I.nri'KES DE VOVAr
J'ai assisté à la t'aincusc nuit delà SainI-. Iran dans laquelle toutes les sonoi-itas de Séviile, sans distinction de rang, passent tout le temps à leur fenêtre en demandant des bonbons à tous les cavaliers qui passent dans la rue exprès |)Our distril)uer des douceurs [dutces). La plus grande liherti' règne dans les conversations nocturnes qui poui'tant se font toujours à travers des grilles fort serrées, car je n'ai pas vu dans la ville une seule croisée privée de roi agréable ornement. On se tutoie comme i.'hez nous dans le carnaval, et c'est avec une satisfartion inexprimable qu'on entend les [letites senoritas demander pai- la fenêtre liante : chico, élevas dutces ? (^Pelit, as-tu îles bonbons ?) ; on ne man(jue jamais de répondre oui, mais qu'on ne veut les donner que par la fenêtre du rez-de-cbaussée. De \h des pourparlers; les senoritas par l'attrait des bonbons se décident enfin à descendre, et les malins armés de lanternes sourdes éclairent tout à coup leur figure et s'assurent ainsi si elles méritent un joli cadeau. Je n'ai pas manqué de régale»amplement la senorita Ilosarito ainsi que les amies qu'elle m'avait fait connaître.
Je suis parti enchanté de Séviile, aprè» avoir observé que les nièces de 17 ans sont des choses que les tantes de 30 ans surveillent de très près, et je dois dire que la brave tante Rosario n'a quitté la sienne que lorsqu'elle ne pouvait faire autrement, malgré sa confiance et surtout sa grande amitié pour les Fi'anyais qui ont laissé de fort agréables souvenirs à Séviile tant en 1812 qu'en
Après avoir envoyé Juan avec les mules pour m'attendre dans la ville de Cbiclana près de Cadix, je suis paiti avec Erlorza, qui était venu me rejoindre par le bateau à vapeur de Cadix où l'on arrive en 12 heures.
84 CORRESPOXDAKCE
Le fleuve, très large à son embouchure, n'est guère plu^ beau qu'au-dessus de Séville.
Cadix est une ville tout originale en Espagne, par la liberté dont on y jouit. i)ar une population très recommandable, par l'absence de la populace, par l'atïluence des étrangers et par un caractère de propreté et d'élégance qui ne se trouve dans aucune ville de France. Il n'y a rien à comparer pour la splendeur aux villes qui bordent la baie de Cadix et Tlsle de Lion et qui comprennent San Lucar, Rota, Port Sainte-Marie, Xérès, Islade Léon, Chiclana, toutes villes de 20 à 60 mille habitants.
J'ai assisté par hasard à Cadix aux fét(^s célébrées à l'occasion de la fameuse Jura (serment) pour la reconnaissance de la princesse des Asturies. La ville était vraiment admirable avec ses maisons toutes blanches, ses portes et ses balcons vastes ornés de draperies rouges, avec ses rues toutes couvertes de toiles et avec ses milliers de jolies femmes parcourant les rues en bourdonnant comme des essaims d'abeilles. J'ai encore quitté Cadix avec peine.
J'ai été à Chiclana reprendre mon équipage et dîner avec ce bon Erlorza qui était là dans sa famille avec une cousine qu'il va épouser dans 3 mois ; puis je suis parti à toute bride pour le fameux détroit de Cibraltai- où je voulais voir les cotes d'Afrique, le point le plus méridional de l'Europe, car je ne crois pas (pic la Sicile s'avance aussi loin, et enfin pour voii- à Tarifa les plus jolies femmes du monde.
('ette excursion a été faite avec un i)lciii siircès : j'ai pris des pierres et des plantes .à l'exln'initi' de l'iùirope, j'ai fait au clair de lune, dans un bateau dr pécheur, une ('X(;ursion en Al'ri(pu', cl j'ai mis |»endaiit cinq minutes le pied sur le sol africain où j'ai cueilli une
(ltMni-dmi/.;iiiie tic [tlaiitos, puis je suis rcvcuii coui-lirr à Tarifa.
Les fenunes ilu pays, par une coutume loulc mauresque, se tiennent la tiiïure couverte, mais il n'csl pas sans exemple (|u'elles veuillent bien la monirer à ceux qui ont très envie île la voir.
Rien de plus pittoresque que la chaîne de montagnes qui horde la partie sejitentrionale du détroit ; elles sont d'une très i;rande hauteur, et la plus haute forme, avec celle qui lui est appuyée sur la côte africaine, les deux colonnes d'Hercule. C'est la seule contrée de l'Espagne où j'ai vu dans les montagnes quelques réminiscences des montagnes du Hartz, c'est-à-dire, des eaux abondantes, de grands arbres (chênes verts, ormes, liège) et enfin des nuages.
Du sommet des montagnes on a une vue ravissante de l'Océan et de la Méditerranée, du détroit, delà baie et du rocher de Gibraltar et aussi de la jolie ville d'Algésiras. J'en aurais bien long à te conter sur tout ce pays, mais puisque le temps me manque, j'arrive h Malaga, à 40 lieues de Tarifa, en laissant de côté trois nuits consécutives passées dans les champs et la persécution des douaniers, véritables voleurs, opérant avec les patentes du roi, et qui poui' o fi-aurs laisseraient passer un million de contrebande. Toute la côte de la Méditerranée depuis Tarifa est bordée de montagnes de 3 à 4 mille pieils qui descendent en anq)hithéàtre jusqu'à la mer, en laissant près du rivage une plaine plus ou moins large ; en général cette plaine est assez aride et habitée seulement par le palmier nain qui remplace ici le jaca de l'Estramadure.
De distance en distance on voit des jardins qui se trouvent formés par l'habile arrangement des eaux, et qui réalisent les descriptions les plus poétiques.
86 CORRESPONDANCK
Malaga est située dans une plaine deee genre, cultivée quoique peu agréable vu le défaut d'arbres, mais à quelque distance à l'est et principalement à l'embouchure et dans tout le cours de la Aallée, la culture est admirable.
On voit dans la plaine basse de vastes champs de maïs, de blé et de canne à sucre bordés de haies d'un elîet étonnant, formées d'aloës, de cactus à grandes feuilles et surtout du grenadier constamment paré de fruits et de fleurs. Le sol est ombragé par des plantations de figuiers, de citronniers et d'orangers tandis que les plus hautes montagnes sont couvertes des fameuses vignes qui donnent le vin de Malaga, avec des eaux vives divisées en mille rigoles, car ici il n'y a pas de culture sans eau. Il faut pourtant m'arrêter dans jnes éloges, car je ne trouverais ])as de termes pour te vanter Grenade, Grenade ! la véritable luiiliènie merveille du monde.
A Madame FuÉnihuc I.e Play.
Nijni-Taguil, ii juillel l(Si4.
Cii qu'il y a de pénible jusqu'ici dans mon voj'age, c'est que je n'ai jamais eu une heure de loisir ; j'ai été sans cesse occupé, d'abord à me transporter à d'énormes distances, puis à visiter à la hâte d(>s fabriques, à faire et défaire des nuilles, à charger et déchargeides voitures. Aujourd'hui et de|)uis dimanche dernier, je me trouve. Dieu merci, dans une situation toute dilTi'rente.
Mon |)lan de cam|»agn(! esl de voir rapidcnuMil toutes les mines et usines de la (Ihaine Ouralienne, comme j'ai vu celles de la vallée de la Kama, et celles comprises
LETTRES liR VOVAlîK 87
entre Ekalerinebourg •■! l'ciin ; mais, pour (HiKlior lt>s dt'tails, je veux séjoiirnei- loni;toinp.s sur un groupe démines et d'usines où j'étudierai la lahrication une fois pour toutes.
.l'ai chdisi |)Our cela les mines et usines dont le elieflieu est Nijni-Taguil. Cette immense propriété appartenant à MM. Demidoir, j'étais sur à l'avance d'y trouver dt's gens éclairés pour me secdudi'r dans nu»s études et de plus des amis pour passer agn-altlemenl la soirée après une longue journée de travail. Je ne ])arle pas de la certitude d'un bon accueil mati-riel, car l'hospita lité se pratique ici dans des proportions (pi'on ne poui"rait même pas soupeonner dans l'ouest de l'Iùirope. Je vais d'abord te donner une idée de ragi'éabie position dans b-Kjuelle je suis de|)uis mon arrivée.
A Nijni-Taguil comme dans les autres chefs-lieux des pro|)riétés des mines de lOural, il y a ce que l'on appelle une maison seigneuriale, immense habitation, qu'on pourrait appeler la maison du bon Dieu, où l'on refait, loge, nourrit, entretient do toutes layons tout voyageur, toute famille, s'élevaiil ;iu-(l(>ssus de la classe du pi'uple. Cette maison est ici Iimuk» par l'intendanl général des biens de MM. Demidolï, M. DanilotT, excellent homme, qui a passé une grande partie de son temps à Paris, et qui parle français aussi bien que moi.
J'aurais pu m'établirdans cette maison avec ma suite, mais j'avais à l'avance indiqué que j'aimerais mieux être installé dans une petite maison où je serais seul avec mes amis, à pnjximité des établissem(Mits que je veux surtout étudier. M. Schwechoff, dont tu dois te souvenir, puisqu'il a dîné chez nous en 1839, ayant appris ce désir, m'a cédé sa maison d'hiver rpii se compose de trois étages.
Au rez-de-chaussée se trouvent la cuisine, les bîjcbers.
la glacière, les l'eiiiiscs, la chambre de domestique. Au premier étage, que j'occupe avec Malinvaud, nous avons une antichambre, un office, et une pièce où nous déposons les manteaux ; un 1'"' salon de 14 pieds sur 20, un 2'' salon de 18 pieds sur 24, un cabinet de travail grand comme le premier salon, une chambre à coucher avec un grand cabinet de toilette pour moi, une grande chambre à coucher pour Malinvaud. Au 2** étage, se li'ouve un autre appartement que M. Peretz occupe en partie. Cet appartement est Ajrt bien meublé, et garni de bonnes copies de Rubens, des grands maîtres français, italiens et flamands.
Nous mangeons chez nous, j'ai trouvé plus convenable et plus commode de ne pas vivre aux crochets de la luaison seigneuriale. H y a ici un négociant fameux, dans tout l'Oural qui est à la fois le Chevet, le Delille, le l*etit St-Thomas, le Susse, le Géroult, le Marquis, etc., de la ville, et chez lequel nous trouvons du bon vinaigre, de la moutarde, de l'huile d'olives, du thé. du vin de Bordeaux à 2 fr. 2") la bouteille.
i.e même vin coûterait chez Brébant 4 francs, ce qui prouve combien le commerce du vin est mal fait en France. Il est honteux pour l'habileté de nos négociants^ (|ue notre vin coûte moins cher au milieu des montagnes d(; l'Asie, dans une ville complètement inconnue en Europe, que dans la capitale de la Fi-ance.
M. Danilolf a fourni notre luaison de domestiques : ainsi nous avons un cuisinier, un huissier dans l'antichambre pour garder les manteaux et recevoir les arrivants, un c(iniuiissi()imaire et deux cochers. Ici, comme dans litute la Russie, on ne l'ait pas un pas à pied ; nous avons en outre comme surintendant Akim qui s'acquitte assez bien de ses fonctions.
Nous avons encore chaque jour un pourvoyeur qui