II
sauf quelques modifications légères, étaient les mômes indistinctement pour tous les nouveaux arrivants.
— Bonjour, l'Amour! lui dit l'un; laboutique a-t -elle rendu? tu as l'air triste, vieux. Est-ce que ça ne va pas? est-ce que tu as sauté la martingale ?
— Oh, hé! l'Amour! cria un autre, ton physique s'abîme, et tes mains vont s'enrhumer; prends-y garde : tu n'as pas de gants blancs aujourd'hui!
— Monsieur l'Amour, donnez-vous la peine de vous asseoir; voulez- vous un verre de limonade? vous avez l'estomac faible, et le médecin vous impose un régime, c'est connu!
— L'Amour veux-tu un verre de punch?
Le personnage auquel s'adressaient ces paroles qui se croisèrent dans l'espace en moins d'une minute, y répliqua avec l'aplomb d'un premier rôle qui enlre en scène avec la certitude
du succès. Puis il alla s'asseoir à la table de celui qui lui avait proposé un verre de punch , tira de sa poche une pipe en terre , à tuyau court, y fit entrer, en la pilant, une énorme poignée de tabac , et se mit à fumer en silence, sans donner plus d'attention au spectacle qu'il avait sous les yeux; ce spectacle pourtant était de nature à piquer la curiosité.
Autour de chaque chandelle se pressaient, dans une atmosphère de fumée, des physionomies étrangement accentuées. En les voyant, on n'aurait pu dire si elles étaient jeunes ou vieilles : ces physionomies-là n'ont pas d'âge; toutes se ressemblaient : c'étaient des fronts plissés et jaunis, encadrés en(,re des touffes de cheveux jadis noirs qui commençaient à grisonner, des yeux éteints ou brillants de cet éclat factice qui caractérise l'ivresse, d'épaisses moustaches tombant sur les lèvres, les pommettes des joues saillantes, et quelque chose d'évidé comme avec le fer dans le bas de la figurci
oaracUM'e (listinclif de rabriilissemenl bfslial ou de l'épuisement intellecluel.
Commeles physionomies, les costumes se ressemblaient; on ne voyait pas de haillons, mais c'était quelque chose de pis : un luxe de mauvais aloi, un caractère faux, empreint d'exagération, un mélange mal ordonné qui faisait songer aux oripeaux des acrobates et aux costumes galonnés des marchands d'orviétan. Le velours dominait: presque tous les collets, les revers, les parements étaient de velours, étoffe chatoyante qui plaît à une certaine classe d'hommes comme le rouge aux femmes de la campagne; tous les cous étaient serrés dans des cravates de satin à larges bouts tombants , et quelques-unes ortiées d'un jabot tuyauté de même étoffe; tous les habits enfin étaient boutonnés, on ne voyait pas de linge.
La réunion se composait d'une trentaine d'hommes attablés, comme nous l'avons dit, lès uns jouant, les autres regardant jouer, tous
fumant. Sur toutes les labiés se pressaient des bouteilles et des verres; tout ce bruit se combinait avec les différents bruits de cette tabagie nocturne; le froissement des cartes, le clapotement des mains, le sifïïotement des pipes et les fredons à demi contenus, qui dans toute réunion de ce genre forment comme la broderie du thème principal.
Le billard seul n'était pas éclairé, probablement de peur que quelque rayon de lumière n'allât dénoncer la contravention au-dehors ; mais, quoique plongé dans l'obscurité, il ne méritait pas moins la peine d'être examiné. Sur chaque table était couché un homme, ou dormant, ou se délassant, dans la position horizontale, des fatigues de la position perpendi^ culaire; d'autres, ajant trouvé les meilleures places prises, s'étaient emparés des tabourets, et, adossés aux murs, blottis dans les angles, accroupis dans l'ombre , ressemblaient à des soldais bi\oua(|uant sur lo champ de bataille.
— iO'-l —
De temps en temps un de ces dormeurs se levait et allait grossir les groupes qui stationnaient dans les arrière salies; il s'opérait ainsi des mutations de l'une à l'autre pièce. Tous ces hommes, et ceux qui jouaient, et ceux qui regardaient jouer, et ceux couchés sur les tables, et ceux assis sur les tabourets, étaient véritablement chez eux ; ils y avaient leurs droits, leurs privilèges, leurs habitudes; leur patrie était le café; les envoyer coucher dans une maison, dans une chambre, sur des matelas, dans un lit, c'eût été les exiler.
Quant au personnage que nous avons entendu désigner, à son entrée , par ce singulier sobriquet : l'Amour, il réunissait comme les autres les dillèrents caractères d'ignominie et d'abrutissement que nous venons d'indiquer, mais plus complets encore et plus fortement accusés. Quoiqu'il eût été difficile d'appliquer une date précise à ses traits flétris, à son front chauve, à ses sourcils dégarnis, cependant on
ne se serait pas trop écarté de la vérité en le faisant âgé de quarante ans. Il était d'une taille moyenne, et qui , avant que la débauche, la fatigue ou la misère ne l'eussent déformée, devait passer pour bien prise; son front haut et développé avait dû jadis , lorsque des cheveux soyeux et fms le couronnaient, s'harmoniser assez noblement avec des yeux dont les tourmentes d'une vie orageuse avaient encore respecté la forme, si elles en avaient éteint l'éclat; sa bouche , contractée maintenant par l'iiabilude de fumer, sauf le pli imprimé à la lèvre inférieure par la forme du tuyau qui s'y était incrustée, n'était ni trop grande, ni trop mal dessinée. Peut-être est-ce à ces restes de beauté ruinée, de distinction évanouie, qu'il faut attribuer le Sobriquet dont ses compagnons le gratifiaient. Une particularité remarquable peut donner du poids à cette opinion : il avait les mains très-fines encore et très-blanches , et il vous sera facile de conclure qu'il en avait
soin , si vous vous rappelez une des interpella' lions qui l'ont accueilli. IN 'avait-on pas fait allusion à son habitude de porter des gants blancs ?
II avait, comme tous les habitués du café, un costume remarquable par une certaine aftectation de mauvais goût,plus outrée encore que chez les autres : il portait une redingote noireen forme de polonaise, à collet de soie piqué, croisée sur la poitrine à l'aide de brandebourgs s'adaplant de chaque côté à une rangée d'olives également en soie ; boutonnée jusqu'au menton, elle lui épargnait l'obligation du col à bouts tombants, aussi n'avait-il qu'une cravate de soie couleur ponceau à rosettes ; un pantalon bleu-de-ciel étroitement collé sur la botte , et retenu sous le talon au moyen de deux chaînettes en cuivre, complétait ce costume dont la description était indispensable.
Toute sa personne accusait encore une certaine prétention visible à tous les yeux,
reflet, probablement, d'une \ie commencée dans l'opulence, ou au moins dans le luxe. Il avait grand soin de ramener le peu de cheveux qui lui restaient sur le devant de la tête, pour en cacher avec soin la nudité ; et, de tous ceux que nous avons décrits, lui seul avait les ongles blancs et polis ; c'était là une sorte de ' royauté à laquelle il eût été désolé de renoncer.
Deux hommes occupaient la table à laquelle il était assis, et semblaient absorbés dans les combinaisons d'une partie de piquet. Celui-ci les regarda jouer pendant quelque temps avec un air d'indifférence profonde ; mais lorsque la partie fut finie, il leva un peu la tête, et, s'adressant à celui qui avait gagné :
— Mardoche , dit-il, tu m'as gagné vingt francs hier, veux-tu me donner ma revanche aujourd'hui ?
— Tu as donc de la pièce , vieux ? dit Mardoche.
— Il fabrique de la fausse monnaie, observa
l'autre joueur, la chose n'est pas possible autrement. Hier rasé comme un ponton , aujourd'hui flambant mieux que de plus beîle.
—Je n'ai pas d'argent, dit l'Amour; mais, si tu veux, je te joue une reconnaissance....
— D'enfant ? interrompit Mardoche.
— Du Mont-de-Piété.
Le personnage nommé Mardoche avait une décès physionomies que tous ceux qui ont un peu analysé l'écume de ce grand fleuve qu'on nomme Paris reconnaîtront facilement : cheveux gris, nez pointu comme le nez d'une fouine, front bas, ridé, regard clignotant, des bagues aux doigts. Il regarda quelque temps Frédéric en souriant, et, d'un ton ironiquement paternel :
—Ecoute, mon vieux l'Amour, lui dit-il , tu es un ami. Permets-moi de te faire quelques observations ; jeune Télémaque , souffre que je sois ton Mentor. Tu asla passion du jeu comme celui qui a inventé les cartes, mauvaise passion
qui te perdra; le jeu, vois-tu, mon enfant, est une mauvaise nourrice qui a quelques gouttes de lait, le reste est absyntlie.
— Assez de phrases ! Yeux-tu me donner ma revanche , oui ou non ?
— Encore une fois, je suis désolé, l'Amour, que, non content de jouer ton argent comptant, tu ailles, pour satisfaire ta rage, emprunter au grand juif de la rue des Blancs-Manteaux.
— Encore une fois, veux-tu jouer ?
Un demi-sourire se dessina sur la physionomie fauve de Mardoche, qui, passant tout d'un coup du ton emmiellé d'un pédagogue qui moralise au ton clairet sec d'un homine d'affaires qui défend ses intérêts, répondit, en posant les coudes sur la table :
— Expliquons-nous, quelle valeur représente ta reconnaissance ?
— Cinquante francs, sur une chaîne qui en vaut cent.
— Bien, nous allons faire une partie de vingt
francs ; si je te gagne , la reconnaissance est à moi , hein ?
L'Amour le regarda avec une expression de mépris qui , vu le lieu de la scène et la nature des deux personnages, pouvait se traduire par ces mots : Vieux voleur !
— Ecoute donc, continua Mardoche, l'argent est de l'argent, et le papier n'est que du papier. J'ai connu les assignats, moi qui le parle, et j'ai payé deux mille quatre cents francs une chandelle des huit.
— Coupe! dit brusquement l'Amour, qui, pendant cette espèce de monologue, avait mêlé les cartes.
— Minute, petit! à qui fera? Comment, lu veux me faire l'amitié de me rendre la main ! est-ce que tu travaillerais le talon?
Un rire enroué suivit celte brutale atteinte portée à la loyauté de son antagoniste.
— Veux-tu permettre d'abord quejeremèle les cartes après toi ? ajouta Mardoche, ceci se
fait maintenant dans les meilleures sociétés.
Cette conversation préliminaire avait peu à peu attiré l'attention des assistants. Un enjeu de vingt francs, en outre, était un enjeu important ; aussi autour des deux adversaires se groupèrent bientôt quinze ou vingt personnages attentifs et curieux, les uns assis, les autres debout au-dessus de la table; vingt pipes en éruption formèrent un dais de fumée qui couvrit les deux joueurs.
— Une chandelle de plus! cria Mardoche, on ne distingue pas les cartes.
Nous ne décrirons pas à nos lecteurs les chances diverses de la partie qui se joua ; peu leur importe à quelles combinaisons attribuer la perte ou le gain de la parties
Ce fut Mardoche qui gagna.
Sans dire un mot , l'Amour fouilla dans sa poche de derrière et en tira un papier plié qu'il remit à son adversaire, et sa préoccupation ou son mécontentement ne se trahit que par nu
symptùme : il avait laissé sa pipe s'éteindre! symptôme sufïisant du reste pour accuser une émotion profonde.
Mardoche prit rapidement le papier et le déplia; mais lorsqu'il y eut jeté les yeux, une sorte d'étonnement colère se peignit dans tous ses traits.
— Qu'est-cela ? dit-il, je ne reconnais pas la griffe de l'usurier du roi. Que diable m'as- tu donné là ?
— Tu ne sais donc pas lire, dit l'Amour.
— Si bien lire , que voici ce qui est écrit : « Par-devant moi, Pierre-Christophe Dubut, est comparu.... »
— Voyons donc, demanda l'Amour étonné à son tour.
[ Un éclat de rire de Mardoche, bruyant et prolongé, que tous les spectateurs répétèrent , compléta la singularité de cette scène.
— Parbleu ! dit celui-ci, je l'avais deviné. Sa-
vez-vous, messieurs, ce qu'il ^^'^ ^Q^iné ? une reconnaissance d'enfant.
Le rire redoubla; toutes les têtes s'agitèrent dans le nuage de fumée compact qui les enveloppait, des exclamations partirent de toutes les bouches.
— Pas mauvais le calembourg ! disait l'un.
— Mardoche, disait l'autre, tu mettras ton bénéfice aux Enfants-Trouvés.
— Vous avez joué à père ou non , disait un troisième, et plusieurs se mirent à fredonner le refrain de la chanson populaire :
C'est l'amour, l'amour, l'amour, etc....
— Silence à l'orchestre! dit le maître de l'établissement, si une patrouille passait, j'aurais mon procès- verbal. Et tenez !...
En effet, on frappa au morne instant à la porte de la rue, et on entendit un bruit de fusils.
Jamais manœuvre ne fut exécutée plusproniptement au coup de sifflet d'un contre-maître que la manœuvre qui s'exécuta en ce moment, en un clin-d'œil toutes les lumières s'éteignirent, toutes les respirations s'arrêtèrent, silence profond , nuit complète.
On frappa encore deux ou trois fois à la porte, à différents intervalles ; puis, au bout d^' quelque temps, on put distinguer de l'intérieur le retentissement des pas qui s'éloignaient par degrés.
— Passez muscade ! reprit le maître de l'établissement ; et la seconde manœuvre, qui consistait à rallumer les chandelles et à rentrer en possession de la liberté de la parole, fut exécutée avec autant de précision que la première , et cette fois tous les assistants, sans exception, reprirent en chœur :
C*est l'amour; l'amour, l'amodr, etc.
~ Silence donc! vous m'cloui dissez , diL d'une voix forte et en se levant celui ù qui ce refrain faisait allusion. Toi, Mardoche, donne-moi le papier que tu tiens; si je me suis trompé, je vais voir. Du diable si je sais ce que tu veux dire avec ta reconnaissance d'enfant!
En parlant ainsi, il prit des mains de Mardoche îc papier que celui-ci continuait à examiner, et ne parut pas moins étonné que lui en la parcourant. Pendant quelques instants, après avoir lu, il resta immobile et silencieux, les yeux levés, comme un homme qui cherche à ressaisir, à travers les vapeurs confuses du passé, un souvenir depuis longtemps oublié , une tradition interrompue. A la suite de cet examen rétrospectif, il fie prit à sourire ironiquement, ainsi qu'un vieillard qui se rappelle une folie de sa jeunesse; puis, quittant son attitude méditative, il fouilla de nouveau dans sa poche , et en tira un second papier qu'il remit à Mardoche.
Celui-ci n'eut besoin que d'un seul coup II. 8
d'œil pour être sur que ce papier-là était le bon: il n'avait pas besoin de toucher une reconnaissance du Mont-de-Piété, il la distinguait au fiair.
Son avidité satisfaite, restait sa curiosité.
— Vieux, dit-il à l'Amour, ce doit être une histoire bien intéressante que celle qui se rattache au papier que tu tiens: un acte par-devant notaire! Conte- nous cela, veux-tu?
— C'est quelque histoire de femme abandonnée, dit un spectateur; M. l'Amour a tant fait de victimes!
— Une histoire du temps où il portait des manchettes.
— Et se servait de savon de Windsor, dit un second.
— rs'ést-ce pas l'Amour, dit un troisième abordant franchement l'interpellation, que tu as eu un équipage et un nègre à ton service?
— Et une loge à l'Opéra?
— Et un château?
— Et qu'on l'appelait monsieur le marquis de l'Amour?
— Et que les comtesses te versaient à boire?
— Et que tu mangeais tous les jours des salades d'ananas au rosolio ?
Ces litanies furent récitées sans interruption par dix voix différentes qui se succédèrent comme les réponses de l'introït, pendant que celui qui en était l'objet continuait à sourire de l'air d'un homme trop sûr de sa supériorité pour être sensible à de pareilles attaques.
— N, i , ni, c'est fini, dit une dernière voix plus retentissante que les autres.
Alors les litanies en sens inverse recommencèrent.
— L'équipage a sombré dans un cgout,
— Le nègre a déteint.
— Le château s'est aplati.
— La loge d'Opéra s'est changée en mansarde; plus d'ananas, plus de comtesses, plus de bouquets , plus de bonheur; ses ongles seuls
'ui sont restés: abîmé! dégommé de fond en comble!
— Oh! ce pauvre vieux l'Amour!
Cette phrase, répétée à peu prés en chœur et (l'un Ion lamentable j termina cet étrange de ■profundis
*— C'est égal, reprit alors Mardochc qui avait laissé passer en silence cet orage de paroles^ conte-noUs ton histoire.
^ — Conte-nous ton histoire, répéta-t-on. Est-ce d'un garçon ou d'une fdle <|ue lu espère ? Allons, va donc , passe la main dans tes cheveux à la manière de M. Bocage, et commence.
Frédéric n'avait pas bougé, il tenait entre l'index et le pouce l'acte par-devant notaire qui piquait si vivement la curiosité de Mardoche. Tout d'uncoup, et d'un air d'insouciance profonde, il l'approcha de la chandelle.
— Que fais-tu là? exclama Mardoche.
— Tu le vois, dit l'Amour en approchant
le papier enflammé de la cheminée de sa pipe, je m'allume.
— Un acte timbré cl notarié! ajouta Mardoche.
L'Amour hocha lu tête avec une expression de fatalisme railleur qu'il avait sans doute empruntée aux acteurs du boulevart; et, en jetant le reste du papier qui flambait encore, il laissa tomber ce mot :
— Fumée!
Puis, sans rien ajouter, il renfonça son chapeau , fit un signe de tête à Mardoche , et disparut par la porte du laboratoire.
Lui sorti, l'estaminet reprit sa physionomie habituelle : le groupe compact que la partie de Mardoche et de l'Amour avait rassemblé sur un seul point se fractionna de nouveau. Quelques nouveaux personnages que le sommeil gagnait passèrent dans la salle de billard, mais jusqu'au lendemain matin l'estaminet n'en fut pas moins vivant et animé. A six heures du malin seule-
ment l'estaminet était vide ; le maitre de l'éla'blissement ouvrait les volets, et les passants pouvaient lire, comme la veille, sur les carreaux ces mots à demi rongés : Estaminet , billard j punch à quatre sous le verre , sans soupçonner que ce bouge , maintenant silencieux et désert, avait été plus peuplé pendant la nuit que le café Anglais.
Depuis six heures du matin jusqu';» quatre heures de l'après-midi, U^jyre à laquelle l'estaminet commençait à se repeupler , dire ce que devenaient ses habitués, nous ne le pourrions pas : Paris est plein de ces existences qui ne sont palpables que dans un temps et un lieu donnés;
i'iO —
hors de là , elles disparaissent et s'abîment. A quatre heures l'aspect de l'estaminet n'était pas le môme que pendant la nuit, son personnel avait une autre allure; les habitués n'y stationnaient pas, mais y faisaient de temps en temps des apparitions passagères, comme font les coulissiersàTortoni. C'était l'heure des affaires.
Or , deux jours après la nuit que nous avons décrite, debout devant le comptoir, Mardoche causait avec deux des personnages dont nous avons esquissé la physionomie générale, sans désignation particulière.
De temps en temps leur conversation était interrompue par le cri d'un nouvel arrivant, qui , de l'air empressé d'un agent de change annonçant des actions à vendre, jetait ces mots à leur oreille :
— Deux places de secondes loges pour l'Opéra- Comique, une stalle pour les Italiens, trois parterres pour les Variétés !
- vu —
La bourse des billets de spectacle était en activité.
A ce cri poussé par des voix différentes, tantôt on répondait du groupe do Mardoche , tantôt d'un autre groupe plus nombreux, formé dans le fond de la salle de billard.
— Une loge pour l'Opéra ! dit une voix retentissante.
Mardoche se retourna avec vivacité vers celui qui venait de faire ce dernier appel.
— Demande-la à l'Amour, il n'y a que lui qui en ait une.
:— 01), hé, l'Amour! cria le nouveau venu, comme s'il eût hàlé un navire en vue sous le vent. Qui sait où est l'Amour?
— n n'est pas encore venu , dit une voix du fond; monsieur ne se lève pas si matin,
— Allons , il faut renvoyer la pratique. -- Qui demande la loge? dit Mardoche.
— Un larbin (domestique) en grande livrée, dit l'appelant.
— Plie-le de donner l'adresse des personnes qui veulent la loge, l'Amour la leur portera.
Le coulissier sortit. D'instant en instant la même scène se reproduisait avec les mômes circonstances. Les groupes devenaient plus nombreux, les allées et venues plus fréquentes, l'Amour seul ne paraissait pas, et Mardoclie en fit la remarque avec une sorte de pitié iro nique.
— L'Amour n'entend rien au négoce, disait-il en jouani avec une chaîne d'or qui chatoyait sur son gilet.
Vers cinq heures l'Amour entra dans l'estaminet.
— Ta loge est demandée, lui dit Mardoche aussitôt qu'il l'aperçut. Parle à Pâtureau.
En ce moment, arrêté sur le seuil de la porte, Pâtureau criait :
— Qui a une baignoire pour le Cirque- Olympique?
Il s'approcha de l'Amour, et, le saluant d'un air ironiquement respectueux :
— Monsieur de l'Amour, dit-il, comte de l'Ecarté, duc de la Bouillotte, prince de l'Impériale et auîres jeux, veut-il bien prendre la peine de passer rue Taranne et de remellre son coupon de logea madame d'Isigny?
— D'Isigny? interrompit Mardociic en se retournant, j'ai lu ce nom-là sur l'acte notarié que l'Amour m'avait donné hier à la place de sa reconnaissance.
— C'est peut-être la mère de son eni'ant? dit Pàtureau.
— Jolie occasion pour renouer connaissance, ajouta Mardoche.
— Et n'oublie pas, reprit Pàtureau, que l'enfant doit une pension alimentaire à ses parents dans la débine.
Pendant que les deux vendeurs de billets échangeaient ainsi leurs observations, la physiomie de l'Amour exprimait l'espèce d'étonné-
— lt>4 — ment d'un liomme à demi endormi qui 'se débat contre les obsessions d'un rêve cornmencé.
— Madame d'Isigny ? demanda-t-il en passant la main sur son front.
— Madame d'Isigny, répéta Pàtureau.
— D'Isigny, répéta Mardoche.
— En effet, dit l'Amour, j'ai vu ce nom-là quelque part. Est-ce bien sur la reconnaissance d'enfant que tu as lue, Mardoche?
— J'en mets ma main au feu ! répondit celui-ci.
Un sourire, empreint d'une insouciance railleuse, se dessina sur les lèvres de l'Amour; il se contenta de hocher la tète et de murmurer entre ses dents un seul mot ; Bizarre! Et il quitta l'estaminet pour se rendre à la rue Ta " ranne.
Pendant le trajet, ce nom de madame d'Isiqgy resta opiniâtrement accroché aux parois de son cerveau j il eut beau vouloir le chasser,
— lor, — leJiom lui revenait toujours comme une môme figure qui se reproduirait sans cesse au fond d'un kaléidoscope. Pour exorciser ce souvenir entAié, il essaya de le raisonner. — Un nom, se disait-il, qu'est-ce qu'un nom? un assemblage de lettres, un accouplement de signes mariés au hasard. Pourquoi ce nom s'établit-il dans mon cerveau t î) ' î S î G N V'? Quel sens peu-' Vent avoir ces sept lettres? et comment ne puis-je pas parvenir à les séparer?
Et quand ce nom représenterait en effet la femme dont il est question dans ce chiffon de papier que j'ai brûlé il y a deux jours; après!... en serais-je plus avancé? Ai-je un titre, un droit établi sur cette femme qui porte le nom d'Isigny? Ai-je une action sur sa fortune? pas plus que sur l'asphalte Seyssel ou sur le bitume Polonceau. Autant vaudrait m'occuper du cours de la bourse ou du prix de change, moi qui ne possède pas même une loque de billon. Tels étaient à peu près ses raisonnements,
et pôiirlâht il répétait toujours en marchant : Madame d'Isigny ! C'était le naufragé qui s'accroche à un brin d'herbe! Oh! s'il avait pu, autour de ce nom, grouper des chances de fortuné! si, à travers l'ombre compacte qui environnait son existence, il pouvait entrevoir une échappée de lumière! s'il pouvait rencontrer la première pierre d'un édifice futur! s'il avait seulement en sa possession les prémisses d'un plan à développer, d'une résolution à suivre! Madame d' Isigny ! . . . Cherche ! . , .
Il arriva dans cette disposition d'esprit quasifiévreuse â l'adresse que Pàtureau lui avait indiquée, et s'arrêta devant la grande porte d'un hôtel très-élégant. Au fond de la cour s'étendait la façade d'un grand balcon construit en pierres de taille. Un escaliéi* de pierre conduisait à ce péristyle formé de quatre colonnes surmontées d'un fronton armorié. Les deux côtés de la cour étaient occupés par des bâtiments de service, et, sur la même ligne que ces
bàiiinenls, aux deux flancs de l'habilalion principale, des acacias élançaient leurs panaciies de verdure; révélation importante qui, en annonçant que l'hôtel était situé entre cour et jardin, accusait un luxe plus qu'Ordinaire et des mœurs presque seigneuriales.
Par suite de cette prétention à l'élégance que nous avons signalée dans notre personnage, avant d'entrer dans cette demeure opulente, il tira les côtés de sa redingote pour lui fi\ire prendre exactement la forme des hanches, et lissa avec son coude les poils de son chapeau, arrière-pensée fashionable qui contrastait passablement avec la profession que nous lui connaissons et qu'il allait exercer.
Ainsi caparaçonné, il jeta avec aplomb dans la loge du suisse le nom qui avait éveillé en lui une si incompréhensible préoccupation :
— Madame d'isigny?
— - Que voulez-vous à madame? dit en sortant de la loge, si on peut appeler ainsi une
véritable maisonnette de garde-forestior, un domestique en grande livrée que sa tenue et ses bas de soie dénonçaient pour valet de chambre.
— Tiens, c'est toi! dit l'Amour en toisant du haut en bas l'habit galonné sur toutes les coutures de celui qui lui répondait ; il paraît que nous avons fait fortune. Où est le temps où tu venais les jours de première représentation me demander des billets gratis que tu me payais de la main à la main (il faisait avec ses deux mains le signe de claquer).
Le domestique posa d'un air mystérieux \ë doigt sur ses deux lèvres.
— Je comprends, ajouta l'Amour, tu as peuf* que je ne te compromette. Je viens apporter une loge d'Opéra qui a été demandée pour madame d'Isigny.
— Donne.
— Mais est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de boire bouteille? Ya porter les billets à la
maîtresse, el reviens me trouver aux Barreaux- Verts.
Vu son état dedétressecomplète, cette proposition était extraordinaire dans la bouchede l'Amour, mais il se rappela, pour nous servir d'une expression consacrée, qu'il avait un œil dans la rue; et, sans plan arrêté, il tenait à utiliser, au moins dans l'intérêt de sa curiosité, la rencontre inespérée qu'il venait de faire.
Le domestique accepta la proposition, et l'Amour alla s'installer aux Barreaux-Verts dans un petit cabinet , où celui-ci vint bientôt le rejoindre. La bouteille promise était déjà débouchée.
— Je n'ai pas beaucoup de temps, dit le valet de chambre sans s'asseoir ; dépêchons.
En entendant ces paroles qui lui rappelaient le prix du temps, l'Amour comprit qu'il fallait abréger les préliminaires ; aussi aborda-t-il franchement la conversation par un point d'interrogation, sans adoucissement préalable, n. 9
—Tu as une bonne place?
— Place d'orcliestre,loutce qu'il y a de mieux. — Ta maîtresse se nomme bien d'Isigny?
— Parfaitement.
— Elle est mariée ?
— Non.
— Veuve alors ?
— Non plus.
— Demoiselle donc ?
Le valet de chambre balança la tête de droite à gauche en souriant silencieusement.
— A ta sanlé ! dit l'Amour, qui comprenait la nécessité d'un temps d'arrêt entre la première partie de son interrogatoire et celle qui allait suivre. Le choc des deux verres marqua le point d'intersection.
— Ni veuve, ni mariée, ni demoiselle! reprit l'Amour en humant une dernière gorgée de vin ; alors elle est mère ?
— Roué î dit le valet de chambre; elle a une lilte.
— Qui se nomme ?
— Anna.
—Anna, répéta Frédéric le doigt appuyé sur son front comme pour y imprimer les paroles qu'il entendait; a-t-elle un autre nom?
— Oui, un autre nom que madame lui donne aussi quelquefois : Elisabeth.
— Anna, Elisabeth, répéta encore l'Amour. Et, dis-moi, quel âge a-t-elle?
— Seize ans.
— Seize ans! bizarre ! très-bizarre! ajoula Frédéric; le nom, la date î Quelle singulière concordance! Oii ! si d'un rien j'allais faire jaillir un monde ; si, sur la pointe d'une aiguille, j'allais bâtir un palais!
— Que diable parles-tu de monde, de palais, de pointe d'aiguille ? dit le valet de chambre qui ne comprenait rien à ces exclamations. On\oit que tu as l'habitude d'entendre déclamer. Tu ressembles dans ce moment-ci à M. Albert, de r Ambigu, avec tes grands mots pleins la bouche.
C'est dommage que le temps me presse. Bonjour! à ma revanche!
—Allons donc, dit l'Amour avec une expression de dépit visible; tu ne t'en iras pas sur une jambe, c'est indécent. A ta santé !
Un second choc des deux verres ponctua la seconde phrase de cet interrogatoire à vol d'oiseau.
— Et madame d'isigny est riche? reprit l'Amour.
— Millionnaire.
— Millionnaire!.... El d'où lui vient celte fortune?
— Pour cela, c'est une histoire qui serait trop longue. Bonjour.
—Reste, mon vieux Jean ; reste donc, abrège tant que tu voudras, mais conte-moi cette histoire.
Jean persistait à vouloir sortir.
—Jean, ajouta l'Amour, tuas une maîtresse.
Le valel do chambra laissa écbapper Un
sourire qu'il voulut réprimer, mais trop tard, son interlocuteur l'avait saisi au passage.
— Tu as une maîtresse, continua-t-il, avouele; allons, ne mentons pas, monsieur le fat, ne mentons pas avec papa; une petite blonde, qui a les plus beaux yeux du monde, et des cheveux longs d'une aune. Ah ! voilà que tu ris , à la bonne heure! Connu, mauvais sujet! Et le dimanche nous allons nous promener bras dessus bras dessous, et nous mangeons des fritures à l'ile des Cygnes, et nous nous faisons des mamours à perte de vue ! Aime-t-elle le spectacle?
— Elle en est folle, répondit Jean qui se laissait prendre aux pièges de cette diplomatie grossière comme un matou alléché par l'odeur d'un succulent civet.
— Eh bien ! je t'enverrai dimanche une loge tout entière pour un grand théâtre, pour l'Opéra-Comique.
Pendant que la ligure du valeî de chambic s'illuminait de bonheur, l'Amour s'arrêta uu
instant. Puis il ajouta en diminuant le timbre . de sa voix, comme pour atténuer au moins par la douceur des sons la brusquerie de sa transition.
-- Conte - moi ton histoire, veux-tu? En (Juatre mots cela peut se faire ; voyons. Il y a un homme dans tout cela?
— Oui, un vieux marquis.
— Son nom ?
— De Carbolo.
» ,jn- Carbolo , Bartholo, Barque à l'eau. Va toujours. Il vient voir tous les jours ta maîtresse ?
— Il n'y vient plus.
— Pourquoi ?
— Mort !
— Très-bien. Va, va donc !
L'Amour poursuivait son but avec l'ardeur d'un chien de chasse échauffé par la rapidité d'une longue course. H avait besoin delà vérité
tout entière; ses yeux brûlaient, il avait soif, il était haletant.
— Mais, avant sa mort , le vieux marquis de Carbolo venait souvent chez madame d'Isigny?
— Tous les jours.
— C'était un protecteur ? (Clignotement d'yeux.)
— Un ami. (Même jeu de la part du valet de chambre.)
— Un homme utile? (Môme jeu.)
— Un homme nécessaire. (Môme jeu.)
— Un homme meublant ? (Même jeu plus prononcé.)
Ces différents membres de phrase s'étaient précipités comme les fusées d'un feu d'artilice qui courent l'une après l'autre et se rattrapent dans la nue. Un éclat de rire servit de conclusion à cette conversation hors d'haleine.
— Et il est mort! reprit Frédéric au bout de quelques instants; à sa santé !
Ce troisième toast ressemblait au trait (inai
qui couronne une de ces phrases heurtées et frémissantes, et que la plume lance au galop. Les deux interlocuteurs s'y arrêtèrent un peu plus longtemps qu'au premier ; c'était le point après les virgules.
— Tu m'as essouflé, dit le valet de chambre qui reprit le premier la parole. Et où diable en veux-tu venir avec tes questions?
— Manière de causer, dit l'Amour avec nonchalance en appuyant ses deux coudes sur la table.
— Tu en as suffisamment, j'espère. Bonjour.
— Encore un mot. Gomment le vieux marquis traitait-il mademoiselle Anna? tendrement, hein ? Il satisfaisait tous ses désirs, se pliait à tous ses caprices, l'appelait mon enfant, et l'embrassait sur le front ?
A chacune de ces questions le valet de chambre avait répondu par un signe de tête aiïirmatif.
— Et les mauvaises langues prétendaient
que le vieux gentilhomme avait une affection de père pour la jeune fille ? Tu secoues la tète. Allons donc, c'est compris, n'est-ce pas? Tu serais le premier domestique qui ne médirait pas de ses maîtres. J'ai deviné. Excellent serviteur qui ne sait pas que le droit de médire compte dans les profits. Et le marquis de Carbolo a dû faire un testament : il a laissé à madame
— Un million et son hôtel.
— Et à mademoiselle Anna ?
— Deux millions.
— Total , trois millions , dit l'Amour dont les narines se dilatèrent comme au contact d'une émanation savoureuse.
— Merci , continua-t-il ; ton histoire m'a intéressé au plus haut degré , c'est une merveilleuse exposition de drame ; et si jamais je me livre au commerce des muses (il appuya d'une façon ironique sur ces derniers mots),
je m'en servirai avec avantage. Un dernier coup?
Après ce dernier coup , la bouteille était vide. L'Amour ne chercha plus à s'opposer au départ du valet de chambre, et, en le quittant, il eut soin de lui dire :
— Dimanche je t'apporterai moi-même la loge que je l'ai promise.
Resté seul, et les coudes toujours appuyés sur la table, l'Amour éleva ses deux mains jusqu'à la hauteur de son menton, et, la tète ainsi soutenue, il répéta plusieurs fois, d'un air de méditation profonde : — Voyons ! voyons donc !... Pendant plus de cinq minutes sou altitude fut
la niôine : le cou tendu, les yeux lixés, il res" semblait assez ou à un penseur qui, à l'aide d'inductions, d'hypothèses accumulées, de probabilités basées sur des faits antérieurs , essaie de résoudre un problème psychologique , ou à un joueur qui compare dans sa tête les différences d'une taille à une autre, groupe les coups, ou décompose les chances pour les recomposer, et s'efforce d'établir, sur l'autorité des révolutions accomplies , les révolutions probables de la taille qui va suivre.
Au bout de ce temps il se leva tout à coup ; sa figure était rayonnante; ses traits, d'ordinaire ternes et comme couverts d'un masque terreux, s'animèrent d'un éclat insolite et semblable à l'éclat factice de la fièvre; ses yeux fixèrent le plafond comme si, à travers l'enduit de plâtre, ils eussent voulu aller chercher le ciel pour le prendre à témoin ou pour ie menacer. Puis, avec les cinq doigts, il frappa sur son crâne un coup sec et ne prononça que ces
mois qui expliquaient ses efforts, et constataient sa victoire : « J'ai mon plan, là L... »
Ce jour- là et les jours suivants l'Amour ne parut pas à l'estaminet, où son absence fut l'objet de mille commentaires ; un soir, Mardoche en donna une explication qui la fit paraître encore plus étrange.
— Messieurs, dit-il aux habitués, il est inutile de s'adresser à M. le préfet de police pour retrouver notre ami l'Amour, ou d'aller chercher son corps à la Morgue , il est vivant , je viens de le voir.
— Où cela? demanda-t-on de toutes parts.
— Dans un cabinet de lecture, dit Mardoclie avec le plus grand sang-froid.
Un éclat de rire accueillit cette dénonciation qui, pour tous ces hommes, ressemblait à une plaisanterie : l'Amour au cabinet de lecture ! c'était à n'y pas croire.
— Je l'ai aperçu, continua Mardoche, à travers les carreaux, entouré d'un fatras de gros
livres ouverts devant lui , et qu'il feuilletait l'un après l'autre avec acharnement; j'ai ouvert la porte, et, au bruit que je faisais en entrant, il n'a pas même levé la tête, tant il était absorbé dans sa lecture ; je lui ai frappé sur l'épaule , et il s'est redressé comme un homme éveillé en sursaut. Que fais-lu là ? lui ai-je demandé..,^ Il a rougi, il a balbutié, honteux d'être surpris, ainsi que dit M. le procureur du roi, en flagrant délit. Est-ce que tu veux devenir un savant? ai-je ajouté; il a gardé le silence en faisant seulement un geste d'impatience qui signifiait clairement que ma présence le gênait. Puis, sans s'occuper davantage de moi, il a repris sa lecture, et je suis resté debout, derrière lui , sans pouvoir lui arracher une parole. Et savez-vous quels sont les livres qu'il consultait? de vrais grimoires, messieurs, des livres de droit barbouillés de latin , au milieu desquels j'ai reconnu le Code lui-même, le Code civil. Excusez !
Si Mardoclie eût été mieux iiisiruit de la conduite de l'Amour pendant ces derniers temps, il aurait pu ajouter que cette occupation, au milieu de laquelle il l'avait surpris, l'Amour s'y livrait tous les jours; que le matin il était le premier au cabinet de lecture, et qu'il en sortait le dernier ; qu'il avait tour à tour consulté les ouvrages de Sirey , de Merlin , de Malleville , de Toullier, et ceux plus modernes de MM. Duranton et Ducaurroy; qu'il s'était efforcé d'appeler à son aide le peu de latin qu'il avait retenu pour traduire les Pandectes , les Inslitutes , et tous les ouvrages qui constituent le corps du droit romain ; qu'enfin, à le voir ainsi, l'œil fixe et le cou tendu, sur le texte d'un aphorisme ou d'un arrêt de la cour de cassation , un étranger l'aurait pris pour quelque vieil avocat rompu aux ruses du métier, cherchant à se frayer un chemin, conforme à ses intérêts, au travers des broussailles de la procédure.
Le dimanche seulement il renonça à celte étude des législations comparées , et ce fut pour aller porter au valet de chambre de madame d'Isigny la loge qu'il lui avait promise. En le voyant, celui-ci ne put dissimuler une expression de tristesse.
— Qu'as-tu donc, Jean? ditl'Amour; réjouistoi , je t'apporte ta loge pour rOpéra-Comique, la voilà.
Il lui présentait le coupon de loge, que le valet ne prit pas.
— Tu refuses, dit l'Amour étonné; est-ce* que tu es brouillé avec ta comtesse ? cela n^est guère vraisemblable , on ne se brouille jamais un jour de spectacle.
— Je ne peux pas sortir ce soir, dit Jean en poussant un soupir , madame donne un grand bal demain, un raout, comme elle dit, et je suis de corvée; il faut que je prépare les lustres , les rafraîchissements , que je mette tout en ordre.
Un soupir acheva celle plirase comme un soupir l'avait commencée. L'Amour regardait en souriant le spectacle de cette mauvaise humeur; et, encore échauffé par les lectures qu'il avait faites les jours précédents, il ne put s'empêcher d'appliquer au cas du malheureux valet de chambre la défmition . de l'obligation selon les législateurs romains , et il murmura entre ses dents :
— Domeslictlas est vincidum juris quo necessitaie astringimiu\, alicujus rei solvendœ.
Cette citation satisfit probablement l'orgueil scientifique de l'Amour, car, quittant tout d'un coup le ton nasillard et traînant d'un néophite tout fier de sa science d'hier pour reprendre le ton sec et vif qui avait caractérisé sa première conversation avec le valet de chambre :
— Ta maîtresse donne un grand bal demain , unraout, c'est-à-dire que les invitations sont nombreuses, qu'il y aura foule, et que dans cette foule plus d'un se glissera dont ta mai-
tresse ne saurait dire le nom. Es-tu un bon enfant, Jean?
Le valet de chambre le regarda avec étonnement.
— Tu peux me rendre un grand service, un service immense; on sera admis au bal sur la simple présentation d'une lettre d'invitation, n'est-il pas vrai ?
— Hein ! fit Jean étonné.
— Don ne- m' en une.
— Hein ! répéta Jean , tu veux venir au bal , loi !.. .
— Moi!... dit l'Amour; je ne te compromettrai pas, j'ai, quand il le faulj, des manières de prince, j'aurai ces manières-là. Est-ce ma toilette qui t'embarrasse? je porterai s'il le faut un hahitd'Iiumann, je me ganterai chez Boivin, je me chausserai chez Clarks, je serai ficelé comme un nouveau marié ; donne-moi une lettre.
— Et si on le reconnaît, si on apprend que tu
— dn
l'os inlroduit par mon entremise, on me chas-
sera
— Une invitation! une invitation, tout ce que j'ai pour une invitation! dit Frédéric, qui parodia sans s'en douter la fameuse exclamalion de Richard III : « Un cheval, un cheval, mon oyaumepourun cheval! » Ecoute, je te donnerai quatre louis demain , si tu me donnes demain la lettre que je te demande.
Cette avance précise faite à sa cupidité fit plus d'cflct sur le valet de chambre que n'en aurait pu faire dans uneoccasionsemblable l'exclamation du roi d'Angleterre, si éloquentequ'elle puisse être. Un domestique sait au juste ce que pèse un louis, et ne sait pas ce que pèse un royaume.
— Et tu es sur qu'on ne te reconnaîtra pas?
— Pas plus que si j'étais masqué.
— Et si par hasard on te demandv», qui t'a inlroduit , tu ne me dénonceras pas ?
L'Amour lit un haut le corps violent , pro-
teslâlion ♦^nergi(|iie coiilro Tindigniu'; d'iino pareille supposition.
— Et quatre louis !
— Quatre louis, la chose est convenue.
— A demain.
— A demain, et dimanche prochain je l'apporterai , non pas une loge de Fc\ deau , c'est mauvais genre, mais une loge d'Opéra, du grand Opéra, pour une représentation extraordinaire au bénéfice des bourgeois de Paris qui ne peuvent pas aller au spectacle pendant la semaine.
En quittant le valet de chambre, l'Amour avait la figure radieuse. Il passa celte soirée comme il avait passé les soirées précédentes, au cabinet de lecture, à comparer les textes des différents auteurs qui ont écrit sur le droit; et probablement le résultat de ce dernier travail fut satisfaisant, car vers minuit, en se retirant, il répéta plusieurs fois : Tout le monde
— \\u — est d'accord, il n'y a pas de doute, mon affaire est sûre.
Le lundi dès le malin il se mit en course; il passa successivement chez Humann, chez Boivin, chez Clarks : il lui fallait pour le soir une toilette de bal complète. Enfin, vers neuf heures du soir, les habitués de l'estaminet virent apparaître au milieu d'eux un homme (ju'ils ne reconnurent pas d'abord, tant la métamorphose était complète; et quand cet homme se futdébarrassédupetitmanteau de caoutchouc qui cachait une partie de sa toilette, quand tous les assistants purent s'assurer de son iden^ tité , un hourra général témoigna de leur étonnernent.
— L'Amour!...
L'Amour, en effet, était devenu un tout autre personnage que le personnage par nous décrit au commencement de ce récit. Un habit noir de drap superfin, et merveilleusement coupé, faisait ressortir réiéganee d'une taille à la-
quelle la polonaise à brandebourgs avait imprimé jusque-là son caractère de trivialité; un gilet de casimir noir, semé de fleurs brodées à la main, en soie de même couleur, s'ouvrait sur les plis d'un jabot dont une cravate de satin formait le couronnement; bien serrée par un pantalon semi-collant , la jambe avait pris de l'élasticité , et , emprisonné dans un soulier vernis, le pied avait retrouvé sa lînesse naturelle; le visage n'avait plus dérides, le front était poli; les yeux, qui, dans une atmosphère de fumée et à la clarté des chandelles, nous avaient paru éraillés et flétris , brillaient maintenant et se découpaient régulièrement dans leurs alvéoles; le miracle de la transliguration était complet.
Mardoche lui-même, malgré le stoïcisme railleur qu'il affectait d'ordinaire, partagea l'étonnement général en voyant l'Amour, et interrompit, pour le regarder, une partie de pi- ([uct commencée.
— L'Amour, dit un des habitués, (juaud lu stupéfaction eut cessé de paralyser toutes les bouches, en niellant sa main devant ses yeux comme i)our les garantir d'une clarté trop vive, va-t'en d'ici, l'Amour; tu me fais mal, lu m'aveugles; j'ai un coup de soleil.
— Est-ce que lu épouses une princesse russe? dit un autre.
— Laisse donc ! dit un troisième, il va à la cour. Not' maître, voulez-vous que j'appelle votre voilure?... La voiture de M. le marquis de l'Amour!... Faites avancer!...
Mardoche ne bougeait pas , il était lilléralcment ébloui, ce coup de soleil pour lui n'avait
rien d'hyperbolique. L'Amour s'approcha d« lui; et, lui tendant sa main gantée avec l'air de supériorité d'un grand seigneur qui consent à s'abaisser:
— Vieux , dit-il, j'ai à te parler.
Mardoche se lova sans mot dire, l'Amour
l'attira à l'écart, et, avec une aisance qui complétait la transformation , lui dit :
— Vieux, prête-moi cinq louis.
Mardoche fit un mouvement en arriére,
comme un vieux soldat à qui un conscrit dirait d'un ton dégagé : — Mon ami, veux-tu te déranger, tu me gènes. Puis il se prit à considérer l'Amour des pieds à la tète, cherchant peut-être dans l'examen détaillé de son costume la raison d'un aplomb aussi exorbitant.
— Tu as donc une affaire? demanda-t-ilà la suite de cet examen; conte-la-moi.
— Chut!... dit l'Amour, il ne faut pas que tous ces gens-là nous entendent 5 plus tard je te dirai tout, à toi, tête à tète; je suis pressé, donne-moi les cinq louis.
Après un dernier moment d'hésitation accordé à ses habitudes de prudence , Mardoche, dominé par l'assurance merveilleuse que montrait l'Amour en lui parlant, entraîna son inter-
locuteur jusqu'à la porte, devant laquelle un cabriolet l'attendait ; il lui remit discrètement cinq louis, enveloppés dans un chiffon de papier.
Celui-ci monta lestement dans son cabriolel, en disant d'une voix claire au cocher :
— Rue Taranne, hôtel d'Isigny.
Quand Mardoche reparut dans l'arrière-salle de l'estaminet, tous les habitués s'entretenaient à haute voix de l'apparition qui venait de causer leur élonnement, et se livraient sur le compte de l'Amour aux suppositions les moins bienveillantes.
— Silence, petits, dit Mardoche encore sous le coup de la fascination dont il avait subi l'influence sans chercher à l'expliquer ; vous n'êtes pas dignes de nouer les cordonsde ses souliers! . . .
La convention consentie par l'Amour et le valet de chambre fut exécutée loyalement des deux parts; et une demi-heure environ après le fragriicnt de conversation que nous venons
de lappoiler , le vendeur de contre-marques entrait Icte haute dans les salons de madame d'Isigny.
Dans la situation d'esprit où il se trouvait, peu lui importait l'aspect d'un bal, l'éclat des toilettes, le parfum des fleurs, la beauté des femmes , les sons plus ou moins harmonieux de l'orchestre; toutes ces magies ordinaires d'un bal que les romanciers descriptifs aiment tant étaient pour lui des détails de peu de valeur. Le bal était animé, les groupes nombreux , de sorte qu'un nouvel arrivant pouvait se glisser dans la foule sans être remarqué, voilà seulement ce qui pour lui pouvait avoir de l'intérêt. Aussitôt entré, il commença donc à étudier le terrain et à pousser sa reconnaissance.
Au milieu de la foule s'était formé une espèce de courant d'hommes qui semblaient se diriger, mus par une pensée commune, vers un but commun; il se laissa entraîner au courant, et il aboutit à un second salon plus peuplé
— 155 —^ encore que le prenner. Puis il remarqua que ceux qui le précédaient, arrivés à ce point donné, saluaient tous, et passaient; d'où il conclut naturellement que là trônait la maîtresse de la maison, et que devant elle s'inclinaient probablement toutes ces tètes. Ceci posé, au lieu de suivre le flot en ligne directe, comme il avait fait jusque-là, il obliqua pour éviter l'honneur embarrassant d'une présentation olïicielle; et , après avoir manœuvré avec beaucoup d'adresse et des chances diverses, il parvint enfin à trouver une trouée, à se pratiquer un jour, au moyen duquel il put découvrir sans être vu le point de centre (jui devait former la base de ses opérations ultérieures.
Ine femme de quarante ans à peu près, belle et souriante, accueillait les salutations qu'on lui adressait, et y répondait tantôt par une inclinaison de la tête , tantôt par un geste de la main, selon le plus ou moins de familiarité qui existait entre <;llc et ceux (}ui la saluaient.
~ tr,<.i —
Quoique simplement vêtue , il était aise de voir qu'elle appartenait à celte classe de femmes d'élite qu'on nomme des femmes à la mode, et qui se distinguent , moins encore par le luxe de leur toilette que par l'arrangement des différents objets qui la composent, et surtout par la perfection des deux détails les plus simples en apparence et pourtant les plus essentiels : la chaussure et les gants. Elle portait un bonnet très clair, espèce de compromis entre la modeslie prétentieuse et la Coquetterie hypocrite.
Le fait du bonnet disait : Je suis trop vieille pour me permettre la coiffureHies jeunes filles; mais le fait de sa transparence ajoutait : Et pourtant j'ai d'assez beaux cheveux pour pouvoir me passer d'un voile.
~ Madame d'Isigny!... un million!... se dit l'Amour après avoir examiné celte femme avec un soin scrupuleux, et comme s'il se fût présenté à lui-même un personnage nouveau et inconnu.
A côié (lo celle femme <.K>nt l'Amour avall éliulié avec soin la physionomie, et dont au besoin il aurait pu dessiner la personne aussi minutieusement que le plus expérimenté des faiseurs de portraits à la plume , siégeait une jeune lille, sur laquelle son regard s'arréla avec plus de complaisance ou d'attention encore. Cette jeune fille, qui, chaque fois que madame d'Isigny saluait, saluait aussi, et reproduisailtousses gestes, avait une de ces beaulés qu'il faut renoncer à décrire de peur de la gâter, beautés blondes et fragiles, qui semblent éclosessous un rayon du soleil, et qu'un soufile enlève. Elle portait une i^3e blanche montant jusqu'au-dessus des épaules; ses cheveux lissés en bandeau, s'arrondissaient vers les tempes, comme deux coques de nacre, et marquaient le contour d'un front transparent et poli , ({ue les lèvres d'une mère pouvaient seules elïleurer , sans y laisser une douloureuse empreinle.
Elle avait à la main un bouquet composé d'œillels blancs entourés d'un réseau de violettes, et à sa ceinture un camélia blanc, que, par caprice d'enfant ou par distraction de jeune fille, elle avait déjà effeuillé à demi.
— Mademoiselle Anna-Elisabeth '....deux millions!... se dit Frédéric continuant sa présentalion mentale. Maintenant, ajouta-t-il, il faut trouver ï amoureux !.. .
Et tournant la tète de droite à gauche, il se mit à interroger tous les interstices de jour que lui ménageaient par intervalles les ondulations delà foule. Au bout de deux minutes, il aperçut, accoudé sur le marbre de la cheminée, un jeune homme qui, le cou tendu, l'œil fixe, la poitrine gonHée, semblait poursuivre de toute la viteSvSe de sa volonté une vision fugitive.
— L'amoureuxdemandé, voilà! dit l'Amour.
Le jeune homme en effet réunissait toutes
les conditions d'un amoureux. Sa iigure, préoccupée et inquiète, était empreinte d'une sorte
de disUaclion rêveuse; ses lèvres, à demi entr'ouvertes, semblaient obéir à ce souille intc» rieur de la passion qui déborde à la surface; sa main , alongée à la hauteur du cœur, s'élevait en avant comme pour retenir un objet prêt à fuir; toute sa personne , enfin , révélait cette anxiété fiévreuse, ces palpitations de la pensée, cette agitation comprimée et pourtant visible, cette tension de toutes les facultés vers un but unique , que ceux-là comprendront qui ont aimé , et que les autres voudraient comprendre au prix d'une bonne part de leur vie.
Au moment où l'Amour achevait l'examen dont nous constatons le résultat après en avoir constaté la conclusion, le jeune homme dont nous parlons s'avança rapidement, traversa le cercle qui s'était formé autour de madame d'Isign} , et tendit en tremblant sa main à mademoiselle Anna, qui s'y appuya tout émue pour se lever. A travers les nombreux promeneurs qui sillonnaient les salons, et les groupes qui y
slalionnaienl , Torcheslre avait lancé son appel aux danseurs.
Fidèle au plan d'étude qu'il avait commence à exécuter, l'Amour alla se placer à quelques pas derrière les deux jeunes gens, l'oreille aux aguets, et prêt à saisir au passage les paroles qui s'échangeraient entre eux.
Pendant les premiers instants, il remarqua que les deux acteurs soumis en ce moment à son analyse évitaient en se parlant de lever les yeux, de crainte sans doute que le regard de l'un ne rencontrât le regard de l'autre j que le danseur se tenait droit et raide à une distance plus que normale de sa danseuse', et que, par hasard, son gant ayant frôlé le gant de celle-ci, il s'était reculé précipitamment. Le spectacle de ce manège amena sur les lèvres de Frédéric un sourire qui annonçait plus de perspicacité , de finesse et d'habitude du monde qu'on n'eût été en droit d'en attendre de la part d'un homme qui passait toutes ses nuits dans un bouge, au
milieu de gens à voi\ enrouée et qui ne connaissaient guère les ruses de la passion qui se trahit parles roueries innocentes qu'elle emploie pour déjouer les soupçons. Où avait-il appris cette maxime que j'ai entendu professer par un très-habile et très-spirituel homme du monde: quand vous voudrez savoir au bal si tel homme est l'amant dételle femme, examinez-les quand ils dansent ensemble , et si le danseur se tient éloigné de sa danseuse, s'ils se parlent sans se regarder, si celui-ci est toujours sérieux, si celle-là sourit toujours, si à la chaîne anglaise leurs deux petits doigts seulement se rencontrent, pariez hardiment pour l'affirmative; il y a là deux coupables devant unjuge qu'ils redoutent et cherchent à tromper, et ce juge, c'est le monde.
Une fois le premier moment de terreur passé, l'Amour remarqua que les deux acteurs de celte scène se rapprochaient insensiblement, et quela
conversation, d'abord interrompue par de longs II. 11
silences, devenait plus régulière. Il franchit à son tour la courte distance qui le séparait d'eux, et, retenant son souffle, il écouta.
— Anna, disait le jeune homme avec ce son de voix étoufië et en dedans que reconnaîtront ceux des lecteurs qui sont initiés aux mystères des bals parisiens sans que nous le caractérisions autrement ; ainsi tout ce qu'on m'a dit est vrai : votre mariage est près de se conclure, et les bans sont déjà publiés; ainsi plus d'esl)oir, et il ne me reste plus qu'à m'exiler on à mourir. Anna , vous ne m'aimez pas !
La jeune fille écoulait ces paroles les yeux baissés. En entendant l'accusation qui la concernait, elle releva un peu ses blonds cils, puis les rabaissa aussitôt. Pour toute réponse, elle arracha une feuille du camélia qui ornait sa ceinture.
— Non, Anna, vous ne m'aimez pas, reprit le jeune homme; jamais je ne croirai que votre mère ail violenté voire volonté à ce point de
vous faire conlracler des nœu<ls que votre cœur repousse, et oublier les espérances que vous m'avez données.
Une seconde feuille détachée du camélia tomba sur le parquet.
— Pourquoi n'avez-vous pas parlé franchement à votre mère? Pourquoi n'avez-vous pas osé lui dire que votre cœur était engagé; que ce mariage auquel son obstination vous pousse ne pouvait s'accomplir? Anna, vous avez eu peur, vous avez manqué de courage, vous voyez bien que vous ne m'aimez pas!
Anna anachaen frémissant laderniérefeuillc qui restait à la pauvre fleur dépouillée. Qui l'eût vue en ce moment, l'eût trouvée bien à plaindre. Ses deux longs cils voilaient ses yeux, sa figure était pâle, et ses deux mains étaient tombées languissantes avec la dernière feuille du camélia.
— Louis,dit-elled'une voix grave, écoutez-moi et ne m'accusez pas. Je vous aime, Louis! et il faut que je vous aime bien en effet pour vous le
— If. 4 — dire, jx)ur vous le due iri, lorsque, tant d'oreilles peuvent m'enlendre , lorsque chacune de mes paroles peut se retourner sur mon cœur comme un poignard! Dieu m'est témoin que porter votre nom , devenir votre compagne , partager votre vie, serait le plus doux rêve de ma pensée. Je regardais mon inariage avec vous lion seulement comme un bonheur, mais comme une dette à payer, comme une restitution , comme un devoir à accomplir. Laissez- moi achever, Louis, et ne donnez pas à mes paroles un sens qu'elles ne peuvent pas avoir. Oui, j'ai dit une dette, une restitution , un devoir; je sais tout, je sais dans quelle position la destinée nous a placés vis-à-vis l'un de l'autre. Vous étiez le parent de M. le marquis de Carbolo (elle prononça ce nom avec hésitation). Sans moi vous eussiez été un de ses héritiers naturels; son testament a changé l'ordre des choses. C'est moi qui suis riche à votre place , c'est vous qui êtes pauvre à la mienn e
— Assez, Anna, assez sur ce sujet, interrompit le jeune homme; ne sentez-vous pas que \otre justification est une injure?
— Encore une fois, Louis, laissez-moi achever. Mon mariage avec vous conciliait à la fois les intérêts de la justice et ceux de mon cœur ; vous jugerez si j'y tenais , Louis, et si j'ai mérité l'injuste accusation dont vous m'avez flétrie.
Elle avait prononcé ces derniers mots de cette voix basse et troublée qui annonce l'approche des larmes. Elle mit la main sur son cœur pour en comprimer les mouvements, et garda quelque temps le silence.
—Au fait ! au fait! se disait l'Amour, témoin attentif de cette scène, assez de roucoulements comme cela; vous vous aimez , c'est bien. Mais la suite !... voyons la conclusion, ledénoùment î Une jeune llllc qui aime un jeune homme , la nirre qui veut la iiiarior à un aulro hounuc
— iOO —
qu'elle n'aime pas, c'est joli sans doute! mais c'est connu ! Avançons s'il vous plaît.
Ce fut le jeune homme qui reprit le premier la parole. Do la justilication essayée par Anna, il n'avait retenu qu'un mot : Je vous aime! mot délicieux qui remplit le cœur le plus vaste, satisfait la vanité du plus ambitieux.
— Anna, si vous m'aimez, dit-ii , comme je vous aime, qui pourrait empêcher notre union? Ne trouvez-vous pas dans voire amour la force que je puiserais dans le mien ? Parlez à votre mère , Anna !
— Je lui ai parlé, je lui ai dit que le mariage qu'elle me destinait répugnait à mon cœur, à ma conscience aussi. Oh! n'accusez pas ma mère, Louis; quand je lui parlais ainsi, elle était émue, elle souffrait. J'ai vu sur lebord de sa paupière s'avancer des larmes qu'elle retirait à elle aussitôt; elle me pressait les mains, elle m'embrassait tendrement. Elle eût voulu sans doute me rendre ma liberté, me laisser maîtresse de
mon choix; mais il semble qu'une puissance supérieure à la sienne endiaîne ses désirs, dirige sa volonté. Lorsque, trompée par son trouble, encouragée par son affection, je lui ai dit : Eh bien! manière! Ma fille, m'a-t-elle répondu tristement, le mariage que lu repousses est nécessaire; il faut qu'il s'accomplisse, il le faut !
— Mais pourquoi le faut-il? dit le jeune homme avec douleur.
— Voilà! répétal'Amour intérieurement; pourquoi le faut-il ? Moi aussi je voudrais savoircela.
— Ecoutez, Louis, reprit la jeune fille, nous sommes tous les deux les jouets d'une destinée qui nous accablera sans doute; l'homme que ma mère me destine , elle a l'air de le craindre plutôt <[uede l'aimer. Plus d'une fois, à la suite des entretiens que ma mère a eus avec lui, sans doute relativement à mon mariage, je l'ai trouvée abattue, les yeux baignés de larmes ; et quand je rinlerrogeais , elle souriait tristement en me regardant, et me disait : « ïu
ne peux pas savoir cela, mon enfant. » En présence de cet homme, ma mère n'est plus la même qu'avec moi, qu'avec tout le monde; son regard, si affectueux et si expansif , est troublé et inquiet; sa ligure est tendue, sa voix est altérée; quand il la regarde, elle baisse les yeux; et quand il fronce le sourcil d'une certaine façon qui lui est particulière, Louis , ceci n'est point un jeu de mon imagination , elle tremble, elle tremble véritablement; et je le conçois, Louis , car moi- même , quand il fronce ainsi le sourcil, j'ai peur aussi, je voudrais fuir. N'en doutez pas, Louis, cet homme pèse sur la destinée de ma mère, et par contre-coup sur la nôtre; et, quand ma mère me dit que mon mariage avec cet homme est nécessaire, qu'il faut que je sois sa femme, qu'il le faut, je ne puis m'empêcher de croire que ce n'est qu'un écho de sa volonté, et qu'elle ne dit, elle, il faut j que parce qu'il a dit, lui, je veux, en fronçant le sourcil.
- loi) —
— Et quel est donc ce terrible prétendu qui fronce le sourcil d'une façon si remarquable? se dit intérieurement l'Amour, pendant que le jeune homme , dont Elisabelh-Anna \ient de nous apprendre le petit nom, Louis, répliquait avec vivacité :
— Je crois tout ce que vous me dites , Anna ; mais si une destinée fatale pèse sur nous, nous laisserons- nous écraser sans résistance? Si cet homme qui impose ses volontés à votre mère est véritablement un mauvais génie, lui céderons-nous la victoire sans combat ? Il n'en sera pas ainsi, Anna , sur ma parole, il n'en sera pas ainsi ! rson, vous ne serez pas la femme de cet homme qui vous fait peur; non, vous ne serez pas sacriliée contre vos goûts. Désormais, voyez-vous, c'est moi qui réponds de votre bonheur; j'en suis le gardien, et nul au monde n'y portera la main.
— La chaîne anglaise! dit à demi voix l'Amour qui s'aperçut qu'échauffés par leur am~
versation , les deux jeunes gens oubliaient la contredanse, et que les regards se portaient sur eux.
Le jeune homme se retourna, aperçut l'Amour qui lui souriait bénignement, et partît avec sa danseuse , après l'avoir remerciée du regard.
C'était la dernière figure. En reconduisant Anna, Louis lui dit :
— Souvenez- vous de ce que je vous ai promis.
— Et que voulez-vous faire? dit Anna.
— L'homme ne vous épousera pas tant que je vivrai. H me tuera ou je le tuerai.
Ces derniers mots firent tressaillir la jeune fille.
— Louis, dit-elle d'une voix suppliante, pas d'imprudence, au nom du ciel ! Songez à ma mère; qui sait si l'exécution de votre projet ne causerait pas sa perte ? Je vous le répète , cet homme est son mauvais génie.
En s'asseyant à côté de sa mère, Anna es-
sa} a de reprendre son calnrie ordinaire; mais, en dépil de ses efforts , l'émotion qu'elle avait ressentie laissa des traces sur son jeune et fragile visage.
— Qu'as-tu donc l'ail de ton camélia? lui demanda madame d'Isigny.
Anna abaissa les yeux sur son corsage, et ne vit plus que la tige du camélia qui pendait brisée à sa ceinture.
— Je l'ai laissé tomber en dansant, dit-elle en rougissant pendant que son danseur s'éloignait à pas lents.
Quant au personnage principal de cette histoire, que nous connaissons sous le nom de l'Amour, il était resté immobile à la place qu'il avait occupée pendant toute la durée de la contredanse; et, la main appliquée sur son front, voici ce qu'il disait à part lui :
— Résumons , exposition ou avant- scène, comme disent les dramaturges : un vieux marquis qui meurt après avoir disposé d'un million
en faveur de sa maîtresse, il l'aut être clair, et de deux millions en faveur de sa fille. Action ou nœud : un mariage qui se fera ou ne se fera pas , ainsi que cela se pratique dans tous les opéra comiques , vaudevilles et autres niaiseries d'ailleurs fort réjouissantes. Personnages : une mère qui tyrannise la volonté de sa fille, et qui elle-même semble souscrire à une volonté étrangère ; une jeune fille qui cède en pleurant, qui voudrait bien ne pas dire oui , et n'ose pas dire non; un amoureux qui veut tuer son rival, ainsi que font tous les amoureux , qui se dépite, qui ne se croit pas aimé, puis qui se croit aimé, quitte à ne pas se recroirc aimé l'instant d'après, un amoureux enfin!... Reste un quatrième personnage : le prétendu ! Celui-là est un personnage mystérieux , qui fronce le sourcil d'une façon étrange et fait trembler tout le monde. C'est bien cela; rien ne manque : exposition, drame, noms et caractères des personnages, tout v est.
Et TAmour ajouta en guise d'annolalion :
« Savoir quel est le personnage inconnu ; « l'observer, s'il est au bal ; et, s'il n'y est • pas, obtenir des renseignements sur son « compte. »
Qu'il fût au bal, cela n'était pas probable, avec la sûreté de flair que l'Amour se reconnaissait , il eût dû déjà le lever. Mais par quel hasard n'y était-il pas? Pour répondre à cette question , restait le parti des renseignements auquel l'Amour se résigna, faute de mieux.
Celte dernière manœuvre ne [irésentait pas de grandes dillicultés d'exécution. Le mariage d'Anna n'était plus un secret; la publication des bans en faisait une chose officielle. En se mêlant à un groupe de ces jeunes gens qui n'ont d'autre emploi dans les bals que de danser ou de médire, il apprit bientôt tout ce qu'il désirait savoir; et nous compléterons la liste de nos personnages ,^en rapportant ce qu'il recueillit de différentes souches.
Le prétendu mystérieux d'Elisabelli-Aniin se nommait M. Nihl ; il était Américain, ou, comme il le disait lui-même avec cette affectation particulière aux républicains orgueilleux d'outre-raer, citoyen des Etats Unis; il possédait, disait on, une grande fortune, avantage
que les démocrates américains prisent à l'égal des aristocrates des autres nations ; c'était un homme de quarante ans à peu près, qui, deux ans environ avant la mort du marquis, s'était lié avec madame d'Isigny, et qui depuis avait été habitué de la maison, et presque commensal. Quant au fameux froncement de sourcil qui lui était particulier, comme à un des héros de Walter-Scott, l'Amour n'obtint rien à cet égard; tout ce qu'on lui dit, c'est que M. Nihl était un homme de grandes manières, d'un extérieur imposant, parlant peu, mais, quand il parlait, développant en peu de mots ses idées, et les présentant d'une façon énergique et carrée. De ses rapports intimes avec madame d'Isigny, on ne connaissait rien , si ce n'est que celle ci le consultait en toute occasion, et n'agissait guère que d'après ses conseils. Quant à cette question subsidiaire : Pourquoi n'était-il pas au bal? voici la réponse qu'on y fit : M. Nihl voyageait en ce moment dans la midi de la France,
et n'élail altcndu à Paris que dans quelques, jours.
En lout ceci la part du romanesque était bien restreinte ; aussi l'Amour ne s'arrèta-t-il pas longtemps à l'examen de ce nouveau personnage qu'il désignait sous le nom générique du prétendu y et , après quelques secondes de réflexions, se dit-il résolument :
— Maintenant , partons du pied gauche.
Ces paroles annonçaient le commencement de l'action à son point de vue; il allait entrer en scène.
S'il est vrai que le travail de la pensée qui juge après avoir comparé, ou qui, en d'autres termes, arrive à la conclusion finale de lout syllogisme bien fait, à l'action, se produit au-deliors, et réalise ce genre de beauté que les philosophes appellent, je crois, la beauté morale, nous pouvons affirmer que l'Amour était beau, en ce moment, à un degré remarquable : son crâne, dégarni de cheveux, sem- 11. 12
blait illuminé, et ses yeux avaient cette clarté d'intuition que, pour notre part , nous avons toujours regardée comme le seul signe physiognomonique infaillible. 11 traversa comme une lléche le salon où il se trouvait , dans toute la longueur, et alla tomber droit auprès du sentimental amant d'Anna qui , appuyé de nouveau sur la cheminée, avait repris son attitude mélancolique et méditative. Ainsi juxla-posées, les deux têtes se rencontrèrent dans le même rayon de lumière, et se firent mutuellement ressortir par l'effet du contraste; l'une blonde, à demi voilée, indécise, un peu semblable à ce portrait de Raphaël qui résume dans ses lignes les rêveries, les vagues désirs el les fantaisies innommées du jeune âge ; l'autre, dépouillée, mais vivace et magique, (onime ces têtes que vous avez vues quelquefois autour d'un lapis vert. Deux jeunes gens qui posaient devant la cheminée, qu'à leur costume tant soit peu excentrique, et surtout
à ce coup (l'œil inquisilorial ([ui ciï'raie lou§ les gens du monde, on devait prendre pour des artistes, remarquèrent le jeu puissant de cette juxta-position , car l'un des deux dit à l'autre :
— Regarde donc M. d'Aranda, ne dirait-on pas l'ange de la mélancolie pleurant sur les ruines de ses vastes illusions, à côté de quelque ponte émerite qui pique la carte avant de risquer son attaque?
— Oui, répondit l'autre; il pleure sa succession que madame d'Isigny lui a ravie. Quel trésor pour une femme que ce mar(j[uis de Carbolo ! Dieu veuille avoir son Ame.
L'Amour seul entendit ces paroles. Pour Louis d'Aranda, il était véritablement absorbé dans ses méditations , et ne redressa même pas sa tôle aiïaissée, quoique son nom eût été prononcé assez haut à ses oreilles, et il ne fallut rien moins qu'une interpellation directe,
répélée deux (bis, pour le réveiller de son sommeil.
— Monsieur, je désirerais vous parler, lui dit l'Amour ; je désirerais vous parler, répéta-til rinforzando.
Le jeune liomme tourna languissamment la tête avec celte indifférence triste qui annonce le détachement complet de toutes les pensées qui ne sont pas la pensée chérie, et son regard tomba terne et froid sur l'Amour, sans étonnement, sans curiosité, sans intérêt d'aucune nature.
— L'affaire dont j'ai à vous entretenir, continua celui-ci , est d'une très-haute importance, et je ne crois pas le lieu où nous sommes propre à un pareil entretien ; il y a ici trop d'yeux et trop d oreilles. Voulez-vous me suivre dans le salon de jeu ?
— Mais là aussi, dit Louis d'Aranda , il y a des yeux et des oreilles.
— ISl —
— Vous vous li'Oinpcz, dit l'Amour éclaircissant par un sourire l'ollipse de sa phrase, il y a des joueurs.
Louis suivit niachinaleiiient son interlocuteur, sans demander et sans se demander à lui-même quel pouvait être le prétexte de cet entrelien avec un homme (^u'il ne se rappelait pas avoir jamais vu. Lorsqu'ils furent arrivés au salon de jeu, l'Amour l'attira dans l'embrasure d'une croisée garnie d'un quadruple rideau , et lui dit :
— Monsieur, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous; mais n'importe, écoutez-moi, et si je ne prends pas de précaution oratoire, si, dans ma conversation, je brûle les étapes ' ne vous étonnez pas, vous et moi avons besoin d'aller vile en besogne. Vous aimez mademoiselle Anna-Elisabeth d'ïsigny; ne m'inteirompez pas , je vois ce que vous voulez me demander. Comment sais-je cela ? qui me l'a dit? je le sais : voilà loul; passons. Madcmoi-
selle Anna-Elisabeth d'Isigny vous aime, voilà que vos yeux s'allument, que vos lèvres s'agitent-, vous vous demandez si vous ne devez pas vous montrer irrité , et nier d'abord ce que j'affirme; si, enfin, avant de rien entendre, vous ne devez pas savoir à quel titre je vous parle. Laissez-rnoi aller, monsieur; ne niez pas, ne vous irritez pas, je continue Epouser mademoiselle d'Isigny serait pour vous la félicité suprême, mais elle est promise à un autre, les bans sent publiés; dans huit jours, peut-être avant, elle portera un autre nom que le vôtre. Je comprends, monsieur, votre geste menaçant : Jamais ! voulez -vous dire; jamais ce mariage ne s'accomplira, plutôt mourir !... Hélas, monsieur ! vaines illusions de l'amour, qui se crée des chimères dans le désespoir comme dans le bonheur. Que ferez-vous ? voyons : vous vous battrez avec votre rival , c'est là Vultima ratio des jeunes gens, n'abord vous pouvez être tué : cela est
~ iS3 —
impossible, je le sais bien. Oh ! je comprends la logique des amoureux qui disposent à leur gré de tous les événements, de toutes les chances de la vie. Vous sortirez vainqueur du combat ; cela doit être , cela sera : vous avez le ciel pour vous, et votre bon droit. Voilà ce que vous pensez ; à la bonne heure ! et moi je reprends [: Vous pouvez être tué, cela est impossible, mais cela se peut. Pourtant, monsieur, je consens, pour un moment, à adopter vos illusions : le ciel et votre bon droit vous protègent; vous avez la chance heureuse pour vous; vous tuez votre rival : tout va bien. Comment madame d'Isigny vous refuserait-elle sa llUe ? mademoiselle Anna esta vous. Ici, monsieur, etavant de répondre, je dois vous prévenir encore contre rétonnement. Vous savez que votre rival exerce sur madame d'Tsîgny un empire mystérieux, mais incontestable. Il semble que la destinée de la femme soit fatalement
attachée à la destinée de l'homme. Qui sait si la mort de l'un n'entraînerait pas la perte de l'autre ! Songez-y.
Malgré les efforts de l'Amour pour prévenir Louis d'Aranda contre l'étonnement que devaient lui causer ses paroles , celui-ci. en entendant cette dernière phrase, ne put s'empêcher de tressaillir. Cette phrase, il l'avait déjà entendue à peu près de la bouche d'Anna; et qu'un étranger, un inconnu, fut initié à un mystère dont il se croyait l'unique dépositaire, cela passait toute croyance : aussi examina-t-il son interlocuteur avec plus d'attention qu'il ne l'avait fait jusque-là , et sa figure lui revint en mémoire. Il se rappela que pendant la contredanse qu'il avait dansée avec Anna, c'était lui qui l'avait rappelé à propos au sentiment des convenances que l'orchestre ne lui rappelait plus. Par suite de cette réminiscence, le visage de Louis d'Aranda se colora d'une
légère rougeur: ce fut avec plus d'irritalion encore que de surprise qu'il lança ces quelques mois à l'Amour :
— Mais vous nous avez donc écoutés , monsieur?
— Ouand je vous aurais écoutés, dit l'Amour, qu'importe, la question n'est pas là : je sais, voilà ce qui est certain; et permettez-moi de répondre : j'ai fait clairement, je crois, le bilan de votre situation ; je vous ai arraché cette dernière espérance que vous établissiez sur les chances d'un duel ; vous n'avez pas même le droit de jouer pile ou face. Vous êtes enchaîné, monsieur, lié invinciblement ; vous êtes pris entre deux murailles qui se resserrent à chaque instant pour vous écraser. Si vous ne tuez pas votre rival, pas de mariage; si vous le tuez, gare le coupMouble ; et q^ui sait ce que l'avenir pourrait amener de désastres?
L'Amour évoquait à dessein cette fantasmagorie, dont quelques mots de mademoiselle d'I-
signy lui avaient fourni le premier motif; il comprenait qu'avant de lancer son interlocuteur dans un nouvel horizon d'idées, il fallait saccager le sol derrière lui, et raser ses dernières ressources. Avant de bâtir, il déblayait; la démolition d'abord, la reconstruction ensuite. Une pareille tactique était d'un effet sûr; aussi nous aurons peine à dire la foule de pensées qui assiégèrent en ce moment l'esprit de Louis d'Âranda. Dans sa stupeur, il n'essaya pas de rétorquer le dilemme qui, fondé sur lespressen" liments peut-être erronés d'une jeune fille, prenait dans la bouche de l'Amour la consistance d'un argument irréfutable; aussi sa réponse indiqua-t-elle l'irrésolution d'un esprit qui se débat dans l'obscurité.
—Monsieur, dit-il, quand j'admettrais comme vrai tout ce que vous affirmez , il me resterait toujours à vous demander dans quel but et à quel titre vous me faites une ouverture qui
— 1^7 — assurément doit me paraître au moins singulière.
— Le titre! encore une fois, peu importe, (lit l'Amour; quant au but, nous y viendrons. Je suis satisfait de voir que vous comprenez le péril de votre situation , et que, pour vous sauver, il faut véritablement un miracle.
L'Amour avait accentué à dessein et lentement chaque syllabe de cette dernière phrase ; il reprit du même ton et avec la même lenteur :
— Or ce miracle en votre faveur, il n'y a qu'un houinie au monde qui puisse le faire.
— Et quel est cet homme? demanda Louis d'Aranda.
— Moi !
— Vous!
Ces deux monosyllabes se suivirent de si près, que, pour nous servir d'une expression assez pittoresque, si elle n'est pas académique, ils semblèrent s'enjamber.
— Moi ! répéta l'Amour, comme pour imprimer plus profondément le mot dans l'esprit de son auditeur.
— Quoi! monsieur, reprit Louis d'Aranda avec une sorte d'incrédulité, vous pourriez faire que le mariage projeté ne s'accomplît pas?
— Je pourrais faire, répéta l'Amour, que le mariage projeté ne s'accomplît pas, et de plus, ajouta-t-il, je pourrais faire que mademoiselle d'Isigny devînt votre femme.
Ces mots produisirent sur le jeune homme une sorte de commotion électrique.
— Ma femme! ma femme! répéta-t-il en délire; puis sa tête, qui s'était un moment redressée, s'affaissa de nouveau, ses paupières, qui s'étaient détachées pour laisser passage à l'ivresse qui se peignait dans ses yeux, se replièrent sur elles-mêmes, et il reprit d'une voix émue :
— Mais quels moyens, monsieur, comptezvous donc employer?
— Je irponds du succès, dit l'Amour; mais les moyens me regardent. Permettez-moi de garder mon secret.
Louis d'Aranda parut hésiter quelques instants; et, comme l'Amour l'interrogeait du regard :
— Monsieur, reprit-il, je ne dois pas accepter votre intervention; et tout en vous remerciant de l'ouverture que vous me faites, je vous déclare que je la considère comme non avenue.
— Ainsi vous renoncez à la main de mademoiselle d'isigny?
— J'y renonce, car je serais au désespoir d'acheter même le bonheur au prix d'une indélicatesse.
— J'entends, dit l'Amour, \ous suspectez ma loyauté; vous craignez que je n'emploie pour vous servir des moyens illégaux, honteux peut-être ; c'est bien cela , n'est il pas vrai?... Vous êtes un digne jeune homme, et
je veux vous rassurer. Je vous affirme donc que je ne compte employer que des moyens honnêtes , et que vous n'aurez pas à rougir de l'appui que je veux vous prêter. Cette déclaralion vous suffit-elle?
On conviendra que pour un amant au désespoir qui craint de perdre celle qu'il aime, cette situation était nouvelle assurément et critique; la figure d'Aranda exprima de nouveau la joie mêlée d'étonnement.
— Ainsi, dit-il, vous m'affirmez que vous ne tenterez rien qui ne soit permis, vous me l'affirmez sur l'honneur ?
— Sur l'honneur, dit l'Amour en se redressant et avec un geste plein d'emphase.
— Alors, monsieur, dit le jeune homma passant décidément du doute à la confiance, comment vous remercier? Par quel motif pouvez- vous vous intéresser si fort au sort d'un jeune homme que vous ne connaissez pas? Co?iim.ent rcconnaîtrai-je jamais tant de bonté?
— un —
Merci à vous, monsieur, (jui avez compris ma détresse, et venez à mon aide; merci à vous, qui tendez au naufragé le rameau protecteur-. Kntre vous et moi maintenant, monsieur, c'est à la vie et à la mort, et permettez-moi de m' honorer du titre de votre ami.
Ouiconque eût attentivement observé la physionomie de l'Amour, y eût trouvé une expression d'ironie comprimée, un de ces sourires d'usurier en contact avec la reconnaissance naïve d'un pauvre diable qui prend pour {\n, bienfait un placement au denier vingt,
— Monsieur, dit l'Amour, nous vivons dans un temps où les sentiments désintéressés sont rares, et, certes, personne ne s'en alllige plus que moi. Par quelle fatalité les hommes sontils amenés à l'oubli des vertus primitives? Pourquoi ne rencontre-t-on plus de ces cœurs d'or qui obligent pour obliger, et goûtent le plaisir si doux de faire des ingrats? Beau sujet de mémoire académique, mais que je ne veux
pas traiter en ce moment; il me sulîît de constater que notre siècle est un siècle d'argent : les bienfaits se paient, les services s'escomptent. Triste! monsieur, très-îriste!... je suis de votre avis. Mais entin permettez -moi d'aller droit au fait, sans circonlocution, sans phrase. Dans tout ce que nous avons dit jusqu'à présent, c'est de vous seul qu'il s'est agi; j'ai fait votre part, je vais faire la mienne.
En entendant ces dernières paroles, qui renfonçaient dans son cœur ces sentiments de reconnaissance trop tôt exprimés, Louis d'Aranda reprit sa première froideur et son air de doute: il avait cru rencontrer un ami, il se heurtait à un homme d'affaires.
— Mademoiselle d'Isigny, reprit l'Amour, a deux millions de dot, n'est-il pas vrai?
— Je ne me suis jamais occupé du chiffre de la dot de mademoiselle d'Isigny.
— Je m'en suis occupé; moi, et si vous ne saviez pas cela, je vous l'apprends. Mademoi-
selle d'isigny a deux millions de dol; ne froncez pas ainsi le sourcil, jeune homme, le bonheur est assez rare pour qu'on le paie ; voici ma proposition : si vous épousez mademoiselle d'Isigny, comme je vous le promets, vous me compterez, le jour du mariage, cinq cent mille francs!... Ça va-t-il? Voilà que vous rougissez; allons donc! Ne savez-vous pas que dans le monde les trois quarts des affaires se font de la sorte? Sans prime, monsieur, on n'obtient pas une^place, on ne fait pas un beau mariage; la prime est la base fondamentale de la société, l'élément le plus actif de la civilisation. Le droit de commission, monsieur, est un droit imprescriptible. Laissez -vous faire, croyez -moi. Quinze cent mille francs, monsieur, plus une femme que vous aimez, et que vous perdez si vous n'acceptez ma proposition ; tout ceci vaut la peine d'être considéré.
— Monsieur, dit Louis d'Aranda, je regrette seulement de vous avoir écouté si longtemps. II. 13
Si, tout d'abord, vous m'eussiez proposé ce que vous me proposez maintenant, je n'aurais pas tardé tant à vous assurer de mon mépris.
Ces mots terminèrent l'entretien. Louis d'Aranda jeta sur l'Amour un de ces regards qui, sur un homme encore quelque peu chaud de cœur, font l'effet d'un coup de cravache au visage, et s'éloigna lentement.
— Chauffez! chauffez-moi cela! dit l'Amour qui, à ce regard de mépris, avait répondu par un sourire de pitié, allez la claque!... Vertu! délicatesse! honneur! le grand tralala! Jetez ces mots-là devant un parterre de fripons patentés, et on les applaudira à rompre les banquettes. Chauffez donc! chauffez toujours!... Très-bien! bravo! enlevé!... La Parisienne!... Oh! niais! niais! trois fois niais! reprit-il après un instant de silence. « Je n'aurais pas tant tardé à vous assurer de mon mépris. » Il a bien dit cela! Du mépris, et pourquoi? parce que tout son bonheiu- est entre mes mains, el
que je ne veux pas le lui làclier gratis; parce que je lui apporte une fortune et que je réelame une récompense honnête! Et l'on me dira que si je trouve dans la rue un portefeuille contenant deux millions, il faut que je le reporte à un propriétaire qui me dira : Ce que vous faites est bien, mon ami; je vous estime et vous prie de me faire l'honneur de diner avec moi. Merci ! c'est du foin qu'il me faudrait à manger. Ah! monsieur Louis d'Aranda, vous voulez que je remette entre vos mains une femme charmante et une dot de deux millions, le tout pour la plus grande gloire de Dieu dans le ciel et la béatification sur la terre des hommes de bonne volonté 1 Pendant huit jours vous m'appellerez votre ami! voire cher ami! Pendant un mois vous m'admettrez à votre table!' et après, votre serviteur très-humble! Chaque fois que j'irais vous demander, le suisse de • votre hôtel me répondrait : Monsieur est à la campagne, monsieur est indisposé, monsieur
— lîXi —
n^est pas visible! et tirez la ficelle, la farce est jouée! Oh! que nenni! mon gentilhomme; en cette occasion, c'est moi qui suis le roi de la fève; il me faut ma part du gâteau, je la veux, et je l'aurai.
Au moment où l'Amour achevait cette tirade si diversement accentuée, et qu'il aurait fallu noter comme une page de musique pour en bien faire comprendre la tonalité, un mot, prononcé par une voix de femme, arriva à son oreille :
— Monsieur!
Il se retourna et se trouva en face de madame d'Isigny qui le considéra quelque temps en silence.
— Monsieur, dit-elle alors, maintenant que je suis bien assurée de ne pas vous connaître, il me sera permis, comme maîtresse de maison, de vous demander comment vous êtes au nombre de mes invités, et quelle est la personne qui s*est chargée de votre présentation?
Tout autre que l'Amour eût été bien embarrassé par une pareille question. Celui-ci s'affermit sur ses jarrets, et, avec le même Ion de sécheresse polie que madame d'Isigny avait employé, il répondit :
— Je n'ai été présenté par personne, madame.
— Mais, monsieur, je croyais que chez moi on n'était reçu que sur le vu d'une lettre d'invitation.
— J'avais une lettre d'invitation, madame.
— Qui vous l'avait remise, monsieur?
— Je l'ai trouvée, madame.
— Prise, pcul-èlrc, monsieur!
— Volée, si vous voulez, madame; je ne chicane pas sur les mots.
— Mais, monsieur, ce sont plus que des mots, ce sont des faussetés. Ainsi vous avouez que vous vous êtes introduit chez moi sans être invité, ni seulement recommandé; que vous^ élcï. i*.:'] bubrcpticcment, monsieur, comme ni.
étranger, et, puisque vous chicanez si peu sur les mots, comme un intrus?
— Intrus, soit; et vous voulez me faire comprendre que ma présence ici n'est pas suffisamment justifiée? j'ai compris, madame, et je regrette de n'avoir pas été au-devant de votre désir.
L'Amour, en disant ces mots, s'inclina profondément et fit quelques pas à reculons.
— Où allez-vous, monsieur?
— Je sors , madame.
— Mais, monsieur, j'ai encore un mot à vous dire.
— A vos ordres!
— On m'a dit, monsieur, que, non content de vous être introduit dans mon salon comme. . .
— Vous avez déjà qualifié mon introduction, madame; ne tombons pas dans les redites!
— On m'a dit, enfin, reprit madame d'Isigny, que vous vous étiez permis de vous ingérer dans les affaires de ma famille.
— luî) —
— Qui vous a dit cela, inadame?
— Un jeune homme dont la loyauté ne peut être révoquée en doute!
— M, Louis d'Aranda, peut-être.
— -Lui-même, répondit madame d'Isigny en regardant lièrement son interlocuteur, comme pour l'écraser de son regard.
— Digne jeune homme en efï'et , dit l'Amour en riant ; on ne saurait pousser plus loin l'esprit de chevalerie : sacrifier ses intérêts propres à l'intérêt de la vérité, c'est du François l*"' à Pavie! Vous verrez que le digne jeune homme tiendra lui-même le poêle nuptial sur le front de son heureux rival.
Il s'arrêta; et, se posant avec une sorte d'ironie théâtrale :
— Eh bien î madame , ajouta-t-il après une pause.
— M. Louis d'Aranda , reprit madame d'Isigny, m'a dit que vous prétendiez vous opposer au mariage de ma fille ; je vous
— 2Ô0 — avouerai, monsieur, qu'une pareille prétention de la part d'un étranger, d'un inconnu, aurait lieu de me surprendre si je ne la considérais pas comme une plaisanterie ou une mystification.
'— Ni plaisanterie, ni mystification, cliose sérieuse, très-sérieuse, madame.
— Quoi , monsieur !...
— Oui , madame.
— Et vous prétendez qu'il dépend de vous de rompre un mariage consenti par ma fille, arrêté par moi !
— Je le prétends.
Madame d'Isigny regarda une seconde fois l'Amour en faisant un mouvement d'épaules qui signifiait clairement :
— Cet homme est fou !
— Pas si fou que vous le croyez , dit l'Amour <|ui interpréta selon sa signification réelle ce gcsU.' de pitié.
— 2Ul —
— Et quels moyens avez-vous donc à votre
disposition?
— Ce n'est pas ici le lieu de ni'cxpliqucr,
dit l'Amour, nous nous reverrons; qu'il vous sulfise seulement, pour ce soir, de savoir (juc je n'emploierai pas de moyens, je ferai valoir des droits.
— Des droits , monsieur !
— Des droits , madame.
— Et quels droits, monsieur, pouvez-vous avoir?
— J'ai l'honneur de vous saluer.
L'Amour s'éloigna laissant madame d'Isigny
en proie à la surprise la plus violente, et s'adressant mentalement des questions auxquelles il était impossible de trouver une réponse satisfaisante. De quels droits veut-il parler? quel est cet homme, et où veut-il en venir?
Le lendemain l'Amour entra dans la matinée dans r('4udc de M' Dubut , notaire, rue de Cîérv; ot, s'adressaut au prinriji;»! <-l«'r(' :
— Vous devez avoir, dit-il, dans vos dossiers, la minute d'un acte qui constate que le 16 décembre 18.. un individu s'est présenté devant M' Dubut, et s'est reconnu pour le père d'une fiile inscrite à l'état civil du huitième airondissement, sous le numéro 6500, et sous le nom d'Elisabeth - Anna , fille de demoiselle Elisabeth-Marie, dite madame d'Isigny. Voici mon extrait de naissance légalisé à la mairie de mon arrondissement, qui établit que je suis l'individu dont il s'agit dans l'acte en question, et par conséquent le père de ladite demoiselle Elisabeth -Anna. Voulez-vous rechercher cet acte et m'en donner copie?
Le clerc de notaire examina attentivement l'extrait de naissance que l'Amour avait déphé devant lui, et tira de son casier un carton poudreux qui portait la date de l'année indiquée, et finit, après avoir quelque temps compulsé les papiers qui le remplissaient, par
trouver l'acte qu'on lui demandait; copie en fut faite et remise à l'Amour.
Au sortir de l'étude du notaire, celui-ci se rendit dans une étude d'huissier, exhiba ses papiers, et dit à l'huissier qu'en vertu de l'acte authentique qui le constituait père de mademoiselle Elisabeth-Anna , il désirait former opposition au mariage de ladite demoiselle, publié et affiché sans son consentement.
L'huissier lui remit une opposition en forme. Muni de ces différents papiers, l'Amour, rentré chez lui, les mit sous enveloppe à l'adresse de madame d'Isigny, en y joignant le billet suivant :
« Voici, madame, deux actes authentiques, « l'un par-devant notaire, l'autre par huissier; « l'acte par-devant notaire constate mes droits, « l'acte par huissier indique la marche que je « coïupte suivre, si vous ne consentez pas à « entrer en arrangement avec moi. Je viens
— 20i — '( de le dénoncer à roliicier de l'état civil; je « vais passer chez vous pour savoir voire ulti- « matum.
" Aujourd'hui même j'aurai l'honneur de « vous rendre visite. »
— Tire-toi de là ! s'écria l'Amour d'un air de triomphe après avoir expédié ce paquet. Ah ! monsieur d'Aranda, vous avez repoussé mes offres, refusé mes services !... Que m'importe! muni comme je le suis, je dirai h la mère : Vous voulez marier votre fille sans mon consentement; allons donc ! En vertu de mon pouvoir paternel, j'ai le droit de m'opposer au mariage, et je m'y oppose; mais ce mariage vous tient au cœur, mais, comme vous l'avez dit vous-même, il est nécessaire, il faut qu'il s'accomplisse, il le faut; à la bonne heure ! composons ; je me désiste ; mais donnezmoi cinq cent mille francs; sinon, non. Si la mère résiste, si, aveuglée qu'elle est, elle s'emporte, menace et ii<.' >eut culciivlrc à rirn>
j'irai trouver le prélendu , ei je lui dirai : Vous voulez palper deux millions , c'est bien , c'est spirituel, je vous approuve; mais j'en veux ma part, moi ! cinq cent mille francs, s'il vous plaît ! Et si tout ce monde aime mieux combattre que de céder, nous combattrons, morbleu! Qu'ai-je à perdre ?. .. De l'argent? impalpable chez moi comme une ombre! Ma réputation? en la perdant, j'y gagnerais. Fortune! fortune!.. . qui m'aurait dit que dans ce cliiflbn de papier que je brûlais à l'estaminet pour allumer ma pipe il y avait un avenir tout entier ! Qui donc m'a dit ce jour-là : Souviens-toi que l'enfant doit une pension alimentaire à son père ? Il avait raison celui-là. Merci du conseil, vieux, j'en profiterai. Dans ce monde il n'y a que les sots qui s'abîment. Vœ stultis! mais honneur, glorification et liesse aux gens d'esprit ! J'ai trouvé cinq cent mille francs dans le Code civil ; honneur aux législateurs ! vive l'empereur !...,
Cette espèce d'iiosannah, récité par l'Amour du ton d'un malade en délire, retentissait dans une petite chambre à peine meublée , éclairée par une seule fenêtre en mansarde, dont les vitres tremblaient à chaque mot.
Le mobilier de celte chambre se composait , outre quatre chaises de paille, d'une mauvaise couchette en bois peint et d'une petite table couverte d'une dizaine de pipes en terre , éparpillées sans ordre. Entre cette misère et la fortune que l'Amour évoquait, il y avait un contraste qui expliquait l'ardeur furieuse de son langage; en voyant le point de départ, on comprenait mieux la violence des désirs et la disproportion du but.
L'Amour s'arrêta essoutlé et se promena quelque temps avec agitation; puis, se posant d'un air solennel devant la petite table qui occupait le milieu de la chambre, il prit une à une les pipes qui la couvraient et les brisa, on disant :
— Adiou, saletés, misères, haillons de ma vie présente; j'ai assez épuisé la lie du calice, j'en veux le miel maintenant; je veux redevenir ce que j'ai été, je veux, avant de mourir, connaître ce qu'il y a de caché au fond de ce mot magique : le bonheur! Le papillon a repris ses ailes j je respire, je renais.
— Tiens ! tu casses ta vaisselle , dit derrière lui la voix d'un homme qu'il n'avait pas vu entrer.
C'était Mardoche. L'Amour rougit un peu en le voyant ; puis , reprenant aussitôt son aplomb :
— Vieux, dit-il, n'aie pas peur, je le rendrai tes cinq louis avec les intérêts et les intérêts des intérêts, et le droit de courtage, et le droit de commission, et tous les droits imaginés par les banquiers pour faire mousser un bordereau ; mais je n'ai pas de temps à le donner, il faut que je m'habille, et que je sorte,
Mardoche était émerveillé , le sentiment
d'admiration éveillé en lui la veille se cônliniiait en s'augraentant.
- — Vieux , dit-il à l'Amour , tu as tort de me parler de la bagatelle que lu me dois; cinq louis! voilà-t-il pas un beau vas-y-voir pour un homme comme toi! ne m'en parle pas, ou je me fâcherai, entends-tu ? Je suis ton ami , je suis à ton service ! Est-ce que tu ne vas pas changer d'appartement?
— Si foit, dit l'Amour qui, pendant que Mardoche parlait, avait commencé les opérations de sa toiletle. Passe-moi mes chaussettes, \ieux !
— Il te faut un logement maintenant dans la Chaussée-d'Antin (donnant les chaussettes) et un domestique.
— J'aurai tout cela : un salon, une chambre à coucher, un boudoir et des fauteuils élastiques. Passe-moi mon pantalon.
— J'espère que tu n'oublieras pas les amis! Si tu as quelque bonne petite affaire, tu m'y
mellras pour quoiqu»' chose! Je t'ai toujours aimé, moi, estimé (passant le pantalon), admiré !
— Je penserai à loi. Mon gilet!
■— Voilà.
— Ma cravate !
— Voilà.
— Mon habit!
— Voilà ! voilà !
— Brosse-moi mon chapeau !
Mardoche, avec l'empressement d'un domestique, passa les crins à demi rongés d'une brosse poudreuse sur un chapeau de soie qu'il présenta très-humblement à l'Amour, en lui disant très-sérieusement :
— Etes-Yous content, maître?
L'Amour se coiffa, passa devant Mardoche en lui faisant signe de le suivre, franchit lestement les six étages qui élevaient sa chambre à cent vingt pieds au-dessus du niveau de la
Seine, et lui lit, pour le congédier, un geste de H. IV
grand seigneur, pendant que celui-ci murmurait en le quittant :
— Ce gaillard-là me fascine, il a du Napoléon dans la ligure î...
Madame d'Isigny était seule dans un petit salon qui lui servait de reposoir, et dont le demi -jour convenait merveilleusement à la beauté mourante de ses traits un peu fatigués. Au moment où on introduisit l'Amour auprès d'elle, elle était couchée plutôt qu'assise dans un fauteuil à dossier recourbé, et tenait entre ses mains les papiers que celui-ci lui avait expédiés. Au bruit que lit l'Amour en entrant, elle leva à peine la tète 5 lui , sans en attendre l'invitation, s'assit résolument en face d'elle.
— Madame, dit-il, me voici à vos ordres. Vous avez lu les papiers que je vous ai fait remettre ; qu'en pensez-vous ?
— Je pense, monsieur, que vous jouez un jeu très-dangereux , dit madame d'Isigny sévèrement. Si je n'avais écouté que mon indi-
gnalion, je vous aurais déjà dénoncé, et, en ce moment, vous seriez entre les mains de la justice.
— Oui-dà !... et pourquoi, s'il vous plaît?
— Vous me le demandez !
— J'ai cette fatuité-là.
— Me croyez-vous donc aveugle ou idiote ? Ecoutez-moi : si j'ai consenti à vous recevoir, à vous entendre, c'est par pitié, monsieur, c'est par pitié seulement ! J'ai bien voulu ne voir dans votre conduite qu'une plaisanterie, déplacée sans doute, mais qui enfin ne mérite pas les galères.
— Les galères ! dit l'Amour du même ton d'ironie qu'il avait déjà employé.
— J'ai espéré, continua madame d'Isigny, qu'en lace de moi, vous n'oseriez pas soutenir le mensonge que vous avez émis; (juc vous viendriez à réeipiscence; et j'aime mieux faire reconduire [)ar mes gens un insolent jusiju'à
— 2li> —
ma j>orlo, que ilo livr«M' un faussaire ù la n'iu- (licle des lois.
En disant cela, madame d'isigny couvrait l'Amour de son regard en femme sûre de sa puissance, et qui ne craint pas de se voir contestée.
~ Je vous remercie, madame, dit l'Amour, de votre bonté grande. Me faire reconduire par vos gens jusqu'à votre porto , cela est possible : quatre hommes valent mieux qu'un; mais me livrer comme faussaire à la vindicte des lois, voilà ce dont je vous délierais, si je ne voulais pas être plus poli avoc \ous que vous ne l'êtes avec moi.
— Vous m'en défieriez , monsieur ! dit madame d'isigny que la colère commenoail à gagner.
— Je vous en délierais, madame, et cela par une raison toute simple, c'est que je ne suis pas un faussaire comme vous le pensez ; l'acte que je vous ai déféré est authentique, et
si vous voulez prendre la peine d'aller chez le notaire qui l'a passé, vous en trouverez la mi« nute : vous voyez que je suis en règle.
Madame d'Isigny se leva vivement et appuya sa main sur le cordon d'une sonnette.
— Ne sonnez pas, madame, dit l'Amour en arrêtant son bras ; pas de bruit , pas de scandale, c'est dans votre intérêt que je parle, causons plutôt; rasseyez-vous.
— Ainsi, monsieur, reprit madame d'Isigny, vous persistez à prétendre que tout ce qui se passe n'est pas une plaisanterie : l'acte est authentique, dites-vous; j'ai intérêt à éviter lo scandale. Tant d'audace est incroyable, monsieur. Vous me faites pitié, vous me faites peur !
—Le dernier mot est plus juste que le premier !
— Ainsi vous persisterez à soutenir ce qui est consigné dans cet acte indigne?
— Je n)\ réicrcrai.
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— En face de moi ! sans trembler, sans rougir !
— L'acte est là.
—Mais je ne vous connais pas, monsieur! Hier encore je ne vous avais jamais vu de ma vie. Vous êtes un étranger pour moi, un inconnu , et vous prétendez
— L'acte, madame, les écrits font foi, vous le savez bien.
Nous prions nos lecteurs de se bien pénétrer de la situation. Un homme vient dire à une femme :— Je suis le père de votre fille. — Je ne vous connais pas , dit la femme. — J'ai un acte qui prouve ce que j'avance. — Je ne vous ai jamaisvu. — L'acte!... — J'ignore jusqu'à votre nom. — L'acte!... Et la femme a beau nier, l'homme persiste avec sang-froid, sans trouble et sans hésitation. A la négation de fait, il oppose l'affirmation de droit; à la réalité, la fiction légale. Que peut faire une femme qui ignore les éléments de la procédure, les imperfections du code, si ce n'est, comme madame d'Isigny,
regarder d'abord l'homme qui lui parle comme un insensé, et le menacer de le faire reconduire par ses gens; puis, en voyant son insistance, son aplomb, sa sécurité dans le mensonge, finir par avoir peur après avoir eu pitié ?
— Abrégeons, reprit l'Amour que cette discussion impatientait et qui avait soit' d'arriver à son but. Savez-vous , madame, qu'en vertu de Tacte qui établit mes droits, je pourrais arracher votre fille de vos bras, réclamer l'administration de ses biens, la marier selon mon gré, exercer enfin tous les pouvoirs que la loi accorde au père sur les enfants ?
— Et vous réclamez ces pouvoirs?
— Ne suis-je pas le père? dit l'Amour avec un épouvantable sérieux.
— Le père de mon Anna !
— D'Elisabeth-Anna; lisez l'acte.
— Monsieur ! monsieur ! vous nie rendez folle! Laissez-moi appeler! cette scène me tue,
votre apparition est un mauvais rêve, chacune de vos paroles est un coup de poignard.
Madame d'Isigny était hors d'elle, son regard s'égarait, ses idées devenaient confuses. Elle était en effet sous le coup d'un mauvais rêve.
— Calmez- vous donc, reprit l'Amour de sa voix la plus douce, vous vous faites mal ; à quoi bon? Ces droits du père sur son enfant, que je vous rappelais, je neveux pas les exercer dans toute leur étendue; non, madame, vous garderez votre lille, votre Anna, vous la marierez à votre fnitaisie; seulement le consentement d'un père....
— Encore !
— Lisez, l'acte mérite bien qu'on l'achète par un léger sacrifice.
— Quoi ! ma fille ne pourrait pas se marier sans votre consentement, à vous , monsieur! à vous !
— A moî, madame, à moi. Faut-il vous réjM''k'i' cent fois que je suis le pùio de mademoi-
selle Elisabeili-Anna, lillc de deuioiselle Elisabeth-Marie, dite dame d'Isigny? Lisez doncl'acte. Tenez, madame, continua-t-il pendant (jue madame d'Isigny suffoquait dans son fauteuil , je vois bien que nous ne nous entendrons jamais, je vous laisse mes pièces, vous les montrerez à votre homme d'affaires , vous le consulterez, il vous éclairera, et je viendrai demain chercher votre réponse. Voici ce que je demande : pour que je consente au mariage de votre fille , je veux cinq cent mille francs qui me seront payés comptant, deux jours avant la célébration dudit mariage. Adieu, madame! Vousrappellerez-vous ce que je viens d'avoir l'honneur de vous exposer ?
— Je consulterai , dit madame d'Isigny d'une voix étouffée, mais laissez-moi.
Au moment où Frédéric s'inclinait profondément 5 et avec la même politesse ironique (pril aMtit uiontrée, la porte du petit sak»n bk'U fj'ouNril cl un domcsliqiio [►ri'Niiil iiuKlame
(l'Isîgny que M. Nilil, arrivé depuis deux heures à Paris, demandait à la voir.
— Nihl, murmura Frédéric entre ses dents, le prétendu !... Je reste alors, madame, ajoutat-il en se tournant vers madame d'îsigny : voici une occasion toute naturelle de prendre conseil sur raftliire dont je viens de vous entretenir. M. Nihl est, je crois, votre futur gendre; il doit connaître au moins les éléments de la légishition sur la matière, et vous voyez que je ne redoute pas la discussion, puisque, si cela vous est agréable, je les discuterai avec lui devant vous.
— Faites entrer, dit madame d'îsigny au domestique qui attendait les ordres de sa maîtresse.
Celui-ci referma la porte, puis la rouvrit presque aussitôt, en annonçant d'une voix sonore:
— M. Nihl.
L'Amour avait les yeux fixés sur la porte au moment où elle se rouvrit; il attendait avec
— 2U) — une sorledecuriosité le nouveau personnngedesliné à jouer dans le drame étrange que nous racontons le rôle qu'il désignait sous le nom de prétendu ! Un homme entra. A sa vue, l'Amour recula d'un pas; l'étonnement se peignit dans tous ses traits , et il s'écria :