‹ Frédéric le lionChapitre 8 sur 11 · II · texte numérisé non relu

II

— Eh bien , vieux , lu songes à l'avenir; tu te dis que mieux vaudrait peut-être te sauver de l'abîme que de m'y entraîner avec toi. Croismoi, ne t'entcle pas contre la destinée; sois beau joueur : nous avons fait une partie ensemble, d'abord la chance t'a servi ; tu me mettais !e pied sur la gorge, et tu me disais : Tu m'appartiens. Ceci est la première manche. J'avais perdu, je me suis relevé et à mon tour j'ai un peu violenté la fortune. Je tiens la seconde manche. Que veux-tu, le jeu est journalier. Maintenant , veux-tu composer pour la belle? Sois bon enfant, je le serai. Avec vingt mille francs un homme comme toi doit se faire une fortune, gagner des mihions. Veux-tu vingt mille francs? Les voici dans ce portefeuille. Ecris ce que je te demande , et ce portefeuille est à loi.

Frédéric resta quelque temps sans répondre à l'offre de Jacob; l'ardeur du jeu avait passé dans son cœur et y souftîait sa flamme. Vingt

mille francs en effet, pour un joueur, en dépit des leçons qu'il a reçues , des désappointements qu'il a subis, c'est toujours l'immense, l'infini, l'impossible; pour un joueur, chaque pièce représente, pendant une seconde, au moins un paroli. Pourtant Frédéric demeura longtemps pensif, et ce fut avec une émotion profonde qu'à la fin il prit la plume et écrivit à la hâte le récit qu'il avait fait à Jacob pendant le souper.

Celui-ci examina le papier attentivement et dit :

— C'est bon; signe maintenant.

Frédéric signa. Jacob lui remit d'une main le portefeuille qui contenait les vingt mille francs, pendant que de l'autre il prenait la déclaration de Frédéric datée et signée.

Puis les deux hommes se levèrent en même temps. Leurs figures exprimaient des émotions difïérentes, mais également solennelles; chez Jacob, c'était la satisfaction calme et mesurée d'un homme énergique et intelligent qui voit

arriver à bien une combinaison longtemps mûrie, un plan sagemenl concerté; chez Frédéric c'était l'espèce d'accablement d'un soldat qui, échauffé pendant le combat par l'odeur de la poudre, le bruit delà mousqueterie, les roulements des tambours et les fanfares des trompettes, se retrouve au bivouac, couché sur la paille humide, sans feu , sans eau de-vie et sans pain.

— Maintenant, dit Jacob d'une voix accentuée, et en regardant Frédéric œil à œil, comme je te connais, je sais que tu te repentiras de ce que tu viens de faire ; je sais que ta vanité se sentira blessée, parce que dans la lutte que nous avons soutenue l'un contre l'autre, c'est moi, au demeurant, qui suis resté le vainqueur; je sais que tu regretteras ces droits dont tu étais si fier , et que tu viens de m'aban. donner; car, muni de la déclaration, je ne ne crains plus ton acte authentique. Je sens, enfin, que lu me garderas rancune, et que

peut-être tu voudras le venger. Ecoute bien mes dernières paroles. Si tu fais mine de vouloir te jeter encore une fois à la traverse de mes projets, si, de prèsoudeloin, tu inquiètes mon mariage, si tu bouges enfin, je te jure Dieu que tu ne m'inquiéteras pas longtemps. Je me débarrasserai de toi comme d'un mauvais chien qui vous suit en aboyant; et c'est moi qui te promets cela, entends-tu? moi , Jacob! Adieu!

Frédéric ne répondit pas, et s'éloigna pendant que Jacob lui répétait une dernière fois, en le reconduisant : — Souviens-toi...

Mais Jacob ne s'était pas trompé; car, une fois de retour à Paris, et quand il eut fermé sur lui la porte de sa mansarde, Frédéric murmura :

— Je me vengerai.

Rien ne s'opposait donc plus au mariage de M. Nihl, citoyen des Etals-Unis, et de mademoiselle Anna d'Isigny. Anna, en dépit de ses larmes et de l'amour qu'elle gardait à Louis

d'Aranda, ne pouvait refuser d'obéir aux ordres de sa mère qui lui répétait sans cesse :

— Ma pauvre enfant! ton mariage avec M. Nihl est nécessaire, il faut qu'il s'accomplisse.

Louis d'Aranda quitta Paris en apprenant que le jour de la célébration était irrévocablement fixé.

Ce jour-là Jacob donnait le dernier coup de main à sa toilette nuptiale, et s'apprêtait à quitter son appartement pour se transporter à l'hôtel de madame d'Isigny , lorsque quatre hommes entrèrent brusquement dans sa chambre à coucher, et l'un d'eux lui remit un mandat d'amener lancé contre lui par le procureur du roi.

A la lecture de ce mandat , Jacob passa la main sur ses yeux, comme saisi de vertige. Ce fut le seul signe de trouble qu'il donna; sa figure un instant troublée se rasséréna , et il dit d'une voix sonore :

— Messieurs, vous èles en régie.

Parmi ces quatre hommes, il y en avait un qui se tenait derrière les autres , et osait à peine avancer; Jacob Taperçut et le reconnut.

— Comment, Patureau, c'est toi '.lui dit-il, et tu fais un pareil métier ! toi !

L'homme à qui s'adressait ce reproche cacha sa figure dans ses mains, et répondit d'une voix troublée par la honte :

— Que voulez-vous? la misère!

— Ecoute, dit Jacob, j'ai un service à te demander ; me promets-tii de remettre fidèlement à leur adresse les deux lettres que je vais te donner ?

— Je vous le pr-briiëls, dit Patureau.

Jacob s'assit et se mit à écrire.

De ces deux lettres l'une était adressée à madame d'Isigny , et contenait ces mots : « Gardez-moi votre lille, je reviendrai. » L'autre était adressée à Mardoche, et écrite dans un langage inconnu dont nous n'avons

pu avoir îa clef; elle renfermait tout au plus deux ou trois lignes.

En confiant ces deux lettres à Patureau , Jacob ajouta seulement :

— C'est bien Frédéric Lespars qui m'a dénoncé, n'est-ce pas?

— C'est lui, dit Patureau.

— Mouchard!.... murmura Jacob avec mépris ; c'est bien ainsi qu'il devait finir. C'est un gamin !

Puis, croisant son habit sur sa poitrine, et faisant un geste militaire, il ajouta d'une voix ferme :

— En route!

Nous n'avons pas découvert par quel lien madame d'Isigny tenait à Jacob, et comment celui-ci avaitobtenu l'autorité qu'il exerçait sur elle. Toujours est-il que pendant un an elle refusa la main d'Anna aux instances les plus vives de Louis d'Aranda qui, sur la nouvelle de Vftrreslalion de Jacob, était revenu à Paris.

Docile aux recommandations de ce dernier, lui gardait-elle sa fille?...

Seulement, au bout d'un an, elle quitta Paris avec Anna, en secret, sans confiera personne sa nouvelle destination.

La mère et la fille s'embarquèrent au Havre et passèrent au Mexique, où quelque temps après Louis d'Aranda alla les rejoindre. On ne sait pas si madame d'Isigny consentit enfin au mariage des deux jeunes gens, mais il est raisonnable et permis de le supposer.

Quant au personnage principal de cette histoire , à Frédéric Lespars , voici ce qu'on a su à l'estaminet qu'il avait fréquenté assidûment pendant une partie de son existence :

Son corps a été trouvé dernièrement dans la Seine et déposé à la Morgue, où plusieurs habitués de l'estaminet l'ont reconnu. 11 avait au côté, près du cœur, une plaie profonde d'environ trois pouces, faite à l'aide d'un poignard. La justice n'a pas découvert l'auteur de cet

assassinat. Peul-clre môme ne s'est elle pas activement occupée de le découvrir. Il est des hommes que la loi elle-même renonce à venger.

Le secret de celte catastrophe est probablement enfoui à l'estaminet où Mardoche continue à jouer au piquet tous les soirs. Toutes les fois qu'on parle de Frédéric devant lui , il hoche la tête, et s'abstient de dire une parole. Le mot dont Jacob s'était servi au moment de son arrestation pour qualifier Frédéric a été recueilli comme la peinture la plus vraie de son caractère ; aussi chaque fois que le nom de V Amour se trouve amené dans la conversation , un des habitués de l'estaminet ne manque-t-il pas de dire :

« C'était un gamin ! »

Page 1