‹ Frédéric Le Play d'après lui-même, vie, méthode, doctrineChapitre 10 sur 32 · I.ETTIJKS DE VOYA(;l · texte numérisé non relu

I.ETTIJKS DE VOYA(;l

va au niarrhi', mais noli'c cuisine est on parlie alinicntt'e par les présents de .AI. Daniloff qui nous envoie d'excellent lait, de la erènie, du heurre frais, des œufs, des gelinottes, des pei-drix, dos canards sauvages, des coqs de hruycre, de la laitue, des fraises qui alxtndent maintenant dans les hois, deschanipignons{[ui sont une immense ressource pour le pays et qui ne sont jamais vénéneux. Outre cela on me fait des cadeaux de tous cO)tés : M. SclnvekolT avait envoyi' hier une épaule de mouton de race anglaise et des cùtiHettes qui nous ont un peu rappelé le mouton de l'ouest de l'Iuirope, c'est une viande très rare en Russie.

Mes occupations cl mon train de vie sont, comme lu le vois, fort agréables. Le matin, à 6 li., apivs avoir pris une tasse de thé, je descends à la forge qui est à 60 pas de ma maison : je i-eviens déjeuner à 10 h., je retourne aux usines : je dîne à 0 h. et enfin je termine la journée en allant à 7 h. prendre le thé à la maison seigneuriale, puis en allant faire en nombreuse compagnie une course quelconque dans les mines des environs. Cette course peut seprolonger jusqu'à 1! h., vu l'absence complète de nuit dans cette saison. Pour la première fois, depuis notie départ de Russie, nous avons de bons lits pour dormir.

Les usines sont ici montées sur une échelle colossale, on y fabriquer la fois le cuivre et le fer. Les deux mines se touchent etsont dans la \\\\e même ; chacune d'elles est la plus riche que je connaisse au monde. Le minerai de fer est taillé au jour comme la pierre dans une carrière ordinaire. L'excavation principale a plus de ")()0 mètres de diamètre. Les excavations sont aussi grandes que le vide formé entre le Pont-Royal et le pont delà Concorde.

La principale usine, qui a plus de 60 roues hydrauli-

qiies pour faire tourner les machines à battre les marteaux, reçoit les eaux d'un lac immense, long de 12 kilomètres, que l'on a créé en barrant la vallée de la Taguil : la chute des eaux est d'environ (5 m. : 3 ou 4.000 ouvriers sont journellement employés dans les mines et dans les usines, en sorte qu'une population de 22.000 habitants est groupée à Nijni-Taguil ; chaque maison ayant cour et jardin, la ville occupe un espace immense. La ville a 7 à 8 kilomètres de longueur et 4 à a de largeur. Elle oc'-upe un espace grand comme la moitié de Paris. Il y a 10 ou 12 églises ou chapelles d'une construction soignée; l'une d'elles, qui contient le tombeau de M. DemidolT ])ère, a coûté 1/2 million, (i'est un coup d'oeil amirable de voir, des hauteurs qui dominent la contrée, cette ville immense entourée de forêts d'arbres A'crts, située près de ce beau lac, dans une belle vallée au milieu des montagnes. On conçoit diflicilement, à la vue de ces belles choses, qu'elles puissent être la propriété d'une seule famille. Sept autres usines, toutes situées dans des positions pittoresques, sont le centre de populations fort considérables, mais de beaucoup inférieures en nondjre à celle de Nijni-Taguil. La pi'opriété i-enferme en tout 50.000 habitants.

A Mailame Fiiédkric Le Pi.av.

Niini-Salda, i:> (loiH IS 1 1.

Je fais en ce moment diverses observations qui me font séjouiMier tout le jour dans les forêts. On ne peut l'irii imaginer di' plus Im'.-iu (pic la natui'c samage (pii m'enlourc, mais aussi on ne peut concevoir rien de plus diflicile pour la circulation. Le pays entier est

litli'f.ilenuMit une l'oivt cuiitiiiup »|iii ne s'éclainit un |»cu qu'à l'approcho dos villages; on a Ix^au conpor les bois pour les hosoins dos niinos ol drs liahilalions (pii m dévoioni annuollenient d't'norines (pianlili's, la InnM ropousse toujours ol onvahit tout.

Les observations que je lais exigeant que je m'avam-c en ligne droite dans certaines directions, j'ai devant, moi une douzaine d'hommes qui m'ouvrenlles elu>mins la liaclie à la main ot cpii font une fendue de '.\ m. de largeur environ. On a ainsi abattu poui- moi plus do 3.000 pie<ls d'arbres et il n'est vonu à l'idi-e do |)ersonne que cela piH s'appeler un (b'gàl.

Le bois est ici concédé de la manière la plus libérale aux habitants, non seulement pour le chaulîage domestique, mais encore pour l'entretien des maisons, des clôtures qui sont entièrement enbois.

Au reste, les paysans serfs de cette partie de la Russie, et en particulier ceux de cette propriété, jouissent d'un bien-être dont les paysans et ouvriers de b^rance n'ont aucune idée. Chaque famille possède en toute propriété une maison et un jardin aussi grand que la famille peut le désirer: dans le même enclos il y a, outre la maison et le jardin, une cour, un bâtiment où sont les animaux et les provisions, une glacière, etc.; dans un rayon de 2 à 3 kilomètres autour du village, la forêt est parsemée de pâturag(>s réservés dans lesquels les bestiaux vont paître en commun. Lesliabitants voillenl eux-mêmes à ce (jne la forêt ne gagne pas sur lo pâturage, et on a gi'and'poino à les empêcher de déiruiro la forêt dans l'intérêt do leurs bestiaux.

Chaque famille possède, en outre, à une distance do 8 à 12 kilomètres, un pré dans les petites bandes de prairies qui se trouvent (Mitre le lit des ruisseaux et la forêt. L'étendue de ce pié est calculée de sorte que le

paysan peut y récoltei- tout le foin nécessaire pour nourrir ses l)estiaux pendant l'hiver. Chaque famille possède au moins 2 vaches, 1 ou 2 chevaux et souvent 3 ou H. une dizaine de poules, plusieurs moutons et brebis. Il n'y a pas, dans toute la propriété, une seule famille qui ne mange tous les jours de la viande et ne boive une boisson fermentée.

L'événement le plus important de l'année, dans le pays des forges comme celui-ci, est l'ouverture de la fenaison. Tous les établissements de mines et de forges sont alors fermés, et les habitants de tout âge et de tout sexe se transportent en masse dans les forets pour y récolter leurs foins. C'est une fête universelle; après les rudes travaux métallurgiques qui les ont occupés toute l'année, ces braves gens se livrent à ce travail agricole avec une sorte de passion. Les voisins s'invitent réciproquement au travail, et celui chez lequel se fait la récolte nourrit et régale les autres pour être ensuite régalé à son tour. Tout le monde passe la nuit dans les bois; en sorte que, si on monte sur un point élevé, on voit des lignes de feux dessinant dans toutes les directions le cours des ruisseaux à prairies. On revient au village sur les voitures chargées de foin en riant et en chantant. Ces familles juchées sur d'énormes tas de foin portés sur de petites charrettes rappellent le tableau des moissonneurs de Léopold Robert.

A Madame Frédéric Le Play.

Carlsladt. :>0 jnille! IStrj.

J)e Kongsberg nous sommes revenus par le nord, contournant un grand lar ipii est à l'ouest de Christiania et voyant, en passant, de grandes usines où l'on

LETTRES DK VOYAGE 93

faltritjiit^ l(^ hlou de cobnlt. Toule ci^lto conlrf'o est adiiiirablo, elle est composée de hautes montagnes et de lacs qui ne laissent rien à désirtM". Si la Norvège était pourvue d'auberges et de routes comme la Suisse, le torrent des voyageurs s'y dirigerait aussi bien (jue vers \r sud de l'Eui'ope.

La Norvège présente une population placée dans des conditions uniques en Europe. 11 n'y existe pas de noblesse. La bourgeoisie n'a pu se développer dans un pays privé de commerce et d'industrie ; les mêmes circonstances n'y ont point permis la formation des grandes fortunes territoriales comme dans les principaux Etats de l'Europe. Le i)ays est donc peuplé par des paysans, propriétaires du sol, qui viventsur leurs terres, produisant eux-mêmes tout ce qui est nécessaire à leur existence, vivant dans une véritable abondance, mais placés dans l'impossibilité absolue de se créer des revenus parce (ju'ils ne peuvent vendre de produits à leurs voisins, (jui sont exactement dans les mêmes conditions.

Ces paysans vivant dans l'abondance trouvent facilement du travail, en sorte que la main-d'œuvre et le travail des animaux y sont com})arativement à un prix élevé. Il résulte de là que les frais de voyage en Norvège, au milieu d'une forêt presque continue, dans un pays complètement dépoui'vu d'industrie, sont aussi considérables que dans les plus belles provinces de France et deux et trois fois plus considérables qu'ils ne le sont à quelque distance, en Suède, où le sol, le climat, l'industrieprésentent des conditions absolument identiques.

La Suède, dans la dircctj(m de Christiania à Carlstatit, nous a paru encore plus pittoresque que dans la

94 CORRESPONDAXCE

partie que nous avions parcourue jusque-là. C'est, comme l'Oural, un pays de forêts, de coteaux à mouvements plutôt gracieux que brusques, dont les pentes inférieures sont couvertes de ces délicieuses prairies qu'on ne connaît que dans le nord de l'Europe et en Angleterre. Mais ce qui donne à la Suède un cachet particulier, c'est cette multitude de lacs aux eaux limpides que l'on rencontre à chaque pas et qui mettent le voyageur dans des transports d'enthousiasme.

Hier soir, nous avons traversé un de ces lacs à michemin de la frontière suédoise à Carlstadt, nous ne savions comment exprimer notre admiration et nous défendre de mille projets d'achat qui nous amèneraient en masse dans un pays où la terre est pour rien et oii l'on pourrait se procurer, même avec une fortune inédiocre, toutes les jouissances de la grande propriété. Vains projets que l'éloignement dissipe bientôt, mais qui sont l'expression d'un sentiment vif dont il n'y a aucune raison de se défendre. Il est certain que, si on pouvait se détacher aisément de son pays, on vivrait ici avec une nombreuse famille dans un état de bonheur qu'on atteint dilficilement en France et surtout à Paris, où on peut à peine se procurer l'espace et la (juantité de soleil nécessaires à la vie d'un homme.

.le suis reçu partout avec une chaleur que je ne prévoyais pas : j'ai écrit sur le fer de Suède un mémoire qui a eu ici un grand retentissement et mou nom y est complètement populaire depuis que le gouvernement suédois a fait traduiie les discussions qui ont eu lieu aux deux Chambres françaises sur la question que j'ai traitée et qui se rapporte aux fers de Suède. Ainsi aujourd'hui j'ai été invité avec nos deux amis à un grand dîner olïiciel donné par le gouverneur de la province, et je viens d'interrompre cette lettre pour rece-

Voir une dt'putation de maîtres de forges qui vienncMit me remercier de ce que j'ai écrit.

Tout cela rend notre voyage très agréable et il est absolument inutile de me munir de lettres de recommandation. Je trouve toutes les portes gracieusement ouvertes.

A Madame Frédéric Le I*lay,

Lovcre {sur le lac d'Jseo), J juillet 1840. — M.M. Benoist et Saglio, qui désiraient beaucoup voir Venise en détail, nous ont quittés \^o\\v nous devancer dans celte ville, en sorte qu'ils seront privés de tout le plaisir que nous avons trouvé dans ce beau coin de l'Italie. Je suis resté seul avec M. Perruzzi. qui remplit consciencionsement les fonctions d'interprète et qui d'ailleurs est un métallurgiste zélé. Nous venons de remonter le Val Serio jusqu'à sa source pour y visiter des forges et des aciéries fort intéressantes.

Nous sommes descendus ensuite dans une petite ville nommée Lovere,(|ui n'est habitée que i)ar des forgerons dont l'industrie consiste à faire toutes les bandes de roue de l'Italie ; ces roues sont faronnées à froid et le tapage produit par le martelage est si grand, que tous les ouvriers sans exception deviennent sourds avant bO ans. Le travail devant la fournaise où l'on prépare le fer est si fatigant pour les yeux, dans ce climat, que les ouvriers devienn(;nt infailliblement aveugl*^ dans leur vieillesse. Aussi, pour éviter cette nouvelle infirmité, se retirent-ils du métier dès qu'ils ont acquis l'état de surdité.

Povera n'est qu'à deux pas de Lovere, nous nous y sommes rendus à [licd, en suivant les bords de la petite rivière qui donne le mouvement à toutes les for-

ges. Nous avons joui, dans le trajet, d'un des plus beaux spectacles que l'on puisse voir. Le torrent, avant d'atteindre le lac, passe dans des gorges de montagnes d'une hauteur immense. La route circule sur leurs pentes à environ cent cinquante mètres audessus du torrent. Celui-ci s'est frayé un passage au travers des roches, qu'il a usées peu à peu sans élargir l'ouverture, en sorte qu'on a, pendant une demi-lieue, le spectacle unique d'une fente verticale de cent mètres sur le bord du précipice. On ne peut voir ses eaux, parce que les buissons qui croissent des deux côtés se rejoignent et forment une sorte d'écran, mais on les entend mugir avec un fracas épouvantable. En jetant une grosse pierre dans le précipice, on entend celle-ci frapper cent fois en rejaillissant d'un cùté à l'autre comme une bille de billard, pendant un instant on n'<Hitend plus rien parce que les parois du rocher s'écartent davantage à quelque distance de l'eau ; on l'entend enfin tomber dans l'eau avec un bruit souid qui se distingue très bien du bruit clair que la pierre avait fait dans la pi'emière partie de sa chute. La route carrossable qui suit le bord de ce précipice a été construite sous Napoléon. Elle est entaillée sur les parois de l'une et de l'autre montagne, et passe fréquemment le précipice sur des ponts qui ont à peine deux mètres de largeur.

En sortant de ces gorges, qui ont l'aspect le plus sauvage et le plus sévère, on tombe tout à coup à l'improviste, au détour d'un rocher, sur une plate-forme d'où on peut embrasser d'un coup d'reil tout \r lac d'Iseo avec ses belles eaux et ses riantes villas. Nous avons joui de cf' coup d'œil au moment où le jour baissait un peu et où la lune éclairait déjà le paysage. Les sentiers et les routes ahoutissani ;ni lar ('taiiMit cou-

vorts d'uiu' population pittoresqut' comme If pays, et surtout de jeunes filles, sortant des filatures de soie, <|ui ohantaient en chœur, avec des voix et un sentiment nmsical inconnus chez nous, des airs nationaux. J'ai déjà vu heaucoup de helles choses, j'en ai vu d'aussi belles en d'autres genres, mais je n'ai jamais rien vu d'aussi beau que cette arrivée sur le lac.

C'était là la belle Italie, dans toute la force du mot, sans les mécomptes, la pluie, le vent, la poussière, la chaleur, etc., qui presque partout tempèrent le sentiment d'admiration avec lequel on jouit en voyage des choses qui ont une réputation classique.

Nous avons même l'avantage de n'avoir pas été prévenus de tout ce cjue nous voyions (^t, pour comble de bonheur, nous avons trouvé ici une auberge excellente où étaient réunies des conditions assez rares en Italie : propreté, bons lits, bonne nourriture, service agréable.

11 faut ajouter à l'éloge que j'ai fait (iu(^. la population est ici d'une admirable beauté. Les femmes présentent presque toutes le type dont on voit de si beaux exemples dans les tableaux du Titien et des autres peintres de l'école vénitienne. Sous ce rapport, nous avons trouvé une transition brusque entre le Milanais et les anciens Etats vénitiens (jue nous parcourons en ce moment. Les femmes ont généralement le nez aquilin, de grands yeux avec un sourire très doux, de belles dents, des cheveux noirs parfaitement nattés en tresse, noués très bas derrière la tète et qui tombent même sur le cou. Ils sont tenus au moyen de grandes et nombreuses aiguilles à grosse tête de nacre disposées en éventail.

Etant allé voir hier soir un fabricant de soie qui a chez lui, pendant la saison de la filature, soixante-dix Le Plav. 6

98 CORKÊSPONDANCE

jeunes filles casernées à la maison, nous avons vu une admirable collection de beautés qu'on trouverait difficilement ailleurs. Le troupeau était rassemblé dans la cour de la filature, au clair de lune, chantant à pleine voix avec un véritable sentiment de Vharmonie.

A Madame Frédéric Le Play

Neusohl, 30 août 1846. — J'ai quitté aujourd'hui Schemnitz pour continuer ma course vers le nord-est.

Ce pays de moyennes montagnes ressemble beaucoup au Morvan et au Limousin : il est composé de délicieuses prairies, d'eaux courantes et de bois de chênes. La température, dans cette saison de l'année, y est très agréable, et on nous promet le même temps pendant tout le mois de septembre.

Tout ce pays est très riche en mines d'or et d'argent: je calculais à l'instant que, depuis l'origine de l'exploitation, on a rejeté dans les déblais et dans les ruisseaux plus de 500 millions d'or et d'argent. A Schemnitz seulement, 0X1 je viens de passer huit jours, il y a une vingtaine de mines en exploitation et la population engagée dans les travaux dépasse 10.000 individus-

Les habitants de ce pays n'ont plus rien de commun avec l'Allemagne, les habitudes et la langue sont entièrement différentes. Il y a deux races bien distinctes î les Slaves, qui parlent une langue tout à fait semblable à celle qu'on parle en Russie, et les Hongrois proprement dits qui se nomment Madgyai-cs et qui parlent une langue qui n'a aucune analogie ni avec le slave ni avec l'allemand.

Le costume de ce p.iys est très original : les hommes portent une petite chemise qui ne tombe pas au-dessous

LETTRES r)E VOYAGK 99

dt' la moitit'de la poitrine, puis un caicton-culolte seiar aux reins et qui lombo à la cheville. Ce caleçon est plissé t't si lara:(> qvu' chacune des jambes pourrait faire un jupon de fi'niine. Par-dessus la chemise ils portent une petite veste qui descend à la ceinture. Mais, dans l'été, cette veste est seulement passée par-dessus les épaules, «'t les manches pendent par derrière, dette disposition est exactement celle du dolman de nos hussards, et de là vient l'origine de ce costume qui est d'ailleurs habituel pour la cavalerie hongroise. Le dimanche, les hommes pnitenl une culotte collante de drap avec des galons C(unme la culotte des hussards, des bottes à la hussarde dans lesquelles on serre d'abord le caleçon, puis la culotte. La coiffure est un chapeau rond à larges bords retroussés fortement et d'un effet fort original. Pour tenir le caleçon et préserver le ventre et la poitrine, qui ne se trouvent couverts qu'à moitié, le paysan hongrois porte une très large ceinture garnie de plaques de cuivre et qui joue à moitié le rôle d'une cuirasse; il loge dans cette ceinture sa i)ipe et son argent.

Ici. comme en Russie, le paysan va peu à pied ; il se sert de [jet ils chaiiots à deux chevaux, et, pour les gros transports, de chariots à 4 et même 6 chevaux. Ordinairement le charretier se tient dans la voiture et un enfant de 10 à 12 ans conduit en postillon, un grand fouet à la main. Tous ces équipages ont un cachet de couleur locale très prononcé qui ne se trouve guère dans d'autres parties de l'Europe, où les costumes et les habitudes vont chaque jour se nivelant.

Le costume des femmes est également oiiginal et se compose d'un jupon et d'une jupe de dessus serrée à la ceinture, d'une chemise longue descendant au genou, d'une sorte de spencer serrant fortement la taille, mais sans manches dans le costume d'été. Ordinairement le

spencer est d'une indienne foncée avec fleurs peintes bien voyantes. La jupe est souvent de percale blanche ainsi que la chemise, dont les manches boufïantes se ferment à mi-distance entre l'épaule et le coude ; les bras sont donc nus. Les cheveux sont séparés et aplatis sur le côté, à peu près comme dans la coiffure à bandeaux en usage maintenant en France; ils sont liés très fortement à la nuque et de là tombent en [dusieurs nattes qui sont accompagnées et même mêlées d'un paquet de (3 à 8 rubans de soie de couleur voyante. Un grand chale blanc, tantôt de calicot, tantôt de laine, imprimé de dessins lég<'rs, recouvre toute la tête et le haut du corps quand on sort dans la rue. Ce châle est drapé avec assez d'art et foruK» la partie la plus originale du costume .

On nous avait fait grand'peur de notre voyage en Hongrie. On nous avait dit que nous ne pourrions ni manger ni dormir et que nous éprouverions une grande difficulté pour nous transporter d'un endroit à un autre. Habitué aux voyages et cuirassé contre mille inconvénients qui désoleraient un Parisien profan(% j'étais sTir à l'avance de me tirer d'affaire.

Le fait est qu'on ne voyage pas ici aussi facilenu'ut ([ue de Paris au Havre ; mais en prenant mes précautions, en me faisant convenablement renseigner d'avance, je me trouve à peu près aussi bien qu'il est possible de le désirer. Ainsi, par exemple, voici comment nous avons fait em])loi de notre journée. Voulant nous rendre de Schemnilz, où sont les mines d'or et d'argent de la basse Hongrie, à NeusohI, l'une des principales usines où les minerais sont fondus, nous avons lou(' un(> petite calèche à 2 chevaux (pii. |)0ur ISfr. environ, nous a fait parcour'ir en ;')li. les 10 lieues de liois et de prairies (jui si''i)arent les deux villes. iNous nous sonimes

atlirssés à Nousolil à iinr bmvo femme ijui, sans èlre aubergiste, loge des voyageurs de qualité.

Nous avons eu une belle chambre à 2 lits, longue de 2i pieds et large de 18, garnie de vases de fleurs, où règne une grande propreté et que nous payons environ 2 fr. 10 par jour. Nous avons fait une visite à tous les gens qui pouvaient nous être utih^s. (^eux-ci nous ont parfaitement reçus. Nous sommes prêts à entrer en besogne demain matin à 3 h. et. j'ai pu faire tout cela après avoir travaillé 4 h. ee matin à Sehemnitz; je trouvf^ encore une minute pour l'écrire cette lettre et mettre en ordre quelques notes.

Page 1