CHAPITRE XI
Le roi, considéré comme historien de ses campagnes, de sa famille. — Ses prétentions comme historien. — Son jugement sur la Réformation; sur ia guerre de Trente ans. — Ses tendances; effets de ces tendances. — Le roi compare Louis XIV à l*éiecteur Frédéric-Guillaume. — Il blâme Frédéric I". — Son jugement sur Guillaume III d*Orange ; sur Frédéric- Guillaume K. — Il s'efforce de trouver chez ses ancêtres les signes précurseurs de son hostilité contre TAutriche. — Son panégyrique de Louis XV.
Aussitôt la première guerre de Silésie terminée, Frédéric résolut d'en écrire l'histoire pour l'édification de la postérité. Il avait choisi, à ce qu'il paraît, pour modèle, les Commentaires de Jules César et, à l'instar du célèbre général romain, il ne parle de lui-môme qu'à la troisième personne. Il s'appelle « le roi » tout court. Il ne faut s'attendre de la part d'un autobiographe qu'à le voir se faire l'apologiste de ses actes, et l'on serait mal venu d'en vouloir à Frédéric II pour en avoir agi ainsi. Cependant, lors même qu'il hasarde une critique, le blâme qu'il répand ça et là sur sa conduite trahit des efforts pour provoquer les éloges de ses lecteurs. Il raconte en tel et tel endroit les fautes stratégiques qu'il a commises et prend soin d'indiquer pourquoi ce sont des fautes; mais,
en revanche, il passe prudemment sous silence sa fuite du champ de bataille de Mollwitz. Et d'autre part, il sattribue des coups d'audace dont on peut presque induire le reproche de témérité : ces actions d'éclat se retrouvent dans tous les Mémoires de ce genre. Après avoir achevé cet ouvrage, le royal auteur tourna ses regards vers le passé.
« On a écrit, dit-il, l'histoire de tous les pays policés de l'Europe ; il n'y avait que les Prussiens qui n'eussent point la leur. Je ne compte point au nombre des historiens un Hartknoch, un Pufendorf, auteurs laborieux, à la vérité, qui ont compilé des faits et dont les ouvrages sont plutôt des dictionnaires historiques que des histoires mêmes; je ne compte point Lockelius qui n'a fait qu'une chronique diffuse, où l'on achète un événement intéressant par cent pages d'ennui ; ces sortes d'auteurs ne sont que des manœuvres qui amassent, scrupuleusement et sans choix, quantité de matériaux qui restent inutiles jusqu'à ce qu'un architecte leur ait donné la forme qu'ils devaient avoir... Dès le règne de Frédéric P', on sentit le besoin qu'on avait d'un auteur qui rédigeât, dans une forme convenable, cette histoire... J'ai trouvé devant moi cette carrière vide et j'ai essayé de la remplir, tant pour faire un ouvrage utile que pour donner au public une histoire qui lui manquait. J'ai puisé les faits aux meilleures sources que j'ai trouvées : dans les temps reculés, j'ai eu recours à César et à Tacite; dans les temps postérieurs, j'ai consulté la Chronique de Lockelius, Pufendorf et Hartknoch; et surtout j'ai dressé mes Mémoires sur les fastes et les
documents authentiques qui se trouvent dans les archives royales. J'ai rapporté les faits incertains comme incertains, et les lacunes, je les ai laissées comme je les ai trouvées; je me suis fait une loi d'être impartial et d'envisager tous les événements d'un coup d'œil philosophique, persuadé que d'être vrai, c'est le premier devoir d'un historien (1). »
On le voit, bien que cette histoire ne porte que le titre de Mémoires de la Maison de Brandebourg, elle ne débute pas sans quelque prétention de la part de l'auteur. Quant à l'impartialité du roi, nous croyons qu'elle a dû courir de grands dangers. Lui qui a rompu si ouvertement en visière aux traditions de ses aïeux , n'a-t-il pas dû , au moins une fois, éprouver la tentation de reporter ses jugements au temps de ses prédécesseurs, et de leur prêter des sentiments qu'il aurait pu avoir, lui, à leur époque, mais que ses ancêtres n'ont pas pu éprouver, parce qu'ils étaient attachés aux anciennes traditions et avaient été élevés dans des idées qui navaient pas encore subi l'alliage de la philosophie de Voltaire? Si le roi y a songé, il s'est gardé de l'avouer : « Je me suis élevé au-dessus de tous les préjugés, » s'écrie-t-il dans la dédicace de son livre au prince de Prusse (1). Parole hardie pour un homme. D'un autre côté, et le fait nous paraît remarquable, Frédéric s'excuse d'avoir écrit cette histoire de ses ancêtres en français : « Il n'est pas plus étrange, dit-il à ce propos, qu'un Allemand écrive de
(1) OEuvres I, Mémoires de Brandebourg , discours préliminaire,
pag. XLVII, XLVIII, XLIX.
(2) Ibid., /, iWd. p. XL.
nos jours en français qu'il Tétait du temps de Gicéron qu un Romain écrivît en grec. » Soit; mais il est de fait que ces Romains, que Frédéric prend pour exemple, n'écrivaient pas l'histoire de leur république, en grec, mais bien en latin ; et ce n'étaient pas seulement des mots latins, Tesprit de leurs écrits était romain. Â ce point de vue encore, la forme extérieure du livre de Frédéric convenait parfaitement au contenu.
Les premiers chefs de la maison de Brandebourg sont esquissés d'une main légère. Ce n est qu'à partir de la Réformation que le roi entre un peu plus avant au cœur de son sujet. « Si on veut réduire, dit-il, les causes des progrès de la Réforme à des principes simples, on verra qu'en Allemagne, ce fut l'ouvrage de l'intérêt ; en Angleterre celui de l'amour, et en France, celui de la nouveauté ou peut-être d'une chanson... Calvin composa, dit-on, un vaudeville dont le refrain était : ô moines, ô moines, il faut vous marier.. . Il ne faut pas croire que Jean Huss, Luther et Calvin fussent des génies supérieurs ; il en est des chefs de sectes comme des ambassadeurs ; souvent les esprits médiocres y réussissent le mieux, pourvu que les conditions qu'ils offrent soient avantageuses. Les siècles de l'ignorance étaient le règne des fanatiques et des réformateurs ; il semble que l'esprit humain se soit enfin rassasié de disputes et de controverses : on laisse argumenter les théologiens et les métaphysiciens sur les bancs de l'école , et depuis que dans les pays protestants les ecclésiastiques n'ont plus rien à perdre , les chefs de nouvelles sectes n'ont plus rien à gagner. L'électeur Joachim H acquit, par la communion
SOUS les deux espèces , les évêchés de Brandebourg, de Havelberg et de Lebus, qu'il incorpora à la Marche (1 ). » Nous trouvons une contradiction étrange dans les opinions du roi , par rapport à son appréciation de la guerre de Trente ans. 11 recommandait à Voltaire et à ses contemporains, d'une manière toute spéciale, de proclamer hautement comme guerres de religion toutes les guerres qui eurent lieu à Tépoque de la Réformation et après, guerres dans lesquelles la religion n avait jamais servi aux grands que de prétexte pour tromper le peuple. Cette manœuvre avait sa raison d'être. Plus on parvenait à rendre odieuses les religions positives, et plus on pouvait mettre en lumière cette sorte de philosophie légère et sceptique qui les accablait de ses dédains et de son ironie. Frédéric II avançait donc, sans hésiter, que la guerre de Trente ans avait été une guerre de religion. 11 n'exceptait qu'un seul homme de l'opinion commune, précisément celui qui avait proclamé la guerre de religion avec le plus de bruit, le plus de zèle , le plus de vigueur : le roi de Suède, Gustave- Adolphe (2). Les raisons et les prétextes de Gustave- Adolphe, Frédéric les représente comme frivoles. Il les met sur la m(>me ligne que ceux que Charles II d'Angleterre employa, en 1672, vis-à-vis de la Hollande. Charles déclara la guerre à la Hollande , parce qu'un fonctionnaire de l'État, le pensionnaire de Witt , « avait dans sa maison un tableau scandaleux (3). » Faut-il, s'écrie le roi,
(i) OEuvrei, I, Mémoires de Bratidebourg, p. 23.
(2) Ibid., p. 42.
(3) Ce tableau représentait une bataille navale, que Jean de Witt avait gagnée scir les Anglais. (Note du traductetur,)
que des motifs aussi frivoles — que ceux mis en avant par Charles II — arment des nations les unes contre les autres, causent la ruine des plus florissantes provinces, et que Tespèce humaine répande son sang et prodigue sa vie pour contenter Tambition et le caprice d'un seul homme (1 ) ? »
On peut supposer que lorsque Frédéric II écrivit ces paroles, il ne songeait pas , au même instant , à sa première guerre de Silésie. 11 est vrai que les premières attaques de Gustave-Adolphe avaient lésé l'Electeur de Brandebourg. Gustave-Adolphe lui enleva tout d'abord son héritage légitime, le duché de Poméranie. Il le força ensuite à conclure avec lui une alliance qui allait à rencontre de ses intérêts. Car la future victoire des Suédois, à laquelle Georges-Guillaume devait prendre part, assurait à Gustave-Adolphe , comme premier butin , le duché de Poméranie, enlevé à la maison de Brandebourg.
Cependant , l'idée fixe qui prédomine dans l'œuvre de Frédéric II, c'est le reproche de despotisme adressé à l'Empereur Ferdinand II. Ce reproche, il le répète à tout propos. 11 explique les démêlés entre Ferdinand et Frédéric le Palatin. Il prétend que, « selon la Bulle d-or, un Empereur n'est point en droit de mettre au ban de l'Empire ni de dégrader un Électeur, sans le consentement unanime de toute la Diète assemblée en corps (2).» Voltaire, qui revisait les travaux du roi, écrivit ces mots
(1) OEuvreSf Mémoires de Brandebourg, p. i2.
(2) Ibid., I, p. 38.
à la marge de ce passage : « II me semble que cet article n'est point touché dans la Bulle d'or ;cela est très-important. » Mais Frédéric II , qui accueillait généralement les observations de Voltaire, ne tint aucun compte de celle-ci. Pourtant Voltaire avait raison. Ce que le roi avançait était donc une erreur ou un mensonge. Mais effacer ce qu'il avait écrit, c'était perdre une bonne occasion d'adresser un reproche à l'Empereur. L'historien Frédéric II maintint Verreur — ou le mensonge.
Tout le poids de la colère du royal auteur tombe sur le ministre de Georges-Guillaume , le comte de Schwarzenberg. « On ne saurait, sans blesser les lois de Térjuité, charger Georges-Guillaume de tous les malheurs qui arrivèrent pendant sa régence. S'il fit des fautes capitales, elles consistèrent en ce qu'il plaça sa confiance dans le comte de Schwarzenberg , qui le trahit, et qui, selon quelques historiens, avait formé le projet de se faire lui-même Électeur de Brandebourg ; il était catholique ; il avait toujours tenu le parti de l'Empereur ; et il se flattait d'autant plus de sa protection, que les forteresses de l'Electorat avaient été livrées à l'Empereur, auquel les commandants avaient prêté serment (1). »
Il n'y a peut-être pas de passage plus important que celui-là, au point de vue des réflexions du roi, pour juger de ses tendances. Pour appuyer l'imputation de trahison dont il charge la mémoire de Schwarzenberg, il ne fournit pas la moindre preuve. Lorsque Gustave- Adolphe, altéré de conquêtes, exigea l'entrée des forte-
(1) OEuvres, I, p. 48.
resses du Brandebourg, il s'adressa uniquement à l'Électeur, puisque celui-ci en était seul maître. A Texception des années 1 631-1 635, pendant lesquelles les canons de Gustave-Adolphe forcèrent Georges-Guillaume à accorder ce qu'il s'obstinait à refuser, les deux électeurs de Brandebourg et de Saxe furent constamment du côté de l'Empereur, non pas seulement le faible et irrésolu Georges-Guillaume, mais aussi le jeune, vigoureux et décidé Frédéric-Guillaume. Schwarzenberg était, à la vérité, catholique; mais sa croyance ne lui enleva la confiance ni des deux électeurs, ni des Etats.
Au surplus, l'appréciation que fait Frédéric II de Schwarzenberg est un exemple remarquable à la fois de son imagination et de la manière dont il envisageait l'histoire. A partir de ce moment, aucun livre ne parut sur l'histoire du Brandebourg sans stigmatiser Schwarzenberg du nom de traître. Personne n'osa contredire cette assertion . C'était une tradition immuable. Le défenseur de ce grand ministre caloinnié donne le milieu de son siècle comme Tépoque où l'on commença à le noircir (1). Il serait plus exact de faire dater cette époque de l'appréciation de Frédéric II. Il ne s'agissait pas seulement d'un homme, de la personnalité de Schwarzenberg. Si on le nomme, ce n'est que pour mettre en évidence le symptôme d'une direction nouvelle. Depuis lors, l'image de Schwarzenberg fut dépeinte d'année en année sous des images de plus en plus sombres. Bientôt on ne l'accusa plus d'avoir cherché à
(i) CosMAR, Schwarzenberg, p. 420.
trahir, mais bien d'avoir essayé d'assassiner l'électeur Frédéric-Guillaume. Frédéric II l'avait fait dépouiller de tous ses honneurs et dignités par le jeune électeur Frédéric-Guillaume, qui l'aurait laissé fuir à Vienne et mourir là en exil. C'était trop peu. Il fallait un châtiment plus sévère. On imagina que le traître avait été décapité à Spandau.
La vérité est que Schwarzenberg mourut de mort naturelle à Spandau, le 14 novembre 1641, en possession de toutes ses charges et dignités, et honoré de l'entière confiance de son souverain, Frédéric-Guillaume.
Il y a déjà longtemps que le pasteur prolestant Cosmar a démontré, par des sources originales, que de toutes les accusations portées contre Schwarzenberg aucune n'est fondée. Et cependant Ton continue à les reproduire. Tant il est difficile d'arracher l'ivraie d'un champ où elle a pris racine !
Ce seul exemple suffit pour faire juger de toutes les autres appréciations historiques de Frédéric II et partant aussi de ceux qui les ont copiées. Sa haine contre la Maison impériale était comme la boussole de toutes ses entreprises. C'est dans le même esprit qu'il se prononça sur tous les ennemis de la Maison impériale. Dût-il avoir beaucoup à leur reprocher en d'autres matières, s'ils ont eu la même haine que lui, il les approuve. Il émet, entre autres, un blâme sur le cardinal de Richelieu : « Il était orgueilleux et vindicatif. Il agissait comme font les tigres et les loups. Je lui refuse le titre de grand dans toutes ses méchancetés. » Il y a une exception cependant : « Je ne
lui reconnais le titre de ministre éclairé que lorsqu'il s'allia avec la Suède pour abattre en Allemagne le despotisme de FAutriche (1). »
Quoi que Frédéric puisse rapporter des destinées de la nation allemande et de la Maison impériale, il le passe au creuset de son principe fondamental : l'Autriche veut étendre son despotisme sur les princes allemands et opprimer la liberté de l'Allemagne. Mais c'était une liberté d'une singulière espèce que celle dont les Allemands jouirent, à l'exception des princes, après la paix de Westphalie. Peut-être aurait-ce été un bonheur pour la nation allemande, si l'un des Empereurs avait fait en réalité la tentative que Frédéric II attribue à tous; si, d'une main ferme et énergique, il avait réduit à de justes limites l'indépendance des petits seigneurs. Ce ne fut pas, depuis lors, la tendance de la Maison impériale. On dirait, au contraire, qu'elle eût précisément soin depuis lors de conserver l'état de choses existant. Voilà pourquoi elle demandait aux princes de satisfaire aux obligations que la paix de Westphalie leur avait imposées. Frédéric II écrivit et parla comme si des obligations de ce genre n'avaient jamais existé. L'électeur Frédéric-Guillaume envoie, en 1686, des secours à l'Empereur. Mais, aux yeux de Frédéric II, pourquoi? Parce que Frédéric- Guillaume a accueilli les réfugiés, et que Louis XIV lui en veut. Comme conséquence, Frédéric-Guillaume conclut de nouvelles alliances avec l'Empereur et lui envoie 8,000 hommes. Dans l'opinion de Frédéric,
(1) OEuwres, XXVI, p. ASA.
ces troupes semblent avoir été les premières que Frédéric-Guillaume mit à la disposition de l'Empereur et de l'Empire. Depuis lors, Louis XIV cessa de payer à l'Électeur la somme annuelle qu'il lui avait accordée par la paix de Saint-Germain. En un mot, Frédéric envisage l'Électeur comme un prince complètement indépendant, qui n'a pas à avoir d'autres égards, et ne se voit pas retenu par d'autres liens que par ceux que sa politique lui conseille comme opportuns.
Cette opinion se manifeste plus clairement lorsque Frédéric établit une comparaison entre Frédéric-Guillaume et Louis XIV. Ce morceau est, littérairement parlant, une des meilleures productions du roi. Il aurait pu choisir aussi Cromwell ; mais il l'écarté aussitôt , parce qu'il a commis des crimes. Cette raison est conforme de tous points à l'ordre d'idées développé dans VAnti" Machiavel ; mais le puritain de fer en est-il pire que le despote français sans foi ni loi? Cette réflexion, Frédéric la fait lorsqu'il compare Louis XIV, qu'il appelle pompeusement « le monarque, » avec l'Électeur, qu'il nomme avec non moins d'emphase « le héros. » « Tous deux, dit-il, conclurent des traités et les rompirent, l'un par ambition, Tautre par nécessité. Des princes puissants se moquent de l'esclavage d'une parole donnée par une volonté libre et indépendante. Des princes de moindre importance ne remplissent pas leurs engagements, parce qu'ils sont forcés de céder aux circonstances. »
Après ce début, on doit naturellement s'attendre à ce que le Roi ne trouve pas une parole de blâme pour les guerres de Louis XIV. Aussi bien, pourquoi les aurait-il
blâmées? « Louis XIV, dit-il, aima la gloire plus que la guerre même. 11 entreprit ses campagnes par grandeur d'âme. »
Plus loin, Frédéric dépeint les deux souverains qu'il compare avec des couleurs éblouissantes. Mais la manière dont il le fait, montre comment il les envisageait lui-même. Il trahit de plus en plus ses efforts pour accuser la maison de Habsbourg et justifier la maison de Bourbon dans les longues luttes qu^elles eurent ensemble. Le monarque français lui paraît « digne de louange, pour avoir suivi le chemin de la gloire que Richelieu lui avait préparé. » Il ne dit pas que chacune des guerres que Louis XIV entreprit contre la maison de Habsbourg, était dirigée en réalité contre l'empire d'Allemagne. Il le savait cependant ; mais sa thèse lui commandait de parler autrement. N*a-t-il pas annoncé aux Français qu'il voulait reprendre le rôle que le roi de Suède avait joué pendant la guerre de Trente ans, mais avec plus de vigueur et d'énergie que ce dernier? Il était fermement convaincu que , dans tous ses démêlés avec l'Autriche, il trouverait toujours un soutien chez le roi de France. Car, il n*est pas superflu de le rappeler, nous sommes encore à Tépoque antérieure aux désillusions que lui ménageait la guerre de Sept ans , et qui le poussèrent à tourner ses regards, non plus du côté de la France, pour agir de concert avec elle, mais bien du côté de la Russie.
Lorsque Frédéric II écrivit les Mémoires de la maison de Brandebourg, il n'estimait que la France, rien que la France. C'est pour ce motif qu'il se croit obligé de jeter
quelques ombres sur l'image de son grand-père, le premier roi de Prusse.
(( L'Électeur (Frédéric III), dit-il, qui chargeait la France de tous les chagrins que sa belle-mère lui avait donnés, à cause qu elle avait engagé Frédéric-Guillaume, par des raisons d'intérêt , dans le parti de Louis XIV, était rempli d'une haine aveugle pour tout ce qui était français. Les partisans de l'Empereur nourrissaient soigneusement ce prince dans cette disposition, dont il ne pouvait résulter pour eux que des avantages; ils la fomentaient encore en créant le fantôme de la monarchie universelle de Louis XIV, avec lequel ils ensorcelaient la moitié de l'Europe; l'Allemagne fut souvent émue par cette machine puérile, et plongée dans des guerres qui lui étaient tout à fait étrangères ; mais comme la trempe des meilleures armes finit par s'émousser, ces arguments perdirent insensiblement la force de l'illusion , et les princes allemands comprirent que s'il y avait un despotisme à craindre, ce n'était pas celui de Louis XIV. »
C'était donc celui de l'Empereur ? De l'Empereur, le chef de lEmpire même, la clef de voûte des destinées de cet Empire, qui garantissait alors non pas seulement aux princes, mais à chaque Allemand en particulier, la possession de sa fortune et de ses droits? En vérité, l'accusation est étrange. Le roi poursuit .
« Dans ce temps-là , le charme était encore dans sa première force, et il opéra avec efficacité sur un esprit préparé, par ses préjugés, à en recevoir favorablement l'impression. Frédéric III se crut donc obligé de secourir l'Empereur. »
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11 s'agit ici de Tannée 1689, et de l'incendie meurtrier de Melacs, dans le Palatinat. Et parce que lelecleur Frédéric a fait marcher ses troupes contre Timpiloyable ennemi, son petit-fils lui reproche un « préjugé d'esprit faible ! »
Frédéric II continue dans cette voie. 11 dépeint, — magistralement , il faut le reconnaître, — les efforts de Guillaume III d'Orange pour soulever l'Europe contre Louis XIV, comme des intrigues qui n'avaient d'autre but que de maintenir le despotisme de Guillaume luimême : « Il gouvernait l'Europe par ses intriguer , en excitant la jalousie de tous les princes contre la puissance de Louis XIV, qu'il haïssait. Le monde était armé et en guerre pour lui conserver le despotisme avec lequel il gouvernait les Provinces-Unies, qu'il aurait perdues en temps de paix. . . Fécond en ressources et vigilant à réparer ses pertes, c'était l'hydre de la fable qui se reproduisait sans cesse. »
Frédéric II esquisse plus loin comment son grandpère sollicita, par vanité, la couronne de roi; mais « ce qui se trouva, dans son origine, l'ouvrage de la vanité, se trouva, dans la suite, un chef-d'œuvre de politique . la royauté tira la maison de Brandebourg de ce joug de servitude où la maison d'Autriche tenait alors tous les princes d'Allemagne. » Mais c'était l'Empereur lui-môme qui avait concédé ce titre; c'était pour se ménager les secours de Frédéric qu'il le lui avait promis. Frédéric devait voter avec lui dans toutes les questions qui concernaient l'Empire. C'était la reproduction du projet que George-Guillaume avait soumis autrefois à l'Empereur :
que l'Empereur lui donne seulement Texpectative sur tous les pays de ses voisins, et il s'engage à voler, en toutes choses, d'après le vœu et les ordres de l'Empereur!
Ici se représente encore une de ces confusions étranges, si fréquentes chez Frédéric II. Son grand-père aspirait à la royauté, et il loue ce souhait comme a un chef-d'œuvre de politique. » C'est pour l'avoir obtenu que, dans la guerre de la succession d'Espagne, le grand-père a rempli en partie ses obligations comme prince de l'Empire, et que, d'autre part, il a été fidèle à ses promesses en prenant le parti de TEmpereur. Frédéric II ne saurait assez blâmer cette fidélité de son grand-père vis-à-vis du chef de l'Empire. Le nouveau roi, dit-il, fit beaucoup pour ses passions et rien pour ses intérêts. Mais il a oublié, en même temps, d'indiquer jusqu'à quel point ce nouveau roi aurait pu profiter de la guerre de l'Empire pour servir ses intérêts. Ceux-ci exigeaient sans doute que Frédéric P'" acceptât la couronne royale et refusât ensuite de payer le prix convenu. Nous doutons que cela eût suffi.
Le petit-fils continue à dépeindre son grand-père sous le jour le plus défavorable. Nous n'avons pas l'intention de défendre Frédéric P"" contre les accusations de Frédéric II. Nous voulons seulement faire remarquer que le reproche le plus grave que celui-ci fait à son grandpère, est d'avoir participé à une guerre avec laquelle ses intérêts n'avaient rien de commun , c'est-à-dire à la guerre de l'Empire et de la nation allemande contre la France.
Plus loin, Frédéric II esquisse Thistoire de son père. Il glisse sur les moments les plus importants qu'il passa avec lui. Frédéric-Guillaume a, tout autant que son père et même plus encore, nourri de fortes préventions contre la France. Cette aversion est une des causes qui ont de bonne heure élevé une barrière entre le père et le fils : Frédéric n'en dit pas un mot. Mais cela est moins étonnant qu'une autre circonstance. Pas plus que d'autres qui se sont occupés de l'histoire de cette époque, Frédéric ne fait mention, ni ici ni ailleurs, de prétentions que ses ancêtres auraient élevées, au sujet de la Silésie, contre la Maison impériale. C'est une nouvelle preuve que les motifs qu'il fit valoir plus tard étaient vains et que son invasion ne fut inspirée que par vue de conquête. En revanche, il fait à l'Autriche un autre reproche. Il aperçoit dans toutes les démarches, dans tous les actes de celte dernière, l'orgueil de la maison de Habsbourg, sa tendance au despotisme. La pensée môme de l'Empereur de fonder à Ostende la Compagnie des Indes, pour donner de l'essor au commerce des Pays-Bas, ne lui paraît avoir été que le résultat de la « hauteur » de ce monarque.
Cela nous reporte encore une fois à l'enchaînement des idées des Mémoires. Comme Frédéric a pour but d'élever sa puissance à côté de celle de l'Empereur et de la rendre indépendante de ce dernier, il cherche des traits analogues pour découvrir le même but dans ses ancêtres, et s'il ne peut pas les y approprier, il les représente comme des fautes commises par ses aïeux.
On sait que, grâce à lui et après lui, la même tendance s invéléra dans tous les historiens de la Prusse. Chaque
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ouvrage, publié en Prusse, tend à prouver que Tidéc d'un dualisme politique de l'Allemagne, qui ne date que de Frédéric II, existait dans ces temps antérieurs, oîi l'on ne savait et l'on ne voulait rien savoir d'un pareil dualisme, ni d'une concurrence de la maison de Hohenzollern avec celle de Habsbourg, puisque les chefs de la maison de HohenzoUern démontraient par leur conduite que la subordination à laquelle ils étaient fidèles reposait sur l'histoire et le droit.
Il n'y a qu'un seul côté des opinions de Frédéric II, avant la guerre de Sept ans, que l'on ne partage plus aujourd'hui, c'est-à-dire que la France aurait été toujours et quelles que fussent les circonstances, le soutien de l'ambition de la maison de HohenzoUern. Nous verrons plus loin comment Frédéric II lui-même fut détrompé à cet égard. Mais à cette époque, sa confiance en Louis XV était si grande, qu'il célébrait les louanges de ce monarque sur un ton que n'aurait pas avoué même un Français du temps de la Régence. Écoutons le Roi : « La duchesse de ChAteauroux, exilée de Metz, mourut de douleur d'avoir essuyé un traitement si rigoureux. La convalescence du Roi réveilla ses premiers feux ; l'amour, que la Religion avait offensé, s'en vengea à son tour en ranimant plus vivement que jamais dans le cœur du Roi sa passion pour sa maîtresse. Dans le temps qu'on négociait son retour, il apprend qu'elle est morte. Jamais sacrement ne causa tant de remords que celui que Louis XV avait reçu à Metz ; il se reprocha la mort d'une personne qu'il avait tendrement aimée ; des désirs qu'il ne pouvait plus satisfaire et des regrets inutiles émurent si violemment sa
sensibilité, qu'il se retira pour quelque temps du monde. U maladie de ce prince, funeste à ses alliés et à sa maîtresse, lui procura au moins la satisfaction la plus douce qu'un souverain puisse avoir, celle d'obtenir le nom de Louis le bien-aimé, désignation préférable au titre de saint et de grand que la flatterie et rarement la vérité donnent aux rois (1). »
Frédéric II avait-il bien réfléchi en écrivant cette dernière phrase? A vrai dire, il n'avait pas complètement tort.
(1) OEuvreâ, Hl, Histoire de mon temps, chap. xii.