutes les déductions judiriques du monde. Jordan en fait mention de la manière suivante : « Dans toutes les églises, on supplie le Ciel de bénir les armées de Votre Majesté, et on donne le salut de la religion protestante comme le motif unique de cette guerre. A ces mots, le zèle pieux du peuple s'éveille. On loue Dieu de ce qu'il ait suscité un défenseur aussi puissant et s'indigne de ce qu'on ait pu lui attribuer de l'indifférence pour le protestantisme. On assure également, sans les avoir examinés, que les droits de Votre Majesté sont irréfragables (1). » Et satisfait du plein succès de sa tactique , le roi-philosophe s'écrie : « En effet, c'est une excellente ruse d'État. » On continua de travailler dans le même sens. On envoya de nombreux ecclésiastiques protestants en Silésie. Le roi reconnaît parfaitement la valeur de ses alliés. « La religion et mes soldats feront bientôt leur œuvre. »
(i) Décembre 1740.
Le gain de la bataille de MoUwitz, dans laquelle, pour parler avec Napoléon 1®', le jeune roi vola au-devant de sa victoire, sembla imprimer sur cette entreprise, aussi audacieuse qu'inouïe, le sceau d'une consécration céleste. Le succès avait décidé.
Et, c'est seulement maintenant, après ce succès, qui prouva aux Français qu'avec le nouveau roi ils pouvaient espérer d'entamer l'unité et la force de la nation allemande, que le maréchal de Belle-lsle parut dans le camp du roi, pour s'entendre avec lui sur le démembrement et le partage de la monarchie autrichienne. Le traité ne fut point conclu, non pas à cause de quelque scrupule moral ou patriotique du roi, mais simplement parce que ce dernier espérait obtenir plus que le maréchal n'offrait. Les Français, de leur côté, passèrent le Rhin et descendirent le Danube.
Dans cette situation critique, Marie-Thérèse fit offrir au roi, par l'intermédiaire de l'ambassadeur anglais, le Limbourg, la Gueldre et deux millions de thalers, s'il voulait faire la paix. Frédéric tint à l'ambassadeur un discours pathétique. «Comment! s'écria-t-il, je renierais en un seul jour les sentiments d'honneur et de loyauté avec lesquels je suis venu au monde ? Si j'étais capable d'une manière d'agir aussi vile, aussi déshonorante, je m'attendrais à voir les tombes de mes pères s'ouvrir devant moi. Ils se lèveraient et me crieraient : Non, tu n'appartiens pas à notre sang, etc. » Lorsque le roi rapporte cette harangue, il ajoute qu'il l'avait prononcée parce que le pathos de l'ambassadeur anglais lui avait paru si ridicule qu'il avait voulu lui répondre sur le même ton.
Mais ce ne fut pas TAnglelerre seulement qui appuya les propositions de Marie-Thérèse, la Hollande en fit autant. Le roi notifia au gouvernement des Provinces- Unies que son respect pour les intérêts de la République Tavait forcé de rejeter les offres de Marie-Thérèse et qu'à cause de ce respect, il refuserait môme le Brabant.
Cependant les afiaires s'embrouillèrent quelque peu. L'électeur de Bavière voulait avoir sa part du grand butin. Il garantit au roi de Prusse la Silésie, et le roi, en retour, lui garantit la Haute-Autriche, le Tyrol, le Brisgau et la Bohême. Malgré cela, on en voulait moins, à Vienne, à l'électeur qu'au roi de Prusse. Car « l'électeur n'a point simulé ni été faux. Il s'est démasqué d'abord et a agi honnêtement (1). » C'est ainsi que parle la vieille impératrice. La Saxe-Electorale réclamait également sa part. L'Angleterre et le Hanovre, au contraire, se rapprochaient de plus en plus de Marie-Thérèse, tandis que les Français songeaient déjà à une irruption dans le Hanovre. Frédéric II les en détourna. Il allégua pour motif que tous les princes allemands étaient contraires à ce projet et que, d'autre part, on manquerait par là le but , c'est-à-dire d'écraser la reine de Hongrie au moyen de toutes les forces réunies.
Découvre-t-on, dans ces prétextes, la moindre trace de patriotisme ou de sentiments allemands? On n'est guère en droit de s'y attendre, après tout ce qui s'est passé précédemment. Lorsque Frédéric, parvenu au repos, expliqua plus tard à la postérité les motifs pour lesquels
(1) OEuvres, II, p. 87.
il avait déconseillé aux Français de faire une diversion dans le Hanovre, il y trouva lui-même une faute immense. Il estime qu*il aurait été bien facile aux Français de réfuter son raisonnement si faible. S'ils avaient pris alors le Hanovre, George II n'aurait pas pu, plus tard, marcher contre eux sur le Rhin.
Mais à quoi bon suivre les péripéties delà guerre? Un seul ordre de cabinet nous renseigne sur la manière dont Frédéric conduisait les affaires. Se trouvant en Moravie, il écrivit de Znaym au colonel comte de Schmettau : « Lorsque vous partirez demain, mon intention est que vous preniez tout ce que vous pourrez dans les localités que vous rencontrerez sur votre passage. Quant aux localités que vous laisserez derrière vous, et qui sont mises à contribution par nos garnisons, vous les traiterez avec douceur. » L'ordre est daté du 26 février 1742 (1). Un tel pouvoir confié à un officier nous donne la mesure des sentiments dont le roi était animé à l'égard de sa nouvelle province.
Quoi qu'il en soit, l'invasion de la Silésie, aussi rapide qu'inattendue , et le succès dont elle fut suivie , firent atteindre au roi son premier but. Il aurait sans doute entrepris et obtenu davantage, si les Français avaient été plus prompts à l'aider. Mais comme ils ne répondirent d'aucune façon à son attente, il rompit son alliance avec eux et conclut la paix avec Marie-Thérèse. Elle était disposée à lui abandonnera Silésie. Le traité de Breslau fut signé ; on serait tenté de croire qu'une fois mis en
(i) Preuss. Urkundefibwh, I, 5.
possession de ce pays, il se serait fait un devoir de prendre à cœur les intérêts de l'Allemagne et se serait uni aux Autrichiens pour en chasser les Français. Ce n'est pas là encore ce qu'il voulait. Son trésor était vide. 11 songea donc tout d'abord à y faire entrer de l'argent, en attendant les événements. Il jugeait à l'aversion qui régnait entre l'Autriche et la France que ces deux puissances ne parviendraient pas à s'entendre de longtemps, et que partant il était à l'abri des légitimes représailles que l'Autriche pouvait exercer contre lui. Pour cela, il était indispensable que les Français n'eussent pas le dessous et, encore plus, que les Allemands ne réussissent pas à chasser de leur territoire ces ennemis séculaires. Voilà ce que désirait ce prince de l'Empire, voilà le but qu'il poursuivait après avoir conclu lui-même la paix, tout en se préparant à entrer de nouveau en campagne avec des forces plus redoutables, quand le moment serait venu , tandis que la lutte avait affaibli et épuisé ses adversaires, tandis que l'Autriche, en particulier, n'était plus capable de conduire la guerre avec énergie.
Le peuple ignorait tout cela et il fallait qu'il l'ignorât. Bien au contraire, il fallait qu'il admirât la modération du roi , qui savait faire la paix en temps opportun. Jordan, le philosophe, l'ami du roi, n'en devait pas savoir davantage et il n'en pourrait que mieux proclamer la gloire du roi : « J'apprécie, lui écrit le roi (1), l'approbation que vous donnez à ma conduite, et j'espère que le peuple léger, volage et irréfléchi com-
(i) 24juiul74â.
mencera du moins maintenant à avoir en moi quelque confiance et ne me tiendra plus pour aussi fou qu'au commencement de la guerre. »
La manière de voir du peuple était donc réellement restée la même. Quelques jours auparavant, Jordan avait encore informé le roi que chacun était avide de lire les journaux ; « mais ceux-ci , ajoute le philosophe, mentent constamment et ne nous sont, je ne sais pourquoi, jamais favorables (1). » En vérité, Jordan ne le savait-il pas? — Mais le roi avait bien et dûment conclu la paix aux yeux du monde entier : il pouvait donc provisoirement compter sur ladmiration que sa modération ne manquerait pas d'exciter .
La Silésie éprouva inunédiatement les bienfaits du régime nouveau. Elle fut, en vue des contributions, administrée d'une manière diflFérente que les autres provinces. Le roi y établit un impôt foncier général et n'en excepta pas même les biens domaniaux (2). Ceux-ci, comme aussi les biens des princes, de la noblesse, du clergé et des écoles payèrent 28 Vi p. c. du revenu net, les biens ruraux 34 p. c, les biens des ordres religieux et militaires 40 p. c, les biens de l'évêché de Breslau, du chapitre de la cathédrale et de tous les couvents 50 p. c. du revenu net. Le cadastre fut également dressé d'après une expertise modérée (!), en vertu de laquelle le gentilhomme et le paysan payaient à peine
(3) Mirabeau et Macvillon , PnnamrA^ Monarchie, v. II. p. 268.
25 p. c. du revenu net !... D'après la môme estimation, établie approximativement sur les deux tiers de la taxe nominale, les contributions foncières du haut clergé catholique et des couvents se bornaient à environ 33Yip. c. !