‹ Frédéric Le Play d'après lui-mêmeChapitre 22 sur 31 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ne soyez ilonc point soucieux, disant : que manderons-nous, ou que boirons-nous ? mais cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît.

(Saint-Mathieu, vi, 31 et 33).

Les sociétés et la nature de rbomme.

Le Décalogue (l).

La ressemblance des organes et le contraste des existences entre l'homme et l'animal.

Sous beaucoup de rapports, riiomme se rapproche des autres êtres de la création ; et, par certains traits appartenant à l'ordre matériel, il s'identifie avec eux. Son corps n'ofîre aucun élément chimique qui ne se rencontre haljituellement dans les trois règnes de la nature. Par son organisme physique il apparaît, à certains égards, comme un simple accident parmi les espèces du règne animal. Il fait partie d'une série continue dans laquelle les organes se modifient et se complètent par degrés insensihles. Dans le classement fondé sur la valeur relative des facultés émanant des diverses organes, l'homme est loin d'occuper toujours le premier rang. Pour la plupart de ces facultés, il est même inférieur à heaucoup d'espèces ; pour la force et les dimensions, à l'éléphant ; pour la rapidité, au cheval ; pour l'agilité, au tigre ; poui- la vue et l'ouïe, à l'oiseau; pour l'odoi'at, au chien et à d'humbles insectes. Il garde, moins que la plupart des animaux, ce précieux équilibre des facultés physiques d'où résulte la permanence de la santé. 11 ne possède point, h titre exclusif, l'aptitude à penser qui, à première vue. paraît être sa faculté caractéristique. On peut même douter qu'il soit plus capable de communiquer aux autres êtres de son espèce ses sentiments de

(l) Les Ouvriers européens, I, liv. premier, ch. III.

contentement ou de crainte et certaines autres manifestations de sa pensée.

Les savants qui comparent méthodiquement, dans l'animal et dans l'homme, les facultés d'où émanent les phénomènes du mouvement et de la vie, ont donc pu, avec une certaine logique, faire entrer l'homme dans les classifications du règne animal. Au contraire, les sages qui étudient leur semhlable en vue de le rendre heureux, et les gouvernants qui contrôlent assidûment les actions du peuple pour le tenir en paix, sont tous conduits à ne voir entre l'animal et l'homme qu'un contraste absolu (1).

Ce contraste est accusé par l'observation de tous les animaux. Il se montre particulièrement chez ceux qui, par leurs habitudes, se rapprochent le plus de Thomme. Tels sont, par exemple, ceux qui vivent en société dans les habitations qu'ils construisent.

Les castors, les abeilles, les fourmis et les autres animaux sociables possèdent en eux-mêmes les conditions d'une existence stable. Depuis l'époque de leur création, ils se perpétuent sur les mêmes lieux, dans un état de paix complète ; et les sociétés qu'ils constituent ne se troublent ou ne se dissolvent que sous l'action de forces étrangères àla communauté. Au contraire, peu de sociétés humaines sont stables : depuis les premiers âges,

(1). « La nature ne fait rien en vain. Or, elle accorde la parole à l'homme exclusivement. La voix peut bien exprimer la joie et la douleur : aussi ne manque-telle pas aux animaux... Mais la parole est faite pour exprimer le bien et le mal, et, par suite aussi, le juste et l'injuste ; et l'homme a ceci de spécial... que seul il perçoit le bien et le mal, le juste et l'injuste, et tous, les sentiments de même ordre, qui, eu s'associant, constituent précisément la famille et l'Etat. » (Ahistgte : Politique, livre I, ch. 1, I 10. Traduction de J. Barthélémy Saint-Hilaire ; 1848. in-S").

elles ont toujours reçu de leurs propres membres ou de leurs voisins les éléments du perfectionnement ou de la corruption ; et il n'existe peut-être pas de lieu où une ■société d'hommes ait offert le spectacle permanent du bonheur. Ce contraste dans les existences des deux sortes d'êtres dériAC de celui qui se manifeste partout dans les deux sortes de sociétés : chez les animaux sociables, l'instinct assure le bien-être fondé sur la paix et la stabilité ; chez les hommes, l'abus du libre arbitre engendre souvent la souffrance déchaînée par l'instabilité et la discorde.

La définition delà prospérité, et le précis de l'enseignement traditionnel des peuples prospères.

Avant de continuer ce sujet, je crois utile de définir les termes que j'emploie pour exprimer les résultats qu'amène, dans l'existence de l'homme^ l'action réitérée du bien ou du mal. J'applique, en général, les mots bonheur ou bien-être, malheur ou malaise à la condition des familles. J'emploie plus spécialement les mots prospérité et souffrance pour exprimer le contraste des mêmes phénomènes sociaux dans les voisinages et les -nations. En ce qui touche la prospérité, j'adopte la définition suivante, qui me paraît conforme aux indications •de l'histoire et au sentiment des contemporainssatisfaits de leur sort. Jappelle « prospères » les sociétés où la paix règne sans un recours habituel à la force armée ; où la stabilité des foyers domestiques, des ateliers de travail et des voisinages est assurée par la libre entente des pères de famille ; où enfin laconservationde l'ordre traditionnel, fondé sur la loi morale, est le vœu commun des populations.

2/^4 LÈDÉCALOGUE Et LA ÎIELÎGIOK

Dans tous les temps les races prospères ont conquis le bonheur par le même moyen . Elles ont réprimé les tendances au mal, inspirées à la jeunesse par l'égoïsme, l'orgueil et les appétits sensuels. Considérée en elle* même, la partie essentielle de cet enseignement reste identique depuis les premiers âges de l'humanité ; et je la réduis aux termes suivants.

Dieu, suprême auteur de toutes choses, a créé la terre et tous Bcs habitants. L'homme, son dernier ouvrage, diffère absolument, par sa nature intime, du reste de la création. En effet, chez les animaux sociables, l'individu est doué des qualités qui assurent son bien-être propre et celui delà société dont il est membre ; il ne peut échapper à ce bien-être ; et il est contraint d'en jouir, sous la pression de l'instinct, loi suprême de son espèce. Chez les races humaines règne l'état de choses opposé, car l'individu et la société n'y sont point voués à un état uniforme de prospérité. Pour atteindre ce but, elles se sont touJDurs appuyées sur un enseignement donné sous deux régimes princii)aux : chez les races simples, par le père de famille, unique dépositaire de la science et de l'autorité ; chez les races compliquées, sous le contrôle du père, par des maîtres spéciaux. Parmi ces maîtres figurent toujours les ministres du culte ; on n'a jamais vu une grande nation, riche et prospère, qui puisse se passer du frein qu'opposent, à la corruption des mœurs, les dogmes, les rites et le personnel de la religion. J'ai en vain cberché, depuis un demi-siècle, une autorité sociale qui puisse concevoir l'existence d'une puissante race d'hommes où les pères de famille et le souverain seraient privés de ce concours. Le libre arbitre, qui est le contre-pied de l'instinct et l'attribut distinctif de l'homme lui permet de varier à Tinlini les conditions de son existence. Ce don précieux, qui fait sa force, est en

LE DECALOaUE ET LA KELIGIOX 2iO

même temps la cause de sa faiblesse, car, lorsqu'il se livre à la seule impulsion de ses tendances innées, il se condamne lui-même au malheur. Dieu a conjuré cette déchéance de sa créature favorite par un autre don qui n'est point inhérent à la nature humaine. Il a révélé à nos premiers parents la loi morale, qui a été plus tard formulée par le Décalogue, dans l'intérêt de leurs descendants. Il leur a enseigné ainsi que, selon le choix qu'ils feraient entre le bien et le mal, ils s'élèveraient à la prospérité ou tomberaient dans la souffrance. Par cette révélation, il a fourni à l'homme la lumière indispensable pour conquérir tous les avantages de la liberté, qui est la source de sa grandeur.

En résumé, l'homme, sa.ns la connaissance de la loi morale, tombe au dernier rang des êtres de la création. Complété, au contraire, par cette connaissance, il ne s'assure pas seulement la paix et la stabilité : il jouit d'une satisfaction que Tanimal ne ressent pas ; il sait que son bonheur est du à la fois à sa propre initiative et à la bonté de Dieu. Dans ce simple fait réside l'éternelle explication des grands phénomènes de l'histoire : riiomme, libre dans le choix de ses actes, passe alternativement soit de la souffrance à la prospérité par la pratique delà loi morale, soit de la prospérité à la souffrance par l'oubli de cette même loi.

La science sociale intimement liée à la loi divine (1).

En analysant les ressources dont chaque nation dispose pour accomplir les réformes que sa constitution réclame, et en jetant les yeux sur l'avenir, on est toujours conduit à cette conclusion entrevue par tous les penseurs et exprimée sous mille formes différentes. Le rang qu'une société occupe dépend assurément des conditions matérielles où elle est placée et des institutions politiques qui la régissent ; mais ses éléments essentiels de prééminence appartiennent à Tordre moral. Et si, pour conclure Tanalyse qui fait l'objet de cet ouvrage, il fallait indiquer la force qui. en agissant à chaque extrémité de l'échelle sociale, suffît à la rigueur pour rendre le peuple prospère, nous n'hésiterions pas à signaler, au bas la prévoyance, au sommet la religion. Que la science multiplie ses découvertes, que la liberté déploie ses ressources 'et l'autorité son pouvoir, que la société tout entière accumule ses grandeurs et ses merveilles, leur labeur ne sera qu'impuissance si, sans rien abandonner des droits de la raison, elles ne maintiennent fermement dans les âmes la loi de Dieu. En analysant les faits et en remuant les chiffres, la science sociale ramène toujours les vrais observateurs aux principes de la loi divine. La vérité suprême, sous toutes ses formes, dérive d'une source unique ; et la pensée humaine, dans tous ses efforts, revient sans cesse vers le souverain principe du juste et du bien.

(1) Les Ouvriers européens, 1« édit., fin.

La religion. Trois objections des sceptiques (1).

Selon la première objection des sceptiques, les peuples modernes renonceraient à la pratique de leurs cultes. Ils obéiraient d'autant plus à cette tendance, qu'ils sont plus prospères et plus puissants. On ferait donc déchoir notre pays en le ramenant dans la voie que les meilleurs abandonnent.

Les religions, dit-on en second lieu, ont pour bases des faits surnaturels contraires aux indications de Texpérience et de la raison. Elles sont donc condamnées par la science moderne, qui ne se perfectionne qu'en rejetant les doctrines conçues en dehors de l'observation des phénomènes. Voilà pourquoi les convictions religieuses ne se maintiennent qu'aux époques d'ignorance, et dans les sociétés qui ne jouissent pas encore des bienfaits de Tesprit d'examen.

Enfin on croit confirmer ces deux objections en faisant appel à notre histoire. On se persuade que la perte de la foi coïncide chez nous, depuis plusieurs siècles, avec « les grands progrès de l'esprit humain». On pense également que les perfectionnements de l'ordre moral et matériel, aux diverses époques de l'histoire, ont été d'autant plus marqués, que les peuples, ou tout au moins les classes dirigeantes ont mieux secoué le joug des idées religieuses.

(1) La Réforme sociale, \, livre premier.

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l'^' objection : La religion incompatible avec la prospérité et le bien-être des peuples.

La première objection est réfutée par les faits mêmes que l'on croit pouvoir invoquer. Tous les peuples européens nous donnent, par leurs prospérités comme par leurs souffrances, les éléments de cette réfutation. Les apparences sur lesquelles se fonde l'objection ne résistent pas à un examen approfondi. Il est vrai que certaines nations, parvenues à un haut degré de puissance et de prospérité, se sont éloignées des pratiques religieuses. Tel est lecas que la France, en particulier, nous offre depuis la fin du xyii^ siècle. Mais ces nations n'ont pu longtemps se faire illusion sur la faute qu'elles commettaient. Peu à peu l'affaiblissement des aptitudes morales les plus nécessaires et l'apparition de plusieurs autres désordres sociaux leur ont appris qu'elles perdaient leur principal moyen d'harmonie et de bien-être. Quand aux peuples que l'opinion place de nos jours au premier rang, ils ne subissent point ces dures épreuves. Ils continuent à surpasser les autres par la délicatesse et rénergie des croyances.

2« objection : La religion condamnée par la science.

La seconde objection semble reposer sur des motifs scientifiques ; mais, en fait, elle n'est ni présentée, ni adoptée par de vrais savants.

Certains sceptiques font appel aux sciences physiques pour prouver que la raison et l'expérience démentent les rapports établis par la religion entre Dieu et l'humanité. Aujourd'hui ils ne vont guère droit au butj comme

ils le faisaient plus volontiers au dernier siècle. Ils ne nient pas positivement Texistence de Dieu ; mais ils s'efforcent de faire disparaître, autant que possible, les traces de son action.

Ces faux savants prétendent émanciper l'esprit humain en enseignant que Dieu n'a pas été obligé de pourvoir à une création spéciale de l'homme et de la femme. Plus soucieux que ne l'avaient été les rédacteurs des livres saints de relever la majesté divine, ils se flattent d'en donner une idée plus haute en présentant cette création comme la conséquence d'une loi générale qui aurait présidé au développement de tous les êtres organisés. L'espèce humaine serait, sans intervention directe de Dieu, le produit de cette loi, de même que le vent, la pluie. Tarc-en-ciel et le tonnerre sont la conséquence des propriétés générales de la chaleur, de la lumière et de l'électricité. Les sceptiques, élaborant à ce point de vue une histoire qu'ils croient être scientifique, se complaisent dans la conception d'un système qui fait sortir successivement tous les êtres organisés, et enfui l'homme lui même, d'un premier germe rudimentaire de vie.

A ces tendances des sceptiques on peut, en se fondant sur l'expérience et la raison, opposer les considérations suivantes.

Les savants proprement dits, qui doivent leur remmimée à l'étude des phénomènes physiques, déclai'ent qu'il ne leur appartient de remonter ni aux causes premières, ni à l'origine du monde matériel ; ils ne voient dans ce genre de recherches que des jeux d'esprit. Ceux qui s'appuient sur la niiHliode et sur les travaux des vrais savants pour attaquer sous ce rapport l'autorité des livres saints, ne sont donc, à vrai dire, qu'une nouvelle classe de faux prophètes.

Les savants se dévouent presque exclusivement à la découveite et à l'observation des phénomènes. Les doctrines ne sont pour eux que des hypothèses provisoires reliant des faits ol)servés. La religion, au contraire, révèle depuis les premiers âges ce que l'homme a besoin de connaître, bien que l'observation ne l'ait jamais enseigné. Ces doctrines, qu'on pourrait appeler immédiates, sont donc séparées de la religion par un abîme que les vrais saA'ants n'ont point la prétention de franchir. Au contraire, ceux qui se plaisent à mettre en contradiction la religion et les sciences physiques, s'écartent de la méthode propre à ces dernières. Ils n'ont même pas pour eux l'autorité de la tradition que les législateurs religieux ont toujours invoquée. Au fond, leur etfort, consiste à substituer leurs opinions personnelles aux croyances qui, à défaut d'autres preuves, se justifieraient tout au moins par l'assentiment de nombreuses générations.

Les novateurs déclarent que leur raison est blessée parla Genèse, qui attribue à une succession d'interventions divines la création de la terre et de ses habitants. Cependant la géologie nous signale deux longues séries de siècles pendant lesquelles la terre a été dépourvue de tout être vivant, puis peuplée seulement de plantes et d'animaux. L'étude physique du globe nous met donc en présence de deux phénomènes surnaturels dont le premier aurait eu pour objet la création de la matière inorganique, et le second, celle du premier germe vivant. S'il a été digne de Dieu, après tant de siècles où la géologie ne découvre que des phénomènes purement minéraux, de déposer ce germe sur la terre, c'est-?i-dire dans une fraction infiniment petite du monde matériel, pourquoi serait-il indigne de lui d'introduire dans l'ensemble de la création ces transformations incessantes

dont nous voyons la trace en étudiant la terre et le monde céleste ? La loi d'harmonie et de continuité que la raison attache à la Toute-Puissance est même en opposition avec l'argument des sceptiques. L'esprit, dès qu'il aperçoit une seule intervention de Dieu, est impérieusement conduit à la pensée d'une intervention continue. C'est dans cette notion que se trouve l'un des points de départ de toutes les croyances religieuses. Il est donc vrai de dire que l'observation du monde physique dirige l'esprit vers la religion plutôt que vers le scepticisme.

D'ailleurs, alors même qu'on prouverait que le premier germe vivant s'est formé spontanément, que tous les êtres animés en sont issus et que l'homme physique dérive de l'animal, on n'aurait pas pour cela détruit la doctrine qui montre l'humanité comme une création spéciale de Dieu. Il n'en faudrait pas moins recourir à cette doctrine pour expliquer l'origine récente de la vie morale, qui, absente chez les animaux, confère à l'homme l'empire de la planète. C'est ce qu'oublient les sceptiques ; et. pour les réfuter, il suffit de rappeler qu'ils ne tiennent point compte de cette force caractéristique de l'humanité.

Au surplus, les savants adonnés à l'étude des sciences, qui s'égarent en intervenant dans les questions religieuses, reconnaîtront leur erreur s'ils veulent bien se reporter au premier principe de la méthode. Celle-ci n'est fructueuse que si l'observation s'applique spécialement aux phénomènes qu'il s'agit de classeï" et de juger. Pour devenir compétent en matière de religion, il ne suffit pas d'étudier les huîtres et les singes, il faut surtout se dévouer à l'étude des sociétés humaines. Pour être en droit de propager leur doctrine, les sceptiques de\Taient d'abord démontrer que les peuples les

plus estimés sont ceux qui s'éloignent le plus des croyances religieuses : or, dans cette enquête, ils n'éprouveraient que des mécomptes. Les rares populations qui de nos jours restent étrangères au sentiment religieux sont tombées dans une barbarie abjecte, où l'on n'aperçoit même plus l'ordre que l'instinct produit fbez les animaux. Au contraire, les peuples dont la supériorité est reconnue par Topinion publique, sont également ceux cbez lesquels la religion est le plus bonorée. Dans cette voie, en un mot, on constaterait les résultats que je signale plus loin ; et on arriverait aux conclusions que j'en ai moi-même déduites. On n'est donc pas fondé à affirmer que les croyances religieuses sont en contradiction avec la science, et qu'elles se conservent seulement parmi les populations inférieures.

On se trompe également en soutenant qu'une prétendue loi de progrès substitue dans l'ordre moral la raison à la foi, comme dans l'industrie manufacturière elle remplace de plus en plus par les machines le travail des bras. Cette comparaison se retourne évidemment contre la thèse des sceptiques. On doit sans doute admirer le discernement avec lequel les intérêts matériels, malgré quelques hésitations, choisissent à la longue les meilleurs moyens d'action ; mais les intérêts moraux ne sont pas moins clairvoyants. Depuis l'origine de la vie sociale on leur offre le scepticisme ; et, après ceilaines déviations momentanées, ils ont toujours opté pour la religion.

Toutefois il est digne de remarque que le sceptirisme, toujours condamné aux temps d'épreuve, rejirenne favcHir aux temps de prospérité ; qu'un vieil outil, si souvent mis nu rebut, soit périodiquejnent repris avec prédilection par les classes dirigeantes. Tel est pour-

tant le phénomène que présente, depuis le règne de Louis XIV, la société française. De nos jours, de Maistre, Balmès et d'autres défenseurs de la religion attribuent le retour périodique du fléau au démon, qui développe à son gré les germes malfaisants que recèle l'humanité. Mais saint Bernard et Bossuet donnent à ce sujet une explication plus profonde, Tls enseignent que l'erreur, émanant des individualités perverses, ne devient contagieuse que dans le cas où les classes dirigeantes et le clergé ont préalablement donné le mauvais exemple. Cet enseignement, justifié par l'histoire des trois derniers siècles, n'est point, chez nous, assez fami^ lier à beaucoup de catholiques zélés. Je crois donc utile d'indiquer à ce sujet quelques vérités que chacun peut lui-même puiser aux bonnes sources. Ces vérités réfuteront en même temps la troisième objection des sceptique^.

3' objection : La religion condamnée par l'histoire. Origine du mal sous les Valois.

La crise religieuse qui commença au xvi^ siècle n'eut pas, comme on l'a dit souvent, pour objet principal la restauration de l'esprit d'examen. On ne voit pas du moins que la controverse religieuse ait eu, dans l'épo-p que actuelle de schisme, la fécondité qui distingue l'époque d'unité des dix premiers siècles, Le motif pour une partie des protestants, le prétexte pour les autres, fut la corruption qui avait depuis longtemps envahi les autorités ecclésiastiques. Les clercs employèrent alors pour la défense de leurs satisfactions temporelles l'énergie que leurs prédécesseurs consacraient e^vclusivement à l'établissement de l'ordre spirituel. Ils provoquèrent

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ainsi dans le christianisme un déchirement dont le contre-coup se fit sentir dans l'ordre politique, lié alors dune manière si intime à l'ordre religieux. Par un concours de circonstances qui caractérise ces tristes époques, la scission survint au moment où la corruption, importée en France par les derniers Valois et leurs Italiens, désolait le monde laïque non moins que le clergé.

Sous l'influence de ces longs désordres dont la Ligue fut le dernier épisode, les conditions habituelles de Iharmonie sociale, les mœurs privées et le patriotisme firent tout à coup défaut. La religion, qui doit tendre surtout à rapprocher les hommes, devint à cette triste époque le principal moyen de les diviser. Des croyants fougueux, perdant à la fois le sentiment chrétien et l'intelligence de leurs devoirs civils, ne craignirent pas de ruiner leur pays en servant les intrigues de l'étranger. En U589. lorsde l'assassinat de Henri III, la France, dévastée par la guerre civile^ dégradée parla corruption venue de l'Italie, avait à la fois perdu le bien-être matériel et le sens moral.

La religion ne s'impose point seulement aux peuples par la grâce divine, la foi et la tradition : elle doit," en outre, se fonder sur le caractère élevé de ses ministres, et sur les avantages moraux et matériels dont jouissent les fidèles. Les scandales donnés par les deux partis rivaux révoltèrent les hommes sincèrement dévoués à la patrie. Ils firent bientôt naître le doute chez ceux dont la foi religieuse ne reposait pas sur la force de l'esprit ou du cœur. Ce fut alors que Charron, dans son célèbre livre De la Sagesse, publié en 1601, exprima la pensée que les classes dirigeantes doivent repousser pour ellesmêmes la doctrine religieuse, en la conservant comme un frein nécessaire pour leurs subordonnés.

Guérison des plaies sociales sous Henri IV et Louis XIII.

Henri IV eut la gloire de guérir ces plaies sociales et d'imprimer aux esprits une autre direction (1). Ce prince groupa tout d'abord autour de lui les catholiques (2) et les protestants (3) que recommandaient leur foi et leurs talents; puis il promulga, en U398,dansrédit de Nantes, la première charte qui ait toléré, dans un grand Etat européen, l'existence d'Eglises dissidentes. Son secret pour restaurer l'influence de la religion consista donc à partager son autorité entre les gens de bien des deux croyances, tout en prévenant les écarts de leur zèle. Telle fut l'origine d'une admirable réforme qui triompha peu à peu de la corruption du régime antérieur ; et il est bien digne de remarque que cette époque de libre discussion et de contact intime avec les dissidents fut aussi favorable au catholicisme que l'ère antérieure d'intolérance lui avait été funeste. C'est alors que brillèrent Duvair, du Perron, François de Sales, Jeanne de Chantai, Olier. Vincent de Paul, Pascal, Nicole, Antoine Arnauld, Mlle de Melun,. l'abbé de Rancé, Bossuet et Fénelon. Leurs vertus et leurs talents donnèrent à l'Eglise de France un éclat qu'elle ne connaissait plus depuis le temps d'Albert le Grand et de saint Thomas d'Aquin. La grandeur et la foi des deux époques s'expli-

(1) Heureuse la France si Henri IV eût également échappe, sous d'autres rapports, à la corruption des Valois ; s'il n'eût, en affichant dans sa cour les désordres de sa vie privée, autorisé les scandales encore plus odieux donn(>s par Louis XIV, le Récent et Louis XV !

(:2) D'Ossat, Duvair, Villcroy, Cheverny,Jeannin, Pasquier, de Harlay, deThou, Grillon, etc.

(3) Sully, du Ples?is-Mornny, la Force, d'Aubigny, Hurault du Fay, Lanoue.etc.

quent surtout par les vertus et les travaux des luttes pacifiques de l'Eglise ; la décadence et le scepticisme de l'époque intermédiaire, par la corruption des catholiques et la cruauté des guerres de religion.

Vers le milieu du xyii^ siècle, aucun écrivain éminent ne soutenait plus la thèse de Charron. Tout en accueillant avec faveur l'esprit de controverse dans la religion et l'esprit d'innovation dans les arts, la brillante société de ce temps blâmait sévèrement les rares individualités qui continuaient la tradition du scepticisme. Sous cette influence, qui se résume si bien dans les noms de Descartes et de Bossuet, la France perfectionna son idiome, produisit ses principaux chefs-d'œuvre littéraires, développa sa supériorité dans les sciences, la politique et la guerre ; commença l'établissement des manufactures, du commerce et des colonies ; acquit les frontières qui la séparentde la confédération allemande (1); fonda sur l'harmonie des classes dirigeantes d'admirables rapports sociaux, et fit adopter à l'Europe, dominée par un juste sentiment d'admiration, sa langue, ses idées et ses mœurs.

Ketour. puis aggravation du mal sous Louis XIV, ses successeurs et la Révolution de 1789.

Cette ère de grandeur-, ouverte par l'émulation pacifique des catlioliques et des protestants, prit fin avec le retour de l'intolérance religieuse. Louis XIV, qui dut ses succès aux forces morales accumulées par ses deux prédécesseurs et aux grandes intelligences que leurs règnes réparateurs avaient fait surgir, ne tarda pas à

(1) Écrit en 1864.

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dissiper ce précieux héritage. Il ébranla l'édifice social en enlevant la noblesse à la vie rurale, et il pervertit les classes siipérieitres en érigeant, pour ainsi dire, en institution publique les scandales de sa vie privée. Les aspirations vers les grandes choses s'appuyèrent, chez Louis XIV, sur l'orgueil et l'égoïsme (1), non, comme

(1) L'influence immorale et antichrétienne que Louis XIV a exercée sur son siècle apparaît dans chacun des détails de l'histoire du temps ; je cite entre mille, le trait suivant : & Le roi « lui deiianda qui il menoit en Espagne. M. le duc d'Orléans « lui nomma parmi eux Fontpertuis. Gomment, mon neveu, « reprit le roi avec émotion, le fils de cette folle qui a couru c< M. Arnauld partout, un janséniste ! Je ne veux pas de cela & avec vous. Ma foi. Sire, lui répondit M. le duc d'Orléans, je ne « sais point ce qu'a fait la mère ; mais pour le fils être jansé- « niste ! il ne croit pas à Dieu. Est il possible, reprit le roi, et «c m'en assurez-vous ? Si cela est, il n'y a pas de mal ; vous « pouvez le mener. Laprès dîner même, M. le duc d'Orléans « me le conta en pâmant de rire ; et voilà jusqu'où le roi avoit « été conduit de ne trouver point de comparaison entre n'avoir « point de religion et le préférer à être janséniste, ou ce qu'on « lui donnoit pour tel. » {Mémoire du duc de Saint-Simon, t. V. p 349 ; Paris, 18o6, in-8).

A ce premier trait qui peint l'homme, j'en ajouterai un second, qui caractérise la tyrannie de son admmistiation et l'immoralité de ses agents r « La nécessité de? aflaires avoit fait « embrasser toutes sortes de moyens pour avoir de l'argent. Les « traitants en profitèrent pour attenter à tout, et les parlements « n'étoient plus en état, depuis longtemps, d'oser même faire « des remontrances. On établit donc un impôt sur les baptêmes « et sur les mariages, sans aucun respect pour la religion et « pour les sacrements^ et sans aucune considération pour ce qui < est le plus indispensable et le plus fréquent dans la société civde. « Cet édit tut extrêmement onéreux etodieux. Les suites, et promp- « tes, produisirent une étrange confusion. Les pauvres et beau- « coup d'autres petites gens baptisoient eux-mêmes leurs enfants « sou? la porte de l'église, et se marièrent sous la cheminée par « le cunsentement réciproque devant témoins, lorsqu'ils ne trouce vaient point de prêtre qui voulût les marier chez eux et sans « formalité. Par là, plus d'extraits baptistaires, plus de certitude (( des baptêmes, par conséquent des naissances ; plus d'état « pour les enfants de ces sortes de mariages qui pût être assuré, tt On redoubla donc de rigueurs et de recherches contre des

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chez Henri IV, sur ramoiir du peuple. Ces tendances devinrent plus marquées à mesure que la mort moissonnait les grands hommes formés sous les règnes précédents. Elles conduisirent enfin Louis XIV, au moment oîi Colbert mourait dans le découragement, à révoquer redit de Nantes (1685), et à tarir ainsi une des sources de la prospérité matérielle et de l'ascendant moral du pays. La destruction du frein salutaire que le contact des protestants opposait aux défaillances des catholiques ramena bientôt chez ces derniers le relâchement des intelligences, puis la perte de la foi. Les mœurs, affaiblies depuis 1661 par les exemples de la cour, restèrent dès lors sans soutien. Le luxe fit pénétrer la corruption dans toutes les familles de la noblesse, de la magistrature et de la riche bourgeoisie. Les propriétaires fonciers, vivant à la cour, laissèrent l'antagonisme social envahir leuis domaines. Ils perdirent le sentiment de la solidarité qui unissait leurs ancêtres aux populations, et ils ruinèrent l'agriculture pour toute la durée du xviii^ siècle. Enfin de cette corruption générale surgirent les règnes honteux du Régent et de Louis XV.

La France se vit ainsi placée sous les fatales influences qui avaient successivement détruit la supériorité intellectuelle et morale dont fltalie et l'Espagne avaient joui autrefois sans partage. La décadence eut la même origine que chez les deux autres races latines. Les gouvernants et les clercs se concertèrent naturellement pour empêcher la critique de leurs vices ; puis, de proche en proche, le système de contrainte vint empêcher les applications les plus légitimes de l'esprit d'examen.

« abus si préjudiciables, c'est-à-dire qu'on redoubla de soins, « d'inquisition et de dureté pour faire payer l'impôt. » {Mé/noires du duc de Saint-Simon, t. V, p. 360.)

Toutefois ce régime n'eut pas les mêmes conséquences qu'en Italie et en Espagne. Il n'étouffa pas aussi complètement les intelligences. Celles-ci montrèrent même sur certains points beaucoup d'activité ; mais elles prirent une direction d'abord fausse, puis décidément funeste.

Nos lettrés du xviiie siècle conservèrent en partie à la langue française l'ascendant que lui avaient donné les grands écrivains du siècle précédent. Ils s'inspirèrent d'al)ord des admirables traditions locales que n'avaient pas encore violées les intendants de la monarchie absolue. Ils étudièrent avec fruit les causes de la supériorité qu'acquérait l'Angleterre, depuis que Louis XIV en avait tari la source dans notre pays. Mais ces utiles enseignements furent perdus et négligés à mesure qu'on s'éloignait de la grande époque. Les lettrés ne furent pas libres de critiquer les gouvernants et les clercs devenus infidèles aux principes que la constitution plaçait sous leur garde. Ne pouvant s'attaquer aux hommes, ils combattirent les institutions et les principes sur lesquels reposaient tous les pouvoirs traditionnels. Sous cette aspiration ils se plongèrent dans les erreurs les plus dangereuses. L'affaiblissement de la notion du vrai est manifeste chez tous les lettrés du xviii^ siècle. Quant à la marche vers le faux et vers les idées subversives, elle est clairement accusée par la succession des ouvrages philosophiques de Montesquieu (1721-1748), de Voltaire (1735-1778) et de J.-.l. Rousseau (1750- 1778).

Montesquieu trouva dans ses traditions de famille, dans ses travaux agricoles et dans ses entreprises commerciales, le moyen d'échapper aux plus redoutables erreurs de son temps.

Voltaire réauit avec succès contre l'usaire des chà- Le Plav. il

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timents cruels qui ne blessaient pas notre brillante société du siècle précédent. Plus encore que Diderot, d'Alembert et les autres encyclopédistes, il fut un auxiliaire pour l'empire de notre langue (1). Il montra souvent la tendance éminemment cbrétienne qui subordonne les préoccupations nationales trop étroites aux intérêts généraux de l'bumanité. Enfin il représenta avec chaleur cette ancienne vertu de notre race qui fait accepter avec bonne grâce ou indulgence les idées et les usages des étrangers. La correspondance des grands écrivains de cette époque prouve qu'en cédant à ce sentiment ils réussirent à faire de la France le centre du travail scientifique et littéraire de l'Europe (2). Cet

(1) « Je bâtis UQ théâtre, je fais jouer la comédie partout où « je me trouve, à Berlin, à Postdam. C'est une chose plaisante « que d'avoir trouvé un prince et une princesse de Prusse, tous t deux de la taille de Mlle Gaussin, déclamant sans accent « et avec beaucoup de grâce... Je me trouve ici en France. On ç ne parle que notre langue. L'allemand est pour les soldats et « les chevaux... — La langue que l'on parle le moins à la cour, « c'est l'allemand. Je n'en ai pas encore entendu prononcer un « mot. Notre langue et nos belles lettres ont fait plus de con- « quêtes que Giiarlema|jne. » ^Lettres de Voltaire^ Berlin. 24 auguste et 24 octobre 1750.)

(2) Voir la correspondance de Voltaire avec Frédéric II, roi de Prusse ; Catherine II, impératrice de Russie ; Charles-Théodore, électeur palatin : Frédéric-Guillaume, margrave de Bayreuth ; Wilhelmine, sœur de Frédéric II, femme du précédent ; Stanislas, roi de Pologne et duc de Lorraine ; Elisabeth, princesse d'Anhalt-Zerbst ; Caroline, margrave de Bade-Dourlach, etc.

Voltaire, s'adressant le 9 mars 1747 à Frédéric II, et exprimant le regret qu'il ne vînt pas visiter la France» écrivait : « Vous auriez vu l'etïet que produit un mérite unique sur un « peuple sensible ; vous auriez senti toute ladouceur d"être chéri tt d'une nation qui, avec tous ses défauts, est peut-être dans (( l'univers la seule dispensatrice de la gloire. Les Anglais ne « louent que des Anglais ; les Italiens ne sont rien ; les Espa- « gnols n'ont plus guère de héros... Vous savez Sire, que je « n'ai pas de prévention pour ma patrie ; mais j'ose assurer

Le dêcàlogùe et la RÈLÏGioN 2iâl

amour désintéressé de l'hiuiuinité est une des grandies vertus sociales. Je ne crois pas nl'abuser en constatant que, malgré la rupture provoquée par notre Révolution

« qu'elle est la seule qui élève des monuiDents à la gloire des « grands hommes qui ne sont pas nés dans son sein. »

Frédéric II. ainsi que l'indique sa correspondance, a consacré une partie considérable de ses loisirs à se rendre notre langue familière. Il a réussi dans ce dessein ; et parfois même dans les poésies légères dont Voltaire ofTrait alors le modèle, il a égiilé le maître qu'il s'était donné. Il a écrit ses ouvrages en français, et il donne en ces termes, dans une de ses préfaces, la raison de ce choix : « Quoique j'aie prévu, écrit-il, les difticultés « qu'il y a pour un Allemand d'écrire dans une langue étrangère, (' je me suis pourtant déterminé en faveur du français, à cause « que c'est la plus polie et la plus répandue en Europe, et qu'elle « paraît en quelque façon fixée par les bons auteurs du règne « de Louis XiV. Après tout, il n'est pas plus étrange qu'un « .\llemand écrive de nos jours le français qu'il ne l'était du temps « de (Jicéron qu'un Romain écrivît le grec. » Je doute qu'un souverain étranger soit maintenant porté à suivre cet exemple ; je crois surtout qu'il ne pourrait le faire sans froisser l'opinion de ses sujets.

Pendant les premières années de mes voyage?, j'ai connu, dans toutes les contrées de l'Europe, une multitude de vieillards de la classe dirigeante, dont la première éducation avait eu pour base, avant 1789, l'élude de notre langue. Ils en taisaient habituellement usage à leur foyer, parfois à l'exclusion de la langue nationale, avec une perfection qui décelait la lecture assidue de nos bons auteurs, et qui indiquait tout d'abord que le français était vraiment pour eux la langue maternelle. Cet état de chose a pris fin sous l'influence des haines nationales fomentées par la Révolution et le premier Empire ; l'éducation des classes dirigeantes actuelles a été exclusivement fondée depuis lors sur la langue du pays ; le français n'y a figuré que comme étude accessoire ; et trop souvent cette connaissance n'est eritretenue qu'avec le concours de la plus déplorable littérature contempoi-aine. Pour garantir leur foyer du danger do ces lectures, les chefs de famille commencent même, en Russie, en Suède, en Allemagne, à diriger exclusivement vers l'anglais les éludes de leurs enfants !

La société européenne ne saurait se passer du bienfait de l'unité de la langue qui lui a été acquis deux fois : au moyea âge et au xvni» siècle. Plus que jamais les classes dirigeantes tendent à se créer un langage commun. Toutes les sympathies

dans les rapports internationaux, la France s'inspire encore de ce sentiment honorable plus que toute autre nation. Je vois dans celte tradition des deux derniers siècles une des indications les plus sûres de l'ascendant moral qui sera rendu à notre pays, dès que nous ferons notre devoir, en reprenant les grandes traditions de nos aïeux.

D'un autre cùté, Voltaire, avec les lettrés contemporains dont il résume les tendances, prit tout d'abord le change sur le but et les moyens de la réforme qu'il fallait accomplir. Pour ramener la liberté religieuse, il crut devoir détruire les croyances. Pour rétablir la tolérance, il fit appel au scepticisme. Enfin, pour remédier aux abus émanant de la corruption des clercs, il s'appliqua sans relâche à ruiner, dans sa source même, l'inlluence du clergé .

J.-J. Rousseau vint à son tour donner une impulsion nouvelle à Teneur et communiquer un caractère plus dangereux à la propagande des encyclopédistes. Par ses sophismes exposés avec art et couronnés par une académie, il inculqua aux esprits la négation du vice originel et le mépris du principe le plus essentiel à la famille (1). 11 sema ainsi les deux erreurs dont les con-

convergeraienl de nouveau vers la langue française, si nos gouvernements employaient désormais leur influence à conserver la paix en Europe ; si surtout nos écrivains, reprenant les traditions du xvu« siècle, s'inspiraient plus habituellement de la raison et de la vertu.

(1) « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers... « La plus ancienne de toutes les sociétés est la famille : encore « les enfants ne reslent-ils liés au père qu'aussi longtemps t( qu'ils ont besoin de lui pour se conserver. Sitôt que ce besoin « cesse, le lien naturel se dissout. Les enfants, exempts de « Tobèissance qu'ils devaient au père ; le père, exempt des soins « qu'il devaif aux enfants, rentrent tous égnlement dans « l'indépendance. » (J.-J. Housseau, du Coiilraf aocial, cli. i et II).

séquences logiques devaient bientôt ouvrir l'ère des révolutions, et provoquer une décadence qui s'aggravera jusqu'à ce que la notion du vrai soit restaurée dans notre race (1).

Au milieu de ces tendances diverses, les lettrés du xviiie siècle, et à leur tète les maîtres que je viens de citer, se reconnaissent tous à un caractère commun : la perte du sens moral. Comme les gouvernants qu'ils combattaient, ils cédèrent au courant de la corruption générale (2), sans s'apercevoir que cette corruption était la vraie cause du désordre social qu'ils prétendaient réformer. Egarés, en outre, par la direction trop exclusive que l'histoire^ la science et l'art imprimaient aux esprits, ils ne surent, ni revenir par patriotisme à la tradition nationale, ni remonter par l'expérience aux vrais principes. De ce que les classes dirigeantes avaient oublié les devoirs de la religion et de la famille, ils crurent pouvoir conclure que ces deux institutions devaient être supprimées ou amoindries dans le nouvel ordre de choses qu'ils voulurent inventer de toutes pièces. Ils attribuèrent à la pratique des principes éternels de Tordre social le mal qui provenait, au contraire, de l'oubli dans lequel ces principes étaient tombés ; erreur profonde, contre laquelle protestent tous les enseignements de l'histoire, et dont les conséquences pèsent encore sur nous ! Ilssetrompèrent aussi en s'exagérant

(1) Ces deux erreurs furent propagées en même temps que le scepticisme importé d'Angleterre par Bolingbroke, dans les salons pansiens, au moment où les Anglais allaient revenir aux croyances, sous le règne réparateur de Georges III.

(2) On prendra une idée du désordre dans li^quel tombaient les e>prits les plus éminents, en lisant la correspondance de Montesquieu avec son ami l'abbé Guasco, qu'il avfiit choisi comme confesseur de sa fille. On peut consulter, entre autres, les lettres XXII, XXIX, XXXI, XXXII, etc. (Montesquieu, Œuvres complètes, 2 vol, in-I2 ; Paris, 1862.)

l'importt^nce dun mal secondaire, c'est-à-dire des avantages spéciaux accordés à certaines classes, en échange de devoirs qu'elles ne remplissaient plus. L'ancienne société a été condamnée par lu Providence, non parce qu'il existait des classes privilégiées, mais parce que celles ci, frappées de dégradation morale, s'étaient rendues indignes de leur situation. La prospévité des penples s'est, en etïet, fondée souvent sur des Végimes de privilège, jamais sur de mauvaises mœurs.

Au lien de reprendre la mission qu'auraient dû accompiJi' le=5 encyclopédistes, les auteurs de la Révolution ne firent que continuer leurs erreurs ; mais le résultat démontra une fois de plus l'impuissance du scepticisme La réforme des abus de l'ancien régime, et spécialement celle de l'organisation financière, offrait assurément, dans la voie des améliorations sociales, de nombreuses occasions de succès. Cependant les novateurs ne pouvaient rien créer, parce qu'ils ne comprirent pas qu'il s'agissait d'opérer une réforme morale pins encore qu'une réforme politique. Lorsqne, après l'œuvre de destruction, le Directoire vint faire un premier essai de gouvernement régulier, on vit que rien n'était cliangé sur ce point essentiel, et que les nouveaux gouvernants étaient tout aussi corrompus que les anciens.

Les lois au moyen desquelles la Révolution cherchait à détruire la religion et la famille donnèrent même à la dépravation générale un caractère plus repoussant que par le passé. La f'rance n'avait pas retrouva' les mœ^rs fermes du xvii'' siècle ; et elle avait perdu l'ascendant qu'avaieut exercé, au xviii^, Montesquieu, A'oltaire et Rousseau. Dans ces circonstances, la persécution révolutionnairetrompal'espoirdesesauteurs; loin d'anéantir la religion, elle en augmenta l'influence en gran-

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dissanl, comme aux temps du paganisme, l'esprit chrétien par le martyre. Elle avait donc réorganisé ce qu'elle prétendait abolir. L'Eglise de France, débarrassée de la corruption de Louis XIV, stimulée par le scepticisme de la société nouvelle, montra une fois de plus la vitalité indestructible de son principe. Elle se trouvait prête à reprendre son œuvre, lorsque le Consulat vint lever par des moyens imparfaits les obstacles opposés à la pratique du culte. Les gouvernements postérieurs n'avaientplus qu'à simplifier l'œuvre ébaucbée, à mesure que les mœurs s'épuraient, grâce à la foi éclairée par la libre discussion.

Réaction partielle et insuffisante, en France, depuis la Terreur.

Malheureusement ces tendances n'ont pas encore produit le bien qu'on en doit attendre. Il est digne de remarque que les principales entraves furent l'œuvre du gouvernement delà Restauration, qui, revenant au système de l'ancien régime, crut devoir imposer en certains cas les pratiques du culte. Il s'en faut de beaucoup que la religion occupe chez nous la place qui lui est due. Nous ne sommes point encore remontés, en ce qui concerne l'intelligence des principes sociaux, au niveau du xvii^ siècle. Nous sommes loin surtout d'avoir regagné l'avance que, depuis cette grande époque, nous avons laissé prendre à plusieurs de nos rivaux. Notre infériorité est flagrante en ce qui touche l'énergie des croyances, l'esprit de famille, la dignité des mœurs et leurs conséquences les plus naturelles. Ifs libertés civiles et politiques.

Les principaux devoirs des gens de bien sont tracés

par cette déplorable situatic^i des esprits. L'une des tâches les plus urgentes est de signaler les efforts que nous avons à faire pour accomplir, sous ces divers rapports, la réforme entrevue plutôt que commencée en 1789.

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