TROISIÈME ACTION
Quatre heures de l'après-niidi , air tiède , ciel bleUj une de ces belles journées d'arrièresaison que les Parisiens aiment tant. Les derniers rayons du soleil échauffaient l'asphalte des boulevarts; le long des boutiques , les femmes filaient parées et souriantes , tout imprégnées
de cette beauté poétique que l'automne répand sur la création , sur les arbres, sur les fleurs , et qui des fleurs rejaillit aux femmes. Toutes semblaient joyeuses; à côté d'elles on respirait ce doux et vague parfum qui n'aura jamais de nom tant qu'on n'aura pas trouvé de nom pour l'odorat du cœur. Toutes semblaient saluer le dernier soleil par un dernier sourire, soleil doux comme tout ce qui va s'éteindre , attirant comme tout ce qui va nous quitter. Depuis la rue de la Paix jusqu'à la rue Montmartre, c'était une radieuse procession ; l'œil croisait l'œil, la pensée agaçait la pensée , et chaque promeneuse emportait dans les plis de sa robe des hommages incomplets, des adorations furtives, et aussi des désirs confus au cœur.
Je m'arrachai à ce spectacle qui m'a toujours paru charmant entre tous les spectacles ; je tournai brusquement à droite, et, après avoir dépassé la place de la Bourse, je m'arrêtai dans une rue'sale et obscure; c'était là, j'entrai.
11 existe là un café dont tous les honnêtes gens ignorent probablement l'existence, et que j'aieu,moi, le courage d'explorer j seulement, pour éviter toute apparence de personnalité, il me sera permisde laisser mes indicalionsdans l'ombre, et tout en accusant fidèlement le caractère symptomatiquedu lieu dont jeparle, de n'en préciser ni l'emplacement ni le nom : je décris, je ne dénonce pas. Ce café, qui d'ailleurs n'est pas unique en son espèce, etdonl presque tous les quartiers de Paris offrent le pendant, est un de ces établissements spéciaux dont les murs, les tables, les meubles semblent avoir retenu l'empreinte de ceux qui les visitent. Les murs y distillent le vice, les tables y suent la débauche, les meubles y végètent, les lumières y souttrenl ; en y entrant , on sent qu'on ne peut voir là que des ligures ilétries, entendre que des voix enrouées; la décoration n'a pas besoin de personnages : le drame est dans l'air, dans l'odeur, dans les accessoires , pardon cniiu pour l'ignoble ex-
pression que je vais employer, dans le culot.
Que si quelqu'un (le mes lecteurs , robuste comme moi de l'estomac, etplus soucieux de satisfaire sa curiosité que de ménager sa délicatesse, veut juger par lui-même de la véracité demes assertions et comparer ses impressions aux miennes, qu'il entre comme moi dans ce café, qu'il s'y asseye , qu'il en inspecte les parois , qu'il en analyse les senteurs impures, qu'il se fasse l'hôte pendant une heure de cette souricière qui tient à la fois du cachot et de la tabagie, de la cook-house et de la caverne , qu'il y fume dans une pipe de terre, qu'il y demande la Gazette des Tribunaux, seul journal reçu dans rétablissement,et seulement qu'il n'y parle pas, de crainte que la fraîcheur de sa voix ne ira* hisse une origine étrangère, et ne le dénonce aux nationaux, qui, dans tout étranger, voit un espion ou un ennemi.
Quand il aura fait tout cela comme moi, il jugera ; du reste, on n'en meurt pas.
La façade de cel élablissemeiU n'est pas de celles qui frappent les yeux du passant : c'est un vitrage sans aucun ornement, sur lequel sont écrits en lettres jaunes à demi effacées deux ou trois mots sacramentels : Estaminet, hillardj punch au verre! les carreaux sont presque noirs, et de petits rideaux de mousseline, placés au-dedans, forment un second rempart contre le jour et aussi contre les regards indiscrets. Cette façade est le préambule modeste de l'intérieur que nous allons décrire. En entrant à droite, un comptoir en bois peint à dessus de marbre Sainte-Anne , sur lequel sont étalées des tasses à café et deux ou trois bocaux, contenant les produits affectionnés particulièrement par les habitués : des cerises à l'eau-de-vie, et des conserves d'oranges vertes, lrès»avantageusement connues, parmi une certaine classe de jeunes gens, sous le nom de chinois. Ce comptoir n'est presque jamais occupé ; le soir seulement, vers huit heures, une femme
s'y place pendant deu\ heures et se retire ensuite. Le maître de l'établissement la loue deux heures seulement par jour, à raison de vingt sous et la coiffure; le reste du temps c'est lui qui reçoit le prix des consommations : la clef ne demeure jamais au comptoir. Après le comptoir vient un billard en acajou , éclairé par quatre quinquets, et dont le tapis taché d'huile atteste l'abandon des joueurs ordinaires. Autour du billard, des tables en bois et des tabourets de paille s'alignent jusqu'à la naissance d'une espèce d'ogive qui arrondit son centre au-dessus du billard, et forme une séparation entre le premier plan et les deux autres , qui sont également marqués par une ogive semblable à la première. Ces deux plans sont constamment dans l'obscurité la plus profonde, le jour qui vient de la rue n'y arrive pas, et, pour les défrayer d'air, on laisse ouverte la porte du laboratoire qui occupe le fond de l'établissement , <et envoie aux consommateurs des bouffées de
chaleur imprégnées d'une sale odeur d'oiïicine. Dans les deux espèces de cabinets dont nous parlons, on ne voit, comme autour du billard, qucdes tables de bois et des tabourets de paille; les parois en sont tapissées d'un papier historié qui représente des chocs de cavalerie, des houras de cosaques, et quelques-unes de ces scènes populaires qu'on peut signaler par trois signes caractéristiques: un petit chapeau tricorne, une longue moustache et une croix d'honneur. Ces deux compartiments sont les plus constamment occupés; la salle de billard, trop près de la rue, n'est pleine que le soir. Dans le jour on n'éclaire pas les Heux, et, pour un étranger qui y entre pour la première fois, l'obscurité qui y règne a quelque chose de presque effrayant; d'abord la nuit vous aveugle, vous êtes au milieu d'une ombre épaisse, compacte, infrangible, qui vous enveloppe et qui vous serre; puis, peu à peu, quelques rayons blanchâtres se détachent sur cette masse noire, vous
voyez des formes indécises qui grouillent à côté de \ous, vous avez une espèce de tintement dans les oreilles, vous distinguez comme des chuchotements qui se croisent ; et la voix du maître, qui vous annonce que votre café est versé, vous confirme dans l'idée que ces ténèbres sont habitées, qu'à côté de vous il y a des bouches qui parlent , des oreilles qui écoutent, des cœurs qui battent, des hommes enfin. Le soir , une chandelle éclaire chacune des tables; aussi est-ce le soir seulement qu'on peut étudier les allures de la partie humaine de ce ténébreux asile. On y joue au piquet, à l'impériale , à l'écarté: on y boit du grog à quatre sous le verre, on y mange des tartines de beurre toutes préparées, et qu'on vous sert sur une assiette , en guise de croquets et de macarons. A minuit, conformément aux ordonnances de police, l'établissement se ferme. Deux volets se replient sur les carreaux, vous entendez les clavettes grincer, les verroux s'entre-choquerj
la clef crier dans la serrure, c'est fini, rétablissement dort... L'établissement veille, et est plus animé que jamais; le laboratoire a un dégagement sur une allée qui aboutit à la rue , la porte de cette allée est toujours ouverte, et, au moyen de cet échappement clandestin, les habitués peuvent entrer et sortir sans compromettre la moralité de l'établissement. On frappe trois coups à la porte du laboratoire , et vous voilà remisé pour la nuit; à la pointe du jour, on vous servira le vin blanc.
Or, une demi -heure environ après l'achèvement de cette opération connue des boutiquiers sous le nom de fermeture, un homme entra dans l'allée que nous venons d'indiquer, frappa trois coups à la porte du laboratoire, et se présenta dans la première des arriére-salles avec un air d'aisance qui dénonçait une parfaite connaissance des localités; à son entrée, il fut salué par trois ou quatre de ces interpellations familières, espèce de bienvenue consacrée qui,