‹ Frédéric Le Play d'après lui-mêmeChapitre 21 sur 31 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

« Le mal actuel de la France se peint par un mot : le règne de la discorde. Les causes de ce mal se résument en une phrase : les idées et les institutions qui ont toujours engendré la discorde sont proféri^es à celles qui ont toujours donné la paix « (t).

J'ai indiqué, au fur et à mesure, en analysant la doctrine de Le Play, sur quelles matières devaient porter, suivant lui. les réformes de notre constitution sociale. Ces réformes ne sont pas toutes également urgenles. « Les mœurs et les institutions qui nous poussent aux abîmes où nous tombons périodiquement se divisent en deux catégories qu'il faut soigneusement distinguer. Les unes sont une flagrante violation des dix commandements de Dieu. On ne peut soulever aucun doute ni sur le mal qui en émane, ni sur le bien que la réforme produirait. Tel est, par exemple, le caractère de ces abominables lois que les hommes de la Terreur édictèrent pour détruire le respect dû à Dieu, au père et à la femme. Chaque jour d'existence de ces lois amène des désertions au temple, des révoltes au foyer et des scandales à l'atelier. Après la réforme, au contraire, chaque jour apporterait son contingent à l'amélioration de la société » (4).

Le retour aux trois formes du respect, respect de Dieu, respect du père, respect de la femme : tel doit donc être le point

(1) Le Play, lettre au R. P. Lesco'ur, en tète du volume de l'éloqurnl oratorion, intitulé : La foi catholique ot In réforme sociale.

(2) La Réforme sociale, III, 507.

de départ de cette restauration. Elle consisterait à replacer la religion au poste d'honneur dans la société, à restituer au père la plénitude de son autorité dans la famille par la liberté du testament, à mettre l'honneur de ia femme sous la sauvegarde des tribunaux par une loi sagement répressive de la séduction. Elle s'accomplirait grâce à l'action combinée des mœurs, du gouvernement et des lois. Ainsi, rapprendre aux générations nouvelles l'hommage et le culte dus à Dieu est évidemment avant tout l'œuvre des mœurs. Les gouvernants, de leur côté, peuvent concourir à de nombreuses réformes par le bon exemple et ia dignité de leur vie ou par certaines initiatives. Parmi les mesures qui dépendent de la loi écrite, celle qui punirait la séduction ne soulève pas de difficultés graves ; elle a toujours recruté, chez nos écrivains et même dans nos Chambres, des partisans convaincus.

L'établissement de la liberté testamentaire se heurterait à des préjugés plus tenaces. C'est comme le point central de la doctrine de Le Play ; c'est, de toutes les réformes, celle sur laquelle il a le plus constamment insisté, parce qu'elle lui paraissait contenir en germe toutes les autres (I). On s'en est étonné et quelques-uns n'ont pas été loin d'y voir comme l'obsession d'une idée fixe et préconçue. Certes il serait étrange,

(1) Sans partager d'une manière absolue' les idées de Le Play sur cette grave question, A. Goehin écrivait : « Admirons l'immense quantité de renseignements, d'observations, de vues, de comparaisons, d'arguments, réHnie par M. Le Play sur ce point à la fois obscur et brûlant, environné de ténèbres et de passions Nul jurisconsulte ne connaît mieux les lois de succession, nul économiste, nul morahste n'en a mieux indiqué le.s elïets et l'esprit, nul historien n'en a mieux présenté les vicissitudes. On ne peut plus passer inditirremment devant ce problème de droit, de philosophie et d'histoire dr-puis que M, Le Play l'a éclairé d'une lumière intense. Il faut bien, bon gré mal gré, l'écouter désormais. Il est le maître de cette question, les arguments qui circulent dans les conversations et les livres sont dos monnaies à son effigie » {Le Correspondant, mai et Juin i865).

il serait puéril de s'imaginer qu'un article de Code pût suffire pour guérir tous les maux dont soutire la société fran(;aise. Aussi bien Le Play ne l'a-t-il jamais pensé II regardait l'introduction de la liberté de tester comme une mesure capitale en elle-même, mais surtout comme la première et décisive étape dans une voie féconde en réformes salutaires pour les mœurs. Il envisageait cette institution, non pas isolée, naais suivie du cortège bienfaisant des pratiques et des coutumes qui la complètent partout où elle existe. Aucune autre institution ne lui semblait contribuer au même degré à satisfaire ces deux besoins essentiels de l'homme, auxquels il faut toujours en revenir : la pratique de la loi morale et la sécurité du pain quotidien. Elle est pour le chef de famille, qu'elle place en face de la mort lorsqu'elle l'appelle à régler l'avenir des siens, l'inspiratrice des pensées graves et désintéressées. En laissant entre les mains du père le moyen de récompenser et de punir, elle lui donne plus d'autorité pour enseigner aux jeunes générations les principes du Décalogue et de l'Evangile. Elle facilite encore, avec la transmission du domaine, celle des traditions domestiques et religieuses, qui se dispersent, au contraire, dans la famille instable, en même temps que les cendres du foyer. Elle assure aux établissements agricoles, industriels, commerciaux, la durée, et cette solidité que procurent seules la suite régulière des efforts et la lente collaboration du temps. En écartant l'Etat des affaires de la vie privée, d'une part elle allège son fardeau, de l'autre elle stimule les vertus qui font le citoyen : l'énergie, l'habitude de compter sur soi-même, l'esprit de self-govermnent. Enfin elle se montre partout liée à la fécondité des mariages, à la puissance d'expansion de la race, au succès des grandes entreprises et à la fondation de colonies prospères.

Fortifier la famille par la pratique de la liberté testamentaire, c'est donc porter la vie dans toute la constitution sociale d'un peuple, depuis les racines les plus profondes jusqu'aux

rameaux les plus élevés. Ebranler la famille, c'est, au contraire, ébranler l'Etat. Sous une forme ou sous une autre, tous les auteurs qui ont étudié l'organisation domestique et sociale l'ont à l'envi répété. « Il est impossible que la République vaille rien si les familles qui sont les piliers d'icelle sont mal fondées » (4). — « Si l'Etat détruit la famille, la famille se venge et ruine l'Etat » (ri). Cette vérité qu'ont énoncée les écrivains et les philosophes sans en apercevoir toujours toutes les conséquences, les grands peuples politiques l'ont comprise d'instinct et ils l'Qnt tait passer dans leurs coutumes et dans leurs codes. L'antiqi(î& famille romaine reposait sur le testament. La famille anglo-saxonne n'y est pas moins fortement attachée. « Les hommes d'Etat- de l'Angleterre placent, par ordre d'importance, le régime de transmission immédiatement après le christianisme, et ils s'accordent à le désigner comme la seconde assise de la constitution sociale » (3).

Mais l'essentielle et triple réforme, considérée par Le Play comme le prélude nécessaire de toutes les autres, a-t-elle quelque chance de se réaliser parmi nous ? Est-il permis d'espérer de la raison publique, empoisonnée par des sophismes aujourd'hui bien plus que centenaires, ce puissant effort d'attention, d'intelligence et de virilité ? Faut-il croire, au contraire, comme l'écrivait Joseph de Maistre, que la France ne sache « revenir à la vérité qu'après avoir épuisé l'erreur» (i), et, comme semblait le craindre Le Play lui-même, que « les révolutions inspirées par l'esprit du mal ne s'arrêtent pas tant qu'il reste quelque limite à franchir dans les voies de l'erreur? » (5).

Un avenir sans doute prochain nous l'apprendra. Mais dans

(1) Jean Bodin, Les six livres de la République, livre \, chap. 4.

(2) De Donald, Pensées.

(3) Z,a Réforme sociale, IH, 58

(4) Joseph de Maistre, Considérations sur la France, p. 124.

(5) La Réforme sociale, III, 394.

266 NOTICE MU h LA DOCTUISE

aucun cas l'œuvre de Le Play, continuée par ses disciples, n'aura été vaine. Sa méthode nous a permis de rapprendre des vérités que nos pères savaient et que nous avions oubliées. Sa doctrine, h la lois expérimentale et traditionnelle, présente comme la synthèse de ces grandes vérités que les siècles se sont léguées l'un à lautre. Mais elle a, pour ainsi dire, rajeuni leurs flgures et renouvelé leurs titres de créance en les montrant identiques au fond, souples et variées dans leurs manifestar tiens successives, vivifiant aujourd'hui comme autrefois, de leur sève éternellement féconde, toutes les institutions des peuples qui prospèrent et qui ne veulent pas déchoir.Cette doctrine, bien comprise et judicieusement appliquée, aurait pu être le salut de la France. Elle en sera du moins l'honneur. Mais ce n'est pas assez dire. Dabord elle aura éclairé et réconforté une véritable élite intellectuelle et morale. Et si, ce qu'à Dieu ne plaise, la France en était à ce point qu'une catastrophe nationale dût seule, suivant Texpressiori de Bolingbroke, guérir une corruption nationale, même alors ce corps de vérités qui compose la doctrine de Le Play pourrait contribuer à rendre cette terrible crise moins longue et ce violent remède plus salutaire. Au jour, « dont la date seule est inconnue » (l), où se présentera ce sauveur, ce régénérateur (2) que Le Play a cherché sans le trouver, que nous appelons et que nous saluons d'avance, ne faudra-t-il pas qu'il ramasse, sous les décombres et dans les ruines, un progranime et des plans de restauration ? Or, ce régénérateur, si vraiment c'en est un, ne pourra pas choisir un programme et des plans différents de ceux qu'a tracés, ou, si l'on veut, qu'a recueillis Le Play, « Que la France soit destinée à périr ou à survivre à ses déchirements, — aurait-il pu dire comme de Bonald, mais à plus juste titre encore parce que sa méthode était beaucoup plus sûre et sa

(1) Expression de Joseph de Maistre.

<2) Ces mots sont de Le Play {La Réforme sociale, III, 64o ; Les Ouvriers européens, I, 429).

science beaucoup plus étendue, — nous osons espérer, en terminant cette pénible carrière, que nos écrits resteront comme une protestation solennelle contre les erreurs qui l'auront perdue et comme un dépôt où elle retrouvera les doctrines qui pourront la sauver » (1).

Le Décalogue et l'Évangile, l'autorité du père et de la mère, la seule qui ait été instituée directement par Dieu pour dresser au bien les générations naissantes ; la famille, la propriété rendues plus stables et plus fortes : tel est le roc immuable sur lequel la société sera reconstruite ou bien elle ne le sera pas. Et s'il est permis de croire, comme Le Play l'écrivait à M. Ch. de Ribbe, que « tout ce qui se fera pour ramener les intelligence au vrai doive avoir pour etfet de rendre la prochaine catastrophe moins inutile », que cette maxime suffise pour nous stimuler nous-mêmes au travail, pour rasséréner nos esprits et pour raffermir nos courages. Décidément et dans toute hypothèse « il n'y a pas d'autre règle de réforme que de chercher le vrai et de le confesser quoi qu'il arrive ».

C'était la devise de ce grand et vaillant sage qui se nomma Frédéric Le Play ; que ce soit aussi la nôtre !

(l) Dernier numéro du Cojiservafetir, 1820.

LA

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