OPPOSITION
« L'an mil huit cent , le , à la requête
« du sieur Guillaume-Frédéric Lespars, ren-
« tier »
— Picntier ! interrompit Jacob.
— Cela vous étonne? dit Frédéric. N'y a-t-il pas des rentiers en Amérique, monsieur le citoyen des Etats-Unis?
Jacob reprit :
« Rentier, demeurant à Paris , rue des « Filles-Saint-Thomas, 19, pour lequel domi- «f ci le est élu en l'élude de l'huissier soussigné.
« Moi Claude ^ ignon , liuissier près le tribu- K nal de première instance , et audieneier de la « justice de paix du deuxième arrondissement , « demeurant à Paris, rue Neuve-Saint-Marc, '21, « patenté sous le numéro 15i, 1" classe;
« Ai, par ces présentes, déclaré et signifié à
« M. le maire du arrondissement delà ville
« de Paris l'opposition formée parle requérant « à ce qu'il soit procédé à la célébration civile « du mariage de mademoiselle Elisabeth-Anna « avec M. jNihl, se disant Américain et citoyen « de la république de l'Union.
« Ladite opposition ainsi formée par le re- « quérant, en sa qualité de père de ladite de- « moiselle, née de lui, hors mariage, et de « mademoiselle Elisabeth-Marie, dite dame « d'Isigny, et reconnue par lui, suivant acte « passé devant M' Isidore Dubut, notaire, qui « en a minute, et son collègue, et enregistré. »
— Que veut dire ceci ? dit Jacob qui avait
ralenti sa lecture sur la fin , comme pour peser II. i;i
chaque mol; ciracle par-devant notaire existet-il?
— Vous l'avez , dit Frédéric.
L'acte par-devant notaire était ainsi conçu :
« Par-devanl M' Isidore Dubut , notaire, et « son collègue, demeurant à Paris, rue de Ri- « chelieu, 67 , est comparu le sieur Guillaume- « Frédéric Lespars, rentier, demeurant à Paris, « rue Saint-Georges, lequel a, par ces présentes, « reconnu que mademoiselle Elisabeth-Anna,
« née à Paris, le décembre 18 , in-
« scrite aux registres de la mairie du arron-
K dissement , le même mois et même année,
« comme étant née de demoiselle Elisabeth-Ma- « rie, dite dame d'Isigny, père inconnu, est née « de lui et de ladite demoiselle Elisabeth-Marie. « Consentant qu'à l'avenir, ladite demoiselle « prenne le nom du déclarant son père, et que « mention du présent soit fiûte en tous regis- « 1res et partout où besoin sera.
« Dont ncle requis et octroyé jxmr valoir ce « que de raison.
« Fait et passé à Paris, en ladite étude du « notaire soussigné, l'an 18... le...
« Et , lecture faite , le comparant a signé « avec les soussignés. »
Après avoir terminé cette lecture, Jacob garda quelque temps le silence, moitié sérieux, moitié souriant, comme un homme qui cherche à démêler le fil de quelque mystérieuse intrigue ; puis, se tournant vers madame d'Isigny :
— Et vous alïirmez , madame, dit-il, que vous ne connaissez monsieur ([ue depuis hier?
— Je l'allirme.
— Et vous MO l'avez jamais vu auparavant?
— Jamais.
— Voulez-vous avoir la bonté de me suivre? continua Jacob en s'adrcssanl celtj fois à Frédéric; madame n'entend rien aux affaires, et une discussion en sa présence la fatigu(Tait
.sans résultai; ma voilure est en bas; nous causerons chez moi.
Frédéric se leva sans hésiter, salua madame d'Isigny, et suivit Jacob.
Tous deux montèrent dans un très élégant coupé qui stationnait dans la cour de l'hôtel.
— Où faut-il conduire monsieur ? demanda le valet qui venait d'ouvrir la portière.
— Chez M. Dubut, notaire, rue de Richelieu, 67, dit Jacob.
— C'est juste, dit Frédéric; je vous reconnais, vous êtes un homme de précaution et d'ordre.
— Comme on se retrouve ! dit Jacob sans paraître avoir entendu la réflexion de Frédéric. Il y a dix ans, quand je m'eniLarquais pour New-Yorck avec l'intention de ne jamais revoir la France, quand je te laissais à Paris, atteint d'une balle dans la poitrine, celui-là m'aurait paru fou qui m'eût dit que nous nous retrouverions; que toi j tu te relèverais, et te mettrais
à vivre de plus belle; que moi, je reverrais la France, Paris, mon Paris d'autrefois, plus beau encore, phis brillant, plus magique. Et qu'astu fait de ces dix années? comment as -tu vécu ? Celte misérable et mesquine passion qu'on nomme la passion du jeu te lourmenlet'-ellc encore? es-tu traniiuille, heureux? as-tu fait fortune?
Le laisser- aller de Jacob était si naturel, qu'on aurait tort d'y supposer de la dissimulation; les questions qu'il adressait à Frédéric, il les adressait sans arrière-pensée , sans intention secrète, comme elles lui venaient. Cet homme puisait dans le sentiment do sa forc^ une sécurité qui ne le quittait jamais. En face de Frédéric armé jusqu'aux dents, il aurait souri tranquillement, lui désarmé, comme un maître en face d'un écolier mutin. Habitué qu'il avait été à traiter Frédéric comme un enfant, il ne pouvait croire que d<'s années eussent changé leur
situation j il se croyait sûr d'en venir à bout aussi facilement qu'autrefois.
— Ma foi ! dit Frédéric imitant le laisseraller de son interlocuteur, pendant les dix années que j'ai passées loinde toi, j'ai eu de bons moments; mais aussi j'ai connu de bien mauvais quarts d'heure. En France, on ne fait pa^ fortune aussi rapidement qu'aux Elats-Unis. A propos, es-tu réellement citoyen de la république de l'Union ?
— Très-réellement. Je me suis fait naturaliser!
En ce moment la voiture s'arrêta. Jacob seul descendit, entra dans la maison du notaire et en ressortit quelque temps après, en disant à part lui et sans s'adresser à Frédéric :
— L'acte est vrai. Que diable cela signifiet-il? — A l'hôtel ! ajouia-t-il en remontant dans le coupé.
— Sais-tu, reprit Frédéric, que lu m'avais quitté d'une façon assez peu délicate?
— Bahl dit Jacob, je te croyais mort, et il était juste que ta correspondance amoureuse
nie profitât à ton défaut. Et madame (il
cherche quelque temps le nom) de Pontarlier?
— Morte!...
— Et son mari?
— Il vit; mais j'ai ouï dire que son existence était à jamais flétrie; que tous ses jours étaient empoisonnés! Oh ! nous avons une grande faute à nous reprocher!
— Une très- grande faute! dit Jacob.
Ils s'entre-regardèrent et se mirent à rire à petit bruit.
— Je me souviens toujours, reprit Frédéric, de mes perplexités, de mes remords. Sans la passion du jeu qui m'éperonnait, j'aurais été un honnête homme.
— Et tu n'as plus de remords maintenant?
demanda Jacob; il paraît que tu t'es formé, petit !
La voiture s'arrêta de nouveau dans la cour d'une maison de belle apparence. Jacob en descendit le premier, prit le bras de Frédéric, et, après avoir monté avec lui un seul étage, l'introduisit, à travers les différentes pièces d'un appartement très-somptueux , dans un petit salon remarquable par le luxe et l'air de sensualité exquis de son ameublement. Arrivé là, Jacob ouvrit un petit coffre en acajou placé sur îa cheminée, en lira deux verres, qu'il remplit de curaçao de Hollande, et en présenta un à Frédéric, en lui disant :
— A l'heureux hasard qui nous rassemble! Frédéric vida le verre d'un trait.
— Maintenant, reprit Jacob en s'asseyant avec le plus grand sang-froid et en faisant signe à Frédéric d'imiter son exemple, causons de notre affaire. Donc tu te trouves, par acte authentique, père de mademoiselle Elisabeth-
Anna, mn future, fille de madame d'Isigny; mais si l'acte est vrai, le fait est nécessairement faux, car madame d'Isigny affirme qu'elle ne te connaît pas, qu'elle ne t'a jamais vu, et je n'ai aucune raison pour révoquer en doute ce qu'elle a(ïirme : ta paternité n'est qu'une fiction. Mais par quel hasard t'es-tu avisé de reconnaître un enfant qui n'était pas le lien? Voilà ce (jue je voudrais savoir. Comment te trouves-tu possesseur d'un titre qui constate, aux yeux de la loi, une paternité mensongère? Ceci m'intrigue, je l'avoue, et, si tu veux, tu me conteras ton histoire, je la crois on ne peut plus intéreS' sanle.
— Comment je suis possesseur de ce titre? dit Frédéric avec le même sang-froid. Là n'est pas la question. La question est de savoir seulement si j'ai le droit de m'opposer à ton mariage, et si tu veux acheter mon consentement au prix que j'y mots.
— PIaîl-il?dit Jacob; est-ce «jur nous \ou-
Ions conlinuer la plaisanterie? est-ce que nous prenons noire ami Jacob pour une pauvre et innocente femme comme madame de Pontarlier ou madame d'isigny? Nous voulons l'exploiter, lé tondre ! Allons , vieux , pas de folie, sois bon enfant; conte-moi ton histoire, nous rirons. Si tu es gêné, si tu as absolument besoin d'argent, eh bien, ne peux-tu pas m'en demander tout simplement d'ami à ami? J'ai mille écus à ton service.
— Ceque je possède vaut mieux, dit Frédéric.
— Encore!
— Toujours. J'ai dit à madame d'isigny, la faible femme , que, pour obtenir mon consentement au mariage de sa fdle, il me fallait cinq cent mille francs; je répète à l'homme fort, à l'homme qui ne doute de rien, et qui croit faire plier tous les hommes comme des enfants, que je veux cinq cent mille francs, qu'il me les faut, et que M. Mihl n'épousera jamais made-
— t235 — moiselle Anna d'Isigny si je ne les ai pas! Esl-ce clair ?
Étourdi (le celte sortie faite avec un merveilleux aplomb , étonné de la fermeté de Frédéric, Jacob resta quelque temps sans répondre; puis, sans regarder son interlocuteur, et hochant dédaigneusement la tête, il murmura entre ses dents :
— Cinq cent mille francs! Pas dégoûté!...
— Dépêchons- nous , reprit Frédéric que ni l'air de dédain de Jacob , ni ses prétentions à le dominer n'effrayaient; il ne sagit pas de hocher la tête d'un air important comme un précepteur qui s'apprête à châtier un enfant rebelle. Il y a dix ans que nous nous sommes rencontrés dans la forêt de Sénart; depuis ce temps, le siècle a marché, cl moi aussi; il n'y a plus ici comme autrefois un prédicateur et un catéchumène : il y a deux hommes qui se valent, qui savent les mêmes choses, et qui connaissent tous deux le même jeu ; à mérite
égal, c'est la fortune qui décide; si tu n'as pas d'atout , rends-toi. J'ai un litre , je le crois bon; tu le crois mauvais, donne-moi les raisons; je les combattrai si je peux, comme tu combattras les miennes. Mais éclaircissons le point on litige, ne restons pas là à nous regarder comme deux chats qui se font la grimace de loin, sans oser se prendre au museau ; discutons nos moyens. Es-tu prêt? plaide, je plaiderai.
Pendant cette seconde sortie faite d'un ton plus ferme encore que la première, Jacob avait croisé les bras, peu à peu le sourire disparais^ sait de ses lèvres, et une sorte d'impatience nerveuse se trahissait dans sa physionomie.
— Ainsi, dit -il, tout cela est sérieux?
— Sérieux, sérieux, très-sérieux! dit Frédéric. Voilà vingt fois que je te le répète, il n'y a rien de plus sérieux au monde.
— Ainsi, reprit Jacob s'échauftant par degrés, il sufïîrait d'une déclaration fuite par-dc- ^anl iiolaiic, sans témoins, ^ans(i\ilsà l'appui,
et celle déclaralion donnerait à celui qui l'a faile tous les droits, toute Faulorilé d'un père! Ainsi, armé d'une pareille déclaration, un homme quelconque, un étranger, un inconnu, peut aller dire à une mère : Ton enfant est le mien î Et la mère aura beau nier, détourner la face avec mépris et crier : Je ne connais pas cet homme! je ne l'ai jamais vu ! j'ignore jusqu'à son nom! il a menti ! . . . ÎS'importeî la déclaration fait foi! Ainsi, moi, aujourd'hui, à l'instanl, j'ai le droit d'entrer dans une mairie, de demander à l'oilicier de l'état civil les noms du dernier enfant inscrit, père inconnu; puis, j'entre chez un notaire, et je me déclare le père de cet enfant! Au bout de vingt ans, plus ou moins, je m'informe de cet enfant, à qui j'ai donné frauduleusement mon nom, et j'apprends, si c'est un garçon, qu'il est sur le point d'épouser une riche héritière, si c'est une fille, qu'elle vient de recueillir une succession importante : il ne m'en faut pas davantage j je cours, armé de ma
déclarai ion nolariée , et , avec l'audace d'un dogue qui veuts.Ap?.rld'un quartier de mouton, je dis au garçon : Tu ne te marieras pas , ou tu me donneras la moitié de la dot que tu vas recevoir, car je suis Ion père ! Ou à la fille : Ma chère petite, il me faut la moitié de ta succession, sinon je revendique mes droits , je te mets sous ma tutelle, j'administre tes biens ; non content de te piller, je te tyrannise, car je suis ton père! Et à cela, il n'y a rien à dire !il faut s'exécuter sans murmurer, se coucher et faire le mort. Et la loi n'a pas trouvé un moyen de démasquer le père apocryphe, de réduire à néant un faux titre, de le convaincre de mensonge, d'imposture, de dol! La loi, qui a cherché des garanties et pris des précautions contre la substitution d'enfant, n'en aurait pas priscontre la substitution de père! le plus saint des titres serait livré à la merci du hasard, et la déclaration d'un homme sulïirait pour l'établir !Et non seulement on n'exigerait pas l'aveu de la mère,
mais ses dcnôgalioiis les plus énergiciues no seraient pas écoutées! Elle aurait beau opposer la notoriété publique , l'état de possession de son enfant, à la simple affirmation d'un inconnu, la loi , sans examen , sans discussion , dirait à la mère : Tu mens, et à l'inconnu : ïu dis la vérité ! Allons donc ! cela est absurde , cela est impossible ! Je refuse d'y croire.
Jacob, en parlant , avait peu à peu monté son ton jusqu'au dernier degré de l'exaltation. Sa belle et correcte figure, écliaufféepar la discussion, avait repris cet air de noblesse qu'une expression de sarcasme dénaturait ordinairement. Frédéric le regarda en souriant :
— A la bonne heure! dit-il, au moins voici que nous entrons sérieusement dans la discussion. A toutes tes déclamations, moi je ne veux opposer que des textes.
L'article 334 du Code civil dit :
« La reconnaissance d'un enfant naturel sera MiG par un acte authentique quand elle ne
— 2 in -^
l'aura pas été dans son acle de naissanc(^. »
Par authentique , nous entendons un acte reçu par officiers publics ayant le droit d'instrumenter dans le lieu où l'acte a été rédigé , et avec les solennités requises.
Ainsi, les notaires étant des officiers publics, un acte par -devant notaire est évidemment un acte authentique. Maintenant crois-tu que la reconnaissance d'enfant par le père ne puisse se faire sans le consentement de la mère, et ce, même en dépit de sa négation? Erreur profonde !
D'abord l'art. 336 dit : « La reconnaissance du père sans l'indication et l'aveu de sa mère n'a d'effet qu'à l'égard du père. »
Ce qui veut dire que la mère n'est pas liée par la simple déclaration du père; mais que, par cette simple déclaration, et sans l'aveu de la mère, les droits de celui ci sont parfaitement établis.
De plus, consuile les jurisconsultes, i!s tê
(lii'oul <jno In voloiili' du [xiie esl in(i»''[KJii(iarilc (l(j relie (1(3 la mère, et vice versa; de sorte que le suffrage, l'aveu ou le désaveu de celte dernière sont aussi indiffèreiils à l'égard de la reconnaissance du père, que le suffrage, l'aveu ou le désaveu de celui-ci à l'égard de la reconnaissance de la mère.
Et quand mérae la mère prétendrait qu'elle ne connaît pas, qu'elle n'a jamais vu celui qui, appuyé sur un acte aullienlique, se prétend le père de son enfant, quand elle-même elle lui jetterait à la face, comme tu le faisais si éloquemment tout à l'heure, la fameuse phrase de saint Pierre renégat : ignora istum, rien n'y ferait; l'acte serait cru, le père resterait le père. C'est ce qu'exprime très-bien M. le conseiller d'Etat Bigot- Préameneu, dans son excellent rapport au corps législatif. « 11 semble au « premier coup d'œil , dit-il , que la reconnais- « sance du père ne devrait être d'aucun effet
« quand elle est désavouée par la mère ; c'est II. 16
« elle qui doit avoir, plus encore que celui qui « se reconnaît pour le père, le secret de la « paternité. Mais il est possible que la mère, « soit par haine contre le père qui s'est re- « connu, soit par d'autres considérations, défi savoue cette reconnaissance. On a trouvé qu'il « serait trop dur que le cri de la conscience « et de la nature, de la part du père, fût étouffé • par un seul témoignage qui pourrait môme « souvent être suspect. »
Comprends-tu ? ajouta Frédéric après avoir achevé sa cilatioli du ton flegmatique d'un président de Cour qui rend un arrêt : la loi est formelle, et les commentaires sont suiTisamiTR^nt clairs.
— Oh ! absurde ! absurde ! disait Jacob le front entpe s^s deux mains , plutôt avec la haute indignation de l'intelligence confondue, qu'avec la mesquine rancune de l'intérêt lésé, ils n'ont pas voulu étouffer le cri de la nature et de la conscience, et ils ont laissé une porte toute
grande ouverte à l'imposlure et au brigandage ! Tous ces enfants qui naissent d'hommes riches , haut placés dans le monde , que leurs pères, dans l'intérêt même des enfants, ne reconnaissent pas, qui empêchera des chevaliers d'industrie, des misérables, des voleurs, d'aller les reconnaître, eux qui n'ont rien à risquer; et, une fois cette reconnaissance faite, de s'en servir, dans l'avenir, comme d'un moyen d'existence, d'un métier, d'une industrie ! Qui empêchera le premier venu d'exploiter ainsi toute une famille, de grever une ou plusieurs existences, le tout parce qu'un notaire aura certifié comme quoi td individu avait comparu devant lui, et s'était reconnu pour le père de tel enfant, inscrit sous tel numéro sur les registres de l'état civil! Merci! ayez donc peur de gêner le cri de la conscience et de la nature, pour introduire dans la société le plus terrible des poisons, le plus épouvantable des crimes, le faux en matière de
paternité! Vou^i ne vovioz jin-ï rèla, monsieur le conseiller d'Etat , quand vous récitiez votre phrase si doucereuse; et moi, qui ne suis pas chargé de défendre la société ni la morale, je vois le vice, je le signale, je le dénonce.
Il s'arrêta après ces mois, releva la tcte; et, regardant Frédéric, il ajouta, en étendant vers lui sa main :
— Il est vrai que vous n'oviez pas comme moi l'exemple sous les yeux.
— Est-ce fini ? demanda Frédéric d'un ton railleur.
— Impudent ! murmura Jacob en haussant les épaules; et qui vous dit, monsieur, que je m'avoue vaincu , que je me rends , qu'il n'y ait pas un moyen de parer ce coup de Jarnac dont vous vous croyez si sûr ! La procédure est la plus élastique des choses élastiques ; un homme habile fait ce qu'il veut de la loi- Nous verrons, nous chercherons.
En parlant ainsi , il s'était levé, avait ouvert une bibliothèque qui occupait le fond du salon , et en tirait un livre élégamment relié; d'un air d'impatience mal déguisé, il se mit à lo feuilleter rapidement, jusqu'au moment où son doigt s'arrêta, où ses yeux se fixèrent.
— Eh bien , monsieur, dit-il , voyez-vous ! j'ai trouvé ce que je cherchais, je peux faire l'avocat comme vous maintenant, et opposer un texte du code à ces textes que vous me récitez si emphatiquement. Connaissez-vous l'article 339?
-— Article 339, dit Frédéric froidement : « Toute reconnaissance de la part du père ou de la mère, de même que toute réclamation de la part de l'enfant, pourra être contestée par tous ceux qui y auront intérêt... » Après?
— Après !... et lu ne vois pas qu'au moyen de cet article, je me mo(jue de les prétentions ; Puisqu'on admet le droit de contestation, or admet proî>ablomenl le droit de preuve : l'un
explique l'autre. Or, crois-tu qu'en dépit de la reconnaissance qui constate la prétendue paternité, nous n'ayons pas assez de preuves pour en établir la fausseté ? Nous intenterons une action au nom même d'xVnna d'Isigny , nous invoquerons la notoriété publique , nous établirons que jamais ni la mère, ni l'enfant n'ont eu avec toi aucune relation , même la plus éloignée, la plus indifférente. Madame d'Isigny soumettra tous ses papiers de famille au tribunal, et le tribunal verra que rien ne s'y rattache à toi, que rien ne laisse entrevoir ton existence, ta qualité, ton titre. Que diable ! on n'est pas le père d'un enfant sans que cette paternité ne se trahisse, peu ou beaucoup, par des probabilités , à défaut de preuves ; on n*est pas lié entièrement avec une femme sans que cette liaison ne laisse quelques, traces! Que dira le tribunal de ton acte authentique? que non seulement rien n'appuie, mais qu'au contraire tout repousse énergiquement, les
faits, les inductions, la notoriété, les dénégations de la luèi'e, les désaveux de la lillc; il faudra bien qu'il se rende à l'évidence, qu'il décide que tu es un imposteur, un faussaire; que ce titre de père que tu rcclames, tu t'en es emparé par fraude; que tu l'as j»ris, détourné, escroqué !
— Prent|s garde seulement, dit Frédéric, de te heurter à l'article 340: « La recherche delà paternité est interdite. » D'ailleurs , en tout ce que tu m'objectes, je ne vois qu'hypothèses, inductions, matière à enquête; j'y consens. Mais admettra-t-on l'enquête, quand j'ai de mon côté un acte authentiipie, timbré, notarié, enregistré? En présence des actes, les faits eux mêmes ne sont rien. Que sont donc les suppositions, les probabilités et t oiis les arguments qui participent autant du roman que de la logique? Outre cela , vieux (Frédéric appuya sur ce dernier mot), je te ferai ol)scrvcr qu'il n'est pas de ton intérêt d'entamer un procès, do susciter un
scandale. Si bien caché que tu sois sous ton nouveau nom et sous ton nouveau titre, on peut
se souvenir
Il s'arrêta, ferma les yeux , et , faisant tourner ses deux pouces l'un sur l'autre avec un air d'indifférence affectée, il se mit à chantonner entre ses dents un refrain qui révélait les habitudes du vendeur de contremarques , et résumait les souvenirs du petit estaminet :
Jai vu passer la chaîne, La brigue dondairie. . .
— Misérable! interrompit violemment Jacob. — La brigue dondaine...., continua Frédéric du môme ton.
Et me suis cavallé, La brigue dondé.
— Silence ! encore une fois.
— Allons, voilà que tu me fais les gros yeux et que tu fronces les sourcils. Pardonnez-moi, papa , je ne le ferai plus.
En disant ces mois, Frédéti*: se pril ù lire
— i> iy —
pcndanl que Jncob le regardait avec fureur.
— Voyons, ajoula-t-il quand son rire fut cessé, le temps de la fantasmagorie est passé ; ne me fais pas peur : un homme vaut un homme, et j'ai fait toutes mes dents. Où en étionsnous ? Nous parlions d'enquéle.
— Oui, dit Jacob avec chaleur, et pour d»'busquer le faux père de la position qu'il a prise, nous ferons intervenir le père véritable, ou, à son défaut, nous évoquerons son ombre, nous nous appuierons de sa mémoire.
— Le marquis de Carbolo !
— Lui-même! Les gens et les amis de madame d'Isigny connaissaient sa liaison avec le marquis; au moment de la naissance d'Anna, il rendait Ions les jours visite îi la mère. Nous ferons valoir toutes ces dépositions, tous ces témoignages , tous ces arguments. Déplus madame d'Isigny a dans ses papiers des lettres du marquis, où celui-ci, en parlant d'Anna, l'appelle sa lilie, sa chère enfmjt, cl rcyrcllc do ne
pouvoir lui donner son nom, lié qu'il est par des préjugés, des exigences de famille. Tout cela ne pèsera-t-il pas dans la balance ?
— Si fait, dit Frédéric ; ensorte que si le tribunal est juste , il déclarera que mademoiselle Anna n'est pas la iille de Frédéric Lespars, mais bien du marquis de Garbolo. Et alors le testament du marquis qui lègue deux millions à mademoiselle d'Isigny devient nul , conformément à Tarticle 908 du Code, qui dit : « Les enfants naturels ne peuvent , par donation entre-vifs ou par testament, rien recevoir audelà de ce qui leur est accordé au titre des successions. » J'entends ce que lu répliques : Qu'importe que mademoiselle d'Isigny recueille la fortune du marquis comme légataire ou comme héritière naturelle! Si elle est déclarée fille du marquis, la fortune de son père lui revient de droit. Puissamment raisonné, vieux ! Mais, avant de connaître madame d'Isigny, le marquis de Carbolo s'élait lié avce une autre femme : cette
liaison a duré dix ans, et, pendanlcesdixans, la niaîlressedu marquis a eu trois enfants. Comme madame d'isigny, elle peut invoquer la notoriété publique qui constatera ses relations avec le mar({uis ; comme madame d'Isigny, elle a aussi des lettres dans lesquelles le marquis de Garbolo appelle ses enfants les enfants nés d'elle. Or, une fois le testament cassé et la succession ouverte, voici trois créatures qui viennent dire au tribunal : « Vous avez déclaré mademoiselle Anna d'Isigny fille du marquis de Carbolo ; aux mêmes titres, nous devons être déclarés ses enfants. » Cette déclaration obtenue, voilà trois héritiers nouveaux qui rognent d'autant la fortune de mademoiselle d'Isigny, de ta future, et en font quatre parts ; et, au lieu d'une dot de deux millions (jui, j'en suis sur, le tient fort au cœur, tu ne trouveras plus qu'unebagatelle, un déjeuner de grand seigneur, cinq cent mille francs. Voilà.
L'étounement de Jabob était à mm conible.
— 25t> — En retrouvant Frédéric, après dix années de séparation, non seulement i! n'avait pas prévu la possibilité d'une lutte immédiate; mais une fois la lutte admise, il était bien loin de s'attendre à rencontrer dans son adversaire tant de résolution, de vigueur et de logique; il ne s'expliquait pas les connaissances en droit qu'avait montrées celui-ci, et dont nos lecteurs peuvent faire honneur aux nombreuses soirées passées par lui au cabinet de lecture. Après avoir commencé par traiter les prétentions de Frédéric de chimères et d'enfantillage, il en comprenait maintenant la portée; il en avait peur. La honte seule d'avouer sa défaîte le retenait encore. Aussi se prornena-t-il quelque temps avec agitation , appliquant avec force la main à son front comme pour faire jaillir de sa cervelle un dernier moyen échappatoire, une parole désespérée.
— Bien joué! disait-il, j'en conviens : l'affaire a été bien étudiée-, il la po>5sède, il en Cbt
naaiire. El il ajouta, en s'anviant «levant Frédéric : — Tu t'es en eHet bien formé, petit; le proverbe est \rai, il n'y a plus d'enfants. Et tu demandes, pour renoncer à tes droits? combien as-tu dit? cinq cent mille francs!
— Nous y revenons, dit Frédéric; allons donc, on a bien de la peine à te faire entendre raison. Oui, je demande cinq cent mille francs, non pas pour renoncer à tous mes droits, mais pour consentir à ton mariage avec mademoiselle d'Isigny. Tu sais, si la succession du marquis de Carbolo était ouverte, il y aurait quatre héritiers; eh bien, je veux une seule part d'enfant, ce n'est pas trop. Tu hésites encore? Buvons un petit verre de curaçao, le curaçao te portera conseil!
Frédéric remplit à son tour les deux petits verres que Jacob avait remplis au début de cette scène, et vida l'un d'un air de triomphe pendant que Jacob humait l'autre goutte à goutte et avec un air de préoccupation profonde,
Tout à coup celui-ci posa vivement son verre encore à moitié plein sur la cheminée, sa ligure reprit son audace, et, on regardant Frédéric en face, il s'écria :
— J'y suis, parbleu! j'y suis!...
— ïu as trouvé la quadrature du cercle, demanda Frédéric en raillant, ou le mouvement perpétuel?
— J'ai trouvé ce qu'il me faut. Tu te prétends le père de mademoiselle d'Isigny, à la bonne heure, je le veux bien, personne ne le conteste, nous sommes tous d'accord, embrassons-nous.
— Oui, dit Frédéric; mais, en ma qualité de père, je forme opposition à ton mariage avec ladite demoiselle d'isigny, n'oublions pas cela.
— Parfait. Nous nous conformons à la volonté; nous ne nous n'iarions pas; nous attendons. Après! que deviennent les cinq cent mille francs que tu réclames? où les prends-tu? Le père a droit à une pension alimentaire de
la part de son enfant; nous te côtisiîllîôîis dodzb cents francs de rente, et nous voilà quittes. Mange ton pot au feu, et laisse-nous tranquilles. Que dites-vous à votre tour, monsieur l'Iiomiiie de loi, monsieur l'avocat? Ceci n'est-il pas conforme aux règles delà législation?
Frédéric, à son tour, demeura étourdi de ce dénoûment inattendu. La victoire ainsi abandonnée équivalait pour lui à une défaite. Il avait compté sur la ténacité des volontés iiè Jacob, et, tant que la lutte avait duré, il s'é* tait dit : Par la force de ma position, je dois dominer cet bomme et l'amener forcément à composition. Mais voilà que tout à coup les clioses changeaient de face. Cette position, dont il était si fier et qu'il mettait à un si baut prix, on la lui cédait sans combat, et il s'apercevait qu'elle perdait de sa valeur du moment où on cessait de la lui disputer. Les mots da pension alimentaire résonnaient tristement à son oreîîhe, et l'énergique injonction de Jacob : Mange ton
pol et laisse-nous tranquilles, lui scniMail ia plus imprévue et la plus cruelle des mortifications. Cependant il ne put croire tout d'abord que l'intention exprimée par son antagoniste fût sérieuse, qu'il renonçât sans regret à un mariage arrêté, et à des espérances de fortune si prés de se réaliser. Aussi répliqua-t-il avec un reste d'aplomb :
— Tu ne penses pas ce que tu dis, ce n'est pas là ton dernier mot ?
— Mon dernier mot, dit Jacob.
— Ainsi tu attendras que la future ait atteint l'âge de majorité ?
— J'attendrai.
— Tu es bien décidé ?
— Bien décidé , et adieu.
En prononçant ce dernier mot, Jacob faisait un signe à Frédéric comme pour le congédier. Celui-ci se leva en frémissant; et pendant que son interlocuteur le reconduisait avec affecta-
lion de politesses ironiffues, il répéta plusieurs fois avec une fureur concentrée :
— Nous verrons , nous verrons ! j'ai des droits.
— Des droits à une pension alimentaire, dit Jacob en refermant sur lui la porte du petit salon. Si lu veux, je te donnerai cent écus d'avance.
Frédéric pourtant ne s'était pas trompé dans ses prévisions. Acculé, menacé dans ses retranchements, Jacob n'avait employé ce dernier moyen , qui avait tant surpris Frédéric , que comme moyen dilatoire. Son mariage avec Anna d'Isigny était chose arrêtée dans sa tête,
el chez cet homme l'exécution faisait corps avec la pensée; tout ce que son cerveau concevait devait s'accomplir. Qui pourrait dire, d'ailleurs, à quels plans ultérieurs, à quelles vastes combinaisons se rattachait ce projet de mariage dans une pareille intelligence unie à une pareille volonté ? Pressé par un adversaire fougueux et maître du terrain , il avait rompu, mais sans délier le fer; et maintenant il retournait sa cervelle en tous sens, non plus pour trouver un moyen d'échappement, mais un gage de victoire.
Quant à Frédéric, il regagna tristement sa petite chambre qu'il avait quittée le matin avec tant d'enthousiasme , roulant dans sa tête mille pensées diverses, sans s'arrêter de préférence à aucune ; il avait beau se dire que Jacob ne pouvait pas parler sérieusement, mais encore pouvait-il le faire attendre trois mois, un an peutêtre , * et , pendant ce temps là , la misère le prendrait à In gorge; oulrc cela, que ne de-
vait-on pas craindre d'un pareil antagoniste, pour qui tous les moyens étaient bons ? D'un autre côté, marcher en avant, poursuivre l'affaire par la voie judiciaire, réclamer d'avance ses droits , faire reconnaître son autorité paternelle, cela était dangereux, et promettait peu de chose : c'était prendre la grande route pour arrivera la pension alimentaire. Frédéric résolut d'attendre et de voir venir; mais il prit ses précautions avec toute la prudence d'un homme qui sait que sa vie peut être à chaque instant menacée; il ne sortit plus que le soir pour aller au petit estaminet voisin de la place de la Bourse, et porta un poignard. A l'estaminet sa réapparition fit senîation ; on examina curieusement sa figure, on en commenta l'expression ; chacun fit sur lui son histoire formulée en grossières plaisanteries. Mardochc seul ne disait rien , et se contentait de hocher silcncieusemi-nl la tcle en regardant Frédéric.
— Monsieur de l'Amour, dit Patureau à celuici le premier jour de sa réinstallation à l'estaminet, est-il vrai qu'on vous ait proposé la main de la reine des Osages, et que vous l'ayez refusée, parce qu'elle ne portait pas de gants?
— Eh non ! dit un autre, il vient tout simplement de prendre des bains de mer.
— A Dieppe ? demanda un troisième.
— A Calais ? à Boulogne ? à Ostende ? crièrent plusieurs voix enrouées.
— Ni à Dieppe, ni à Calais, ni à Boulogne, ni à Ostende, dit un nouvel interlocuteur.
-— Où donc ? fut-il demandé.
— X la Force.
Cette atroce plaisanterie fut accueillie par des éclats de rire. Frédéric écoutait à peine tous ces propos; de temps en temps seulement, il haussait les épaules d'un air de mépris profond ; et , comme s'il eût établi une comparaison secrète entre ces injurieuses vengeances d'écolier et celte autre vengeance de maitre qu'il
— 2(38 — redoutait, il portait la main sur sa poitrine , à l'endroit où était caché son poignard.
Un soir, Mardoche, qui n'avait pas encore jus(|ue-là adressé la parole à Frédéric, le prit à part, et lui glissa à l'oreille ces mots :
— Vieux ! j'ai à te parler ; demain malin je serai chez toi.
Le lendemain Frédéric songeait, avec maumaise humeur, dans son lit , à la visite de Mardoche.
— Le vieux grippe-sou , pensait-il , aura senti qu'une planche avait craqué sous mes pas, et il vient me réclamer impitoyablement ses cinq louis, après m'avoir presque offert de me servir de domestique : plat comme un mendiant, et déliant comme un corbeau , c'est la règle.
Mardoche en entrant posa son chapeau sur la cheminée, prit une chaise et s'assit auprès du lit; l'expression de sa figure était indélinissable, et ses petits yeux prononçaient d'une
façon plus marquée que de coutume le clignotement qui leur était familier.
— Je viens te proposer une affaire, dit Mardoche.
— Quelle affaire ? demanda Frédéric.
— Une affaire superbe et sûre : il sagit d'un million à partager entre nous deux.
A ce mot d'un million , les yeux de Frédéric s'allumèrent, ses dents claquèrent, toute la frénésie du joueur à la vue de l'or qui ruisselle sous la main d'un banquier reparut dans ses traits.
— Et quelle est cette affaire ?
Le clignotement d'yeux de Mardoche devint visiblement plus rapide, et il répondit avec une sorte d'embarras :
— C'est une affaire qui ne peut s'exécuter qu'à l'aide de certains instruments de serrurerie.
— Un vol ! s'écria vivement Frédéric en ca-
chant instinctivement sa figure sous le drap du Ut ; je ne vole pas.
— Je sais bien que tu ne voles pas par habitude, continua Mardoche, mais une fois n'est pas coutume. Que diable ! l'occasion mérite qu'on en profite : un million !
— Je ne vole pas , répéta Frédéric.
— Prends donc garde ! tu vas t'étouffcr, dit Mardoche qui remarquait que la tète de son interlocuteur disparaissait de plus en plus sous le drap. Respire un peu; voyons, et écoute-moi. Je te répète que nous avons un million à gagner ! un million, entends-tu ! un million en billets de banque ! c'est liquide, j'espère, et facile à placer; de plus, l'affaire ne présente presque aucun risque ; il sagit d'une maison de campagne isolée; le propriétaire est absent, pas de domestique, personne, la maison n'est gardée que par un vieux concierge à moitié sourd.
— Je ne veux pas ! dit Frédéric en se dé-
ballant comme un convulsionnaire. Assez î... assez !...
— Va te promener alors ! La fortune vient le trouver au lit, et il la met à la porte ! Bonjour.
Mardoclie fit un mouvement comme pour se lever; puis, se rasseyant et changeant brusquement de ton :
— A propos , reprit-il , peux-tu me rendre mes cinq louis ?
— Je ne peux pas, dit Frédéric en rougissant.
— Pauvre cher enfant, continua Mardoche du ton d'un père qui dodeline un fils malade ; tu es gêné, tu souffres , tu t'imposes des privations; un homme comme toi, élevé dans du coton , habitué aux délices de la vie , oh ! c'est dur î... Eh bien , voyons, un peu de courage! accepte ma proposition, laisse -toi faire; je viendrai te prendre ce soir, je connais les êtres de la maison, je t'épargnerai la moitié des dif-
ficuUés, et lu gagneras ciiu] cent mille francs, moins les cinq louis que tu me dois; c'est un moyen de te racquitter. Faudra-t-il que je revienne ?
— Viens, dit Frédéric d'une voix émue.
-- A la bonne heure, voilà un crâne ! s'écria Mardoche qui voulait achever de prendre par la vanité Frédéric déjà entamé par l'appât du gain, mille fois plus puissant sur l'esprit d'un joueur que sur l'esprit de tout autre, et il ajouta eu sortant : A ce soir.
Le soir venu , deux hommes stationnaient devant une maison de campagne attenant à un village situé à deux lieues de Paris. Celte maison semblait inhabitée; tous les volets des croisées étaient fermés, et, sauf une petite lumière qui scintillait mélancoliquement dans la loge du concierge, on l'eût crue complètement abandonnée; sa position, d'ailleurs, offrait les plus heureuses garanties aux chances d'un coup de main : elle s'élevait dans la [)lainc, à cent
pas de la Seine, et loin de toute habitation; un sentier frayé à travers champs conduisait à son entrée principale; autour d'elle les murs d'un jardin prolongeaient leurs lignes blanches, que la cime de quelques acacias dominait. Les circonstances atmosphériques semblaient aussi favoriser l'entreprise dont nous avons indiqué le but. La soirée, déjà avancée, était sombre; le ciel, chargé de nuages, s'abaissait lourdement, et comprimait la lumière; tout était nuit et silence, on n'entendait que le bruit monotone des feuilles que le vent agitait doucement, et plus loin, le murmure affaibli de la Seine qui suivait lentement son cours, en caressant les berges sablées de ses deux rives.
— Bon temps ! dit Mardoche à Frédéric qui frissonnait comme si le froid l'eut saisi. Yiens avec moi , mon vieux.
Et il l'allira sur le derrière des murs du jardin.
— 2C>U — — Ecoute mes dernières inslruclionSj reprit Manloche. Les murs ne sont pas hauts; à l'aide de mes mains et de mes épaules, tu les escaladeras facilement; une fois dans le jardin, tu iras tout droit à la maison , tu ouvriras une première porte , lu traverseras une première pièce, tu ouvriras une seconde porte, et tu traverseras une seconde pièce ; à la troisième porte arrêtetoi; c'est là, dans cette troisième pièce, à droite; il y a un simple secrclairc en acajou, fermé à la clef, pas plus ; dans le premier tiroir de ce secrétaire est un portefeuille, voilà l'oiseau à dénicher. Maintenant, à cheval! s'il y a du danger, je reste là aux aguets, et je t'avertirai j je réponds de tout.
En achevant ces mots, Mardoche s*étaît ap-» puyé le dos contre le mur, et avait croisé ses deux mains , Frédéric y mit le pied , et atteignit ie faîte du mur.
— Bonne chance! dit .Mardoche à voix basse.
Frédéric était déjà dans le jardin. Fidèle aux instructions de Mardoche, il s'avança droit vers la maison; sa faiblesse ordinaire avait fait place à une sorte d'énergie convulsive ; ses artères battaient violemment, le sang se précipitait à sa tête ; c'était quelque chose comme la fièvre : avant de partir de Paris, il avait bu avec Mardoche deux bols de punch au kirsch. Il ouvrit une première porte, et s'étonna même du peu de difficulté qu'il y rencontrait ; il ouvrit une seconde porte, passa encore, et, la troisième porte ouverte, il s'arrêta. — C'était là, avait dit Mardoche. L'obscurité était profonde, et, ne parvenant pas à distinguer les objets, il lit quelques pas en avant, et, se rappelant les indications qu'il avait reçues , il allait obliquer à droite, lorsqu'en face de lui, une porte s'ouvrît, et un jet de lumière le frappa au visage jusqu'à l'aveugler. Il recula d'un pas, mais sans détourner la vue, et, au milieu de l'espèce de trouée
que la lumiùre avait faite, il reconnut .lacctb entre deux llambeaux qu'il tenait des deux mains.
Interdit, épouvanté, Frédéric voulut se retourner pour fuir. Sur le seuil de la porte par laquelle il était entré , se tenaient deux valets également armés de flambleaux ; il était traqué, pris entre deux trappes. Par un mouvement aussi rapide que les progrès de la peur, il glissa dans sa poche les instruments qui avaient facilité son introduction , à défaut de la pensée qui flottait dans le vague, confondue, paralysée.
Sans paraître remarquer ce mouvement, Jacob s'avança vers Frédéric , le sourire sur la bouche, et, d'une voix dont le calme contraslait singulièrement avec la bizarrerie de cette scène inattendue :
— Tu viens me demander à souper ? Je te remercie. Viens donc avec moi.
Il serait difficile de dire l'impression que ces paroles produisirent sur Frédéric; il se voyait pris dans un piège, sans pouvoir dire précisément de quel côté venait le danger; comme un
homme qui senîirail le sol s'abîmer sous ses pieds, et n'aurait ni la force ni la possibilité de fuir, il s'affaissait sur lui-mênie , et n'essayait même pas de se dégager par un dernier effort du cercle fatal qui se resserrait de moment en moment autour de lui. Sans répondre, il suivit Jacob, et entra avec lui dans une petite salle à manger, où tout, en effet, semblait avoir été préparé pour un souper à deux personnes. Au milieu du salon, une table était dressée et servie, quatre réchauds d'argent supportaient quatre plats d'argent garnis de couvercles, et d'où s'exhalaient ces arômes superlins qui, le soir surtout, ont tant d'attrails pour les odorats bien appris; des bouteilles de Bordeaux au cou aloncé profilaient leurs foraies sveltes , entre ces réchauds, comme de menues colonnettes entre quatre bastions ç(e rempart j aux deux bouts de la table, deux couverts se regardaient, précaution singulière qui pouvait véritablement donner à penser que Frédéric était
attendu. Tout ce service était éclairé par une lampe en argent suspendue au plafond , à l'aide d'une quadruple chaîne d'argent, et qui projetait sur le damas luisant du linge et sur le cristal des carafes une clarté large et splendide ; derrière la table, un dressoir dans le style renaissance ol tout chargé de têtes d'anges bouffis et de personnages bardés de fer, étalait toutes les délicatesses d'un dessert de petitemaîtresse, des fruits, des friandises, des conserves et deux ou trois flacons remplis de liqueurs coloniales.
La terreur de Frédéric se compliquait d'un élonnement profond. Etait-ce bien pour lui, pris en flagrant délit de vol avec erfraction, que tous ces préparatifs avaîpnt pt<^ f:iîfe , At rï^nc quel but ? A quel plan pouvaient se rattacher tous ces détails si étranges ? Cela n'était pas facile à expliquer. Jacob avait des combinaisons dont il n'était donné à personne de pénétrer le secret.
— Assieds-toi , «îil Jarob d'un ton nniical. Tu vois qu'à la campagne on peut se procurer, comme à Paris, les recherches de la vie; c'est Chevet qui a fait le souper, et, quant au vin, c'est un vieux compagnon qui s'est embarque avec moi au Havre, ii y a dix ans, et qui , avec moi, est revenu d'Amérique, du Bordeaux naturalisé américain.
— Tu attendais donc quelqu'un? se hasarda à demander Frédéric qui ouvrait la bouche pour la première l'ois.
Un demi-sourire glissa sur les lèvres de Jacob, il s'assit en face de Frédéric, et dit sans alTectalion :
~ Soupons d'abord , nous verrons après= En ce moment il sembla que Frédéric faisait l'abandon de toutes ses craintes, de tous ses soupçons, et que, comme un acteur trop longtemps en scène , il se délassait dans la coulisse des fatigues d'un rôle trop pénible ; comme autrefois, cet esprit d'insouciance qui se laisse
aller aux événements, et, las de lutter, s'abandonne à la dérive , avait pris une dernière fois le dessus en lui , car, du même ton dégagé que Jacob avait employé, il répéta:
— Soupons !
Peut-être, comme font tous les esprits paresseux et sensuels , s'était -il dit qu'à tout prendre, sa destinée, quelle qu'elle fut, était réglée, qu'aucun effort de sa part ne pouvait la changer, et que mieux était de l'attendre, comme les philosophes épicuriens attendaient la mort, le verre en main, la bouche souriante et le front serein.
Pendant le souper, pas iiii mot ne fut échangé qui eût tiait à la position respective des deux conxives; on eût dit que chacun d'eux tenait à exécuter loyalement la trêve tacite qui^ pour un temps donné , suspendait leurs inimitiés.
V^ers la lin du soupir seuleujcnl , lorsque les dome^li(pies, aprè,-? UNoir Uausporlé sur la
table les fantaisies brillantes qui garnissaient le dressoir, se furent retirés , lorsque Frédéric eut tout effleuré en grand seigneur, lorsque les liqueurs coloniales eurent parfumé sa bouche, Jacob le premier jeta sa serviette , comme un convive saturé qui, après les douceurs d'un repas exquis , s'apprête à savourer les douceurs du far niente , et laissa mollement aller sa tête sur le dossier de sa chaise; puis, s'adressantà Frédéric :
— Conte-moi donc quelque histoire , lui ditil ; un souper ne finît pas bien sans une chanson ou une histoire.
— Et quelle histoire veux-tu que je te conte ? demanda Frédéric en tressaillant légèrement; malgré la béatitude qu'il affectait, qu'il éprouvait peut-être, il sentait que l'heure était venue, que la crise allait commencer.
— Celle que tu voudras, dit Jacob; par exemple, raconte-moi, mais, là, d'ami à ami , de convive à convive, commenî tu te irouves
être le père de mademoiselle A.nna d'isigny , dont tu n'as jamais connu la mère?
— Nous y voilù , pensa Frédéric, dont les pressentiments commençaient à se réaliser.
— Yeux-tu ? ajouta Jacob.
— A quoi bon?
— Manière de passer le temps ! dit Jacob du ton le plus indifférent. Yas-tu me refuser cela? En quoi un pareil récit fait do toi à moi sans témoin peut-il te compromettre? Les choses n'en resteront pas moins comme elles sont; tu n'en seras pas moins père, et si je veux immédiatement la main d'Anna , je n'en serai pas moins obligé de te dire très-respectueusement et le chapeau à la m;rin : Papa, voulez vous me donner?...
Jacob comiliandait si souverainement à sa physionomie, qu'on n'aurait pu reconnaître la véritable signilication de ses paroles.
— Commence donc, ajouta-t-il.
— Mon Dieu ! dit Frédéric qui comprenait
que sa liberté ne lui appartenait pas tout entière, et qui, en effet, ne prévoyait pas encore de danger immédiat , l'histoire que tu me demandes est toute simple; en deux mots j'aurai lini. Il y a de cela dix-sept ans, nous étions douze à table , douze jeunes gens , nous déjeunions...
— N'oublie pas la couleur locale, interrompit Jacob; dis-moi qu'il y a dix-sept ans, tu étais le beau , le radieux , l'étourdissant Frédéric, Frédéric-le-Lion enfin ; dis-moi que les jeunes gens qui déjeunaient avec toi étaient des beaux comme toi, de jeunes jouvenceaux , bien étourdis, bien extravagants, dépensant sans compter l'argent de leurs familles, prodigues de belles paroles, coureurs de femmes, pâture d'usuriers, des lions comme toi ; ajoute que le déjeuner qu'on vous servit était splendide, que les vins pétillaient et portaient à la tète , que toutes les voix se croisaient, que tous les regards brillaient , que , dans ces douze tètes , il ne rcs-
tait plus , à la lin du repas , assez de cervelle pour suffire à un crâne ordinaire; note enfin que le Rocher-de-Cancale clait le lieu de la scène. Est-ce bien cela, dis? Ai-je suffisamment dépeint la compagnie que tu voyais, la vie que tu menais alors, et le déjeuner dont tu parles? Continue maintenant.
— A la fin du repas, dit Frédéric, un de nous se coifta d'une idée folie, et, précisément parce qu'elle était folle, tous les autres s'en coiffèrent à la suite; il s'agissait, comme nous étions douze , d'aller dans les douze arrondissements de Paris , et demander à la mairie les noms du dernier enfant déclaré h l'état civil , avec cette particularité : père inconnu, et de nous reconnaître, chacun dans notre arrondissement, le père de cet enfant.
— Je comprends , dit Jacob; vous vouliez suivre dans 1 avenir les douze destinées ainsi marquées de votre nom ; au sortir d'un déjeuner, d'une orgie, vous vouliez savoir quels se-
raient les bons et mauvais numéros dans celte loterie établie par vous sur douze têtes humaines. Que de rires ont dû accueillir cette proposition! quel enthousiasmel quelles exclamations! Idée merveilleuse, bouffonne aii possible, et, comme vous disiez alors, vraiment pentagruélique! Pas un ne manqua à la consigne, n'est-il pas vrai ? Chacun joua son rôle, chacun marqua de son nom une des douze créatures désignées ?
Ici Jacob s'arrêta; puis, après un moment de silence et plus lentement, il reprit :
— Et voilà comment Frédéric Lespars, le beau, le dandy, le lion, devint, à la suite d'un dt\jeuner, le père d'Anna d'Isigny?
— Tout simplement, dît Frédéric.
Il se fit un instant de silence. Jacob laissa de nouveau aller sa tête sur le dossier de sa chaise, pendant que Frédéric, sur lequel l'influence bénigne du souper se faisait sentir en
— t>83 — dépit de SCS préoccupalions, humait un petit verre de moka distillé.
— A ta santé, vieux! dit Jacob apportant tout à coup son verre à la rencontre du verre de Frédéric.
Puis, nonchalamment et comme sans pensée arrêtée, il prit une petite sonnette d'argent qui brillait sur la table et l'agita doucement. Lu domestique parut.
— Apporte-nous, dit Jacob, une plume, du papier et de l'encre.
— Pourquoi? demanda vivement Frédéric sortant tout à coup de cette bienheureuse somnolence dans laquelle il se complaisait, comme une tortue qui redoute le froid dans sa carapace.
— Ton histoire est si intéressante que tu ne refuseras pas de l'écrire, dit froidement Jacob.
Ces paroles dissipèrent tout à coup les incertitudes de Frédéric; il vit iTCttemcnl sa posi-
lion; il comprit le dessein de Jacob, et que toute la scène qui venait de se passer était convenue, préparée d'avance. Mardoche l'avait livré, trahi, vendu. Du moment où cette conviction entra dans son esprit, il raidit sa volonté pour la mettre au niveau de sa position , et, d'une voix ferme, il répondit :
— Je n'écrirai rien !
— Tu écriras ! dit Jacob.
— Jamais!
Jacob se leva, et, écrasant du regard Frédéric qui, l'œil en feu et la figure violemment agitée, semblait encore le défier :
— Tu écriras! cria-t-il d'une voix de tonnerre, je le veux!...
— Je ne le veux pas, moi! dit Frédéric en frappant à poing fermé sur la table.
Les sourcils de Jacob se crispèrent avec fureur; puis, à l'aide d'une redcxion intérieure, apaisant les ujouvemenls tumultueux que ses
traits venaient de refléter, il se rassit, et, de sa voix calme et railleuse, il reprit :
— Soyons de bonne compagnie et ne cassons rien!... Ne comprends-tu pas, petit, que tu es en mon pouvoir, que j'ai le droit de tout exiger de toi, que tu es enveloppé, pressé, contraint de toutes parts, que si tu refuses de m'obéir, ton existence m'appartient?
— Tue-moi! dit Frédéric qui se méprenait ou atîectait de se méprendre sur le sens de ces paroles.
— Te tuer! reprit Jacob; allons donc, tu fais l'enfant, tu veux ne pas voir la vérité. Ton existence m'appartient, mais non pas comme tu l'entends. Je ne veux pas en retrancher un jour, une minute; elle est trop précieuse; mais je peux la flétrir, la condamner à la misère, à la honte, à l'infamie, et c'est ce que je ferai si tu t'obstines.
Et il se mit à chanter l'ignoble refrain que
Frétléric avait chanté précédemment dans l'exaltation de sa victoire anticipée :
J'ai vu passer la cliaineî La brigue dondaine, etc..
— Je comprends, murmura Frédéric en baissant la tête. Assez.
— Pas encore, continua Jacob. Tu as voulu me forcer à m'expliquer, je m'explique. Tues en mon pouvoir, parce que tu es ici en flagrant délit de vol avec effraction : mes domestiques t'ont vu, tu portes encore sur loi les outils qui t'ont servi à forcer mes portes. Je n'ai qu'un mot à dire, et ce soir tu es arrêté, demain tu coucheras à la Force; un juge d'instruction préparera ton affaire. Dans six mois tu comparaîtras en cour d'assises, et, dans un an au plus tard : Toulon!... Toulon pour la vie! car ton vol est un crinie au premier chef, un vol qualifié avec toutes les circonslances aggravantes. Tu connais le Code!... tu me l'as prouvé; je n'insisterai pas.
En ce moment le domeslique renlra êL déposa sur la table du papier, des plumes et un encrier.
— Veux-tu écrire? dit Jacob.
— Non, dit Frédéric; j'accepte le bagne; seulement, je n'irai pas seul, tu m'y accompagneras.
J[acqb ne broncha pas en entendant cette menace de déiioncialion qui rétablissait la lutte sur un pied d'égalité; il s'attendait à tout, il avait tout prévu.
— Volontiers, dit-il; je suis prêt.
— El nous serons trois, continua Frédéric ; car je ne suis pas venu seul ici : j'ai un com-
— Ah! tu veux te venger de Mardoche! Que diable! il n'est pas si coupable celui-là. Tu lui devais cinq louis; il a trouvé un moyen de se les faire payer par moi avec des intérêts honnêtes, c'est une aftaire d'escompte, rien de plus. Ainsi, ta résolution est prise?
— Irrévocablement.
— Alors je n'ai qu'à sonner, et à envoyer chercher deux gendarmes.
— Quatre : deux pour chacun de nous.
Jacob n'eut garde de répliquer; il savait que
chez les hommes naturellement faibles, la volonté n'est jamais que la suite d'une surexcitation nerveuse, et que si , au lieu de les heurter au milieu de leurparoxisme, on les laisse faire, ils retombent bientôt et d'eux-mêmes dans un état d'affaiblissement d'autant plus marqué que la surexcitation a été plus violente. Il attendit pour amener Frédéric à ses fins. Il avait d'abord compté sur l'entraînement d'un bon souper et sur les inspirations capiteuses du vin et des liqueurs; maintenant il spéculait sur la réaction que devait nécessairement amener la peur après une forte commotion. Ce dernier calcul se trouva juste.
Une fois que le combat direct eut cessé, et que Frédéric n'eut plus les relancements de la
réplique pour rehausser à cltaque instant son énergie périclitante, il songea avec tristesse à l'avenir que lui avait présagé Jacob. Si bas qu'il fût descendu, jamais il n'avait envisagé sans horreur la possibilité d'une dégradation publique, d'une existence flétrie à tout jamais et sans retour. Ne pouvant plus souffrir dans son honneur , il souffrait encore dans sa vanité. L'idée d'être mêlé à des hommes grossiers , sans éducation , et surtout de se trouver obligé à travailler de ses mains, l'épouvantait outre mesure. Cette nature sensuelle et paresseuse se trahissait ainsi jusqu'au bout. En face du bagne il était encore ce que nous l'avons vu autrefois : le vivew! le lion!.... au bagne il serait mort sous le fouet d'un argousin !
Jacob comprit avec une sagacité merveilleuse toutes ces préoccupations intimes qui, par degrés, amollissaient Frédéric ; et quand il le vit ainsi pétri et macéré par la crainte, il reprit
d'une voix douce :