CHAPITRE IX
Frédéric II et ragricultnre. — Enfants des soldats. — Population. — Colons.
— Erreur du roi à ce sujet. — Erreur du roi , par suite des tableaux de Herzberg, sur Téconomie nationale. — Conséquences. — Prédilection du roi pour les fabriques. — Exemple tiré des fabriques de sucre. — Privilège et monopole. — L'argent doit rester dans le pays , même dans le domaine des sciences et des arts. — Commerce maritime. — Défense d'exporter les céréales. — Pas de commerce en gros possible sous Frédéric II. — Canaux. — Transit entravé. — Déclarations du roi sur le commerce en gros.— Le roi à Emden. — Possibilité d'une flotte de guerre.
— Opinion du roi à ce siyet.
La première et la plus importante source de la richesse humaine est l'agriculture. Pour peindre le soin que Frédéric mettait à la développer, ses partisans se le représentent volontiers debout sur une digue au milieu des marécages desséchés de l'Oder et se disant avec satisfaction, en contemplant les terrains dégagés des eaux : « J'ai conquis une province. » Nous ne voudrions rien enlever à cette gloire. C'était la seule conquête qui n'eût pas été souillée du sang, et suivie des malédictions et de la ruine d'une foule d'innocents. Seulement, on ne doit pas aller jusqu'à vouloir considérer cette acquisition et quelques autres du même genre comme les résultats des soins que Frédéric donnait à l'agriculture en faveur de
ses sujets. On a même dit que le roi n'aurait abandonné l'espoir de créer dans son pays une agriculture florissante que dans les derniers temps, lorsque déjà plusieurs tentatives avaient échoué (1). En conséquence de cette mauvaise réussite, il aurait favorisé les manufactures d'une manière spéciale et au détriment de l'agriculture; ses premières tendances ne l'auraient point porté vers l'industrie.
Mais ces allégations ne sont que des hypothèses. L'industrie manufacturière a été dès le principe le but auquel tendait le roi. En outre, ses projets financiers n'ont subi aucun changement réel depuis le commencement jusqu'à la fin de son règne, avec celte seule ditlerence peut-être qu'après la guerre de Sept ans, ils se manifestèrent d'une manière plus évidente qu'auparavant.
Un progrès réel de l'agriculture, qui aurait pu profiter à la masse de la nation n'aurait été possible qu'en donnant à la classe des paysans une liberté plus grande et des droits plus étendus. Nous avons déjà vu qu'il ne voulait, ni ne pouvait, à cause de ses préférences pour la noblesse, faire cesser le servage héréditaire. Sur les domaines qui lui appartenaient en propre, il n'a rien fait non plus, pour l'agriculteur (2). La position de ce dernier restait en réalité la même, ou, pour mieux dire, elle devenait plus pénible que jamais, car au servage héréditaire vint se joindre le fardeau du système militaire, qui était infiniment plus lourd que pendant le règne de
1, Thaer, Moylinitchc Àtimilcn der L. /, vol. I. (i) DOBX, IV, 405.
Frédéric-Guillaume, puisque le nouveau roi avait besoin de plus de soldats. Ces charges s'aggravèrent encore par l'obligation qu'on imposa aux paysans, non-seulement de laisser paître dans leurs prairies pendant quatre mois de Tannée , les chevaux de la cavalerie , sans en être défrayés ; mais encore de fournir les livraisons pour les magasins de l'armée d'après un taux déterminé, de faire le service des relais et d'autres corvées semblables (1). La position de l'agriculture dans cette partie de l'Allemagne qui était soumise à la maison de Hohenzollern, n'a probablement jamais été aussi triste, aussi misérable que pendant le règne de Frédéric II et elle ne le fut jamais au même degré depuis lors.
Les résultats le prouvèrent bientôt. Déjà, en 1747, le roi écrivait (2) que partout, dans la Poméranie prussienne, il y avait dans la campagne une grande disette de paysans et d'ouvriers laboureurs. Cela provenait de ce que, dans ce pays, les charges étaient infiniment plus lourdes que dans la Poméranie suédoise.
La faute principale tenait, selon le roi, à une mesure accessoire, que l'on avait introduite en vue des contri-
butions, et il ordonna aux Etats de s'occuper de cetle affaire sans délai, de concert avec la Chambre des domaines, afin de la conduire à bonne fin. Car le roi voulait, par tous les moyens imaginables, augmenter la population de ses Etats.
Les charges des habitants de la Poméranie en sont-elles
(i) Preuss, 1,304.
(2) Preuss, Urkendenbuchj I, 114, n. 305.
devenues plus légères? Nous voyons, diaprés les ordres mêmes du roi, qu'il met des limites très-étroites au pouvoir des Etats et de la Chambre des domaines et le réduit au seul examen de la mesure qu il appelle « accessoire. » Il serait étonnant que les paysans de la Poméranic eussent émigré uniquement à cause d'une charge accessoire. Cependant, la chose est possible, et il est possible encore qu'à cette époque la charge n'avait été imposée qu'aux habitants de la Poméranie, de sorte que ceux-ci se trouvaient dans une position plus pénible que les sujets des princes voisins.
Frédéric II exigeait deux choses du paysan : d'abord qu il fût exact dans le payement des impôts, afin qu'en cas de guerre, la caisse du royaume fût bien remplie, et en second lieu, qu'il élevât autant de fils que possible pour fournir aux armées un second élément non moins indispensable que le premier. Voilà pourquoi on lui prétait ironiquement cette maxime : qu'il faut s'occuper de la population.
Il est à remarquer que Frédéric II ne se servit jamais d'un moyen qui aurait pu lui devenir très-utile pour l'agrandissement de ses armées. Tout en interdisant le mariage à ses officiers, il l'accordait très-facilement à ses soldats. La solde qu'on leur donnait était très-minime. Elle ne suffisait à aucun sous-officier pour entretenir une femme, bien moins encore une famille. Par conséquent, là oîi il arrivait qu'un pareil couple ne trouvait pas d'autres moyens de subsistance ou lorsque ceux-ci venaient à manquer, lorsque les maladies ou un malheur quelconque les atteignaient, la faim et une misère pro-
fonde devenaient leur inévitable sort (1). 11 y avait à Potsdam un orphelinat pour les enfants des soldats ; mais cette maison était la seule du royaume. Parmi les officiers, il y en avait qui s'efforçaient d'adoucir le sort de ces malheureuses créatures. C'est par là que se distingua surtout le général -major de Scholten de Treuenbrietzen. Frédéric lui en témoigna sa satisfaction ; seulement, il n'accorda jamais, ou tout au plus que rarement, à cette œuvre, due à la charitable initiative d'un particulier, un secours pécuniaire d'une importance réelle. Dans les villes où il v avait des établissements de bienfaisance, les orphelins des militaires tombaient à la charge de ces établissements. Les pauvres de la garnison d'Emden, oîi il n'y avait jamais qu'un bataillon incomplet, absorbaient d'année en année le tiers des subsides des pauvres de la ville (2). Comme sur bien d'autres détails, l'histoire a gardé le silence sur ce qu'il en advint des malheureux qui ne réussirent pas à trouver quelque refuge de ce genre. Les villes regardaient l'envoi d'une garnison dans leurs murs comme une calamité et demandaient à en être dispensées. C'est ce que firent Bielefeld en 1766 et Graudenz en 1774 (3). ^
La pensée qui dominait toutes les actions du roi avait, nous l'avons dit, pour objet d'agrandir la population par tous les moyens possibles. Plus il y avait d'hommes, plus on possédait de matériaux pour la guerre. Le Grand- Électeur s'était fait une réputation d'humanité en accueil-
(i) Don, IV, 395.
(2) WiARDA, Ostfries, Geschichte X, 277.
(3) Preoss, Urkundenhuch, IV, lOi, 1,27 et S9.
lant les réfugiés français après la révocation de Tédit de Nantes. Frédéric-Guillanme !•' s'était empressé d'imiter son grand-père en recevant les émigrés de Salzbourg. Frédéric II poursuivit une gloire semblable. Il voulut que des teriains incultes fussent défrichés par des colons. Au point de vue de la religion, Frédéric II voulut également surpasser ses ancêtres. Ceux-ci avaient accueilli des émigrés, à cause de la croyance qu'ils professaient eux-mêmes : Frédéric II publia ce mot tant vanté et si inconsidéré : « Ici chacun peut se sauver à sa façon. » Sous l'étendard de ce que l'on appelait la liberté de conscience, on invita des colons à s'établir dans les pays du roi de Prusse. On [donnait aux étrangers des avantages sur les habitants du pays ; car en les appelant , on avait pour but d'accroître la population. C'est ainsi qu'on leur faisait cadeau de matériaux de construction, souvent de maisons entières, de bétail, de blé, d'instruments aratoires ; on leur avançait de l'argent, on les tenait quittes des impôts et du service militaire, pendant une longue série d'années. Ces appâts étaient considérables et attiraient un grand nombre d'étrangers (1).
Il n'y a pas à nier que parmi ces nouveaux colons, il n'y eût des gens honnêtes et actifs ; mais ce n'était pas la règle générale. On trouve parmi les nouveaux-venus des gens simples qui, en voyant tous les cadeaux qu'on leur faisait, demandèrent ingénument et avec surprise oîi donc étaient les personnes qui laboureraient pour eux la
(1) DOHM, IV, 391. — OifNO Klopp, Geschichte von OstfneêUuU unter preùss, Regierùny, p. 130.
terre qu'on leur donnait. Leur désappointement était grand en apprenant qu'ils devaient travailler eux-mêmes . Mais il va sans dire que ces personnes ne formaient que la minorité. La majorité était un ramassis de gens sans aveu, inaccoutumés au travail et à une demeure stable. Néanmoins, ces derniers colons parvenaient à pourvoira leur entrelien, aussi longtemps que duraient les avantages qu'on leur avait accordés et les années pendant lesquelles ils étaient libres d'impôts. Mais après cela, ils devenaient l'épouvante du pays d'alentour par les rapines et les vols qu'ils commettaient. La liberté de conscience qu'on leur avait promise devenait en réalité pour eux le droit de se soustraire à tous les devoirs de la religion et delà civilisation. Ils se sauvaient « à leur façon. » Les enfants, en grandissant, adoptaient l'existence misérable que menaient les parents. Ils naissaient, vivaient et mouraient vagabonds. Souvent, il y avait des colons qui émigraient plus d'une fois. Ils quittaient leurs chaumières, se rendaient dans une autre province du roi et recommençaient là leur carrière. Dohm se rappelle avoir vu des villages de colons où Ton trouvait, vingt ans après leur établissement, des maisons habitées par des familles entièrement étrangères aux quatre différentes familles qui les avaient déjà précédées (1). Même aujourd'hui, on peut reconnaître encore les traces de ces anciennes colonisations.
Le roi ignorait-il ce qui se passait ? Lorsqu'à l'époque des revues de l'armée, il allait visiter ses nouvelles colonies, on arrangeait les choses de façon à ce que les
(1) Dohm, IV, 392.
coioDs se montrassent le long des grandVoutes dans une toilette propre, quoique empruntée, ou bien occupés à labourer les champs [1 ). On donnait au roi des tableaux et des listes se rapportant aux colonies (2). Tous les colons y étaient désignés comme occupant une demeure fixe dans telle ou telle colonie, quoiqu'il arrivât souvent qu'ils venaient seulement de remplacer d'autres colons partis depuis longtemps. Tous les admirateurs du roi s'accordent à dire que la vérité ne lui fut jamais révélée. Le roi voulait des colonies, il les considérait comme un moyen excellent d'augmenter la population. Il s'était réservé à lui seul la décision dans toutes les affaires de l'État. Là oii il ordonnait, il s'agissait d'obéir ; la contradiction était inutile et l'homme le plus prudent était celui qui suivait en toutes choses la voie désignée par le souverain.
Frédéric croyait, en effet, gouverner tout par lui seul. Comme il se sentait, dans les choses de Tesprit, supérieur à ceux qui l'entouraient ; comme, parmi ses contemporains, personne ne pouvait lutter avec lui d'ardeur pour le travail, il se croyait à môme, à raison de sa haute position, de pénétrer, à travers les nuages des préjugés, jusqu'au fond de toutes choses, et d'observer, malgré la ruse et le mensonge, les allées et venues journalières du plus petit de ses sujets. Dans ce but, il se faisait donner des tableaux statistiques et des rapports, et chacun était persuadé que le roi les examinerait en détail. C'était là son intention, sans doute ; mais il s'agissait de savoir s'il
(i) Fischer, Geschichle Friedrich II, vol. II, p. 280. . (2) DOHM, Ufid.
lui serait possible de l'exécuter. On connaissait ses opinions, sa manière de voir, auxquelles il tenait comme à des axiomes. Voilà comment il arrivait que les rapports loi disaient souvent ce qu'il désirait y trouver.
En écrivant cette proposition, nous éprouvons le besoin de fournir la preuve de ce que nous avançons. Cette preuve la voici.
Plus que tout autre , le ministre Herzberg avait le désir de se conformer aux vues du roi. Frédéric se servit de lui tant pour la rédaction des manifestes de guerre de 1756 que pour la conduite des affaires intérieures de rÉtat. Herzberg fournit les tableaux statistiques des gains et pertes que le travail des sujets procurait ou faisait subir à FÉtat (1). Il ne nous est pas possible d'examiner si ces tableaux pouvaient, par rapport à ce que Ton appelait la balance du commerce d'un État, être corrects, ne fut-ce qu'approximativement, dans un État où il était problématique, si , par suite des mesures du gouvernement , le produit du commerce honnête équivaudrait à celui du commerce de contrebande : mais, dans tous les cas, on croyait alors, ou tout au moins le roi Frédéric et ses autorités croyaient à la possibilité de dresser de pareils tableaux et à leur exactitude. Herzberg évalue tout le capital des produits naturels et industriels, ou la valeur totale du travail réalisé dans les États prussiens pendant l'année 1785, à quarante millions de thalers. Il rapporte les différentes sommes. Il s occupe tout d'abord des fabriques. Il donne pour les diverses
(1) Comparez Mirabuo el Mauyillon, II, 78, ûber Herzbergê'hiHorUchen nachricht no« c/efi letzteti lehensjahren Friedrichs IL
filatures de lin, de laine, de soie, de coton, le nombre des métiers et des fabricants , et rapporte également le nombre des fabricants dans toutes les branches d'industrie de ce genre. On voit qu'il y met de l'exactitude. Il évalue le produit des fabriques dans les États du roi à environ trente millions de thalers. Le ministre ajoute toutefois que cette estimation ne comprend que les principales fabriques. Il ne veut pas faire mention d'une foule d'autres fabriques qui rapportent plusieurs millions de thalers. Il n'évalue pas non plus les produits des mines qui s'élèvent aussi à plusieurs millions. Enfin, dans ce chiflFre de trente millions, réalisés par l'industrie, il n'est aucunement question des céréales, du bois, du sel, du chanvre, et de tous les travaux dont on s'occupait alors en Poméranie et en Prusse pour la navigation, la construction des vaisseaux et autres articles semblables. Ainsi, quarante millions de thalers représentent la valeur totale du travail dans les États du roi de Prusse. Sur ce chiffre, trente millions proviennent du revenu des principales fabriques ; quelques millions, environ deux, des autres fabriques, et quelques autres millions, encore à peu près deux, des mines. Ce qui reste de la somme totale, c'est-à-dire six millions, est le résultat des produits de la terre, comme les blés, le bois et le chanvre, et à ceux-ci viennent se joindre encore le sel et la construction des vaisseaux. Soyons généreux. Sans lui adresser des questions indiscrètes, abandonnons au ministre Herzberg les produits de la terre , en fait de bois et de chanvre, ainsi que le sel et la construction des vaisseaux. En faveur des comptes qu'il a établis,
acceptons que ces branches d'industrie n'ont absolument rien produit. Nous sommes disposés aussi à regarder les six millions qui restent, d'après le calcul du ministre, comme étant uniquement le revenu des grains, afin de réserver quelque chose pour cette branche de commerce. Herzberg dit plus loin que Ton vendait annuellement à l'étranger pour un million de blé et un million de bois. Si nous ne nous occupons pas davantage du bois, nous devons cependant, après l'assurance si formelle du ministre, compter un million pour les grains. De cette façon, il reste aux habitants de l'État prussien une valeur de cinq millions pour la consommation d'une année. C'est du moins ce que disent les tableaux que le ministre Herzberg mettait sous les yeux du roi.
Or, d'après les tableaux de la population que le même ministre fournissait à Frédéric, ses pays avaient, pendant les dernières années, cinq millions et demi d'habitants. Si nous passons l'éponge sur ce demi million, en faveur du ministre, nous trouvons que ces cinq millions d'habitants avaient à dépenser pour cinq millions de thalers en fait de blé, c'est-à-dire que chaque individu avait annuellement pour un thaler de pain, et chaque jour pour les quatre cinquièmes d'un liard. Le prix moyen du seigle pendant le xvni® siècle, était à peu près de 64 thalers pour le laste de 4,000 livres (1), par conséquent à peu près 63 livres de seigle pour un thaler. Partant, chaque habitant des États prussiens avait, par semaine, environ une livre de pain à consommer.
Voilà le résultat des tableaux statistiques du ministre
(1) Ce calcul se trouve dans Onmo Klopp, Ge$chich(evanOitfiieikmd, p. 444.
Hepzberg. On voit qu'ils ne peuvent prétendre d'aucune façon à la vraisemblance.
C'était ce genre de rapports, exécutés dans les détails les plus minutieux, que l'on présentait à Frédéric II. Il les étudiait et en acceptait les conclusions, parce qu'elles répondaient à ses désirs.
D'après ces tableaux, les fabriques étaient infiniment plus productives que l'agriculture. Le produit des fabriques se montait à 34 millions el celui de la culture des terres seulement à 6 millions : qui donc pouvait encore hésiter dans son choix? Les fabri(|ues attiraient les gens et retenaient l'argent dans le pays. Elles attiraient môme de l'argent étranger, car, lors(jue les produits étaient bons, on les achetait à l'étranger. Et c'était là un revenu net, dont une partie devait toujours revenir au trésor de l'État pour servir à des guerres futures.
Cette illusion, dans laquelle les tableaux statistiques entretinrent le roi pendant toute sa vie, explique sa prédilection pour les fabriques. Toutefois, cette prédilection aurait pu se manifester sans nuire à personne ; mais elle fut désastreuse par le fait que le roi employait sa toute puissance à créer des fabriques et à les conserver, lors môme qu'elles apportaient en naissant le germe de leur mort el que, sans son secours, elles n'auraient pu prolonger leur existence.
Quelle singulière conduite ! Avant de monter sur le trône, il avait développé dans Y Anti- Machiavel la thèse suivante : « Rien au monde ne peut rendre un État florissant et puissant, si tous ses habitants ne sont pas entièrement sûrs de leurs possessions et ne se savent pas pro-
FRÉD. II. lo
légés contre toute oppression ; s'ils ne jouissent pas de la liberté la plus illimitée dans toutes les actions qui n'entament pas le bien public et si chaque individu ne peut faire valoir ses droits d'après des règles établies pour tous. Il n'y a que les sujets qui jouissent des privilèges que confère une société bien organisée dont on puisse avec droit attendre un attachement véritable à celui qui les régit, l'amour de la patrie et la volonté de lui sacrifier jusqu'à la vie. Une droiture sévère et une fidélité inébranlable à la parole donnée sont, dans toutes les circonstances, la meilleure politique. »
On serait tenté de dire que ces paroles n'étaient que les épanchements d'un cœur de jeune homme. Mais l'homme mûr et le vieillard firent souvent réimprimer les mêmes phrases. Étaient-elles peut-être encore le programme de son règne, alors même que l'expérience avait démontré depuis longtemps ce qu'elles valaient ?
Soit, répond-on ; mais quel rapport y a-t-il entre ces phrases et le système des fabriques du roi? Nous allons le faire voir au moyen d'un exemple (1).
L'Allemagne, par suite de sa situation politique, ne jouait, depuis un siècle et demi, qu'un rôle secondaire dans le commerce du monde. Les négociants de Hambourg achetaient le sucre brut dans les États qui possédaient des colonies, puis ils le raflinaient. Le sucre se vendait alors à bon marché en Allemagne, et, malgré cela, il rapportait de gros bénéfices aux négociants de Hambourg. Partant de là, le banquier Splittberger, de Berlin,
(1) Mirabeau el Mauvillon, II, 30.
résolut d*é(ablir, dans cette ville, une fabrique semblable. Mais il ne voulait point concourir à forces égales : il était plus sûr d'atteindre son but par une autre voie. Son premier pas fut de demander au roi un privilège exclusif. Dans ces sortes de cas, on posait toujours en principe que Targent devait rester dans le pays. Si le pays pouvait retirer le profit des salaires, pourquoi Venverrait-on à l'étranger? Cette thèse produisait toujours son effet sur le roi, mais jamais de façon à ce qu'il laissât au fabricant une parfaite liberté d'agir : il se contentait de lui accorder le monopole pour les États prussiens. La conséquence de cette mesure fut que le sucre enchérit de dix pour cent dans les pays prussiens sur celui qui se vendait dans les autres parties de T Allemagne, et qu*on défendit à tout capitaliste, hormis le banquier Splittberger, de commencer une entreprise semblable. Le premier négociant venu obtenait le droit de lever un impôt indirect sur les consommations des sujets du roi, sans qu^il lui en coûtât beaucoup de peine. Le trésor du roi en retirait son profit ; mais ici Ton procédait habilement. Les charges que Von imposait aux concessionnaires des privilèges restaient généralement secrètes. Les cas exceptionnels, qui furent portés à la connaissance du public, prouvent qu'elles s'élevaient à une somme étonnante.
L'exemple que nous venons de rapporter caractérise tous les autres. Celui qui savait s y prendre de la bonne manière, pour démontrer au roi qu'en exploitant telle ou telle branche d'industrie il garderait l'argent dans le pays, obtenait un privilège ou un monopole. L'importa-
232 raÊDÉmc ii, iioi db musse,
tioD de tout article que le pays pouvait produire luimême était défendue. On interdisait également lexportation de toute matière brute que Ton pouvait travailler dans le pays. Le roi ne semble jamais avoir réfléchi à la circonstance que ces monopoles détruisaient souvent des établissements qui existaient déjà. Sa volonté décidait de tout. Il ne permettait Texception à la r^e que dans des cas spéciaux. Cest ainsi qu'il autorisa le grai^chancelier et ministre Cocceji à faire venir annuellement quatre tonneaux de bière de Zerbst à Berlin, parce que Cocceji croyait en avoir besoin pour sa santé (1). Mais Cocceji était un homme d'État de mérite. Une pareille chance narrivait pas à tout le monde : Vai^nt devait rester dans le pays.
Le même principe fut appliqué aux sciences et aux arts. Les universités d'Allemagne avaient toujours été regardées comme le bien commun de toute la patrie et leur accès était libre à tous. Frédéric ne pensait point ainsi. Les étudiants ne devaient pas porter Taisent hors du pays. Celui qui visitait, ne fût-ce que pendant trois mois, une université non soumise au roi de Prusse, ne pouvait pas prétendre à entrer à son service. Sans défendre tout à fait aux particuliers de franchir les frontières de la Prusse, le roi exigeait cependant que pour les voyages, on lui demandât une permission spéciale. Il l'accordait volontiers quand il s agissait de recueillir des héritages (2), mais la refusait pour les voyages aux bains et de plaisir (3). Il prescrivait en outre la somme
(i) Pkkuss, Urkundenbuch, I, 296.
(i) Ibid., p. 96.
(3) Ibid., p. 305.
d'argent qu'on pouvait emporter en voyage : Au négociant, il accordait 250 thalers, au gentilhomme ou à l'ofiScier 400 thalers. Pour le reste, l'exportation de l'or et de l'argent était défendue (1). Cela nous conduit au commerce proprement dit.
Dans les premiers temps de son règne, Frédéric avait loué par des paroles éloquentes, les bienfaits du commerce. A cette époque, il disait avec orgueil qu'au temps de son père le commerce prussien n'était pas né (2).
« Le gouvernement l'étoufiFa, disait-il, en suivant des principes qui s'opposaient directement à ses progrès. » Frédéric voulait donc inaugurer une nouvelle époque. Il nous reste à voir comment il y réussit. Considérons d'abord le commerce maritime. Puisque Frédéric était d'opinion que dans les États de son père on ne pouvait se former des notions exactes sur ce commerce, il aurait été, ce nous semble, tout naturel pour lui, de les acquérir en étudiant les villes d'Allemagne où il florissait.
Les villes hanséatiques étaient, quant à leurs rapports politiques avec l'étranger, dans une situation misérable. Toutes les puissances maritimes de l'Europe les maltraitaient en temps de paix comme en temps de guerre. Elles ne pouvaient compter sur aucun pouvoir qui, si on leur faisait violence, obtiendrait pour elles la satisfaction de leurs plus légitimes prétentions . Malgré cela , elles se soutenaient et se relevaient de nouveau pendant la paix pour gagner de nouvelles richesses à la place de
(1) MlBABEAU et Mautillon, U, p. 199.
(2) OEuvre$, I, p. 236.
celles qu elles avaient perdues. Elles le pouvaient, car la base de leurs transactions était la liberté absolue du commerce, affranchi de toute protection.
Mais une telle étude ne pouvait être du goût de Frédéric. Il était l'âme de son État. Lui seul pensait pour tous. Les ministres n'étaient que les instruments dociles de sa volonté. Il donnait des ordres et on les exécutait. Il voulait commander au commerce, comme il commandait à ses régiments. La branche du commerce la plus importante est celle qui a trait aux premières nécessités de la vie. L'expérience a démontré de tout temps que la liberté absolue du commerce des céréales est le seul moyen de se garantir, d'après les circonstances, et d'un enchérissement et d'une disette. C'est pour ce motif que l'empereur Ferdinand II avait, pendant la gueri-e de Trente ans , affranchi la ville de Hambourg de tout péage sur l'Elbe. Frédéric II comprenait les choses autrement, et son exemple fut, à son époque, imité par plusieurs princes. Son gouvernement commença par défendre l'exportation des céréales. Nous voyons, parles plaintes que son beau-frère, le duc Charles de Brunswick, lui adressa à ce sujet, qu'une pareille manière d'agir créait encore un profond étonnement (1). Frédéric répondit qu'il était de son devoir de soigner d'abord pour ses troupes et pour son peuple.
L'expérience a démontré aussi que lorsqu'on défend l'exportation, l'importation s'arrête et les prix augmentent. Ces désavantages qui détruisent aussitôt tous les
(i) OEuvres, XXVII, p. Ai.
ET LA NATION ALLEMANifE. 235
profits que l'on pourrait retirer de la prohibition sont inévitables. Mais ce résultat défavorable n'était pas le seul ni le moins important de la mesure que Frédéric avait prise. La défense d'exportation n'avait pas seulement lieu, sous son règne, dans les cas de nécessité urgente, cas dans lesquels des princes et des souverains les mieux intentionnés Vont envisagée comme une planche de salut : c'était chez lui une faiblesse habituelle. De cette manière, on a été fondé à supposer qu'il avait défendu l'exportation d'une manière absolue. Mais il n'alla pas aussi loin. Quand le prix des céréales dépassait, à Berlin, un certain taux, la défense d'exportation arrêtait avec la promptitude de la foudre les paisibles transactions des habitants (1). Elle s'étendait indistinctement sur les plaines sablonneuses de la Marche électorale comme sur les terrains marécageux de la Frise orientale. C'était en vain que les représentants de cette dernière province faisaient entendre au roi que le pays avait en abondance de gros fruits, mais que, môme dans les années les plus prospères, on n'y pouvait cultiver une quantité de blé suffisante aux besoins des habitants, de sorte qu'un trafic d'échange devenait évidemment nécessaire : le roi ne les écoutait pas. D'après son système, ces paroles n'étaient dictées que par l'égoïsme. Ce penchant du roi à défendre l'exportation, d'après son bon vouloir et malgré l'insuffisanse de ses lumières, entravait partout le commerce. Comme les négociants n'étaient jamais sArs que le roi ou un de ses agents ne viendrait pas,
par une prohibition inattendue et soudaine, arrêter l'essor du commerce, ils ne pouvaient avoir confiance dans rétat de choses existant. Non-seulement aucun marchand n'osait, dans les pays du roi, risquer une entreprise dont les chances pouvaient être détruites par une puissance inexorable, mais aucun étranger n'osait confier ses biens au jeu aveugle d'un pareil hasard. Le crédit était étoufié dans son germe, et de véritable commerce il ne pouvait pas en être question sous Frédéric II (1).
Nous ne parlons ici que de l'époque qui précéda la guerre de Sept ans. Plus tard, nous aurons à examiner l'état de choses qui suivit la guerre.
Pour faciliter le commerce, Frédéric fit creuser des canaux dans l'intérieur de ses pays : tels étaient le canal de Plauen, entre l'Elbe et le Havel, le canal de Finow, entre le Havel et l'Oder, et le canal de Bromberg, entre Brahe et Netze. Nous disons « pour faciliter le commerce, » car nous croyons que ce fut là son but. Reste la question de savoir si les résultats répondirent à cette intention. Le roi ne conserva pas seulement les anciens péages, il en établit aussi de nouveaux; par exemple, il établit, en 1746, le péage à Schwedt ; en 1747, le péage sur le canal de Finow ; en 1 748, le péage à Oderberg (2). Ces péages avaient pour but d'apporter à la caisse de l'État tout l'argent possible ; « les fourmis rassemblent en été ce qu'elles consomment en hiver. »
Dans la Marche électorale seulement, le gouvernement
(i) Mirabeau et Hautillon, II, p. 397.
(2) Ibid,, 270.
avait aflFermé soixante-huit péages et huit écluses, auxquels vinrent encore s'ajouter six écluses et vingt-neuf péages non affermés (1). Le revenu total ne montait cependant qu à 132,000 thalers. Comment en pouvait-il être autrement ? Frédéric avait tellement élevé les droits de transit et son manque absolu de confiance dans la probité des hommes rendait la visite si accablante pour ceux qui la subissaient, qu'il détruisit complètement le commerce de pays à pays, commerce qui avait été trèsflorissant jusqu'à son avènement (2).
L'honorable apologiste de Frédéric, que nous avons déjà cité et qui connaissait le roi personnellement, tire de ce fait des conséquences remarquables (3). « Les États prussiens, dit Dohm, étaient capables de devenir le centre d'un commerce florissant qui aurait enrichi les habitants. Mais Frédéric rendit à dessein ce commerce impossible. Les droits élevés que les marchandises étrangères avaient à payer en entrant dans le pays ou en y passant, plus encore les vexations multipliées et les retards auxquels on était exposé par la visite des préposés de la douane, éloignaient les voituriers et les bateliers des frontières de la Prusse. On prenait toutes sortes de routes pour éviter le territoire prussien. On préférait s'engager dans un chemin plus long et plus coûteux, pourvu que l'on ne touchât point à la frontière de Prusse. »
L'explication est au moins singulière. Pourquoi donc le
(1) Mirabeau et Madvillon, III, 340.
(2) Ibid,, I, p. 149.
(3) Dohm, IV, 422.
238 FRÉDÉRIC il, ROI DE PRUSSE,
roi devait-il à dessein rendre le commerce impossible ? C'est expliquer une conduite énigmatique par un autre énigme qui, probablement, n'est pas explicable du tout. Dohm ne cite aucune parole, aucune phrase du roi qui dénote une antipathie systématique contre le commerce. Par contre, nous avons mainte et mainte parole qui prouve avec quelle satisfaction Frédéric aurait vu un commerce florissant, si son système financier, son principe de faire la récolte pour la guerre, u avaient enlevé au commerce les moyens les plus propres à le faire fleurir.
ft Le commerce est la source réelle et véritable, dit le roi (1), à laquelle un pays et ses habitants peuvent puiser le bien-être, la richesse, l'abondance. Notre but est d'améliorer constamment ce commerce, de le rendre et de le maintenir florissant et d'écarter de son chemin tout ce qui peut lui être nuisible ou défavorable. »
Frédéric II adressait ces paroles en 1 751 , à la ville d'Ëmden. Cette ville avait salué le roi avec joie. Elle avait espéré voir revivre en lui les projets de son aïeul, le Grand-Électeur. En vue de cette espérance, elle s'était montrée tout disposée à accueillir la proposition du roi, de lui faire hommage après la mort de son prince et de lui ouvrir ainsi le chemin qui devait aboutir à la prise de possession de toute la province.
Nous avons déjà raconté comment la chose réussit. La ville exigea en retour la liberté du commerce et la protection sur mer. C'est ainsi qu'elle répondit aux traditions du Grand-Électeur.
(i) Patentes de port franc pour la ville d'Emden, 1751.
Frédéric visita la ville dans Tété de Tannée 1 751 . 11 la traitait, déjà alors, sur le même pied que toutes les autres villes de ses États. Il avait établi à Ëmdem un péage fort onéreux, dont le tarif n'aurait pu être rédigé autrement par les concurrents naturels de la ville d'Emden, les Brémois et les Hollandais. Elle n'avaitencore obtenu aucune sorte de protection sur mer. Mais les négociants espéraient que sa présence leur procurerait non seulement cette protection, mais encore la participation au grand commerce des deux Indes et de la Chine.
Frédéric vint. Au milieu des jubilations des marins, il monte sur un yacht richement orné, qui devait le conduire dans la rade, jusqu'au promontoire de Knock qui s'avance dans fEmSy dans la direction du Sud. C'est l'endroit que la nature a destiné plus qu'aucun autre du littoral allemand de la mer du Nord pour être le port de guerre d'un puissant État. C'est là ce que les comtes de ce pays avaient autrefois voulu et désiré. Mais l'empereur Rodolphe II n'avait répondu à leurs propositions et à leurs plans que par des paroles de remercîment et d'approbation pour leurs patriotiques intentions. Depuis lors, la possibilité de réaliser la véritable destination du promontoire de Knock n'avait été entrevue qu'une seule fois. Mais le Grand-Électeur ne forma le projet d'acquérir de l'importance sur mer que pendant les dernières années de sa vie. 11 ne vit pas le promontoire et d'ailleurs il ne l'avait pas en sa puissance. Ses successeurs laissèrent pourrir dans le port l'œuvre chérie du grand homme, pendant les dernières années de sa vie, c'est-àdire sa flotte de guerre. Celui-là ne dépensait l'argent
qu'en cérémonies et en fêtes ; celui-ci remployait pour ses enfants bleus de Postdam .
Frédéric II, le premier de tous, aborda ce promontoire dont il ne possédait point le pareil dans ses États. Pour la première fois, ce promontoire portait un roi puissant et les vagues du fleuve immense qui est là semblable à une mer, se brisaient aux pieds du monarque. Lui-même pouvait voir de ses propres yeux et Tentendre de la bouche des marins, que la profondeur du fleuve permet à cet endroit aux plus lourds vaisseaux de ligne d'aborder en sûreté à la place où il se trouvait. Il pouvait observer encore que le promontoire offrait par lui-même et sans le secours des hommes, un abri contre Touragan et surtout contre la tempête du nord-ouest que le marin redoute le plus sur ces côtes. Si le roi ne concevait pas là le projet d'acquérir pour lui-même de l'importance sur mer, et , d'autre part, d'accorder au commerce maritime de ses sujets une protection plus efficace que celle d'une onéreuse intervention, il devenait à tout jamais impossible de voir réaliser cette grande espérance.
Il en fut ainsi. L'esprit de son aïeul n'animait pas Frédéric II. Le but auquel tendait celui-ci était bien diflérent de celui de son grand-père. Frédéric-Guillaume avait tâché de s agrandir, tout en s'attachant étroitement à l'Empire et à l'Empereur. Il s'était eflbrcé d'ouvrir à ses sujets, qu'il jugeait tout aussi actifs et tout aussi intelligents que leurs voisins du nord et de l'ouest, une nouvelle voie d'industrie. Il aspirait encx)re à gagner la reconnaissance de toute TAliemagne du nord et par là même de T Allemagne du sud, qui doit à l'autre sa part
dans le commerce du monde, en leur prêtant son secours contre la violence et l'arrogance étrangères. Voilà ce que faisait Taïeul. Mais le petit-fils avait d'autres vues. Son premier pas dans la vie politique avait décidé irrévocablement de ses tendances. Il ne connaissait plus qu'un seul but. Caractérisons-le d'un mot pour ne pas insister davantage : la possession de la Silésie. Voilà ce qui occupait toutes les pensées du roi, et dans ce but il se tenait toujours prêt à faire la guerre. En vérité, Frédéric II voulait le commerce et la navigation. Mais ce désir avait ses limites, et des limites très-marquées. II voulait le commerce et la navigation aussi longtemps qu'ils servaient à grossir son trésor pour la guerre. Mais il se refusait à faire toute dépense qu'on lui demandait en leur faveur .
C'est dans ce sens qu'il agit. 11 fit d'Emden un port franc. La chose était facile, car elle ne lui coûtait que le papier, sa signature et son sceau. Mais on lui fit observer que le port s'engorgeait peu à peu. C'était là une considération qu'il abandonna aux intéressés. Ils lui demandèrent d'ériger des Compagnies pour les Indes occidentales et orientales. Le roi sanctionna ce projet sous la condition qu'il prélèverait trois pour cent sur le produit net. Il donna aux négociants son octroi et son drapeau. Mais quels avantages pouvaient donner un octroi et un drapeau, quand des canons n'étaient pas là pour les appuyer? On pouvait prédire avec certitude que ces Compagnies s'évanouiraient au premier bruit de guerre. C'est ce qui arriva!
Quelques années plus tard, le roi fit entendre, par les
paroles suivantes, ce qu'il pensait d'une flotte de guerre. (( Il y a des États qui, par suite de leur position et de la manière dont ils sont constitués, doivent être des puissances maritimes Tels sont TAngleterre, la Hollande, la France, l'Espagne et le Danemark. Ces pays sont entourés de la mer, et les colonies éloignées qu'ils possèdent les obligent à avoir des vaisseaux, afin d entretenir les rapports de commerce qui existent entre la mèrepatrie et les membres qui en sont séparés. Il y a d'autres puissances, comme TAutriche, la Pologne, la Prusse et la Russie même, dont quelques-uns peuvent se passer d'une flotte et dont les autres commettraient une faute impardonnable , s'ils divisaient leur puissance et envoyaient en mer des troupes dont ils ont grand besoin sur terre. »
Le roi semble vouloir démontrer, par ces paroles, qu'une flotte de guerre consume des forces sans rapporter des avantages. L'histoire prouve le contraire. Le mot significatif du chancelier Bacon : celui qui règne sur la mer , gouverne la terre, devint, depuis la reine Elisabeth, le principe fondamental de la nation et des divers gouvernements qui se succédèrent en Angleterre. Ce n'est pas le commerce qui a créé les flottes de guerre depuis Elisabeth et Guillaume d'Orange. Les flottes de guerre de la Hollande et de l'Angleterre étaient, vers la fin du XVI® siècle, plus grandes et plus puissantes que les flottes marchandes n'étaient nombreuses. Ce ne fut qu'à l'ombre protectrice des vaisseaux de guerre que grandirent les flottes marchandes hollandaises et anglaises, qu'elles étouffèrent la Hanse allemande et que désormais
elles rendirent impossible toute concurrence qui n'était pas accompagnée du bruit des canons. Les colonies qui, d'après l'opinion du roi, rendaient nécessaire une flotte de guerre pour les nations qui les possédaient, ne leur étaient pas tombées en partage comme un pur don du ciel ; car ce n'était qu'au moyen d'une flotte de guerre qu'elles avaient pu les acquérir et les conserver. Les négociants hollandais et anglais s'enrichirent sous la protection des flottes de guerre, et leur richesse se répandit dans le pays par mille canaux. Les négociants allemands étaient forcés de vendre en détail ce que leur livraient les Hollandais et les Anglais, et par conséquent ils étaient comparativement pauvres. Nous voulons parler des négociants des villes hanséatiques. Or, les négociants, dans les pays du roi de Prusse, étaient placés vis-à-vis des hanséates dans la même position que ces derniers l'étaient eux-mêmes vis-à-vis des négociants anglais et hollandais.
Soit, dira-t-on ; mais si les Anglais et les Hollandais étaient riches et les Prussiens pauvres sous le rapport du commerce, le gouvernement anglais et la République des Provinces-Unies étaient grevés d une lourde dette. Par contre, Frédéric n'avait point de dettes, mais un trésor bien rempli, prêt à être dépensé en cas de besoin. — Cela est incontestable, et nous verrons plus loin comment Frédéric s'y prit pour que l'occasion de dépenser ne se f!t pas attendre.