CHAPITRE IV
Le Play a montré, dans des pages admirables, que le travail, loi divine, est à la fois une source de progrès moral et de progrès intellectuel ; que la vertu, non la richesse, en est le vrai but ; qu'enfin, pour la bonne santé d'un peuple, il faut mettre à plus haut prix une judicieuse organisation des arts usuels que la splendeur des arts libéraux (1).
Parmi les arts usuels, qui comprennent la production, les élaboralions successives, le transport et la vente des objets matériels, trois méritent particulièrement aujourd'hui d'attirer l'attention publique : l'agriculture, la grande industrie et la colonisation.
(1) « Les politiques, écrit le cardinal de Richelieu dans son Testament, veulent, en un Etat bien réglé, plus de maîtres es arts mécaniques que de maîtres es arts libéraux ». C'est l'antithèse de la théorie superficielle et fausse que Voltaire a brillamment développée : « Quiconque pense.... ne compte que quatre siècles dans l'histoire du monde. Ces quatre âges heureux sont ceux où les arts ont été perfectionnés, et qui, servant d'époque à la grandeur de l'esprit humain, sont l'exemple de la postérité ». [Siècle de Louis XIV, Introduction). Ce sont les siècles de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV. D'après Voltaire et les Encyclopédistes, le siècle des François d'Assise, des Dominique, des Albert le Grand, des Thomas d'Aquin, de saint Louis, de sainte Elisabeth de Hongrie, de Dante, ne compte pas pour Vhomme qui pense.
« La prééminence de ragriculturc a été si souvent proclamée chez les anciens et chez les modernes, qu'elle peut être érigée en axiome », dit Le Play ; mais il se plaint que cette profession ait perdu chez nous le rang qu'elle garde généralement ailleurs. Les économistes se préoccupent avec raison de le lui rendre. Un homme politique considérable, après avoir énuméré les causes qui ont rendu la crise agricole particulièrement douloureuse en France, appelle de ses vœux et annonce le Retour à la terre. La bourgeoisie, dit il, est en grande partie responsable des souffrances de l'agriculture, de la dépopulation des campagnes et de la naissance du socialisme agraire. Tant qu'elle résida parmi les populations rurales, elle y exerça une influence salutaire. Comment s'étonner qu'en les abandonnant pour vivre dans le luxe et l'oisiveté des villes, elle l'ait perdue ? Il dépend d'elle de la recouvrer. Qu'elle retourne se fixer aux champs, et elle y remplira tout naturellement, pour le plus grand avantage économique et politique du pays, le rôle bienfaisant de l'aristocratie anglaise (1).
Certes il y a beaucoup de vérité dans ces reproches et l'on doit souhaiter que ces prophéties se réalisent. Mais il faut reconnaître aussi que le propriétaire rural, s'il est exposé en France aux mêmes vicissitudes et aux mêmes crises que partout ailleurs, est loin d'y trouver les mêmes dédommagements. Le Play l'a fait voir, deux satisfactions essentielles lui manquent. S'il a plusieurs enfants, il songe que son domaine court grand risque d'être vendu le lendemain de sa mort. Il ne connait plus le sentiment si fort et si doux qui inspira le vers charmant du poète :
Mes arrière neveu. r me decront cet ombrage,
car vraisemblablement cet ombrage abriterait bientôt des étrangers. Qu*arrive-l-il alors bien souvent ? C'est qu'il se décou-
(1) Jules Méline, Le Retour à la terre et la surproduction industrielle, p. 306-309.
'210 -NOilcE -Lh LA DtM.LPilXE
rage et ne plante pas. En Angleterre, aux Etats-Unis d'Amérique et au Canada, où la liberté testamentaire est-absolue ; en Espagne, où la quotité disponible, lorsqu'elle profite à l'un des enfants, est des deux tiers ; en Italie, en Allemagne, en Autriche, où elle est, dans tous les cas, de la moitié des biens, le propriétaire peut toujours, soit très facilement, soit assez facilement, assurer à lun de ses enfants la possession du domaine. En Autriche et en Allemagne, un régime spécial de protection lui permet, on l'a vu, lorsque ce domaine est petit ou moyen, de le transmettre intégralement à l'héritier de son choix. Hien de tel en France. Si vous voulez j faire revivre une race solide et féconde de propriétaires ruraux, changez ce « Code qui rend tout viager, où les enfants sont un inconvénient pour le père, où toute œuvre collective et perpétuelle est interdite » (1).
Mais changez aussi, dans la mesure où vous le pourrez, ce système judiciaire et administratif qui refuse aux propriétaires, pour les remettre à des fonctionnaires nomades, la plupart des magistratures et des charges locales : privilège que les mœurs et les institutions attribuent partout aux premiers, qui les attache au pays par l'estime et la considération qu'il leur vaut et par le bien même qu'il leur permet d'y faire. Je n'envisage en ce moment la question qu'au point de vue des satisfactions légitimes que la plupart des peuples étrangers accordent aux propriétaires ruraux et ipie nos gouvernements successifs leur ont de plus en plus retirées. Combien, pour l'homme qui porte ses regards au-delà du cercle étioit de son intérêt matériel et présent, la vie rurale offre-t-elle plus d'attraits chez ces peuples que chez nous !
(1) RtMian, Quesh'o}is confempordînes, Pivraci',
Un âge nouveau a commencé pour l'industrie vers la tin du siècle dernier. Deux révolutions, qui se poursuivent encore, en ont marqué le début. L'une, politique, surgit à t*aris, sur les places publiques et dans les rues ; elle a pour origine la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789. L'autre, économique, éclùt à Manchester, dans l'ombre d'un atelier, en 1790; elle a pour point de départ la première application, faite par Watt, de la vapeur comme force motrice : ce petit jet de gaz et de fumée allait transformer matériellement le monde. Les effets de la révolution économique sur le régime du travail furent immédiats. Ceux de la révolution politique se manifestèrent plus lentement et il fallut, pour les rendre décisifs, en France, rado|)tion du suffrage universel ; à l'étranger, l'extension plus ou moins complète, suivant les pays, du droit de vote aux masses populaires.
L'invention de la machine à vapeur et celle de la machiné à tiler, suivies d'une foule d'autres, eurent pour résultat de centupler la puissance des moyens de production et le nombre des produits. En 1776, Turgot avait, par l'abolition brusque des anciennes corporations d'arts et métiers, rompu les liens qui attachaient les patrons aux ouvriers et les ouvriers entre eux ( I ).
(1) On sait que les corporations, supprimées par Turgot, furent reconstituées aussitôt apri's sa chute, mais rAssemblée ronstituante les anéantit définitivement le 17 mars 1791. M. Fagniez a jugé avec beaucoup de sagesse et de modération cette partie de l'œuvre de Turgot. « Il y a, dit-il, une disposition des édits de janvier et de février 1776 qu'il faut renoncer à défendre, c'est celle qui interdit entre gens de même métier toute réunion et toute association, sou> quelque prétexte que ce soit..... Eliminer des statuts corporatifs et plus encore des pratiques corporatives tout ce qui n'y avait été introduit que par l'égoïsme des maîtres^ y laisser subsister tout ce qui était inspiré par l'esprit de corps, plus bienfaisant encore que nuisible ?
La même année, l'Ecossais Adam Smith, dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, a.\ci\[ professé que le travail est une simple marchandise; que le prix de cette marchandise, variable suivant la loi de l'offre et de la demande, doit être débattu librement entre ouvriers et patrons, affranchis ensuite, par l'échange du produit et du salaire, de tout devoir réciproque (1). C'était, en fait, sinon peut-être dans la pensée de l'auteur, le renversement des vieilles coutumes du patronage, qui imposaient au maître l'obligation morale de conserver auprès de lui ses serviteurs fidèles et de veiller au bien-èlre de leurs familles.
La doctrine d'Adam Smith ne fut que trop favorablement accueillie des patrons, qu'elle délivrait de charges onéreuses au moment même où l'emploi des procédés nouveaux leur offrait des perspectives de fortune illimitées. Sous cette double influence, l'industrie prit un essor prodigieux : en dix ans, de 1777 à 4787, le nombre des ouvriers tisseurs et fileurs s'éleva dans la Grande-Bretagne, de 7.900 à 332.000. Xi ces inventions ni ces théories ne pouvaient rester confinées dans le pays qui les avait vues naître. Elles passèrent sur le continent. Le caractère général de la révolution industrielle qui s'ensuivit peut être exprimé d'un mot : ce fut une concentration. Autour de la machine à vapeur qui leur donnait le mouvement se grou-
]jar Ihonneur professionnel, par le souci d'une fabrication loyale et soignée, maintenir le travail libre partout où il existait et le laisser s'organiser dans les villes de jurande concurremment au travail corporatif, de façon à sauvegarder le bon marché, la variété et le progrès : telle était la tâche que se serait donnée un homme d'Etat moins engoué du principe, décevant quand on s'y attache exclusivement, de la liberté économique, que conscient des divers besoins des producteurs et des consommateurs ».
(Gustave Fa^niez, Corporations et syndicats, p. 57-59).
(1) La loi de l'offre et de la demande, simple fait de concurrence brutale, a été définie par Gobden en ces termes : « Quand deux ouvriers courent après un patron, le salaire baisse ; quand deux patrons courent après un ouvrier, le salaire monte ».
pèrent les instruments de travail, et, naturellement aussi, les ouvriers. Cette concentration modifia peu à peu, jusqu'à les transformer enfin complètement, non seulement les conditions du travail, mais celles de la vie de l'ouvrier dans l'usine et hors de l'usine, de sa vie tout entière, physique, intellectuelle et morale (1).
On ne connut d'abord que les bienfaits du nouveau régime : la richesse en haut, laisance en bas, l'activité partout. Dès dSlo, on vit avec joie les victoires pacifiques de Thomine sur la nature succéder aux guerres sanglantes qui avaient désolé l'Europe pendant vingt-trois ans. « Voilà donc une immense somme de capitaux, de travail, dintelligence, engagés dans cette vaste lutte que Ion appelle la concurrence. . . On profite de toutes les inventions nouvelles, de tous les modes possibles de l'activité humaine, de tous les moteurs que la nature et l'art nous donnent ; et c'est plaisir à observer cette vive arène, cette lutte incessante, où il se dépense tant d'argent, tant d'énergie, tant d'intelligence, non, comme en d'autres combats, pour détruire et faire couler des flots de sang, mais pour féconder la matière et procurer à l'homme de quoi satisfaire tous ses besoins » (2).
Mais il j a bientôt excès de production, un mouvement politique, une guerre interrompt le travail, et voilà que le fléau des chômages commence ses ravages plus ou. moins périodiques. Le même auteur, témoin tout à l'heure émerveillé de ce premier élan de la grande industrie, nous peint ensuite les ouvriers s'eutassant dans des logis trop étroits, peinant sans distinction de sexe ni d'âge dans des ateliers malsains, passant du travail forcé à l'orgie, et de l'orgie au travail forcé, s'énervant, se
(1) Charles Benoist {La crise de l'Etat moderne, l'organisation du travail, I, 4i.
(2) Rapport lu en 1839 à la Société industriflle de Mulhouse, cité par Villerinô [Etat phi/sique et moral des ouvriers, II, 319, 324).
corrompapti s'abrutissant, et succombant prématurément à la débauche, aux maladies, à la faim. Il a fallu inventer deux mots pour exprimer deux faits naguère inconnus : Vindustrialisme, qui désigne cette vaste production par laquelle des villes, des contrées entières sont converties en d'immenses ateliers ; le paupérisme, qui désigne non la pauvreté accidentelle d'un plus ou moins grand nombre et qui est de tous les temps, mais la détresse et la dégradation habituelles des classes ouvrières.
Au côté économique et moral de la question, ajoutez le côté politique et social : les ouvriers armés du suffrage universel en 1848, du droit à la grève en 186i, du droit au syndicat en 4884. Patrons et ouvriers sont en présence : qu'ont l'ait les mœurs, qu'ont fait les lois pour prévenir ou pour arrêter le conflit? Pendant la première période, celle qu'on peut nommer chaotique, les mœurs et les lois n'ont à peu près rien fait, elles ox\{ laissé faire. Les anciennes coutumes du patronage avaient été abolies comme surannées. Un industrialisme sans entrailles, — je parle ici du système et non des hommes qui l'ont, dans bien des cas, adouci, — regarde l'ouvrier comme un pur instrument ; le patron ou plutôt le capitaliste lui doit strictement le salaire quand il travaille et ne lui doit rien quand il chôme.
Mais dans notre Europe cette phase a, depuis longtemps, pris fin (1). Les gouvernements comprirent bientôt que
(1| Elle dure encore au Japon, car toutes les époques successivement disparues de notre pays ou de notre continent vivent encore aujourd'hui, avec leurs institutions et leurs mœurs, sous dautres cieux. J'ai dit comment Le Play avait, eu 1837 et en 1844, retrouvé dans les steppes de la Russie méridionale l'antique organisation patriarcale de la famille, et, dans les montagnes de l'Oural, nos anciennes coutumes féodales. La description suivante d'un voyageur français au Japon mettra sous nos yeux le tableau que devaient présenter, vers 1830, certaines usines anglaises.
« Le 17 novembre 1903, je visitais une manufacture do rubans
rintérêt économique bien entendu, non moins que le devoir social et chrétien, commandait impérieusement d'intervenir. En Angleterre à partir de 1833, en France à partir de 1841, des mesures législatives ont été prises pour soustraire aux rigueurs d'un travail excessif ou dangereux les enfants, les adolescents et les femmes. Ces dispositions, d abord clairsemées et timides, se sont multipliées et compliquées, depuis vingt ou vingt cinq ans surtout, au point de former, lorsqu'elles seront réunies, un volumineux Code du travail (1).
non loin de Tokio. J'y trouvai de toutes jeunes ouvrières racolée» par les agents embaucheurs de la compagnie dans les districts les plus pauvres du Japon. La plupart ont quinze ans ; j"en ai vu qui n'avaient pas douze ans. On leur tait signer une promesse de ne pas quitter l'atelier avant l'âge de dix-neuf ans et on les engage à forfait au prix de 40 yen, soit 104 francs pour toute la durée du contrat ! Celles qui y entrent à douze ans doivent donc travailler sept années complètes pour gagner 104 francs ! Et à raison de quatorze et quinze heures par jour. Ce n'est pas tout. Un ne paie les ouvrières qu'à l'expiration de l'engagement, et, pour les tenir encore mieux, la compagnie leur prête de petites sommes qu'elles ne peuvent naturellement pas z^embourser et se sert de cette dette pour les mener à sa guise. Cette usine m'est apparue comme le type de l'exploitation organisée des travailleurs pauvres.
%. Elle n'est pas la seule de son espèce. J'ai visité à Hiogo une manufacture d'allumettes qui m'a produit une impression plus triste encore. On ne peut donner le nom d'ateliers aux bâtiments qui la composent : ce sont des bouges. Et dans ces bouges infects, au milieu d'une atmosphère malsaine, travaillent onze heures par jour des femmes et des enfants — parmi lesquels certains n'ont pas sept ans — pour gagner un salaire qui varie entre 12 et 45 centimes ! C'est un spectacle de misère atïreuse. On y voit des enfants au sein, des bébés attachés sur le dos de leur mère, à la mode du pays, et réduits à mourir d'infection pour ne pas mouii)' de faim. ...» {La grande industrie au Japon et le péril écoiiouiigue Jaune, rapport à la Société d'économie sociale par M. Gaston Bordât, Kevue la Réforme sociale, 1906, I, 407).
(l) M. Charles Benoist a été chargé, par la Commission du travail de la Chambre des Députés, de la rédaction de ce nouveçju Code. Voir son rappoit (Annexe au procès-verbal de la séance du 22 février 19(j5).
Les patrons ont agi de leur côté. Ils ont fondé des institutions de toute sorte qui suivent l'ouvrier depuis le berceau jusqu'à la tombe. Nul ne les a encouragés dans cette voie autant que Le Play, non seulement par ses livres, mais par le noiwel oindre de récompenses qu'il fit créer, on s'en souvient, lors de l'Exposition universelle de 1867 pour glorifier leurs efforts et propager leurs exemples.
Enfin les ouvriers avaient pris conscience de leur force et des droits que la loi leur confère. 18i8 avait vu apparaître à la fois le suffrage universel et les premiers essais d'associations ouvrières.
L'Etat, les patrons et les ouvriers possèdent-ils, grâce aux mesures qu'ils peuvent prendre et aux institutions qu'ils peuvent créer, des moyens assez puissants pour conjurer le paupérisme ou pour le guérir? Et le nouveau régime industriel, caractérisé par la liberté du travail, se justifie-t-il par des bienfaits qui l'emportent sur ses vices et sur ses dangers? C'était l'opinion de Le Play. Il regardait cette liberté, nonobstant les abus qui trop souvent la compromettent ou la déshonorent, comme une des rares supériorités de notre époque. Il avait pu comparer, sur ce point, les institutions anciennes aux institutions nouvelles. Il avait observé le servage en Russie, les vieilles corporations ouvrières en Suède, et en Autriche. Dans la monographie du compagnon menuisier de Vienne^ rédigée en 18o3, il décrit ces corporations, où le nombre des chefs d'industrie était rigoureusement limité, où les apprentis, les compagnons et les maîtres étaient encore assujettis, comme chez nous avant 1789, à des règles étroites. Il constate leur déclin. « Les garanties de sécurité et de bien-être qu'elles offraient aux popula-
lions ouvrières, dit-il, disparaissent peu à peu. Il semble donc qu'il n'y a plus guère convenance à maintenir celte impuissante institution et à contrarier, par des restrictions matérielles, les sentiments de liberté et l'esprit d'initiative qui forment l'àme de la nouvelle organisation industrielle » (l). Le but est resté le même, mais les moyens ont changé. « Considérées dans leur principe, ces contraintes et ces combinaisons régnent plus que jamais parmi les ateliers prospères. Considérées, au contraire, dans leur application, elles se transforment partout. Au milieu de ces transformations le principe à résoudre est toujours le même : fonder la sécurité de l'ouvrier sur la permanence du travail. Les procédés de la solution sont seuls modifiés » (2).
Ces procédés, qui les appliquera, qui les garantira? Sera-ce l'Etat, l'association ouvrière, ou le patron ? (3). Dans les
(1) Les Ouvriers européens, V, 38.— En Autriche, une patente impériale du 20 décembre 1839 a établi la liberté de l'industrie. Elle ne supprima pas cependant les anciennes corporations, qui conservèrent un certain rôle de police et de secours. Chacun put exercer le métier de son choix, mais sous la condition de s'inscrire à la corporation de ce métier. Les lois des 13 mars 1883 et 23 février 1897 ont reconstitué dans des conditions nouvelles la corporation obligatoire pour la petite industrie.
En Allemagne, la loi du 26 juillet 1897 prévoit : lo des corporations libres qui peuvent être formées entre des personnes exerçant une industrie pour leur propre compte : 2o des corporations obligatoires, réservées aux artisans de la petite industrie et créées par un acte administratif, si la majorité de ceux-ci le demande et si les conditions requises pour la vitalité du groupement nouveau se rencontrent dans la circonscription.
Sur cette réorganisation du régime corporatif, dont il serait prématuré de prétendre apprécier les résultats, on pourra lire d'intéressants articles de M. Brants dans la Revue la Réforme sociale (1889, \, 165, 224, 341, 410: 1807. II. 179 ; 1898, I, 617 et 784).
^2) La Réforme sociale II, 302.
(3) « Les sources de toutes les institutions sociales sont, dit M. Charles Gide, le patronage, l'association, l'Etat. On n'en saurait guère imaginer d'autres... Cependant, à l'Exposition de
Le Plav. 13
2i8 NOTICE SUR LA DOCTRINE
matières économiques, l'Etat a parfois des obligations nettement définies. Chef de certaines industries, de même qu'il exerce les droits du patronage à l'égard de ses agents, il est tenu d'en remplir parfaitement les devoirs. Mais, lorsqu'il s'adresse à tous les citoyens au nom de la chose publique, son action doit être discrète. Le Play raconte que l'expérience des aôaires administratives qu'il acquit au Conseil d'Etat lui montra la convenance de limiter plutôt que d'étendre le systèm.e des réglementations, et c'est sur son rapport que fut adopté le décret du 25 juin 1863, qui abrogea toutes les dispositions restrictives auxquelles était assujetti jusque-là le commerce de la boulangerie (1).
Toutefois, il n'y a pas ici de principe absolu, ou du moins toute la difficulté réside dans l'application du principe. « Le Play n'a cessé d'affirmer que la liberté devait être seulement le moyen à employer, suivant les conditions sociales, pour réaliser le bien. Le véritable point de départ de la science sociale, c'est la distinction du bien et du mal. Le régime de liberté, employons-le là où il peut assurer la plus grande somme de bien ; si la liberté se montre impuissante à réprimer les manifestations du vice originel qui émergent constamment de la nature humaine corrompue et qui ont commencé par la chute de notre premier père, recourons à la loi, niais dans la limite où elle ne fait pas plus de mal que de bien » (2), dans les cas.
Chicago, il y en avait une autre qui figurait officielloaient : c'était l'Eglise. Il est 1res vrai, comme le dit M. Watennan dans sa monographie The social Economy exhibit at the Paris exposition, que plusieurs des mouvements les plus importants pour améliorer les conditions sociales sont dirigés par des Eglises ou par des organisations religieuses ou confessionnelles ». (Charles Gide, Economie sociale, p. :24, 2.5).
(1) La Réforme sociale, II, 469, et Rapport au Conseil d'Etat sur les commerces du blé, de la farine et du pain. Imprimerie impériale, 1860.
(2) Claudio Jannet, L'organisation du travail d'après F. Le Play, et le mouvement social contemporain, discours prononcé à
avait excellemment dit Lacordaire, où « c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. »
Voilà^pour l'action directe de l'Etat. Quant à son intervention indirecte, « elle est souvent bienfaisante quand elle se traduit par ces vastes enquêtes qui dépassent les forces de l'individu et que seul il peut entreprendre avec succès, comme celles dont l'Angleterre nous otfre de si remarquables modèles et qui ont porté sur les abus de l'industrialisme, les maisons ouvrières, les logements insalubres, l'alcoolisme, les trades unions. Ce sont ces enquêtes magistrales qui dénoncent courageusement le mal, qui secouent la torpeur publique et servent de préface aux réformes législatives » (1). Enfin il convient que l'Etat accorde des distinctions honorifiques aux patrons et aux ouvriers modèles, qu'il récompense, notamment à l'occasion des Expositions universelles, comme il le fît en 4867, les ateliers remarquables par la solidité des liens qui
la Société d'Economie sociale (Revue la Réforme .sociale. 1889> II, 648).
C'est précisément le principe qu"a posé le pape Léon XIII dans son Encyclique sur la Condition des ouvriers, du 45 mai 1891 : « S'il arrive que les ouvriers, abandonnant le travail ou le suspendant par des grèves, menacent la tranquillité publique ; que les liens naturels de la famille se relâchent parmi les travailleurs ; qu'on foule aux pieds la religion des ouvriers en ne leur facilitant point l'aecoiaplissement de leurs devoirs envers Dieu ; que la promiscuité des sexes ou d'autres excitations au vice constituent dans les usines un péril pour la moralité ; que les patrons écrasent les travailleurs sous le poids de fardeaux iniques, ou déshonorent en eux la personne humaine par des conditions indignes et dégradantes ; qu'ils attentent à leur santé par un travail excessif et hors de proportion avec leur âge et leur sexe ; dans tous ces cas, il faut absolument appliiiuer, en de certaines limites, la force et l'autorité des lois : les limites seront déterminées par la fin même qui appelle le secoures des lois, c'est-à-dire que celles-ci ne doivent pas s'avancer ni rien entreprendre au delà de ce qui est nécessaire pour réprimer les abus et écarter les dangers ».
(1) Cheysson, Rapport sur les institutions patronales. Exposition internationale de 1889.
attachent le personnel k son chef, « Ces Expositions qui doivent leur succès à une préoccupation exagérée pour l'ordre matériel, dit Le Play, contribueraient ainsi au rétablissement de l'ordre moral ».
L'Etat peut donc, par ses exemples, mettre en relief les meilleures institutions patronales; par des prix, les encourager; par des règlements, prévenir ou réprimer tels ou tels abus. Mais c'est tout. Attendre de lui que, seul, il fasse régner dans le monde du travail la contiance et l'harmonie, c'est manifestement lui demander ce qu'il est incapable d'accomplir.
Ce que l'Etat ne saurait entreprendre, l'association ouvrière parviendra-t-elle à le réaliser ? Remarquez bien qu'il n'est nullement question d'examiner si celle-ci, sous quelque forme qu'elle se présente, sociétés coopératives de production ou de consommation, sociétés de secours mutuels, syndicats professionnels, etc., peut rendre, dans certains cas, aux ouvriers de très utiles services. Xul ne l'a jamais mis en doute, et même on ne saurait trop admirer, disait Le Play (1), les efforts de talent et de vertu grâce auxquels un petit nombre d'ateliers prospères sont parvenus à se fonder sur le principe d'association. Mais ce principe est-il appelé à transfor.iier le régime industriel, et le travail associé remplacera-t-il un jour, d'une manière universelle ou du moins générale, le travail salarié ? Le Play ne le pensait pas, et il résumait en peu de mots l'enseignement qu'il tenait de ses persévérantes observations personnelles. De fait, les sociétés ouvrières de production cèdent partout le pas aux entreprises créées par d'individuelles et libres initiatives. Celles qui ont été créées, en
(1) L'Organisation du travail, p. 1:46.
France notamment, depuis 1848, ont le plus souvent avorté pour trois raisons principales. Elles n'ont guère obéi aux pouvoirs qu'elles avaient elles-mêmes constitués, et la jalousie s'est mise dans leurs rangs. Elles ont rarement choisi les chefs les plus capables et elles ont mal rétribué ceux qui se trouvaient à la hauteur de leur tâche. Enfin elles n'ont pas su ménager l'avenir et elles ont partagé prématurément les profits. Si elles ont, par exception, réussi, c'est dans des entreprises purement locales. Prétendre lutter contre de puissantes maisons étrangères à l'aide de ces institutions, antiques dans le fond quoique rajeunies dans la forme, serait aussi peu sensé que de faire aujourd'hui la guerre avec les armes de jet du moyen âge. Il faut en revenir, pour le travail collectif comme pour la propriété collective, au mot de Bonaparte : d'une manière générale et sauf exception c l'intérêt personnel veille sans cesse, fait tout fructifier ; l'intérêt de communauté est somnifère et stérile » (1).
(1) D'après VAlmanach delà coopération française pour 1903, les sociétés coopératives de production seraient au nombre de 304 en France, dont 1:28 à Paris (le Bulletin de l'Office du travail donne le chiffre de 335).
M. Ch. Gide, dans son Rapport sur l'exposition d'Economie sociale de 1900, mdique 12.000 membres (sur o.iiOO.OOO ouvriers salariés pour la France). Selon l'Office du travail, le capital possédé par ces associations serait de 13 millions (1897) et leur mouvement annuel d'affaires, de 30 millions (M. Gicle dit 40 millions).
C'est la France qui possède le plus grand nombre de Sociétés coopératives de production. L'Angleterre en compterait 136, faisant 72 millions d'altaires annuelles. En Allemagne, en Suisse, en Italie et en Belgique, elles sont fort rares.
Tous ces renseignements statistiques sont tirés de Touvrage de M. Hubert-Valleroux. La Coopération, 1904. On y trouvera de très intéressant> détails sur les coopératives 'socialistes. La Verrerie de Rive de-Gier, fondée en 1894, a déposé son bilan le 23 juillet 1896 avec un actif de 355.000 francs et un passif de 500.000 francs. On remarquera avec quelle impitoyable dureté les anciens ouvriers de la Verrerie d'Albi, devenus directeurs, fra|)pent les moindres infractions à la diseipline.
Quant aux Sociétés coopératives de consommation, elles
Il serait donc chimérique de croire que la coopération va révolutionner le monde. « Le salaire, dit très bien M. Cheysson, n'amoindrit et n'humilie personne. Quiconque, professeur, magistrat, employé, ouvrier, ne veut pas ou ne peut pas courir d'alea, achète sa sécurité par la tixité de sa rémunération, par un salaire. Le salaire présente cette universalité et cette
seraient, en France, au nombre de i641 ou de 4761, suivant les sources (19031. On n'a pas de renseignements précis sur le nombre de leurs membres. La plus importante est celle des E/n/)loi/és civils de l'Etat, du département de la Seine et de la ville de Paris, qui en a 18.000.11 y aurait, dans la Grande-Bretagne, 1.476 sociétés de consommation avec 1.900.000 membres, un capital de o80 millions et un chitî're annuel d'aflaires de 1 milliard 383 millions.Il y existe, en outre,deux]r/îo/e5'a/e.ç, groupes qui ont pour membres non des individus ou des familles, mais des sociétés, un à Manchester, l'autre à Glascow. Le premier réunit 1.106 sociétés; son mouvement annuel de fonds, en recettes et en dépenses, atteint près de 2 milliards. L'Allemagne compterait environ l.oOO sociétés coopératives de consommation avec un chiffre annuel d'affaires de 312 millions et ;^1 millions de bénéfices ; la Suisse, 3o3 sociétés avec un chiffre d'affaires de 47 millions ; la Belgique, 400 sociétés ; le Danemark, 900 ; l'Espagne, 239 ; la Russie, 587 ; la Suéde, 73 ; l'Italie, 508 ; l'Autriche-Hongrie, 990 ; la Hollande, 150; les Etats-Unis d'Amérique, 1.192. Mais ces chiffres ne doivent éfre donnés que sous toutes réserves.
A la différence des sociétés de production, celles de consommation se sont, on le voit, remarquablement développées un peu partout, mais quelque importants services qu'elles puissent rendre en permettant des économies sur la nourriture, il est évident que leur action est nécessairement restreinte par leur objet même et qu'elles ne sauraient pi'étendre à transformer le régime industriel.
n est remarquable que, dans les pays neufs, où se dirige une élite, sinon toujours pour la valeur morale, du moins pour l'énergie et la volonté de parvenir, les sociétés coopératives de production végètent ou meurent. Sir Charles Dilke expliquaitil y a quelques années, à la Société d'études sociales et politiques de Bruxelles (séance du 14 février 1891) (]u'en Australie la coopération n'était guère fforissante, qu'elle y était dédaignée comme la ressource des petites intelligences, et que l'ouvrier n'entendait sacrifier ni son indépendance ni son ambition au bien-être de ses associés. Aux Etats-Unis d'Amérique, il n'existe plus une seule coopérative de production depuis 1888.
permanence auxquelles on reconnaît les grandes lois économiques. Il les partage avec la propriété individuelle, et, sous ce rapport, le collectivisme foncier n'est pas plus chimérique pour faire table rase de celte propriété que la coopération pour abolir le salariat. Le salaire, mais humanisé et fécondé par le patronage nous parait être et devoir rester la clef de voûte de l'organisation du travail » (1).
Le patronage, tel est, suivant Le Play, le remède véritable du paupérisme et le correctif essentiel de la liberté du travail. Deux raisons expliquent cette supériorité du patronage. t)es hommes qu'associe étroitement et quotidiennement une œuvre commune ne sauraient vivre côte à côte non seulement dans l'hostilité, mais dans l'indifférence. « Tout le mal vient, dit quelque part Tolstoï, de ce qu'on croit qu'il y a certaines relations entre les hommes où l'on peut agir sans amour. Or, de telles relations n'existent pas ». Et si, parmi les collaborateurs, il y en a un qui est instruit et riche, d'autres qui n'ont pu acquérir ni le savoir ni la fortune, et qui sont nécessairement par là dans une certaine dépendance du premier, celui-ci a envers eux des obligations spéciales dont rien au monde ne peut l'affranchir. Saint Paul les résume dans cette courte phrase : t Que celui qui est à la tête des autres soit plein de sollicitude », et saint Thomas dans celle-ci : «Toute suprématie doit se payer par le dévouement ». Si le patron s'en exempte, il perdra l'affection, l'estime, et suscitera l'envie; le malaise, le mécontentement et bientôt la haine envahiront l'atelier. Si, au contraire, il reste fidèle à son devoir, il maintiendra, en
(1) Cheysson. Rapport stiv Icf! institutions patj'onales. Exposition internationale de 1889.
règle générale, parmi son personnel, le bien-être et rharmonie.
Définissons ces obligations. L'industrialisme a, par malheur, placé une partie des populations ouvrières en dehors des conditions de toute vie normale et vraiment humaine. Il les a privées « des bienfaits de la religion^ de la propriété, de la famille. Que faut-il faire ? Rendre à ces populations ce qui leur manque : la religion, la propriété, la famille. Qui leur rendra ces biens ? L'accord des classes qui font travailler avec les classes qui travaillent, établissant entre elles des engagements libres, mais permanents. . . Il n'y a pas de pierre philosophale à découvrir, il n'y a pas d'ancien régime à regretter; il s'agit de rendre aux hommes, comme on rend l'eau aux poissons pour qu'ils vivent, les conditions éternelles de leur existence : un culte, une famille, une propriété. Tout ce qui écarte de là mène au mal, tout ce qui conduit là mène au bien » (1). Mais précisons encore : par quels moyens assurer aux ouvriers ce bien-être matériel et moral ? Par un certain nombre de pratiques, que Le Play avait non pas inventées, mais observées sur place pendant plus de vingt-cinq ans. dans les diverses sortes d'établissements agricoles ou industriels de l'Europe, et qui peuvent être ramenées à six. Ce sont : lo la permanence, jadis obligatoire, mais volontaire aujourd'hui, des engagements entre ouvriers et patrons ; 2*^ leur entente complète sur le salaire ; 3o l'alliance des travaux de l'atelier et des industries domestiques ; 4o les habitudes d'épargne qui assurent la dignité de la famille et l'établissement de ses rejetons ; 5^^ l'union indissoluble de la famille et du foyer ; 6f> le respect et la protection garantis à la femme.
« Les six pratiques essentielles, dit Le Play, sont partout le signe certain de la prospérité ; l'abandon de ces mêmes pratiques coïncide inévitablement avec un état de décadence. . . A vrai dire, elles ne sont que l'application du Décalogue et de
(1) A. Cochin, La Réforme sociale en France par M. Le Play (Correspondant, mai et juin 1865).
l'Evang-ile à la direction des ateliers de travail » (l). Or ce faisceau de coutumes salutaires ne se rencontre, en fait, que là où un patronage intelligent et dévoué a su les créer ou les maintenir. Tandis, en effet, que u les autres modes d'intervention ne s'attaquent qu'à telle ou telle des pratiques essentielles à la paix des ateliers, et le plus souvent de biais, par un seul de leurs angles, le patronage les aborde toutes et de face (2). » L'excellence, la supériorité du véritable patronage est par là-même suffisamment démontrée. Aujourd'hui il se transforme peu à peu ; il s'ingénie à éveiller l'initiative de l'ouvrier, fait son éducation économique, l'associe ou l'intéresse, dans les cas et dans la mesure où il le peut, au succès de l'entreprise. 0 Sous sa forme parfaite, le patronage ne vise pas à se perpétuer ; il voudrait se rendre inutile en acheminant les ouvriers par l'épargne vers l'indépendance » (3).
Les chefs d'industrie soucieux du sort de leur personnel sont peut-être plus nombreux en France que n'importe où. La dure loi de l'offre et de la demande n'y a jamais réglé aussi impitoyablement qu'en Angleterre les rapports du maitre et de l'ouvrier. Mais deux causes, plus graves chez nous qu'ailleurs, mettent obstacle aux initiatives les plus généreuses : d'une part, l'esprit révolutionnaire ; d'autre part, la loi successorale qui, menaçant d'une liquidation périodique toutes les entreprises individuelles, paralyse l'effort du patronage ou du moins rend ses devoirs plus difficiles et ses institutions plus précaires.
Il est intéressant de recueillir, sur la question du patronage, les conclusions qui ressortent de grandes enquêtes, faites à
(1) L Organisation du travail, p. Ii2.
(2) Gheysson, loc. cit.
(3) La Réforme sociale, II, 469.
d'assez longs intervalles, durant une période de plus de soixante ans, par des hommes spéciaux et considérables. Tous ces témoignages concordent, on va le voir, avec celui de Le Play. En 1840, Villermé reçut de l'Académie des sciences morales et politiques la mission de faire des recherches sur Vétat physique et jnoral des classes ouvrières. Voici les dernières lignes de l'ouvrage où il en expose les résultats : « Sans l'aide des chefs de l'industrie, il serait impossible d'améliorer les mœurs, le sort de leurs travailleurs, tandis que, s'ils le voulaient, euxmêmes le pourraient sans l'aide de personne. C'est ce patronage bien compris, bien exercé, qui peut le plus efficacement contribuer à l'amélioration du sort et de la morale de l'ouvrier » (4).
Lors de l'Exposition universelle de 1867, M. Monnier, maître des requêtes au Conseil d'Etat et l'un des secrétaires du jury du nourel ordre de récompenses^ s'exprimait ainsi : « C'est encore le patronage et presque seulement le patronage qui, dans celte vaste enquête, aux Etats-Unis comme en Europe, s'est manifesté comme une force a<;live, féconde en résultats importants. Là, dans ce dévouement du patron <à ses ouvriers, dans cette sollicitude pour leur bien, qui se traduit en paroles, en exemples, en actions, en une intervention directe et constante, se trouve la vraie puissance ; rien n'y supplée, et ellemême, au besoin, supplée aux institutions. Pour inspirer et soutenir ce dévouement, qui niera qu'une part immense, sinon exclusive, ne revienne aux mobiles de l'ordre le plus élevé et qui appartiennent au christianisme ? A cet égard il ne fautque de l'impartialité pour reconnaître par le témoignage des faits combien son rôle est grand et son influence efficace » (2).
Vingt-deux ans plus tard, en 18H9, le bilan du patronage,
(1) Villermé, Tableau de l'éfat phijsique et tnoral des ouvriers, II, 371. 372.
{-2) Observations présentées à la Société d'Économie sociale le 3 juin 1868, (Bulletin de la Société, 1867-1868).
bien loin de s'appauvrir, s'était encore enrichi. « L'impression que fait naître la section XIV, disait alors M. Gheysson <^ui en avait été l'habile organisateur, c'est à la fois celle de l'importance du patronage et celle de son extension. C'est une marée bienfaisante qui monte » (1).
Dans son beau rapport sur V Economie sociale à l'Exposition de 1900, M. Charles Gide, évidemment moins favorable que ses devanciers au principe du patronage et apôtre éloquent, on le sait, de la coopération, écrivait : k L'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes, telle est la formule partout répétée. Et pourtant il y a dans cette formule une forte part d'erreur. L'histoire nous apprend, au contraire, que l'émancipation des opprimés n'a été que très rarement leur œuvre, mais presque toujours — ne pourrait-on même pas dire toujours? — celle des classes (jui leur étaient socialement supérieures... Nous ne croyons pas que le patronage soit à la veille d'être aboli. Mais il revêtira des formes nouvelles... Le mot ne sera plus prononcé, soit ! mais il faut bien espérer que ce que le mot exprime, c'est-à-dire l'aide prêtée par le fort au faible, trop souvent intervertie dans le passé, sera de plus en plus réalisée dans l'avenir. Dans la fraternité elle-même le patronage a encore sa place toutes les fois qu'il y a un frère aine et ((u'il a conscience de ses devoirs d'aînesse. . . A vouloir exclure tout soupçon de patronage, il faudrait ramener toutes les relations entre les hommes au pur échangisme économique, au Do ut des, plus loin encore, au temps où Gain, le frère aîné, répondait à Dieu : « Suis-je le gardien de mon frère, moi ? » (2).
Enfin, que ceux à qui le patronage apparaît comme une insti-
(1) Comiuunication faite à la Société d'Economie sociale le 13 juin 1889.
(2) Charles Gide, Economie sociale, p. 39, 62, réédition du Rapport sur VEconomie sociale à l'Exposition universelle de
tution démodée méditent les leçons qui nous viennent, en ce moment même, d'un pays où l'on ne s'attarde guère aux inutiles errements du passé. Pendant assez longtemps la loi de l'ofire et de la demande fut considérée par un grand nombre d'industriels américains comme la règle unique de leurs rapports avec les ouvriers. Mais beaucoup d'entre eux se sont ravisés. Ils ont compris que le patron doit à ses ouvriers quelque chose en plus du salaire. Une ligue puissante {League for social service) a été créée en 1898 à New -York pour étudier puis propager toutes les mesures d'ordre matériel, économique ou social capables d'améliorer la condition des ouvriers et employés : hygiène et ornementation des locaux, jardins, bibliothèques, etc. Cette association a reçu un grand prix à l'Exposition universelle de 1900. Le mouvement, une fois commencé, s'est accéléré avec la promptitude et l'énergie que les Américains apportent à tout ce qu'ils entreprennent ; là-bas aussi, pourrait-on répéter, c'est une marée bienfaisante qui monte. M. Tolman, l'un des deux dévoués fondateurs de la Ligue, a défini, dans une conférence faite à la Société d'Economie sociale, le but que lui et ses amis poursuivent : « Le nouvel industrialisme a pour principe le partage de la prospérité, c'est-à-dire le développement de l'ouvrier, non seulement en le pourvoyant d'ateliers confortables et d'entourages gais, mais en lui assurant l'éducation, la récréation qui en feront un meilleur membre de la communauté, un citoyen plus intelligent et un appui plus grand pour la richesse commune. Dans l'histoire du monde, jamais les patrons n'ont eu tant d'occasions colossales pour guider et élever les milliers d'hommes et de femmes qui passent au moins un tiers de chaque jour dans leurs ateliers. Si les industriels reconnaissaient qu'ils ont à leur portée les possibilités du contentement industriel, de la stabilité sociale et du bien-être commun, ils s'attacheraient à améliorer la condition de leurs ouvriers avec le même zèle qu'ils déploient
mainlenant pour accroître le chiffre de leurs affaires et étendre le cercle de leurs opérations » (1).
La France s'est acquis, pendant le dernier quart du xix* siècle, un immense empire au delà des mers. Aussi les chapitres de Le Play sur la colonisation ont-ils aujourd'hui pour nous un intérêt certainement plus vif encore qu'à l'époque où ils ont été écrits. Utilité des colonies pour les grandes nations européennes (2); impuissance de la France actuelle à tirer un bon parti
(1) Consulter la Revue la Réforme socmle (1901, I, 263). La conférence de M. Tolraan avait pour titre : Que doit le patron à ses ouvriers en plus du salaire ? Il l'a illustrée par de charmantes photographies qui sont reproduites dans la Revue.
Celle-ci avait déjà donné un article de M. Louis Rivière sur l'amélioration du sort des ouvriers aux Etats-Unis (1900, II, 604). Les deux motifs auxquels obéissent les^ patrons se manifestent d'une façon très américaine dans une lettre de M. John Patterson à M. Tolman. que cite M. Rivière T ce Tout ce que plusieurs de mes associés, écrit M. Patterson, considèrent dans ma gestion comme affaires de sentiment, — bains dans l'usine, jardins d'ornement, écoles et fêtes du dimanclie, jardins pour garçons, — nous coûte annuellement 30.000 dollars, soit 3 0^/0 du montant des salaires, qui dépassent un million de dollars chaque année. Nous sommes arrivés à cette conviction que les 3 0/0 des salaires dépensés à améliorer la condition des ouvriers nous rapportent de 5 à 10 0/0 en bons ilollars ayant cours. Il y a des elfets moraux qui échappent à la statistique et n'en sont pas moins réels ».
(2) M. Paul Leroy-Beaulieu partage entièrement les vues de Le Play sur l'utilité de la colonisation. « L'émigration naturelle et spontanée, dit-il, est une chose bonne, juste et sacrée, qui peut beaucoup pour le bonheur des émigrants bien doués et qui dégage la mère patrie d'éléments perturbateurs ; qui, en outre, lui constitue une clientèle assurée au dehors, étend à la fois son prestige, ses relations et son marché, et qui enfin assure des carrières lucratives aux enfants des familles de la métropole, et par conséquent y facihte une augmentation graduelle et raison-