‹ Frédéric le lionChapitre 9 sur 11 · LA FÉE SCIENTIA · texte numérisé non relu

LA FÉE SCIENTIA

Il y a quelques années, vivait à Berlin une petite ouvrière nommée Marguerite; son père, comme tous les Prussiens de son âge , avait porté les armes contre les Français pendant l'empire, et il était mort à la bataille d'iéna; sa mère aussi était morte, et il ne lui restait pour toute famille que sa grand'mère, femme de quatre-vingts ans environ, qui avait de temps en temps des sourires mystérieux et des hochements de tète supérieurs, comme toutes les vieilles femmes. Marguerite comptait seize ans révolus, et n'en paraissait que quatorze, tant elle était frêle, mignonne et enfant de tout point. Les choses que les jeunes filles]^savent , parce qu'elles ne doivent pas les savoir, elle les ignorait parfaitement. Chose incroyable! jamais elle ne se servait de miroir, et je vous dis ceci bien vite, attendu que cette histoire devant être invraisemblable, j'ai besoin do vous préparer,

par une première invraisemblance, aux invraisemblances qui vont suivre. Comme les enfants, elle avait une grande susceptibilité, une tendresse primitive et des larmes plein les yeux j pour des misères , elle se faisait de gros chagrins et poussait de gros soupirs; une remontrance de sa grand'mère la rendait malade, si bien qu'elle-même, dans ses moments de bonne humeur, comparait son cœur à une pelotte remplie de son oîi les épingles entrent sans effort : la différence était que la pelotte ne saigne pas, et que son cœur, à elle, saignait bien fort à la moindre piqûre. Du reste , le sourire était toujours voisin des larmes; quand elle avait beaucoup pleuré , elle souriait volontiers et de la meilleure grâce du monde : sa vie ressemblait à une journée du mois d'avril continuellement mêlée de pluie et de soleil.

Vous jugerez encore mieux de sa candeur, quand je vous aurai dit que jamais elle ne médisait de ses voisines, et que, le dimanche, lorsque de sa fenêtre elle regardait passer les joyeuses troupes d'ouvrières qui s'en allaient danser dans les faubourgs, il ne lui vint jamais à l'esprit de remarquer que celle-ci avait une

épaule disproporlionnéc, celle-là un grand nez, celte autre des rubans fanés à son bonnet, cette autre une robe passée de mode.

Marguerite vivait donc le plus innocemment du monde. Pendant la semaine , elle passait toutes ses journées à coudre en chantant ou en soupirant, selon l'état de son esprit; le dimanche, elle allait à la messe, et, le reste du jour, adressait des questions à sa maman Schnaps, qui ne se lassait pas d'y répondre, soit bonté pure, soit qu'elle aimât à jaser. Ces questions, d'ailleurs, avaient un parfum de naïveté, un laisser- aller d'enfant qui les rendaient parfois embarrassantes. Le moyen de répondre sans sourire à une jeune fille de seize ans qui vous demande pourquoi le commis de la douane s'occupait, pendant la messe, à regarder de côté la fille du percepteur de ville, au lieu de suivre les prières dans son livre? La maman Schnaps, dans ces moments critiques, agissait avec la plus grande discrétion ; elle se contentait de frapper doucement sur la joue de sa petite-fille, et de changer la conversation, en lui disant :

— Marguerite, donne-moi mon de à coudre,

ou nies lunettes, ou mes aiguilles à tricoter!... Pour Marguerite, le plus beau jour de la semaine était le samedi. Elle avait dans la ville trois bonnes amies à peu près de son âge; or, le samedi soir, leur journée faite , ses trois bonnes amies venaient la voir. Ce jour-là , il y avait donc fête dans la petite chambre de Marguerite ; elle allumait sa petite lampe de cuivre, serrait son ouvrage , préparait des chaises, et attendait neuf beures avec impatience. Neuf heures sonnant, les bonnes amies entraient, on s'embrassait.

— Bonjour, Marguerite.

— Bonjour, Thérèse; bonjour, Bathilde; bonjour ïhécla.

Et puis des caresses et des rires sans fin. On s'asseyait et on causait. La mère Schnaps , qui était sourde quand elle le voulait bien , avait l'oreille très-dure le samedi, pour ne pas gêner les jeunes filles; la tête penchée sur son oU' vrage , elle n'entendait rien. Quand on avait bien babillé , Marguerite apportait un jeu de loto, et on jouait gravement à un liard la partie; à dix heures, elle allait chercher dans une armoire deux bouteilles de petite bière et une

assiette de biscuits; les quatre amies buvaient et mangeaient; eniin la soirée se terminait par une ronde allemande que chantait Marguerite, et dont Thérèse, Bathiklc et Thécla répétaient le refrain :

« De tous les oiseaux de passage, l'amour est « le plus à craindre; évitez-le, ô jeunes fdles! »

Marguerite chantait naïvement ces naïves paroles , sans les comprendre. Jamais elle n'avait demandé, même à sa grand'nière, pourquoi l'amour était le plus dangereux des oiseaux de passage; autrement, elle eût mal justifié la peinture que nous avons faite de son ignorance et de sa candeur : quand on fait une pareille question, on n'a guère plus besoin de la faire. Elle aimait également ses trois amies, et on l'eût bien embarrassée en lui demandant laquelle des trois elle préférait. Thérèse était la plus grande et la plus éveillée, Bathilde était très-blonde et très caressante, Thécla avait une sorte d'insouciance dans les manières qui attirait par le peu d'efforts qu'elle faisait pour attirer. Marguerite riait des propos de Thérèse, se laissait prévenir par Bathilde, et réservait ses plus gracieuses avances pour Thécla , préci-

sèment parce que Thécla ne les lui rendait jamais. Ainsi partagée entre des occupations qui ne lui déplaisaient pas et des amitiés qui lui étaient chères, Marguerite vivait heureuse; elle avait toute la semaine pour penser à ses trois bonnes amies, et le samedi pour les voir; elle s'était même créé des affections accessoires qui complétaient son bonheur : elle possédait trois colombes dans une môme cage, trois charmants oiseaux, bien blancs, bien doux, ne roucoulant pas trop, ce qui est d'assez bon goût pour des colombes. L'une avait le plus joli cou qu'on puisse voir, et, au-dessous du cou, une petite tache noire qui produisait l'effet d'un grain d'ébène sur une tasse de lait; l'autre avait le bout de l'aile irisé comme une écharpe de femme; la troisième avait sur la tète une petite aigrette chatoyante aux rayons du soleil. Marguerite consacrait deux heures par jour à ses trois colombes ; elle leur donnait la becquée, les caressait à tour de rôle, et, par un effet de son naturel aimant, elle leur avait donné à chacune le nom d'une de ses amies : elle appelait la première Thérèse, la seconde Balhilde, et la troisième Thécla. Dans son enthousiasme ,

elle s'imaginait que chaque colom])c reproduisait les qualités spéciales de celle dont elle portait le nom.

Ces trois colombes lui tenaient lieu, pendant la semaine , de ses amies absentes. Amies et colombes se confondaient dans son affection ; et, embrassant les unes , elle croyait embrasser les autres. Aussi, le samedi soir, ne manquait-elle pas de donner aux colombes les restes de biscuits que les amies avaient laissés. Il lui semblait juste de partager les biscuits comme elle avait partagé les baisers. Ainsi le cœur de Marguerite se divisait par septièmes entre sa grand'mère, ses trois bonnes amies et ses trois colombes, sauf une petite part encore qu'elle avait distraite, en secret, de la totalité pour la donner à un joli chat angora qui, pendant le jour, s'établissait sur la chaise où Marguerite posait les pieds, et, pendant la nuit, dormait au bas de son lit, sur un coussin moelleux et toujours propre. Le samedi , comme vous le voyez , devenait jour de fête pour tout ce monde ; les colombes et le chat le sentaient venir, et, quand ses amies la quittaient, vers onze heures, Marguerite s'endormait joyeuse , après avoir

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