CHAPITRE VIII
Programme da gouvernement intérieur du roi. — But de ce gouvernement. — Son hostilité contre 1* Autriche. — Forteresses. — Armée. — Ëtait-cc une armée nationale? — Enrôlements dans le pays; à l'étranger. — Étal de Tarmée. — Les oflSciers. — Opinions du roi sur diverses classes de la société. — La noblesse. — Sentiment de Thonneur. — Biens des chevaliers. — Mariage des officiers. — La défensive ou la conquête.
« Il y a, dit encore Frédéric II, deux espèces do princes dans le monde : ceux qui voient tout par leurs propres yeux et gouvernent leurs Etats par eux-mêmes : et ceux qui se reposent sur la bonne foi de leurs ministres, et qui se laissent gouverner par ceux qui ont pris de l'ascendant sur leur esprit.
« Les souverains de la première espèce sont comme l'âme de leurs États; le poids de leur gouvernemenl repose sur eux seuls, comme le monde sur le dos d'Atlas : ils règlent les affaires intérieures comme les étrangères ; ils remplissent à la fois les postes de premiers magistrats de la justice, de généraux des armées, de grands trésoriers. Ils ont, à l'exemple de Dieu, (qui se sert d'intelligences supérieures à l'homme pour opérer ses volontés), des esprits pénétrants et laborieux pour exécuter leurs desseins et pour remplir en détail ce (ju'ils ont projeté en grand ; leurs ministres sont propre-
19tt FRÉDÉRIC, II, ROI DE PRUSSE,
mont des instruments dans les mains d'un sage et habile maître.
« Les souverains du second ordre sont comme plongés, par un défaut de génie, ou par une indolence naturelle, dans une indifférence léthargique. Si l'État, près de tomber en défaillance par la faiblesse du souverain, doit ^tre soutenu par la sagesse et la vivacité d'un ministre, le prince alors n est qu'un fantôme, mais un fantôme nécessaire; car il représente l'État : tout ce qui est à souhaiter, c'est qu*il fasse un choix heureux.
« Il n'est pas aussi facile qu'on le pense à un souverain de bien approfondir le caractère de ceux qu'il veut employer dans les affaires : car les particuliers ont autant de fiicilité à se déguiser devant leurs maîtres, ((ue les princes trouvent d'obstacles pour dissimuler leur intérieur aux yeu\ du public 1). «
(^a^ mots sont le prognimme du règne de Frédéric H. Sur le seuil de la vie, dans toute la visçueur de la force virile, doué de facultés intellectuelles peu communes, il sentait en lui-même le [x>uvoir de changer ces paroles en autant de réalités. Assez longtemps, il avait gémi siMis le jXMds d*une dure servitude : désormais ce serait lui et lui seul qui dominerait. Les deux guerres qu'il entn^prit en dépit des conseils, des désirs, des inclinalions et de la volonté de ses sujets, uniquement pour satisfaire à ses intentions jx^rsonnelles . avaient prouvé au monde que ivs piïn>K^ n avaient pas été écrites en vain. H avait montra oe quil pouvait comme homme
politique, et après la bataille de Molwitz, connue général. Il lui restait maintenant à gouverner ses États à l'intérieur, et cela uniquement d'après sa propre volonté.
Cependant ce n'était là que la forme extérieure. Il fallait encore à ses efforts un but réel, une fin spéciale.
(X Les fourmis, disait-il, rassemblent en été, afin d'avoir de quoi manger en hiver. « L'hiver, dans la vie d'un gouvernement bien organisé, c'est la guerre. Il fallait donc prendre des dispositions pour celle-ci pendant Tété, c'est-à-dire pendant la paix. Restait une autre question : à qui faire la guerre?
Le premier pas que Frédéric fit dans cette voie, pas qu'il avait, il est vrai, pesé pendant de longs mois, décida irrévocablement de toute sa vie. Sa mauvaise conscience le mettait en garde contre l'Autriche et lui prédisait jour et nuit que tôt ou tard il aurait à se mesurer, avec cette ])uissance profondément froissée, dans un combat décisif .
La sécurité vis-à-vis de l'Autriche, — car c'est le mobile que nous voulons tout d'abord prêter à ses démarches pour lui demander ensuite, s'il a jamais pu concevoir d'autres projets, — la sécurité vis-à-vis de l'Autriche : c'était la pensée fondamentale de toutes ses actions, de tous ses travaux, de tous ses efforts, la pensée qui se reflète dans les événements les plus importants de sa vie, tant dans les alliances qu'il poursuivit avec les autres puissances, que dans ses moindres ordres de cabinet concernant l'armée et les finances, et, avant tout, dans ses épanchements littéraires. On voit souvent que l'antipathie de l'offensé contre l'offenseur est moins vive que la haine de ce dernier contre celui qu il a outragé :
FléD. II. 13
c'est ce qui arriva à Frédéric. Marie-Thérèse ne faisait point un secret de Tantipathie qu'elle éprouvait contre la personne du roi. Et pourquoi s en serait-elle cachée? Mais cette antipathie lui suffisait. Par contre, la haine de Frédéric contre la Maison d'Autriche était le fondement de sa politique et tous les rouages de son gouvernement durent suivre cette seule impulsion.
Il a dit lui-même que la Russie était la puissance la plus dangereuse, surtout pour la Prusse. A l'ouest, son aïeul, le Grand-Électeur, avait dirigé toutes ses forces contre l'ennemi de TEmpire, qui faisait alors entendre des menaces incessantes. Désormais ce n*élait plus cet ennemi-là que Frédéric craignait. Il fit raser les fortifications de la Gueldre (1). Niederwesel était défendu par une vaste citadelle ; Frédéric la maintint; mais les remparts de la ville même durent tomber. Aucune défense ne fut élevée non plus contre l'est. Seulement, du côté du sud , Frédéric crut devoir protéger ses pays contre une puissance allemande, contre l'Autriche. Non loin de la frontière, là où l'Oder se jette dans la Silésie prussienne et commence à peine à devenir navigable, était situé Kosel. Frédéric en fit une place importante. II trouva la ville de Neisse fortifiée, comme l'étaient autrefois toutes les villes allemandes, par le zèle et la force de ses citoyens, jusqu'à ce que la guerre de Trente ans les brisât. A l'endroit d'oii il avait autrefois dirigé contre la ville une batterie meurtrière, il fit bâtir la forteresse
(i) Mirabeau et Madv., IV, 417. Le traducteur du quatrième volume est rofiQcier prussien de Blankenberg, qui insère généralement ses notices dans le texte même.
de Preussen. La ville de Glatz, avec ses deux châteaux, dominait tout le comté. Cela ne suffisait plus. Au sommet du Schâferberg que la rivière la Neisse sépare de la ville, Frédéric fit construire la forteresse proprement dite de Glatz. Il disposa de la môme manière de la situation de Silberberg. Au moyen de cette forteresse , il se crut le maître de toutes les routes qui, de la Silésie, conduisent, à gauche, vers Glatz, et, à droite, vers Braiinaii. Plus loin, venaient Brieg et Schweidnitz, Breslau et Gross- Glogau.
Du côté de l'Autriche, on ne prit point de mesures de précaution de ce genre. La cour de Vienne semblait envisager Taffaire comme terminée. Ce n'est que plus tard que l'on bâtit Pletz et Theresienstad pour couvrir les entrées de la Bohême. Mais Frédéric consacra dès lors tous ses soins à l'armée. Son père, Frédéric-Guillaume, en avait fait autant, par goût pour les manœuvres des soldats. Frédéric II avait d'autres desseins. Son père avait porté le nombre des soldats à un chiffi-e tel que, toute proportion gardée , on n'en trouvait nulle part un semblable, au point que cette armée finit par absorber les six septièmes des revenus de l'État. On nous répondra que les dépenses que Frédéric-Guillaume faisait pour lui-même étaient modérées, qu'il n'était pas dissipateur, qu'il ne laissa point de dettes, mais, au contraire, un trésor bien rempli. Tout cela est irréfutable : seulement, une cave remplie d'or et d'argent avance-t-elle le bien-être, la civilisation et la moralité des sujets?
Le fils, qui avait des vues plus grandes que le père,
entra dans la môme voie que ce dernier, tout en l'élargissant. Il maintint le système d'après lequel son père organisait l'armée. Il n'entre pas dans nos projets de poursuivre le roi de trop près. Mais nous pourrions en avoir l'air si nous voulions dépeindre, d'après notre manière de voir, les armées du roi Frédéric II. Voilà pourquoi nous préférons répéter ici les paroles d'un de ses partisans zélés, qui a vu et étudié, pendant de longues années, ce qu'il décrit :
« Sous Frédéric-Guillaume 1*^ on envisageait comme le plus grand malheur qui pût arriver à un homme d'éducation et de sentiment, le fait de devoir embrasser l'étal militaire prussien. Chacun cherchait, pour autant qu'il était en son pouvoir, de s'en préserver, lui et ses enfants. Il n'y avait que la niaiserie ou une ignorance complète des choses, la légèreté de la jeunesse, une vie dissipée, et, par suite, la dépravation morale, ou bien un crime quelconque, qui pussent décider n'importe qui à prendre du service volontairement. La gloire extérieure qui accompagnait l'état militaire et les quelques privilèges qui y étaient attachés, surtout la faculté de molester de mille manières les autres sujets, ne pouvaient dédommager que des gens légers, et seulement pour un temps, (le la misère dans laquelle ils vivaient. En outre, la licence effrénée que l'on permettait aux soldats en dehors du temps de service, ainsi que tous les droits et avantages qu'on leur accordait au préjudice des bourgeois, augmentaient considérablement les désagréments que le pays avait à souffrir de l'armée. Frédéric II a, sous quelques points de vue, rendu l'état militaire plus digne
(le Ihomme et la charge qu'il imposait au pays plus supportable ; mais, somme toute, les changements qu'il a introduits n'avaient point une importance réelle (1). » Examinons d'abord les principes de Frédéric II en matière d'armées. Il combat Machiavel, qui appelle une
armée nationale le soutien le plus sûr de tout Etat. « Cette maxime peut convenir, dit le roi, à tous les peuples assez riches d'habitants pour pouvoir fournir un nombre suffisant de soldats pour leur défense. Cependant, il y a des cas qui semblent demander exception à cette règle. Si des royaumes ou des empires ne produisent pas une aussi grande multitude d'hommes qu'il en faut pour les armées et qu'en consume la guerre, la nécessité oblige de recourir aux mercenaires comme à Tunique moyen de suppléer aux défauts de l'Etat. On trouve alors des expédients qui lèvent la plupart des difficultés, et, ce que Machiavel trouve de vicieux dans cette espèce de milieu, on mt^le soigneusement les étrangers avec les nationaux, pour les empêcher de faire bande à part, et pour les façonner à la mc^me discipline et à la même fidélité; on donne sa principale attention à ce que le nombre des étrangers n'excède point le nombre des nationaux... La plupart des troupes européennes sont composées de nationaux et de mercenaires ; ceux qui cultivent les terres, ceux qui habitent les villes, moyennant une certaine taxe qu'ils payent pour l'entretien des troupes qui doivent les défendre, ne vont plus à la guerre. Les soldats ne sont composés que de la plus
vile partie des peuples, de fainéants qui aiment mieux l'oisiveté que le travail , de débauchés qui cherchent dans les troupes la licence et l'impunité, de jeunes écervelés, indociles à leurs parents, qui s'enrôlent par légèreté : tous ceux-là ont aussi peu d'inclination et d'attachement pour leur maître que les étrangers. Que ces troupes sont différentes de ces Romains qui conquirent le monde! Ces désertions si fréquentes de nos jours dans toutes les armées, étaient quelque chose d'inconnu chez les Romains ; ces hommes qui combattaient pour leur famille, pour leurs pénates, pour la bourgeoisie romaine, et pour tout ce qu'ils avaient le plus cher dans cette vie, ne pensaient pas à trahir tant d'intérêts à la fois par une lâche désertion. » C'est ainsi que parle le roi.
« Ce qui fait la sûreté des grands princes de l'Europe, poursuit Frédéric, c'est que leurs troupes sont à peu près semblables, et qu'ils n'ont de ce côté là aucun avantage les uns sur les autres. Il n'y a que les troupes suédoises qui soient bourgeois, paysans, et soldats en même temps; mais aussi, lorsqu'ils sont en campagne, presque personne ne reste dans l'intérieur du pays pour labourer la terre. Ainsi leur puissance n'est aucunement formidable, puisqu'ils ne peuvent rien à la longue sans se ruiner euxmêmes plus que leurs ennemis (1). »
Ajoutons ici la pensée qui coule presque imperceptiblement de la plume du roi, et qui se reflète dans chacune de ses paroles, sans qu'il veuille Texprimer clai-
(i) OEuvres, VIII. Anti-Machiavel, chap. XII.
rement. On peut la rendre en peu de mots : Une armée nationale n'est propre qu'à défendre le pays et nullement à faire des conquêtes. Voilà la quintessence de son raisonnement.
Nous avons à donner une courte esquisse des armées du roi.
Frédéric-Guillaume prescrivit que deux tiers de ses armées seraient composés d'étrangers (1). Jamais on n'atteignit à cette proportion. Les habitants du pays formaient toujours la majorité. Il était permis aux régiments d'accepter les services de tous les jeunes gens qui étaient disposés à s'enrôler (2). Il est vrai que tous ces jeunes gens ne s'offraient pas volontairement Les capitaines des compagnies enrôlaient ceux qu'ils voulaient et quand cela leur convenait. Ils licenciaient les gens d'après leur bon plaisir, et celui qui n'avait pas été licencié ne pouvait pas se marier sans leur permission Le soldat était le maître partout. L'Angleterre avait parfois pour la marine ses troupes d'enrôleurs, mais l'homme paisible, qui restait chez lui, était en sûreté. Dans les pays de Frédéric-Guillaume, il n'y avait de sûreté à aucune époque et dans aucun endroit. Tout le pays était à la merci des colonels et des capitaines. Jamais il ne fut question d'imposer les charges dans une égale mesure. Il arriva que tel village dut donner tous ses jeunes hommes, tandis que dans tel autre village on n'en prenait pas un seul. Ce défaut était trop évident, pour ne
(I) DoHM, lV,i81.
i) Mirabeau et Mauvillok, IV, 69.
pas nécessiter une réforme, et c'est pour y remédier que Frédéric-Guillaume institua, en 1733, l'enrôlement par cantons, qui assignait à chaque régiment d'infanterie 5,000 feux et à chaque régiment de cavalerie 1,800 feux.
Cette institution fonctionna également sous le règne de Frédéric II ; mais le contenu du règlement ne fut jamais connu. Un grand nombre de sujets devaient être exempts de la conscription ; mais on pouvait expliquer de plusieurs manières la liberté qui leur était accordée, et la décision finale était du ressort de la partie intéressée, c'est-à-dire de l'armée. L'autorité civile n'agissait pas et n'était pas instruite de ce qui arrivait. Chaque régiment envoyait annuellement un officier avec quelques sous-officiers dans le canton qui lui était assigné, et ceux-ci étaient chargés de dresser des listes de tous les enfants nouveau-nés du sexe masculin. Aux parents, on imposait l'obligation de produire ces enfants au temps fixé et comme signe distinctif, on leur donnait une écharpe rouge. Ce n'est qu'avec crainte et en tremblant que ces parents voyaient leurs fils grandir et devenir des hommes forts et robustes. Ceux des sujets qui étaient réservés au service militaire, étaient soustraits à l'autorité civile dès qu'ils avaient prêté le serment de devenir soldats, ce qui avait lieu après la confirmation. A partir de ce moment, on leur donnait le nom (( d'enrôlés » et, quelles que fussent les actions qu'ils commettaient, ils ne pouvaient être jugés que par le tribunal de leur régiment. Celui-ci se trouvait souvent à une grande distance, et par conséquent les paisibles
habitants de l'endroit étaient exposés à toutes sortes de vexations. Un « enrôlé » ne pouvait, sans la permission de son régiment, quitter l'endroit où il demeurait, il ne pouvait s'occuper d'aucun métier, le mariage lui était interdit ainsi que toute entrée en ménage. Par conséquent la partie vaillante de la population était tenue dans un état de véritable esclavage par les colonels et les capitaines du régiment. Le seul résultat utile du « règlement cantonnai» fut de mettre un terme aux différends que les régiments avaient entre eux. Mais ce règlement ne porta aucun remède à la situation des habitants, puisque, dans son canton, le régiment n'était soumis à aucun contrôle. On a vu des jeunes gens de toute condition et de toute fortune, des pères de famille, des hommes revêtus de charges ecclésiastiques ou civiles être arrachés de leurs demeures, secrètement et de nuit, par la force ou la ruse.
Plusieurs de ces « enrôlés » passaient de longues années au service; quelques-uns y restaient jusqu'à un âge fort avancé, d'autres aussi jusqu'à la mort que hâtaient le chagrin et la maladie. Beaucoup préféraient s'enfuir secrètement et abandonner tout ce qui leur était cher ; ce qui leur était possible quand ils se trouvaient près des frontières.
On constata qu'en sept ans, c'est-à-dire de 1742 à 1749, 272 jeunes gens s'enfuirent du seul cercle de Neisse et passèrent en Autriche oii ils prirent du service. Frédéric ordonna que l'on obligeât les parents à rappeler leurs enfants. Mais cette mesure ne semble pas avoir été fort efficace, car, quelques mois plus tard, il arriva qu'un
colonel demanda la permission d'arrêter un certain nombre de parents dont les fils s'étaient évadés (1). Le roi refusa. « On a fait déjà souvent, dit-il, de pareilles arrestations, mais sans effet. Par conséquent, je crois qu'il vaut mieux ne pas les répéter, puisque les résultats en sont très-mauvais. » La fuite était facile, surtout aux jeunes gens qui demeuraient dans le voisinage de la mer. Les villages de Derp et de Camp, dans le cercle de Treptow, embarquaient leurs jeunes gens de si bonne heure pour la Hollande, l'Angleterre, la Suède et le Danemark, que pendant de longues années ils ne fournirent pas un seul soldat (2).
Là, au contraire, où le colonel d'un régiment s'était emparé d'un jeune homme, celui-ci était perdu pour toujours, car le service était perpétuel, et l'on ne licenciait que celui que sa mauvaise santé ou des blessures empêchaient de se rendre utile. Frédéric avait appelé à Berlin le mathématicien Euler. Il vint accompagné de son neveu. Le savant professeur paraît avoir ignoré que la Prusse n'était pas le pays oîi Ton pût introduire impunément des hommes jeunes et forts. Un régiment s'empara du jeune homme et l'inscrivit comme soldat. Euler s'en plaignit immédiatement au roi. Frédéric répondit : « La taille de votre neveu accuse un tempéramment flegmatique qui n'est pas propre à l'activité et à la souplesse du négociant. Voilà pourquoi je suis d'opinion que la nature l'a destiné au métier des armes et
(i) Preuss^ Urkundctfhurfi, I, 180.
(2) Ibid.
j'espère que vous ne l'envierez point au régiment (1). » C'était là le point principal : nulle part il n'y avait contre le despotisme militaire ni sûreté, ni refuge. Les provinces de la Westphalie étaient, d'après les paroles et les promesses du roi, exemples des obligations de l'enrôlement, parce qu'il jugeait que leurs habitants étaient inhabiles au service militaire. Par conséquent, il arriva quelquefois que l'autorité civile essaya de protéger les malheureux habitants contre le despotisme des généraux et des colonels. Mais ils s'en trouvèrent mal. Le général Wolfersdorf, qui restait à Hamm fit enlever un habitant du territoire de Clèves. La Chambre de Clèvcs hasarda de faire une réclamation auprès du roi. Elle reçut pour réponse qu'elle eût à se tenir dans le cercle de ses attributions, avec menace de destitution pour ceux de ses membres qui tenteraient encore de s'immiscer dans les affaires militaires (2).
On déploya encore plus de zèle pour s'emparer des étrangers (3). Une fois enrôlés, on leur accordait dix mois de congé et pendant ce temps leur solde était donnée aux capitaines qui devaient payer de cet argent le recrutement à l'étranger. Plus on avait d'étrangers, plus c'était avantageux. Pour y parvenir, on prenait le chemin le plus court. On arrêtait les voyageurs qui traversaient le pays, on faisait passer la frontière à d'autres, soit par ruse, soit par violence. Le général Wolfersdorf se distingua encore à ce point de vue. II ne cessait de
(i) OEuvrct, XX, p. 203.
(2) Prbdss, Urhtndnthuch, III, 282.
prendre sur le territoire étranger, des habitants des pays de Cologne et de Munster. Il arriva un jour que l'électeur de Cologne traversa Hamm : Wolfersdorf se jeta sur sa suite et fit choix de quelques hommes pour ses troupes. Toutes les réclamations furent vaines. On a dit (1) qu'il était probable que cet acte ne fut jamais porté à la connaissance du roi, parce que, dans ce cas, il l'aurait blâmé et puni. Cette opinion ne peut être admise. Il est plus que probable qu'un prince de l'Empire se sera tout d'abord, plutôt que de récriminer ailleurs, plaint d'un pareil traitement à son collègue, dont les serviteurs le lui avaient infligé, et peut-être à la Diète et à l'Empereur. En vérité, nous ne savons pas que Frédéric II, pas plus que son père, ait jamais blâmé ou puni les empiétements que ses officiers faisaient sur le sol étranger et les violences dont ils se rendaient coupables envers les habitants des pays circon voisins. Il lui arriva quelquefois de les blâmer; mais alors c'était pour des motifs politiques. Une nuit, les troupes du général d'Anhalt firent irruption, en 1746, dans le village d'Arendorf, situé dans le pays de KOllicn, et traînèrent hors de leurs maisons les fils du pasteur et le frère d'un hôtelier. Le roi blâma cette action parce que, dans les conjonctures où se trouvait alors le royaume, une conduite aussi vexatoire que violente ne pouvait que lui être défavorable, puisque par là, les maisons princières s'éloigneraient de lui en abandonnant ses intérêts et que, dans tous les cas, il se serait élevé des clameurs par trop préjudiciables à sa cause (2).
(i) DOHM, I, 313.
(2) Preuss, Urkundenbuch, III, â3.
Voilà donc les moyens que Ton employait dans le pays même et à Tétranger pour former l'armée prussienne : il est évident qu'elle ne pouvait se maintenir que par la surveillance la plus sévère et par des punitions barbares. Les soldats étaient partagés en trois classes : ceux en qui Ton avait pleine confiance, ceux à qui l'on se fiait à demi et ceux dont on n'était pas sûr; ces derniers étaient surveillés par les autres, et, afin de s'assurer d'eux pendant la nuit, on leur ôtait les v^^tements de dessus leurs lits. Dans les villes, on ne leur permettait pas de s'approcher des portes (i). La position delà garde de Potsdam était surtout désagréable. Là régnait la plus sévère discipline et la plus grande monotonie dans le service. Plusieurs soldats ne passaient pas, pendant de longues années, les portes de Potsdam. Aucun d'entre eux n'avait la permission de se marier, ce qu'autrement Frédéric accordait volontiers et facilement à ses soldats. Des extravagances de tout genre en étaient la conséquence, et les suicides y étaient plus fréquents que partout ailleurs.
Un seul exemple suffit pour démontrer comment on s'y prenait pour les punitions (2). Un certain colonel Du Moulin écrit au roi, en l'année 1744 : « Sire, j'ai l'honneur d'informer Votre Majesté que je n'ai pu faire exécuter, jusqu'aujourd'hui, la sentence d'après laquelle le fusilier Marufski, qui est trop court de dix pouces et qui s'est coupé les deux index dans un accès de mélancolie, a été condamné à vingt-quatre coups de verge et
i\) DOHM, IV, 33i.
{% Preuss, IV, 334.
deux années de travaux de forteresse ; la raison en est qu'il n*est pas encore entièrement remis de ses blessures. Plusieurs personnes, et notamment des ecclésiastiques, intercèdent pour lui, car une très-grande mélancolie est seule la cause de l'action criminelle qu'il a commise. Dans le cas que Votre Majesté voudrait bien lui faire la grâce de lui remettre sa peine, son vieux père, âgé de quatre-vingts ans , s'est engagé à fournir à sa place un autre homme bien formé et de la même taille que son fils. J'ai l'honneur de supplier Votre Majesté de me faire parvenir sea ordres à cet égard.
« Je suis, avec le plus profond respect, de V. M.
« le fidèle et obéissant serviteur,
« Du Moulin.
u Gross-Glogau, 4 avril 4744. »
Le roi écrivit de sa propre main sur le revers de cette lettre :
« Quelle faiblesse, mon cher Du Moulin ! Il faut exécuter les lois ; car dans ces occasions les exemples sont nécessaires. Ne mollissez point, et tenez-vous en à la rigidité. « F. »
Était-ce là l'armée dont le roi disait : « Le monde ne repose pas sur les épaules d'Atlas avec plus de sûreté que la Prusse sur son armée ? »
En général, Frédéric ne se fiait pas beaucoup aux soldats, il mettait surtout sa confiance dans les officiers. Non-seulement l'état militaire était, selon lui, le premier et le plus important dans le royaume, mais il ne s'en tenait pas là. Nous avons à expliquer ses vues à cet
égard d'après lappréciatioa d'un homme qui connaissait Frédéric personnellement et qui avait de lui la plus haute opinion (1).
Le roi entretenait à Tégard de la généralité des hommes et de leur moralité, une très-mauvaise opinion, qu'il manifestait souvent avec beaucoup de sincérité. Selon lui, il n'y a chez la plupart des hommes ([ue de mauvaises passions, et surtout un grossier égoïsme, qui soient les principaux mobiles de leurs actions ; et leur sagesse consiste à cacher leurs vices. Il croyait surtout que les hommes ont les vices et les faiblesses auxquelles leur position dans le monde les expose principalement. De cette façon, s'il apprenait la condition et l'état d'un homme quelconque, son jugement sur lui était aussitôt formé, sans qu'il voulAt rassembler les moindres preuves pour corroborer ce jugement; et il arriva souvent, surtout quand il était occupé d'affaires importantes et que le temps lui manquait pour établir des enquêtes plus détaillées, de juger les hommes d'après la classe à laquelle ils appartenaient, et de les traiter d'après ce jugement. Ainsi, dans son estimation, tous les hommes de cour étaient des gens vains, occupés uniquement de choses insignifiantes ; les savants étaient des pédants, les propriétaires opprimaient leurs sujets, les ecclésiastiques étaient des imbéciles ou des hypocrites, les jurisconsultes détournaient la loi à leur propre profit, les financiers étaient des égoïstes qui faisaient des projets de finances au détriment du bien général et uniquement à
(i) DOHM, IV, 435.
leur avantage ; les médecins étaient des charlatans ignorants, les marchands des usuriers et des trompeurs, etc. Un seul état était qxempl de ces défauts aux yeux du roi : l'état militaire, ou pour mieux dire, les officiers. A leur égard, il tombait plutôt dans l'excès contraire. Il va sans dire qu'il n'était pas échappé à l'esprit observateur du roi, que l'état militaire n'est pas plus exempt de quelques défauts distinctifs que tout autre, d'autant plus que dans la position où il se trouve, le soldat a plus d'occasions qu'ailleurs pour développer ces défauts. Mais le roi n'était pas disposé à en accuser ceux qu'il ne connaissait pas ; il se formait plutôt de chaque homme qui s'enrôlait volontairement ou de chaque officier qui avait servi pendant quelques années, l'opinion la plus favorable, et sans les connaître, il attribuait à chacun d'eux les vertus qui sont les signes distinctifs d'un bon soldat et que l'état militaire peut faire valoir plus qu'aucun autre, à savoir : l'honneur, le courage et l'intrépidité.
La conduite de Frédéric II dans le procès du meunier Arnold met au jour, d'une manière on ne peut plus évidente, la véracité des paroles que nous avons citées et qui sont empruntées à un homme sincèrement attaché au roi. On sait comment tout le malheur de cette affaire provint de ce que le roi se laissa égarer par le rapport erroné d'un caporal. On sait aussi la conduite honorable que tint en cette circonstance le ministre Zedlitz (1).
(1) Preuss, Urkundetibuch, III, 490.
Après que le roi en eut imposé par son arbitraire et sa violence aux juges que Frédéric-Guillaume II justifia plus tard d*une manière si honorable pour lui-même, le ministre Zedlitz se refusa à rédiger un jugement dans le sens du roi (1). Alors Frédéric lui parla en ces termes : « Ces écrivassiers n'y comprennent rien. Lorsque des soldats reçoivent l'ordre de faire une enquête sur telle ou telle affaire, ils pénètrent tout de suite jusqu'au fond des choses et l'instruisent à merveille. Vous pouvez être certain que je me fie plus à l'honneur d'un brave officier qu'à tous vos avocats. Si vous ne voulez pas vous conduire d'après mes ordres, je me pourvoirai de quelqu'un qui le fera. » Les officiers étaient les premiers, ou pour mieux dire, les seuls en qui Frédéric mettait sa confiance et que, pour cette raison, il comblait d'honneurs.
Un jour , le comte Schwerin , conseiller de légation , se plaignit de ce que, à un enterrement, un enseigne avait exigé le pas sur lui. L'affaire fut portée devant le roi. Celui-ci répondit : « Que la chose n'était nullement contre les règles , puisqu'il était de toute évidence que le rang d'un enseigne surpassait celui de tous les conseillers de légation (2). » Le comte Schwerin , aussitôt, se fit enseigne.
Les officiers se recrutaient exclusivement dans la noblesse. Il s'est présenté des cas ou dos plébéiens devenaient officiers ; mais ils sont rares et n'avaient lieu qu'en temps de guerre, lorsque la force des circonstances obligeait l'autorité d'abandonner son principe. Le grade
(i) Preuss, Urkundenbuch, III, 490.
(2) Mirabeau el Mauvillon, IV, 249.