CHAPITRE VII
Frédéric II avide de conquêtes. — Haine da peuple contre les Français. — Projets de Frédéric sur eux. — Il ne cherche pas à se réconcilier avec TAutriche. — Ses manœuvres en Russie. — Il négocie le mariage du grand-duc Pierre avec la princesse Sophie d*Ànhalt-Zerbst. — 11 prend rOst-Frise. — Il commence la seconde guerre de Silésie. — Son plan de campagne. — Ses démarches auprès de la France et pour la France. — L^expédition échoue. — Sentiments des Allemands. — Nouveaux projets. — Ils ne réussissent qu'en partie. — Philosophie du roi. — Paix de Dresde. — Désir du roi de se justifier, aux yeux de la postérité, de ses variations. — Ck>mparaison avec Machiavel. — La théorie du roi et sa pratique.
Plus tard, lorsque le souvenir des traditions du droit qui régnaient auparavant dans TEmpire, fut étouffe par la force de l'habitude , un des partisans les plus respectables de Frédéric II s'exprima de la sorte : « Ce n'est que par rapport à la première guerre de SUésie qu'on peut reprocher au roi le désir des conquêtes. » De notre côté, nous n en demandions pas plus que cet aveu isolé. Il ne nous reste qu'à prouver que tous les autres projets du roi se rattachent au premier , comme les anneaux d'une même chaîne sont liés entre eux. C'est que le mal porte en lui-même son châtiment et que toujours un crime enfi:endre un autre crime.
L'opinion des Berlinois et de tous les Allemands en général, qui obéissaient au roi, perce assez clairement
dans les paroles , un peu ternes d'ailleurs , que le prudent philosophe Jordan adresse à son seigneur et maître. Frédéric explique longuement à Jordan pourquoi il a rompu l'alliance avec les Français et avec le nouvel Empereur Charles VII, leur créature et la sienne : il y allait de son intérêt. Le roi avait-il besoin de se justifier ainsi? Jourdan lui répond que tout le monde avait été épouvanté de son attaque contre la maison d'Autriche, et, un peu plus loin, que la lettre qui excusait la violalion de la foi envers la France et Charles VII méritait d'être gravée dans le bronze (1). Il est d'avis que le casuiste le plus sévère ne pourrait opposer rien de sérieux aux raisons du roi. Mais cette fois, Jordan a derrière lui un ferme appui. Le peuple se réjouit de la paix , et cela d'autant plus, que les plans des Français sont anéantis . Là dessus , dit Jordan , il n'y a qu'une voix.
C'est ainsi que pensaient les sujets du roi, chez lesquels le sentiment de la nationalité se révoltait contre la honteuse entrée des Français dans l'Empire. Nous avons déjà fait voir que cette fois encore les idées du roi furent toutes autres que celles de son peuple. Tandis qu'il renonçait ouvertement à l'alliance avec les Français, son intention était de leur être secrètement utile dans la mesure de ses forces.
L'occasion s'en présenta bientôt. George II devint plus zélé pour Marie -Thérèse. Il voulait faire entrer ses troupes de Flandre dans l'Empire, s'unir aux Autri-
(1) Mai 1742.
chiens et, de concert avec eux, chasser les Français de rAllemagne. Ce projet parut dangereux. Frédéric II menaça de faire une irruption dans le Hanovre (1), si George II se permettait d'introduire des troupes étrangères sur le sol allemand , sans le consentement des États de l'Empire. Et le prince qui faisait cette menace était le même qui avait souhaité la bienvenue aux Français sur le territoire allemand et s'était allié avec eux ! . . . Et cette menace était dirigée contre un prince dont l'armée se composait aux deux tiers d'Allemands, et qui voulait faire marcher cette armée pour purger le territoire allemand de son ennemi invétéré! . . . 11 faut le dire, rien n'était plus propre à calmer l'enthousiasme des Brandebourgeois au sujet de l'insuccès des projets de la France.
Cependant Georges II persista dans son idée. Frédéric eut alors recours, pour l'en détourner, à tous les arguments qui, d'après lui, conviennent à un prince qu'anime le zèle pour le bien-être de la patrie et pour la libre Constitution de l'Empire. Il répéta, avec des paroles mielleuses , ses discours sur la sainteté du territoire de l'Empire allemand , que personne n'avait le droit de violer. Il adjura l'électeur de Hanovre de ne pas faire, sans de justes motifs, de l'Empire allemand le théâtre dune guerre privée (2).
Ce sont là les propres paroles du roi. Elles sont patriotiques ; mais il faut les séparer de ses actes. Toutefois, il se garda bien de mettre à exécution sa menace récente
(i) OEuvres, H, Histoire de mon temps, p. i40. (2) OEuvrei, UI, p. 3, 13.
contre le Hanovre. Il ne voulait marcher en avant qu'avec l'espoir probable de voir réussir l'invasion. Il songea, en attendant, à négocier, comme il disait, un traité de neutralité entre les princes de l'Empire. Ce projet avorta, par suite de leur refus, qu'il ne manque pas de dépeindre comme étant l'expression d'une crainte servile envers l'Autriche. Mais l'un ou l'autre de ces princes avait-il confiance en lui ? Il leur jeta à la face qu'ils n'avaient pas le sentiment de l'honneur et de leurs devoirs, parce qu'ils laissaient l'Empereur Charles VU dans l'embarras! Et c'est ce même homme qui disait que cet Empereur était une créature du cardinal de Fleury ! Et ce même homme fut le premier à abandonner cette « créature » qu'il avait placée sur le trône à l'aide de la France!... Comment les autres princes pouvaient-ils pressentir, d'après le cours ordinaire des choses humaines, que Frédéric II n'avait signé la paix de Breslau que pour la rompre le plus tôt possible, aussitôt que des circonstances favorables le lui permettraient?
D'ailleurs, comme telle était son intention, Frédéric ne se donna aucune peine pour arriver à une réconciliation sincère avec l'héritière de l'Autriche. Cette réconciliation aurait été possible, puisque, pour prix de la Silésie , que Marie-Thérèse lui avait cédée , il lui avait promis son appui contre l'ennemi commun de toute la nation allemande. Seulement, il ne voulait pas être hostile à la France, mais bien à l'Autriche. Comme sa conscience lui reprochait sans cesse sa mauvaise action, il était persuadé (1) que la reine de Hongrie devait
(1) OEuvret, UI, p. 7.
considérer l'abandon de la Silésie comme forcé, et qu'à la première occasion propice, elle rejetterait sur le compte de la nécessité, sur la pression des circonstances, un acte auquel elle n'avait pas adhéré volontairement. Frédéric n'avait, pour appuyer cette conjecture, aucun fondement positif. Mais il se l'imaginait et il agissait en conséquence. Dans son opinion, il ne devait pas aspirer à obtenir une réconciliation de la part de l'Autriche , mais bien à conclure quelque alliance, que ce fût avec n'importe quel prince, qui fût capable de le seconder contre l'Autriche. Ses rapports avec Louis XV furent tendus pendant quelque temps, à cause de la paix de Breslau. Mais la similitude des intérêts qu'ils poursuivaient chacun de leur côté contre l'Autriche et la nation allemande, devait tôt au tard rapprocher les deux monarques. Ils devaient songer en même temps à d'autres alliances, notamment à celle de la Russie.
Frédéric II ne se dissimulait pas ce qu'il y avait à craindre de cette nouvelle puissance. Il l'appelait luimême fort dangereuse , principalement pour la Prusse. C'est pour cela qu'il prit à tâche non point de se coaliser avec la nation allemande tout entière et surtout avec TAutriche contre cet État demi-barbare, mais qu'il jugea nécessaire d'obtenir les bonnes grâces de la cour de Russie pour s'en servir contre l'Autriche. Le moyen qu'il choisit pour y arriver est étrange. Ce fut un mariage. L'impératrice Elisabeth cherchait une femme pour son neveu Pierre. Elle était sur le point d'en trouver une dans la maison de Saxe -Électorale ; cette maison paraissait bien disposée pour l'alliance. Mais Frédéric II intervint.
Il se garda bien d'offrir une princesse de sa maison, parce que, comme il le disait lui-même, il était contraire à tous les sentiments naturels de remplacer une princesse de Saxe-Électorale par une fille issue de sang royal. Il n'était pas embarrassé pour cela d'en trouver une autre. Dans son armée servaient les princes d'Anhalt. Parmi eux se trouvait le prince de Zerbst qui avait une fille, nommée Sophie, laquelle convenait sous tous les rapports. Il en coûta plus de peine, dit le roi (1 ) , pour mener cette affaire à bonne fin, que s'il s'était agi de la chose la plus importante du monde. N'était-ce donc pas en réalité une chose importante? Il est vrai que lès objections étaient singulières et l'on voit, à la manière dont le roi en parle, le souverain mépris qu'il professait pour ces sortes d'objections. La condition fondamentale du mariage était l'adoption de la confession grecque par la princesse Sophie. Or, son père était un bon luthérien, tel qu'on avait dû l'être, dit le roi, au temps de la Réformation. Il ne pouvait pas tolérer que sa fille quittât sa religion et la sienne. Il songeait peut-être aussi que naguère encore on avait entraîné et poussé le pauvre peuple à une guerre meurtrière, et cela sous prétexte de protestantisme. Il devait même croire qu'on en avait été convaincu autrefois sérieusement et que cette conviction demeurait profonde malgré le masque léger de philosophie sous lequel on se cachait. La difficulté était grande. Elle paraissait insurmontable, lorsque Frédéric parvint à trouver un pasteur complaisant qui démontra
^i) OEuvret, III, p. 29. sqq.
à ce père consciencieux que la religion grecque était à peu près la même chose que le luthéranisme. Cela fit son effet et le père se rendit. A part cela, Taffaire fut conduite si secrètement el avec tant de prudence que tout le monde fut stupéfait lorsqu'un jour la princesse Sophie de Zerbst entra à Pétersbourg comme grandeduchesse Catherine. Nous verrons encore plus d'une fois dans la suite le roi Frédéric jouer un rôle tout aussi actif dans des affaires semblables.
Tandis qu'il travaillait dans le nord-est de l'Europe à jeter le fondement d'alliances futures, il se présenta, dans le nord-ouest de l'Empire, une occasion pour lui de faire une nouvelle acquisition . C'était la principauté d'Ost-Frise, pour l'obtention de laquelle le grand-électeur avait déjà fait des démarches. Les États de ce pays jouissaient de droits fort étendus et qui avaient une singulière origine. Au temps de la guerre de l'indépendance des Pays-Bas contre l'Espagne, les seigneurs territoriaux y étaient, comme tous les princes luthériens de l'Empire, partisans de l'Espagne. Ils étaient en conflit avec les États. Les États Généraux en profitèrent pour s'offrir et s'imposer comme médiateurs. Ils enlacèrent les seigneurs dans les réseaux d'une constitution gênante, pour laquelle ils se portèrent garants. Lorsque la puissance des États Généraux fut déchue, la Constitution ne cessa pas de subsister ; mais les princes luttèrent d'efforts pour se débarrasser de ce lien importun. L'électeur Frédéric-Guillaume qui, dans ses propres pays, renversait toutes les institutions des États , offrit aux États de l'Ost-Frise sa protection contre les seigneurs. Il formait, dans un nuageux avenir.
des projets brillants de commerce maritime et de flotte de guerre, et les superbes ports de TOst-Frise lui serviraient à les réaliser. Il demanda et obtint à cet effet de l'Empereur l'expectative de ce pays, en cas d'extinction de la maison princière qui régnait. Profondément blessée de ce procédé, cette dernière se rapprocha de la maison des Guelfes, et conclut avec celle-ci un traité de succession réciproque.
Les descendants du grand-électeur oublièrent ses projets grandioses, mais ils ne perdirent pas de vue la conquête de l'Ost-Frise. La garnison que tenaient les Brandebourgeois à Emden, y demeura. Sous Frédéric II, les choses allèrent plus vite (1). Dès les premiers mois de son règne, il noua des intelligences avec le magistrat d'Emden, et demanda qu'en retour du maintien de tous les privilèges qu'il lui garantissait, le magistrat lui fit hommage , aussitôt que le prince serait mort. Celui-ci était jeune encore, mais il n'avait pas de fils. Au printemps de l'année 1744, on approcha du dénoûment : peu de semaines après, le prince mourut. Quelques heures plus tard, Emden fit l'hommage demandé. Et le môme jour, la garnison du roi de Prusse parcourut le pays, demandant et obtenant partout des habitants surpris un hommage semblable. Frédéric ne se borna pas à rOst-Frise proprement dite, sur laquelle il pouvait élever des prétentions, en vertu de l'octroi d'expectative impérial. Il s'appropria en outre les deux bailliages du pays de Harlingen, possession spéciale de la
li) Onno Klopp, Geschichte Ottfrieslands von i37i-i751, p. S60 sqq.
famille princière qui avait été formellement exceptée dans l'acte d'expectative délivré au grand-électeur.
Les autres prétendants arrivèrent trop tard. Ils demandèrent justice aux tribunaux de TEmpire, avant tout George II, roi d'Angleterre et de Hanovre, puis le comte de Kaunitz-Rietberg, puis les princes de Lichtenstein, qui élevèrent des prétentions sur le pays de Harlingen. Mais qu'importaient à Frédéric II les tribunaux de l'Empire? Il était fort et ils étaient faibles.
Déjà de nouveaux soins l'appelaient. Les succès de l'Autriche le portaient à réfléchir. Il savait que T Autriche, la Saxe, l'Angleterre et le Hanovre étaient entrés en pourparlers, immédiatement après la paix de Breslau, relativement à une alliance (1). Il y était dit expressément que Talliance ne serait pas contraire à la paix de Breslau, afin de ne pas exciter Frédéric II. Mais celui-ci avait-t-il besoin d'une pareille excitation?
Il avait rassemblé des forces suffisantes pour faire la guerre pendant deux ans. Il jugea le moment venu de violer la paix, fit part de son intention à ses ministres, et les trouva de la même opinion que quatre, ans auparavant (2). Ils le conjurèrent avec instances de ne pas donner suite à ses projets, et traitèrent de mauvaise politique celle qui consistait à faire la guerre pour éviter la guerre. Le roi leur répondit que la peur les aveuglait : Attendrons-nous, leur dit-il, que la reine de Hongrie^, délivrée de ses soucis, ait conclu la paix avec les Français, pour diriger ensuite contre nous toutes ses forces?
(i) OEuvreê, 111,29. — Dohm, IV, 194.
(2) Ibid., III, 34.
KT LA NATKlX AI.LK.MANDK. 181
Qu'est-ce qui pourrait tant pousser la reine à niellre les Français dans l'embarras, si ce n'est l'espoir de reconquérir TAlsace et la Lorraine?
Voilà assurément ce que ne devail pas tolérer un prince allemand !
Kt de même, poursuit le roi, (pie Marie-Thérèse veut recouvrer ces provinces, elle voudra de même recouvrer la Silésie. Et que Ton ne dise pas, ajoule-l-il . qu'il est impossible (|u'elle nous allacpie. On a dit aussi à Vienne, il y a qriatreans : II est im[)0ssil)Ie que le roi de Prusse nous attacpie, car aucun de ses ancêtres ne nous a fait la guerre. A-t-on eu raison? se demande le roi. Il est beaucoup plus juste, répond-il, de dire : Tout ce qui est possible peut se réaliser.
El c'est en se fondant sur celle maxime que le jeune roi ralluma le flambeau de la gut^rre.
Nous croyons que ce serait trop lui accorder 11 ruminait encore d'autres projets et il en fît part aux Français. Le même homme qui, peu d(* hMUps aupara\ant, avait protesté contre les troupi»s anglaises, lesquelles «îtaient, à côté des troupes allemandes , au service du roi de Hanovre, pour chasser les Français de TAlleinagne; qui, dans ce but, s'était référé à la Constitution de l'Empire et avait fait appel aux sentiments patriotiques, le môme homme désirait maintenant que les Français se jetassent sur le Hanovre et les Suédois sur le Duché de Brème. Il désirait eu outre, que la Bohême fût enlevée à l'Autriche et (ju'une [)artie de ce pays fût ajoutée pour lui à la Silésie. H exigeait, quelque étrange que pût paraître la prélenlion, (ju'aucune puissaiice ne
FB^.D. II. li
signât une paix particulière, mais que toutes travaillassent de concert à humilier la maison d'Autriche. On le voit, il allait plus loin qu'auparavant. Lorsqu'il troubla pour la première fois la paix des peuples, il s'eflForça, pour ne point manquer aux usages reçus, de retirer de la poussière des archives , des prétentions sur la Silésio depuis longtemps oubliées. Cette fois il ne jugea plus nécessaire d'employer le même détour. Il convoitait la Bohème, en tout ou en partie : telle était sa raison (1). 11 ajoute qu'il était prudent de se mettre préalablement d'accord sur un partage qui aurait pu, dans la suite, brouiller les alliés.
Que ce fut prudent, soit; mais il n'en était pas moins vrai « qu'il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir mis par terre. »
Les moyens furent dignes du but. Les propositions à Louis XV passèrent par le duc de Richelieu et la duchesse de Châteauroux.
Cette dernière personne est, de la part du roi, l'objet d'un brûlant éloge. « Une femme, dit-il, entreprit, par amour pour la patrie, d'arracher Louis XV à la vie oisive qu'il menait, et de le décider à se mettre à la tête de son armée. Elle sacrifia pour la France les intérêts de son bonheur et de son cœur. C'était Madame de Châteauroux. Elle parla avec une telle force, elle fut si persuasive, elle pressa si vivement le roi, qu'il résolut de partir pour l'armée. Lue action aussi grande, même aussi héroïque.
<11 OEnvres, IH, ?».
mérite d'autant plus d'être consignée dans les annales de rhisloire, que les maîtresses qui précédèrent cette femme n'usèrent de leur influence que pour le malheur du royaume (1). »
Et comme corollaire à ce jugement , le roi Frédéric traite de « fanatique imbécile (2) » l'évoque de Soissons qui, fidèle à sa mission et à ses devoirs, refusa les Sacrements à Louis XV, alors malade, s il ne voulait pas renvoyer d'abord la Châteauroux.
Comme conséquence à ce mémo jugement, Frédéric fit savoir au roi de France que, le 1 7 août suivant , il opérerait, avec 100,000 hommes, une diversion en Bohftme pour favoriser les opérations des Français en Alsace. Il vit avec peine que, dès le commencement, les Français ne répondaient pas à son attente : ils n'anéantirent pas l'armée allemande du duc de Lorraine , et ne firent pas irruption en Westphalie. Quelle douleur pour un roi allemand !..
Frédéric II ne s'est pas contenté d'alléguer à Louis XV que c'était son intention de tomber sur la Boh^^ne pour faciliter les manœuvres des Français en Alsace. Il dit expressément dans son histoire , qu'il a destinée à la postérité, qu'il a fait invasion en Bohême pour forcer Marie- Thérèse à rappeler ses troupes de l'Alsace. Il demanda, àcet égard, à l'Électeur de Saxe le passage sur son territoire. Mais pendant qu'il le demandait , les troupes prussiennes étaient déjà dans rKloclorat. Fré-
(i) OEuvrfH, III, i{.
(2) ibid., m, 19.
184 FRÉn^.RIC 11, ROI DE PRUSSE,
déric trouve étrange que les Saxons aient protesté. Ils crièrent contre un fait, dit-il, dont le but était d'erapêcher que l'Empereur fût chassé et détrôné. Toute la conduite des Saxons aurait, selon lui, trahi leur mauvais vouloir. En vérité, il leur voulait beaucoup de bien : ils ne payeraient que les frais occasionnés par le passage des troupes royales à travers leur pays ! Puis il publia qu'il entreprenait la guerre pour le maintien de la liberté allemande et pour la défense du chef suprême de TEmpire . Que pouvait exiger de plus un patriote allemand?
Cette fois, cependant, la campagne ne fut pas trèsheureuse. Une dos causes réelles qui empêchèrent le roi d'arriver à aucun succès sérieux, semble avoir été la répulsion générale des habitants de la Bohême. Les Prussiens trouvèrent les villages abandonnés, et les habitants se cachèrent avec leurs vivres dans les forêts et dans les gorges des montagnes. Ils instruisaient de tout l'armée de leur Reine : les Prussiens n'apprenaient rien. La position de ces derniers devenait dangereuse et le roi (lut se décider à quitter la Bohême avec perte. Pour cette fois, lesprit de conquête fit naufrage. Cette grande armée, dit Frédéric, qui devait engloutir la Bohême et même inonder l'Autriche, eut le sort de r Armada de Philippe II (1).
.Mais les Allemands, du moins, pensaient-ils autrement que les Bohémiens? Le philosophe Jordan ne parvenait pas à s'ex[)li(iuer comment il se faisait que les journaux n étaient jamais favorables aux Prussiens. Le roi fut Irès-
(I OEmref, Il F, 7.S.
ET LA XATION ALLKMAX r. 185
sensible au blâme qui lui arriva de ce côté. Sa sœur bien-aimée, la margrave de Baireulh, commit alors une négligence à son égard : ce fut de marier une dame de sa cour sans sa permission, et, ce qui est plus, à un Autrichien (1). La princesse avait pour cela la très-bonne raison qu'elle voulait faire cesser un commerce amoureux que son mari avait avec cette dame. Mais le Roi lui en témoigna son profond mécontentement. A cela vint s'ajouter le dépit que lui causa un journal d'Erlangen. « Je ne sais pas, dit le Roi, comment j'ai mérité la défaveur de ce journaliste; mais je sais bien que dans mon pays je ne laisserais pas parler de cette façon de mes parents. Ce journaliste ose impudemment insulter des têtes couronnées. » Il revint sur cette affaire dans chaque lettre. La margrave céda tant et si bien qu'elle finit par faire incarcérer le malheureux rédacteur (2). Malgré cela, leurs rapports se refroidissent de jour en jour. Lorsque le roi lui reprochera plus tard cette double négligence, il se plaindra de ce qu'elle ait laissé échapper le folliculaire au lieu de le punir.
Il est vrai que la margrave en avait agi ainsi sous l'empire d'un mobile que nous allons expliquer. La margrave, non moins que la plupart dos princes allemands de toute la nation, désapprouvait les guerres de conquête injustes et criminelles que Frédéric H avait entreprises contre la Maison d'Autriche. Le journaliste d'Erlangen n'avait fait qu'exprimer ce que pensait la margrave ellemême. « Vous êtes, lui écrit son frère irrité, d'une
(1) OEuvres, XXVII, l, p. 129.
(2) /6trf., p. 142.
186 KlifinfcUlC 11, ROI DE PRUSSE,
partialité manifeste pour tout ce qui est Autrichien. Vous avez fait mille bassesses à ma plus cruelle ennemie, la reine de Hongrie, au temps qu'elle conjurait ma perle. » Quant à cotte dernière circonstance, n'est-ce pas le contraire qui est arrivé? « Nous venons de battre les Autrichiens, lui écrit-il en octobre 1745, ou, si vous le préférez, les impériaux. Il ne dépend que de vous de les appeler désormais ainsi. »
L'année 1744 avait fini si malheureusement que Frédéric 11 songea à la paix. Il rappela à Louis XV ses promesses. 11 assura une fois de plus au roi de France, et à la postérité, quil n'avait entrepris la guerre de Bohême « que pour sauver l'Alsace. » Ce sont ses propres paroles. Mais la France ne bougea pas. Louis XV conçut un autre plan. Charles VII, ce pantin de deux rois, venait de mourir. Louis XV songea à placer sur le trône impérial un autre pantin qui serait Auguste, Klecteur de Saxe et roi de Pologne. Ce plan sourit à Frédéric, parce qu il était le meilleur moyen de brouiller irrémédiablement ce roi de Pologne et Marie-Thérèse, qui voulait la couronne impériale pour son mari. Si cette inimitié avait pu éclater, le jeu de Frédéric était gagné. Il n'avait qu'à faire sa paix avec Marie-Thérèse et puis obtenir de l'électeur de Saxe tout ce qu il voulait. 11 agréa donc les propositions de Louis XV. Mais ce ne fut de nouveau qu'avec l'intention décidée de ne pas tenir sa promesse.
D'ailleurs, il s'aperçut bientôt que les Français le seconderaient peu. Il projeta pour eux le plan d'une campagne sur le territoire allemand. C'était là la grande
divergence d'opinions entre les ministres français et lui. . Ceux-là voulaient circonscrire la guerre contre l'Autriche dans la Flandre; lui, au contraire, désirait voir les Français inonder l'Allemagne et s'éparpiller sur différents points, afin de tenir en bride non-seulement l'électeur de Hanovre, mais aussi les cercles de TEmpire. Les termes du projet môme révèlent indirectement l'indignation des Allemands contre la politique traîtresse du roi de Prusse. Ce n'est que par ce moyen, pensait ce dernier, ([ue les Français seraient maîtres de l'élection de l'Empereur.
Mais les Français ne firent rien de bon, et la question pour Frédéric se réduisit à savoir non pas s'il pourrait conquérir la Bohême, mais seulement s'il pourrait conserver la Silésie. L'électeur de Saxe, qu'il avait tant de fois malmené, était du parti de la reine. Si la nation allemande avait pu abattre alors le remuant parvenu , rien n'était encore perdu pour elle. Les liens de l'Empire pouvaient se resserrer, de telle sorte que l'Orient et l'Occident trouveraient de nouveau TAllemagne unie pour la défense commune. Le sort en décida autrement. L'habileté supérieure que Frédéric déploya dans la guerre lui assura encore une fois la Silésie.
Mais les autres tentatives échouèrent. Il ne cessa d'importuner les Français pour qu'ils voulussent bien aller camper avec toutes leurs forces réunies autour de Francfort, afin d'empôcher l'élection d'un Empereur ou de faire pencher les votes à leur guise. Louis XV promit tout, mais il ne tint rien. Quant aux princes de l'Empire, leur vieil attachement à la Maison d'Autriche se raviva plus fortement (juc jamais. ^Frédéric en fut stupéfait.
188 FHJvOÉRIC 11, ROI DE PUISSE,
« Il est étrange, dit-il, que malgré l'orgueil et le despotisme avec lequel cette Maison a jusqu'ici gouverné l'Allemagne, il se puisse encore trouver de vils esclaves qui se soumettent volontairement à un pareil joug, et (!e pendant la grande majorité en est encore là. » N'y avait-il pas d'autres raisons? Ce qui dut agir aussi puissamment sur les princes que leur attachement séculaire à la Maison d'Autriche, c'est l'instinct de la conservation qui les portait à s(* mettre à l'abri des atteintes de Frédéric II. Celui-ci n'avait respecté jusqu'alors ni les droits de l'Empire, ni la sainteté des traités. Il avait tout osé contre une puissante Maison. Qu'avaient-ils à attendre de lui, les faibles et les petits? Ce n'était que de la protection de l'Autriche qu'ils avaient à espérer leur maintien.
L'archiduc François fut élu Empereur.
Mais, en revanche, Frédéric l'emporta sur le champ de bataille. 11 n'en resta pas moins philosophe. Aux félicitations de Duhan , son ancien précepteur, il répondit : (( Mon cher Duhan , vous êtes philosophe et vous me félicitez du gain d'une bataille? Je ne vous reconnais pas là. J'ai cru que vous vous seriez contenté de soupirer sur les cruautés auxquelles mes ennemis eux-mêmes m'ont forcé. Quant à moi, je me réjouis d'avoir sauvé mon pays du plus cruel de tous les malheurs et d'avoir rétabli la réputation de mes troupes que mes ennemis voulaient ternir. D'ailleurs, je vous assure que je pense très-philosophiquement et que j'ai toujours devant les yeux le véritable bien-être et le bonheur de mes peuples. Dos succès passagers ne doivent pas tromper l'orgueil de l'homme (1). »
(1) OEuvref, XUI, p. 287, U juin 1745.
Il est vrai que, malgré une nouvelle victoire, la situalion de Frédéric ne laissait pas que d'être critique, et clic pouvait le devenir plus encore, si le roi de France s'avisait de faire la paix avec Marie-Thérèse et que, par là. les troupes de la reine fussent en état de marcher toutes ensemble contre lui. Ces réflexions le portèrent à faire la paix tout d'abord lui-même. Lui, qui avait exigé, comme base de 1 alliance, qu'une des parties ne traiterait pas de la paix sans l'autre , s'empressait de prévenir la France. On ne peut faire la paix, disait-il, qu'aussi longtemps qu'on est heureux par les armes; si l'on a le dessous, on ne trouve plus l'ennemi disposé à la conciliation.
Ses démarches aboutirent. Marie-Thérèse accueillit les propositions La paix de Dresde fut conclue sur les mêmes bases que celle de Breslau. La Silésic demeura au roi comme duché souverain. Frédéric reconnut François I®^ comme empereur d'Allemagne.
Louis XV fit entendre des plaintes amères, quoique revêtues de paroles aimables et courtoises où perçait cependant une nuance d'ironie (jui n'échappa point à Frédéric IL II se défendit tant bien que mal : « Comme l'Empereur est mort, disait-il, et que les troupes autrichiennes n'occupent plus l'Alsace, toute raison pour faire la guerre vient à tomber. » Il n'avait donc fait la guerre que dans ce but ?
11 est nécessaire de jeter encore un coup d'œil sur la justification que l'adversaire de Machiavel présenta à la postérité, au sujet de sa propre conduite. Nous nous rappelons tout d'abord sa royale parole : « Le monde se
persuadera que la véritable politique des rois, fondée uniquement sur la justice, la prudence et la bonté, est préférable en tout sens au système décousu et plein d'horreurs que Machiavel a eu l'impudence de présenter au public (1). »
Ce n'est donc pas une règle arbitraire que nous employons pour juger Frédéric II, c'est celle qu'il s'est appliquée lui-môme. Ecoulons comment , trente ans après, il pensait à cet égard.
« La postérité verra peut-être avec surprise dans ces Mémoires, dit-il, des traités faits et rompus. Quoique ces exemples soient communs , cela ne justifierait point Tauteur de cet ouvrage, s'il n'avait d'autres raisons meilleures pour excuser sa conduite.
« L'intérêt de l'Etat doit servir de règle aux souverains. Les cas de rompre les alliances sont ceux . i® oîi l'allié manque à remplir ses engagements; 2® oîi l'allié médite de vous tromper et oii il ne vous reste de ressource que de le prévenir; 3** une force majeure qui vous opprime et vous force à rompre vos traités; 4** enfin, l'insuffisance des moyens pour continuer la guerre. Par je ne sais quelle fatalité, ces malheureuses richesses influent sur tout. Les princes sont les esclaves de leurs moyens; l'intérêt de l'État leur sert de loi, et cette loi est inviolable. Si le prince est dans l'obligation de sacrifier sa personne môme au salut de ses sujets, à plus forte raison doit-il leur sacrifier des liaisons dont la continuation leur deviendrait préjudiciable. Les
(i; Anti'Mofhiavel, préface.
exemples de pareils traités rompus se rencontrent communément (1). »
Qu'on veuille bien le remarquer , Frédéric , tout en paraissant ne s'occuper que des traités en général , amène subrepticement les alliances formées dans un but de guerre et s'occupe plutôt de celles-là. Il n'examine pas la rupture d'un traité de paix. C'est justement cette question qui est importante pour les Allemands. Ils pouvaient lui reprocher la rupture du traité d'alliance qu'il avait conclu avec la France pour se soutenir mutuellement dans la guerre. Ils ne l'ont pas fait : ils ne lui ont reproché que la rupture de la paix.
« Qu'on me permette de m'expliquer exactement sur cette matière délicate que l'on n'a guère traitée dogmatiquement. Il me paraît clair et évident qu'un particulier doit être attaché scrupuleusement à sa parole , l'eût-il même donnée inconsidérément. Si on lui manque, il peut recourir à la protection des lois, et quoi qu'il en arrive, ce n'est qu'un individu qui soufire ; mais à quels tribunaux un souverain prendra-t-il recours, si un autre prince viole envers lui ses engagements (2) ! »
Mais Frédéric II n'était souverain que dans l'ancien duché de Prusse, et non dans l'Empire allemand. Ses droits lui imposaient des devoirs dont il se délia tout d'abord. Aucun prince de l'Empire n'avait attaqué 4es droits de Frédéric; lui, au contraire, porta atteinte aux droits de presque tous les princes.
« La parole d'un particulier n'entraîne que le malheur
(1) Histoire de mon tempf, avant-propos.
(2) Ibid.
192 FRÉDÉRIC II, ROI liK PRUSSE,
(Viin seul homme, celle des souverains , des calamités générales pour des nations entières. Ceci se réduit à cette question : Vaut-il mieux que le peuple périsse, ou que le prince rompe son traité? Quel serait l'imbécile qui balancerait pour décider celte question? Vous voyez, par les cas que nous venons dexposer, qu'avant de porter un jugement décisif sur les actions d'un prince, il faut commencer par examiner mûrement les circonstances oïl il s'est trouvé, la conduite de ses alliés, les ressources qu'il pouvait avoir ou qui lui manquaient pour remplir ses engagements. Car, comme nous l'avons déjà dit, le bon ou le mauvais état des finances sont comme le pouls des États, qui influent plus qu'on ne le croit ou qu'on ne le sait, dans les opérations jKïlitiques et militaires. Le public, qui ignore ces détails, ne juge que sur les apparences, et se trompe par conséquent dans ses décisions ; la prudence empêche qu'on ne le désabuse , parce que ce serait le comble de la démence d'ébruiter soi-même par vaine gloire la partie faible de l'Etat : les ennemis, charmés d'une pareille découverte, ne manqueraient pas d'en profitor. La sagesse exige donc (}u'on abandonne au public la liberté de ses jugements téméraires, el que, ne pouvant se justifier pendant sa vie, sans compromettre l'intérêt de l'État, on se contente de se légitimer aux yeux désintéressés de la postérité (i). »
Comme Machiavel, au lieu de ce flot de paroles, a dit d'une manière nette et précise : « Un prince ne doit jamais man(iuer de prétextes, pour violer sa parole ! »
fl) Histoire di! mon temps, avant-propos.
Toutefois, il est bien possible et peut-^tre probable que Frédéric II, en (Privant celte apologie pour les Français, ail cru de bonne foi à sa propre honorabilité. Qui l'aurait détrompé? Il savait que Marie-Thérèse l'appelait un homme de grands talents, mais faux et déraisonnable (i ). Mais c'était la parole d'une ennemie. Il est vrai que dans d'autres cas, il se berce de la m^me illusion. On l'a vanlé de ce qu'il s'est appelé le premier serviteur de l'État. On peut dire encore quelque chose de plus. Il rendit hommage, en théorie, au principe de la souveraineté du peuple, dont on ne trouve pas de traces dans l'histoire. «Les peuples, dit-il, ont trouvé nécessaire, pour leur repos et leur conservation, d'avoir des juges pour régler leurs différends, des protecteurs pour les maintenir contn» leurs ennemis dans la possession de leurs biens, des souverains pour réunir tous leurs différents intérêts en un seul intérêt commun ; ils ont d'abord choisi d'entre eux ceux qu'ils ont cru les plus sages, les plus équitables, les plus désintéressés, les plus humains, les plus vaillants, pour les gouverner... Ce que j'ai rapporté d(» l'origine des souverains, rend l'action des usurpateurs plus atroce qu'elle ne le serait en ne considérant simplement que leur violence; puisqu'ils contreviennent entièrement à l'intention des peuples, qui se sont donné des souverains pour (fu'ils les protègent, et qui n(* se sont soumis qu'à cette condition (2). »
Telle était la théorie du roi. Sa puissance à lui décou-
(i) Histoire de mon tenxps.
'i) Anfi'Mnrfilavt'f, diap. i.
i94 FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE,
lait donc aussi originairement d'une pareille délégation ? Mais il s'est bien gardé de tirer jamais de sa théorie aucune conséquence pratique. C'est un trait de plus de cette manie de raisonner dans le vide, que Ton appelait alors philosophie, et qui consistait à énoncer à la légère des principes que l'on ne pouvait, ou tout au moins que l'on ne voulait point démontrer pratiquement. Car il n'y a peut-être jamais eu de roi qui ait régné d'une manière aussi personnelle, aussi arbitraire que Frédéric- H, qui ait moins autorisé les conseils d'autrui. Depuis la première guerre qu'il entreprit, en dépit de toute cette masse qu'il appelait la « nation prussienne, » jusqu'à l'institution des ordres de cabinet, qui frappaient les intérêts les plus intimes des familles, tous ses actes portèrent le sceau d'une autocratie absolue. Cette autocratie lui était devenue d'autant plus douce qu'il avait commencé par en éprouver à ses dépens toute la rigueur, ou, pour parler plus exactement, qu'il se l'était attirée par sa faute.