‹ Frédéric Le Play d'après lui-même, vie, méthode, doctrineChapitre 15 sur 32 · L.> Play · texte numérisé non relu

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LES AlTOniTÉS SOCIALES CHEZ TOUTES LES RACES (1)

Au milieu des faits affligeants révélés par la métliode d'observation que nous appliquons aujourd'hui à l'étude de l'Europe, nous rencontrons souvent des sujets de consolation. A l'état général de discorde et de malaise produit par la complication des intérêts et la corruption des classes dirigeantes succède tout à coup quelque phénomène local de paix et de bien-être. Ce spectacle rend au voj'ageur découragé l'espérance d'un meilleur avenir. Il est dû, en général, h l'influence d'une famille vouée exceptionnellement à la simplicité, au travail et à la vertu.

Os familles modèles se rencontrent chez toutes les rarf's et dans des conditions foit divei'ses. A mesure que la prospérité s'accroît, elles apparaissent plus nombreuses; mais elles ne font point complètemeni défaut dans les régions où domine la soufTranee. Klles ne disparaissent que chez les races dégradées au point d'avoir perdu toute notion de Dieu et de sa loi. Dans ma première enfance, je les avais entrevues dans le pays de Bray. Dès mon entrée dans la vie active, j'entrevis l'importance sociale de ces familles pendant le premier

(1) Les Ouvriers européens, 1, liv, deuxième, chap. XII.

voyage que je fis dans la plaine saxonne et les montagnes du Hartz, qui y confinent. Mon attention étant ainsi éveillée, je les recherchai depuis lors, dans chacun de mes nombreux voyages, et je retrouvai toujours près d'elles des populations ouvrières maintenues dans l'état de bien-être.

Quandje reporte mes souvenirs vers cette partie de mon œuvre, je constate que le rôle bienfaisant de ces hommes m'est apparu à faide de deux moyens d'enquAte. Tantôt ils m'étaient désignés à l'avance par une renommée qui s'étendait au loin. Ils dirigeaient de grands domaines ruraux, auxquels étaient souvent attachée une population nombreuse de forestiers, de mineurs, de fondeurs, d'agriculteurs et de manufacturiers. Le trait caractéristique de ces établissements était l'affection réciproque du maître et des ouvriers. J'avais en ({uelque sorte sous les yeux un petit Etat, dans lequel la paix devait évidemment se maintenir, alors même que la discorde eût désolé le reste de la nation. Tantôt, aucune désignation de ce genre ne m'ayant été fournie par l'opinion publique, j'étudiais, sans le concours d'un plan tracé à l'avance, les ouvriers qui semblaient le mieux représenter les divers degrés de bien-être ou de n)alaise. Peu à peu je voyais apparaître, dans chaque jamille, l'inlluencc toute locale de (jnelque homme de bien. Placé dans une situation modeste, cet homme d'élite, par la sagesse de ses conseils et le bon exemple de sa vie, était la providence de son voisinage. Souvent l'œuvj'e de paix, exercé'e par un sinqtle artisan sur des familles in(lé|)endant(^s, s'étendait plus loin que celle des grands proprii'taires sur leurs serviteurs et leui's tcM.incici's. l/inlluciicc utile de ces hommes, inspirés par lin sens droit cl p.ir l'anu^ur désintéi'ess('' du bien, se manifeste particuliér(!menl, quand elle s'emploie à

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porter dos juiïeinenls lïraluits et sans a|»|M'l sur h^s procès qui, sans le concours de ces juges, dt'soleraient le voisinage. Ces hommes de toute condition ont produit sur ma pensée une heureuse influence. Ils ont rectilit'' les erreurs qu'avaicnl i<'tées dans mon esprit, malgré l'enseignement de mes premiers maîtres, les idiVs, les mœurs et les institutions de mon jtays. J'appris aujUTs d'eux à distinguer le vrai d'avec le faux sur une foule de matières qui jusqu'alors m'avaient laissé dans le doute, et je compris enfin ipi'ils étaient les vrais maîtres de la science sociale.

C'est vers 1845 que cette vérité m'apparut dans tout son jour. Pendant seize années d'études persévérantes, je m'étais souvent étonné de n'avoir point encore découvert dans la science sociale une de ces vérités inconnues qui m'avaient procuré quelque renom dans la science métallurgique, .l'appris que les vérités sociales offrent une grande simplicité. Je vis que le dépôt en est sûrement gardé parles hommes qui ont l'art défaire régner la paix autour d'eux. Je crus avoir fait enfin la découverte tant cherchée, à savoir : que le progrès des constitutions sociales se trouverait dans la pratique des sages contemporains. Toutefois, avant de revendiquer l'honneur de cette nouveauté, je jugeai opportun de rechercher ce qui avait pu être connu à ce sujet chez les anciens. Ici encore je me trouvai heureusement déçu : je ne tardai pas k constater que Platon avait observé, vingt siècles avant moi, et décrit dans les mêmes termes les vrais maîtres de la science sociale. La seule flifférence offerte par ce rapprochement est que j'ai nommé « Autorités sociales » ceux que, plus justement peut-être, il a appelés « les hommes divins » (I).

(1) « Il se trouvu toujours, parmi la foule, des tiommes divins,

Je ne regrette point ces mécomptes apparents, car je leur dois le seul enseignement qui puisse être utile aux Occidentaux égarés par l'esprit de nouveauté. Je le résume ainsi : « Sur les points fondamentaux de la science sociale, il n'y a rien à inventer : dans cette science, le nouveau est simplement ce qui a été oublié » (1).

A une époque de souffrance qui ressemblait à la nùtre, Platon signalait l'enseignement des hommes divins aux politiques de son temps, comme le seul moyen de « rendre leui' république parfaite ». Il ne fut point écouté ; et bientôt cette république s'abîma dans la corruption et la discorde. Jusqu'à présent, je n'ai guère mieux réussi en recommandant à mes concitoyens de consulter les Autorités sociales. En I8G7, il est vrai, un souverain, dont la préoccupation dominante était la compassion jtoiir la souffrance du pauvre, provoqua, dans tous les pays, la recherche de ces hommes d'élite avec le concours d'un haut jury interna" tional et leur décerna de grands honneurs. Les classes

peu nombreux, à la vérité, dont le commerce est d'un prix inestinuible, qui ne naissent pas plutôt dans les Etats policés que dans les autres. Les citoyens qui vivent sous un bon gouvernement doivent aller à la piste de ces hommes qui se sont préservés de la corruption, et les chercher par terre et par mer, en partit^ pour alferniir ce qu'il y a do sage dans les lois de leur pays, en partie pour rectilier ce qui s'y trouverait de défectueux. Il n'est pas possible que notre républifiuo soit jamais parfaite, si Ton ne fait ces observations et ces recherches, ou si on les fait mai. » (Platon, les Lois, livre XII).

(1 ) « Il n'y a jias do découvertes à faire en moralité, ni beaucoup dans les grands principes de gouvernement, ni dans les idées sur la liberté. » — « .le ne puis cnncevoii' l'omment un homme jieut parvenir à un degré si élevé de présomption, ([ui; son pays ne lui semble [)lus (ju'unc cai'te blanche sur la(iuelle il |)eut griffonner il plaisir. » (Burke, Réflexions sur lu révolution (/<' France, trad. sur la 3" édit. Paris (s. d.), p. 178 et 33.")).

dirigeantes do notre pays montrèrent peu de synipathio ])our cet appel ; el. depuis lors, elles n'ont point songr Ji !<■ renouveler, l'our ramener les esprits vers la reeli(>rehe des Autorités soeiales, je ne dispose mainirnani que il'un seul moyen : rappeler sommairemcni, dans lous mes écrits, les traits auxquels on peut les reconnaître. Les Autorités sociales trouvent, dans les traditions de leur famille, l'origine du bonheur dont elles jouissent el la source des bienfaits qu'elles répandent dans le voisinage. Leur préoi'cupation constante est de pourvoir aux deux besoins fondamentaux de l'iiumanilé, savoir : à la paix sociale, en réglant leurs pensées et leurs actions selon li's prescriptions du DiM-aiogue ; à la jouissance du pain quotidien, en soumi'llant tous les inendu"(\>< de la rommunauté à l'obligation du travail. En dehors des ivices simjjles, au milieu des corruptions inhérentes aux races compliipiées, les Autorités sociales coui[)rennent la nécessité de recourir à Dieu par la jM'iérc, cl aux ministres de la religion jjour assurer à leur foyer domestique la pratique du Décalogue ; mais elles repoussent le conc(jursde la souveraineté' et de ses dons en ce qui louche la conquête du pain quotidien (1). J^a subsistance est fournie par l'exploitation du patrimoine qui attache la famille au sol. Le chef de famille et son héritier résident en permanence sur ce patrimoine ; et, s'ils s'en éloigniMit momentanément, c'est pour servir gratuitement le voisinage, conseillei' le souverain et défendre la

(1) Montesquieu a conformé sa vie à cette pratique des faïuilles modèles, et il l'a recommandée, avec les formes de langage du XVIII» siècle, dans les termes suivants : « Je n'ai pas aimé à faire ma fortune par le moyen de la cour ; j'ai songé à la faire en faisant valoir mes terres, et à tenir louli; ma fortune de la main des dieux. » (Montesquieu, Pensées diverses, Porlraif de Montesquieu par /ui-mème, (Ji'hivres con)plè(es. Paris, llnclicltç, 186i, tome 11, p. 45.5).

pairie. Les autorités sociales s'élèvenl aux t)reiniers rangs de la hiérarchie par leur propre vertu et sans rien demander aux pouvoirs publics de la société. Leur force est indépendante de ces pouvoirs : elle est tout entière dans le Décalogue et dans l'organisation de la famille, en sorte que, si ces pouvoirs s'abîmaient dans la corruption avec l'Etat qu'ils n'auraient pas su diriger, les familles des Autorités sociales pourraient, à la rigueur, subsister avec leurs voisinages et devenir la souche d'une nouvelle race (1). Ces familles, formées sous l'influence de la constitution essentielle, sont les modèles delà vie domestique. Elles prélèvent seulement, sur les produits dn travail commun, ce qui est indispensable à la subsistance de la famille ; et elles consacrent le surplus à l'établissement des rejetons qui émigrent au dehors. Nonobstant l'inégalité de leurs patrimoines, elles sont également utiles à leur localité : le paysan repousse, par l'exemple même de sa vie, les invasions du vice, que déchaînent les abus de la ricliesse, de la science et du pouvoir; le Gentleman emploie sa fortune à protéger les populations contre les atteintes de la pauvreté.

Les Occidentaux, dominés dans leurs pensées et leurs actions par l'erreur fondamentale (2) de 1762 et les

(1) « La grande idée de la science économi<iue hii réalisée dès l'origine, savoir : qu'il faut que les pèi'os, par leur travail et leur industrie, laissent à leurs fils un patrimoine où ils trouvent une subsistance facile, commode et sûre, quand même ils n'auraient plus aucun rapport avec les étrangers, quand même toutes les ressources d(! l'état social viendraient à leur manquer, quand même il n'y aurait plus de cités ; de sorte qu'en supposant les dernièrt^s calamités, les familles subsistent comme orzgine de nouvelles nations. » (V^ico, (Kuvres choisies, 2 vol. in-8", Paris, tome II, p. 107 et 108).

(2) Celle de la lihevté originelle de l'homme, erreur rattachée ici par Le Play à la publication de /'Emile et du Contrat social. de J.-J. Rousseau, qui parurent, l'un et l'autre, en 1762.

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faux dogmes (le 1789. sont peu om-liiis à se réformer quand ils n'y sont pas contiviints [vav de grandes calamités nationales. Ils se décideront difticiiement, soit à observer eux-mêmes péniblement les faits que j'ai recueillis depuis un demi-siècle, soit à revenir aux vérités traditionnelles que j'en ai déduites. J'ai donc cru oppoi'tun de terminer cet exposé en leur signalant l'existence des Autorités sociales : c'est près fl'elles qu'ils trouveront la paix solidement assise et la vérité toutf' faite.

hk MÉTHODE d'imitation ET DE RESTAURATION (I)

L'état de malaise où se trouve notre pays et les difficultés (jue je viens de décrire ne sont point des faits nouveaux, dans l'histoire, et le remède est connu depuis longtemps. Tout peuple qui, en pareil cas, a voulu se soustraire à une décadence complète n'a pu employer que deux moyens : imiter les meilleures pratiques des étrangers ; reprendi-e, parmi ses propres pratiques des temps de prospérité, celles qui restent en harmonie avec les nécessités du temps présent.

L'inutation des modèles a été pratiquée sans relâche par tous les peuples qui ont su se maintenir forts et prospères. Elle constituait chez les Romains (2) un princi))e de gouvernement. Elle était chez les (irecs d'un usage encore plus hahituel ; elle fut même enseii:ni''c par Socrate avec une précision à la(|uelle l(*s mo-

(1) «1 L'Organi.sa/ion du fivwail, cliap. VI, § C2.

(2) « Ronio accnil Ijcaucoup ses forres par son un ion avec les « Sabiiis, poupins (luis et belliqueux fouimc les Lacédénionicns, « c!f)iit ils L'iaicril descemlus. Roiiiulus pril leur bouclier, qui « était large, au lieu du pelit bouclier argien dont il s'était servi « jusqu'aloi's. Et on doit remarquer que ce qui a le plus conlri- « bue il rentre les Romains les maîtres du monde, c'est ([u'ayant « condjattu successiveiiKînt contre tous les peuples, ils ont (ou- « jours renoncé à leurs usages sitôt qu'ils en ont trouvé de meil- « leurs. » (Montesquieu, Grandeur et Décadence des Romains, .•h. I-).

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