‹ Frédéric Le Play d'après lui-mêmeChapitre 25 sur 31 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LE THAVAIL

Les politiques veulent, en un Etat bien régie, plus de maîtres es arts mécaniques que de maîtres es arts libéraux.

(Curilinal de Richelieu, Teslamenl pnliliqne, l^^ partie, ch. II, sect. 10).

Le travail et la richesse (1).

Le travail chez les sauvages, les pasteurs et les sédentaires.

Conformément à deux des premières prescriptions du Livre saint (2), l'homme a chaque jour un grand devoir à remplir. Les lois physiques de son existence Tobligent à consommer certains produits ; mais, en même temps, la loi morale lui enjoint de se procurer ces produits par son propre travail, c'est-à-dire par un effort de ses organes accompli avec une intelligente volonté.

Depuis les premiers âges de l'histoire, les races humaines offrent trois catégories qui se distinguent profondément par la nature de leurs travaux. Les sauvages, races inférieures errant sur de vastes espaces, exploitent les produits spontanés du sol par la chasse, la pêche ou les cueillettes. Les pasteurs, élevés beaucoup plus haut dans l'ordre intellectuel et moral, vivent sous la tente de Texploitation des troupeaux, en parcourant des steppes fertiles. Les sédentaires enfin s'établissent dans des demeures fixes, et se livrent à des travaux plus soutenus, plus productifs que ceux des nomades. Lorsqu'il adopte la vie sédentaire, l'homme complique de plus en plus le régime du travail. Il soumet peu à peu les forces vitales à son empire : il s'approprie le sol, les plantes

[{) La Réforme sociale, II, livre IV,

|2) Chaque jour de la vie, tu demanderas ta nourriture au trav.iil (Genèse, III. 17). — Vous ne déroberez point (VI*^^ commandement du Décalogue, Deutéronome, V, 19).

et les animaux, et il fait concourir à ses fins l'action des agents naturels. A l'origine, il se contente d'employer à l'état brut les produits de la localité qu'il habite. Bientôt il se procure par voie d'échange les produits des autres régions. Il fait subir aux matières brutes, dans la nature intime aussi bien que dans la forme, des modifications qui équivalent presque à une création. L'homme enfin exerce d'une manière encore plus formelle le pouvoir créateur : il s'applique à des œuvres qui n'empruntent presque rien à la matière, et qui tirent leur principale valeur du sentiment et de la pensée.

Une race d'hommes élevée à cette hauteur a toujours été un sujet d'admiration pour les autres. Elle a été adoptée comme modèle par les contemporains, tant que chez elle chaque progrès de l'intelligence et de l'art a été complété par un progrès équivalent dans l'ordre moral.

Les sociétés grandissent ainsi, par l'asservissement du monde physique et par la culture des forces matérielles, intellectuelles et morales. Elles organisent progressivement les opérations qui constituent les innombrables professions de l'agriculture, de l'art des forêts et des mines, des manufactures, du commerce, de la colonisation et des arts libéraux. Elles peuvent alors s'accumuler en masses denses sur un espace déterminé, dans un état croissant de bien-être. Il est tel ouvrier qui, sans sortir de l'atelier exigu où son outil est mis en mouvement par un filet d'eau courante, entretient sa famille plus aisément que le sauvage qui dispose seul des produits d'une forêt. Les aptitudes et les forces, appliquées avec suite sur chaque point du sol, y créent une foule de ressources inconnues aux peuples nomades. C'est dans cette agglomération intelligente que consiste essentiellement l'oeuATC des peuples civilisés :

à vrai dire, « la civilisation » est le régime du travail stable fécondé par la science et par la vertu (1).

La définition des ateliers de travail.

L'atelier est le lieu où s'exécutent les opérations professionnelles. 11 offre un trait caractéristique dans l'organisation du travail, comme le foyer dans l'organisation de la famille. Comme le foyer, par conséquent^ il prend les formes les plus variées. C'est la forêt où le sauvage se procure péniblement la nourriture. C'est le steppe où le pasteur conduit ses troupeaux. Chez les sédentaires, c'est, au milieu d établissements distincts qui se comptent par milliers, le domaine de l'agriculteur, les chantiers du forestier, l'excavation du mineur, la chambre ou l'usine du manufacturier, la boutique ou le magasin du marchand, le défrichement du colon, l'officine du médecin et le cabinet du lettré.

Les principaux caractères d'une constitution sociale se trouvent dans les rapports établis par la coutume ou la loi écrite entre les foyers domestiques et les ateliers de travail Le bonheur ou le malheur des peuples dépend de la nature de ces rapports ; et ceux-ci sont eux-mêmes réglés par les idées et les sentiments qui pénètrent les esprits et les cœurs (2). Chez les peuples

(1) J'essaye de dolinir ce mot vague, dont l'emploi altère singulièrement la clarté de la langue de Descartes. J'espère que nos lettrés le supprimeront quand ils reviendront à leur mission principale, la distinction du vrai et du faux.

(2) Cette vérité a oX\ développée avec tous les détails nécessaires dans un ouvrage spécial, VOrganisadon du travail. Voir spécialement les || 19 à io, qui traitent des sis pratiques de la coutume des ateliers.

prospères, les foyers et les ateliers restent unis par des liens intimes, pendant une longue suite de générations. Chez les peuples souffrants, ces liens n'existent plus ; et,quand ils se renouent par l'accord spontané des parties intéressées, ils sont bientôt détruits par la tyrannie des gouvernants, par la prédication des sophistes et surtout par les déclamations des intrigants qui, voulant s'épargner les fatigues d'un travail honnête, fondent leur fortune sur la division de leurs concitoyens en partis hostiles (1).

Le travail, source d'ordre moral.

Le travail est, après la religion, la propriété et la famille, l'institution qui élève le mieux l'humanité vers l'ordre moral. 11 implique une fatigue du corps et de l'esprit, très dure pour ceux qui n'y sont pas plies de longue main. Pour s'accoutumer à un travail régulier, l'homme doit d'abord résister à la propension, pour ainsi dire animale, qui le porte à éviter tout effort pénible et à s'approprier par la force ou la ruse les pro-

(1) Les fortunes rapides et scandaleuses se créent surtout par la flatterie. Aujourd'hui les flatteurs s'adressent, non à des rois corrompus, mais à des multitudes incapables de s'élever par leur propre mérile. Ils se disent les précurseurs d'un nouvel ordre social, dans lequel les impuissants et les vicieux trouveront le bonheur, sans obéir à ceux qui possèdent le talent et la vertu Contrairement à l'opinion de J. de Maistre, et selon celle des Autorités sociales, j'affiime que le succès obtenu depuis deux siècles par les niéchants et les novateurs ne s'explique que parla corruption des pouvoirs traditionnels. J'ajoute qu'il prendra fin dés que les pouvoirs légitimes reposeront de nouveau sur la vertu, comme aux temps de Louis XIII, de Louis XII et de saint Louis.

duits du travail d'autrui. Il doit dompter ses inclinations sensuelles, soit en obéissant à la direction imprimée par les gouvernants, soit en s'inspirant de sa volonté guidée elle-même par la loi morale. Cette réaction continuelle de l'âme sur les organes physiques est au fond la meilleure culture de la vertu ; c'est du moins celle qui est le plus accessible à toutes les conditions. L'amour du travail est l'une des grandes forces de l'homme civilisé, et l'une des causes de l'empire qu'il exerce sur le monde matériel. Les résultats du travail sont le grand phénomène de la vie sociale ; ils transforment journellement la surface de notre planète ; ils sont l'évidente démonstration du pouvoir légitime queriiommeacquiert en se soumettant aux deux grands préceptes du Livre saint.

Au reste, la Providence reproduit dans cet ordre de faits sociaux Tharmonie qui apparaît dans l'œuvre entière de la création. Elle a voulu que l'apprentissage de la profession, comme l'initiation à tous les devoirs sociaux, fût une tache difficile, et elle a relevé ainsi dans l'estime des hommes la perfection morale, qui est pour eux le but suprême. Elle a voulu également que la pratique incessante du travail et de la vertu fût la source des jouissances les plus durables qu'on puisse goûter dans la présente vie. L'habitude du travail attache les hommes à la religion, mieux que ne le font les loisirs de la richesse. Au milieu des traits excellents que présente l'organisation religieuse de l'Angleterre, on voit poindre çà et là, parmi les classes supérieures de ce pays, des symptômes de tiédeur. Les témoignages de ferveur, les entreprises de propagande et notamment les prédications faites sur la voie publique, émanent presque toujours de dissidents appartenant aux classes moyennes. Ces dissidents, voués avec acharnement aux Le Plav. 23

travaux de leur profession, considèrent le culte du dimanche comme la vraie diversion aux travaux des autres iours.

Le travail, source de progrès intellectuel.

Le travail, sous toutes ses formes, n'est pas seulement une des grandes sources de l'ordre moral : il est en outre un des principaux moyens de progrès intellectuel. On a souvent dit à tort que les travaux usuels, en absorbant les loisirs nécessaires aux exercices scolaires, abaissaient beaucoup le niveau des intelligences. II importe sans doute qu'une certaine dose d'enseignement scientifique et littéraire soit jointe à l'apprentissage de chaque profession. Mais, en exagérant cette thèse, comme le font aujourd'hui les orateurs en quête de suffrages populaires, on enseigne une dangereuse erreur ; on promet au savoir le succès que la vertu seule peut donner. Considérés dans les résultats qui en émanent directement, les travaux usuels constituent un excellent moyen d'instruction ; et, au sein d'une race inspirée par la religion et ennoblie par la famillesouche, ils confèrent aux simples artisans une haute valeur intellectuelle.

Le travail fécondé par les bonnes coutumes de succession.

Une société tire sa force de Tordre moral, beaucoup plus que de l'ordre matériel ; en sorte que le travail^ même peu fructueux, est plus utile que la richesse. Le peuple qui, par un privilège funeste, pourrait subsister

sans travail serait voué, par cela même, aune infériorité relative. >''a-t-on pas observé de tout temps le tort fait aux nations équatoriales par un climat brûlant qui, multipliant les productions spontanées, rend le travail à la fois moins nécessaire et plus pénible ? Par les mêmes motifs, les classes dirigeantes d'une nation perdent leur ascendant en devenant oisives. Ainsi, en France la noblesse commença à décliner, dès que l'institution des armées permanentes l'eut dispensée du service militaire, iille tomba dans la corruption, quand le mauvais exemple des cours de François P^ et de Louis XIV l'eut détachée des résidences rurales, des travaux agricoles et des devoirs du gouvernement local.

Le travail étant Tune des sources du bien-être matériel, de la culture intellectuelle et de la perfection morale, il y a un intérêt public à adopter toutes les mesures qui créent ou perpétuent les habitudes laborieuses. Certaines sociétés anciennes ont atteint ce but en imposant formellement aux hommes l'exercice d'une profession, et en brisant au l^esoin par la force les résistances personnelles. Les sociétés modernes ont, en général, plus de ménagement envers les personnes • elles tolèrent, par exemple, l'oisiveté comme les autres vices (|ui ne troublent point ostensiblement la paix sociale. EIIps ne se bornent pas cependant à demander aux mœurs et à l'opinion Tappui nécessaire pour triompher des propensions à la paresse ; elles les combattent encore par des institutions positives. C'est ainsi notamment que, par les coutumes de succession, elles laissent au père de famille le pouvoir de transmettre à ses enfants les bonnes traditions du travail avec les aut)'«'s pratiques de la vertu.

La naisr<ance des jeunes générations renforce chaque

jour la propagande du vice. La vieillesse exerce la propagande opposée : secondée par l'âge mûr, rompue par le sentiment de ses obligations aux devoirs du travail, elle a pour mission d'y dresser les jeunes gens, en réprimant chez eux les tendances innées aux jouissances sensuelles et à l'oisiveté. Le résultat de cette lutte reste toujours incertain sous le régime du partage forcé. La jeunesse riche y trouve le droit de gaspiller dans un coupable repos les ressources accumulées par les aïeux ; en sorte que les salutaires influences du travail se conservent seulement chez les pauvres, qui sont le moins en situation d'en tirer des conséquences utiles pour eux-mêmes et pour la société. Ce funeste régime a encore l'inconvénient d'attacher au travail l'idée de contrainte, et de présenter l'oisiveté comme une condition enviable. A ces divers titres, le partage forcé est pour notre pays la cause d'un affaiblissement sans limites. Il dégrade notre race à la manière d'une conquête qui attribuerait à un peuple ennemi le pouvoir de désorganiser périodiquement nos foyers et nos ateliers.

Le vrai but du travail : la vertu, non la richesse.

Le but suprême du travail est la vertu et non la richesse. Je comprends de plus en plus que l'intelligence de cette A'érité contient en germe toute la science sociale. L'écueil de la richesse est indiqué par des faits contemporains, aussi bien que par les enseignements de l'histoire : et il est signalé par l'Ecriture sainte en termes énergiques (1). Sans doute la richesse, fruit du tra-

(1) Jésus lui dit : Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez et le donnez aux pauvres, et vous aurez un tré-

vail et de la tempérance, est par elle-même un élément de bien-être et de prospérité : elle peut développer chez l'homme de nouvelles aptitudes : elle lui donne de nouvelles forces pour soumettre le monde physique à son empire. Sous ces divers rapports, elle est un des caractères les plus apparents d'une société perfectionnée. Enfin, quand elle reste unie à la vertu, elle devient, pour la race oii^ se produit cette union bienfaisante, une cause certaine de supériorité.

Malheureusement, l'accumulation rapide delà richesse a toujours amené le résultat opposé. L'histoire ne nous montre aucune société qui, en s'enrichissant rapidement, ait pu conserver à la vertu une action souveraine. En permettant aux hommes d'échapper à l'obliiiation du travail, la richesse les expose aux inspirations de l'oisiveté, des passions brutales et des appétits sensuels. Elle les conduit ainsi à chercher, dans la consommation égoïste des biens transmis par les aïeux, les satisfactions que ceux-ci avaient trouvées dans la création de l'épargne destinée à assurer le bien-être de leurs descendants.

Dès qu'elle a ainsi créé les mauvaises mœurs et l'éiçoïsme, la richesse entendre bientôt l'indifférence pour les maux du prochain. L'antagonisme nait alors du contact entre les pauvres voués à la misère et les riches livrés à toutes les jouissances du luxe. Ces funestes influences s'étendent de proche en proche, de la vie privée à la vie publique. Peu à peu les classes

sor dans le ciel, puis venez et me suivez. — Alors Jésus dit à ses disciples : Je vous dis en vérité qu'il est bien difficile qu'un riche entre dans le royaume des cieux. — Je vous le dis encore une fois, il est plus aisé qu'un chameau (ou un câble) passe par le trou d'une aiguille, qu'il no l'est qu'un riche entre dans le royaunie des cieux (S, Mathieu, XIX, 21, 23 et 24).

dirigeantes deviennent incapables de remplir leur devoir : bientôt elles perdent les forces morales, sans lesquelles on ne peut imprimer aux subordonnés une utile impulsion : enfin elles désorganisent la société en pervertissant par leur exemple les femmes, les jeunes gens et les classes inférieures. C'est cet enchaînement de causes et d'effets qui, des progrès mêmes d'une race d'hommes, a fait si souvent sortir la décadence. C'est ainsi qu'aux mauvaises époques, au spectacle de la corruption des riches, les esprits ont été conduits à l'idée pernicieuse de la chute fatale des nations.

Union nécessaire de la richesse et de la vertu.

La richesse cesse donc d'être bienfaisante, si les lois et les mœurs ne conjurent point le mal qui en émane, si le sentiment du devoir ne croît pas dans la même proportion que la fortune, si les plus riches et les plus puissants ne sont pas en même temps les meilleurs et les plus dévoués. Les institutions traditionnelles, qui inculquent à une race ce sentiment et ces habitudes, fSont partout fécondes en résultats. Sous leur influence, les peuples jouissent constamment du plus grand des biens, de la paix publique fondée sur l'entente mutuelle de toutes les classes ; car ils ne contestent jamais le pouvoir aux autorités qui pratiquent les devoirs imposés par la religion, la propriété et la famille. Et c'est ainsi que notre vieille constitution française s'est maintenue pendant des siècles avec le principe noblesse oblige. L'ère de régénération qu'on voulait inaugurer en 1789 ne sera définitivement ouverte que lejouroùl'espritdu devoir sera restauré chez les classes dirigeantes.

Je m'appuie sur ces enseignements de l'histoire,

corroborés par les faits contemporains, pour établir dans cet ouvrage plusieurs principes fondamentaux de la réforme sociale. Je consacre spécialement ce livre à certaines vérités expérimentales qui, cbez les peuples modèles, classent dans l'estime des hommes les diverses professions.

L'agriculture (l).

Prééminence reconnue de Tagriculture.

L'agriculture, complétée par quelques arts aj'ant comme elle pour objet l'exploitation des richesses naturelles du sol, de l'air et des eaux, suffit à la rigueur pour donner à une nation une prospérité permanente. Au contraire, les autres branches d'activité n'ont jamais fourni à aucune société de solides fondements.

L'agriculture produit surtout le blé, c'est-à-dire la matière alimentaire par excellence, celle qui, après le lait, réunit le plus complètement les éléments indispensables au corps humain. C'est ainsi que le blé s'assimile en grande quantité le phosphore, élément essentiel des os, dont il n'existe dans la plupart des sols que des traces imperceptibles. Cette merveilleuse concentration des matériaux du corps humain, dont la science commence à peine à révéler les mystères, est évidemment l'œuvre préparatoire des grandes accumulations d'hommes ; elle a toujours été menée de front avec la formation des sociétés denses et prospères.

L'agriculture offre seule aux familles-souches un moyen permanent de traAail et de subsistance. Elle se prête avec une admirable élasticité à toutes les convenances de la petite ou de la grande industrie. Elle s'organise spontanément, selon l'état intellectuel ou moral des familles, et selon les rapports si divers qui peuvent exister entre elles. Elle établit entre la famill(% le sol,

(1) La Réforme sociale, II, livre IV.

les plantes et les animaux, une alliance qui complète les jouissances du foyer domestique, en développant dans les cœurs l'amour du pays natal. Elle fournit aux hommes presque tous les objets nécessaires à l'existence elle leur assure ainsi la véritable indépendance en les mettant à l'abri de la corruption qui émane, à certaines époques, des classes urbaines. Enfin les intérêts de la propriété agricole s'identifient intimement avec les intérêts généraux du pays ; et c'est à ce titre que les meilleurs propriétaires ruraux constituent partout la classe la plus digne de remplir les fonctions publiques.

L'agriculture a été pour les sociétés humaines le principal moyen de multiplication, d'indépendance et de progrès moral. Plus que toute autre branche d'activité, elle caractérise la vie nationale. Elle est, dans l'ordre matériel et dans le régime du travail, la force qui complète le mieux l'œuvre de la création.

Au reste, la prééminence de l'agriculture sur les autres arts a été si souvent proclamée chez les anciens (1) et chez les modernes, qu'elle peut être érigée en axiome. Même au xviii*" siècle, à cette époque funeste où s'accréditèrent tant d'erreurs, sous l'influence de courtisans corrompus par l'oisiveté, l'administration publique se croyait tenue de témoigner otîiciellement de son respect pour l'agriculture. Mais la tradition du travail agricole se désorganisait de plus en plus à chaque génération : elle ne se maintenait guère que chez la petite noblesse condamnée à la résidence rurale par la médiocrité de sa fortune. La régénération de l'asrriculture fut souvent réclamée au milieu de cette décadence par les écono-

(1) « Parmi les arts producUfs, il n'y a rien de meilleur que a l'agricullure. rien de plus fécond, rien de plus agréable, rien « de plus digne d'un homme libre » (Cicero, De officiis, lib. I, c. XLIII).

mistes ; elle s'est même accomplie de nos jours sur quelques points du territoire, à la faveur des perfectionnements introduits dans la connaissance des phénomènes physiques et dans l'étahlissement dos voies de communication,

Déchéance actuelle de l'agriculture en France.

Cependant, quand on va au fond des choses, on s'aperçoit hientôt que si l'agriculture a proQté de l'impulsion imprimée selon l'esprit de ce temps à l'ensemhle du monde physique, elle reste directement frappée de toutes les atteintes portées depuis le xv!*^ siècle à l'ordre moral. Les progrès qu'on siguale avec tant de retentissement dans les livres et dans les concours officiels, ont plus d'apparence que de réalité. Les admirables travaux exécutés sur certains domaines sont l'œuvre personnelle de quelques hommes dévouées à leur art, et non celle d'une famille incorporée au sol : ces prétendues réformes ne sont donc pour la plupart que des palliatifs ou des accidents. >'i(Mée dans son pi'incipe plus que les autres professions usuelles, l'agriculture ne sera réorganisée chez nous que loi'sque la société reposera de nouveau sur la religion, la famille et la propriété, et lorsque ces fondements éternels seront réédifiés sous le régime de la liberté.

L'état d'infériorité dans lequel l'agriculture est retenue par l'ensemble de nos institutions sociales est complètement mis en relief par un trait caractéristique des mœurs actuelles, la tendance qu'ont chez nous les agriru Heurs à quitter leur profession. Sous ce rapport il existe un contraste frappant entre la France moderne et les autres nations. Chez tous les peuples prospères, les

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citoyens, sans cesser d'être agriculteurs et sans être privés des satisfactions nécessaires à leurs familles, peuvent s'élever dans la province et l'Etat au plus haut degré d'influence.

Les rares familles de grands propriétaires qui se sont perpétuées jusqu'à nos jours sur leurs domaines, en conservant avec les populations les excellents rapports élablis au xvi" siècle, sont, à la mort des chefs de maison, souifiiises à des crises périodiques, et par suite, exposées à une inévitable destruction. Cette influence dissolvante agit plus énergiquement encore sur les familles récemment portées vers l'agriculture par l'attrait qu'offre la possession de la terre aux hommes enrichis dans les autres professions. Le propriétaire d'un domaine rural n'a pas chez nous le pouvoir de s'attacher un héritier-associé ; il sacrifierait d'ailleurs injustement l'intérêt de ce dernier à celui des autres enfants. Ceux-ci, en efl'et. après avoir joui depuis qu'ils ont quitté le foyer paternel de tous les fruits de leurs propres efforts, viendraient à la mort de leur père réclamer une part des améliorations faites depuis l'époque de leur départ. Le travail consacré à ces améliorations et à la subsistance des vieux parents aurait donc été accompli en pure perte par l'héritier. Cette injustice flagrante de nos lois de succession entrave, à tous les degrés de l'industrie agricole, la continuité du travail et des traditions domestiques.

Les mœurs privées s'opposent presque autant que les lois à la conservation des familles agricoles ; et le principal obstacle se trouve dans les habitudes de luxe contractées par la classe riche la plus influente. La difficulté vient surtout des jeunes gens et des femmes, qui, ne pouvant trouver hors des villes la satisfaction de besoins ronipliquéi, refusent de se plier aux habitudes

simples de la vie rurale. De là il résulte que tout homme distingué qui aura le choix des meilleures alliances s'il se livre à une profession urhaine, s'il entre dans la hureaucratie, ou même s'il vit dans l'oisiveté, sera généralement repoussé s'il annonce l'intention de résider sur un domaine rural. Cette propension des jeunes filles de notre génération exercera sur notre constitution sociale une influence funeste, tant qu'une nouvelle impulsion ne sera pas donnée aux esprits par les classes dirigeantes.

Une autre cause de la désertion de nos campagnes est la triste réalité qui, malgré la nature des choses et Je langage conventionnel des fonctionnaires, place, sous le rapport du gain, l'agriculture au dernier rang des professions. Les hommes de talent qui se sont enrichis par l'agriculture ont eu mille occasions de constater qu'ils auraient mieux réussi en appliquant à une profession urbaine la même somme d'aptitude et de travail. Ils veulent épargner à leur postérité les mécomptes qu'ils ont personnellement subis par l'effet de nos déplorables institutions agricoles. Ils se trouvent ainsi portés à relever la situation sociale de leurs enfants en les engageant dans toute autre carrière. Ils leur donnent de préférence ces professions bourgeoises qui continuent de notre temps l'ancien régime des charges vénales, et qui prospèrent surtout aux dépens de l'agriculture. Après avoir été opprimés par ces redoutables professions, ils veulent à leur tour devenir oppresseurs dans la personne de leurs descendants.

A ces causes de découragement, si fatales aux possesseurs ou aux exploitants de domaines ruraux, viennent se joindre celles qui naissent de l'instabilité actuelle de leurs rapports avec les domestiques ou les salariés qu'ils emploient. Ces ouvriers, en etl'et, sont

placés eux-mêmes sous les influences qui égarent la société tout entière. Ils sont attirés dans les villes par les avantages qu'on y accumule depuis deux siècles, et qu'on recherche maintenant plus que jamais. Ils croient d'ailleurs s'élever dans la hiérarchie sociale en abandonnant pour une autre profession le travail de la terre.

Cette émigration des ouvriers agriculteurs n'est point d'ailleurs une simple aberration : elle est également provoquée par un sentiment juste et réfléchi. Elle est une conséquence directe de l'instabilité qui règne dans la constitution même des familles préposées à la direction des ateliers ruraux. Les populations sentent que des foyers domestiques périodiquement désorganisés par la loi de succession, n'offrent plus la sécurité qui est l'unique compensation de l'existence sévère imposée par la vie agricole. L'instinct de la conservation les porte à fuir un terrain qui tremble sous leurs pas.

Avec le temps, cette situation devient intolérable pour les agriculteurs qu'une bonne organisation sociale devrait surtout encourager, pour ceux qui appliquent des ressources considérables et des talents supérieurs à l'amélioration de leurs propres domaines. Il ne faut donc pas s'étonner s'ils cherchent pour leurs enfants, dans d'autres carrières, des succès plus faciles avec une existence plus agréable, et si, quand arrive la vieillesse, ils renoncent à une industrie qu'un de leurs fils ne doit point continuer.

Contraste de la France avec l'étranger.

A3^ant visité dans les pays étrangers la plupart des domaines ruraux signalés à l'estime publique par les

talents de leurs propriétaires, j'ai constaté que cette renommée n'était pas pour ceux-ci l'unique source de satisfaction et de bien-être. Les chefs d'établissements agricoles trouvent surtout leur récompense dans une vie calme, dans une prépondérance fondée sur l'ensemble des institutions politiques et sociales, dans le pouvoir de maintenir au foyer domestique les traditions de travail et de vertu, et, pour tout résumer d'un mot, dans le sentiment de la perpétuité de leui- œuvre. Jamais, dans le cours de Ci3s études, il ne m'a été permis d'assister en France à un tel spectacle. Nos gouvernants, il est viai, ont organisé un système de distinctions honorifiques en faveur de ceux qui se dévouent au progrès de l'agriculture ; mais ils continuent à leur n^fuser des satisfactions plus nécessaires.

Après avoir admiré les champs, les prés et les bestiaux de nos domaines améliorés, j'ai voulu savoir si leurs laborieux propriétaires étaient pourvus d'à vanta" ges plus enviables que les récompenses des concours officiels ; s'ils jouissaient du bonheur que donne au foyer domestique la coopération active de leurs femmes et de leurs enfants. J'ai cherché, en uième temps, si l'austérité de leur vie privée avait pour compensation une légitime autorité dans la vie publique; s'ils pouvaient se livrer à leurs travaux avec indépendance devant les pouvoirs collectifs de la commune, de la province et de l'Etat ; si, enfin, ils devaient sûrement ti'ansmettre a leurs descendants le fruit de tant d'efforts et de méditations. Presque toujours, je dois le déclarer, ces enquêtes ont mis en relief le mérite de l'agriculteur ; mais elles m'ont révélé les douleurs du père de famille et le découragement du citoyen. Enfin, quand la confiance ou l'amitié ont été la suite de ces premières relations, j'ai suuvrnl entendu le pio])rit'taire exprimcrie vœu d'échap-

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per par la vente de son domaine aux inconvénients de sa situation .

La plupart des causes que je viens d'assigner à la désertion des campagnes affectent à la fois la grande et la petite culture. Le partage forcé est la principale source du mal dans ces deux branches de l'activité nationale ; mais il pèse sur l'une et l'autre à des degrés fort différents. 11 convient donc d'étudier séparément et de comparer la situation faite par nos lois, d'une part aux petits propriétaires cultivant leur héritage de leurs propres mains, de l'autre aux grands propriétaires exploitant leur domaine avec le concours d'un certain nombre de domestiques, de journaliei's H de tenanciers.

Le partage forcé funeste surtout à la petite culture.

Nos économistes et nos hommes d'Etat ont souvent été frajipés de l'instabilité de notre régime agricole. Ils ont aperçu les inconvénients qui en résultent pour la grande culture ; mais ils semblent s'être jx^rsuadé que la petite propriété profite de tout le tort fait à la grande. Plusieurs écoles politiques et sociales qui, depuis 1793, ont souvent dominé chez nous, considèrent comme un progrès la destruction de la grande^ culture. Cependant cette opinion ne repose que sur deux exagérations et sur une méi)rise. La premièi'e exagération est dans les conséquences tirées du rôle déplorable qu'ont joué au xviiie siècle quelques grands proi)riétaires français. La seconde est dans le caractère exclusif qu'on voudrait donner à l'inHuence légitime des i^etits propriétaires. La mépiise consiste à croire que les contraintes du Code

civil amèneront cette injuste transformation de la société.

Depuis 1793, l'erreur cachée sous cette méprise trouble les esprits. Elle a surtout égaré les rédacteurs du Code. Ceux-ci, il est vrai, ont voulu consommer l'injustice et détruire les grands propriétaires ; mais ils n'ont pas su trouver le seul moyen qui put atteindre leur but, celui qui fut appliqué à l'Irlande par les Anglais. 11 n'ont point traité diftéremment la classe qu'ils voulaient abattre et celle qu'ils voulaient élever. En créant le régime qui devait détruire la grande propriété, ils n'ont point organisé au profit delà petite un système conservateur : ils ne lui ont même pas laissé le bénéfice des coutumes qui la protégeaient depuis un temps immémorial. Plus enclins à démolir qu'à édifier, aussi passionnés, mais moins injustes que les législateurs révolutionnaires des pays étrangers, ils ont fait passer la propriété rurale tout entière sous le niveau du partage forcé. La conséquence non prévue et cependant nécessaire de ce système devait donc être la désorganisation simultanée des races de la vieille France, chez les grands propriétaires comme chez les paysans. Les faits que je vais exposer prouvent même que l'œuvre de destruction commencée en 1793 pèse plus spécialement sur la petite propriété.

Le modèle du grand propriétaire.

Le grand propriétaire résidant que l'opinion considère comme un modèle a son principal établissement au centre même du domaine. 11 consacre à la localité tout le temps que laissent disponible ses devoirs publics. Sa famille s'y établit elle-même en permanence, et elle a

tout le développement que comporte à ce niveau social la famille-souche. Sous la surveillance de cette famille et avec le concours de ses domestiques, le propriétaire cultive en régie les terres contiguës à l'habitation ; et il concède le surplus aux diverses catégories de tenanciers dont je parlerai ci-après. Il annexe habituellement à son exploitation une usine centrale, où s'élaborent sous une multitude de formes les produits bruts de la contrée soustraits ainsi à la nécessité de transports lointains. 11 élève même à son propre compte des ateliers ayant pour objet le travail des métaux et du bois. Il pourvoit ainsi à l'entretien du matériel rural et surtout de ces ingénieuses machines qui ouvrent maintenant des voies nouvelles à l'agriculture. Il se plait enfin à conserver les meilleures espèces de plantes et d'animaux, ou à importer celles qui jouissent en d'autres pays d'une juste renommée. C'est dans ces conditions ciue se perpétuent, en Angleterre et en Allemagne, les l)elles races de chevaux qui ne pourront jamais être régénérées chez nous, tant que durera le régime destructeur du Code

L'habitation du grand propriétaire est le lieu de réunion accoutumé de toutes les classes de la population (1), qui y reçoivent toujours, selon la condition propre <à chacune d'elles, accueil cordial, conseils et services, protection et assistance. Largement pourvue de toutes les ressources que donne une grande situation sociale, mais repoussant le luxe qui ne se rattache pas à de vrais besoins intellectuels et moraux, elle olfre en

(1) Les personnes dont les souvenirs remontent au premier Empire ont pu voir en France ces habitations que la population reconnaissante ap[)elait familièrement maisons du bon Dieu. Ces mjeurs subsistent tnème encore chez les rares familles riches qui repoussent la tenue guindée des maisons anglaises.

permanence une hospitalité généreuse aux étrangers d'élite qui y apportent les idées, les sentiments et les mœurs des sociétés les plus perfectionnées. Une bibliothèque et d'autres collections créées par le concours des générations successives. s'y enrichissent selon le progrès des lettres, des sciences et des arts. Elles assurent à la localité les moyens d'instruction que le partage forcé désorganise de nos jours en France, dans l'intérêt des musées urbains, souvent au profit des grands propriétaires étrangers (i), toujours au détriment de nos campagnes (2). La famille garde avec un soin religieux le souvenir de tous les événements mémorables qui ont pu mêler son histoire à celle du pays ; elle conserAT, avec les images et les tombeaux des ancêtres, les témoi-

(1) Pendant le cours de mes voyages, j'ai observé avec mortification, dans les grandes habitations des pays étrangers, des peintures et une multitude d'objets d'art qui, avant 1792, ornaient les maisons-souches de notre pays. Le partage forcé continue depuis lors l'œuvre d'appauvrissement commencée par le vandalisme révolutionnaire. Sous ce rapport, il a déjà été plus funeste pour la France que ne l'a été depuis quatre siècles l'occupation étrangère pour l'Italie protégée, en ce qui touche cet intérêt national, par la transmission intégrale des biens de famille (Note de 1864). — Depuis la guerre de 1870, l'œuvre d'appauvrissement a été accélérée par le pillage dans les départements envahis et par les ventes au profit de riches étrangers. C'est ici le lieu d'indiquer un déplorable symptôme : les ventes publiques des objets mobiliers réunis par les familles riches constituent maintenant, à Paris, une institution permanente.

(2) Nos populations rurales, considérées dans leurs qualités morales et intellectuelles, sont en beaucoup de lieux tombées au-dessous du niveau qu'elles avaient atteint au moyen âge. Cette décadence a commencé avec l'absentéisme des grande propriétaires appelés à la cour par les derniers Valois, puis surtout par Louis XIV. Elle se complète rapidement depuis la révolution de 1848 : elle devient mèn.e une institution sous le déplorable régime électoral qui confère le patronage des ouvriers au cabaretier, c'est-à-dire à ce dangereux spéculateur qui abrutit ses clients, quand il n'est pas contenu par les coutumes des peuples mo4èles

gnages de reconnaissance publique qui leur ont été décernés. Ce pieux respect pour les morts élève l'ame des vivants, et il fait jaillir de chaque fo^Tr les vraies sources du j^atriotisnie. L'habitation reste remplie, alors niéme que le service public appelle au dehors le chef actif de la famille et ses fds aînés, de vieux parents blanchis au service de FEtat, des femmes chastes et dévouées, de nombreux enfants, des collatéraux de tout âgCj des aides et des serviteurs de toute condition y maintiennent sans effort les traditions d'honneur et de grâce, les habitudes de travail, la vie intellectuelle et la gaieté. Les soins exigés par une grande exploitation rurale ne laissent aucune place à l'oisiveté, cet ennemi de la vie rurale, cet écueil habituel de la richesse. Chacun est pénétré de la pensée que sa condition exceptionnelle lui impose des devoirs qui ne pèsent pas sur les autres hommes. On s'explique donc que de ces grandes maisons émanent des sentiments et des actes qui améliorent sans cesse les uiœurs privées et la vie publique.

Le personnel rural attaché au grand propriétaire résidant.

La population attachée à la terre qui entoure i'iiabitation du propriétaire résidant offre les caractères distjnctifs de toute bonne oiganisation sociale : elle jouit du bien-être en toute sécurité et elle est liée aux patrons par l'affection et le dévouement. On n'y rencontre jamais ces salariés à situation précaire qui, depuis notre décadence rurale, jtullulaient dans les campagnes à famille instable, avant qu'on les e\\i attirés dans les villes. En première ligne se présentent des fermiers à prix

d'argent : les uns, riches, exploitent plusieurs domaines avec le concours d'ouvriers domestiques ; les autres, de condition modeste, travaillent seulement avec leur famille. Viennent ensuite des métayers qui relèvent directement du patron, et qui partagent avec lui les fruits du domaine. Enfin les Bordiers apportent aux maîtres, aux fermiers et aux métayers le complément de main-d'œuvre dont ils ont besoin. Ils forment parfois le fond de la population rurale ; et ils sont alors disséminés dans des maisons éparses, ou groupés en hameaux.

Les Bordiers jouent un rôle important dans une honne constitution rurale. Ils sont rétribués à la fois par un salaire proportionnel à la quantité de travail et par l'allocation, à titre de subvention permanente, d'une borderie^ composée d'une habitation, et de terres dont l'étendue excède rarement un hectare. Cette borderie, cultivée par la mère de famille, par les jeunes enfants et par les vieux parents, fournit la plupart des objets nécessaires à l'existence du ménage, et notamment les légumes, les fruits, une boisson fermentée, le lait d'une chèvre ou d'une vache, les œufs, les plumes et la chair des volailles, la chair et la peau des lapins, le miel des abeilles, la graisse et la chair d'un porc ou de deux porcs, enfin le chanvre et la laine, qui sont en Europe les principales matières du vêtement. La famille du Bordier se procure par voie de ramassage ou de cueillette le combustible nécessaire à la famille et une foule de menus produits. Les patrons les plus intelligents veulent, en outre, que l'aisance du Bordier soit complétée par une concession annuelle de terre arable, où l'observateur rencontre les détails les plus utiles et les plus curieux (1).

(1) Voir, pour l'un de ces détails : les Ouvriers européens.

Le Bordier et son fils héritier s'emploient rarement aux menus travaux que je viens d'indiquer. Ils travaillent toute l'année, en qualité de journaliers, pour le compte du propriétaire ou de ses tenanciers. Le salaire attribué à leurs journées est employé surtout à acquérir \es céréales, le sel, une partie des vêtements et les articles de mobilier non confectionnés dans le ménage ; le reste grossit le pécule qui sert à doter les frères et les sœurs de l'héritier.

Ces Bordiers constituent, pour la grande propriété, le meilleur type d'ouvriers. Ils sont une pépinière précieuse de domestiques, de journaliers et même de tenanciers. Ils concourent avec les paysans au recriitement des manufactures, des villes et des colonies ; mais leur fonction essentielle est d'assurer le service des moissons, en préservant la localité du contact délétère des ouvriers nomades. Bien qu'aucun bail ne lie les parties, toutes tiennent à honneur de maintenir des rapports qui ont pour bases l'alTection et la justice. Ce régime ne garantit donc pas seulement aux ouvriers l'existence matérielle ; il pourvoit aussi à leurs besoins moraux, en évitant des déplacements onéreux et nuisibles aux mœurs. C'est ainsi, par exemple, que d'intelligentes fondations, témoignages de la piété et du dévouement des ancêtres, ont mis à la portée de tous, sur le domaine, le culte, l'enseignement primaire, le service de santé et les récréations morales.

2c édition, tome V, chap. VI, §| 8 et 16 (A) — Ce détail, que j'eus occasion d'observer en 1839, a beaucoup contribué à m'éclairer sur la niéthode des études sociales ; c'est à dater de ce moment qu'a commencé l'étude des 300 monographies d'où sont sortis tous mes ouvrages.

La prospérité locale émanant du grand propriétaire

résidant.

Cette organisation donne à la vie publique comme à la vie privée la stabilité et l'éclat. Elle fait de chaque grande résidence une pépinière des services publics. Les magistrats et les officiers qui en sortent sont plies dès Tenfance au travail et à l'obéissance : ils ont acquis dans les rapports sociaux d'un vaste atelier de travail l'expérience qu'aucune école ne saurait donner ; enfin ils sont imbus de l'esprit de solidarité qu'inspire naturellement l'éducation domestique. Ils sont donc préparés à remplir les devoirs de l'homme public, c'est-à-dire à pratiquer les vertus qui se résument dans le dévouement à la patrie. Cette culture traditionnelle des grandes aptitudes du coeur et de l'esprit désigne ces familles à la confiance du souverain et des populations dans toutes les bonnes constitutions sociales, dans celles qui, avec les formes les plus diverses, attribuent la prépondérance à la richesse et au talent complétés par la vertu. C'est ainsi que l'Etat et les familles prospèrent en développant, par cette heureuse alliance de travaux, les sentiments et les intérêts qui attachent les hommes à la Aie des champs.

Les peuples qui accumulent dans les résidences rurales les principaux produits des travaux usuels et des arts libéraux, s'assimilent les éléments solides de prospérité que possèdent aujourd'hui les Towuships de la Nouvelle-Angleterre, les comtés britanniques, les petits cantons de la Suisse, les provinces Basques et les Etats Scandinaves. Ceux, au contraire, qui concentrent exclusivement ces efforls sur les habitations d'une capitale et de quelques grandes villes, recherchent une gluire

plus brillante peut-être, uiais moins durable. Ils s'exposent à la décadence quia successivement frappé Xinive, Babylone, Carthage, Rome et Venise.

Le mal causé par labsentéisme du grand propriétaire.

Le propriétaire rural non résidant prive la population, et il se prive lui-même des heureux résultats que je viens d'énumérer. Il ne peut ni élever ses enfants dans le milieu le plus favorable à la vie physique, ni les retenir à la meilleure école du travail et de la vertu. Il ne contribue en rien aux progrès de l'agriculture, et il reste étranger aux sentiments et aux intérêts de ceux qui sont attacliés à sa propre fortune. Il laisse la localité dépourvue du foyer de sociabilité et de patriotisme que seul il pourrait constituer, et il l'appauvrit en outre matériellement en consommant le produit net du sol flans la ville ou les lieux de plaisir qu'il habite. En laissant sommeiller les aptitudes que la vie rurale propage chez les riches, il porte à la paroisse, à la province et à l'Etat un dommage irréparable. Au surplus, pour connaître tous les inconvénients de l'absentéisme, il sutïit de prendre la contre -partie des avantages que j'ai signalés pour la résidence permanente.

Le partage forcé désorganise la grande propriété sous des influences fort diverses. Il agit surtout en provoquant les habitudes d'absentéisme. J'ai même pu constater qu'en général les types les plus épargnés sont les moins recommandables. Une famille établie à la ville, joignant aux fermages d'un grand domaine rural les revenus de biens mobiliers, les protits d'industries urbaines ou les salaires de fonctions publiques, peut aisément, grâce à la stérilité du mariage, transmettre

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ce domaine à la génération suivante. Si d'ailleurs les hasards d'une licitation le faisaient passer aux mains d'une autre famille, il n'en résulterait aucun dommage ni pour ragriculture, ni pour la localité, ni pour la chose publique. A ces divers points de vue le rôle du nouveau propriétaire ne serait pas plus inutile que celui (lu prédécesseur : souvent même le personnel des tenanciers ne serait pas modifié.

Un propriétaire résidant qui remplit avec conscience les devoirs imposés par une bonne organisation de la famille et de la propriété est dans une situation toute différente. Il ne pratique pas la stérilité sj'stématique, et il n'accumule pas sons forme de placements mobiliers les produits nets du sol. La mort qui termine cette honorable existence laisse les survivants en présence d'une crise redoutable. Une famille nombreuse qui a consacré la majeure partie de ses revenus à des améliorations foncières ou à des dépenses d'utilité publique, est fatalement désorganisée h la mort du père, avec tous les intérêts dont elle était le centre. Le domaine, ne pouvant être acquis sans péril par un des enfants, passera dans les mains d'un capitaliste étranger à la localité. Ce dernier, porté par cela même à l'absentéisme, arrivé en général au terme de sa carrière, sera incapable de s'attacher au sol et aux populations par ces liens que le temps seul peut former.

L'abrogation du partage forcé indispensable à l'agriculture.

L'agriculture souffre donc chez nous du même mal qui frappe les intérêts et les sentiments que le plan de cet ouvrage a déjà offerts à mon examen dans les livres

précédents. Elle est incessamment troublée et affaiblie par notre régime de succession. Le partage forcé affecte à la fois la petite et la grande propriété rurale : il détruit les petits domaines agglomérés, à familles fécondes ; il les remplace par ces petits domaines morcelés oii la fécondité conduit fatalement au paupérisme, où la stérilité du mariage et Tégoïsme procurent seuls aux familles certaines apparences de bien-être. Le partage forcé ne nuit pas moins aux individus et à l'Etat en désorganisant les familles de grands propriétaires résidants, et en multipliant parfois, au détriment de lapetite propriété, les grands domaines possédés dans le régime de l'absentéisme.

Au même mal il faut opposer le même remède : c'est celui que j'ai indiqué pour la propriété et pour la famille ; c'est la réforme du régime des successions.

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Avènement accidentel du paupérisme (1).

Aujourd'hui, dans l'Occident, les classes inférieures sont soumises à des causes spéciales et permanentes de pauvreté. Ces causes n'existaient pas quand les populations étaient protégées, comme elles le sont encore dans l'Orient, par la triple influence de l'autorité seigneuriale, de la famille patriarcale et de la communauté des biens. Il est manifeste que, dans nos sociétés libres, tout homme vicieux et imprévo3'ant a le pouvoir de constituer une famille privée de toute garantie de stabilité. Rien n'empêche donc désormais les classes dégradées de multiplier les foyers de vice et de misère.

La pauvreté n'a pas cessé de se propager sous cette influence, à mesure que les institutions féodales étaient abrogées dans l'Occident. Elle s'est souvent révélée dans notre ancien régime par d'intolérables souffrances, lorsque les épidémies, les famines et les guerres civiles venaient aggraver, pour les classes inférieures, les difficultés de l'existence. Mais, dans les circonstances ordinaires, deux causes principales concouraient à renfermer le mal dans des limites assez étroites. Les individus restaient volontiers au lieu natal. Ils y obéissaient à des coutumes traditionnelles et à des autorités locales formées au sein des populations et exerçant sur elles un haut patronage. Sous cette influence et sous l'inspiration de l'esprit chrétien, des établissements de bienfaisance vinrent remédier aux fâcheuses conséquences des nouvelles libertés. Le respect de la tradition conjurait d'ailleurs en partie les désordres que pouvait produire l'abolition graduelle des régimes de contrainte.

(1) La Réforme sociale, II, livre VI.

L'abandon de la protection sous le nouveau régime manufacturier.

Malhoureiisement cet état d'équilibre a été brusquement détruit, à dater de la fin du dernier siècle, et surtout depuis la paix de 1815, par l'extension subite du régime manufacturier. Ce régime, inauguré par un concours d'inventions mémorables, neutralisa tout d'abord les causes préservatrices que je viens de signaler. Enlevant les populations au lieu natal, il les accumula dans des localités où manquaient les autorités et institutions aptes à conjurer les etfets du vice et de l'imprévoyance.

Ces inventions ont promptement fait déchoir, par une concurrence irrésistible, et les anciennes fabriques rurales à moteurs hydrauliques, et les ateliers domestiques consacrés à l'élaboration des matièiTs textiles et des métaux. Elles ont fait naître, sur les bassins hou il 1ers, d'immenses manufactures possédant une puissance de production illimitée. De nombreuses cités, formées daps ces conditions nouvelles, prirent en quelques années un développement qui, sous le régime antérieur, eût exigé un siècle d'efforts soutenus. Elles attirèrent naturellement les individus qui supportaient le moins patiemment l'autorité de la famille et des autres influences traditionnelles établies dans les campagnes. Suivant les habitudes déjà créées par le recrutement de l'armée et des colonies, elles fournirent d'abord aux localités des moyens d'ordre et de sécurité. Mais cette limite fut bientôt dépassée : les manufacturiers, en offrant sans cesse un salaire élevé, et en e^^citant outre mesure l'esprit d'indépendance, déclassèrent également les masses imprévoyantes qui jusque-là avaient trouvé le bien-être dans la vie rurale.

Funeste influence des agglomérations et des chômages.

Alors commença à se produire un ordre de choses sans précédents. On vit se grouper autour des nouveaux engins de fabrication d'innombrables populations séparées de leurs familles, inconnues de leurs nouveaux patrons, dépourvues d'habitations décentes, d'écoles et d'églises ; privées, en un mot, des conditions pliysiques et morales qui jusque-là avaient été jugées indispensables à l'existence d'un peuple civilisé. A ce triste état de choses, les ouvriers ne trouvaient qu'une seule compensation, la libre disposition d'un fort salaire ; mais cet avantage excita les appétits des salariés plus qu'il naméliora la situation des familles. Ce régime pesait à l'improviste sur des individus brusquement arrachés à un antique patronage et à des ha])itudes de sobriété imposées par la coutume. On conçoit donc qu'il ait provoqué des désordres sociaux dont l'humanité n'avait eu jusqu'alors aucune idée. Beaucoup de familles vertueuses et prévoyantes, attirées à leur tour par l'appât du gain dans les nouvelles manufactures, y ont subi l'influence funeste d'un milieu corrompu. Cette influence a été remarquée sur leurs enfants, qui, s'écartant des bonnes traditions paternelles, ont cédé peu à peu à la contagion.

Ces déplorables conditions ont encore été aggravées par les chômages et les crises commerciales, sortes de fléaux périodiques qui sont propres au nouveau régime manufacturier. Chaque ancienne fabrique rurale, en eti'et, pourvoyait seulement aux besoins de certaines localités circonscrites; en sorte que l'équilibre entre la production et la consommation s'y établissait naturellement, Les travaux cle l'industrie restaient à peu près

permanents, et ils étaient au ])esoin complétés par ceux de ra«riculture. Les nouvelles usines, au contraire, sont en mesure d'arr-roître sans cesse leur production, à tel point qu'un groupe manufacturier pourrait quelquefois prétendre à approvisionner le monde entier. Elles sont conduites par conséquent à augmenter, puis à restreindre subitement le cercle de leurs affaires, pour profiter successivement de la hausse et de la baisse des produits A chaque retour de chômage, les populations se trouvent soumises aux privations les plus dures. Leur dénuement est d'autant plus pénible, qu'il succède à des habitudes de superflu contractées aux époques d'activité fiévreuse de la fabrique, et qu'il ne peut être adouci par les ressources du travail agricole.

La dégradation physique et morale des populations m anuf acturières .

Sous ces mauvaises influences les mœurs se corrompent rapidement. Les femmes et les enfants, soumis comme le chef de famille au travail manufacturier, et retenus constamment hors du foyer, prennent des habitudes d'indépendance et de promiscuité imcompatibles avec tout ordre domestique. Les narcotiques et les spiritueux deviennent la seule diversion aux fatigues du travail et aux soucis de l'existence. Ils ajoutent à la perte du sens moial la dégradation physique. Tls rendent la misère permanente, malgré l'élévation du salaire qui, avec de l)onnes moeurs, eût assuré le bien-être de la famille. Les manufactures, étaiîliesau milieu d'ouvriers chez lesquels l'ancien l'égime n'avait pu triompher d'un penchant invétéré à l'ivrognerie, ont donné à ce désordre un développement nouveau. Les grands ateliers où

426 LE TEA.VAIL

l'interruption des rapports de patronage laisse les subordonnés sans direction, offrent, les jours de paye, des spectacles plus révoltants que les plus odieuses scènes de la vie sauvage. On y voit les fenimes et les enfants, affamés et dénués de toute ressource, errant avec anxiété autour du cabaret où le chef de faniille dissipe en débauches le salaire qui est l'unique ressource de la jn^ison.

A Paris, pai' exemple, on trouve à côté de types excellents des ouvriers livrés à des vices dont les riches oisifs avaient seuls jadis le privilège. On en voit notamment qni, gardant quelque régularité dans leurs débordements, organisent leur existence en dehors du mariage, soumettent leur concubine à un labeur assidu, pendant qu'ils dépensent journellement au cabaret et dans d'autres mauvais lieux, des sommes qui donneraient l'aisance à une famille npm)3reuse. Profondément imbus de l'esprit révolutionnaire, portant envie à toute supériorité sociale, ils n'admettraient pas que le patron pût intervenir? par des conseils bienveillants, pour provoquer un eniploi plus judicieu:^^^ du salaire. Rarement même ils consentant à s'affdier à une société de secours mutuels; et, plutôt que de renoncer à une partie de leurs débauches, ils s'exposent à toutes les privations qui accompagnent la maladie. Mais, en ménie temps, ils critiquent avec amertume l'organisation sociale qui les laisse dans le dénuement quand viennent le chômage et la vieillesse. Leur thème favori est de blâmer l'égoïsme des classes supérieures, auxquelles, par une singulière inconséquence, ils voudraient imposer le devoir d'assistance, en leur refusant le droit dedireclion et île contrôle,

Les çi^emples donnés par certains patrons ne sont pas nieilleyrs; en sovte que, même dans le régime du tra-

vail, les éléments de la vie morale commencent à manquer à Paris. Notre capitale reproduit ainsi peu à peu le type, que le christianisme semblait avoir détruit, deces antiques cités où l'espèce humaine s'est éteinte dans le désordre. Je connais des chefs de métier qui, pour préserver leurs jeunes fils de cette corruption, sont oldigés de se séparer d'eux, et de confier leur apprentissage à des confrères établis dans les petites villes d'Allemagne.

Les bassins houillers, principal foyer du paupérisme.

En Angleterre, où les bassins houillers abondent, le règne manufacturier s'est développé, avec le paupérisme, plus que dans le reste de l'Europe ; mais une révolution sociale n'y a point comme en France compliqué la situation. En revanche, certaines erreurs s'y sont développées avec une continuité que n'a point comportée chez nous l'intermittence des révolutions. Ainsi les Anglais, poussant la liberté individuelle jusqu'à ses extrêmes limites, ont admis comme normaux et réguliers les faits les plus regrettables du nouveau régime. Us ont accumulé sans regret les ouvriers dans les villes composées de fabriques. Ils ont converti en salariés les chefs de métier, les petits tenanciers, les artisans et les ouvriers domestiques, précédemment disséminés dans les campagnes. Ils ont ainsi favorisé la rupture de liens qui avaient jusque-là maintenu des rapports permanents entre les maîtres et les ouvriers. Guidés par une fausse théorie, ils ont cru améliorer le travail manufacturier en restreignant le cercle des devoirs sociaux. Selon cette théorie, les ouvriers n'auraient qu'à exécuter le travail convenu, tandis que les maîtres n'auraient

qu'à pa^'er le salaire librement débattu, selon la prétendue (( loi de l'ofTre et de la demande ». La pratique de ce régime, continuée pendant un demi-siècle avec une imperturbable logique, a sérieusement ébranlé la constitution britannique. Souvent même, comme l'indiquent des documents officiels, elle a contribué à produire un état d'abjection qui tombe au-dessous de la barbarie et qui touche à la bestialité.

Partout, au surplus, le paupérisme des manufactures de l'Occident otfre, à l'intensité près, les mêmes caractères. Il met, pour ainsi dire, les populations en dehors de la loi générale des sociétés, en annulant pour elles les bienfaits de la religion, de la propriété et de la famille. L'affaiblissement des liens de parenté et la désorganisation du fo3^er domestique sont toujours les symptômes les plus apparents du fléau. L'habitation prise à lo\'er, et dénuée des plus indispensables conditions de bienêtre, montre tout d'abord que la famille a perdu le sentiment de la dignité humaine. Le père en est presque toujours éloigné par les obligations du travail ou par la recherche des plaisirs grossiers. Abaissée à la condition d'ouvrier, la mère déserte également le logis, soit qu'elle s'adonne au désordre, soit qu'elle supporte honnêtement le poids d'un rude travail. Les enfants, pervertis par le mauvais exemple et privés de tout enseignement moral, prennent peu à peu les habitudes de l'imprévoyance et du vice. Atïaiblis prématurément par les privations et l'intempérance, les vieux parents meurent dans la misère, bien avant le terme fixé par le cours régulier de la vie. Enfin tous ces maux sont aggravés par une instabilité qui, jusqu'à présent, ne s'était rencontrée que chez les peuples sauvages tirant une subsistance précaire de la chasse ou de la récolte des productions spontanées.

Les remèdes cherchés à tort dans les révolutions ou la contrainte .

A la vue de ces maux, plusieurs écrivains de notre temps ont été conduits à condamner le principe même des sociétés^le l'Occident. Les uns, se bornant à critiquer l'ordre établi, ont fait naître dans les cœurs le désir des révolutions. Les autres, cherchant le remède en dehors de l'expérience, sont revenus par diverses voies, directes ou détournées, à l'ancien régime de contrainte. En se reportant aux faits qui font l'objet des Livres précédents, on constatera aisément que de telles solutions sont peu judi<'ieuses. Les hommes ont plus à soutïrir de la perte des croj'ances religieuses que de l'invasion delà pauvreté, et cependant on a toujours aggravé le mal en essayant de propager la pratique de la religion par une coercition matérielle. Il en a été de même chaque fois que l'autorité a voulu amener par la contrainte les classes inférieures ou dégradées à la vertu et à la prévoyance. L'histoire des anciens justifie de tous points la direction que suivent les modernes. Des chefs vertueux et prévoyants ont souvent fait la prospérité des peuples, en leur imposant par la force les saines pratiques de la vie privée : mais l'ordre social édifié sur ces fondements a toujours été éphénuTe. Tôt ou tard, en etl'et, le pouvoir de ces honmies éminents se transmet ta des successeurs indignes ; alors la décadence surgit, (*t bientôt l'œuvre est détruite.

L'abrogation des régimes de contrainte a donné, chez les modernes, une inqiulsion féconde aux vertus individuelles Sous cette influence, les peuples se sont élevés à un degré de puissance et de richesse que les anciens n'ont jamais connu. Cette prospérité extraordinaire

frappe aujourd'hui tous les yeux. Pour y atteindre à leur tour, les peuples v arriérés » renoncent aux avantages spéciaux que leur assurait la conservation des vieilles traditions. Lorsque nous voyons les Russes euxniènies abroger les institutions qui conjuraient si efficacement la pauvreté ( 1 ), serait-il j udicieux de combattre chez nous le paupérisme en restaurant partiellement le régime qu'ils ont condamné?

(J) Le Douveau régime, qui établit l'indépendance réciproque des seigneurs et des paysans, a été inauguré par l'oukase du 19 février iSGJ. Le principe et les combinaisons financières de cet Oukase ont été exposés dans le Bulletin de la Société d'économie sociale (t. III, p. 211 à 228). En Russie, on opère aujourd'hui par une contrainte légale la transformation sociale qui fut accomplie en Occident, au moyen âge., par la libre entente des intéressés.

Le patronage et les classes dirigeantes ( 1)

Fécondité du régime de patronage.

II en est autrement du troisième préservatif, fondé sur l'entente mutuelle des populations ouvrières et des personnes qui dirigent les entreprises de Tagriculture, de l'industrie manufacturière et du commerce. Lorsque renchérissement du sol et l'amélioration des mœurs ont fait tomber en désuétude le régime féodal, et rendu aux diverses classes leur liberté d'action, chacun reste, comme sous le régime antérieur, obligé de pratiquer les anciens rapports sociaux, sauf à en modifier les formes. Ces rapports, en effet, sont le fondement de toutes les existences. Ils s'imposent à chacun par une nécessité impérieuse, plus forte que les erreurs et les passions des égarés ou des méchants. Les propriétaires des ateliers de travail et des capitaux qui en fécondent l'emploi ont intérêt à grouper autour d'eux divers genres de collaborateurs, et notamment ceux qui fournissent le travail manuel. Ces derniers ont également besoin d'échanger leurs services contre des gages et des salaires. Ces rapports acquièrent toute leur perfection lorsque, au lieu de pourvoir seulement à ces intérêts matériels, ifs procurent en outre les satisfactions moM-* les qui se développent spontanément par l'accord des deux classes.

Tel est l'état de choses qui se produit, quanrï les chefs jouissent du respect et du dévouement de leurs

(1) La Réforme sociale, II, livre VI.

ouvriers, et quand ceux-ci peuvent compter qu'une protection affectueuse les aidera à conjurer l'effet de leurs vices et de leur imprévoyance. Ces liens volontaires remplacent naturellement les rapprochements forcés des régimes de contrainte, lorsque la transition provient de l'entente mutuelle des intéressés, ainsi qu'il est arrivé au moyen âge dans l'Occident. Ils peuvent être considérés comme le trait caractéristique du régime nouveau ; en premier lieu, parce qu'ils sont fort répandus dans les contrées libres et prospères ; en second lieu, parce qu'on y revient journellement dans celles oii le changement brusque des méthodes de travail a ébranlé l'ancienne société et développé le paupérisme. Le nom de patronage volontaire me paraît s'appliquer avec toute convenance à cette organisation des sociétés (1). Le principe de la hiérarchie y est maintenu; seulement l'autorité militaire des anciens seigneurs est remplacée par l'ascendant moral des nouveaux patrons, qui, tout en se dévouant au besoin à la défense de la patrie, dirigent les ateliers de travail et président à l'enseignement des populations.

Les nombreuses pratiques du patronage : la permanence des engagements.

Le régime du patronage se reconnaît surtout à une permanence de rapports maintenue par un ferme senti-

(1) Voir à ce sujet deux documents spéciaux : 1" Les Ouvriers européens, i" édition, tome I, chap. IX, | 6, Définition du régime des engagements volontaires permanents, comparé aux trois autres régimes sociaux ; 2" L'Organisation du travail, cil. II, Description de ce môme régime, c'est-à-dire de la Coutume des ateliers.

ment d'intérêts et de devoirs réciproques. L'ouvrier est convaincu que le bien-être dont il jouit est lié à la prospérité du patron. Celui-ci, de son côté, se croit toujours tenu de pourvoir, conformément à la tradition locale, aux besoins matériels et moraux de ses subordonnés.

Pour rester en mesure de remplir cette obligation, le patron se garde, quand il ne peut suffire aux demandes du commerce, d'accroître à tout prix sa production en appelant à lui de nouveaux ouvriers. Il se ménage ainsi le moyen, quand les demandes font défaut, de conserver du travail aux ouvriers qu'il s'est une fois attachés. 11 ne sépare jamais les combinaisons tendant à augmenter ses bénéfices, de celles qui assurent aux populations des moyens d'existence.

Les chefs d'industrie pénétrés de ces principes y subordonnent tous les détails de leur administration. Leur préoccupation principale est d'exciter les ouvriers à acquérir au moyen de l'épargne la propriété de l'habitation, et de retenir en tout temps la mère de famille au foyer domestique. Pour réaliser plus sûrement ces deux conditions essentielles, et pour procurer aux ouvriers une vie plus facile, ils s'établissent, autant que possible, dans les campagnes. Ils s'efforcent de compléter les ressources attribuées aux familles sous forme de salaires, par celles qui résultent des revenus de petites propriétés, des produits de subventions variées, et de l'exercice d'une multitude d'industries domestiques. La continuité des rapports du patron et de l'ouvrier a, sous ce régime, un caractère tellement dominant, que plusieurs savants le nomment aujourd'hui, conformément à la proposition que j'en ai faite, « régime des engagements volontaires permanents ».

La fécondité de ce régime a été signalée en 1858 par Le Play. 25

une enquête concluante. Des hommes d'une compétence reconnue ont été invités à signaler, dans chaque département de TEmpire, les localités qui se distinguent, soit par la permanence des rapports, soit par la stabilité du bien-être des ouvriers. Les faits ainsi constatés sans concert préalable, par quatre-vingt-six observateurs, aboutissent à cette conclusion^ que les engagements momentanés, le paupérisme et l'antagonisme social se groupent dans certaines localités du territoire de la France aussi invariablement que, dans d'autres, les engagements permanents, le bien-être et l'harmonie.

Le développement de l'ordre moral.

Les patrons les plus intelligents comprennent que le meilleur moj^en d'assurer cette permanence des engagements est de propager chez leurs ouvriers la connaissance de l'ordre moral et le respect des lois de la famille. Pour réussir dans cette partie de leur tâche, ils se croient tenus avant tout de donner le bon exemple à leurs subordonnés, et ils ont recours, en outre, à diverses combinaisons dont l'expérience révèle Teffîcacité.

En ce qui concerne l'établissement de l'ordre moral, les patrons, secondés par le ministre du culte, par l'instituteur et par divers auxiliaires, s'appliquent à inculquer aux âmes le respect de la religion. Malgré de persévérantes recherches, je n'ai pu découvrir une seule localité où l'on ait atteint ce but sans le secours d'un culte public. J'ai même entendu dire à d'anciens libres penseurs qu'ils ont échoué tant qu'ils ont négligé ce secours; d'où il résulte que le devoir du patronage est, pour un hornme éclairé, la meilleure réfutation

pratique du scepticisme. Les patrons qui donnent le bon exemple complètent, par deux autres moyens, l'éducation morale de la population. Ils cultivent les cœurs et les intelligences, à l'aide d'un sj^stème complet d'enseignement approprié aux aptitudes et aux besoins des enfants, des jeunes gens et des adultes. Ils améliorent les habitudes de récréation en substituant les jouissances dérivant des lettres, de la science et de l'art à celles qui se fondent sur la satisfaction des appétits physiques. En faisant tous ces efforts, les vrais patrons se préoccupent toujours de développer la prévoyance, c'est-à-dire la vertu qui conduit le mieux les classes inférieures à l'indépendance.

La bonne organisation de la famille et la propriété du

foyer.

En ce qui concerne l'organisation de la famille, les patrons-modèles s'efforcent constamment de tenir les populations groupées en familles fécondes. Grâce à cet appui bienfaisant, les parents perpétuent leur race dans le bien-être et la paix : ils conservent au foyer et près de l'atelier les enfants les plus dociles; ils établissent au dehors les plus entreprenants.

Les patrons qui préfèrent la paix h la richesse nmlliplient autant que possiljlt, par leurs conseils ou leur intervention, les fonctions lucratives que la mère de famille peut exercer au foyer domestique. Ils refusent de l'admettre dans leurs ateliers et de la faire descendre ainsi à la condition d'ouvrier. Ils veulent qu'elle trouve au foyer même, pour ses plus précieuses facultés, un emploi sans limites. Les personnes qui n'ont point eu l'occasion de voir pratiquer ce principe fondamental

d'économie sociale, en apercevront la justesse, si elles veulent bien fixer leur attention sur les monographies de familles publiées dans les deux ouvrages que j'ai souvent cités. Les travaux du ménage accomplis par la femme sont, pour chaque famille comme pour la population entière, une source de bien-être à laquelle ne suppléeront jamais les nouveaux systèmes sociaux qui s'élaborent sous nos yeux. Au premier rang de ces travaux se placent les soins de propreté ; la préparation des aliments ; la confection, l'entretien, le blanchissage du linge et des vêtements ; l'acquisition et l'administration des petites propriétés (1) ; l'exploitation des animaux, des subventions et des petites industries domestiques ; enfin l'éducation des enfants sous les "influences morales émanant de la mère, cette providence du foyer. Les patrons s'ingénient également à procurer une occupation lucrative à tous les autres membres de la famille. Enfin ils ne perdent jamais de vue le devoir de veiller à l'éducation morale des enfants, et surtout de défendre contre toute atteinte la pureté des jeunes filles.

(1) Cette salutaire pratique, pour des propriétés intimement liées au travail domestique, ne contredit nullement le principe qui confère exclusivement au mari le soin dos propriétés étrangères aux industries de la famille et au travail de ses serviteurs. La convenance de ces deux fonctions de la mère de famille est expressément signalée dans le passage de la Bible où se trouve le parfait tableau des devoirs de la femme : a Elle a apprécié un champ et l'a acheté ; elle y a planté une vigne avec le produit du travail de ses mains. » (Proverbes de Salomon, XXXI, 16.)

Les efforts contre la multiplication des types dégradés.

Pour perpétuer chez leurs ouvriers la sécurité et le bien-être, les patrons écartent, avec une incessante sollicitude, les causes de désorganisation qui menacent toujours les sociétés humaines. Ils redoutent surtout les mariages imprudents, et ils s'appliquent à les empêcher en s'assurant le concours de l'opinion publique.

Une population qui s'est élevée au sentiment de l'ordre matériel et moral se montre particulièrement ombrageuse en ce qui concerne la fondation de nouvelles maisons. Elle n'admet pas qu'un homme imprévoyant, paresseux ou adonné au vice, puisse recevoir la dignité du mariage. Autant qu'elle en a le pouvoir, elle condamne au célibat ceux qui ne créeraient une famille que pour la vouer au dénuement. Sous cette inspiration, les jeunes fdles, conseillées par les parents, repoussent les prétendants dépourvus du mobilier et des instruments de travail sans lesquels un nouveau ménage ne saurait se concilier la considération publique. Les populations douées des mœurs les plus fermes exigent même que les futurs époux se préparent au mariage par l'acquisition préalable de l'habitation. Les jeunes gens qui n'ont point la vertu nécessaire pour conquérir une dot par le travail, et pour s'imposer les privations de l'épargne, sont repoussés par toutes les familles. Ils ne peuvent donc troubler là société en usurpant la haute fonction qu'ils sont indignes de remplir. Ils doivent rester célibataires, et ils ont alors le choix entre des conditions très variées : ils peuvent se fixer dans la maison paternelle, se faire admettre dans d'autres familles en qualité d'auxiliaires, chercher une carrière dans l'armée, la flotte et l'administration, ou enfin

émigrer aux colonies. Quant à ceux qui ne peuvent se plier aux devoirs imposés dans ces diverses situations, ils vont s'établir au milieu de certaines populations urbaines qui se montrent sous ce rapport peu exigeantes.

L'expulsion des individualités dangereuses.

Au nombre des traits caractéristiques du patronage, je signale encore, et les combinaisons pratiques qui provoquent cette émigration des types pervers qu'aucune influence locale n'a pu corriger, et celles qui repoussent l'invasion des nomades de l'industrie, ces redoutables agents de la propagand'^ du mal. Je citerai entre autres une classe de coutumes qui constituent en quelque sorte la police privée des habitations. Dans beaucoup de localités, les propriétaires du sol se concertent tacitement pour refuser la cession d'un terrain ou d'une maison à tout individu, indigène ou étranger, qui n'offre pas les garanties désirables. Celui qui viole cette règle d'intérêt public est condamné par l'opinion, comme le serait, dans des localités moins difficiles encore sur les conditions de Tordre, celui qui céderait son immeuble aux exploitants d'un commerce scandaleux. On ne se rend guère compte des dangers qu'engendre chez nous l'oubli habituel de ce principe. La construction des chemins de fer, confiée surtout à ces nomades, organise de proche en proche, sur tous les points du territoire, l'enseignement du désordre et du vice. A Paris, depuis que l'ère des grands travaux publics a été inaugurée, en 1841, par la construction de l'enceinte fortifiée, on voit affluer chaque année des milliers d'individus que la police du patronage et l'opi-

nion repoussent des provinces de France, d'Italie, d'Allemagne et de Belgique. Notre indifférence pour l'ordre moral et notre fièvre d'améliorations matérielles nous cachent les dangers auxquels nous expose cette accumulation de vices. Elles font, en cjuelque sorte, de notre capitale Iç déversoir de toutes les corruptions de l'Occident (l). Les propriétaires ruraux qui résident sur leurs domaines veulent que l'ordre règne autour d'eux. Ils ne partagent point à cet égard l'aveuglement de nos administrations urbaines. Ils sentent tous le besoin de réformer ou d'écarter ces types imprévo^'ants, nomades et dégradés. Ils comprennent que la conservation de la paix publique exige le maintien de ces vieilles traditions du gouvernement local et même de la vie privée,

Les résultats principaux du patronage.

Le libre patronage, caractérisé dans son état de perfection par toutes les habitudes que je viens de décrire, s'est substitué spontanément aux institutions féodales dans beaucoup de localités ; et alors rien n'a troublé la paix publique, ni altéré le bien-être des classes inférieures. Il remplace le régime des engagements momentanés, dès que les chefs d'industrie qui avaient imprudemment adopté ce régime sentent le besoin de remédier au paupérisme et à l'antagonisme social qui en émanent directement. Les individus assez prévoyants pour conquérir une situation complètement indépendante se multiplient visiblement dans quelques localités, à l'aide d'une meilleure culture intellectuelle et

(1) Gu jugement a été plusieurs fois considéré comme empreint d'evagôralion : mais il a été confirmé par les catastrophes qui ont éclaté à Paris du 18 mars au 28 mai 1871.

morale, sous l'infliience bienfaisante des familles-souches. Jusquà ce jour, cependant, ils restent en minorité, même chez les peuples que l'opinion publique place au premier rang. On est donc fondé à conclure que les institutions tendant à garantir les classes inférieures contre les effets de leurs vices et de leur imprévoyance, gardent un rôle prépondérant, même au sein des meilleures constitutions sociales.

Parmi ces institutions, celles qui ont pour origine la charité des particuliers ou l'intervention des gouvernants offrent des palliatifs utiles. Mais le vrai remède ne se trouve que dans le patronage volontaire et la famille-souche. Ces institutions peuvent seules garantir à l'Occident la paix sociale que les peuples de l'Orient demandent encore à la féodalité et à la communauté patriarcale. Dans notre ère d'indépendance légale, le patronage volontaire est le refuge ouvert à ceux qui ne peuvent prospérer, ni par l'initiative individuelle, ni par l'affiliation aux communautés.

Les difficultés opposées par l'antagonisme social.

Le règne du patronage implique l'harmonie des classes extrêmes de la société. Or je ne me dissimule pas que ce remède est d'un emploi difficile, lorsque les anciens rapports sociaux ont été rompus, soit par la corruption des classes dirigeantes, soit par l'avènement brusque du nouveau régime manufacturier Je suis loin de croire que, dans les régions de l'Occident désolées par le paupérisme, tous les patrons soient dès à présent disposés à établir un tel état de choses, et tous les ouvriers à l'accepter.

En France, les rapports du maître et de l'ouvrier sont

moins altérés qu'en Angleterre par les exagérations du faux principe de « l'offre et de la demande ». En revanche, ils sont plus troublés par l'antagonisme qu'ont créé les abus de l'ancien régime et les révolutions du régime nouveau . Cependant cette partie du problème sera à moitié résolue, lorsque nous serons revenus à la connaissance des principes sociaux^ par l'étude méthodique du patronage européen et de ses admirables résultats. Nous comprendrons alors que le devoir et l'intérêt nous commandent de renoncer à nos stériles dissensions, et de travailler sans relâche au rétablissement de l'harmonie. Toutes les classes y doivent également concourir : les riches, en se dévouant au bien public ; les pauvres, en cessant de haïr et en respectant les autorités sociales qui remplissent dignement leurs fonctions. La combinaison de ces deux sentiments a déjà amené au moyen âge l'abolition spontanée du servage : elle ne sera pas moins féconde de notre temps pour éteindre le paupérisme. Les gens de bien, après avoir aperçu le but de la réforme, l'atteindront aisément par deux voies principales : d'abord en se réformant eux-mêmes, puis en gagnant le concours des cœurs généreux dont le zèle se dépense aujourd'hui en mesures dangereuses ou inutiles. Quant à la pratique de cette même réforme, les moyens sont indiqués par une multitude de bons exemples. La science ne saurait trop propager ces enseignements ; mais elle doit soigneusement distinguer les palliatifs des vrais remèdes.

Les modèles du patronage offerts par le Continent seront souvent plus fructueux que ceux de l'Angleterre. Dans leur sollicitude pour le bien-être de la classe imprévoyante, les Anglais visent surtout à lui donner le confort de la nourriture et de l'habitation. Les peuples du Continent se préoccupent, au contraire, de lui assurer

d'abord T indépendance à l'aide de l'épargne et de la propriété. En comparant chez beaucoup de familles l'effet des deux systèmes, j'ai toujours constaté que le second est le plus judicieux.

Les erreurs des philanthropes.

Les philanthropes qui se dévouent au bien-être matériel des classes ouvrières ne gardent pas toujours dans leurs efforts la mesure la plus utile à leurs clients ; et souvent, dans l'emploi des ressources, ils devraient réserver une plus grande part à l'avenir. Après avoir observé dans ses moindres détails la vie domestique des populations européennes, je reste convaincu que le cercle des vrais besoins matériels est moins étendu que ne semblerait l'indiquer la pratique des Anglais. J'ai vécu pendant de longs voyages au milieu de races qui joignent à l'énergie physique une haute intelligence, et qui cependant ne prennent guère pour nourriture que des céréales assaisonnées de lait ou d'un autre corps gras» Peut-être, dans la première moitié de leur vie, ces races ont-elles une force musculaire moindre que les ouvriers anglais gorgés de viandes et de spiritueux ; mais en revanche elles la conservent plus longtemps. Elles possèdent, en outre, des aptitudes morales qui sont, au contraire, singulièrement atrophiées chez les populations ayant contracté le besoin d'une nourriture complexe et succulente. Les patrons qui augmentent spontanément le salaire de leurs ouvriers pour leur procurer un accroissement de nourriture, et pour en obtenir un surcroît de travail, font peut être, comme ils l'affirment, une spéculation profitable ; mais ils ne font point une œuvre de bienfaisance. Ce brusque changement d'habi-

tildes rend les ouvriers plus sensibles aux événements qui tarissent leurs ressources, et il aggrave les difficultés de leur condition. Il les plonge périodiquement dans le dénuement et dans l'inquiétude, au lieu de leur donner le nécessaire et la sécurité.

Plus jétiidie le problème social, plus je m'assure que le premier degré du bien-être ne consiste pas à étendre les satisfactions physiques, mais bien à créer les jouissances morales que donnent la propriété. Le vrai patron des ouvriers n'a donc pas pour mission essentielle d'améliorer la nourriture, l'habitation et le vêtement, ou même d'augmenter le salaire en argent. Il doit d'abord chercher les combinaisons qui, suffisant strictement à maintenir en santé la famille, permettent de réaliser la plus grande épargne pour accroître d'autant la propriété personnelle. Or ce résultat, commun dans le régime de sobriété du Continent, est fort rare dans le régime d'alimentation (à outrance des Anglais.

On éloigne également les populations du vrai but à atteindre, en imitant certaines pratiques adoptées par les Anglais au sujet du vêtement et de l'habitation. Il faut se méfier de ces habitudes d'élégance qui au premier aperçu semblent témoigner d'un sentiment délicat de respect pour la dignité humaine. J'ai d'abord admiré, avec tous les voyageurs, ces charmants cottages que les propriétaires ruraux construisent pour l'ornement de leurs domaines, que les ouvriers dé :orent de tapis et de riil(\aux, mais qu'ils n'occupent qu'en qualité de locataiies. Après mûre réflexion, je préfère cependant la condition des journaliers ruraux de France, d'Espagne et d'Allemagne qui, à force de sobriété et d'épargne, s'îissurent avant toute autre satisfaction la propriété d'un lambeau de terre et d'une humble cabane. J'ai souvent constaté que les ouvriers élevés à ce premier dogré

par un patronage intelligent montent ensuite plus haut par leur propre initiative, et que les enfants, émancipés par l'épargne des parents, parviennent à leur tour h un bien-être plus complet. J'ai toujours reconnu, au contraire, que le besoin préalable du confort ferme à l'ouvrier anglais et à ses descendants le chemin qui conduit à la propriété et à l'indépendance.

La pratique même de l'Angleterre justifie le principe que je viens d'établir touchant l'intime connexion qui se présente toujours, chez les classes inférieures, entre la simplicité de l'existence et l'acheminement vers la propriété. C'est ainsi, par exemple, que certains ouvriers formant la clientèle des Land societies m'ont offert parfois dans leur régime alimentaire un contraste frappant avec la majorité, qui ne songe qu'à jouir présentement de la plus grande somme de bien-être.

L'inopportunité des interventions de l'Etat,

Les écrivains qui se plaisent à réclamer en toutes choses la tutelle de l'Etat y ont souvent fait appel pour guérir la plaie du paupérisme. Tout ce que j'ai observé, loin de justifier ce genre d'intervention, en démontre au contraire le danger. L'Ktat a contribué autrefois par son esprit d'envahissement, puis par ses mesures révolutionnaires, à désorganiser chez nous le patronage et à créer l'antagonisme. Aujourd'hui il ne ferait qu'aggraver le mal en s'immisçant dans les rapports privés en vue d'y rétablir l'harmonie. La haine qui s'attache au patronage, comme à la religion, prendra lin naturellement par l'observation des désordres de notre époque, ou par l'apaisement des passions qui fermentent chez les deux classes intéressées. Mais toute inlluence qui

s'interposerait parmi ces deux classes pour amener un meilleur régime produirait le résultat inverse.

Malheureusement, ce genre d'immixtion s'est multiplié depuis 1848, avec des caractères dangereux. Les ouvriers des agglomérations urbaines et manufacturières ne trouvent point en eux-mêmes les éléments d'un meilleur avenir. Ils ne veulent ou ne peuvent point les demander aux patrons, qu'ils haïssent. Ils sont donc conduits à écouter les promesses des faux amis qui les flattent pour capter leurs suffrages. Ces flatteurs obtiennent ainsi par le mensonge des situations qu'ils ne sauraient conquérir par leur mérite. Ils cultivent la haine chez leurs clients en exaltant leur orgueil. Us répètent sans cesse que les ouvriers sont placés aujourd'hui devant les classes supérieures de la société, dans la situation où se trouvait, sous l'ancien régime, le tiers état devant la noblesse. Sous l'influence de cet enseignement, les ouvriers ont cru pendant longtemps qu'une révolution nouvelle leur assurerait la prépondérance conférée par la révolution de I78t) à l'ancienne bourgeoisie. Déçusà ce sujet par la dure expérience de 1848, les plus violents mettent leur espoir dans de nouvelles révolutions ; les plus modérés révent des formes nouvelles d'association, qui seraient acquises à toutes les classes, et qui n'auraient d'autres bornes que les nécessités dérivant du maintien de la paix publique (l).

On ne saurait trop applaudir à cette dernière évolu-

fll La révision de l'.mcienne loi des coalitions ofïre nn exemple de ce genre de réformes. Au point de vue des principes, elle peut donner certaines satisfactions. Rn fait, elle n'aura pas d'inconvénients si on n'en fausse pas l'esprit pour troubler la paix publique. '>îote de 1864.) L'éventualité que je redoutais en 1864 s'est mallieureuse.iient réaUsée : la liberté des coalitions n'a servi qu'à opprimer les ouvriers paisibles et à grossir l'armée des révolutions. (Noie de 1873.)

tion des esprits. A la vérité, la concession des rares li])ertés qui manquent spécialement aux classes ouvrières contribuera peu à l'amélioration de leur sort ; mais elle satisfera de légitimes exigences ; elle dissipera de regrettables illusions, et elle aidera ainsi tous les intéressés, patrons et ouvriers, à reconnaître enfin que leur entente mutuelle est la vraie condition de la réforme.

A ce même point de vue, il importe que nos lois n'opposent à l'avenir aucun obstacle aux innovations, non contraires à l'intérêt public, qui sont proposées journellement pour soustraire les ouvriers aux effets de leurs imperfections, sans le secours du patronage. Il tant que les ouvriers puissent expérimenter librement toutes les théories qui proclament l'égalité des intelligences ou des aptitudes, et tous les mécanismes sociaux qu'inventent les novateurs, pour rendre libres et prospères des populations adonnées au vice et à l'imprévoyance. Après de longues époques où les bons principes ont été discrédités par la corruption des autorités qui auraient du les pratiquer, la dure expérience de l'erreur est maintenant nécessaire pour ramener les hommes au sentiment de la vérité. La liberté des rapports sociaux pourrait à cet égard être aussi féconde que l'a été souvent la liberté religieuse. En religion, comme en économie sociale, on ne peut guère dans notre Occident recourir à la contrainte pour empêcher les peuples de s'égarer : l'exemple de ceux qui toml^ent ou qui s'élèvent est le plus sur moyen de les faire rentrer dans la bonne voie

La pratique conqiarée de l'erreur et de la vérité nous reportera sûrement, en cette éternelle difficulté des rapports privés, aux principes consacrés par l'expérience du genre luiniain. L'avenir nous est révélé par le succès

du passé et par l'impuissance avérée des utopies contemporaines. Laguérisondu paupérisme proviendra de deux remèdes principaux : de la prévoyance et des autres forces morales qui multiplient la propriété individuelle et la famille-souche : du patronage volontaire exercé au profit des classes imprévoyantes. Sous sa forme parfaite, ce patronage ne vise pas à se perpétuer en excitant le besoin du bien-être matériel au milieu des ouvriers : il voudrait se rendre inutile en les acheminant par l'épargne vers l'indépendance.

Les inconvénients dune réglementation spéciale des ateliers.

Après avoir constaté que le paupérisme manufacturier est dii en partie à l'imprudente création d'une multitude d'établissements qui n'ont point les ressources nécessaires pour maintenir le travail en cas de chômage, j'avais été conduit, en 1855, à me demander si l'on devrait, dans l'intérêt public, exiger à ce sujet quelque garantie. Sans me prononcer sur cette question, je me proposais de rechercher si on ne devrait pas assimiler aux établissements dangereux du décret de 1810, les usines dont les fondateurs ne pourraient offrir quelques garanties à la population. Depuis cette époque, mon entrée au Conseil d'Etat m'a donné le devoir de prendre une part directe à l'exercice de réglementation de 1810. Or cette expérience, loin de me conseiller l'extension du système, m'a, au contraire, montré la convenance de le restreindre. J'ai mieux compris depuis lors pourquoi l'Europe occidentale, tout en soulTrant des maux qu'entraîne l'instabilité des manufactures, semble repousser définitivement par sa pratique toute réglementation de

ce genre. Chez les peuples modèles, l'autorité a de moins en moins pour mission de prescrire impérativement le bien ou d'interdire le mal. 11 est assurément dangereux pour la sécurité générale que des spéculateurs imprudents arrachent des ouvriers à la vie rurale, pour les accumuler dans les villes et les y laisser bientôt dans le dénuement. Mais il est beaucoup d'autres faits non moins regrettables, qu'il faut pourtant se garder d'interdire, parce que ce remède serait pire que le mal. Ainsi on doit déplorer qu'il j ait tant de mauvais mariages, mais les choses iraient-elles mieux si l'autorité publique se chargeait d'assortir les époux ?

Le vrai rôle de l'Etat : les prix institués pour le mérite social des ateliers.

De nouvelles observations me portent donc à penser que l'autorité doit renoncer, en cette matière délicate, à toute intervention réglementaire. Toutefois, chez les peuples soutirants de notre époque, les gouvernants, placés en présence de particuliers inertes, pourraient donner une première impulsion aux esprits A cet effet, ils devraient faire décrire les meilleurs exemples de patronage, qui abondent encore en Occident et même en France. Ils pourraient aussi décerner de préférence aux bons patrons et à leurs ouvriers les distinctions honorifiques dont ils disposent. Sans s'écarter de la pratique des vrais modèles, ils restaureraient ainsi la hiérarchie du travail et de la vertu.

Les Expositions universelles olTriraient un terrain tout préparé pour cette innovation ; et si une fois on essayait de la mettre en pratique, on ne manquerait pas de continuer. Les récompenses actuelles, qui encouragent la

propagation des meilleurs procédés techniques, s'inspirent d'une pre'occupation trop exclusive. On peut contester, en elYet, que la création d'une usine pourvue des meilleurs procédés de fabrication soit un fait méritoire, si elle fournit une nouvelle occasion de développer l'antagonisme social ou le paupérisme. Au contraire, une fabrique où les conditions techniques de la production resteraient stationnaires mériterait cependant les plus grands honneurs, si elle offrait, au sein de la population, le parfait tableau de l'harmonie et du bien-être. Le gouvernement français est déjà entré dans cette voie en accordant des récompenses aux serviteurs ayant vieilli dans la même exploitation rurale. Il serait toutefois peu judicieux de se tenir à ce seul détail : la permanence des rapports sociaux n'est pas moins désirable en industrie qu'en agriculture ; et, d'un autre côté, pour accomplir la réforme, il est plus utile d'encourager l'initiative du maître que celle de l'ouvrier. Il semblerait donc opportun de compléter en ce sens l'institution des récompenses internationales décernées à l'industrie manufacturière, ou plus généralement au régime du travail. La science sociale, cultivée avec tant de dévouement depuis quelques années, en théorie comme en pratique, fournirait aisément un personnel illustre pour le nouveau jury. Les Expositions universelles, qui doivent leur succès à une préoccupation exagérée pour l'ordre matériel, contribueraient ainsi au rétablissement de l'ordre moral. Elles remettraient en honneur, dans les agglomérations manufacturières de l'Occident, les sages pratiques que je viens de décrire. Elles enseigneraient aux patrons, égarés par une fausse science et troublés par un antagonisme stérile, le moyen de rendre la paix aux ateliers (1).

(1) La commission impériale de l'Exposition universelle de

Le rôle des classes dirigeantes dans l'œuvre de la réforme.

Les classes dirigeantes remplissent aujourd'hui chez les peuples libres et prospères un rôle aussi important que celui qui leur fut attribué sous les anciens régimes sociaux. La corruption peut, à certaines époques, faire perdre à ces classes le sentiment du devoir et détruire leur influence. Des révolutions peuvent consacrer cette déchéance, en dépouillant les générations corrompues des avantages conférés aux ancêtres pour prix de leurs services, ^lais la déchéance s'étend ])ientôtau peuple entier, si l'on ne s'empresse d'exciter d'autres hommes à donner l'exemple de la vertu, et à reprendre la haute tutelle de la vie privée. Or les sentiments et les intérêts concourent spontanément à ce résultat. Chez toutes les populations adonnées au travail, il existe deux classes d'hommes fort tranchées : la majorité, qui A^eut employer exclusivement à son profit son temps et ses ressources; la minorité, qui, pourvue du pain quotidien, recherche surtout la considération et l'autorité que conquiert à la longue le dévouement au bien public. Pour affermir la paix sociale ébranlée parla corruption, il suffira d'abandonner la vie privée à ses libres tendances, et d'écarter les entraves opposées aux rapports naturels de direction et d'obéissance. Les nations souffrantes qui respectent « l'aristocratie naturelle » ont toujours des chances de salut. Au contraire, celles qui soumettent la population entière à l'égalité forcée, que l'ancien régime imposait seulement aux classes inférieures, tombent par cela mêuie dans une irrémédiable décadence Elles n'ont d'autres perspectives que des révolutions sans fin, tempérées par la lourde domination de la bureaucratie.

1867. à Paris, a réalisé ce plan de récompenses internationales avec le succès le plus complet.

Les colonies et l'émigration (1).

Les colonies utiles aux métropoles.

Les institutions et les mœurs qui ont étouffé chez nous toute aptitude à la colonisation forment un des vices principaux de notre organisation commerciale. Je trouve là une des causes de l'infériorité où nous restons aujourd'hui devant plusieurs de nos concurrents.

Les grandes nations européennes, stimulées par les bons exemples, s'assimilent peu à peu les moyens de succès de leurs émules. Ainsi elles veulent manufacturer elles-mêmes tous les produits usuels qui constituaient précédemment, pour d'autres pays, des spécialités exclusives. Telle est la transformation qui s'est achevée de nos jours dans la fabrication des draps fins : cette industrie qui;, à l'époque de la Renaissance, était spéciale à quelques localités, s'est répandue maintenant presque partout avec un égal succès. 11 en sera de même bientôt de la plupart des autres tissus communs et des objets de consommation courante, il résulte de là que les régions manufacturières voient diminuer sans cesse les quantités de ces produits qu'elles exportaient précédemment en Europe. Pour conjurer cette difficulté, les nations bien avisées dirigent donc de plus en plus leur commerce d'exportation vers leurs colonies. Ces établissements transforment merveilleusement de nosjoursles

(1) La Réforme sociale, II. livre IV.

vastes régions de la planète qui jusque-là restaient désertes ou livrées à la vie sauvage. Ils trouvent dans le pâturage, l'agriculture, les forêts et les mines, des moyens illimités de travail. Ils ont dans la production des matières brutes un fructueux emploi de leur activité : ils ne songeront donc pas de longtemps à faire concurrence aux manufactures de l'Europe.

Cependant une colonie ne demande pas indifféremment les produits manufacturés à toutes les métropoles européennes : dans ce choix elle s'adresse de préférence au pa3^s d'où elle est sortie. La suppression des règlements qui réservaient autrefois aux métropoles la clientèle de leurs colonies, a peu modifié, sous ce rapport^ l'ancien état de choses ; et cela prouve bien qu'il s'agit ici d'une tendance spontanée des populations. Cette préférence des colonies pour la mère patrie se fonde sur trois motifs déterminants : sur les liens de parenté qui font naître les rapports commerciaux ; sur l'unité de langue qui favorise les échanges ; sur l'identité de race et la communauté des mœurs qui imposent naturellement l'usage des produits nationaux. La création et le développement de ces colonies libres offrent donc au commerce d'une grande nation manufacturière le meilleur encouragement qui se puisse concevoir.

Trois opinions sur l'impuissance coloniale de la France.

A cet égard, on ne saurait trop déplorer la situation faite à notre race. Notre impuissance en matière de colonisation est un des traits les plus frappants de notre présente organisation sociale. En ce qui touche la réalité du fait, il n'y a qu'une opinion ; mais, pour expliquer

ce même fait, il y a trois opinions qui aboutissent à deux conclusions opposées.

Selon la première opinion, les colonies sont pour les nations un symptôme de prospérité présente et une garantie de grandeur future. La perte de notre activité coloniale et la décadence de notre situation politique sont deux maux connexes. La cause de ces maux remonte au système de gouvernement inauguré par Louis XIV : c'est l'intervention funeste des gouvernants qui depuis deux siècles ruine ou étouffe en germe la colonisation Le remède se trouvera donc dans l'absten' tion des pouvoirs publics et dans la libre initiative des particuliers. Comme la première opinion, la seconde admet que les colonies fondées par les émigrants de la métropole sont pour celle-ci des éléments précieux d'ordre public, de richesse et de puissance ; mais elle proclame hautement que ce moyen de prospérité nous est interdit par la nature même des hommes et des choses. L'impuissance coloniale de notre race provient d'une infériorité organique, contre laquelle on tenterait vainement de réagir. A ce point de vue, et malgré ses autres aptitudes éminentes, la nation française serait absolument impropre à la colonisation .

Selon la troisième opinion, lesdeuxpremières auraient pour point de départ une dangereuse erreur. L'émigration vers les colonies ne serait, à vrai dire, pour la métropole qu'une déperdition d'hommes et de capitaux. Les intérêts et les sentiments qui portent les émigrants à quitter leur patrie seraient chez une race des témoignages d'infériorité et de souffrance. La France serait donc bien avisée en renonçant à ses essais de colonisation : elle doit de plus en plus concentrer sur son territoire l'activité de ses habitants.

L'impuissance actuelle provenant, non du défaut d'aptitude de la race, mais du partage forcé.

Les deux premières opinions donnent une idée juste sur le rôle bienfaisant des colonies ; mais elles nous égarent en nous faisant prendre le change sur les conditions du succès, ou en nous cachant nos principaux moj^ens de salut. Heureusement elles peuvent être réfutées par l'histoire du genre humain et par l'expérience même de notre race. Les colonies les plus brillantes ont dii leurs succès aux efforts combinés des famillessouches et des pouvoirs publics de la métropole. Toute race féconde continue à fonder de nos jours des colonies prospères, malgré certaines défaillances des gouvernants et des particuliers. Enfui, à leur époque de fécondité, les Français ne se sont pas montrés à cet égard inférieurs aux autres races.

Depuis le xvi^ jusqu'au xyiii^ siècle, les Français ont créé de florissantes colonies ; et ils ont obtenu ce succès en présence de règlements plus restrictifs et de gouvernements plus mauvais que ceux auxquels la première opinion attribue tout le mal. La France possède encore sur son territoire la race de ces énergiques Normands qui, sous l'ancien régime, fondèrent le Canada, la Louisiane et les Antilles, avec le concours des famillessouches sorties des autres provinces (1). La race normande n'est pas moins acharnée au travail qu'elle ne

(1) M. de Rameau, en exposant, dans un discours qui a été fort apprécié^ le résultat dus recherches qu'il a faites au Canada, a signalé les admirables preuves d'aptit'ide coloniale données en cette région par les familles-souches de la Normandie et des autres provinces de la France. Voir le Bulletin de la Société d'économie sociale ; séance de janvier 1873

l'était autrefois : elle continue à produire, dans son antique berceau, en agriculture, en industrie et en commerce, des merveilles d'activité et d'intelligence ; comme les autres races européennes, elle a doublé sps ressources et sa force productive en s'assimilant les récentes conquêtes de la science et de Tart. Pourquoi donc a-t-elle absolument perdu l'aptitude à la colonisation, qui ne cesse de croître cliez une race sortie des mêmes souches, sur le rivage opposé de la Manche ?

La seule explication qu'on puisse donner de ce changement extraordinaire est celle qui se représente pour les autres décadences de notre temps. C'est la dure contrainte imposée depuis 1793 à la race normande, contrairement à son génie propre et à ses traditions séculaires, malgré le vœu des populations et les réclamations des députés de la province. C'est la substitution du partage forcé à la coutume qui y maintenait la transmission intégrale des biens et la fécondité des mariages.

En se combinant avec l'esprit de prévoyance qui distingue à un si haut degré les Normands, le partage forcé a tout d'abord produit la stérilité, qui ne s'est parfois manifestée dans nos autres provinces qu'après deux ou trois générations. Pour retrouver les traces de la fécondité qui distinguait les familles normandes avant la Révolution, il faut maintenant visiter leurs essaims du Canada. Les colons normands du Bas-Canada ont conservé à un degré remarquable la force d'expansion (1). Sous ces deux rapports ils l'emportent même sur les Anglo-Saxons qui défrichent concurremment

(1) \o'\r Les Ouvriers des Deux Mondes, l"'* série, tome V, n*^ 39 ; Le paysan de Saint-Irénée (Bas-Ganadai. M. Ampère avait déjà sigualc, en tenues énergiques, dans le récit de son voyage en Amérique, la fécondité extraordinaire des Franco-G;inadiens.

avec eux le bassin du Saint-Laurent. En France, les Normands aisés peuvent à peine suffire aujourd'hui au recrutement de leurs propres ateliers : ils sont donc incapables de fournir des colons. En résumé, notre impuissance à coloniser dériAT nécessairement de la stérilité actuelle ; et celle-ci se présente elle-même comme une conséquence immédiate du partage forcé. Cette vérité frappe tous les observateurs attentifs Je m'étonne que les hommes d'Etat chargés depuis 1830 de rechercher la cause de cette impuissance en Algérie ne l'aient point encore aperçue.

L'émigration, conséquence de la fécondité, symptôme habituel de prospérité.

La troisième opinion est fausse dans son point de départ comme dans sa conclusion. Les plus dangereux adversaires des colonies s'y retranchent avec opiniâtreté. Ils ne contestent ni les faits que je viens de rappeler au sujet du passé, ni les conséquences que je viens d'attribuer à la présente stérilité de noire race ; mais cette situation ne leur inspire aucun regret. Egarés par une idée préconçue sur l'économie des sociétés, il ne veulent pas voir le bien-être dont jouissent les localités oii se recrutent les colonies les plus prospères. Dès lors, ce que je signale, chez nous, comme un indice de décadence, devient pour eux une preuve de discernement. Selon ces ennemis systématiques de Témigration et de la fécondité des mariages, les pays étrangers ne coloniseraient que parce qu'ils sont privés des avantages qui dispensent les Français de recourir à celte dure nécessité. Pour eux, l'émigration est un symptoma d'imprévoyance et de misère ; elle est, pour la mère patrie, une cause redoutable d'épuisement.

A ce faux point de vue disparaissent les avantages inhérents à l'amour du travail, à la frugalité et à l'esprit d'épargne des familles-souches, dont les succès sont inséparables de la fécondité. On calcule les valeurs matérielles emportées par les émigrants ; mais on ne tient compte ni des autres valeurs ni des forces morales qui sont incessamment versées par les maisons-souches sur la métropole et qui lui restent acquises.

L'émigration pauvre et rémigration riche.

La théorie hostile à Témigration et à la fécondité est devenue une de nos erreurs les plus invétérées. C'est cependant Tune de celles que réfute le mieux la prépondérance croissante des nations qui fournissent à l'émigration européenne ses plus forts contingents.

Ces peuples, en effet, ont tous pour caractère commun la fécondité des mariages ; mais ils diffèrent par une circonstance qu'on ne saurait trop mettre en lumière. Ils ont adopté, en ce qui concerne la transmission de la propriété, deux régimes opposés qui correspondent à deux nuances tranchées d'émigration : l'Émigration pauvre et l'Émigration riche.

Les premiers, établis dans plusieurs districts ruraux du Wurtemberg, du pays de Bade et de la Suisse allemande, se distinguent à la fois par leur imprévoyance et par leur propension au morcellement indéfini des biens. Ils s'accumulent sur leurs parcelles respectives jusqu'à ce que l'émigration devienne une nécessité. Ils se dirigent alors vers la France ou vers l'Amérique du Nord, dans un état de dénuement qui donne un afiligeant spectacle aux contrées qu'ils traversent.

Les seconds, en tête desquels il faut signaler les Le Play. 26

paysans du nord-est de l'Allemagne et des Etats Scandinaves, vivent au contraire avec des habitudes persévérantes de transmission intégrale et de prévoyance, sous le régime des familles-souches. Tls ne subissent pas l'émigration ; mais ils l'emploient comme moyen de prévenir le paupérisme, et de satisfaire ceux qui ne trouvent point au pays natal le sort qui leur convient. Les émigrants sont vivement attirés vers les colonies par la connaissance qu'ils ont des succès obtenus par les parents qui les y ont précédés ; et beaucoup de natures ardentes, qui pourraient agiter la métropole par leurs passions, s'associent avec empressement à ces entreprises. Avant de quitter leur paj's, ils sont d'ailleurs pourvus par leurs familles de ressources que sont incapables de fournir les populations épuisées par le morcellement (1).

(1) Un exemple curieux des émigrations riches du nord-est de l'AlIemaize est l'institutioti fondée à Hermannsburg (Hanovre), sous l'habile direction de feu le pasteur Harms, pour favoriser les rapjiorts (les lamilles-souches des Landes du Lunebourg avec leurs colonies de l'Afrique méridionale. Soutenues par de fermes croyances relijiieuses et enrichies par un travail opiniâtre, ntalgré la stérilité du sol et l'inclémence du clin)at. ces familles ont créé^ sans aucun appui do l'Etat, des établissements prospères sur les territoires de Port-Natal et des Gafres Zoulous. Chaque année, un navire construit par les bûcherons des Landes et équipé par l'institution d'Hermannsburg porte à ces colonies le matériel nécessaire et le superflu de la population Les Lunebourgeois qui émigrentdans l'Afrique méridionale réunissent les deux caractères qui honorent le plus les colons : ils maintiennent l'harmonie et le bien-être chez les familles-souches de la métropole d'où ils sortent ; ils respectent et associent auç bienfaits du christianisme les races inférieures au milieu desquelles ils s'établissent Voir à ce sujet, dans le Bulletin de la Société d'économie sociale (tome II, p 518), les belles études de M F Monnier, ancien maître des requêtes au Conseil d'Etat.

Les avantages de l'émigration riche.

Les faits observés parmi les deux catégories d'émigrants démontrent que la pauvreté des uns et l'aisance des autres ne sauraient être attribuées au régime d'émigration. Le contraste de ces résultats correspond à celui des institutions fondamentales de la race. Il est dû surtout à l'absence ou au développement des sentiments de prévoyance, au maintien ou à l'abandon des coutumes qui assurent la transmission intégrale des foyers et des ateliers

L'émigration est un stimulant précieux pour les familles qui en fournissent le personnel : elle est pour les autres la source d'une foule d'avantages. Dans toutes les contrées où elle est en usage, l'abondance des bras donne des facilités spéciales à l'industrie manufacturière et au commerce. L'agriculture des régions où prévaut l'émigration riche est plus prospère que celle des régions analogues de la France où règne le partage forcé. La population sédentaire y croît plus rapidement ; l'accumulation delà richesse sous forme d'améliorations foncières y est également plus marquée. Sans doute rémigration enlève annuellement une partie de la population et du capital : cependant cette exportation n'appauvrit point le pays : car elle a pour aliments une fécondité et un travail opiniâtre qui ne se produiraient pas sous un autre régime. L'émigration riche est pour l'ensemble de la société une source d'avantages moraux et matériels. Elle procure aux foyers et aux ateliers de la mère patrie, comme à l'armée et cà la flotte, un choix de sujets qui manque lorsque la population suffit à peine à son propre recrutement. Elle crée d'ailleurs une

réserve permanente de personnel, toujours prête à combler les vides produits par les épidémies et les guerres prolongées. Ainsi la colonisation n'offre pas seulement à une nation de brillantes perspectives pour l'avenir : elle améliore chaque année, au moral comme au physique, la race de la métropole ; elle lui donne, en outre, une solidité inébranlable en face des calamités accidentelles qui peuvent la frapper.

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