LA UOCTKI.NE DE FRÉDÉRIC LÉ PLAY
CFIAPITRE PKEMIRH
Voilà cent dix-sept ans que la France a rejeté, en mT-me temps que ses institutions séculaires, l'enseignement traditionnel qui avait fait, avec ces institutions, la grandeur et l'unité de sa longue histoire. L'esprit révolutionnaire n'a |)as cessé, depuis lors, de souffler chez elle le désordre, l'anarchie et la haine. Le poison qui la dévore a pour caractère spécifique delre intellectuel plutôt que moral ; c'est l'erreur, plus encore que le vice, i[ui l'insinue dans ses veines. Où donc chercher le salut? Le Play l'a dit en exposant les règles de la méthode: dans l'examen comparé des meilleures constitutions sociales. Cet examen nous montrera, avec une irrésistible évidence, qu'il existe chez toutes les nations prospères certaines institutions communes qui accompagnent le succès et qui en expliquent les causes. La religion, la propriété, la famille, le travail,, les rapports privés, les associations libres, le gouvernement (1), s'y sont développés et organisés de manière à satis-
(i) J'ai suivi, pour Tt-xameri lic ces diverses institutions, Tordre adopté flans la Ré forme sociale. Toutefois, afin de grouper sous un mi-me efief 1rs difréienli-s matières qui s'y rapportent naturellement, j'ai rattaché àlarticli' Travail l'analyse 1" des sociétés ouvrières, rangées par le Play dans le livre V de la Réforme sociale, qui a pour titre Y Association, et 2" du patronage, rangé par lui dans h- livre- VI qui a i)oui- lilre les Ra/i/)orts prirés.
faire, aussi com[)lètenient que possible, ces deux besoins essentiels de l'homme : l'observation de la loi morale et la sécurité du pain quotidien. Mettons-nous à l'école de ces peuples; déchitïrons leur constitution sociale ; analysons un à un les divers chapitres dont elle se compose, et transcrivons-les, avec les rectifications nécessaires, dans nos mœurs et dans nos lois
Un simple coup d'rril jeté sur le monde nous fait apercevoir la marque essentielle qui distingue les sociétés humaines des sociétés animales. L'abeille ou la fourmi n'a pas le choix de ses actes ; un instinct infaillible la conduit sûrement à ses fins. L'homme seul possède la liberté ; mais ce magnifique et dangereux privilège, qui fait à la fois sa grandeur et sa faiblesse, s'allie, dans son àme, avec une tendance innée vers le mal. C'est le vice originel, dont toutes les mères et toutes les nourrices surprennent les premières manifestations chez l'enfant, que tous les fondateurs des grandes races se sont proposé de combattre par leur législation, et qui est. pour la science sociale, un trait caractéristique de notre nature (I).
(1) C'est, au contraire, sur le faux prini-ipc de la perfection originelle do l'homme que repose, on le sait, toute la pliilosopliie politique de J.-J. Rousseau et de la Révolulion. « Le principe foiidiiinontal de tont(î nioi'ale, sur ]e(]uel jai raisonné dans tous mes (M^rits, est que l'homme est un (Mre naturcllomont bon, aimant In justice et l'ordi'C ; qu'il n'y a point d(( |iorversité orifïini'lle dans le cri'ur humain, et que l(!s ])remiers mouvements de la nature sont toujours droits ». ,I.-.I. Rousseau, Lettre à Christojihc (le Braumont, nvcherèque de Paris.
Thomas .lell'erson disait : « C'est perdre son touq)s ijuode vouloir eiiseij,'n(îr la morah', elle pousse chez l'homme cf)nime les Jambes et les bras ».
« C'était la conviction du xviii" siècle et de la génération for-
Mais si \'esp7ut et les pensées de r homme sont incUn/'s au mal dès sa jeunesse, il a nécessairement besoin d'un appui pour se redresser, d'un secours pour se garantir contre une irrémédiable déchéance. Dieu y a pourvu en confirmant et en précisant par le Décalogue les principes de la loi morale qu'il avait, dès l'origine, gravés dans son cœur. Le Décalogue éternel, — Le Plav l'avait ainsi nommé, à la suite d'un
niée à son ceoli', ((m- rhomme est essenlielleniont bon et, que, dan? les socicMos iiumaines, le mal provient non de la nature humaine, mais do la mauvaise organisation sociale et du mauvais régime politique. La confiance dans la bonté originelle do riiomme était, en 1789, lune des colonnes de l'orgueil Immain ». Guizot, Me/noires, introduction.
M. Paul Bourget a montré, dans une belle page, à quel point ce faux principe est anti-scientifîque non moins qu'anli-religieux. « A le? regarder les unes après les autres, n'est-ou pas etfrayé de constater' que la plupart dos idées sur lesquelles notre malheureuse patrie a vécu, aux (mvirons delà Révolution et depuis, sont de purs sophismes •? S'agit-il de psychologie sociale ? La France de 89 a cru avec Rousseau à la bonté naturelle de riiommo. La science, d'accord sur ce point avec la religion, nous affirmi' que l'homme de la nature est tout le contraire du personnage raisonnable et idyllique dont la fantasmagorique silhiiuotte se dessine à ti;avers les niaiseries de la Déclarât ion
des droits Les chrétiens expliquent cette brutalité native par
le dogme de la chute. Les évolutionnistes l'expliquent par la descendance animale de notre espèce. Les uns et lus autres sont des scient ifiques, en ce qu'ils acceptent l'évidence d'un fait indiscutable. Toute la lignée des esprits révolutionnaires a, par contre, méconnu ce fait, depuis l'auteur du Contrat social jusqu'aux utopistes du collectivisme contemporain, en passant par les réilactcurs de la susdite Déclaration et continuant par les insensés de 1848, auxquels nous devons la monstruosité du suffrage universel. Ce suffrage n'est, remarquez-le, que le dogme delà bonté originelle mis en action. Si tout homme est naturellement sage et raisonnable, il est naturellement qualifié pour prendre une part au gouvernement du pays, et au nom de qui lui rognerait-on cette jiart ? Le propre de la rai.son naturelle n'est-il pas (juelle soit égale chez tou« ? La conclusion vaut les prémisses. Gomme on rirait de pareilles folies, si nous ne les payions pas si cher! » Lettre au R.P. Dom Z?e.ç."fi?, (Revue la Rpforme sociale, 4905, II, 397).
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éloquent évoque (1),. pour marquer d'un mot l'universalité et la perpétuité de cet enseignement divin : — telle est, pour toutes les sociétés humaines, la source unique et profonde d'où jaillissent le bonheur et la paix. « Depuis les premiers âges de l'histoire on voit prospérer les peuples soumis à cette loi suprême, souffrir ceux qui la violent, périr ceux qui persistent dans leur révolte ». — Mais encore faut-il la regarder et la vénérer comme une révélation directe de Dieu. Là où les philosophes et les législateurs n'ont voulu y voir qu'une sublime conception de l'esprit humain, ils se sont persuadé naturellement qu'ils pourraient la perfectionner, et ils ont inoculé à l'organisme social, avec l'orgueil et Terreur, les germes de la décadence.
Telle est la leçon des faits. C'est, dans le passé, celle de l'histoire ; c'est, aujourd'hui, celle qui se dégage d'une expérience immédiate. « Pendant de longs voyages, dit Le Play, j'ai cherché constamment les groupes de familles qui auraient pu se former sans l'appui du Décalogue confié à la garde de l'autorité paternelle. J'ai souvent promis une récompense à ceux
(1) 0 Dieu n'a permis les menaces du (;oinnumismc.... que pour nous obliger à nous serrer dans sa sainte Eglise autour du Déf.aloguc éternel, sans lequel il n'y a plus ni autorité, ni res|)ect, ni loi, ni famille, ni propriéti';, ni raison, ni droit, ni devoir, ni société humaine, ni humanité sur la terre » (Mgr Dupanloup, Lettre pastorale du 20 octobre 1873).
l'roud'hon Ini-mèine, après avoir analysé le Décalogue, n'aviiit pu retenir ce cri d'admiration : « Quel niagniflque symbole ! Quel philosophe, quel législateur, qu(î celui (|ui a établi de pareilles catégories et i[ui a su remplir ce cadre ! Cherchez dans tous les devoirs de l'homme et du citoyen (pielque chose (|ui ne se ramène point à cela, vous ne le trouvcîn^z point » [De rutilité de la célébration du dimanche, I, 13).
Voir dans la Jléfnrme en Europe et le salut en France (Annexes, pièce I), et dans les Annuaires des l 'nions pour 187.o et 1876, un essai d'éludés comparées sur le Décalogue des Hi;breux et sur les pn'îceptes du même oi'dre (|u'on peut ixlf.iiic des livres religieux des difjérents peuples.
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qui nie signaleraient l'exislence il'mi tel [jlnMioiiiène social. Mais tous ces efforts sont restés infructueux. Je n'ai jamais appris que les partisans de cette nouveauté aient réussi à fonder le moindre voisinage » (i).
Le Décalogue. reconnu à la fois comme fondement divin de la société et comme principe d'union entre tous C(>uxqui veulent la défendre, n'a pas paru suffisant à certains catholiques. La religion, pour une nation chrétienne, ont-ils dit, c'est le christianisme ; son Décalogue, c'est l'Evangile. — Le Play le pensait également et il n'a jamais cru qu'un peuple qui a reçu l'Evangile dût se contenter du Décalogue (2). Mais deux raisons l'ont liéterminéà se maintenir fermement sur le solide et large terrain qu'il avait choisi. D'une part, il clierchail les princi|ies essentiels qui ont permis aux sociétés les plus diverses de naître et de grandir. Or, « il y a des sociétés qui ont prospéré et qui ont duré ; il y en a encore (lui prospèrent et qui durent hors du catholicismeetmème hors du christianisme. Il est donc évident que la bonté de Dieu a voulu que ces sociétés, privées des lumières de l'Evangile, trouvassent des éléments de prospérité et de durée dans un minimum do vérité qu'il ne leur a pas refusé. Ce minimum [larlout indispensable pour vivre, c'est le Décalogue éternel » (3). — D'autre part, Le Play s'efforçait de rallier autour d'un même drapeau, pour le relèvement du pays, tous les hommes de bonne volonté, quelles que fussent leurs doctrines religieuses ou politiques. Le seul
(1) Les Ouvriers europf'eiis, W , Intr. § 1.
(2| « Les hoiniiies que je voudrais réunir ont pour signe île ralliement non ma doctrine, mais le Décalogue, l'Evangile, et la doctrine vivant dans la pratiijne des Autorités sociales... » — « Inspirons-nous des enseignements de Notre Seigneur Jésus- Christ, de la méthode de saint Paul et de celle de saint Fi-ançois Xavier...» (Lettres de Le Play, 2 janvier 1871 et 7 septembre 1S7.'). — Ch. di- Ribbe, Le Play d'après sa correspondance, 2' édit. p. i4'J, 151).
(3) Emm. de Curzon, Frédcric Le Play, sa mct/iode, sa doctrine, son œuvre, son esprit, p. 104.
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programme qu'il pût leur proposer, tout au moins comme point de départ de leurs travaux, c'était encore ce même minimum de vérité, « la loi suprême de toutes les races et de fous les temps, celle qu'un socialiste révolutionnaire appelle le ma^nzfîque symbole, celle qu'un illustre prélat a nommée plus récemment le Dêcalogue éternel » (1).
Tous les grands principes qui président à la vie privée ou à la vie publique, groupés par Le Play sous le nom de Constitution essentielle, sont expressément ou implicitement compris dans le Décalog'je. Toutefois il y a loin de ce petit nombre de principes fondamentaux aux multiples applications qu'il faut en faire. Chaque époque, chaque peuple a ses besoins propres; ceux-ci se multiplient à mesure que les sociétés se développent. La mise en pratique des principes pourra donc et devra même varier avec les temps et les lieux, à la condition cependant que « dans son é'asticité, elle n'aille pas jusqu'à l'infraction des principes ». Les lois écrites ne seront justes et bienfaisantes, ou, pour mieux dire, elles ne seront vraiment des lois que si, de près ou de loin, elles se rattaclient au Décalogue, pareilles, disait Burke, « à ces eaux qui prennent la teinte et le goût des différents terrains qu'elles iraversenl, quoiqu'elles dérivent île la même source » [i,.
(1) La Réforme sociale, III, (in6,
(2) Les liommcs de la Révolution ont méconnu cette vrrité fondamentale. « Ils ont pensé que leui's inventions loyislatives avaient droit au respect des peuples, lors mémo quelles tendaient à ôtablii- le régime du mal. Cette aveugle croyance à la souveraineté de la loi écrite est une des dangereuses erreurs de notre temps. » {Lri lipf'orme sociale, III, 17». — I^n 1902, un procureur de lii H('puljlique, pouisuivant li'S Petites smurs de l'Assomption, so faisait, dans les termes les moin=; ambigus, l'interprèle de celte arcuf/lc croyance : « On leur a dit qu'elles ne |)ouvaiont oliiMrii une loi injuste, et elles ont i-ésisté. Ou"elIes snctienl qu'il faut obéir à la loi, même lorsqu'elle est injuste ». Antigone. I.i douée \ierge jjaïeMne, in.'jpirée par son cœur, avait flonné j.uiis au tyran Creon la même leçon de pliilosopliie l'eligieuse que nos l'etites-sœurs au magistrat français. KUe avait
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La religion est un tait aussi universel et aussi nécessaire que le Décalogue. Elle l'applique et le précise, — et c'est ainsi qu'elle s'en distingue, — par l'institution d'un culte public, de ministres spécialement chargés de ce service, et de rites déterminés. « L'établissement de cette relation directe de l'homme avec Dieu s'impose impérieusement aux familles et aux sociétés. Chaque jour la faim rappelle à l'homme qu'il a besoin de nourrir son corps. Chaque jour également la pratique des rites lui rappelle qu'il doit Olre soumis à Dieu pour observer la loi morale, c'est-à-dire pour procurer à son àme la nourriture qui est la seconde source du bien-être temporel ». Aussi le bonheur individuel et la prospérité publique correspondent-ils partout à l'énergie et à la pureté des convictions religieuses. «Je ne crains pas d'aflirmer, conclut Le Play, que tout observateur qui recommencera cette étude selon les règles de la méthode, c'est-à-dire avec un esprit dégagé de toute idée préconçue, sera conduit par l'évidence des faits à la mcme conclusion » (1).
enfreint les ordres de Crcon, et bravé la mort, en ensevelissant son frère Polynice. « Connaissais-tu l'édit qui défendait ceci? lui di-niande le tyran. — Je le connaissais. Comment l'aurais-je ignon- ? Il est connu de tous. — Et ainsi, lu as osé violer ces lois i — C'est que Zous ne les a point faites, ni la justice qui siège auprès des Dieux souterrains, et je n'ai pas cru que tes édits pu.'^sent l'emporter sur les lois non écrites et immuables des Dieux, puisque tu n'es qu'un mortel» (i^ophocle, Anfigone).
Saint Thomas a résumé et tranché la question avec sa netteté habituelle : a Les lois peuvent être injustes en s'opposant au bien divin, comme les édits des tyrans ordonnant l'idolâtrie ou toute autre chose contraire à la loi divine. De telles lois, il n'est aucunetiient permis de les observer ; car, ainsi qu'il est dit aux Actes fies apôtres: On doit obéira Dieu plutôt qu'aux hommes ».
Voir sur cette matière deux petits livres exeelh'nts : La loi de Dieu et les 7'églemenls sociaux, par le comte de Breda, et Une loi injuste oblige-t-elle enconsciencel par Auguste Bélanger.
(1) La Constitution essentielle, p. 87, 89. La Réforme sociale, I.il9.
Trois grandes nations, la Russie, l'Angleterre et les Etals- Unis d'Amérique ne cessent, depuis deux siècles, d"étendre au loin les territoires soumis à leur empire. Ce sont aujourd'hui, avec l'Allemagne, les nations dominatrices (1). Or ce sont aussi, quoique avec des nuances fort tranchées, les plus religieuses.
En Russie, les prescriptions du culte étaient, hier encore, imposées par l'autorité publique. C'est celle-ci, autant que la foi, qui soutient le règne de l'orthodoxie. L'infériorité intellectuelle et morale du clergé y est notoire. Et cependant, malgré ces vices de l'institution religieuse, c'est encore à ses fermes croyances que la Russie doit ce qu'il y a de meilleur et de plus sain dans sa constitution sociale. Elles font luire et entretiennent dans les âmes, avec la pensée constante de la vie future, la résignation à la souffrance et la sérénité devant la mort. Elles sont le plus solide appui de l'autorité paternelle, des libertés communales et de la paix publique (2).
Tous les grands peuples politiques sont des peuples religieux. Rome a été le type de ces peuples dans l'antiquité ; l'Angleterre en est le type dans les temps modernes. L'intolérance anglicane, intransigeante jus([u'au commencement du xix' siècle à l'égard de l'Eglise catholique, se relâcha de bonne heure envers les dissidents du protestantisme. Ceux-ci, sous l'in-
(1) Le Play n'a pas compris rAllcmagno parmi les nations dont il étudif l'organisation rdigiouso, parce que celle-ci y est trop complexe pour être comiiHidoinpiil proposée en exemple. (La Réforme sociale. L 146).
(2) Je ne pense pas que les événements tragiques (jui ont bouleversé la Russie en 1905, et au cours des(|ui>ls la liberté des Cultes a été octroyée, doivent, modi(l(>r cette conclusion. .l'esliine même qu'ils la confirment. La révolution qui a soulevé un assez grand nombre de contres industriels, a généralement, sauf dans certaines provinces où des revendications nationales coiupliquaienl la situation, éj argué les campagnes. Si les paysans n'y avaient pas eux-mêmes maintenu l'ordre et la paix, ce n'est pas l'armée. o(;cupée, on le sait, ailleurs et très loin, qui .nirait pu les réiablii', et l'on ne saurait dire île queliti jiii.irchir cllVnyalile ce vaste Empire fût alors devenue la proie.
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lluenoe salulaire de la paiivrolé et par rasceiuiant de leur exemple sur un clergé opulent et puissant, ravivèrent au cours du xviii'? siècle, la sève morale que le scepticisme, descendu des splières supérieures de l'aristocratie, menaçait de desséclier et de tarir. Plus tard, le spectacle des maux déchaînés par la Révolution française éclaira cette nation positive sur les périls que l'irréligion ne peut mancpier de faire courir à l'ordre social. Les catholiques, proscrits d'abord, puis tolérés, enfin entièrement affranchis, se sont signalés entre tous par l'éclat des vertus et des talents de leurs docteurs (1). Aujourd'hui, quoique l'union de l'Eglise anglicane et de l'Etat ait été maintenue, les diverses communions jouissent dune pleine liberté. Eu présence d'un scepticisme menaçant, elles ont eu la sagesse de comprendre qu'elles doivent désormais se comporter comme des alliées bien plutôt que comme des rivales. Quant aux classes dirigeantes, elles s'accordent pour regarder la religion chrétienne comme le premier fondement sur lequel reposent la puissance et la grandeur de l'édifice britannique.
Intolérante en Russie, tolérante mais liée à l'Etat en Angleterre, la religion, sous le drapeau étoile de l'Union américaine, ne réclame et ne possède que la liberté. Elle est toujours associée aux solennités de la vie publique (2) mais jamais elle ne songerait à demander, en dehors du droit commun, l'appui du pouvoir civil. C'est exclusivement par l'exemple, par les prédications et par les œuvres que les ministres des diverses com-
(1) 11 sullitde raf)peler ici les noms illustres des Wiseinan, des Newman et dos Manning.
(2) « La tiiste maxime, que la loi est athée et doit l'i;trp, qui, depuis, ITSî), a presque constamment inspiré notre législation, n'aurait pas pu être articulée en Amérique sans soulever une réprobation unanime. Le christianisme y est véritablement la religion nationale. Loin d'ètie eonfîné par la loi ou ji's préjugés dans le domaine de la conscience privée et du loyer domestique, il est resté, au moins jusqu'à nos jours, la première des institutions publiques. » (Claudio Jannet, les Etals-Unis contempoi-ains, 4' édit. II. 1).
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munions chrétiennes clierchent à exciter le zèle religieux des lidèles. L'émulation qui s'établit de la sorte entre elles est autrement salutaire pour les âmes que ne Ta été souvent, par exemple dans les anciennes colonies espagnoles et portugaises de l'Amérique du Sud, la protection de l'Etat. Le clergé catholique, en particulier, par son aptitude à comprendre les besoins de son époque et de son pays, par la noble idée qu'il s'est faite de son rôle évangélique et civilisateur, multiplie ses conquêtes et s'élève chaque jour plus haut dans l'opinion publique (1).
(1) Le Play citait, il y a trentf ans, les lignes suivantes d'au puhliciste de New-York, M. Brownson : « Le catholicisme est ajipelé à perfectionner notre civilisation et à faire de nous le l)iHiple de l'avenir, mais le catholicisme n'agit que par l'organe des hommes... Nous devons être les meilleurs des Américains, les hommes les plus capables et les plus parfaits du pays; nous devons montrer que nous le sommes par nos services, par notre désintéressement, par Tabnégation de notre conduite. » {La lii'forme sociale. \, 176). En 1889. dans un discours prononcé à l'occasion du centième anniversaire de la création de révèché de IJaltimore, Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul, professait la même ambition et tenait le même langage : « Notre œuvre, c'est de rendre r.\mérique catholique. Si nous aimons l'Amérique, si nous aimons l'Eglise, cette (puvre, il suffit de la nommer, et nous crierons : Dieu le veut, et l'enthousiasme des croisades fera battre nos cœurs.... L'Eglise catholique confirmera et conservera les libertés de la République mieux qu'aucun pouvoir humain, qu'aucune Eglise humaine ne sauraitle faire... La conversion d(> rAmériijue devrait toujours être présente à l'esprit des catholiques américains conmie un devoir suprême dont Dieu ne les dispensera pas. » {L'Eglise et le siècle, conférences et discours de Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul aux Etats- Unis, publiés avec une préface par l'abbé Félix Klein, p. 72).
Dans un livre du plus haut intérêt, où il résume son empiète personnelle sur la situation religieuse des Etats-Unis en 1904. M. l'abbé Klein, après avoir énuméré les services civi<iwsi\\\(' le clergé catholiijue y rend à toutes les classes de la populaticm el spécialement aux immigrants pauvres, ajoute : « Le sentiment qu'on a de cette utilité moi'iile et nationale de l'Eglise catholique est pour beaucoup dans la considération très particulière dont elle jouit aux Et.its Unis et qui la place incontestablement au-dessus dos autres dans l'opinion pulilique. » (Abbé Klein, Au pays de la vie intense, p. 28).
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A l'exemple de la Russie, de l'Angleterre el des Etats-Unis il faut joindre celui du Canada, cette grande nation modèle de notre tempit (I). Là, clercs el laïques se sont unis plus étroitement que partout ailleurs pour détendre, sous une domination étrangère mais sous un régime de liberté, la religion, la langue, les vieilles coutumes et les fortes traditions que leurs ancêtres avaient apportées de la mère patrie. Tout présage un long el brillant avenir à ce vigoureux essaim de la race française.
11 s'en faut que la religion occupe chez nous la place d'iionneur qu'elle y tint dans le passe et que lui accordent aujourd'hui les peuples qui sont aux premiers rangs sur la scène du monde. Ce n'est pas seulement de la vie publique, c'est de la société et de la conscience humaine qu'on prétend la bannir (2). Deux causes principales expli(|uenl, suivant l.e Play, cet affaissement de l'esprit chrétien en France : dans le passé, la persécution des non-catholiques ; dans le présent, la législalation concordataire, telle du moins qu'elle a été appliquée.
Lorsque Henri IV, le premier parmi les souverains de l'Europe, permit aux dissidents d'exercer librement leur culte (1398), il inaugura pour la France la plus glorieuse époque de son histoire. Ce régime de tolérance légale n'était nullement
(Il Voir les belles pages «-onsacrLM^s, sous ce tifro, au Canada dans Y Organisation du trarail. y. 442.
{i) « C'est une grande expérience qui «e tente aujourd'hui : une >or-iété peut-elle vivre sans rrligion ? L'histoire répond : .Non, mais le passé n'est pas néccs^ai rement l'avenir, et il peut se l'aire que le progrès général de la raison assure aux sociétés modernes une force conservatrice et des éléments de moralité qui manquent aux sociétés anciennes. » Vessiot, inspecteur de l'Université, l'Education à l'école, p. 4.
fondé, en effet, sur l'indifférence et le scepticisme, mais sur la nécessité de mettreun terme à des luttes fratricides. Rendue ainsi inévitable par la corruption des hommes et par la force des choses, « la tolérance a balancé en partie le vice inhérent à son principe, c'est-à-dire aux libertés simultanées du bien et du mal : elle a rappelé les âmes à l'application du principe de charité qui, dans l'Evangile, complète les préceptes du Décalogue K (l). Elle permit la propagation de l'erreur, mais elle donna à celle du bien une force incomparable. Sous Louis XIH, la discussion pacifique des dogmes et des principes, succédant aux horreurs d'une longue guerre civile, suscita entre les représentants des deux cultes la plus bientaisanle rivalité. Une politesse nouvelle adoucit les ma'urs comme la tolérance venait d'adoucir les lois. C'était le temps de Vincent de Paul, de Condé, de Descartes ; c'était « le grand siècle de la France. Alors la religion, la valeur et la science s'étant mises pour ainsi dire en équilibre, il en résulta ce beau caractère que tous les peuples saluèrent, par une acclamation unanime, comme le modèle du caractère européen » (i).
Louis XIV, par la révocation de l'Edit de Nantes (KJSd), fit déchoir la France de la haute situation morale où son aïeul et
(1) La Réforme sociale. lil, ^92. Les pages de Le Play sur la tolérance sont parmi les plus belles qu'il ait écrites.
o Suivant l'acception la plus générale, dit-il, la tolérance est la disposition caractéristique des hommes qui supportent avec indulgence certains actes qu'ils jugent répréhensibles et qu'ils pourraient réprimer... Au point de vue spécial des hommes qui s'intéressent au gouvernement des sociétés, la tolérance s'applique particulièrement à tout ce qui enfreint dans une certaine mesure la loi morale ou les coutumes de la nation. Fille correspond à un écart équivalent des voies du bien : elle ne i)eutdonc être re<!ominandée d'une manière absolue comme un principe, mais elle est opportune et utile quand la dose lie mal (|ue l'on tolère est inférieure à celle qui naîtrait de la répression ». Ibid, p. 284.
(2; Joseph de Maistre, Les Soirées de S aint-Pétersbourg , septième entrelien.
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son pore ravuionl portée Vn fvgiiiie de contrainte et d'hypocrisie s'apjiesantit sur elle. La persécution eut quelque chose (le particulièronient oïlieux lorsqu'elle fut cxercôe par un athée comme le Hégenl. par des hommes sceptiques et dissolus comme certains ministres de Louis XV. Toute critique, môme modérée, des actes du pouvoir étant interdite, la corruption put s'étaler impunément à la cour, dans les rangs élevés de la noblesse et jusque dans les palais de certains prélats. Les publicistes et les philosophes firent alors sournoisement aux institutions la guerre qu'il ne leur était pas permis de faire ouvertement aux abus. « Quand on proscrit, sans la moindre utilité démontrée, successivement prolestants, jansénistes et quiélistes, en définitive ce sont des athées que l'on fait » (1). L'Encyclopédie mina l'Eglise, la Kévolution l'abattit, le Concordat la releva. Comment se fait-il qu'ayant été épurée, retrempée par le malheur, et servie depuis lors par un clergé dont les mœurs sont, en général, exemplaires, elle n'ait pas su, pendant tout le cours du .xixe siècle, reconquérir dans les âmes la place qui lui avait été restituée dans l'Etal ?
C'est ce (|u'expliquent, entre diverses causes, la survivance des passions anti- religieuses du xviu'' siècle, mais aussi l'imperfection du régime concordataire. « Ce que les âmes croyantes et pieuses ne peuvent aimer que d'une affection tiède, c'est. . . une Eglise de fonctionnaires liniides, craintifs, filiés aux habitudes bureaucratiques et à l'obéissance, et, sinon terrorisés, du moins assagis par la considération des honoraires à gagner ou à perdre. Ces prétres-ià peuvent rire de très dignes officiers de morale; ils peuvent être de très honnê-
(1) Emile Faguet, V Anticlériralisme, p. 88,
162 XOTICE SUR LA DOCTRIXE
tes et très dignes débilants de sacrements ; ils peuvent, no chicanons point, être de très bons prêtres; ils ne peuvent guère être des apôtres » (i)
Ouel est donc le régime qui, suivant Lo Play, aurait dû présider aux rapports des Eglises, et particulièrement' de l'Eglise catholique, avec l'Etal français? En fait, ce ([ue les besoins et les aspirations des âmes lui semblaient exiger aujourd'hui, c'est un régime d'indépendance réciproque. Des dotations, allouées au clergé catholique comme dédommagement des spoliations révolutionnaires, aux cultes prolestant et Israélite comme indemnité pour d'anciennes persécutions, auraient
(1) Sauf exception, bien entendu (Emile Faguet, Y Anticlnricalisme, p. 147). J'ai cru pouvoir citer ici deux passages d'un auteur très sceptique, mais très perspicace, et qui, sur certaines causes de l'irréligion en France, dans le passé et dans le présent, m'a paru reproduire avec exactitude et vivacité l'opinion même de Le Play.
Je la trouve exprimée non moins nettement dans un opuscule que vient de publier un des membres les plus distingués de l'épiscopat frant^ais. Après avoir salué « l'immortelle Encyclique rappelant l'éloquence nerveuse et indignée des Athanase, la parole grave des .^mbroise et les tendresses émues des Grégoire », par laquelle « Pie X vient de juger, de flétrir et de condamner la loi oppressive de séparation imposée à l'Eglise de France », Mgr Le Camus ne craint pas de dire qu'il aurait accueilli et même souhaité un alfranchisscment acconipH dans des conditions difTérentes. « L'alliance avec l'Etat, écrit-il, autrefois considérée comme aussi désirable et aussi naturelle (jue celle de l'àme et du corps, ap])ar;iit désormais aux incroyants comme une union sans raison d'ètn;, absobuiicnt détestable, et à, beaucoup de vrais chrétiens coiiune un j(Uig de plus en plus humiliant qu'il était urg(!td de secouer pour ne pas finir dans
le servage et la mort Des nunistres de Jrsus-Gbrist à la solde
de l'Etat sans Dieu, solde qu'on leur suiqiritne ou (pi'oii h'ur rend selon qu'ils laissent agir ou (ju'ils modèrent leui'zélc sacerdotal, ministres dont on nous interdit le libre choix par l'exclusion des plus dignes et la prétiudion d'imi)os(M' les ])liis recommandés, cela ne se comprend plus que comme h; résultat d'une union désormais mal assortie, pleine de périls, et (]ue l'bonncMir et le devoir obligent à dénoncer. » (Mgr E. Le Camus, évc(|ui' de la Rochelle et Saintes. Tirer le bien du mal).
)>F, KRKDl^RIC LE l'I.AY IfiH
liquidé délinitivemcnt le [lassé. Chnqne coiniiimiion ei'il onsuilc pourvu par dos dons volonlaires aux cxii;onces nouvelles. La hiérarchie de l'Kglise ralliolique se serait constituée sous la haute sanction du Souverain pontife et en dehors de tonte intervention i^ou\erneinenlale ; les Etals-Unis et le Canada nous auraient oll'erl, sur ce point, les meilleurs modèles.
Tue telle séparation, concertée entre les deux |)OUVoirs, équitahle et respectueuse de la part de lEtat, n'aurait eu, il est à peine utile de le taire remarquer, aucun rapport avec celle qui résulte de la loi du 9 décembre tltOo (1). Mais les exhortations viriles que Le Play adressait aux hommes dévoués à la grandeur du pays et à la cause de la religion sont plus opportunes aujourd'hui que jamais. « Que ces hommes, écrivait-il, fassent un etîbrt sur eux-mêmes pour dominer une situation critique ! Reprenons la tradition que recommandent Tancienne prépondérance de notre race et le succès actuel de nos rivaux. Plaçons de nouveau la société sous l'égide tutélaire de la foi religieuse. Et puisque la marche du temps nous éloigne heureusement, en cette matière, des contraintes exercées par l'Etat, restaurons la religion par les influences locales comme au moyen Age, par l'autorité paternelle comme chez les Franco- Canadiens. Suivons, dans cette voie plus difficile mais plus féconde, nos principaux émules ; cherchons comme eux notre salut dans la réforme des mœurs et dans la liberté ! » (2).
Je ne puis me retenir de citer ici, pour conclure, la page célèbre où Taine, avec une haute éloquence, traduit à ce point la pensée môme de Le Play, qu'on pourrait croire qu'il y résume le livre !•''■ de la Reforme socialf : « Aujourd'hui.
(1) Il faut, 31 l'on veut .ippréi'ii'r cette loi, outrageante pour le Saint-Sii'ge et pour l'Eglise, inique, spoliatrice, et qui substitue à un traité de jjalx la guerre probable, s'en référer au jugunient solennel que vient de porter S. S. le pape l'ic X {Kncijrlii/i/i- du 11 février 190G).
(2) Ca Réforme sociale, I, 224.
164 NOTICE SUK LA DOCTRIXE
après dix-huit siècles, sur les deux continents, depuis l'Oural jusqu'aux Montagnes Rocheuses, dans les moujicks russes et les settlers américains, le christianisme opère comme autrefois dans les artisans de la Galilée, et de la même façon, de façon à substituer à l'amour de soi l'amour des autres ; ni sa substance, ni son emploi n'ont changé; sous son enveloppe grecque, catholique ou protestante, il est encore, pour 400 millions (le créatures humaines, l'organe spirituel, la grande paire d'elles indispensables pour soulever l'homme au-dessus de luimême, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le conduire, à travers la patience, la résignation et l'espérance, jusqu'à la sérénité, pour rem[)orter par delà la tempérance, la pureté et la bonté, jusqu'au sacrifice. Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs publiques et privées se dégradent... Il n'y a que le christianisme pour nous retenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible par lequel incessamment et de tout son poids originel notre race rétrograde vers ses bas-fonds, et le vieil Evangile, quelle que soit son enveloppe présente, est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de l'instinct social » (1).
(1) Tainc. les Origines de la France conlempoi'aine (Le régime moderne II, l'Eglise, \\. M8).
Telle est aussi la fondusion do M. Paul fînarget : « Pour ma part, ocrit-il. la longue enquête sur les maladies morales de la France actuelle dont ees Essais furent le début m'a contraint do reconnaître à mon tour la vérité proclamée par des maîtres d"une autorité bien supérieure à la mienne : Balzac, Le Play et Taine, à savoir que. pour les individus comme pour la sociéfê, le christianisme est à riieure présente la condition unique et nécessaire de santé ou de guérison. » (Paul Bourget. Essais de psychologie conteînporaine, nouvelle préface, 1901).