‹ Frédéric Le Play d'après lui-mêmeChapitre 24 sur 31 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LA FAMLLLE

La femme sageetpudique aune grâce qui surpasse toute grâce.

(Ecclésiastique, xxvi, 19)

La famille, vraie unité sociale (l).

La famille, comme toutes les institutions sociales, a donné lieu de nos jours à de Aives controverses. Les erreurs propagées à ce sujet troublent singulièrement nos idées ; aussi m'attacherai je, dans ce livre, à réfuter celles qui ont le caractère le plus dangereux. Mais, d'un autre côté, c'est peut-être la seule institution qui* considérée dans ses éléments essentiels, n'ait pas été formellement attaquée au nom de la science, de la justice et du droit naturel. La famille s'impose, dans toute organisation régulière, d'une manière encore plus impérieuse que la propriété. Je puis donc, dans ce livre comme dans le précédent, omettre la défense préalable du principe Je me dispense de présenter ici des développements analogues à ceux que j'ai dû opposer, pour la religion, aux attaques des sceptiques. Je regarde comme établi que ceux mêmes qui refusent d'envisager la famille comme une création directe de Dieu, y voient tout au moins une conséquence nécessaire des lois naturelles qu'il a instituées.

il existe encore aujourd'hui des contrées où l'individu ne pourrait subsister s'il restait isolé ; et l'on peut citer comme exemple les steppes habités par les pasteurs nomades de l'Orient. Il en est d'autres où la loi interdit aux individus de se séparer de la famille ; tel était, jusqu'aux dernières réformes, le cas des paysans russes. Les peuples sédentaires de l'Occident ont suc-

(1) La Réforme sociale, l, livre III.

cessivement écarté ces obstacles. Il est même vrai de dire qu'une de leurs innovations caractéristiques consiste à plier la législation aux convenances de Tindividu plus habituellement qu'à celles de la famille.

Cependant les avantages que quelques-uns prétendent tirer de l'extension indéfinie du domaine individuel ont plus d'apparence que de réalité. Partout où l'individualisme devient prépondérant dans les rapports sociaux, les hommes se plongent dans les luttes de la barbarie. Partout, au contraire, où la so.ciété vit en paix, les individus se plaisent à rester sous l'autorité des parents, et renoncent sans hésitation à l'indépendance qu'autorise la loi et que permet la nature des choses. Les nations que les Européens prennent volontiers pour guides, laissent toute latitude aux dispositions exceptionnelles de quelques individus pour l'isolement : mais en même temps elles continuent à pourvoir aux besoins permanents des populations qui restent groupées en familles. Cette tendance est d'ailleurs en harmonie avec les intérêts généraux qui commandent d'augmenter l'autorité des pères, à mesure que se restreint celle des fonctionnaires publics (1). Ainsi, en se reportant aux principes exposés dans le livre précédent, touchant la possession et la transmission de la propriété, on peut déjà entrevoir que le meilleur moyen de protéger la famille est de conférer de grands pouvoirs à son chef. La liberté testamentaire donne en apparence à l'individualisme une satisfaction absolue ; mais, en réalité, elle assure le bonheur de la communauté tout entière.

Les sociétés anciennes ont souvent constitué des groupes sociaux plus étendus que la famille, et elles leur en ont délégué les pouvoirs. C'est notanmient ce qu'a fait

(1) L'Organisation du travail, | 8 avec la note 11.

la constitution russe, en soumettant les familles de paysans à la commune et au seigneur propriétaire du sol. Les sociétés modernes, qui restent prospères en devenant plus libres, encouragent encore certaines associations nombreuses d'individus. Mais, soit qu'elles réglementent ces associations, soit qu'elles statuent pour les individus isolés, elles ont toujours en vue ce groupe spécial de la famille, qui, par une insigne faveur de la Providence, possède à la fois toutes les bonnes qualités de l'individualisme et de la communauté. Quand on examine de près les réformes introduites journellement, dans les institutions religieuses et dans le régime de la propriété, par les peuples les mieux avisés, on s'aperçoit bientôt qu'elles ont surtout pour but de fortifier la famille. Celle-ci reste donc plus que jamais, chez les modernes, l'unité sociale par excellence (1).

Trois types principaux dans la famille : deux types extrêmes et un type intermédiaire.

La famille, considérée dans son principe, est, comme la religion et la propriété, une institution immuable ; mais, conmie elles aussi, elle subit dans la forme des modifications considérables. En se combinant avec ces deux institutions, elle imprime à chaque organisation

(l) Les fanatiques élèves de J.-J. Rousseau offrirent dans leurs théories sur la famille une exceptiDn rare, même dans l'histoire de l'erreur Ils conçurent le dessein de constituer une nouvelle France où les rapports de famille ne seraient que de courts incidents de la vie privée. L'application de cette idée, faite par la Terreur, de juin 1791 à juillet 1794, n'a point encore triomphé complètement des résistances opposées par les m-rurs- Llle a néanmoins réduit notre race à l'état de stérilité et d'impuissance où nous la voyons aujourd'hui.

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sociale son caractère essentiel. On y peut distinguer, au point de vue le plus général, deux tj'pes extrêmes, la famille patriarcale et la famille instable, puis un type intermédiaire, la famille-souche.

1" type : La famille patriarcale.

Le premier type de famille est commun chez les peuples pasteurs de l'Orient, chez les paysans russes et chez les Slaves de l'Europe centrale. Le père y conserve près de lui tous ses fils mariés, et il exerce sur eux, comme sur leurs enfants, une autorité fort étendue. Sauf quelcfues objets mobiliers, les propriétés restent indivises entre les membres ainsi réunis. Le père dirige les travaux et accumule sous forme d'épargne les produits non réclamés par les besoins journaliers de la famille. Chez les pasteurs nomades, cette communauté persiste pendant la vie du père. Chez les agriculteurs sédentaires, elle se divise quand la capacité du foyer domestique n'est plus en rapport avec la fécondité des ménages. Selon que le sol disponible abonde ou fait défaut, l'essaim sortant delà maison paternelle s'établit dans la localité ou émigré dans une autre contrée. C'est alors le père qui, avec le secours de l'épargne et du travail commun, préside à la création du nouvel établissement ou à la dotation des émigrants. C'est également lui qui désigne parmi eux le membre investi de la nouvelle autorité.

Un penchant inné porte tous les jeunes ménages à désirer Tindépendance. Cependant parmi les races patriarcales ce désir est atténué par divers obstacles, savoir : chez les nomades, par les inconvénients ou même les dangers de l'isolement ; chez les agriculteurs

sédentaires, par rorganisatioii féodale de la propriété ; chez tous, par ramoiir de la tradition et par les sentiments qui se transmettent avec la possession du bienêtre. Cette disposition des esprits a sa source dans les fermes croyances religieuses et surtout dans le respect du iv^ commandement de Dieu. Elle maintient dans le régime du travail et dans l'ensemble des rapports sociaux l'attachement au passé plus que la préoccupation de l'avenir, l'obéissance plus que l'initiative.

En imposant aux esprits cet état de contrainte morale et matérielle, la communauté patriarcale arrête l'essor qu'auraient pu prendre, dans une situation indépendante, les individualités éminentes de la famille. Elle offre toutefois une large compensation : elle fait participer au bien-être commun les individus les moins moraux, les moins habiles et les moins laborieux.

2« type : La famille instable.

Le second type, celui de la famille instable, domine maintenant parmi les populations ouvrières soumises au nouveau régime manufacturier de l'Occident. Ce type se multiplie en outre parmi les classes riches de la France, sous un ensemble d'influences, au premier rang desquelles figure le partage forcé. La famille, constituée par l'union de deux époux, s'accroît d'abord par la naissance des enlants. Elle s'amoindrit ensuite, à mesure que ces enfants, se dégageant de toute obligation envers leurs parents et leurs proches, s'établissent au dehors en gardant le célibat ou en fondant une famille nouvelle. Elle se dissout enfin par la mort des vieux parents, ou, en cas de mort prématurée, par la dispersion des orphelins mineurs. Chaque enfant dispose librement

de la dot qu'il a reçue en quittant la maison paternelle ; dans tous les cas, il jouit exclusivement des produits de son travail. L'usage précoce de la raison, propagé par l'enseignement des écoles, par les conseils des parents ou par l'exemple des classes supérieures, porte inégalement les individus au bien ou au mal^ selon l'empire que prend sur eux la loi morale. Souvent il fait prévaloir plus qu'il ne convient le goût de la nouveauté sur l'esprit de tradition. L'individu, surtout s'il reste célibataire, n'a plus à pourvoir aux besoins de ses proches moins habiles ou moins prévoyants : il arrive donc rapidement à une situation élevée, ^'il est lui-même doué d'aptitudes éminentes. D'un autre côté, il ne peut prétendre à aucun secours, si le vice ou l'incapacité l'empêche de subvenir à ses propres besoins : lors donc qu'il a dissipé les ressources crééespar ses parents, il se trouve fatalement condamné à la misère. Malheureusement cette triste situation, dès qu'elle s'est produite, tend à se perpétuer, soit parce que les parents ne peuvent plus, comme sous le premier régime, contri- Ijuer par l'épargne à l'établissement de leurs enfants, soit parce que ceux-ci restent abandonnés sans contrôle à leurs penchants déréglés, soit surtout parce qu'ils sont de bonne heure pervertis par le mauvais exemple. La famille instable, quand elle se multiplie sur un sol complètement défriché, livre ainsi les populations déchues à un état perpétuel de souffrance. Elle engendre ces agglomérations redoutables (fue l'histoire ne nous a offertes à aucune autre époque. Ces foyers de misère contrastent par des traits essentiels avec les anciennes formes de la pauvreté. Jusqu'à ces derniers temps, ils ne pouvaient être nommés dans aucune langue. C'est pour eux qu'il a fallu inventer, de nos jours, le mot de paupérisme.

3" type : La famille-souche.

Le troisième type, la famille-souche (1), se développe de lui-même chez tous les peuples qui, après s'être approprié les bienfaits du travail agricole et de la vie sédentaire, ont le bon sens de défendre leur vie privée

(1) Ce mot peint le troisième type avec toute la précision désirable, et il a été immédiatement adopté par beaucoup d'écrivains qui m'ont fait rbonneur déjuger cet ouvrage. J'apprends par un article bienveillant de M. le docteur Schaeftîe, professeur à l'Université de Tûbingen, qu'en Allemagne, les expressions famille-souche ( Stammfamilie) et maison-souche (Stammhaus) appartiennent encore au langage usue\( Zeifsclwift fur die gesammte Staatirissenschaft : xxi^ année, p. 303). Ces mots sont fréquemment répétés dans un ouvrage remarquable (Das gesellschaftliche System der menschlichen Wirthschaft) qui vient d'être publié par le même auteur, et qui montre que la science sociale, à peu près inconnue dans notre déplorable système d'enseignement, devient élémentaire dans les Universités allemandes.

Le mot Souche, mieux encore que le mot Slamm (tronc, tige), exprime la qualité distinctive d'une famille unie et féconde en rejetons : il est donc utile de rétablir dans notre littérature l'usage de ce mot, pour hâter dans notre société le rétablissement de l'institution.

Les nations stables, surtout en Orient, ne distinguent dans la population que deux groupes : 1" les souches, comprenant tous les individus issus d'un même ancêtre ; 2** les maisons-souches, ou familles-souches comprenant les proches parents qui vivent en commmunauté, sous l'autorité d'un chef Telle était Torganisation du petit peuple juif, qui, au temps de Moïse, se composait environ de 120 mille maisons-souches issues de 12 souches. Telle est encore l'organisation du peuple chinois, qui se compose au moins de 15 millions de maisons-souches issues d'environ 90 souches. Dans les traductions françaises de la Bible (les Nombres, I, 4), ces deux groupes sont généralement nommés maisons et tribus (De Carrières, Toulouse, 1802). Les traductions allemandes emploient plus justement les mots Stammhaiiser et Stàmme (Allioli, Munich, 1843).

Ln maison familiale se nomme en basque etché-ondo, c'est-àdire maison-souche, maison d'où sortiront les rejetons qui pour-

contre la domination des légistes, les envahissements de la bureaucratie et les exagérations du régime manufacturier. Cette organisation associe aux parents un seul enfant marié. Elle établit tous les autres avec une dot, dans un état d'indépendance que leur refuse la famille patriarcale. Elle garde dans leur intégrité, au foyer paternel, les habitudes de travail, les moyens de prospérité et le trésor d'enseignements utiles légué par les aïeux. Elle devient un centre permanent de protection auquel tous les membres de la famille peuvent recourir dans les épreuves de la vie. Grâce à cet ensemble de traditions, le troisième type donne aux individus une sécurité inconnue dans le second et une indépendance incompatible avec le premier.

La famille-souche surgit parfois des influences traditionnelles de la vie patriarcale ; mais elle ne se constitue définitivement que sous le bienfaisant régime de la propriété individuelle. Elle convient également à ceux qui se complaisent dans la situation oii ils sont nés, et à ceux qui veulent s'élever dans la hiérarchie sociale par des entreprises aventureuses. Elle concilie, dans une juste mesure^ l'autorité du père et la liberté des enfants, la stabilité et le perfectionnement des conditions. Au surplus, pour démontrer la supériorité de ce troisième

vont être transplantés ailleurs, mais ou se conservera la sève qui en produira de nouveaux à chaque génération. M. Le Play ne connaissait, probablement pas cette expression, quand il a créé celle de fa7nille-souche. La nature même des rapports fayniliaux qu'il observait a amené sous sa plume ce mot expressif qui rend bien le renouvellement successif et régulier des génê7'ations. Mais Vexpression basque, appliquée à la maison même, monti^e peut-être mieux encore le lien tout puissant qui lie chaque fa?niUe au sol et à son home. (Monographie de la commune de Saint Jean-le-vieux, Basses-Pyrénées, par M.Louis Etcheverry ; Monographies de coinmunes , concours ouvert en i897 , par la Société des Aginculteurs de France).

type, il suffit de constater qu'il naît partout où la famille est libre, et qu'il se maintient malgré les événements de force majeure qui troublent l'ordre établi. Ainsi, quand une mort prématurée vient frapper l'héritier-associé, chaque rejeton de la souche renonce, s'il en est besoin, aux perspectives brillantes qu'il s'est ouvertes. En pareil cas, celui que désigne la coutume considère le service du foyer paternel comme le premier de ses devoirs. Il tient à honneur de revenir au sein de la famille combler le vide qui s'y est fait.

Excellence de la famille-souche en Occident.

En résumé, les peuples européens, en devenant plus libres et plus prospères, renoncent à la famille patriarcale, trop adonnée au culte de la tradition, et repoussent la famille instable, que mine Tesprit de nouveauté. Les vrais modèles s'éloignent progressivement de ces deux types, en organisant de plus en plus la famillesouche. Ce dernier type échappe donc aux inconvénients des deux autres : à la propriété collective du premier, comme à l'instabilité du second. 11 conserve ce qu'il y a de légitime dans le penchant de chacun d'eux : le respect des bonnes traditions et la recherche des nouveautés utiles.

Les détails d'organisation de la famille-souche.

La coutume que suivent les générations successives d'une famille modèle a trois traits principaux : l'iiabi-

tation du foyer (i) bâti par le fondateur de la race ; la conservation d'une communauté qui remplit ce foj'er, et qui comprend d'ordinaire plus de quinze membres ; enfin l'exercice de la même profession et la transmission intégrale du même atelier de travail.

Considérée au moment où l'héritier-associé, choisi par le père,A4ent de contracter le mariage qui doit perpétuer la race, la famille-souche réunit habituellement dix huit personnes, savoir (2) : l'héritier et sa femme,

(1) L'attachement au foyer paternel était, jusqu'à la fin du siècle dernier, une des grandes forces morales de !a France et la principale cause de stabilité de notre ancienne constitution. Lès archéologues retrouvent chaque jour des exemples de ce sentiment, et constatent qu'en présence de la corruption du xvni* siècle, il s'était conservé chez les bourgeois mieux que chez les nobles. On peut lire à ce sujet d'intéressants détails dans VHistoij'e d'une ancienne famille de Provence, par M. 0. Tessier (br. Toulon, 1862). — Antoine Pellicot, d'une famille de robe d'Aix, avait fait bâtir, au commencement du xvi« siècle, une maison près le palais, et avait imposé à son fils Jean Pellicot le devoir d'en assurer la transmission intégrale dans sa postérité. Ce dernier, se conformant à la volonté paternelle, prescrivit par son testament que cette maison resterait dans la famille et ne pourrait être vendue qu'à des descendants du fondateur. Il permit « à son aisné de la retenir en entier, en « remboursant à ses cohéritiers leurs portions en argent ou en « autres biens ». Jusqu'à la Révolution de 1789, cette maison se transmit dans la famille avec les mêmes sentiments : en 1818, elle était encore habitée par Esprit Pellicot, docteur en droit, issu directement d'Antoine Pellicot, avec vingt-deux frères ou sœurs. Depuis lors, sous le régime du Code civil, la maison a été aliénée, et la famille a même quitté sa ville natale. Des informations récentes paraissent établir qu'en 1869 tous ses descendants avaient perdu la fécondité de leurs ancêtres. — Sous l'inspiration des sentiments que je viens de rappeler, nos aïeux auraient été froissés par la tendance qui nous porte à reconstruire tant de villes de toutes pièces, et qui remplace par des maisons à loyer communes à plusieurs familles, les habitations qui s'étaient conservées, malgré le partage forcé, dans la postérité du fondateur.

(2) Ces chifTres varient évidenmient d'une famille à l'autre. Je donne ici, pour fixer les idées du lecteur, les moyennes dé-

âgés de 25 et de 20 ans ; le père et la mère, chefs de maison, mariés depuis 27 ans et alors âgés de 52 et de 47 ans ; 1 aïeul âgé de 80 ans ; 2 parents célibataires, frères ou sœurs du père de famille ; 9 enfants dont les aînés se rapprochent par leur âge du frère héritier, et dont le dernier est en bas âge, souvent même à la mamelle ; enfin 2 domestiques vivant dans les conditions d'une complète égalité avec les autres membres de la famille. Les mères pendant une période de 25 ans, mettent au monde de 15 à 24 enfants (1) ; mais, en temps de paix sociale, dans les conditions moj^ennes de santé et de salubrité, le nombre des enfants de chaque mère est généralement réduit à 10, au moment où cesse la fécondité.

A dater de ce moment, la famille continue à s'accroître par les enfants issus du mariage de l'héritier. Les naissances de ces derniers suivent de près celles des plus jeunes oncles ; et, après une noin'elle période de 25 ans, 10 nouveaux enfants restent acquis à la famille. Mais,

duites de la comparaison des familles de ce genre que j'ai observées,

(1) Cette fécondité était commune, au xvu« siècle, dans toutes les régions de la France, chez les bourgeois comme chez les paysans ; et il serait facile d'en citer beaucoup d'exemples, dans les familles dont le souvenir a été conservé par des monuments écrits ; elle a résisté jusqu'à ce jour à notrj régime du partage forcé dans la Lorraine allemande, en Alsace, dans le Lavedan et dans le Béarn ; elle a été souvent signalée dans les travaux de la Société d'économie sociale. tJne famille d'Alsace {Ouvriers des deux Mondes, l""*^ série, t. III, p. 372) a eu 20 entants : dans la famille-modèle ci-dessu:-:, la mère ayant 10 enfants vivants, était encore enceinte à l'âge de quarante-cinq ans accomplis ; M. Uall'-Armi, juge' provincial eu Bavière qui a soumis à la Société d'économie sociale {Les Ouvriers européens, 2« édition, tome V, chap. Il, | 21 » une monographie des Luthiers du comté de Werdenfels (contigu au Tyrol), signale dans le village qu'il décrit une mère ayant eu 24 enf.mls. La dernière génération de la famille-souche des Pellicot citée ci-dessus a eu 23 enfants.

d'un autre côté, la mort, Témigration, au Ijesoin une modification dans le nombre des apprentis domestiques, rétablissent l'équilibre et tiennent ainsi le nombre des membres en rapport avec la capacité de la maison et les travaux de l'atelier. Sur les 9 enfants non mariés de la génération précédente, 4 remplissent les vides faits par la mort ; les autres vont chercher une situation dans l'armée, la flotte, l'industrie manufacturière, le commerce, le clergé et l'administration publique. Toujours, dans les familles les mieux organisées, un de ces derniers au moins va fonder une nouvelle maison dans les défrichements de la métropole ou dans les colonies.

Si l'héritier meurt aA^ant l'âge, la veuve conserve sa place au foyer domestique. Si laveuvena pas d'enfants, l'un des frères cadets, au lieu d'émigrer, se marie aussitôt et prend le gouvernement de la famille. La maison trouve dans ces membres émigrants une réserve qui peut combler facilement les vides produits par les guerres prolongées, les épidémies et les autres calamités publiques C'est ainsi que ce régime assure dans tous les cas à la famille un chef, aux orphelins un appui.

Les familles-souches augmentent leurs chances de bien-être et de durée en confiant à une fille aînée la mission de perpétuer la famille. Lorsqu'il y a succession continue d'héritières mariées à l'âge de 20 ans, les époques de fécondité de la mère et de la bru coïncident pendant 5 années environ ; et la famille s'accroît alors en 40 ans autant qu'elle le ferait en 50 avec les héritiers mâles. Elle peut alors disposer en 25 ans d'une réserve movenne de 6 émisrants.

La famille-souche et le bonheur individuel.

Ces traits généraux de la famille-souche suffiront, je l'espère, pour montrer le caractère bienfaisant de cette institution spontanée des races les plus libres et les plus prospères (1). Les novateurs qui, de notre temps, prétendent trouver hors de la famille, dans les communautés par exemple, l'organisation de la société, s'écartent des voies suivies par les peuples modèles. La famille-souche, en effet, répond à tous les intérêts légitimes ; et c'est pourquoi l'ordre public règne partout où la Coutume l'a fondée, où la corruption des gouvernants et la tyrannie de la loi ne l'ont pas détruite. Elle satisfait aux aspirations diverses qui sont, à titre trop exclusif, la raison d'être de nos quatre partis politiques: ainsi elle fait une juste part h la tradition comme à la nouveauté, à la liberté comme à la contrainte, à la quiétude de l'association comme aux agitations de l'individualisme. Mais la famille-souche procure, en outre, aux individus ce que les partis politiques et les réformateurs contemporains ne recherctient guère, le bonheur dans la vie privée. Chaque membre delà communauté jouit, au milieu des plus douces atfections, du bien-être conquis par le travail des aïeux. Quant à ceux que la perspective d'un bonheur sur mais borné ne saurait satisfaire, ils gardent leur liberté d'action. Ils trouvent même l'appui nécessaire pour acquérir plus loin, et souvent plus haut, une situation mieux en harmonie avec leurs goûts et leurs talents.

(1) L'Organisation de la famille, selon le vrai modèle signalé par l'histoire de toutes les races et de tous les temps. — Voir le livre II.

Les familles instables se dissolvent quand le père meurt en laissant des enfants en bas âge, ou quand, parmi les enfants devenus adultes, aucun n'est capable de continuer la tradition paternelle. Les familles-souches, au contraire, résistent à ces épreuves. En effet, le père qui ne peut, aux approches de la mort, compter sur l'avènement immédiat d'un héritier digne de ses aïeux, lègue (1) la direction du foyer domestique à l'un de ces parents célibataires dont j'ai mentionné le rôle bienfaisant.

La famille-souche et l'intérêt public.

Ce régime ne garantit pas moins l'intérêt public que le bonheur individuel. 11 dispensel'Etat et les communes de toute charge d'assistance, et leur donne au besoin, après avoir pourvu au service des familles, le concoure d'un immense personnel. Dans une population organisée sur les bases indiquées ci-dessus, 100 familles tiennent chaque année à la disposition de la patrie 20 jeunes gens de l'un et de lautre sexe. Grâce au triage opéré par la famille, selon le vœu des individus et les besoins du foyer, cette jeunesse est débarrassée des faibles de

(1) un lit dans un testament provençal du xvii« siècle (1662) le passage suivant : « Et d'autant que le rang que mondit frère « Hierosme a toujours tenu dans ma maison pendant ma vie, « m'oblige d'en avoir perpétuelle souvenance après ma mort, je « veux qu'il soit toujours honoré par mes enfants comme le « père et le chef d'iceux. . . Je délaisse à mondit frère toute la « même autorité et prérogative sur mes enfants, que je puis « avoir, en telle sorte qu'ils n'osent faire aucune chose d'im- « portance, même de mariai^e, sans son avis et conseil », Voir : Les Familles et la Société en France, par Gh. de Ribbe, p. 542.

corps et d'esprit : elle est douée de l'énergie physique, des aptitudes morales, de l'éducation professionnelle, et même du capital nécessaire aux entreprises qu'une grande nation doit tenter. Avec les 38 millions d'habitants qu'elle possède aujourd'hui, la France reposerait sur 2. J 00. 000 familles solidement établies, capables de soutenir leurs jeunes enfants, leurs malades, leurs infirmes et leurs vieillards, livrant annuellement aux services publics et aux nouvelles œuvres de l'activité privée 420.000 jeunes gens de l'un et de l'autre sexe, dressés au travail et à la vertu.

Les familles-souches en France avant 1789.

Les familles- souches développées au moyen âge dans Toccident de l'Europe, n'avaient pas reçu dans toutes nos provinces l'organisation complète que ces chiffres supposent. D'ailleurs, vers la fin du xviii^ siècle, elles étaient gravement affectées chez les classes supérieures par le scepticisme et les mauvaises mœurs, chez les classes moyennes et inférieures par les exemples venus d'en haut et par les abus du régime financier. Il restait cependant sur toutes les parties du territoire des famillessouches qui résistaient à ces influences, conservaient fidèlement l'ancienne tradition, et otïraient au pays presque tous les éléments de la régénération sociale. J'ajoute que ces familles avaient été si solidement constituées, qu'elles ont résisté jusqu'à ce jour à l'action destructive exercée depuis 1793 par le Code civil et ses agents.

Sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, la France avait gardé sur l'Angleterre une supériorité réelle. Toutes les recherches que j'ai faites sur ce point Le Play. 20

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s'accordent à prouver que, dès cette époque, les Anglais en donnant un établissement séparé à l'héritier au moment de son mariage, avaient enlevé à la famillesouche son caractère le plus recommandable. Adonnés à l'oisiveté ou exclusivement occupés de fonctions publiques, les grands propriétaires fonciers affermaient à des tenanciers la totalité de leurs domaines. Us ne sentaient donc pas le besoin d'avoir la collaboration de leur héritier, et de réagir contre le caractère peu sociable de la race, en vue de rendre la cohabitation également agréable aux jeunes époux et aux vieux parents. La force de l'exemple avait même propagé l'habitude des ménages séparés chez la plupart des manufacturiers et des commerçants. Alors, comme aujourd'hui, l'héritier en se mariant quittait le foyer domestique, et n'y rentrait qu'après la mort du père de famille et l'expulsion de la mère devenue veuve.

Tout indique que les anciennes mœurs avaient reçu de cette innovation une fâcheuse atteinte. Arthur Young, qui visita la France quelques années avant la Révolution de 1789, fut souvent amené par ses préoccupations nationales et utilitaires à méconnaître les meilleurs traits de notre ancienne constitution. Cependant il fut frappé (1) de la supériorité morale qui était démontrée par la cohabitation du père de famille et de son héritier, et par les rapports affectueux étaljlis au foyer domestique.

(1) a Quelques-uns des bôtcls de Paris sont immenses, par l'ha- « bitude des familles de vivre ensemble, trait caractéristique « qui, à défaut des autres, m'aurait fait aimer la nation. Quand « le fils aîné se marie, il amène sa femme dans la maison de « son père ; il y a un appartement tout prêt pour eux ; si une « fille n'épouse pas un aîné, son mari est reçu de même dans « la lamille ce qui rend leur table très animée. On ne peut.

La France de 1789 offrait donc dans la vie privée, sinon dans les institutions publiques, des éléments meilleurs que ne le pensent les détracteurs systématiques de la tradition nationale. A quelques égards, la réforme était plus facile alors qu'aujourd'hui. Le plan en avait été tracé un siècle auparavant par la révolution anglaise de 1688, et justifié par le succès. 11 fallait abolir les mauvaises institutions qui faussaient les idées et pervertissoient les mœurs, puis donner aux citoyens le pouvoir de réorganiser leurs familles, sous la triple influence de la religion, de l'autorité paternelle et de la liberté civile.

Les familles-souches détruites par la Révolution.

Malheureusement les niveleurs de 1791 et de 1793 nous jetèrent dans la voie opposée, en suivant l'impulsion imprimée aux mœurs par les sceptiques du xviii<? siècle, et surtout en détruisant, par le partage forcé et par l'omnipotence de l'Etat, tout espoirprochain de liberté. Poursuivant, avec l'autorité de la loi, l'œuvre commencée en 1661 par une cour tyrannique et corrompue, ils s'appliquèrent à ruiner, dans toutes les classes de la société, les familles-souches qui gardaient les meilleures traditions du pays.

« comme en d'autres circonstances, attribuer ceci à l'économie, « parce qu'on le voit chez les plus grandes et les plus riches « familles du royaume. Gela s'accorde avec les manières fran- « çaises ; en Angleterre, l'échec serait certain, et dans toutes « les classes de la société. Ne peut-on conjecturer avec de gran- « des chances de certitude que la nation chez laquelle cela « réussit, est celle qui a le meilleur caractère? » (A. Young, Voyage en France, Paris, 2 vol. in-12, 1860, t. ^^ p. 363).

Les légistes et les gens d'affaires, exécuteurs intéressés delà pensée de 1793, n'ont que trop poursuivi depuis lors l'œuvre de destruction. Le système des familles instables a maintenant envahi toutes les contrées où les erreurs révolutionnaires ont pénétré. Si donc nos robustes paysans des Pyrénées, des Cévennes, des Alpes et de l'Auvergne n'avaient pas conservé jusqu'à ce jour, au milieu de leurs montagnes, les bonnes traditions de leurs races, mes concitoyens ne trouveraient plus sur notre territoire les modèles qu'ils doivent imiter. Ils en seraient réduits à quitter la France pour voir pratiquer le régime que je signale comme un des premiersbesoins de toute société stable et prospère.

Dieu merci, les institutions de cette France modèle que l'Europe admira et imita pendant un siècle, ne sont point encore à l'état de ruine complète. Au milieu des débris que les révolutions ont accumulés sur notre sol, nous retrouvons çà et là des restes intacts de notre ancienne grandeur. Presque partout aussi nous voyons affleurer les vieux fondements sur lesquels l'édifice social doit être reconstruit. Ceux de mes concitoyens qui ne discernent pas encore clairement le caractère pernicieux de nos dix révolutions ont un moyen infaillible de lever leurs doutes. Ils peuvent, avec les lumières de leur propre raison, découvrir la fausseté des enseignements propagés par les lettrés contemporains qui ont bâti leur triste renommée sur l'apologie des erreurs écloses au temps de Rousseau, de Voltaire, de Turgot et de Lafayette. Pour revenir au vrai, ils n'ont qu'à comparer la prospérité et la force des familles-souches de l'ancien régime avec la souffrance et la faiblesse des familles instables de la Révolution. Les Français retrouveront un jour le bien-être en revenant à la vérité. Quand ce moment sera venu, ils condamneront sévère-

ment les fausses renommées qui ont déjà imposé à qotre race un siècle d'erreur et de décadence.

La nécessité de la réforme.

Le temps est venu de réagir contre les mauvaises mœurs, les préjugés et les passions qui ont égaré nos pères. Repoussons définitivement les tendances funestes des derniers Valois, de Louis XIV et de la Convention. Revenons à Tœuvre de liberté et d'initiative abandonnée au XVI® siècle, reprise par Henri W, presque anéantie par Louis XIV, vaguement entrevue en 1789. Montrons aux citoyens intelligents et dévoués le but qu'il faut atteindre. Cessons de recourir à la contrainte, même pour imposer le bien ; mais confions le soin de la réforme à ceux qui ont reçu de la Providence la mission d'assurer le bonheur de leurs subordonnés. Donnons par conséquent aux pères de famille le pouvoir de garantir le bien-être de leurs descendants, par la liberté testamentaire et l'autorité de la Coutume.

Une bonne organisation du foyer domestique ne satisfait pas seulement aux premiers besoins de l'individu et aux sentiments de la parenté : comme je vais l'indiquer aux livres suivants, elle établit sur ses véritables bases le régime du travail. Elle fait naître les plus fécondes associations, les rapports privés les plus recommandables et les meilleures formes de gouvernement. L'ignorance des vraies pratiques sociales provoque, plus encore que la haine et l'onvie, nos révolutions périodiques. Quand les gens de bien de tous les partis seront revenus à la notion du vrai en ce qui touche la constitution de la famille, ils seront ]»i(^n près de s'entendre sur la constitution de la souveraineté.

L'autorité paternelle et la vieillesse (1).

Je n'ai pu pousser jusqu'au point où je suis parvenu l'analyse méthodique des phénomènes sociaux, sans envisager sous divers aspects l'autorité paternelle ; je n'ai donc ici qu'à donner le complément du sujet.

Je rappellerai d'abord en peu de mots le rôle dévolu à cette autorité dans la vie privée et dans la vie publique. Je comparerai ensuite la situation faite au père de famille chez les Français et chez les peuples rivaux, auxquels l'opinion assigne un rang élevé.

Les origines de l'autorité paternelle.

Secondée par le ministère affectueux de la mère, l'autorité paternelle est le plus nécessaire, le plus légitime des pouvoirs sociaux. Elle n'est point, à vrai dire, constituée par les lois, comme la famille, dont elle est le fonde" ment et le principe, elle surgit de la nature même de l'homme, de la femme et de l'enfant En l'absence d'une société plus nombreuse, la famille soumise à l'autorité paternelle forme un ensemble complet. Aucune société, au contraire, à moins de violer les lois les plus manifestes de la nature physique et de l'ordre moral, ne saurait se passer de ce premier degré d'association et de pouvoir. Les lois civiles, en imposant aux enfants le respect et l'obéissance envers les parents, s'honorent elles-mêmes encore plus qu'elles ne fortifient l'autorité paternelle. Pour que celle-ci ait toute sa puissance,

(1) La Réforme sociale, I, livre III.

lorsque les lois morales sont d'ailleurs respectées, il suffit que les institutions civiles ne la combattent pas formellement.

Le père a pour mission de continuer l'œuvre principale de la création, en reproduisant le seul être qui ait le sentiment de l'ordre moral et qui s'élève à la connaissance de Dieu : il est par cela même investi de la plus haute fonction sociale. A ce sujet, on a justement remarqué que, dans l'ordre purement humain, le père se classe au-dessus du souverain, dont le rôle se borne à diriger une société qu'il n'a pas créée. L'autorité attribuée au père de famille est la conséquence légitime de cette dignité naturelle. Elle dérive plus nécessairement de son devoir principal, qui consiste à assurer l'existence de la femme et des enfants. La femme, en effet, en raison de la faiblesse de ses organes, ne pourrait se procurer seule sa subsistance sous la plupart des climats. Cette impossibilité devient absolue en tous lieux, durant les fatigues de l'enfantement et de Tallaitement. L'impuissance de l'enfant à se conserver lui-même pendant les premières années de sa vie est encore plus évidente.

L'autorité du père ne se fonde pas seulement sur la dignité créatrice et sur la protection accordée aux autres membres de la famille ; elle repose plus encore sur l'amour paternel, la plus durable et la moins égoïste des affections humaines. Aucun autre pouvoir social n'est aussi enclin à se dévouer sans arrière-pensée au bonheur de ceux qu'il gouverne. Cette propension innée s'ennoblit quand les sociétés prospèrent, tandis qu'elle persiste encore quand survient la décadence. C'est une force bienfaisante, à laquelle on peut toujours faire appel avec confiance pour guider les peuples dans la bonne voie, et pour les y ramener lorsqu'ils s'en écartent.

Prépondérance, devoirs et bienfaits de l'autorité paternelle.

A tous ces titres Tautorité paternelle a été partout Tune des bases de l'ordre social. Selon toutes les religions, elle est constituée par la loi divine ; mais elle est à son tour le principal auxiliaire du culte, de même que, dans l'ordre civil, elle est le plus ferme appui du pouvoir. Les peuples les plus stables et les plus prospères contient à des clerçcés réçrulièrement orsranisés la haute direction de leurs intérêts religieux. Mais l'intervention du père et de la mère a été de tout temps le plus sur moyen de communiquer de bonne heure aux enfants la crainte de Dieu, l'amour du prochain et la foi en la vie future Là se trouve la véritable source des croyances. Le dévouement du clergé le plus respectable ne saurait tenir lieu des influences qui agissent ainsi sur le jeune âge, au foyer paternel. Même chez certains croyants peu adonnés aux pratiques religieuses, le culte domestique est au moins représenté par la prière faite en commun pour les vivants et pour les morts, et cette élévation journalière des âmes vers Dieu porte l'enfance à la religion plus encore que ne le fait la célébration du culte public.

Dans les sociétés perfectionnées, la famille donne au clergé un concours très efficace. Dans les sociétés naissantes, elle doit souvent remplir elle-même les prescriptions du culte. Ainsi les colonies qui se créent sur lant de points du globe, sont à leurs débuts privées de l'assistance des clergés : le père est donc alors chargé formellement du service rehgieux. Même en Europe, le culte est exercé avec succès par les pères de famille, lorsque le pouvoir civil, voulant favoriser à tout prix

l'orthodoxie, proscrit les prêtres dissidents. Dans ce cas, il arrive parfois que la ferveur religieuse se maintient mieux chez ces dissidents que chez les orthodoxes soumis à l'influence du clergé. C'est ce que j'ai remarqué, par exemple, dans la Russie orientale, chez certaines sectes de vieux croyants dits Starowertzi (1). En France, oiî le pouvoir civil continue à s'immiscer dans la direction des affaires religieuses, et où les clergés qu'il autorise se distinguent par des qualités éminentes, plusieurs populations rurales, en Bourgogne par exemple, gardent leurs traditions sans le concours de ces clergés. Il est vrai qu'en Poitou, les paysans qui repoussent ainsr les cultes établis perdent peu à peu l'esprit chrétien ; mais la cause de cette décadence doit être attribuée moins à l'insuffisance de la famille rurale qu'à l'impulsion antireligieuse imprimée par les familles urbaines, que le Code civil et les réA'olutions ont désorganisées.

La société exige que le père pourvoie à Texistence de la femme et des enfants, qu'il prévienne chez eux les écarts contraires au bon ordre, qu'il les tienne, en un mot, dans un état permanent de bien-être et de vertu. Il est donc indispensable que, sous ces divers rapports, les mœurs ou la loi mettent son pouvoir au niveau de sa responsabilité. Il faut, en premier lieu, que, de son vivant, il dispose librement de la propriété, qui fournit le principal moyen de subvenir, par le travail, aux besoins de la famille. Il importe, en second lieu, que le droit à l'héritage ne confère pas la jouissance des avantages sociaux aux enfants qui auraient mal rempli leurs

(1) Les Ouvriers européens, 2* édition, tome II. cbap. IV; monographie du charpentier, marchand de grains, des laveries d'or de l'Oural, | 3.

devoirs. A ce double point de vue, la propriété libre et individuelle et la liberté testamentaire sont les compléments nécessaires de l'autorité paternelle.

Le père et 1 éducation des enfants.

L'enfant apporte en naissant un penchant décidé vers le mal. Il n'est initié à la connaissance et à la pratique du bien que par la grâce divine et par les enseignements qu'a légués la sagesse des générations antérieures. Ce trésor de vérités morales, accumulé ainsi depuis la création de l'homme, se transmet par l'éducation aux âmes d'élite qui le conservent, en y ajoutant le fruit de leurs propres efforts ; et c'est le père qui est particulièrement chargé de ce précieux dépôt et de cette merveilleuse transmission. Il en est de même pour les autres trésors de raison et d'expérience qui composent le patrimoine commun des nations prospères. Sans doute le prêtre et l'instituteur prennent partout une part importante à la propagation des idées générales dont s'inspirent tous les peuples civilisés ; mais ils réussissent moins que le père et la mère à inculquer aux enfants les sentiments spéciaux à la nation et à la race. Et l'on s'explique ainsi que les peuples qui accordent le plus d'empire à l'autorité paternelle, soient également ceux qui ont les plus vifs sentiments de patriotisme.

Le père et les stimulants à la prospérité de la race.

Les peuples, en devenant plus libres et plus pros pères, substituent l'initiative des citoyens à l'interven-

tion des fonctionnaires publics. Ils ne détruisent pas le principe de l'autorité collective ; car ils ne sauraient mettre l'individu en mesure de se suffire à lui-même. Ils n'écartent pas non plus l'esprit du mal ; car celui-ci se reproduit sans relâche avec les propensions innées des nouvelles générations. Mais ils accroissent incessamment les forces individuelles, et ils répriment le vice par des moyens qui deviennent chaque jour plus doux, sans être moins efïicaces Leur principal secret se trouve dans la double action exercée au foyer domestique sur l'enfance et la jeunesse : d'abord dans l'excitation bienfaisante qui émane de la mère de famille, et qui inculque aux jeunes cœurs l'amour et le dévouement ; puis dans la contrainte salutaire, à Faide de laquelle le père imprime à ceux qui n'y sont pas suffisamment enclins, les habitudes de respect, de travail et de prévoyance. La force des sociétés prospères réside également dans l'influence que le père de famille acquiert sur ses enfants, en présidant seul, sans le concours de l'Etat, à l'œuvre longue et difficile de l'éducation C'est en cela que le progrès de l'autorité paternelle implique celui de la liberté civile et politique.

Le père et les résistances à la décadence de la race.

L'autorité paternelle n'est pas seulement pour les sociétés un moyen de perfectionnement : elle est encore un soutien aux époques de décadence. En effet, si quelques peuples, tels que les Chinois, ont heureusement défendu leur nationalité contre les influences perturbatrices, c'est parce que l'autorité paternelle, pouèsée jusqu'à ses extrêmes limites, supplée à toutes les autres institutions sociales. Ces principes sont même consacrés

en Chine par un vieil usage qui fait remonter aux ascendants les vertus et la gloire de leur postérité. Con trairement à ce qui a lieu en Europe, un père est anobli en raison des services de ses descendants (1). Une telle pratique se justifie par cette considération que le père, en domptant péniblement, à l'aide de l'éducation, le vice ori2:inel et ri2:norance d'un fils, en l'élevant ainsi à la vie intellectuelle et morale, conquiert, à vrai dire, devant la société l'honneur d'une seconde création. L'esprit de la coutume chinoise se retrouve parfois en Europe, dans les distinctions décernées à des citoj^ens honorables dont les fils ont péri en accomplissant quelque grand acte de courage et dedévouement. Ce système de récompenses, approprié à la nature même de l'homme, sera toujours employé avec succès parles peuples qui se préoccuperont de cultiver la vertu.

Lautorité paternelle en Russie.

J'ai maintenant à montrer la situation faite à l'autorité paternelle en France, et chez les diver peuples que j"ai déjà pris pour termes de comparaison.

En Russie, parmi les classes supérieures, l'autorité paternelle est depuis longtemps attaquée par le régime du partage forcé. Elle a été amoindrie, vers la fin du

(1) Les Ouvriers des deux Mondes, 1'^ série, t. IV, p. 121. — Les familles juives étaient portées à la vertu et à la fécondité par l'espoir de voirie .Messie sortir de leur sein; elles attendaient l'illustration de leur postérité, et ne se contentaient point de celle des ancêtres. Cette propension manquait à la noblesse française. Elle explique la grandeur et la stabilité inouïe de la race juive.

La Famille 361

xviii" siècle, par le scepticisme qui, propagé dans l'empire par la cour de Catherine II, y fait encore de grands ravages. Ces deux causes ont singulièrement réduit la part d'influence qui revient à la noblesse, dans la constitution actuelle de la Russie. Chez les paysans, au contraire, cette autorité a été maintenue jusqu'à ce jour par la vie patriarcale (I), par un régime de transmission intégrale fondé sur la volonté du chef de maison, et surtout par le sentiment religieux, cultivé au foyer domestique encore plus que dans l'église. Cette alliance de la religion et de l'autorité paternelle confère aux paysans russes le caractère de dignité qui les distingue. Elle explique, en outre, les libertés communales dont ils jouissent depuis longtemps et la liberté individuelle qui leur a été accordée en 1861. Cependant une cause tend à affaiblir la famille, en Russie comme dans toutes les régions contiguës à de vastes territoires inoccupés : c'est la propension qu'ont les jeunes ménages à quitter le foyer natal pour peupler de nouvelles colonies.

L'autorité paternelle aux États-Unis.

Cette même tendance a dû agir aux Etats-Unis d'Amérique, comme dissolvant de la famille, dès l'origine de la colonisation. Cependant tous ceux qui ont fait des recherches sur les anciennes mœurs de ces Etats, savent que l'autorité paternelle s'y est longtemps maintenue avec l'esprit religieux et l'ensemble des usages qui subsistent encore en Angleterre.

Au contraire, on voit surgir peu à peu un ordre de

(1) Les Ouvriers européens, 2* édition, tome II, chap. ii et iv. Le Play. 21

choses tout différent depuis que les contemporains de Washington ont disparu. La ferveur de la foi s'est considérahlement refroidie sous l'influence de l'émigration européenne, qui n'amène plus des familles d'élite comme au temps de Penn et de Morton. Ce mouvement est peut-être précipité par la règle trop absolue qui sépare l'autorité publique et la religion ; mais iî provient sur tout du partage égal que conseille la loi ab intestat. Cette loi, en effet, détruit l'ancien régime de succession sous lequel grandissait la Nouvelle-Angleterre.

Ces maux sont aggravés plutôt que combatius par les mœurs publiques et privées. L'envie interdit aux hommes éminents (1) l'accès du gouvernement local : elle entrave par conséquent un des principaux mobiles qui portaient précédemment les familles liches à perpétuer chez leurs descendants l'alliance du nom et delà profession. Les jeunes gens affichent une préférence systématique pour les riches héritières. Favorisée par l'extrême liberté des mœurs, la stérilité calculée des mariages se manifeste çà et là avec un cynisme (2) qu'on n'oserait afficher en France, où cependant ce désordre date de plus loin. Le foyer domestique, souvent établi dans les auberges, offre une mobilité inconnue aux autres peuples civilisés. A peine sortis de Tenfance, les jeunes gens des deux sexes abandonnent leurs parents pour se créer une position indépendante. Je vois, dans ces défaillances morales, la cause première de la crise que subit maintenant la constitution sociale des Etats-

te disposition est de plus on plus marquée dans la conspolitique des Etats-Unis : elle était déjà indiquée, il y a 13, par M. de Tocqueville et par les écrivains nationaux.

(1) dette titution poli

(A. de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. I'^'", ch. XIII.)

(2) L'Organisation du travail, % 60, et spécialement note 23.

Unis. Le mal éclate malgré l'exemple de certaines familles éminentes, qui sont exclues de la vie publique par les votes du peuple, mais qui gardent, dans leurs résidences rurales, les anciennes mœurs coloniales fondées sur les coutumes de la mère-patrie.

L'autorité paternelle en Angleterre.

C'est en Angleterre, en effet, que l'autorité paternelle et la famille semblent présenter, malgré quelques imperfections, le>j traits les plus recommandables. Cette supériorité ne se maintient pas seulement, comme en Russie, par de bonnes traditions que chacun est tenu de respecter ; elle repose aussi sur une appréciation intelligente des besoins d'une société libre.

Dans l'opinion des classes dirigeantes de l'Angleterre, la famille, soutenue par la morale chrétienne, est la véritable unité sociale, et forme la base de toute nationalité. Une bonne organisation de la famille entraîne une bonne organisation de l'Etat. Au contraire, la meilleure constitution écrite reste impuissante en présence de familles imbues de scepticisme et livrées aux mauvaises mœurs. Un peuple envahi par ces deux fléaux aspire en vain à la liberté : il ne saurait la concilier avec la paix publique.

Selon la même opinion, la meilleure organisation de la famille chrétienne est celle où l'autorité du père est positivement sanctionnée par le droit de tester. Il est aussi chimérique de refuser cette sanction à l'autorité paternelle que de constituer l'Etat sans donner au sou verain la disposition de la force publique. Les Anglais se persuadent d'ailleurs que la liberté civile se développe avec l'autorité paternelle ; et, pour défendre ces gj'ands

intérêts sociaux, ils font appel à la fois à la religion et à la Coutume.

Les habitudes de la vie privée sont, de tous points, conformes à ces opinions. N'ayant eu, dans la recherche de sa femme, d'autre préoccupation que celle d'associer les goijts et les sentiments^ le père trouve lebonheurau foyer domestique. C'est là qu'aboutissent pour lui toutes les pensées, tous les intérêts ; aussi le même mot home, d'une suavité extrême pour tout cœur anglais, exprimet-il à la fois le foyer et la patrie. Les parents tiennent à honneur la fécondité du mariage, et ils ne restreignent point les limites assignées par la nature. Ils trouvent d'ailleurs dans cette fécondité le moyen de pourvoir à leur principal intérêt, c'est-à-dire de choisir un successeur doué des qualités nécessaires pour continuer dignement l'œuvre de la famille. Grâce au concours de l'héritier, le pèrepeutexercer jusqu'au terme delà plus longue vie toute profession qui se prête à une transmission régulière. C'est ainsi que s'allient, au profit de tous, l'activité de la jeunesse et l'expérience de l'âge mûr. Les conseils du père donnent au fils une direction utile : et ils lui transmettent les bienfaits d'une saine tradition. La collaboration du fils garantit au vieillard la dose de travail qui prolonge la durée de ses facultés, et la dose de repos que l'âge rend nécessaire. Elle conjure pour le père la déchéance de la retraite, et elle lui conserve l'ascendant de la vie active. Même en l'absence des motifs présentés dans les autres parties de cet ouvrage, cette digne situation des vieillards démontre la supériorité du régime fondé sur la liberté du testament et la fécondité du mariage. Aussi les Anglais de tout âge voient-ils un intérêt public dans ces deux éléments delà vie domestique et dans les habitudes qui assurent une légitime prépondérance à la vieillesse.

L'autorité paternelle en France.

En France, l'autorité paternelle n'est appuyée ni par la religion, que de hautes intelligences combattent depuis la fin du xyii^ siècle, ni par la loi civile, que les niveleurs de 1793 édictèrent en méfiance du père de famille (1). Elle ne peut compter davantage sur le concours de l'opinion pu}3lique. Elle a chez nous des ennemis systématiques qui restent soumis à l'impulsion que la Terreur a donnée aux esprits ; et si leurs attaques contre cette autorité sont moins formelles que celles qu'ils dirigent contre la religion, elles ne sont pas au fond moins efficaces. Dans leurs rangs, je trouve habituellement les sophistes qui, repoussant la tradition nationale incarnée dans les pères de famille, veulent transformer la société par des moyens violents et lui imposer un progrès chimérique, en dehors de l'ordre moral et de l'expérience. J'y rencontre également une multitude d'écrivains qui, n'apercevant pas la distinction des lois physiques et des lois morales, se persuadent (2) que la connaissance de l'ordre matériel, com-

(ij II suffit de citer le texte suivant pour prouver que les législateurs de 1793 avaient absolument perdu la notion de l'autorité paternelle :

a 11 nous restait à considérer le mariage comme la tige des « liens qui doivent unir les enfants et les auteurs de leur « existence. La voix impérieuse de la raison s'est fait entendre. « Elle a dit : il n'y a plus de puissance paternelle ; c'est Irom- « per la nature que d'établir ses droits par la cr.iinte. Surveil- « lance et protection, voilà les droits des parents ; nourrir, « élever, établir leurs enfants, voilà leurs devoirs. » (Cambacérès, rapport à la Convention sur le projet de Gode civil. Moniteur du 23 août 1793)

(2) J'ai pu constater cette direction de l'opinion publique, en suivant pendant trois années, avec la déférence qui convient à tout auteur, les critiques adressées d,\^)i , Ouvriers européens.

miiniquée de bonne heure à la jeunesse dans les écoles, lui confère nécessairement la suprématie dans la famille et l'aptitude que réclame le gouvernement des choses humaines.

Xotre société est profondément désorganisée par cette théorie et par les déplorables pratiques émanant du partage forcé. L'une des grandes causes de nos désastres est la triste condition du mariage. Ayant été contraint de subordonner le choix d'une femme à la recherche d'une dot, le mari ne peut goûter que par exception le bonheur qui naît de l'harmonie des caractères . La stérilité imposée par le partage forcé exclut du foyer domestique la vie et la gaieté, en supprimant le principal attrait qui pourrait y attacher les parents. Alors même que le droit à l'héritage ne détruirait pas chez les enfants l'esprit de travail et d'initiative, la stérilité laisserait aux parents peu de chances de trouver parmi eux un successeur apte à continuer l'œuvre de la famille. Parvenu au milieu de sa carrière, le père s'aperçoit qu'il sera bientôt impuissant à lutter seul contre la con-

Après les considérations relatives au rôle de la religion, la conclue-ion qui a soulevé le plus de critiques est celle qui signale l'autorité paternelle comme une des bases de l'organisation des sociétés. Ceux qui prétendent représenter « l'esprit moderne » se sont particulièrement fondés sur ce grief pour m'accuser de « tendances rétrogrades». L'un de ces critiques a parfaitement mis en évidence, pir Pappréciation suivante qui lui est propre, le dissentiment profond qui existe entre nous, touchant le rôle réservé à l'âge mûr et à la vieillesse : « Telle est la rapidité du « progrès des connaissances, qu'aux deux tiers de sa carrière, « le père de f.imille n'est plus au niveau de ce qu'il faut savoir; « ce n'est pas lui qui enseigne ses enfants, ce sont ses enfants « qui refont son éducation ; il représente pour eux la routine (f ancienne, la pratiq'ic usée, la résistance qu'il faut vaincre. » (R.de Fontenay, Journal des économistes, yùn 1856, p. 401.) — iNolre temps d'erreur a fourni peu d'assertions aussi fausses et aussi dan-'eieuses.

CLirrence de rivaux plus jeunes et plus actifs : il doit donc, s'il est prudent, se retirer prématurément des affaires, et se résigner à l'amoindrissement de situation qui est la conséquence inévitable de la retraite.

Déchéance de l'âge mûr et de la vieillesse en France. ,

Cette déchéance de l'âge mûr et de la vieillesse est un des traits les plus apparents des mœurs modernes de la France ; elle entraîne, à divers points de vue, les conséquence? les plus fâcheuses. Les chefs de maison qui s'adonnent aux professions commerciales, toujours soumises à l'aiguillon delà coficurrence, abandonnent habituellement leur commerce dès que le corps commence à perdre de sa force, tandis que l'esprit continue à acquérir une connaissance plus complète des hommes et des choses. C'est précisément l'époque ou l'expérience du père de famille, secondée par- l'activité" et le dévouement de son fils associé, assurerait les plus grands succès. C'est alors également que la meilleure hj^giène du corps et de l'esprit consisterait pour le père à conserver les habitudes établies. L'interruption brusque de cette activité frappe, au physique comme au moral, l'âge mûr et la vieillesse : elle tarit, en France, les sources de la fortune domestique au moment où, en Angleterre, celles-ci atteignent toute leur puissance ; elle rend stériles chez nous l'expérience et les relations que nos voisins placent avec raison au premier rang de leurs forces productives. La retraite prématurée des chefs de famille compromet donc à la fois la prospérité publique et le bonheur individuel. Elle est en quelque sorte une mort anticipée et réagit d'une manière fâcheuse sur la situation faite à la vieillesse dans la famille et dans la société.

Cette funeste influence s'exerce sur toutes les branches de l'activité sociale : et je démontrerai qu'elle affecte l'ordre économique autant que l'ordre moral.

Sans doute, chez les natures d'élite et chez la faible minorité qui s'inspire du sentiment religieux, le respect envers les vieux parents reste encore la règle commune. Chez d'autres, à défaut de mobiles plus puissants, la crainte de l'opinion contribue jusqu'à un certain pointa sauver les apparences. Mais, en l'absence d'une sanction religieuse ou légale, l'oubli des égards dus à la vieillesse tend à devenir une habitude. C'est ainsi que certaines populations rurales, chez lesquelles le respect des bienséances ne masque pas l'égoïsme des sentiments, présentent dans leurs rapports de parenté les traits les plus odieux (1).

On pourrait croire, au premier abord, que cette triste condition des vieillards a pour compensation le bon-

(1) Les Ouvriei's des deu.r Mondes, 1" série, t. II, p. 486. — Ces tristes vérités commencent à se faire jour dans le monde officiel : < Quand les pères et mères ne peuvent plus ou ne veulent « plus se livrer aux pénibles travaux des champs, ils distri- « buent leurs biens entre leurs enfants, en se réservant une « rente viagère, ou même souvent sous la condition d'être « nourris, logés et entretenus par leurs enfants. Qu'arrive-t-il « souvent ? J'ai honte de le dire..., il arrive trop souvent ceci : <i dans les premiers temps, tout va à merveille ; la rente est « servie exactement ; le donateur est entouré de soins ; mais peu « à peu le souvenir du bienf;iit s'affaiblit : les ch;irges seules « apparaissent, les rentes ou prestations en nature ne sont ft plus acquittées que de mauvaise grâce ; trop souvent on cher- « che des prétextes pour s'en dispenser, et trop souvent aussi « les malheureux ascendants se trouvent délaisses dans leurs t vieux jours par d'indignes enfants qui ne voient plus en eux « qu'une charge inutile. N'est-il pas vrai qu'il en est souvent « ainsi ? — Plusieurs voir : Oui, ce n'est que trop vrai, i» (Discours de M. Bonjean au Sénat, séance du 23 mars 1861 ) — Voir, pour plus amples di'-tails, VOrganisation du travail : le | 31, ainsi que les documents A et B.

heur des jeunes gens. Il n'en est rien, et, par la nature même des choses, tous les membres de la famille souffrent du tort fait à son chef.

La femme et le mariage (1)

La séduction réprimée chez les Anglo- Saxons.

Les Américains du rsord s'inspirent en cette matière difficile d'un profond sentiment d'équité et d'une délicate appréciation des intérêts de la femme. Suivant leur opinion, la femme ne saurait, à l'imitation de l'homme, tirer sa force du droit de propriété et des influences qui se rattachent à l'exercice de la profession ou à l'administration de la cité. Elle la puise dans le dévouement qui l'anime, dans cette grâce incomparable que signale l'épigraphe du présent Livre (2), et dans l'ensemble des qualités morales qui soumettent à son empire le frère, le mari et le fils. La femme sage et pudique, que glorifie le Livre saint, exerce sur son entourage un ascendant qui s'impose irrésistiblement, et qui ne pourrait qu'être affaibli par des prescriptions légales. Cependant la femme ne possède cette autorité, elle ne développe complètement ces aptitudes, elle ne jouit enfin du bonheur de la vie domestique que si elle trouve certaines garanties dans le caractère, dans lesgoiàtsetdansraffection de son mari. Sous ce rapport, la femme est encore plus intéressée que l'homme à obtenir avant le mariage la connaissance intime des sentiments du fiancé. Il importe donc que les mœurs donnent à la jeune fille la liberté nécessaire pour choisir celui qui répond le mieux à ses propres sentiments.

(1) La Réforme sociale, I, livre III.

(2) La femme sage et pudique a une grâce qui surpasse toutes les grâces {Ecclésiastique, XXVI, 19).

Mais cette liberté laissée aux jeunes filles de prendre soin elles-mêmes de leur principal intérêt, serait funeste aux mœurs si, dans le cours de cette recherche, elles étaient exposées sans défense à la séduction. Et c'est ici qu'apparaît une juste compensation de la supériorité apparente conférée à l'homme dans le régime de la propriété. Si la loi considère la femme comme trop faible ou trop confiante pour mettre le bien de famille à l'abri de la violence ou de la fraude, elle la juge également incapable de défendre son honneur contre les artifices du libertinage ou les entraînements de la passion. Et puisque,'en principe, l'influence des femmes dérive précisément de la chasteté, il est équitable de défendre contre le rapt ou la ruse ce qui est pour elles le premier des biens L'honneur des filles est donc placé, au même titre que la faiblesse de l'enfance, sous la tutelle des lois et la garde des honnêtes gens. Dans l'opinion de tous, c'est commettre une action, non pas seulement coupable, mais déshonorante, que d'y porter atteinte. Les réclamations des filles sMuites sont toujours accueillies par les magistrats avec sympathie et sollicitude : et, lorsqu'elles sont reconnues légitimes, les coupables sont frappés avec une inexoi^ible sévérité. Le trait le plus recommandable des mœurs anglo-saxonnes, celui qui tranche honorablement avec les déplorables habitudes des peuples latins, est assurément cet appui accordé par la loi aux femmes éloignées accidentellement du foyer domestique, et privées par quelque événement imprévu de la protection de leur famille.

Les hommes, à la vérité, doivent apporter une prudence extrême dans les relations qui pourraient servir de prétexte à des manœuvres coupables et à des poursuites injustes. Cette réserve est.surtout commandée aux hommes placés dans les situations élevées, et elle peut

offrir quelques inconvénients pour ces derniers. Mais elle assure aux filles pauvres une sécurité, et donne aux bonnes mœurs des garanties qui rehaussent singulièrement le caractère moral delà nation.

Les lois qui protègent les femmes sont moins formelles et moins efficaces en Angleterre qu'aux Etats- Unis ; mais les associations privées qui travaillent incessamment au progrès moral du pays ont déjà pris l'initiative d'une réforme. Les magistrats locaux y tiennent à honneur de tirer de la loi tout le bien que le texte peut comporter. La législation et les mœurs qui défendent ainsi la fille du pauvre contre les passions du riche sont, je le répète, le trait le plus respectable d'une organisation civile où la prépondérance des classes supérieures est, à quelques égards, plus marquée qu'elle ne l'est dans la constitution française.

La liberté de la séduction en France,

Le principe de l'égalité des sexes, introduit si mal à propos dans la plupart de nos lois modernes, nous a naturellement conduits à envisager les faits de séduction sous un jour tout différent. Contrairement à l'ancienne tradition, les relations qui blessent les mœurs ne sont plus regardées comme un déht dont la responsabilité pèse exclusivement sur l'homme. Lorsqu'elles ne se compliquent point de rapt ou de violence, elles semblent être, pour les deux sexes, un 'droit naturel dont l'usage ne pourrait être puni, cliez 1 homme seul, sans injustice. Cette théorie a été émise pour la première fois en France, en 1791. Elle a été reproduite en 1810 ; mais ce qui est plus affligeant encore que le fond même de la

doctrine, c'est le langage étrange à Taide duquel les légistes de cette époque prétendaient la justifier {!).

Ces dispositions de notre code ont porté leurs fruits : la séduction qui, pendant le dernier siècle, n'appartenait guère qu'aux mœurs de la cour, s'est propagée, depuis lors, dans la masse même de la nation ; et aujourd'hui elle est devenue un trait habituel de nos mœurs privées. Aucun père, à moins d'y être contraint par une dure nécessité, nose confier sa fille à la foi publique. Les familles aisées gardent, pour ainsi dire, leurs filles cloîtrées au foyer domestique ; en sorte que celles-ci n'auraient aucun moyen de choisir un mari, alors même que ce choix ne devrait pas être entièrement subordonné à la question d'argent. Les familles pauvres, obligées de tirer parti du travail de tous leurs bras, doivent exposer leurs filles à cette corruption qui envahit peu à peu les divers points du territoire. La séduction exercée sur les jeunes ouvrières est commune dans nos villes comme dans noscampagnes : c'est notamment dans les fabriques urbaines de Lille, Amiens, Saint-Quentin, Reims, Sedan, Mulhouse, Lyon, Saint-Etienne et Limoges, qu'elle s'étale avec les circonstances les plus déplorables. Beaucoup de propriétaires et de fabricants voient avec

(1) « L'Assemblée constituijnte avait effacé de la liste des cri- « mes l'enlèvement, etïet de la séduction... Les rédacteurs du «t Gode ont pensé que lorsqu'il s'agit d'une fille de seize ans, « la séduction que la nature n'avait pas mise au rang des cri- « mes ne pouvait y être placée par la société. 11 est si difficile « à cette époque de la vie, où la précocité du sexe ajoute à s une excessive sensibilité, de démêler l'effet de la séduction de • l'abandon volontaire. Quand les atteintes portées au cœur « peuvent être réciproques, comment distinguer le trait qui l'a « blessé ? Gomment reconnaître Tagresseur dans un combat où « le vainqueur et le vaincu sontn)oins ennemis que complices ?» Monseignat, rapport au Corps législatif ; Moniteur du 27 février 1810.

indifférence une dégradation dont la pensée ne s'offrirait pas à l'esprit des peuples que, dans nos fausses idées de progrès fatal, nous nommons « arriérés ». Cette coupable tolérance existe même dans plusieurs villes de fabrique, où les chefs d'industrie montrent d'ailleurs une véritable sollicitude pour le bien-être matériel de la population. L'opinion publique, manquant sur ce point à la mission qui lui incombe chez les peuples libres, n'a ni la délicatesse ni l'énergie nécessaires pour préserver de pauvres jeunes filles contre certaines tortures morales a^^ant le caractère le plus odieux. Dans quelques districts manufacturiers, ce désordre atteint >ses plus extrêmes limites : les corrupteurs n'appartiennent pas seulement à la classe ouvrière ; ce sont aussi les employés de fabrique, les gens de la classe aisée, parfois enfin les chefs d'industrie eux-mêmes, c'est-à-dire ceux qui, selon les lois divines et humaines, ont charge de l'ordre social Cette dépravation offre encore ce caractère affligeant, qu'elle est décelée par la vaniteuse indiscrétion des coupables, plutôt que par la réprobation des gens de bien. Enfin, dans quelques localités, le mal est arrivé à ce point que les personnes ayant conscience de la honte imprimée par de telles mœurs à notre état social, ne pourraient protester sans encourir le ridicule.

Urgence de la réforme.

Toutes les personnes qui se dévouent à faire le bien et à réprimer le mal devraient se concerter en vue d'une pronrtte réforme. Pour ramener les esprits au sentiment d'i juste, la loi devrait restaurer le principe de nos anciennes coutumes. Comme en Prusse, elle

rangerait la séduction parmi les délits que poursuivent les magistrats. A défaut de cette réforme complète, il faudrait, tout au moins, considérer la séduction comme un dommage que le séducteur serait tenu de réparer, sur la réclamation de la victime, selon l'appréciation faite par le juge. Il y aurait, dans ce cas, à fixer les bases de la réparation due par le séducteur, à supprimer l'article 340 (1) du Code civil, et à rendre par là aux filles séduites le bénéfice de l'article 1382 (2). D'un autre côté, les chefs d'industrie ont à prendre sans délai une grande part à la réforme. Ils devraient, au moyen de certaines mesures d'ordre, protéger les ouvrières qu'Us emploient. Dans cette voie, ils pourraient imiter avec fruit les institutions adoptées par les filaleurs de Lawrence et de Lowell (Massachusetts) ; ils n'auraient même qu'à suivre l'exemple donné, en France et dans les Etats allemands, par d'honorables patrons.

Je ne me dissimule pas que cette réforme sera difficile dans un pays où fopinion, égarée par une littérature malsaine, glorifie les séducteurs,, persécute les filles séduites, et tourne en ridicule les maris trompés. Je sais aussi que nos magistrats, usant dans l'appréciation des faits du pouvoir discrétionnaire qui leur est nécessairement dévolu en pareille matière, jugeraient pendant longtemps tout autrement que les magistrats allemands, anglais ou américains Mais ces considérations elles-mêmes viennent confirmer l'opportunité

(1) Art. 340. La rectierche de la paternité est interdite. Dans le cas d'enlèvement, lorsque l'époque de cet enlèvenient se rapportera à celle de la conception, le ravisseur pourra être, sur la demande des parties intéressées, déclaré père de l'enfant .

(2) Art. 1382. Tout fait quelconque de l'homme qui cause à autrui un dommage oblige celui par la faute duquel il est arrivé Ù le ré[)iirer.

d'une réforme, qui ne serait d'abord que trop tempérée par la jurisprudence, mais qui s'accomplirait peu à peu, à mesure que le sens moral se rétablirait dans la nation.

Importance sociale de la chasteté.

La répression des faits de séduction, et en général les institutions qui rehaussent le caractère moral de la femme, sont plus nécessaires sous les régimes de liberté que sous les régimes de contrainte. Les peuples qui aspirent à la liberté civile et politique ne peuvent trouver que dans de bonnes mœurs les garanties de la paix sociale. Ils sont donc plus intéressés que les autres à prévenir les maux du concubinage et des naissances illégitimes, non par voie de répression formelle, mais par tous les moyens indirects qui peuvent accroître le respect du au caractère de la femme.

Dans toute société stable, la chasteté des femmes a été classée parmi les vertus essentielles au bonheur individuel et à la prospérité publique (1) La plus simple analyse des faits sociaux explique, au surplus, ce grand enseignement de l'histoire. Partout où règne cette vertu, les jeunes hommes sont particulièrement enclins au mariage. Quant aux filles, en vertu de la loi des naissances, elles sont généralement moins nombreuses que les garçons ; elles sont moins portées que

il) « 11 y a tant d'imperfections attachées à la perte de la « vertu chez les femmes, toute leur âme en est si fort dégradée, « ce point principal ùté en fait tomber tant d'autres, que l'on « peut regarder, dans un Etat populaire, l'incontinence publique « comme le dernier des malheurs et la certitude d'un change- « ment dans la constitution. » (Montesquieu, l'Esprit des lois, liv. v'II, ch. VIII)

ceux-ci à demander l'indépendance au mariage ; elles écoutent plus docilement les objections de leurs parents. Elle sont donc en situation de choisir, et elles accordent naturellement la préférence à ceux qui se distinguent par la vertu, le talent et la richesse. Sous les régimes sociaux où se conserve la chasteté, où l'on n'attribue aux filles que de simples trousseaux, le plus vif attrait de l'humanité devient dune pour la jeunesse un puissant moyen d'émulation. En accueillant d'abord les plus dignes, et en condamnant les indignes au célibat, les femmes exercent une action bienfaisante sur les mœurs de la nation, et président, en quelque sorte, à un classement social. Cette influence est manifeste chez les populations dont les mœurs sont fortifiées par un travail assidu. Je l'ai souvent signalée, dans toutes les régions de l'Europe, chez ces races laborieuses qui se procurent par l'émigration périodique leurs principaux moyens de subsistance. Les mœurs locales imposent aux jeunes émigrants le devoir de rapporter annuellement à la famille un pécule qui fournit la meilleure mesure de leur tempérance et de leur énergie. Le mariage est donc, en fait, refusé à celui qui. pendant cette sorte de noviciat, n'a pas donné des preuves suffisantes d'application et de vertu (1).

(1) La réforme des institutions et des mœurs, en matière de séduction, est l'une de celles qui a provoqué le plus d'adhésions de la part de mes correspondants. Les uns adhérent à la solution nette proposée ci-de?su5, d'après la pratique efficace de la Prusse. Les autres se contenteraient de simples palliatifs. Parmi ces derniers je suis heureux de signaler M. Carissan, doyen des juges de p lix de la ville de Nantes. Ce magistrat conclut de sa longue pratique que l'on préviendrait une grande partie des scandales du régime actuel en modifiant comme suit l'article 353 du Code pénal sur l'enlèvement des filles mineures : « Si la « persotine ainsi enlevée ou détournée est une fille au-dessous « de vingt et un ans accomplis, la peine sera celle des travaux « forcés à temps. »

L'indissolubilité du mariage, garantie des bonnes mœurs.

Les coutumes et les lois qui rehaussent la majesté du mariage, comme celles qui prononcent rinterdiction du divorce, offrent éiïalement aux bonnes mœurs des garanties sûres et des appuis solides. Fort heureusement cette partie de la réforme sociale, accomplie depuis longtemps chez nous, après de déplorables tentatives, a conjuré jusqu'à un certain point TelTet des vices que je Amiens d'indiquer. Les bienfaits de l'indissolubilité du mariage se révèlent partout par des traits excellents. Le lien conjugal s'offre aux populations avec un caractère plus auguste ; les conjoints ne contractent pas sans réflexion un engagement qui lie la vie entière ; ils sont plus enclins à atténuer, par de mutuelles concessions, les inconvénients du contraste des caractères ; les personnes dépourvues des qualités qui rendent les mariages lieureux, ne peuvent pas commettre de nouveaux scandales en concluant de nouvelles unions ; enfin les enfants peuvent compter plus sûrement sur les soins et l'affection de leurs parents.

Au surplus, l'approbation qui est donnée aux lois interdisant le divorce, par les femmes les plus respectées, m'a toujours paru être, en cette matière délicate, le fait le plus propre à asseoir les convictions du législateur. C'est dans cette même autorité que j'ai toujours vu la meilleure justification des principes exposés dans ce chapitre. Cependant, en donnant cette approbation, les femmes qui inspirent l'estime et le dévouement à ceux qui les entourent font habituellement une réserve dont il importe de tenir compte. Elles reconnaissent que leur rôle est limité au foyer domestique ; mais elles

entendent joindre aux affections et aux soins matériels qui en absorbent la plus grande part, l'intelligence des intérêts du dehors et la connaissance des grands résultats de l'activité sociale. Il faut satisfaire cette légitime prétention, non seulement pour relever autant que possible la dignité des femmes, mais encore pour exciter les hommes à donner à leurs propres facultés le développement le plus complet.

Utilité de la culture des aptitudes intellectuelles chez les femmes.

Les hommes qui se distinguent par leurs talents et leurs vertus doivent, pour la plupart, leur supériorité aux premières leçons de leur mère et aux conseils de leurs femmes ; ils trouvent d'ailleurs, dans lapprobation des femmes éminentes, la plus haute récompense de leurs succès. La culture des aptitudes intellectuelles de la femme est donc un besoin social aussi impérieux que celle de ses aptitudes domestiques. Les familles les plus estimées pourvoient à ce double int<'Tèt en se conformant à trois règles importantes : en conservant les filles au foyer paternel jusqu'à Tépoque de leur mariage ; en reculant cet engagement au moins jusqu'à vingt et un ans ; enfin en occupant les loisirs nombreux que laissent les travaux du ménage par l'enseignement le plus élevé que puissent donner les parents secondés par des maîtres spéciaux. Elles complètent cette double éducation, chez la femme mariée, par le haut ministère du foyer domestique, par la communauté de pensée existant entre les deux époux, enfin par les rapports établis entre les hommes distingués de même condition, rapports dont l'attrait prin-

cipal est l'instinct de sociabilité et la grâce incomparable de la femme (i).

(1) Notre brillante so'iélé du xvn^ siècle, qui mérita l'admiration du monde, tant qu'elle ne fut point corrompue par Louis XIV, dut en partie sa renommée aux salons gouvernés par (les fetnmes. Cette domination intellectuelle et morale était acceptée par les laïques comme par les clercs : par Descartes, La Fontaine et Corneille, comme parArnauld, Fr-inç^iis de Sales et Vincent de Paul. Elle a été recherchée et cclébrée de nos jours par des esprits éminents, par MM de Chateaubriand, Maltliieu de Montmorency. Ballanche, Legouvé Ampère, de Tocqueville, Cousin, Guizot, de Falloux et Lacordaire. Cette souveraineté s'amoindrit,- comme toutes les autres, par la décadence de l'jiutorité, plutôt que par le manque de sujets portés à la soumission. C'est Pune des circonstances qui démontrent le mieux l'urgence de la reforme sociale. Molière seconda les tendances tyraniiiaues de Louis XIV, en ridiculisant les salons qui brillaient eu 1661. Il contribua ainsi à la décadence intellectuelle qui apparut dès le milieu du règne.

La jeunesse et l'éducation (1).

Deux opinions contraires sur l'origine du mal chez la jeunesse.

Il existe entre les Français et les autres peuples que l'opinion se plaft à prendre pour modèles, une complète opposition de vues sur le rôle que la jeunesse et l'éducation doivent jouer dans une bonne organisation sociale.

V^ opinion : le mal, produit de 1 ignorance.

Suivant la première opinion, que je tiens pour erronée, tous les hommes naissent avec le besoin de l'ordre moral comme avec l'instinct de la conservation physique ; et la Providence, en leur donnant ce double besoin, leur a fourni les moyens d'y satisfaire. Les éléments du bien-être matériel ont toujours été répandus dans la nature avec profusion ; mais aujourd'hui plus que jamais nous savons les soumettre à notre volonté. Quant à Tordre moral, il s'aftermit à mesure que nous découvrons les lois naturelles qui régissent l'univers. L'homme, par cela seul qu'il est enclin à s'instruire, porte en lui-même le germe de toute vertu. Les sociétés, en triomphant de l'ignorance, développent avec le con-

(1) La Réforine sociale I, livre III.

cours de la science (1) le bien-être ph^'sique et moral des hommes, de même que le soleil, en animant les plantes engourdies par les frimas, fait naître des moissons de fleurs et de fruits. La source du mal n'est pas dans la nature même de l'homme, mais dans l'ignorance qui neutralise l'usage de sa raison. Les principaux auxiliaires du mal, dans le passé, ont été les gouvernements égoïstes et les castes oppressives qui ont systématiquement refusé l'instruction aux peuples, afm de les asservir plus sûrement. Le véritable secret de l'amélioration des sociétés consiste donc à enseigner les hommes, puis à les abandonner à leur libre impulsion vers le bien et l'utile. De notre temps plus qu'à toute autre époque, la science fournit à l'humanité le moyen d'accroître ses jouissances matérielles et de perfectionner ses mœurs; mais ce progrès ne saurait être accompli, ni par les vieillards, ni même par les hommes d'un âge mûr, imbus des préjugés de l'ancien régime ou des notions dune science surannée. D'après cette première opinion, les hommes parvenus aux deux tiers de leur carrière font obstacle au perfectionnement matériel et moral de l'humanité : ils sont « la routine « ancienne, la pratique usée, la résistance qu'il faut « vaincre ».

Seuls les jeunes gens peuvent s'assimiler les plus récentes conquêtes de la science et de la raison ; et c'est au moment où ils ont acquis tout le savoir de l'instituteur, qu'ils sont le plus aptes à diriger le monde phy-

(l). Une foi aveugle dans le pouvoir de la science a remplacé, chez les sceptiques qui ne sont point savants, l'ancienne croyance en la toute puissance de Dieu. Chaque jour on entend professer à ce sujet de singulières naïvetés par les niveleurs qui prétendent substituer, aux fécondes traditions du genre humain, des nouveautés stériles ou dangereuses.

LA l'AMILLË 383

siqiie et à établir le meilleur ordre moral. C'est donc à eux qu'il convient d'attribuer, autant que possible, l'initiative et l'influence. En conséquence, un gouvernement habile a pour premier devoir d'organiser, avec le concours de nombreux instituteurs, un vaste système d'instruction publique imprimant, dès la plus tendre enfance, aux jeunes générations l'impulsion morale et intellectuelle qu'elles ne sauraient trouver au foyer domestique. 11 doit employer, en outre, trois moyens d'action : assurer la prépondérance des jeunes gens en amoindrissant le rôle social et l'autorité des vieillards ; avancer, pour toutes les branches d'activité converties en fonctions bureaucratiques, l'âge de l'admission et l'àge de la retraite ; conférer aux enfants le droit à l'héritage, et les rendre par là indépendants des pères de famille réduits à la condition d'usufruitiers.

2« opinion : le mal, fruit du vice originel.

Suivant la seconde opinion, que je tiens seule pour exacte, l'esprit du mal, chez les enfants, se lie invariablement à l'amour du bien. L'enquête que j'ai ouverte m'a toujours révélé, sur ce point, l'accord unanime des liommes vraiment compétents. J'appelle ainsi les pères de famille et les Autorités sociales qui, secondés par des maîtres de leur choix, enseignent à la jeunesse la vraie science de la vie, celle que féconde le respect de Dieu, du père et de la femme. Selon ces légitimes instituteurs des nations, la propension constante vers le bien ne se rencontre que chez quelques natures privilégiées ; la propension vers le mal est prépondérante chez beaucoup d'autres ; le mélange des deux tendances est toujours le trait distinctif de la majorité. L'inclination

384 La famille

exceptionûelle de l'enfance vers le bien se révèle çà et là, malgré la contagion du mauvais exemple et les excitations les plus perverses; l'inclination persistante vers le mal est habituelle chez beaucoup d'enfants issus des parents les plus vertueux. Cette diversité des caractères et ce mélange du bien et du mal se reproduisent chez toutes les races, sous tous les climats, dans toutes les classes de chaque nation. Ils sont manifestes chez la plupart des enfants de chaque famille; ils résistent assez longtemps à la discipline uniforme de l'école ou du foyer domestique, et même parfois aux durs enseie^nements de la vie.

Le vice originel constaté par lexpérience.

Les doctrines qui ont le mieux réussi à constituer les peuples libres et prospères ont toutes proclamé que le penchant vers le mal domine en somme chez les enfants (1). Les pères de famille trouvent dans l'expérience journalière du foyer domestique la contîrmation de cette vérité. L'égoïsme, la cruauté et les autres vices

(Il Cette vérité est l'une de celles que l'Ancien Testament enseigne avec persistance. Elle est reproduite dans les /^rotvrôe^ avec une grande diversité. « Ecoutez, mon fils, les instructions « de votre père, el n'abandonnez point la loi de votre mère. » (1,8.) — c. Celui qui épargne la verge hait son fils : mais celui « qui l'aime s'appli-"jue à le corriger. ■> (XIII, 24). — « Châtiez votre fils tant qu'il y a espér.ince. » (XIX, 18). — » La folie « est li-^e au cœur de l'enfant, f,-t la verge de la discipline l'en « chassera. » (XXII. 15) — « N'épargnez point la correction à « l'enfant ; car si vous le frappez avec la verge, il ne mourra « point» (KXIII, 13.1 — « La verge et la correction donnent la « sagesse ; mais l'enfant qui est abandonné à sa \olonté couvre € sa mère de confusion. » iXXlX, 15.) — « Elevez bien votre fils, « et il vous consolera ; et il deviendra les délices de votre âme. » (XXIX, 17.)

de la barbarie apparaissent toujours chez les nouveaunés avec les premières lueurs de l'intelligence. Les barbares les plus féroces que l'on puisse observer de nos jours ne sont, à vrai dire, que de grands enfants chez lesquels le vice originel n'a point été détruit, sous l'influence d'une loi morale, par un judicieux mélange de force et de persuasion (1).

L'enseignement scolaire impuissant à dompter le mal.

Le premier but de l'éducation est de dompter ces vicieuses inclinations de l'enfance; mais tous ceux qui ont eu charge de ce devoir savent que, sous ce rapport,

(1) La sévère doctrine de l'Ancien Testament n'est nullement démentie par les tendres paroles que Je-sus-Cbrit a prononcées au sujet des petits enfants. J'ai été heureux de consiater récemment que les faits révélés par l'observation et l'opinion des Autorités sociales sont confiîinés. dans les termes suivants, par saint Augustin : « La faiblesse des organes est innocente chez « les enfants mais non pas leur âme. J'ai vu moi-même un « petit enfant dévoré par la jalousie ; il ne parlait pas encore ; « mais, tout pâle, il regardait d'un œil haineux son frère de lait .. « Est-ce innocence, chez un enfant, que de ne vouloir pas par- « tager une source de lait si abondante et même trop abon- « dante, avec un enfant aussi faible que lui ?. .. Est-ce la donc, « mou Dieu, cette innocence des enfants ! Non, cette innocence « n'existe pas. Ce qu'ils sont alors avec leurs maîtres et leurs « pédagogues pour les noix, les .balles, les oiseaux, ils le sont « plus tard avec les rois et les magistrats pour l'or, des terres, « des esclaves ; les objets de la passion changent avec les « années, comme de plus grands supplices succèdent aux chàli- « ments de l'eniance : mais, au fond, c est toujours la même « chose Vous n'a\ez eu d'autre pensée que de nous donner une a leçon d'humilité d.ms la petite stature des enfants. lorsi|ue « vous avez dit (S. Matth XIX, 14) : Le royaume des cieux est à « ceux qui leur ressemblent. » (Saint Augustin, Confessions, I, VII, 19,)

Le Plav. 22

la science de l'instituteur ne saurait suppléer à l'autorité et à la sollicitude des parents.

L'impuissance de l'instituteur à accomplir seul l'œuvre difficile qui consiste à former le cœur et l'esprit des enfants serait encore évidente, alors même qu'il serait possible de réaliser pratiquement le rêve de quelques novateurs, et de mettre les parties les plus ardues de la science à la portée de toutes les jeunes générations. La nature même de l'humanité résiste à cette extension universelle des sciences. La majorité des hommes est dépourvue des aptitudes qui permettent de pénétrer au delà des notions élémentaires ; et les esprits resteraient faussés par toute contrainte qui viserait à les faire sortir de cette limite. Une faible minorité peut seule apercevoir l'ensemble des connaissances humaines, et il n'y a que de rares esprits qui puissent s'élever à l'intelligence complète de l'une des spécialités de la science. La rareté extrême de ces esprits supérieurs constitue une loi naturelle; et c'est là une des conditions manifestes de l'harmonie sociale.

Le perfectionnement des sociétés ne saurait abolir une inégalité essentiellement organique : il l'accroît même journellement en agrandissant le domaine scientifique, et en rehaussant ainsi le niveau que doivent atteindre les fortes intelligences. Il est chimérique de supposer que la prospérité d'une nation puisse jamais avoir pour base un système d'instruction publique qui serait à l'activité sociale ce que l'atmosphère est à la vie physique des êtres organisés. Les nombreux instituteurs que réclame l'enseignement des classes populaires sont incapables de leur inculquer des principes assez nobles, assez féconds, pour que les jeunes générations en déduisent aussitôt comme corollaires les lois de la morale, la pratique de la profession et un juste sentiment des rapports sociaux.

Il faut savoir, en outre, que les meilleures organisations sociales ne réussissent même pas à tirer de l'enseignement tout le bien qu'il peut produire. Dans la pratique usuelle, l'instituteur exerce une industrie plutôt qu'un sacerdoce; et, d'un autre coté, les pères de famille ne peuvent à chaque instant apprécier la valeur de ses services, comme ils le feraient s'il s'agissait de l'achat d'une marchandise. En présence de cette nature des choses, le maître faiblit souvent dans l'accomplissement de son devoir, et ce relâchement entraine pour les élèves les plus fâcheuses conséquences. Il s'en faut donc de beaucoup que les meilleurs systèmes pédagogiques puissent remplacer la sollicitude innée des parents et les bienfaisantes influences du foyer.

Limpuissance de l'enseignement scolaire, considéré comme principe de l'organisation sociale, ne résulte pas seulement de l'inaptitude des enfants et de l'insuffisance des maîtres ; elle tient aussi à ce que les sciences ne sauraient régler le mouvement moral et matériel des sociétés. Comme je l'ai fait remarquer dès le début de cet ouvrage, les persévérantes conquêtes de Thumanité n'ont rien ajouté dans l'ordre moral, depuis dix-huit siècles, aux principes du christianisme. D'un autre côté, tous les arts usuels, même l'agriculture et la métallurgie, dont les opérations techniques ne sont en quelque sorte que la mise en œuvre des forces de la physique et de la chimie, ne pourront jamais prendre l'allure des méthodes scientifiques. Ces arts exigent d'ailleurs la collaboration de beaucoup d'hommes. Dans l'avenir, comme par le passé, ils trouveront leurs principaux moyens de succès, d'abord dans la tradition des praticiens, puis dans la connaissance des rapports sociaux. Or cette tradition et cette connaissance ne s'acquièrent que par une longue expérience de la vie ; et aucun

instituteur ne saurait prétendre à les enseigner. Ces vérités seront contestées par les niveleurs ignorants qui, pour démolir l'édifice lentement élevé par les sociétés humaines, affirment que la science fournira tous les moyens de reconstruction. Mais, à la vue des catastrophes amenées par les premiers efforts des démolisseurs, le puhlic constatera bientôt la fausseté de leurs promesses ; et il sera, au besoin, éclairé par les vrais savants.

Le père, vrai guide de la jeunesse.

Le père de famille, secondé par le prêtre, restera donc dans l'avenir, quel que soit le progrès des sciences physiques, le véritable guide de ceux qui se nourrissent de l'enseignement des écoles, et à plus forte raison de ceux qui n'en ont reçu que les éléments. J'aperçois ainsi, par une nouvelle démonstration^, la légitimité de la liberté testamentaire qui laisse au père de famille l'influence dérivant de la nature des choses et le caractère antisocial du partage forcé qui la lui enlève sj'stématiquement.

On expose les sociétés à de redoutables épreuves lorsqu'on excite, par la fausse doctrine que j'ai d'abord signalée, les instincts d'indépendance naturels à la jeunesse ; lorsqu'on lui persuade qu'elle peut diriger, dès son entrée dans la vie, les personnes et les intérêts qui l'entourent. Ce danger est surtout à craindre dans notre pays, oii l'esprit de tradition a été discrédité par les abus de l'ancien régime, et où les hommes se montrent parfois enclins à tout oser. Les arbitres de l'opinion publique, invoquant Texpérience et la raison, doivent donc enseigner aux jeunes gens que, pour devenir apte à remplir les fonctions sociales, il faut d'abord recevoir

docilement l'éducation donnée par les parents et les maîtres. Eclairée enfin sur la fausseté des dogmes révolutionnaires, la jeunesse luttera contre le vice originel et l'ignorance; elle dressera à son tour de nouvelles générations à la pratique des devoirs sociaux.

On commet, au surplus, une grave erreur lorsqu'on croit découvrir un antagonisme entre les deux époques extrêmes de la vie, et lorsque, suivant l'exemple de la Convention, on croit favoriser les jeunes gens aux dépens des vieillards, à l'aide des lois coercitives. Il existe entre tous les âges, comme entre les deux sexes, une merveilleuse harmonie que le législateur ne doit point troubler par une intervention inopportune. Il sufïît d'ailleurs de considérer les avantages accumulés sur la jeunesse par la Providence pour être convaincu que les lois agissent à rencontre du bonheur individuel, lorsqu'elles privent la vieillesse des trop rares compensations que lui offre le jeu régulier des institutions et des mœurs. Les jeunes gens qu'on soustrait mal à propos à l'autorité des vieillards subissent, par cela même, un double dommage : au début de leur vie, ils manquent de la direction qui leur est nécessaire ; vers la fin. ils subissent à leur tour l'oppression organisée par la loi contre les pères. \os sociétés, livrées aux maux de la famille instable, s'épuisent à chercher le remède dans une multitude d'associations. Les novateurs demandent en vain aux institutions surannées du communisme ce que les peuples prospères continuent à recevoir de la famille-souche. Jamai? une organisation factice ne remplacera l'association naturelle du père et du fils.

D'un autre coté, il serait injuste et antisocial de comprimer le légitime essor de l'activité, de l'esprit d'innovation, et en général des penchants qui donnent tant

de charme à la jeunesse. Mais la bienveillance naturelle des parents fournit à cet égard toute garantie, el ne laisse à redouter que de rares exceptions. Les nations libres satisfont d'ailleurs à cette règle par des moyens efficaces : elles fortifient les jeunes générations par un enseignement judicieux et par la pratique de la loi morale ; elles facilitent Témigration ; elhs substituent la famille-souche à la famille patriarcale, et elles favorisent ainsi l'établissement séparé de la plupart des jeunes ména.2:es.

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