JACOB
Pendant que de son côté, et presque simultanément, celui-ci s'écriait avec non moins de surprise :
— I UÉDÉRIC !
Madame d'isigny entendit à peine ces deux exclamations qui résumaient tout un passé, et qui, dans les circonstances données, dans la situation que nous avonsétablie, présageaient une série de complications nouvelles et de péripéties inattendues. Jacob! Frédéric ! ces deux hommes se retrouvaient en présence, et, au moment même de leur rencontre, la lutte était déjà commencée entre eux. L'unétait l'adversaire naturel de l'autre 5 l'antagonisme préexistait , antago-
nisme résullant de la diversité de leur double rôle, et dont nous constaterons la face opposée par ces deux mots , qui dessinent le dualisme de l'action ultérieure : le père I le prétendu !
Les deux hommes se regardaient et semblaient oublier les différences que le temps avait apportées dans leur personne; letemps, qui avait si profondément labouré la figure de Frédéric, auquel nous restituerons désormais son véritable nom, avait respecté, avait glissé sans laisser d'empreinte sur les traits corrects et
énergiques de Jacob. Sa tète avait conservé ce caractère de vigueur, de calme et de lucidité qui accuse les intelligences distinguées , et cette possession du soi-même, que ni l'âge, ni les événements ne troublent. Son costume était grave comme sa personne ; et, sauf le pli un peu railleur de sa lèvre , on n'eût rien trouvé en lui qui démentît l'idée d'un homme maître de de soi, supérieur aux autres, capable de concevoir les grandes choses , que les organisations inférieures entrevoient seulement, et d'exécuter ce que les esprits fjiibles osent à peine rêver. Ce fut madame d'isigny qui reprit la première la parole, malgré son état d'accablement.
— Vous connaissez, monsieur ?demanda-telle au nouveau venu , en désignant Frédéric.
— Je l'ai connu en Amérique, dit J;K3ob, et il avait pris l'habitude de m'appelcr par mon petit nom. On ne méconnaît ici, ajoula-t-il en regardant Frédéric d'un air de commandement, que sous le nom de M. Mhl.
— Nihl, situ veux, dit inléricuremcnl Frédéric, mais Nihl ou le diable, tu ne m'empêcheras pas d'arriver à mes fins.
— Je suis enchanté, dit Jacob, de retrouver dans cette maison un ancien ami comme monsieur. Vous lo connaissez depuis longtemps, madame?
— Depuis hier seulement, répondit madame d'Isigny, et je ne sais pas si je dois me féliciter d'être entrée en connaissance avec lui.
— Oui! dit Jacob en prolongeant le mol, pendant qu'il fouillait d'un regard dans l'âme de Frédéric; que vous veut donc monsieur?
— Monsieur, dit madame d'Isigny d'une voix ferme , prétend avoir le droit de s'opposer à votre mariage.
— A mon mariage ! dit Jacob en fronçant légèrement le sourcil.
— Connu ! dit Frédéric à part lui , le fameux froncement de sourcil. Va toujours!
— El voici sur quoi monsieur fonde ses droits.
— Voyons, dit Jacob en prenant des mains de madame d'Isigny les papiers que celle ci lui présentait.
Voici dans toute sa teneur le premier des deux actes soumis en ce moment à l'appréciation de Jacob.