‹ Frédéric Le Play d'après lui-même, vie, méthode, doctrineChapitre 16 sur 32 · L\ MÉTHODE D'IMITA IION ET DE RESTAURATION · texte numérisé non relu

L\ MÉTHODE D'IMITA IION ET DE RESTAURATION

ilornes ne sauraient rien ajouter (1). La rérm-me par l'iniilalii>n a été ('paiement a|i|tliquée au t^ouN ernein<Mit (le la France, sous l'aneien n'iiiuie social, par lesisouverains les plus jierspicaces (2). En ce moinent entin, nos uouveinants la mettent à profit avec une activité fiévreuse, pour regamier ravance (|u'ils avaient laissé prendre aux peuples rivaux, en ce (|iii touche la faliri- Mon (les armes de guerre.

L'imitation appliqui'e au choix des armes s'est toujours imposée aux peuples comme une nécessitéévidente. Il ne serait pas moins nécessaire aujourd'hui d'étendre ce même procédé à la réforme du travail, au perfectionnement des mœurs et à l'amélioration du système de gouvernement. Malheureusement mes concitoyens ne sont guère portés à se servir de ce moyen de salut (3). Ils

(1) Xénopfion résume ainsi, dans un Dialof^ue entre Socralc et Pùriciès, les causes de la décadence d'Atiiénes et les moyens de réforme. « Alors Périclès : Je m'étonne, Socrate, que notre ville « ait ainsi décliné. — Pour moi, je pense, reprit Socrate, que « de même qu'on voit certains athlètes, qui l'emportent de o beaucoup sur d'autres par la supériorité de leurs forces, « saLandonner à la nonchalance et descendre au-dessous de « leurs adversaires, de même les .Vthéniens, se sentant supéc rieurs aux autres peuples, se sont négligés et ont dégénéré. — « Kt maintenant, que pouri-aient-ils faire pour recouvrer leur (t vertu ? — .\lors Socrate : Il n'y a point ici de mystère; il faut « qu'ils reprennent les mœurs de leurs ancêtres, qu'ils n'y soient « pa-; moins attachés qu'eux, et alors ils ne seront pas moins «r vaillants. Sinon, qu'ils imitent du moins les pcupli'S qui com. « mandent aujourd'hui, qu'ils adoptent leurs institutions, qu'ils a s'y attachent de même, et ils cesseront de leur être inférieurs ; « qu'ils aient plus d'émulation, ils les auront bientôt surpas- « ses. » (Mémoires sur Socrate, liv. III, chap. V).

(2) « Vous sçavez bien le désir que j'ai de donne)- ordre au « fait de la justice et de la police du royaume, ef pour ce faire « il est besoin d'avoir la manière et les coutumes des autres « pays. » (Lettre du 5 août 1479, de Louis XI au baron de Bouchage)

(3) Je conseillais, il y a dix ans (Réforme sociale, .'J-S, VIII), de donner aux jeunes auditeurs sortant du Conseil d'Ktat la mission

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ignorent pour la plupart les institutions et les mœurs des peuples étrangers : et cependant ils se plaisent souvent à les louer sans mesure ou à les dénigrer. Croyant faire acte de patriotisme, ils revendiquent la supériorité que l'Europe acclama autrefois en notre pays, mais qu'elle lui refuse maintenant. Ces prétendus patriotes se croient en droit de blâmer les partisans de la méthode d'imitation. Mais en prenant cette attitude ils imitent eux-mêmes les Chinois, qui, cédant à l'orgueil et à l'ignorance, se persuadent que le reste du monde est plongé dans la barbarie.

Le second moyen de résoudre les difiicultés de notre temps est également indiqué par l'expérience et la raison, après une révolution qui a détruit par la violence des abus scandaleux, en môme temps que des traditions bienfaisantes. Il est évidemment nécessaire de reprendre celles de ces traditions qui s'accordent à la fois avec les éternels principes de l'ordre social, et avec l'ensemble des pratiques consacrées par les bonnes coutumes du temps actuel. Mais ce second moyen de salut a été successivement discrédité chez nous par les historiens et les légistes de la monarchie absolue, par les écrivains du xviii'^ siècle, puis par les déclamations révolutionnaires que reproduisent les écrivains de notre

(l'L'fudier sur place et de décrire iiiéthodiijuement les diverses constitutions sociales de l'Europe. Si ce conseil avait été suivi, nous jouirions de plusieurs avantages qui nous font défaut en ce moment : au milieu de l'agitation ([uise produit en faveur d'un nouveau système de gouvernement, nous aurions des guides plus sûrs que la passion des opposants ou Tégoïsme des satisfaits ; nous aurions un corps de jeunes iionnues animés d'énergiques convictions, et préparés à restaurer le régime du bien ; enfin nous ne verrions pas ces mêmes hommes, rejetés dans la vie privée, s'égan;r en fondant le succès d'une nouvelle carrière sur la propagation de principes qui ne sont pas suflisamment justiliés par l'expérience.

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temps. Sous ces inlliieneos, l'cspiit piililic s'est perverti ; et, selon rassectioii d'un de nos modernes hisloi'iens(l), les convictions en matière d'iiistoire devraient être renouvelées à fond. Les Français tiennent maintenant en profond n»épris les institutions et les mœurs de l'ancien réirime social. La vieille France leur est aussi antipathique (jue la vieille Angleterre {oldEngidind) est chère à tout .\niilais. Egarés pai- des assertions fausses et Itanales, ils se persuadent que la grandeur de la nation date seulement de 1780; et ceux mêmes qui souffrent le plus du malaise présent, contestent qu'on puisse faire aucun emprunt utile au passé.

Ne voulant rien fonder, ni sur les bonnes traditions de leurs aïeux, ni sur les meilleurs exemples de leurs émules, les Français se trouvent forcément amenés à une dangereuse conclusion. Ils croient avoii- la mission de créer de toutes pièces une nouvelle organisation sociale, et ils sont particulièrement poussés dans cette voie par l'abus du mot progrès. Sous cette inspiration sont nés, depuis 1830, les systèmes chimériques qui agitent stérilement tant d'esprits. \ une époque où des inventions utiles transforment rapidement l'ordre matériel, on se persuade volontiers que des succès analogues peuvent être obtenus dans l'ordre moral, et par suite dans le gouvernement des sociétés. En cela on s'abuse singulièrement ; car il y a contraste plutôt que similitude entre les deux genres de phénomènes. Comme je l'ai indiqué ailleurs (2), la science des faits matériels est sans borne : elle est toujours mise à profit avec empressement ; et lorsqu'elle fait défaut, elle est souvent devancée yjar la pratique. La science des

(1) Augustin Thierry {Lettres sur l'histoire de France, avcrti.ssemt'nt).

(2) La Réforme sociale, o, III.

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faits moraux est, au contraire, d'une simplicité extrême : elle se réduit, à vrai dire, au Décalogue interprété par la pratique de Jésus-Christ. Il eu est de même de l'art de gouverner, qui se résume, à vrai dire, en -une règle unique : imposer aux peuples la pratique des dix commandements et l'autorité de la Coutume. Or, après dix-huit siècles de christianisme, les peuples les plus moraux restent encore, en ce qui touche cette pratique, à une distance infinie de leur divin modèle. Ceux qui sont tombés dans la corruption s'égarent donc étrangement lorsque, au lieu d'imiter les peuples les plus prospères, ils prétendent inventer des principes et des procédés de gouvernement supérieurs à ceux dont ces peuples se contentent.

Les Français resteront indécis entre le bien et le mal, tant qu'ils ignoreront la méthode ou la tiendront en mépris : ils ne commenceront à se réformer que lorsqu'ils s'inspireront du principe d'imitation et tomberont d'accord sur le choix des modèles.

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