‹ Frédéric Le Play d'après lui-même, vie, méthode, doctrineChapitre 29 sur 32 · I.E TKA.VATL · texte numérisé non relu

I.E TKA.VATL

les plantes et les animaux, une alliance qui complète les jouissances du foyer domestique, en développant dans les cœurs l'amour du pays natal. Elle fournit aux hommes presque tous les olijels nécessaires à l'existence elle leur assure ainsi la véritable indépendance en les mettant à l'aliri de la corruption qui émane, à certaines époques, des classes urbaines. Enlin les intérêts de la propriété agricole s'identitiont intimement avec les intérêts généraux du pays ; et c'est à ce titre que les meilleurs propriétaires ruraux constituent partout la classe la })lus digne de remplir les fonctions ])ubli(|ues.

L'agriculture a été pour les sociétés huiuain(>s Icpiincipal moyen de multiplication, d'indépendance et de progrès moral. Plus (jue toute autre bi-anche d'activité, elle caractérise la vie nationale. Elle est, dans l'ordre matériel et dans le régime du ti'avail, la force qui complète le mieux l'œuvre de la création.

Au reste, la prééminence de l'agriculture sur les autres arts a été si souvent proclamée rbez les anciens (1) et chez les modernes, qu'elle [teut ètreNérigéeen axiome. Même au xviiie siècle, à cette époque funeste oii s'accréditèrent tant d'erreurs, sous l'influence de courtisans corrompus par l'oisiveté, l'adunnistralion publiipie se croyait tenue de témoigner officiellement di' son res|»cct pour l'agriculture. Mais la tradition du travail agricole se désorganisait de plus en plus à chaque génération : elle ne se maintenait guère que chez la petite noblesse condamnée à la résidence rurale par la médiocrité de sa fortune. La régénération de l'agriculture fut souvent réclamée au milieu de cette décadence par les écono-

(1) « Parmi les arts productifs, il n'y a rien de meilleur que « l'agriculture, rien de plus fécond, rien de plus agréable, rien « de plus digne d'un homme libre » (Gicero, De offiriis, lib. 1, c. XLIII).

misles : elle s'est même accomplie de nos jours sur quelques points du territoire, à la faveur des perfectionnements introduits dans la connaissance des phénomènes physiques et dans l'établissement des voies de communication.

Déchéance actuelle de l'agriculture en France.

Cependant, quand on va au fond des choses, on s'aperçoit bientôt que si l'agriculture a profité de l'impulsion imprimée selon l'esprit de ce temps à l'ensemble du monde physitjue, elle reste directement frappée de toutes les atteintes portées depuis le xvi« siècle à l'ordre moral. Les progrès qu'on signale avec tant de retentissement dans les livres et dans les concours ofliciels, ont plus d'apparence que de réalité. Les admirables travaux exécutés sur certains domaines sont l'œuvre i>ersonnelle de quelques homm<*s dévouées à leur art, et non celle d'une famille incoi^orée au sol : ces prétendues réformes ne sont donc pour la plupart que des |ialliatifs ou des accidents. N'iciée dans son ))rincipe plus que les autres professions usuelles, l'agriculture ne sera réorganisée chez nous que li,)r.->(pie la société reposera (b' nouveau .sui' l;i religion, la famille et la propriété, et lurscpie ces fondements étei-nds seront réédiliés sous le régime de la liberté.

L'état d'inférioi'ité d;iiis l('(|nel l'agriculture estrrlenue par rensend)i<' de nos institutions sociales est complètement mis en relief p.ir un (rail caractéristique des mœurs actuelles, la tendance qu'ont chez nous les agriculteurs à (juilter leur profession. Sous ce rappoi't il existe un contiaste frappant entiela France moderne et les auti'es nations. Chez tous les peuples prospères, les

Mi TRAVAir, 407

(•itoyons;, ^^ans cosscrd'èlro ajiriculloui's et sans Atrc privi's des satisfaftioii'^ nécossaires à leurs familles, peuvent s'élever dans la province et l'Ktat au jikis haut degré d'inlluence.

Les rares familles de grands pro|irir'taires (jui se sont pei'pétuées jusqu'à nos jours sur leurs domaines, en conservant avec les populations les cxeellenls rajiports élalilis au xvi» siècle, sont, à la mort des chefs de maison, soumises à des crises périodiques, et par suite, exposées à une inévitable destruction. Cette influence dissolvante agit plus énergitiuement encore sur les familles récemment portées vers l'agriculture par l'attrait qu'offre la possession de la terre aux hommes enrichis dans les autres professions. Le proi)riétaire d'un domaine rural n'a pas chez nous le [)Ouvoirde s'attacher un héritier-associé ; il sacrifierait d'ailleurs injustement l'intérêt de ce dernier à celui des autres enfants. Ceux-ci, en effet, après avoir joui depuis qu'ils ont quitté le foj^er paternel de tous les fruits de leurs propres eiïorts, viendraient à la mort de leur père réclamer une part des améliorations faites depuis l'époque de leur départ. Le travail consacré à ces améliorations et à la subsistance des vieux parents aurait donc été accompli en pure perle par l'héritier. Çefte injustice flagrante de nos lois de succession entrave, à tous les degrés de l'industrie agricole, la continuité du travail et des traditions domestiques.

Les mœurs privées s'opposent presque autant que les lois à la conservation des familles agricoles ; et \r principal obstacle se trouve dans les habitudes de luxe contractées par la classe riche la plus influente. La difficulté vient surtout des jeunes gens et des femmes, qui, ne pouvant trouver hors des villes la satisfaclion de besoiub compliqués, refusent de se plier aux liabitudes

simples de la vie rurale. De là il résulte que tout homme distingué qui aura le choix des meilleures alliances s'il se livre à une profession urlKiine, s'il entre dans la bureaucratie, ou même s'il vit dans l'oisiA^eté, sera généralement repoussé s'il annonce l'intention de résider sur un domaine rural. Cette propension des jeunes fdles de notre génération exercera sur notre constitution socialeune influence funeste, tant qu'une nouvelle impulsion ne sera pas donnée aux esprits par les classes dirigeantes.

Une autre cause de In désertion de nos campagnes est la triste réalité qui, malgré la nature des choses et le langage conventionnel des fonctionnaires, place, sous le rapport du gain, l'agriculture au d(>rnier rang des professions. Les hommes de talent qui se sont enrichis par l'agriculture ont eu mille occasions de constater qu'ils auraient mieux réussi en appliquant à une profession urbaine la même somme d'aptitude et de travail. Ils veulent épargner à leur ])0stérité les mécomptes qu'ils ont personnellement suliis par l'effet de nos déplorables institutions agricoles. Ils se trouvent ainsi portés à relevei' la situation sociale de l(Mirs enfants en les engageant dans toute autre carrière. Ils Icui' donnent de préférence ces professions bourgeoises (pii coulinucnt de notre temps l'ancien régime des charg(>s vénales, et qui prospérciif surtout aux dépens de ragriciillure. Après av(tir été ûpi)riméspar ces redoulables pi'ofessions, ilsveident à leur tour devenir 0])presseurs(lans la personne de leiii's descendants.

A ces causes de découragement, si fatales aux possesseurs ou aux exploitants de domaines ruraux, viennent se joindre celles (pii naisseni d<> l'iiislabiliié actuelle de leurs rapports avec les domesli(jii(;s ou les salai'iés qu'ils enqjloient. Ces ouvriers, en effet, sont

LE TRWAir, 409

placés oux-iutMiies sous les iiilluences qui égarent la société tout entière. Ils sont attirés dans les villes par les avantages qu'on y accuumli* ilf^[»uis deux siècles, et qu'on recherche maintenant plusquejainais. ils croient dailleiirs s'élever dans la hiérarchie sociale en ahandonnant jiour une autre profession le travail de la te rre .

Cette émigration des ouvriers agrieulleurs nesl point d'ailleurs une simple aherration : elle est également provoquée par un sentiment juste et réfléchi. Elle est une conséquence directe de l'instaliilité qui règne dans la constitution même des familles pri'posées à la direction des ateliers ruraux. Les po[)ulations sentent que des foyers domestiques iiériodi(iuem(Mit désorganisés par la loi de succession, n'offrent j)lusla sécurité qui est Tunique compensation de l'existence sévère impos(''e par la vie agricole. L'instinctde la conservation les porte à fuir un terrain (pii tremble sous leurs pas.

Avec let(Mn|ts, cette situation devient intoléi'able pour les agriculteurs qu'une bonne organisation so<'iale devrait surtout encourager, pour ceux qui appliquent des ressources considérables et des talents supérieurs à l'amélioration de leurs pi'opr(>s domain(>s. Il ne faut donc pas s'étonner s'ils cherchent pour leurs enfants, dans d'autres carrières, des succès plus faciles avec une existence plus agréable, et si, quand arrive la vieillesse, ils renoncent à une industrie qu'un de leurs fils ne doit point continuer.

Contraste de la France avec l'étranger.

Ayant visité dans les pays étrangers la plupart des domaines ruraux signalés à l'estime publique par les

410 [.R TRAVArr.

talents de leurs propriétaires, j'ai constaté que cette renommée n'était pas pour ceux-ci l'unique S(Uirce de satisfaction et de bien-être. Les chefs d'établissements agricoles trouvent surtout leur récompense dans une vie calme, dans une prépondérance fondée sur l'ensemble des institutions politiques et sociales, dans le pouvoir de maintenir au foyer domestique les traditions de travail et de vertu, et, pour tout résumer d'un mot, dans le sentiment de la perpétuité de leur (i3uvre. Jamais, dans le cours de ces études, il ne m'a été permis d'assister en France à un tel spectacle. Nos gouvernants, il est vrai, ont organisé un système de distinctions honoriOques en faveur de ceux qui se dévouent au progrès de l'agriculture ; mais ils continuent à leur refuser dcs^satisfactions |)lus nécessaires.

Après avoir admiré les champs, les prés et les bestiaux de nos domaines améliorés, j'ai voulu savoir si leurs laborieux jtropriétaires étaient pourvus d'avanta" ges plus enviables (jue les récompenses des concours officiels ; s'ils jouissaient du bonheur (jue don ne au foyer domesli(iue la coopiMation active de leurs femmes el de leurs enfants. J'ai cherché, en même temps, si l'ausb''rité de leur vie privée avait pour conq)ensalion une légitime autorité dans la vie puliliipie; s'ils pouvaient se livrer <à leurs travaux avec iiulépendaniH' devant les pouvoii's collectifs de la comnuine, de la province et de l'Etat ; si, enfin, ils devaient sûrement transmelti'e h leurs descendants le fruil de lanl d'efforts eldemédilalions. Presque toujours, je dnis ledéclai-er, ces (Micpiètes ont mis en l'ejief le nK'i'ile de ra^riculleur ; mais (>lles m'ont réviMé les doideursdii |)èreil(> f.iiiiiiie el le (lécourageinenl du eiloyen. Enfin, (piand la ('(Miliance ou l'amitié ont él('' l;i -nile de ces premières relations, j'ai siKivenl (Mitendii le luopriélairo expi'imui'le vœu d'échap-

LE lliWAlL 411

per par la vonte de son doiiiaim^ aux inconvénients de sa situation.

La plupart dos causes que je viens d'assigner à la désertion des oan)[)agnes atlectent à la fois la grande et la petite culture. Le partage forcé est la principale source du mal dans ces deux branches de l'activité nationale : mais il i>èse sur l'une et l'autre à des degrés fort ditïérents. 11 convient donc d'étudier séparément et de comparer la situation faite par nos lois, d'une jtart aux petits i)ropriétaires cultivant leur héritage de leurs propres mains, de l'autre aux grands propriétaires exploitant leur domaine avec le concours d'un certain nombre di' doujcstiques, de journaliers et de tenanei(^ix.

Le partage forcé funeste surtout à la petite culture.

Nos éeonomistes et ni»s hommes d'Etat ont souvent été frapi>és de rin>tal)ililé de iiMlre régime agricole. Ils ont aperçu les incitnvénienls qui en résultent pour la gi"ande culture ; mais ils semblent s'être itersuadé (jue la |ietite propriété profite de tout le loil fait à la grande. Plusieurs écoles politiques et sociales qui, di'puis 1703, ont souvent dominé chez nous, considèrent comme un progrés la destruction de la grande culture. Cependant cette opinion ne repose que sur deux exagérations et sur une méprise. La première exagération est dans les conséquences tirées du rùle déplorable qu'ont joué au xviiie siècle quelques grands proi)riétaires français. La seconde est dans le caractère exclusif qu'on voudrait donner à l'induence léi^itime des petits pro|)riétaii'es. La méprise consiste à croire que les contraintes du Code

civil amèneront cette injuste transfonnalion de la société.

Depuis 171)3, l'erreur cachée sous cette méprise trouble les esprits. Elle a surtout égaré les rédacteurs du Code. Ceux-ci, il est vrai, ont voulu consommer l'injustice et détruire les grands propriétaires ; mais ils n'ont pas su trouver le seul moyen qui pût atteindre leur but, celui qui fut appliqué à l'Irlande par les Anglais. 11 n'ont point traité diftéremment la classe qu'ils voulaient abattre et celle qu'ils voulaient élever. En créant le régime qui devait détruire la grande propriété, ils n'ont point organisé au \)Voi\i delà petite un système conservateur : ils ne lui ont même pas laissé le bénéfice des coutumes qui la protégeaient depuis un temps immémorial. Plus enclins à démolir qu'à édifier, aussi passionnés, mais moins injustes que les législateurs révolutionnaires des pays étrangers, ils ont fait passer la propriété rurale tout entière sous le niveau du partage forcé. La conséquence non prévue et cependant nécessaire de ce système devait donc être la désorganisation simultanée des races de la vieille France, chez les grands propriétaires comme chez les paysans. Les faits que je vais exposer prouvent même que l'œuvre de destruction commencée en 171I.3 })èse plus spécialement sur la |)etite proprif'ti'.

Le modèle du grand propriétaire.

Le grand propriétaire résidant (pie l'opinion considère comme un modèle a son principal établissement au centre nièmc du iloiuaiiie. Il consaci'C à la l(ic,ilit('' tout le temps (pie laissent (lis|i(Miil)le ses devoirs |)nblics. Sa famille s'y établit elle-même en permanence, et elle a

LK TH.WAIL 41 o

tout le tiéveloppeinent que couiiiorlo à ce niveau social la famille-souche. Sous la surveillance de cette famille et avec le concours de ses donu:'sti(|ii('s. le itntprii'laire cultive en régie les terres contiguës à riialHlalioii ; et il concède le surplus aux diverses catégories de tenanciers dont je parlerai ci-après. Il annexe hahiluellement à son exploitation une usine centrale, où s'élaborent sous une multitude de formes les produits bruts de la contrée soustraits ainsi à la nécessité de transports lointains. 11 élève même à son propre conijite des ateliers ayant pour olijet le travail des métaux et du bois. Il pourvoit ainsi à l'entretien du matériel rural et surtout de ces ingénieuses machines qui ouvrent maintenant des voies uouvelles à l'agriculture. Il se plaît enfin à conserver les meilleures espèces de i)lantes et d'animaux, ou à im|)orter celles qui jouissent en d'autres pajs d'une juste ri'nommée. C'est dans ces conditions que se per- Ijétuent, en Angleterre et en Allemagne, les belles races de chevaux qui ne pourront jamais être régénérées chez nous, tant qut> durera le régime destructeur du Cofle

L'habitation du grand propriétaire est le lieu de réunion accoutumé de toutes les classes de la population (Ij, qui y reçoivent toujours, selon la condition propre à chacune d'elles, accueil cordial, conseils et services, protection et assistance. Largement pourvue de toutes les ressources que donne une grande situation sociale, mais repoussant le luxe qui ne se rattache y3as à de vrais besoins intellectuels et moraux, elle offre en

(1) Les personnes dont les souvenirs remontent au premier Empire ont pu voir en France ces habitations que la population reconnaissante appelait familièrement maisons du bon Dieu. Ces moeurs subsistent même encore chez les rares familles riches qui repoussent la tenue guindée des maisons anglaises.

permanence une hospitalité généreuse aux étrangers d'élite qui y apportent les idées, les sentiments et les mœurs des sociétés les plus perfectionnées. Une bibliothèque et d'autres collections créées par le concours des générations successives s'y enrichissent selon le progrès des lettres, des sciences et des arts. Elles assurent à la localité les moyens d'instruction que le partage forcé désorganise de nos jours en France, dans l'intérêt des musées urbains, souvent au profit des grands propriétaires étrangers (1), toujours au détriment de nos campagnes (2). La famille garde avec un soin religieux le souvenir de tous les événements mémorables qui ont pu mêler son histoire à celle du pays ; elle conserve, avec les images et les tombeaux des ancêtres, les témoi-

(1) Pendant le cours de mes voyages, j'ai observé avec mortiflcation, dans les grandes habitations des pays étrangers, des peintures et une multitude d'objets d'art qui^ avant 1792, ornaient les maisons-souches de notre pays. Le partage forcé continue depuis lors l'œuvre d'appauvrissement commencée par le vandalisme révolutionnaire. Sous ce rapport, il a déjà été plus funeste pour la France que ne l'a été depuis quatre siècles l'occupation étrangère pour l'Italie protégée, en ce qui touche cet intérêt national, par la transmission intégrale des biens de famille (Note de 1864). — Depuis la guerre de 1870, l'œuvre d'appauvrissement a été accélérée par le pillage dans les départements envahis et par les ventes au profit de riches étrangers. C'est ici le lieu d'indiquer un déplorable symptôme : les ventes publiques des objets mobiliers réunis par les familles riches constituent maintenant, à Paris, une institution permanente.

(2) Nos populations rurales, considérées dans leurs qualités morales et intellectuelles, sont en beaucoup de lieux tombées au-dessous du niveau qu'elles avaient atteint au moyen âge. Cette décadence a commencé avec l'absentéisme des grands propriétaires appelés à la cour par les derniers Valois, puis surtout par Louis XIV. Elle se complète rapidement depuis la révolution de 1848 : elle devient mén.e une institution sous le déplorable régime électoral (jui confère le patronage des ouvriers au cabaretier, c'est-à-dire à ce dangereux spéculateur qui abrutit ses clients, quand il n'est pas contenu par les contuMics des peuples modèles

1 E TK.WAII. 415

gn.igos (le ivcon naissance juiMique qni leur ont été «lécernés. Ce pifiix res|»ocl pnur les moils élève l'àmc des vivants, et il fait jaillir de chaqne foyer les vraies sources du paliMolisuie. L'Iiahitalion reste remplie, alors inènie i|ue le service pulilic appelle au dehoi's le chef actif de la famille et ses tils aînés; de vieux parents blanchis au service de l'Etat, des femmes chastes et dévouées, de nombreux enfants, des collatéraux de tout âge, des aides et des serviteurs de toute condition y maintiennent sans etTort les traditions d'honneur et de grâce, les halnludes de travail, la vie intellectuelle et la gaieté. Les soins exigés par une grande exploitation rurale ne laissent aucune place à l'oisiveté, cet ennemi de la vie rurale, cet écueil habituel de la richesse. Chacun est pénétré de la pensée que sa condition exceptionnelle lui inqjose des devoirs qui ne pèsent pas sur les autres hommes. On s'explique donc que de; ces irrandes maisons émanent des sentiments et des actes qui améliorent sans cesse les mœurs privées et la vie publique.

Le personnel rural attaché au grand propriétaire résidant.

La population attachée à la terre qui entoure l'habitation du |tropriétaii"e résidant offre les caractères distinctifs de toute bonne organisation sociale : elle jouit du bien-être en toute sécurité et elle est liée aux patrons par l'affection et le dévouement. On n'y rencontre jamais ces salariés à situation précaire qui, depuis notre décadence rurale, pullulaient dans les campagnes à famille instable, avant qu'on les ei'it attirés dans les villes. En première ligne se présentent des fermiers à prix

d'argent: les uns, riches, exploitent plusieurs domaines avec le concours d'ouvriers domestiques ; les autres, de condition modeste, travaillent seulement avec leur famille. Viennent ensuite des méta^-ers qui relèvent directement du patron, et qui partagent avec lui les fruits du domaine. Enfin les Bordiers apportent aux maîtres, aux fermiers et aux métayers le complément de main-d'œuvre dont ils ont besoin. Ils forment parfois le fond de la population rurale ; et ils sont alors disséminés dans des maisons éparses, ou groupés en hameaux.

Les Bordiers jouent un nMe important dans une bonne constitutitui rurale. Ils sont rétribués à la fois par un salaire proportionnel à la quantité de travail et par l'allocation, à titre de subvention permanente, d'une borderie, composée d'une habitation, et de terres dont l'étendue excède rarement un lu^ctare. Cette borderie, cultivée par la mère de famille, par les jeunes enfants et par les vieux parents, fournit la plupart des objets nécessaires à l'existence du ménage, et notamment les légumes, les fruits, une boisson fermentée, le lait d'une chèvre ou d'une vache, les œufs, les plumes et la chair des volailles, la chair et la peau des lapins, le miel des abeilles, la graisse et la chair d'un porc ou de deux porcs, enlin le chanvre et la laine, qui sont en Europe les principales matières du vêtement. La famille du Bordier se procure par voie de ramassage ou de cueillette le condjustiblc nécessaire à la famille et une foule de menus produits. Les patrons les plus intelligents veulent, en outre, fj[ue l'aisance du Bordier soit complétée par une concession annuelle de terre arable, (jù l'observateur l'cncontre les délails l(>splus utiles et les plus curieux (Ij.

(1) Voir, pour l'un de ces détails ; les Otivricrs européens.

LE IKAVAIL 417

Le Bordier et son (ils ht'^iiluM- s'emploient rarement aux menus travaux ijue je viens (rin(li(|uer. ils travaillent toute raiinée, en qualité de journaliers, pour le compte du propriétaire ou de ses tenanciers. Le salaire attribué à leurs journées est employé surtout à acipiéiir jes céréales, le sel, une partie des vêtements et les articles de moiiiliernon confectionnés dans le ménage ; le reste grossit le pécule qui sert à doter les fières et les sœurs de l'héritier.

Ces Bordiors constituent, poui" la grande propri(''[é, le meilleur type d'ouvriers. Ils sont une pépinière précieuse de domestiques, de journaliers et même de tenanciers. Ils concourent avec les paysans au recrutement des manufactures, des villes et des colonies ; mais leur fonction essentielle est d'assurer le service des moissons, en préservant la localité du contact délétère des ouvriers nomades. Bien qu'aucun bail ne lie les parties^ toutes tiennent à honneur de maintenir des rapports qui ont pour bases l'affection et la justice. Ce régime ne garantit donc pas seulement aux ouvriers l'existence matérielle ; il pourvoit aussi à leurs besoins moraux, en évitant des déplacements onéreux et nuisibles aux mœurs. C'est ainsi, par exemple, que d'intelligentes fondations, témoignages de la piété et du dévouement des ancêtres, ont mis à la portée de tous, sur le domaine, le culte, l'enseignement primaire, le service de santé et les récréations morales.

2« édition, tome V, chap. VI, §| 8 et 16 (A) — Ce détail, que j'eus occasion d'observer en 1839, a beaucoup contribue à m'éclaircr sur la niétliode des études sociales ; c'est à dater de ce moment qu'a commencé l'étude des 300 monographies d'où sont sortis tous mes ouvrages.

La prospérité locale émanant du grand propriétaire résidant.

Cette organisation donne à la vie publique comme à la vie privée la stabilité et l'éclat. Elle fait de chaque grande résidence une pépinière des services publics. Les magistrats et les otTiciers qui en sortent sont plies dès l'enfance au travail et à l'obéissance ; ils ont acquis dans les rapports sociaux d'un vaste atelier de travail l'expérience qu'aucune école ne saurait donner ; enfin ils sont imbus de l'esprit de solidarité qu'inspire naturellement l'éducation domestique. Ils sont donc préparés à remplir les devoirs de l'homme public, c'est-à-dire à pratiquer les vertus qui se résument dans le dévouement à la patrie. Cette culture traditionnelle des grandes aptitudes du cœur et de l'esprit désigne ces familles à la confiance du souverain et des populations dans toutes les bonnes conslitulions sociales, dans celles qu>, avec les formes les plus diverses, attribuent la prépondérance à la richesse el au talent complétés par la vertu. C'est ainsi que l'Etat et les familles prospèrent en développant, par cette heureuse alliance de travaux, les sentiments el les intérêts qui attachent les hommes à la vie des champs.

Les peuples qui accumulent dans les it-sidcnces rurales les principaux produits des travaux usuels el des arts libéraux, s'assimilent les éléments solides de prospérité que possèdent aujourd'hui les Townships de la Nouvelle-.-Vngleterre, les comtés britanniques, les petits cantons de la Suisse, les provinces Basques et les Etats Scandinaves. Ceux, au contraire, qui concentrent exclusivement ces efforts sur les halnlalions d'une capitale et fie (piclqncs ur.iniJes villes, rechrrchi'nl une gloire

î.E 'ruWAîr. 419

plus brillante peut-L^tre, mais moins durable. Ils s'exposent à la décadence qui a successivement frappé Ninive, Babvlone, Carfha£:e, Rome et Venise.

Le mal causé par l'absentéisme du grand propriétaire.

Le propriétaire l'ural non résidant prive la population, et il se prive lui-même des hcureuxrésultats que je viens d'énumérer. H ne peut ni élever ses enfants dans le milieu le plus favorable à la vie physique, ni les retenir à la meilleure école du travail et de la vcilu. 11 ne contribue en rien aux progrès de l'agriculture, et il reste étranuer aux sentiments et aux intérêts de ceux qui sont attachées à sa propre fortune. II laisse la localité dépourvue du foyer de sociabilité et de patriotisme que seul il |)Ourrait constitu<'r, et il l'appauvrit en outre matériellement en consommant le |)roduit net du sol dans la ville ou les lieux de plaisir qu'il lial)it<'. En laissant sommeiller les aptitudes cpu; la vie rurale propage chez les rictu^s, il porte à la paroisse, à la province et à l'Etat un dommage irréparable. Au surplus, pour connaître tous les inconvénients de l'absentéisme, il suffit de prendre la contre -partie des avantages que j'ai signalés pour la résidence permanente.

Le partage forcé désorganise la grande propriété sous des influences fort diverses. Il agit surtout en pro- A'oquant les habitudes d'absentéisme. J'ai même pu constater qu'en général les types les plus épargnés sont les moins recommandables. Une famille établie à la ville, joignant aux fermages d'un grand domaine rural les revenus de biens mobiliers, les profits d'industries urbaines ou les salaires de fonctions puljliques, peut aisément, grâce à la stérilité du mariage, iransmettre

ce domaine à la génération suivante. Si d'ailleurs les hasards d'une lieitation le faisaient passer aux mains d'une autre famille, il n'en résulterait aucun dommage ni pour l'agriculture, ni pour la localité, ni pour la chose publique. A ces divers points de vue le rôle du nouveau propriétaire ne serait pas plus inutile que celui du prédécesseur : souvent même le personnel des tenanciers ne serait pas modifié.

Un propriétaire résidant qui remplit avec conscience les devoirs imposés par une bonne organisation delà famille et de la propriété est dans une situation toute différente. Il ne pratique pas la stérilité systématique, et il n'accumule pas sous forme de placements mobiliers les produits nets du sol. La mort qui termine cette honorable existence laisse les survivants en présence d'une crise redoutable. Une famille nombreuse qui a consacré la majeure partie de ses revenus à des améliorations foncières ou à des dépenses d'utilité publique, est fatalement désorganisée à la mort du père, avec tous les intérêts dont elle était le centre. Le domaine, ne pouvant être acquis sans péril par un des enfants, passera dans les mains d'un capitaliste étranger à la localité. Ce dernier, porté par cela même à l'absentéisme, arrivé en général au terme de sa carrière, sera incapable de s'attacher au sol et aux populations par ces liens que le temps seul peut former.

L. abrogation du partage forcé indispensable à l'agriculture.

L'agriculture soutire donc chez nous du même mal qui frappe les intérêts et les sentiments que le plan de cet ouvrage a déjà offerts à mon examen dans les livres

LK TliAVAlI. 421

préfédcnts. Elle est inccssainmeiit troublée et alVail)li(' |)ar notre régime de succession. Le partage forcé all'ecle à la fois la petite et la grande propriété rurale : il détruit les petits domaines agglomérés, à familles fécondes ; il les remplace [lar ces petits domain(^s morcelés où la fécondité conduit fatalement au paupérisme, où la stérilité du mariage et l'égoïsme procurent seuls aux familles certaines apparences de bi(Mi-ètrc. l.e partage forcé ne nuit pas moins aux individus et h l'Etat en désorganisant les familles de grands propriélaiies résidants, et en multipliant parfois, au détriment de la petite propriété, les grands domaines possédés dans le régime de l'absentéisme.

Au même mal il faut opposer le même remède : c'est celui que jai indiqué pour la propriété et pour la famille ; c'est la réformt> du régime des successions.

Le Play. 24

Avènement accidentel du paupérisme (1).

Aujourd'hui, dans l'Occident, les classes inférieures sont sounaises à des causes spéciales et permanentes de pauvreté. Ces causes n'existaient pas quand les populations étaient protégées, jcomme elles le sont encore dans l'Orient, par la triple influence de l'autorité seigneuriale, de la famille patriarcale et de la communauté des biens. Il est manifeste que, dans nos sociétés libres, tout homme vicieux et imprévoyant a le pouvoir de constituer une famille privée de toute garantie de stabilité. Rien n'empêche donc désormais les classes dégradées de multiplier les foyers de vice et de misère.

La pauvreté n'a pas cessé de se propager sous cette influence, à mesure que les institutions féodales étaient abrogées dans l'Occident. Elle s'est souvent révélée dans notre ancien régime par d'intolérables souffrances, lorsque les épidémies, les famines et les guerres civiles venaient aggraver, pour les classes inférieures, les diflicultés de l'existence. Mais, dans les circonstances ordinaires, deux causes principales concouraient à renfermer le mal dans des limites assez étroites. Les individus restaient volontiers au lieu natal. Ils y obéissaient à des coutumes tradilioimelles et à des autorités locales f(~irmées au sein des populations et exerçant sur elles un haut patronage. Sous celte influence et sous l'inspiration d(; l'esprit chrétien, des établissements de bienfaisance vinrent remédier aux fâcheuses conséquences des nouvelles libertés. Le respect de la tradition conjurait d'ailleurs en partie les désordres que pouvait produire l'abolition graduelle des régimes de contrainte.

(1) La Réforme sociale, 11, livre VI.

LK ÏRAVAII. 423

L'abandon de la protection sous le nouveau régime manufacturier

.M.jllK'iiivuscinent cet étal (['l'iiuilibrc a été 1ji'iis<iu('miMil tli'lruit, à dater de la tin du dernier siècle, et surtout de|niis la paix de 1815, [)ar l'extension subite du léginie manufacturier. Ce régime, inauguré par un concours d'inventions mémorables, neutralisa tout d'abord les causes préservatrices que je viens de signaler. Enlevant les populations au lieu natal, il les accumula dans des localités où manquaient les autorités et institutions aptes à conjurer les ellets du vice et de rini[>r('voyance.

Ces inventionsont promptement fait déchoir, par une concurrence iriésistible, et les anciennes fabriques rurales à moteurs hydrauliques, et les ateliers domestiques consacrés à l'élaboration des matières textiles et des métaux. Elles ont fait naître, sur les bassins houillers, d'immenses manufactures possédant une puissance de production illimitée. De nombreuses cités, formées dans ces conditions nouvelles, prirent en quelques années un développement qui, sous le régime antérieur, eût exigé un siècle d'efforts soutenus. Elles attirèrent naturellement les individus qui suppoi'taient le moins patiemment l'autorité de la famille et des autres influences traditionnelles établies dans les campagnes. Suivant les haliiludes déjà créées par le recrutement de l'armée et des colonies, elles fournii-ent d'aijord aux localités des moyens d'ordre et de sécurité. Mais cette limite fut bientôt dépassée : les manufacturiers, en offrant sans cesse un salaire élevé, et en excitant outre mesure l'esprit d'indépendance, déclassèrent également les masses impi'évoyantes qui jusfjue-là avaient trouvé le bien-être dans la vie rurale.

Funeste influence des agglomérations et des chômages.

Alors comuieiiça use produire un ordre de choses sans précédents. On vit se grouper autour des nouveaux engins de fabrication d'innomljrables populations séparées de leurs familles, inconnues de leurs nouveaux patrons, dépourvues d'habitations décentes, d'écoles et d'églises ; privées, en un mot, des conditions physiques et morales cjui jusque-là avaient été jugées indispensables à l'existence d'un peuph^ civilisé. A ce triste (Hat de choses, les ouvi'iersne trouvaimit qu'une seule compensation, la libre disposition d'un fort salaire ; mais cet avantage excita les appétits des salariés plus qu'il n'améliora la situation des familles. Ce régime pesait à l'improviste sur des individus brusquement arrachés à un anti(pie patronage et à des habitudes de sobriété imposées par la coutume. On conçoit donc qu'il ait |»rovoqué des désordres sociaux dont l'humanité n'avait eu jusqu'alors aucune idée. Beaucoup de familles vertueuses et prévoyantes, attirées à leur tour par l'appAt du gain dans les nouvelles mamifaclures, y ont subi l'induence funeste d'un milieu corrompu. Cette inlluence a été remarquée suc leurs entants, (pii, s'i'cartant des bonnes ti'aditions [lali'rnelles, ont ce*]*'' peu à peu à la contagion.

Ces déplorables conditions ont encore été aggravées par les chômages et les crises commerciales, sortes de Ib'aux périodiques qui sont pi-opi"es au nouveau l'égime manufacturier, dhafpu' ancienne fabri(jue rurale, en effet, poui'voyait sculemenl aux. hesoins de ccriaincs localilés circonscrites; en sorte que l'iMpiililire enire la production cl la consommation s'y établiss.iil nalurcjlcmenl, J.cs tra\au\ de l'industrie; restaient à [leu [>rès

porinanonls, ot ils ('laient au liosoin fomplrtés i)ai' ceux. lie l'agriculture. Les nouvelles usines, au contraire, sont en mesure d'accroftre sans cesse leur pi'oduclion. à tel point tprun groupe nianufactuiier pourrait quehiuel'ois prétendre à approvisionner le monde entier. Elles sont conduites par conséquent à augmenter, puisa restreindre suliitement le cercle de leurs atlaires, pour pi-olit(M' snccessivenii'ut de la hausse* et de la baisse des produits A cliaiuc retour de chômage, les [)opulations se trouvent soumises aux privations les plus dures. Leur dé'nuement e>t d'autant j)lus pénible, (ju'il succède <-i des habiludesdc superllu conlracli'es aux époques d'aclivité liévreuse de la l'aljrique. et (pi'il ne [)eut être adouci [lar les ressources du travail agricole.

La dégradation physique et morale des populations manufacturières.

Sous ces mauvaises intluences les mœurs se corrompi'nt ra|)idement. Les femmes et les enfants, soumis comme le chef de famille au travail manufacturier, et retenus constamment hors du fo^^er, prennent des habitudes d'indt'pendance et de promiscuité imcompatibles avec tout ordre domestique;. Les narcotiques et les spiritueux deviennent la seule diversion aux fatigues du travail et aux soucis de l'existence. Ils ajoutent à la perle du sens moral la dégradation physique. Ils rendeni la misère permanente, malgré l'élévation du salaire (pii, avec de bonnes manirs, eût assui'é le l)ien-ètre de la famille. Les manufactures, étaldiesau milii'u d'ouvriers i-bez lesquels l'ancien régime n'avait pu trionqilier d'un penchant invétéré à l'ivrognerie, ont donné h ce désoi'dre un développement nouveau. Les grands ateliei's où

l'interruption des rapports de patronage laisse les subordonnés sans direction, offrent, les jours de paye, des spectacles plus révoltants que les plus odieuses scènes de la vie sauvage. On y voit les femmes et les enfants, affamés et dénués de toute ressource, errant avec anxiété autour du cabaret où le chef de faïuille dissipe en débauches le salaire (jui est l'unique ressource de la maison.

A Paris, par exemple, on ti'ouve à côté de types excellents des ouvriers livrés à des vices dont les riches oisifs avaient seuls jadis le privilège. On en voit notamment (jui, gardani quelijue régularité dans leurs débordements, organisent leui' existence en deliors du mariage, soumettent leui' concubine à un labeur assidu, pendant qu'ils dépensent journellement au cabaret et dans d'autres mauvais lieux, des sommes qui donneraient l'aisance à une famille nond)i-euse. Pi'ofondément imbus de l'es- |»rit révolutionnaire, pi>rtant envie à toute supériorité sociale, ils n'admettraient pas que le i)atron pTd intervenir, pardes conseilsbienveillants, pour provoquemni emploi plus judicieux du salaire. Karemenl niéuie ils consentent à s'aflilier h une société de secoui's mutuels; et, plutôt que de renonce)' à une partie de leui's (b'baucbes. ils s'exposciil à loulcs les |Mi\ali(Uis qui accompagnent la maladie. Mais, en juème teuq)S, ils critiquent avec anu^rtumc l'organisation sociale (pii les laisse dans le dénuement (juanù viennent le cliôuiage et la vieillesse. Leur thènu' favori est de blâmer l'égo'i'sme des classes supérieures, auxquelles, par une singulière inconséquence, ils voudraient imposer le devoir d'assislance, en leur refusant le droit de direction et de contrôle.

[.es exemples donnés par cei'tains patrons ne sont |)as meilleurs; en soite que. même dans le l'égime du Ira-

LE TH.WAII. 427

vail. les (Méments do la vie morale commencent à nian- (juerà Pai'is. Noire i-apilale reprodiiil ainsi peu à [hmi le type, (|iie le christianisme semblait avoir déti'uil, deces anliijues cités où l'espèce humaine s'est éteinte dans le désordre. Je connais des chefs de métier qui, pour préserver leurs jeunes fils de cette corruption, sont obligés de se séparer d'eux, et de conlier leur apprentissage à des confrères établis dans les petites villes d'Allemagne.

Les bassins houillers, principal foyer du paupérisme.

En Angleterre, où les Itassins houillers abondent, le l'ègue manufacturier s'est développé, avec le paupérisme, plus (jue dans le reste de l'Europe; mais une i-évolution sociale n'y a point comme en France compliqué la situation. En revanche, certaines erreurs s'y sont développées avec une continuité que n'a pointcomportée chez nous l'intermittence des révolutions. Ainsi les Anglais, poussant la liberté individuelle juscju'à ses exlrémes limites, ont admis comme normaux et réguliers les faits les plus regrettables du nouveau jégime. Ils ont accumulé sans regret les ouvriers dans les villes composées de fabriques. Ils ont converti en salariés les chefs de métier, les petits tenanciers, les artisans et les ouviicrs domestiques, précédemment disséminés dans les campagnes. Ils ont ainsi favorisé la l'upturede liens (]ui avaient jusque-là maintenu des i-apports permanents entre les maîtres et les ouvriers. Guidés par une fausse théorie, ils ont cru améliorer le travail manufacturier en restreignant le cercle des devoirs sociaux. Selon cette théorie, les ouvriers n'auraient qu'à exécuter le travail convenu, tandis i{ue les maîtres n'auraiiuit

qu'à payer le salaire lijjreinent débattu, selon la prétendue « loi de l'offre et de la demande ^). La pratique de ce régime, continuée pendant un demi-siècle avec une imp{>rturl)a])le loi;ique, a sérieusement ébranlé la constitution biitannic|ue. Souvent même, comme l'indiquent des documents officiels, elle a contribué à produire un état d'abjection qui tombe au-dessous de la barbarie et qui touche à la bestialité.

Partout, au surplus, le paupérisme des manufactures de l'Occident otfre, à l'intensité près, les mêmes caractères. Il met, pour ainsi dire, les populations en dehors de la loi générale des sociétés, en annulant pour elles les bienfaits de la religion, de la propriété et de la famille. L'affaiblissement des liens de parenté et la désorganisation du fojer domestique sont toujours les symptômes les plus apparents du fléau. L'habitation prise à loyer, et dénuée des plus indispensables conditions de bienêtre, montre tout d'altord que la famille a perdu le senti m<mt de la dignité humaine. Le père en est presque toujours éloigné par les obligations du travail ou par la recherche des plaisirs grossiers. Abaissée à la condition d'ouvrier, la mère déserte égahMucnt le logis, soit qu'elle s'adonne au désordre, soit qu'elle supporte honnêtement le poids d'un rude travail. Les enfants, pervertis par le mauvais exemple et privées de tout enseignement moral, prennent peu à peu les habitudes de rini[)i'évoyance et du vice. Allaiblis |)rématurément par les privations et l'intfMupérance. les vieux |)arenls meurent dans la misère, bien avanl le lei me fixi' par le cours régulier de la vie. Kntin tons ces maux sont aggravés par une instabilité qui, ius(ju'à présent, ne s'était rencontrée que chez les peuples sauvages tira ni une subsistance précaire de la chasse ou de la i-écolte des |)roductions spontanées.

LE TRAVAir. 429

Les remèdes cherchés à tort dans les révolutions ou la contrainte.

A la vue de ces maux, plusieurs écrivains de noire temps ont été conduits à condamner le principe même des sociétés de l'Occident. Les uns, se honiani à critiquer l'ordre établi, ont fait naître dans les cueurs le désiides révolutions. Les antres, cherchant le remède en dehors de l'expérience, sont revenus par diverses voies, directes ou détournées, à l'ancien régime de contrainte. En se reportant aux faits qui font l'objet des Livres précédents, on constatera aisément que de telles solutions sont peu judicieuses. Les hommes ont plus à soutï'rir de la perte des croyances religieuses que de l'invasion delà pauvreté, et cependant on a toiijours aggravé le mal en essayant de propager la pratique de la religion par une coercition matérielle. Il en a été de même chaque fois que l'autorité a voulu amener i>ar la contrainte les classes inférieures ou dégradées à la vertu et à la prévoyance. L'histoire des anciens justifie de tous points la direction que suivent les modernes. Des chefs vei-lueux et prévoyants ont souvent fait la prospérité des peuples, en leur imposant par la force les saines [)rati(pies de la vie privée : mais l'ordre social édifié sur ces fondements a toujours été éphémère Tùt ou taid, en effet, le pouvoir deces hommes éminents se transmet à des successeurs indignes ; alors la décadence surgit, et bientôt l'œuvre est détruite.

L'abrogation des régimes de contrainte a donné, chez . les modernes, une im])ulsion féconde aux vertus individuelles Sous cette influence, les peuples se sont élevés à un degré de puissance et de richesse que les anciens nont jamais connu. Cette prospérité extraordinaire

frappe aujourd'hui tous les yeux. Pour y atteindre à leur tour, les peuples n arriérés » renoncent aux avantages spéciaux que leur assurait la conservation des vieilles traditions. Lorsque nous voyons les Russes euxjnèmes abroger les institutions qui conjuraient si efficacement la pauvreté (l j, serait-il judicieux de combattre chez nous le paupérisme en restaurant partiellement le régime qu'ils ont condamné?

(1) Le nouveau régime, qui établit l'indépendance réciproque des seigneurs et des paysans, a été inauguré par l'oukase du j9 février 1861. Le principe et les combinaisons financières de cet Oukase ont été exposés dans le Bulletin de la Société d'économie sociale (t. III, p 211 à 228|. En Russie, on opère aujourd'hui par une contrainte légale la transformation sociale qui fut accomplie en Occident, au moyen âge, par la libre entente des intéressés.

Le patronage et les classes dirigeantes (1)

Fécondité du régime de patronage.

Il on est autrement du troisième pn-sorvatif, fondé sur l'entente mutuelle des populations ouvrlère^^ et des personnes qui dirigent les entreprises de l'agricullure, de l'industrie manufacturière et du commerce. Lorsque l'enchcrissement du sol et l'amélioration des mœurs ont fait tomber en désuétude le régime féodal, et rendu aux diverses classes leur liberté d'action, chacun reste, comme sous le régime antérieur, obligé de pratiquer les anciens rapports sociaux, sauf à en modifier les formes. Ces rapports, en effet, sont le fondement de toutes les existences. Ils s'imposent à chacun par une nécessité impérieuse, plus forte que les erreurs et les passions des égarés ou des méchants. Les propriétaires des ateliers de travail et des capitaux qui en fécondent l'emploi ont intérêt à grouper autour d'eux divers genres de collaborateurs, et notamment ceux qui fournissent le travail manuel. Ces derniers ont également besoin d'échanger leurs services contre des gages et des salaires. Ces rapports acquièrent toute leur perfection lorsque, au lieu de pourvoir seulement <i ces intérêts matériels, ils procurent en outre les satisfactions morales qui se dévelop])ent spontanément par l'accord des deux classes.

Tel est l'état de choses qui se prorluit, fpiand les chefs jouissent du respect et du dévouement de leurs

(1) La /{éforme sociale, II, livre VI.

432 LE TKAVAIL

ouvriers, et quand ceux-ci peuvent compter qu'une protection alTectueuse les aidera à conjurer l'etVet de leurs vices et de leur imprévoyance. Ces liens volontaires remplacent naturellement les rapprochements forcés des régimes de contrainte, lorsque la transition provient de l'entente mutuelle des intéressés, ainsi qu'il est arrivé au moyen âge dans l'Occident. Ils peuvent être considérés comme le trait caractéristique du régime nouveau ; en premier lieu, parce qu'ils sont fort répandus dans les contrées libres et prospères ; en second lieu, parce qu'on y revient journellement dans celles où le changement brusque des méthodes de travail a ébranlé l'ancienne société et développé le paupérisme. Le nom de patronage volontaire me paraît s'appliquer avec toute convenance h cette organisation des sociétés (i). Le principe de la hiérarchie y est maintenu; seulement l'autorité militaire des anciens seigneurs est remplacée par l'ascendant moral des nouveaux patrons, qui, tout en se dévouant au besoin à la défense de la patrie, dirigent les ateliers de travail et président à l'enseignement des populations.

Les nombreuses pratiques du patronage : la permanence des engagements.

Le régime du patronage se reconnaît surtout à une permanence de rapports maintenue par un ferme senti-

(1) Voir à ce sujet ileux documents spéciaux : 1° Les Ouvriers européens, "2" édition, tome I, chap. IX, | 6, Définition du régime des engayemeuts volontaires permanents, comparé aux trois autres régimes sociaux ; 2" L'Organisation du travail, cil. Il, Description de ce même régime, c'est-à-dire de la Coutume des ateliers.

ment d'intérèls et de devoirs réciproques. L'ouvrier est ronvaincu (]ue le Iiien-ètre dont il jouit est lié à la prospérité du patron. Celui-ci, de son côté, se croit toujours tenu de pourvoir, conforniénienl à la tradition locale, aux besoins matériels et nioraux de ses subordonnés.

Pour rester en mesure de remplir cette obligation, le patron se garde, quand il ne peut suffire aux demandes du commerce, d'accroître à tout prix sa production en appelant à lui de nouveaux ouvriers. Il se ménage ainsi le moyen, quand les demandes font défaut, de conserver du travail aux ouvriers qu'il s'est une fois attachés. Il ne sépare jamais les combinaisons tendant à augmenter ses bénéfices, de celles qui assurent aux populations des moyens d'existence.

Les chefs d'industrie pénétrés de ces principes y subordonnent tous les détails de leur administration. Leur préoccupation principale est d'exciter les ouvriers à acquérir au moyen de réf)argne la propriété de l'habitation, et de retenir en tout temps la mère de famille au foyer domestique. Pour réaliser plus sûrement ces deux conditions essentielles, et pour procurer aux ouvriers une vie plus facile, ils s'établissent, autant que possible, dans les campagnes. Ils s'efforcent de compléter les ressources attribueras aux familli\s sous forme de salaires, par celles qui résultent des revenus de petites propriétés, des produits de subventions variées, et de l'exercice d'une multitude d'industries domestiques. La continuité des rapports du patron et de l'ouvrier a, sous ce régime, un caractère tellement dominant, que plusieurs savants le nomment aujourd'hui, conformément à la proposition que j'en ai faite, « régime des engagements volontaires permanents ».

La fécondité de ce régime a été signalée en 18o8 par Le Play. 2o

une enquête concluante. Des hommes d'une compétence reconnue ont été invités à signaler, dans chaque département de TEmpire, les localités qui se distinguent, soit par la permanence des rapports, soit par la stahilité du bien-être des ouvriers. Les faits ainsi constatés sans concert préalable, par quatre-vingt-six observateurs, aboutissent à cette conclusion^ que les engagements momentanés, le paupérisme et l'antagonisme social se groupent dans certaines localités du territoire de la France aussi invariablement que, dans d'autres, les engagements permanents, le bien-être et l'barmonie.

Le développement de l'ordre moral.

Les patrons les plus intelligents comprennent que le meilleur moyen d'assurer cette permanence des engagements est de propager chez leurs ouvriers la connaissance de l'ordre moral et le respect des lois de la famille. Pour réussir dans cette partie de leur tâche, ils se croient tenus avant tout de donner le bon exemple à leurs subordonnés, et ils ont recours, en outre, à diverses combinaisons dont l'expérience révèle l'efficacité.

En ce qui concerne l'établissement de l'ordre moral, les patrons, secondés par le ministre du culte, par l'instituteur et par divers auxiliaires, s'appliquent à inculquer aux âmes le respect de la religion. Malgré de persévérantes recherches, je n'ai pu découvrir une seule localité où l'on ait atteint ce but sans le secours d'un culte public. J'ai même entendu dire à d'anciens libres penseurs (pi'ils ont échoué tant qu'ils ont négligé ce secours; d'où il résulte que le devoir du patronage est, pour un homme éclairé, la meilleure réfutation

pratique ilu scepticisme. Les patrons qui donnent le bon exemple complètent, par deux autres moj^ens, l'éducation murale de la population. Ils cultivent les cœurs et les intelligences, à l'aide d'un système complet d'enseignement approprié aux aptitudes et aux besoins des enfants, des jeunes gens et des adultes. Ils améliorent les habitudes de récréation en substituant les jouissances dérivant des lettres, de la science et de l'art à celles qui se fondent sur la satisfaction des appétits physiques. En faisant tous ces efforts, les vrais patrons se préoccupent toujours de développer la prévoyance, c'est-à-dire la vertu qui conduit le mieux les classes inférieures à l'indépendance.

La bonne organisation de la famille et la propriété du foyer.

En ce qui concerne l'organi-sation de la famille, les patrons-modèles s'efforcent constamment de tenir les populations groupées en familles fécondes. Grâce à cet appui bienfaisant, les parents perpétuent leur race dans le bien-être et la paix : ils conservent au foyer et près de l'atelier les enfants les plus dociles; ils établissent au dehors les plus entreprenants.

Les patrons qui préfèrent la paix h la richesse nmltiplient autant que possiblt, par leurs conseils ou leur intervention, les fonctions lucratives que la mère de famille peut exercer au foyer domestique. Us refusent de l'admettre dans leurs ateliers et de la faire descendre ainsi à la condition d'ouvrier. Us veulent qu'elle trouve au foyer même, pour ses plus précieuses facultés, un emploi sans limites. Les personnes qui n'ont point eu l'occasion de voir pratiquer ce principe fondamental

d'économie sociale, en apercevront la justesse, si elles veulent bien fixer leur attention sur les monographies de familles publiées dans les deux ouvrages que j'ai souvent cités. Les travaux du ménage accomplis par la femme sont, pour chaque famille comme pour la population entière, une source de bien-être à laquelle ne suppléeront jamais les nouveaux systèmes sociaux qui s'élaborent sous nos yeux. Au premier rang de ces travaux se placent les soins de propreté ; la préparation des aliments ; la confection, l'entretien, le blanchissage du linge et des vêtements ; l'acquisition et l'administration des petites propriétés (1) ; l'exploitation des animaux, des subventions et des petites industries domestiques ; enfm l'éducation des enfants sous les influences morales émanant de la mère, cette providence du foyer. Les patrons s'ingénient également à procurer une occupation lucrative à tous les autres membres de la famille. Enfin ils ne perdent jamais de vue le devoir de veiller à l'éducation morale des enfants, et surtout de défendre contre toute atteinte la pureté des jeunes filles.

(1) Cette salutnire pratique, pour des propriétés intimement liées au travail domeslique, ne contredit nullement le principe qui confère exclusivement nu mari le soin des propriétés étrangères aux industries de la famille et au travail de ses serviteurs. La convenance de ces deux fonctions de la mère de famille est expressément signalée dans le passage do la Bible où se trouve le partait tableau d(!S devoirs de la femme : » Klle a apprécié un champ et l'a acheté ; elle y a planté une vigne avec le produit du travail de ses mains. » [Proverbes de Salomon, XXXI. 16.)

Les efforts contre la multiplication des types dégradés.

Pour perpétuer chez leurs ouvriers la sécurité et le bien-être, les patrons écartent, avec une incessante sollicitude, les causes de désorganisation qui menacent toujours les sociétés humaines. Ils redoutent surtout les mariages imprudents, et ils s'appliquent à les empêcher en s'assurant le concours de l'opinion publique.

Une population qui s'est élevée au sentiment de l'ordre matériel et moral se montre particulièrement ombrageuse en ce qui concerne la fondation de nouvelles maisons. Elle n'admet pas qu'un homme imprévoyant, paresseux ou adonné au vice, puisse rocev-oir la dignité du mariage. Autant (lu'olle en a le pouvoir, elle condanme au célibat ceux, qui ne créeraient une famille que pour la vouer au dénuement. Sous cette inspiration, les jeunes filles, conseillées par les parents, repoussent les prétendants dépourvus du mobilier et des instruments de travail sans lesquels un nouveau ménage ne saurait se concilier la considération publique. Les populations douées des mœurs les plus fermes exigent même que les futurs époux se préparent au mariage par l'acquisition préalable de l'habitation. Les jeunes gens qui n'ont point la vertu nécessaire pour conquérir une dot par le travail, et pour s'im|)Oser les privations de l'épargne, sont repoussés par toutes les familles. Ils ne peuvent donc troubler la société en usurpant la haute fonction qu'ils sont indignes de remplir. Ils doivent rester célibataires, et ils ont alors le choix entre des conditions très variées : ils peuvent se fixer dans la maison paternelle, se faire admettre dans d'autres familles en (}ualité d'auxiliaires, chercher une carrière dans l'armée, la flotte et l'administration, ou enfin

émigrer aux colonies. Quant à ceux qui ne peuvent se plier aux devoirs imposés dans ces diverses situations, ils vont s'établir au milieu de certaines populations urbaines qui se montrent sous ce rapport peu exigeantes.

L'expulsion des individualités dangereuses.

Au nombre des traits caractéristiques du patronage, je signale encore, et les combinaisons pratiques qui provoquent cette émigration des types pervers qu'aucune influence locale n'a pu corriger, et celles qui repoussent l'invasion des nomades de l'industrie, ces redoutables agents de la propagande du mal. Je citerai entre autres une classe de coutumes (jui constituent en quelque sorte la police privée des liabitations. Dans beaucoup de localités, les propriétaires du sol se concertent tacitement pour refuser la cession d'un terrain ou d'une maison à tout individu, indigène ou étranger, qui n'offre pas les garanties désirables. Celui qui viole cette règle d'intérêt public est condamné par l'opinion, comme le serait, dans des localités moins difficiles encore sur les conditions de Tordre, celui qui céderait son immeuble aux exploitants d'un commerce scandaleux. On ne se rond guère compte des dangers qu'engendre chez nous l'oubli habituel de ce principe. La construction des chemins de fer, confiée surtout à ces nomades, organise de proche en proche, sur tous les points du territoire, l'enseignement du désordre et du vic(\ A Pai'is, depuis (|ue l'ère des grands travaux publics a ét(' inaugurée, en 1841, |)ar la construction de l'cnccintc f(>rtifi('(', on voit affluer cb.npie année des milliers d'individus que la police du patronage et l'opi-

nion repoussent des provinces de Franco, d'Italie, d'Allemagne et de Belgique. Notre indifférence pour l'ordre moral et notre fièvre d'améliorations matérielles nous cachent les dangers auxquels nous expose cette accumulation de vices. Elles font, en quelque sorte, de notre capitale le déversoir de toutes les corruptions de l'Occident (1). Les propriétaires ruraux qui résident sur leurs domaines veulent que l'ordre règne autour d'eux. Ils ne partagent point à cet égard l'aveuglement de nos administrations urbaines. Ils sentent tous le besoin de réformer ou d'écarter ces types imprévoyants, nomades et dégradés. Ils comprennent que la conservation de la paix publi(|ue exige le maintien de ces vieilles traditions du gouvernemonl local et môme de la vie privée,

Les résultats principaux du patronage.

Le libre patronage, caractérisé dans son état de perfection par toutes les habitudes que je viens de décrire, s'est substitué spontanément aux inslitutions féodales dans beaucoup de localités ; et alors rien n'a troublé la paix publique, ni altéré le bien-être des classes inférieures. Il remplace le régime des engagements momentanés, dès que les chefs d'industrie qui avaient imprudemment adopté ce régime sentent le besoin de remédier au paupérisme et à l'antagonisme social qui en émanent directement. Les individus assez prévoyants pour conquérir une situation complètement indépendante se multiplient visibl^niput dans qu<Mques localités, à l'aide d'une meilleure culture intellectuelle et

(I) Ce jugement a été plusieurs fois considéré comme empreint d'c^agéralion : (nais il a été confirmé par les catastrophes qui ont éclaté à Paris du 18 mars au 28 rn.ii 1871.

morale, sous l'influence bienfaisante des familles-souches. Jusqu'à ce jour, cependant, ils restent en minorité, même chez les peuples que l'opinion publique place nu premier rang. On est donc fondé à conclure que les institutions tendant à garantir les classes inférieures contre les effets de leurs vices et de leur imprévoyance, gardent un rôle prépondérant, même au sein des meilleures constitutions sociales.

Parmi ces institutions, celles qui ont pour origine la charité des particuliers ou l'intervention des gouvernants offrent des palliatifs utiles. Mais le vrai remède ne se trouve que dans le patronage volontaire et la famille-souche. Ces institutions peuvent seules garantir à l'Occident la paix sociale que les peuples de l'Orient demandent encore à la féodalité et à la communauté patriarcale. Dans notre ère d'indépendance légale, le patronage volontaire est le refuge ouvert à ceux qui ne peuvent prospérer, ni par l'initiative individuelle, ni par l'afTiliation aux communautés.

Les difficultés opposées par l'antagonisme social.

Le règne du patronage implique Tharmonie des classes extrêmes de la société. Or je ne me dissimule pas que ce remède est d'un emploi diflicile, lorsque les anciens rapports sociaux ont été rompus, soit par la corruption des classes dirigeantes, soit par l'avènement brusque du nouveau régime manufacturier Je suis loin de croire que, dans les régions de l'Occident désolées par le paupérisme, tous les patrons soient dès à présent disposés à établir un tel état de choses, et tous les ouvriers à l'accepter.

En France, les rapports du maître et de l'inivrier sont

moins altérés qu'en Angleterre par les exagérations du faux principe de u l'oiïre et de la demande ». En revanche, ils sont plus troublés par l'antagonisme qu'ont créé les abus de l'ancien régime et les révolutions du régime nouveau . Cependant cette partie du problème sera à moitié résolue, lorsque nous serons revenus à la connaissance des principes sociaux, par l'étude méthodique du patronage européen et de ses admirables résultats. Nous comprendrons alors que le devoir et l'intérêt nous commandent de renoncera nos stériles dissensions, et de travailler sans relâche au rétablissement de l'harmonie. Toutes les classes y doivent également concourir : les riches, en se dévouant au bien public; les pauvres, en cessant de haïr et en respectant les autorités sociales qui remplissent dignement leurs fonctions. La combinaison de ces deux sentiments a déjà amené au moyen âge l'abolition spontanée du servage : elle ne sera pas moins féconde de notre temps pour éteindre le paupérisme. Les gens de bien, après avoir aperçu le but de la réforme, l'atteindront aisément par deux voies principales : d'abord en se réformant eux-mêmes, puis en gagnant le concours des cœurs généreux dont le zèle se dépense aujourd'hui en mesures dangereuses ou inutiles. Quant à la pratique de cette même réforme, les moyens sont indiqués par une multitude de bons exemples. La science ne saurait tiop propager ces enseignements ; mais elle doit soigneusement distinguer les palliatifs des vrais remèdes.

Les modèles du patronage -offerts pai- le Continent seront souvent plus fructueux que ceux de l'Angleterre. Dans leur sollicitude pour le bien-être de la classe imprévoyante, les Anglais visent surtout à lui donner le confort de la nourriture et de l'habitation. Les peuples du Continent se préoccupent, au contraire, de lui assurer

d'abord l'indépendance à l'aide de l'épargne et de la propriété. En comparant chez beaucoup de familles l'effet des deux systèmes, j'ai toujours constaté que le second est le plus judicieux.

Les erreurs des philanthropes.

Les philanthropes qui se dévouent au bien-être matériel des classes ouvrières ne gardent pas toujours dans leurs efforts la mesure la plus utile à leurs clients ; et souvent, dans l'emploi des ressources, ils devraient réserver une plus grande part à l'avenir. Après avoir observé dans ses moindres détails la vie domestique des populations européennes, je reste convaincu que le cercle des vrais besoins matériels est moins étendu que ne semblerait l'indiquer la pratique des Anglais. J'ai vécu pendant de longs voyages au milieu de races qui joignent à l'énergie physique une haute intelligence, et qui cependant ne |)rennent guère pour nourriture que des céréales assaisonnées de lait ou d'un autre corps gras- Peu t-ètre, dans la première moitié de leur vie, ces races ont-elles une force musculaire moindre que les ouvriers anglais gorgés de viandes et de spiritueux ; mais en revanche elles la conservent plus longtemps. Elles possèdent, en outre, des aptitudes morales qui sont, au contraire, singulièrement atro[)biées chez les populations ayant contracté le besoin il'une nourriture complexe et succulente. Les patrons qui augmentent spontanément le salaire de leurs ouvriers pour leur [U'ocurcr un accroissement de nuurnlui'e, et puur en obtenir un sui'croît de travail, font peut être comme ils l'aflirmcMit, une spéeulalion prolitable ; mais ils ne font point une Oiuvi'c de bienfaisance. Ce brusque changement d'habi-

tudos renil le-- (uiviicrs plus sensibles aux événements (jui tarissent leurs ressources, et il agi^rave l(>s diiricultés (le leur f(»n(lition. 11 les plonge pério(liqu(Miienl dans le (lénu.nîient et dans l'inquiétude, au lieu de leur donner le nécessaire et la sécurité.

Plus j'étudie le problème social, plus je m'assure^ ((ue le premier degré du bien-être ne consiste pas à étendre les satisfactions physiques, mais bien à créer les jouissances morales que donnent la propriété. Le vrai patron des ouvriers n'a donc pas pour mission essentielle d'améliorer la nourriture, l'habitation et le vêtement, ou même d'augmenter le salaire en argent. Il doit d'abord chercher les combinaisons qui, suffisant strictement à maintenir en santé la famille, permettent de réaliser la plus grande épargne pour accroître d'autant la propriété personnelle. Or ce résultat, commun dans le régime de sobriété du Continent, est fort rare dans le régime d'alimentation à oulrance des Anglais.

On éloigne également les populations du vrai but à atteindre, on imitant certaines pratiques adoptées par les Anglais au sujet du vêtement et de l'habitation. Il faut se niélier de ces hal)itudes d'élégance qui au premier aperçu sendjient témoigner d'un sentiment délicat lie respect pour la dignité humaine. J'ai d'abord admiré, avec tous les voyageurs, ces charmants cotlafjcs (jue les ]irt»pii<''laires ruraux ronstruisent pour rornement de ji'urs dumaiiirs, que les ouvriers d('';'orent de tapis et de lidt'.iux, mais (]u'ils n'occupent qu'en qualib; fie locataires. .\|)rés mi'irf' réflexion, je préfère cependant la condition d<'s joiuiialicrs ruraux fie Fi'ancc, d'Espagne f't d'Allemagne qui, à force de soljriété et d'épargne, s';issui'.'nt avant toute autre satisfaction la propriété d'un lambeau de terre et d'une humblecabane. J'ai souvent constaté que les ouvriers élevés à ce premier degré

par un patronage intelligent montent ensuite plus haut par leur propre initiative, et que les enfants, émancipés par l'épargne des parenls, parviennent à leur tour à un bien-être plus complet. J'ai toujours reconnu, au contraire, que le besoin préalable du confort ferme à l'ouvrier anglais et à ses descendants le chemin qui conduit à la propriété et à l'indépendance .

La pratique même de l'Angleterre justilie le principe que je viens d'établir touchant l'intime connexion qui se présente toujours, chez les classes inférieures, entre la simplicité de l'existence et l'acheminement vers la propriété. C'est ainsi, par exemple, que certains ouvriers formant la clientèle des Land societies m'ont offert parfois dans leur régime alini(mtaire un contraste frappant avec la majorité, qui ne songe qu'à jouir présentement de la plus grande somme de bien-être.

L'inopportunité des interventions de l'Etat.

Les écrivains qui se plaisent à réclamer en toutes choses la tutelle de l'Etat y ont souvent fait appel pour guérir la plaie du paupérisme. Tout ce que j'ai observé, loin de justifier ce genre d'intervention, en démontre au contraire le tlanger. L'Klat a contribué autrefois par son esprit d'envahissement, puis par ses mesures révolutionnaires, à désorganiser chez nous le patronage et à créer l'antagonisme. Aujourd'hui il ne ferait (pi'aggraver le mal en s'immisçant dans les rapports privés en vue d'y rétablir l'harmonie. La haine qui s'attache au patronaiTc, comme à la religion, prendra (in naturcllcmi'iit p,ir l'ithscrvalion des désordres de notre éporpic ou par ra|)aisement des passions (pii fermenlrnt cIm'/, les deux classes intéressées. Mais toute inlluence (jiii

s'interposerait parmi res deux classes pour anicuer un meilleur régime ju-oduirait le résultat inverse.

Maliii'ureusenient, ce genre d'immixtion s'est multiplié depuis 1848, avec des caractères dangereux. Les ouvriers des agglomérations urbaines et manufacturières ne trouvent point en eux-mêmes les éléments d'un meilleur avenir. Us ne veulent ou ne ptnivent point les demander aux patrons, qu'ils haïssent. Ils sont donc conduits à écouler les promesses des faux amis (jui les flattent pour capter leurs suffrages. Ces flatteurs obtiennent ainsi par le mensonge des situations qu'ils ne sauraient conquérir par leur mérite. Ils cultivent la haine chez leurs clients en exaltant leur oi'gueil. Ils répètent sans cesse que les ouvriers sont placés aujourd'hui devant les classes supérieures de la société, dans la situation où se trouvait, sous l'ancien régime, le tiers état devant la noblesse. Sous l'influence de cet enseignement, les ouvriers ont cru pendant longtemps qu'une révolution nouvelle leur assurerait la prépondérance conférée par la révolution de 178',) à l'ancienne bourgeoisie. Déçusà ce sujet par la dure expérience de 1848, les plus violents mettent leur espoir dans de nouvelles révolutions : les plus modérés révent des formes nouvelles d'association, qui seraient acquises à toutes les classes, et qui n'auraient d'auti'es bornes que les nécessités dérivant du maintien de la paix publique (1). On ne saurait trop applaudir à cette dernière évoluai) La révision <]>; l'iinciennc loi des coalitions offre un exemple lie ce genre île réformes. .\u point de vue des principes, elle peut donner cerl;iines satisfaclions. Fn fait, elle n'aura pas d'inconvmients si on n'en fausse pas l'espril pour troubler la paix publique. '.Note de 1864.) L'éventualilé que je redoutais en 1864 s'est mallieureuseuienl réa'isée : 1h liberté des coalitions n'a servi qu'à opprimer les ouvriers paisibles et à grossir l'aruice des révolutions. (Noie de d87:i)

tion des esprits. A la vérité, la concession des rares libertés qui niancjnent spécialement aux classes ouvrières contribuera peu à l'amélioration de leur sort ; mais elle satisfera de légitimes exigences ; elle dissipera de regrettables illusions, et elle aidera ainsi tous les intéressés, patrons et ouvriers, à reconnaître enfin c]ue leur entente mutuelle est la vraie condition de la réforme.

A ce même point de vue, il importe que nos lois n'opposcMit à l'avenir aucun obstacle aux innovations, non contraires à l'intérêt public, qui sont proposées journellement pour soustraire les ouvriers aux effets de leurs imperfections, sans le secours du patronage. Il tant que les ouvriers puissent expérimenter librement toutes les théories qui proclament l'égalité des intelligences ou des aptitudes, et tous les mécanismes sociaux qu'inventent les novateurs, pour rendre libres et prospères des populations adonnées au vice et à l'imprévoyance. Après de longues époques où les bons principes ont été discrédités par la corruption des autorités qui auraient di'i les pratiquer, la dure expérience de fei'reur est maintenant nécessaire pour ramener les hommes an sentiment de la vérité, f^a liberté des rap- [lorts sociaux ])ourrail à cet égard être aussi féconde que l'a été souvent la liberté religieuse. En religion, comme en économie sociale, on ne peut guère dans notre Occident recourir à la contrainte pour enqiècher les peu[)les de s'égarer : l'exemple de ceux ([ui tombent ou qui s'élèvent est le plus sur moyen de les faire r(Mitrer dans la hdinie vdie

La j)rati(pie conq)arée de l'erreur et d(> la véi'ité nous repoilera sûrement, en cette éternelle diflicuUé des ra])ports privés, aux prinejpes consacn's par re\|)(''iience du g(,'nre hiiinain. L'axenir nous est ré\(''li'' [lar le succès

LE TUAVAIL 447

tlu passe et par rimpuissance avérée des utopies contemporaines. Laguérisondu paupérisme proviendra de deux remèdes principaux : de la prévoyance et des autres forces morales qui multiplient la propriété individuelle et la famille-souche ; du patronage volontaire exercé au profit des classes imprévoyantes. Sous sa forme parfaite, ce patronage ne vise pas à se perpétuer en excitant le besoin du bien-être matériel au milieu des ouvriers: il voudrait se rendre inutileen les acheminant par l'épargne vers l'indépendance.

Les inconvénients d une réglementation spéciale des ateliers.

Après avoir constaté que le paupérisme manufacturier est dû en partie à l'imprudente création d'une multitude d'établissements qui n'ont |)oint les ressources nécessaires pour maintenir le travail en cas de chômage, j'avais été conduit, en 1855, à me demander si l'on devrait, dans l'intérêt public, exiger à ce sujet quelque garantie. Sans me prononcer sur cette question, je me proposais de rechercher si on ne devrait pas assimiler aux établissements dangereux du décret de 1810, les usines dont les fondateurs ne pourraient offrir quelques garanties à la population. Depuis cette époque, mon entrée au Conseil d'Etat m'a donné le devoir de prendre une part directe à l'exercice de réglementa-tiou de 1810. Or cette expérience, loin de me conseiller l'extension du système, m'a, au contraire, montré la convenance de le restreindre. J'ai mieux compris depuis lors pourquoi l'Europe occidentale, tout en souffrant des maux qu'entraîne l'instabilité des manufactures, semble repousser définitivement par .sa pratique toute réglementation de

ce genre. Chez les peuples modèles, l'autorité a de moins en moins pour mission de prescrire impérativement le bien ou d'interdire le mal. 11 est assurément dangereux pour la sécurité générale que des spéculateurs imprudents arrachent des ouvriers à la vie rurale, pour les accumuler dans les villes et les y laisser bientôt dans le dénuement. Mais il est beaucoup d'autres faits non moins regrettables, qu'il faut pourtant se garder d'interdire, parce que ce remède serait pire que le mal. Ainsi on doit déplorer qu'il y ait tant de mauvais mariages, mais les choses iraient-elles mieux si l'autorité publique se chargeait d'assortir les époux ?

Le vrai rôle de l'Etat : les prix institués pour le mérite social des ateliers.

De nouvelles observations me portent donc à penser que l'autorité doit renoncer, en cette matière délicate, à toute intervention réglementaire. Toutefois, chez les peuples souffrants de notre époque, les gouvernants, placés en présence de particuliers inertes, pourraient donner une pi'emière impulsion aux esprits A cet etfet, ils devraient faire décrire les meilleurs exemples de patronage, qui abondent encore en Occident et même en France. Ils pourraient aussi décerner île jiréfé'rence aux lt(jns patrons cl à leurs ouvrici's les distim-tions h(jiiori(i(pies dont ils disposent. Sans s'(''carter de la prali(jn(,' fies vrais modèles, ils l'estaureraient ainsi la hiérarchie du travail et de la vettu.

Les Expositions universelles olfriraient un teiTain tout pré|)ai-é jiour cette innovation ; et si une fois on essayait de la mettre en ])ratique,on ne niampierait ]ias de continuel-. Les récom]»enses actuelles, (jui encouragent la

propagation des meilleurs procédés techniques, s'inspirent d'une préoccui)ation trop exclusive. On peut contester, en ell'el, que la cré;ition d'une usine pourvue des meilleurs procédés de fabrication soit un fait méritoire, si elle fournil une nouvelle occasion de développer l'antagonisme social ou le paupérisme. Au contraire, un(> fal)rique où les conditions techniques de la production resteraient stationnaires mériterait cependant les plus grands honneurs, si elle otTrait, au sein de la population, le parfait tableau de l'hannonie et du bien-être. Le gouvernement français est déjà entré dans cette voie en accordant des récompenses aux serviteurs ayant vieilli dans la même exploitation rurale. Userait toutefois peu judicieux de se tenir à ce seul détail : la permanence des rapports sociaux n'est pas moins désirable en industrie qu'en agriculture; et, d'un autre côté, pour accomplir la réforme, il est plus utile d'encourager l'initiative du maître que celle de l'ouvrier. Il semblerait donc opportun de compléter en ce sens l'institution des récompenses internationales décernées à l'industrie manufacturière, ou plus généralement au régime du travail . La science sociale, cultivée avec tant de dévouement depuis quelques années, en théorie comme en pratique, fournirait aisément un pcrsunnel illustre pour le nouveau jury. Les Expositions universelles, (jui doivent leur succès à une préoccupation exagéré(> pour l'ordre matériel, contribuerai<mt ainsi au rétablissement de Tordre moral. Llles remettraient en lionneur, dans les agglomérations manufaeturièies de l'Occident, les sages pratiques que je viens de décrire. Elles enseigneraient aux patrons, égarés par une fausse science et troublés par un antagonisme stérile, le moyen de rendre la paix aux ateliers (i ).

(1) La commission impériale de l'Exposition universelle de

Le rôle des classes dirigeantes dans l'œuvre de la réforme.

Les classes dirigeantes remplissent aujourd'hui chez les peuples libres et prospères un rôle aussi important que celui qui leur fut attribué sous les anciens régimes sociaux. La corruption peut, à certaines époques, faire perdre à ces classes le sentiment du devoir et détruire leur influence. Des révolutions peuvent consacrer cette déchéance, en dépouillant les générations corrompues des avantages conférés aux ancêtres pour prix de leurs services. Mais la déchéance s'étend bientôt au peuple entier, si l'on ne s'empresse d'exciter d'autres hommes à donner l'exemple de la vertu, et à reprendre la haute tutelle de la vie privée. Or les sentiments et les intérêts concourent spontanément à ce résultat. Chez toutes les populations adonnées au travail, il existe deux classes d'hommes fort lranch('(\s : la majorit('', qui veut employer exclusivement à son profit son temps et ses ressources; la minorité, qui, pourvue du pain quotidien, recherche surtout la considération et l'autorité que conquiert à la longue le dévouement au bien public. Pour atïermir la paix sociale ébranlée parla corruption, il suflira d'abandonner la vie privée à ses libres tendances, et d'écarter les entraves opposées aux ra{)ports naturels de direction et d'obéissance. Les nations souffrantes qui respectent « l'aristocratie naturelle » ont toujours des chances de salut. Au contraire, celles ([ui soumettent la population entière à l'égalité forcée, que l'ancien régime inqiosait seulement aux classes inférieures, tombent par cela Miénie dans une irrémédiable décadence Elles n'ont (l'aulrcs perspectives (pic des révolutions sans tin, tempérées par la hjurdc domination de la l)ur(\iucratie,

1867, à Paris, a rc.iiisù ce plan de récompenses internationales avec le succès le plus complet.

Les colonies et l'émigration (1).

Les colonies utiles aux métropoles.

Les institutions et les mœurs qui ont étouCfé chez nous toute aptitude à la colonisation forment un des vices principaux de notre organisation commerciale. Je trouve là une des causes de l'infériorité oiî nous restons aujourd'hui devant plusieurs de nos concurrents.

Les grandes nations européennes, stimulées par les hons exemples, s'assimilent peu à peu les moyens de succès de leurs émules. Ainsi elles veulent manufacturer elles-mêmes tous les produits usuels qui constituaient précédemment, pour d'autres pays, des spécialités exclusives. Telle est la transformation qui s'est achevée de nos jours dans la fabrication des draps fins: cette industrie qui, à l'époque de la Renaissance, était spéciale à quelques localités, s'est répandue maintenant presque partout avec un égal succès. Il en sera de même bientôt de la plupart des autres tissus communs et des objets de consommation fourante. Il résulte de là que les régions manufacturières voient diminuer sans cesse les quantités de ces produits qu'elles exportaient précédemment en Europe. Pour conjurer celte difTiculté, les nations bien avisées dirigent donc de plus en plus leur commerce d'exportation vers leurs colonies. Ces établissements transforment merveilleusement de nosjoursles

ili ia Réforme sociale, II, livre IV.

vastes régions de la planète qui jusque-là restaient désertes ou livrées à la vie sauvage. Ils trouvent dans le pâturage, l'agriculture, les forêts et les mines, des moyens illimités de travail. Ils ont dans la production des matières brutes un fructueux emploi de leur activité : ils ne songeront donc pas de longtemps à faire concurrence aux manufactures de l'Europe.

Cependant une colonie ne demande pas inditïéremment les produits manufacturés à toutes les métropoles européennes : dans ce choix elle s'adresse de préférence au pays d'où elle est sortie. La suppression des règlements qui réservaient autrefois aux métropoles la clientèle de leurs colonies, a peu modifié, sous ce rapporl, l'ancien état de choses ; et cela prouve bien qu'il s'agit ici d'une tendance spontanée des populations. Cette préférence des colonies pour la mère patrie se fonde sur trois motifs déterminants : sur les liens de parenté qui font naître les rapports commerciaux ; sur l'unité de langue qui favorise les échanges ; sur l'identité de race et la communauté des mœurs qui imposent naturellement l'usage des produits nationaux. La création et le développement de ces colonies libres offrent donc au commerce d'une grande nation manufacturière le meilleur encouragement qui se puisse concevoir.

Trois opinions sur l'impuissance coloniale de la France.

.\ cet égard, on ne saurait trop déplorer la situation faite à notre race. Notre impuissance en matière de colonisation est un des traits les plus frappants de notre pi'éscnte organisation sociale. En ce qui touche la réalité du fait, il n'y a qu'une opinion ; mais, pour expliquer

ce même fait, il y n trois opinions qui aboutissent à deux conclusions opposées.

Selon la piemicre opinion, les colonies sont pour les nations un symptôme de prospérité présente et une garantie de grandeur future. La perte de notre activité coloniale et la décadence de notre situation politique sont deux maux connexes. La cause de ces maux remonte au système de gouvernement inauguré par Louis XIV : c'est l'intervention funeste des gouvernants qui depuis deux siècles ruine ou étouffe en germe la colonisation Le remède se trouvera donc dans l'absten' tion des pouvoirs publics et dans la libre initiative des particuliers. Comme la première opinion, la seconde admet que les colonies fondées par les émigranls de la métropole sont pour celle-ci des éléments précieux d'ordre public, de richesse et de puissance ; mais elle proclame hautement que ce moyen de prospérité nous est interdit par la nature même des hommes et des choses. L'impuissance coloniale de notre race provient d'une infériorité organique, contre laquelle on tenterait vainement de réagir. A ce point de vue, et malgré ses autres aptitudes éminentes, la nation française serait absolument impropre à la colonisation.

Selon la troisièmeopinion, lesdeuxpremières aui-aient pour point de départ une dangereuse erreur. L'émigration vers les colonies ne serait, à vrai dire, pour la métropole qu'une déperdition d'hommes et de capitaux. Les intérêts et les sentiments qui portent les émigrants à quitter leur patrie seraient chez une race des témoignages d'infériorité et de souffrance. La France serait donc bien avisée en renonçant à ses essais de colonisation : elle doit de plus en plus concentrer sur son tei-ritoire l'activité de ses habitants.

L'impuissance actuelle provenant, non du défaut d'aptitude de la race, mais du partage forcé.

Les deux premières opinions donnent une idée juste sur le rôle bienfaisant des colonies ; mais elles nous égarent en nous faisant prendre le change sur les conditions du succès, ou en nous cachant nos principaux moyens de salut. Heureusement elles peuvent être réfutées par l'histoire du genre humain et par l'expérience même de notre race. Les colonies les plus brillantes ont diJ leurs succès aux etforts combinés des famillessouches et des pouvoirs publics de la métropole. Toute race féconde continue à fonder de nosjours des colonies prospères, malgré certaines défaillances des gouvernants et des particuliers. Enfin, à leur époque de fécondité, les Français ne se sont pas montrés à cet égard inférieurs aux autres races.

Depuis le xvi^ jusqu'au xviiie siècle, les Français ont créé de florissantes colonies ; et ils ont obtenu ce succès en présence de règlements plus restrictifs et de gouvernements plus mauvais que ceux auxquels la première opinion attribue tout le mal. La France possède encore sur son territoire la race de ces énergiques Normands qui, sous l'ancien régime, fondèrent le Canada, la Louisiane et les Antilles, avec le concours des famillessouches sorties des autres provinces (1). La race normande» n'est pas moins acharnée au Iravail qu'elle ne

(I) M. fl(î RaineaU;, en exposant, lians un discours qui a été fort apprécié, le résultat des r.'ctierclies qu'il a faites au Canada, a signalé les admirables preuves d'aptit'idc coloniale données en cette région par les familles-souches de la Normandie et des autres provinces de la France. Voir le Bulletin de la Société d'économie sociale ; séanci; de janvier 1873

l'était autiot\)is; ello continue à produire, dans son antit|ue berceau, en agriculture, en industrie et en commerce, des merveilles d'activité et d'inlcliigence ; comme les autres races européennes^ elle a doublé ses ressources et sa force productive en s'assimilant les récentes conquêtes de la science et de l'art. Pourquoi donc a-t-elle absolument perdu l'aptitude à la colonisation, qui ne cesse de croître chez une race sortie des mêmes souches, sur le rivage opposé de la Manche ?

La seule explication qu'on puisse donner de ce changement extraordinaire est celle qui se représente pour les autres décadences de notre temps. C'est la dure contrainte imposée depuis 1793 à la race normande, contrairement à son génie propre et à ses traditions séculaires, malgré le vœu des populations et les réclamations des députés de la province. C'est la substitution du partage forcé à la coutume qui y maintenait la transmission intégrale des biens et la fécondité des mariages.

En se combinant avec l'esprit de prévoyance qui distingue à un si haut degré les Normands, le partage forcé a tout d'abord produit la stérilité, qui ne s'est parfois manifestée dans nos autres provinces qu'après deux ou trois générations. Pour retrouver les traces de hi fécondité qui distinguait les familles normandesavant la névolution, il faut maintenant visiter leurs essaims du Canada. Les colons normands du Bas-Canada ont conservé à un degré remarquable la force d'expansion (1). Sous ces deux rapports ils l'emportent même sur les Anglo-Saxons qui défrichent concurremment

(Il Voir Z,e.s- Ouvriers des Deux Mondes, 1" série, tome V, n** 39 ; Le paysan do Sainl-Ircnée (Bas-Canada). M. Ampère avait déjà signalé, en termes énergiques, dans le récit de son voyage eu Amérique, la fécondité extraordinaire des Franco-Ctnadiens.

avec eux le bassin du Saint-Laurent. En France, les Normands aisés peuvent h peine suffire aujourd'hui aurecrutement de leurs propres ateliers : ils sont donc incapables de fournir des colons. En résumé, notre impuissance à coloniser dérive nécessairement de la stérilité actuelle ; et celle-ci se présente elle-même comme une conséquence immédiate du partage forcé. Cette vérité frappe tous les observateurs attentifs .le m'étonne que les hommes d'Etat chargés depuis 1830 de rechercher la cause de cette impuissance en Algérie ne l'aient point encore aperçue.

L'émigration, conséquence de la fécondité, symptôme habituel de prospérité.

La troisième opinion est fausse dans son point de départ comme dans sa conclusion. Les plus dangereux adversaires des colonies s'y retranchent avec opiniâtreté. Ils ne contestent ni les faits que je viens de rappeler au sujet du passé, ni les conséquences que je viens d'attribuer à la présente stérilité de noire race ; mais cette situation ne leur inspire aucun regret. Egarés par une idée préconçue sur l'économie des sociétés, il ne veulent pas voir le bien-être dont jouissent les localités oii se recrutent les colonies les plus prospères. Dès lors, ce que je signale, chez nous, comme un indice de décadence, devient pour eux une preuve de discernement. Selon ces ennemis systématiques de l'émigration et de la fécondité des mariages, les pays étrangers ne coloniseraient que parce qu'ils sont privés des avantages qui dispensent les Français de recourir à cette dure nécessité. Pour eux, l'émigration est un symptôma d'imprévoyance et de misère ; elle est, pour la mère patrie, une cause redoutable d'épuisement.

A ce faux point df vuo disparaissent les avantages inhérents à l'amour du (i-avaii, à la frugalité et à l'esprit d'épargne des familles-souches, dont les succès sont inséparables de la fécondité. On calcule les valeurs matérielles emportées par les émigrants ; mais on ne tient compte ni desauti'es valeurs ni des forces morales qui sont incessamment versées par les maisons-souches sur la métropole et qui lui restent acquises.

L'émigration pauvre et l'émigration riche.

La théorie hostile à l'émigration et à la fécondité est devenue une de nos erreurs les plus invétérées. C'est cependant l'une de celles que réfute le mieux la prépondérance croissante des nations qui fournissent à l'émigration européenne ses plus forts contingents.

Ces peuples, en effet, ont tous pour caractère commun la fécondité des mariages ; mais ils diffèrent par une circonstance quon ne saurait trop mettre en lumière. Us ont adopté, en ce qui concerne la transmission de la propriété, deux régimes opposés qui correspondent à deux nuances tranchées d'émigration : l' Émigration pauvre et l'Émigration riche.

Les premiers, établis dans [jlnsieurs districts ruraux du Wurtemberg, du pays de Hade et de la Suisse allemande, se distinguent à la fois par leur imprévoyance et par leur propension au morcellement indéfini des biens. Us s'accumulent sur leurs parcelles respectives jusqu'à ce que l'émigration devienne une nécessité. Us se dirigent alors vers la France ou vers l'Amérique du Nord, dans un état de dénuement qui donne un affligeant spectacle aux contrées qu'ils traversent.

Les seconds, en tète desquels il faut signaler les Le Play. 26

paysans du nord-est de l'Allemagne et des Etats Scandinaves, vivent au contraire avec des habitudes persévérantes de transmission intégrale et de prévoyance, sous le régime des familles-souches. Ils ne subissent pas l'émigration ; mais ils l'emploient comme moyen de prévenir le paupérisme, et de satisfaire ceux qui ne trouvent point au pays natal le sort qui leur convient. Les émigrants sont vivement attirés vers les colonies par la connaissance qu'ils ont des succès obtenus par les parents qui les y ont précédés ; et beaucoup de natures ardentes, qui pourraient agiter la métropole par leurs passions, s'associent avec empressement h ces entreprises. Avant de quitter leur pays, ils sont d'ailleurs pourvus par leurs familles de ressources que sont incapables de fournir les populations épuisées par le morcellement (1).

il) Un exemple curieux des émigrations riches rhi nord-est de rAllemafje est l'institution fondée à Hermannsburg (Hfinovro), sous riiabile direction de feu le pasteur Harms, pour favoriser les rapoorts (les tamilles-souches des Landes du Lunebourg avec leurs colonies de l'Afrique méridionale. Soutenues par de fermes croyanres religieuses et enrichies par un travail opiniâtre, malgré la stérilité du sol et l'inclémence du cliuiat, ces familles ont créé, s.ins aucim appui de l'Etat, des établissements prospères sur les territoires de Port-Natal et des Cafres Zoulous. Chaque année, un navire construit par les bûcherons des Landes et équipé par l'institution d'IIermannsburg porte à ces colonies le matériel nécessaire et le superdn de la population Les Lunebourgeois qui émigrentdans l'Afrique méridionale réunissent les deux caractères qui honorent le plus les colons : ils maintiennent l'harmonie et le bien-être chez les familles-souches de la métropole d'où ils sortent ; ils respectent et associent ant bienfaits du christianisme les races inférieures au milieu desquelles ils s'établissent Voir à ce sujet, dans le Bulletin de la Société d'économie sociale (tome II, p MS), les belles études de M F Monnier, ancien maître des reciuétes au Conseil d'Etat.

LE TUAVAIL 469

Les avantages de l'émigration riche.

Les faits observés parmi les deux catégories d'émigrants démontrent que la pauvreté des uns et l'aisance des autres ne sauraient être attribuées au régime d'émigration. Le contraste de ces résultats correspond à celui des institutions fondamentales de la race. 11 est dû surtout à l'absence ou au développement des sentiments de prévoyance, au maintien ou <-i l'abandon des coutumes qui assurent la transmission intégrale des foyers et des ateliers

L'émigration est un stimulant précieux pour les familles qui en fournissent le personnel ; elle est pour les autres la source d'une foule d avantages. Dans toutes les contrées oià elle est en usage, l'abondance des bras donne des facilités spéciales à l'industrie manufacturière et au commerce. L'agriculture des régions où prévaut l'émigration riche est plus prospère que celle (les régions analogues de la France où règne le partage forcé. La population sédentaire y croît plus rapidement; l'accumulation delà richesse sous forme d'améliorations foncières y est également plus marquée. Sans doute rémigration enlève annuellement une partie de la population et du capital : cependant celte exportation n'appauvrit point le pays ; car elle a pour aliments une fécondité et un travail opiniâtre qui ne se produiraient pas sous un autre régime. L'émigration riche est pour l'ensemble de la société une source d'avantages moraux et matériels. Elle procure aux foyers et aux ateliers de la mère patrie, connue à l'armée et à la Hotte, un cIhùx de sujets qui manque lorsque la population suffit à peine à son propre recrutement. Elle crée d'ailleurs une

réserve permanente de personnel toujours prête à combler les vides produits par les épidémies et les guerres" prolongées. Ainsi la colonisation n'offre pas seulement à une nation de brillantes perspectives pour l'avenir : elle améliore chaque année, au moral comme au phj'sique, la race de la métropole ; elle lui donne, en outre, une solidité inébranlable en face des calamités accidentelles qui peuvent la frapper.

CllAlMIRE V

Les deux catégories d'associations ne sont bienfaisantes que dans les branches d'activité où les efforts individuels ne sauraient suffire.

Le Play (La Réforme sociale oh. 47, § 25). '

L'enseignement primaire (I).

L'exagération du rôle de l'enseignement scolaire.

Les vrais principes de l'enseignement sont depuis longtemps démontrés par la pratique universelle des peuples prospères. Ils sont cependant niés par les novateurs contemporains, qui n'appuient sur aucune compétence personnelle leurs puériles et dangereuses inventions.

D'après une opinion fort répandue, il existerait un sur moyen de changer ce qui est imparfait ou vicieux dans la tendance actuelle des sociétés : ce serait de perfectionner l'état intellectuel de la jeunesse. Les personnes placées à ce point de vue veulent former à loisir des générations qui appliqueront plus tard des idées nouvelles que l'autorité ne saurait inculquer aux hommes faits sans soulever des résistances insurmontables. Elles pensent que le législateur devrait reprendre certaines traditions exceptionnelles de l'antiquité et créer de toutes pièces un nouvel ordre social. Elles prétendent façonner des instituteurs selon « la doctrine du progrès », et les substituer par voie de contrainte aux chefs de famille, pour la direction intellectuelle et morale des enfants.

Cette manière de voir repose sur une confusion d'idées '■', pousse jusqu'à l'erreur l'exagération d'une vérité. ,]i' vais prouver, par des motifs tirés de la raison et de l'expérience, qu'on ne fondera jamais une société

(i) La Réforme sociale. II, livre V.

464 l'association

prospère sur un système d'enseignement, alors même que celui-ci serait porté au plus haut degré de perfection .

La pratique de la vie plus féconde que la science des écoles.

L'exjiression la plus élevée et la plus légitime représentation d'une société se trouvent surtout chez deux classes de personnes : chez celles qui cultivent avec supériorité les professions libérales ; chez celles qui, dirigeant avec profit les principales opérations des arts usuels, ont sous leurs ordres immédiats la masse de la population. Or, si l'on s'aide du concours de ces hommes d'élite pour rechercher l'origine des idées justes et de la saine pratique qui font leur succès, on remonte toujours par cette investigation à deux causes premières : aux facultés exceptionnelles que ces hommes doivent à la bonté divine ; au développement qu'ont pris ces facultés par le gouvernement delà famille, l'exercice de la i^rofession et la pratique des devoirs publics. Les hommes d'un jugement éprouvé qui ont bien voulu faire devant moi cette revue rétrospective de leur vie, ont pu rarement reporter à l'enseignement reçu dans les écoles l'acfpiisition d'une |)artie essentielle de leur savoir. En recueillant hnirs souvenirs, ils trouveul tous que la véritabli; ulilib' d'un bon enseigninnent n'est pas dans les connaissances iuiuicdiat(>s que l'enfant en obtient, mais dansla culture (pi'en reçoit son esprit. Il en est des ti-avaux offerts à res|)i'it de l'enfant comme des exercices du corps : ils ne se retrouvent guère dans les occupations usuelhîs de la vie. Ils développent les facultés en assignant des devoirs qui s'étendent à mesure que

les organes physiques se fortifient. Les maîtres ne sauraient enseigner les emplois précis des facultés qu'ils cultivent. Dès le début de sa carrière, le jeune homme doit lui-même trouver chaque jour l'emploi spécial qu'impose la force des choses, sous l'empire de la loi morale.

A la vt'rité, un bon système d'enseignement procure en outre aux jeunes générations des connaissances spéciales qui ne pourraient être négligées qu'au détriment de la partie productive de l'existence. Je citerai par exemple les mécanismes de la lecture, de l'écriture et du calcul, ainsi que les notions générales de science, de belles-lettres et d'art qui se classent en quelque sorte parmi les outils habituels des professions. Mais je prouverai bientôt que le poids et l'utilité de ce bagage scolaire n'augmentent pas, autant que l'affirment nos novateurs, avec le perfectionnement des sociétés. Partout la nature des hommes et des choses dément ces banales affirmations : elle ne permet pas que la jeunesse acquière dans les écoles la vraie science de la vie.

L'infériorité relative du rôle de l'enseignement est même sensible pour l'enfance et la jeunesse ; et si l'on appliquait à la seule vie de l'écolier l'analyse que je viens de signaler pour une existence entière, on arriverait à la même conclusion. Tl faut placer au nombre des acquisitions les plus utiles du premier âge, l'initiation aux affections de famille, l'amour du lieu natal et de la patrie, les croyances religieuses, l'attachement aux traditions nationales et aux rapports sociaux de la race, enfin une certaine intelligence du monde physique. Chez les peuples modèles, cet apprentissage constitue le grand enseignement social. Il donne leurs principales forces aux jeunes gens, lettrés ou illettrés. Il l'emporte

donc de beaucoup, par son importance, sur l'enseignement scolaire proprement dit.

L'instruction et ses deux sources : l'éducation sans bornes, l'enseignement très limité.

En résumé, l'instruction de chacun se compose de deux parties distinctes : l'enseignement scolaire, qui a toujours manqué à une portion considérable de l'espèce humaine, et qui n'a jamais dépassé des limites fort étroites ; l'éducation sociale (1), qui est donnée à tous les hommes depuis le berceau jusqu'à la tombe par la pratique de la vie, et qui de tout temps a rendu fameux des hommes dont l'enseignement scolaire avait été négligé. On donne donc le change à l'opinion lorsque, confondant deux éléments aussi distincts, on affirme qu'un gouvernement, en s'emparant de la direction des écoles, élèverait sûrement une race d'hommes au-dessus de toutes les autres. En principe, pour atteindre ce but il faudrait qu'il s'emparât en outre de la vie entière des citoyens. En fait, cette double usurpation, commise chez un peuple riche et puissant, aurait toujours pour résultat définitif une abominable dégi'adafion.

(1) Cette mémo distinction a été faite par beaucoup de penseurs, qui ont attribué à l'éducation donnée par les parents et par le monde plus d'importance qu'à l'enseignement donné par les maîtres. C'est, par exemple, ce que Montescpiiou déclare dans les passages suivants : « On est ordinairement le maître « de donner à ses enfants ses connaissances; on Test encore « plus de leur donner ses passions ». — « Ce n'est pas dans « les maisons publiques où l'on instruit l'enfance que l'on c reçoit dans les monarchies la principale éducation ; c'est lors- « qu'on entre dans la momie (pie l'éducation, en quelque façon, « commence » (Espi-it des lois, liv. IV, ch. 11).

Tout en constatant à cet égard l'impuissance du passé, on |>ouPi'ait se croire autorisé à prévoir la venue il'un meilleur ordre de choses. Ainsi on pourrait préttMidi'e (pi'uue grande impulsion donné(> à l'enseignement scolaire de la jeunesse agirait indéfiniment, pendant le reste de la vie, sur le progrès de l'éducation sociale. d'est en cela surtout que se manifeste l'exagération de l'idée juste qui attire sur les écoles le dévouement des hommes de hien. 11 importe de mettre l'opinion en garde contre ce genre d'erreur : je vais donc montrer que si l'éducation est pour ainsi dire sans hornes, l'enseignement a des limites étroitement fixées par la nature des hommes et des choses.

L'enfance devant l'école.

Le domaine de l'enseignement est déterminé chez tous les peuples par les mêmes conditions. Il comprend les connaissances qui peuvent être inculquées par les leçons du maître plus efficacement que par la pratique de la vie. Encore faut-il remarquer que l'éducation intervient dans ce domaine pour une large part, même en ce qui concerne les connaissances les plus élémentaires ; et tel est le cas pour la langue maternelle. Assurément les écoles sont très aptes à compléter dans un délai assez limité l'intelligence du langage. Elles aident même beaucoup à développer l'esprit, surtout quand elles joignent aux premiers éléments l'étude d'une langue étrangère. Mais elles seraient inhabiles à donner au jeune enfant cette première initiation qui est le résultat d'une merveilleuse aptitude de la mère. Et comme la langue maternelle résume avec une force incomparable les idées, les intérêts et les sentiments d'une nation, on

468 l'association

s'aperçoit que ceux-ci sont acquis en partie à tous les membres d'une race, même aux illettrés qui ne les complètent point par un enseignement méthodique.

Il serait peu opportun, lors même qu'il n'y aurait pas impossibilité, d'étendre brusquement le domaine de l'enseignement beaucoup au delà des limites indiquées par la tradition générale. Ceux qui entrent dans cette voie se heurtent bientôt contre l'inaptitude ou la résistance des élèves et des maîtres. Ils dépensent avec peu de fruit une activité qu'ils emploieraient plus utilement dans une autre direction.

La jeunesse est généralement rebelle à la discipline des écoles. Elle se résigne de mauvaise grâce à un labeur dont la nécessité ne lui est pas démontrée parles traditions du foyer et du voisinage. Les enfants opposeront toujours une résistance passive aux théories qui prétendent imprimer par ce moyen une impulsion soudaine à une population. Ils restreignent avec beaucoup de sagacité le champ des études scolaires, par une intuition fort nette des convenances propres au milieu social oià ils sont placés. En résistant ainsi à certaines nouveautés, ils apportent un concours utile à la conservation de l'ordre traditionnel.

Le rôle de 1 école croissant avec l'utilité de l'enseignement.

J'ai souvent admiré comment l'enseignement primaire surgit spontanément au sein d'une société, lorsque les travaux usuels profitent surtout aux ouvriers qui savent lire, écrire et compter. J'ai vu aussi comment les mœurs repoussent l'école, en dépit d'efforts très soutenus, dans les contrées vouées à des industries

|iiim' It'-iijinMlt'-; ot'S coiinaissanres n'ollVciit [kis iiiic nécossité évidente. Touterois, dans ces contrées inèiucs, la jt'unesse ressent sous une autre l'orme le besoin de rinslruction . Ouand ils ne sont pas [)ervertis par la perspective de jouir dans l'oisiveté des avantages sociaux aecpiis-pai' le liavail des parents, les jeunes gens, dès leui' entrée dans le monde, sont généralement impatients de prendre rang dans la liiérai'chie sociale. Ils apprécient tout d'abord leur infériorité professionnelle devant le maître ou le patron. Us ont liàte de s'y soustraire : sous cette inspiration, ils s'appliquent avec ardeur à l'apprentissage du métier; et ils y trouvent un large champ d'expérience oii se développent leurs facultés.

Cette simple remarque ré'vèle déjà une vérité sur laquelle j'aurai à insister plus loin à l'occasion de l'enseignement dit « jjrofessionnel ». Je prouverai que les peuples ne doivent jamais prolonger l'enseignement de l'école aux dépens de l'apprentissage du métier. Loin de là, chaque famille et la société tout entière ont un intérêt évident à transformer aussitôt (jue possible l'écijlicr indorilc en apprenti laborieux. L'infériorité de l'enseignement cojuparé à l'apprentissage est manifeste dans les exercices physiques et les métiers manuels. Un pourrait peut-être à la rigueur perfectionner si bien la théorie de la natation, qu'un enfant longuement endoctriné réussirait dès le premier exercic(i ; mais il sera toujours plus simple de l'initier à la connaissance de l'art, en le plongeant dans l'eau où nagent ses camarades. Je montrerai plus loin ([ue des phénomènes analogues se produisent dans l'initiation à toutes les professions.

Le Play. 27

Les limites de l'enseignement fixées par la nature même de l'enfant.

Les limites de l'enseignement scolaire résultent non seulement de la résistance volontaire des écoliers, mais encore de leur inaptitude à comprendre les phénomènes physiques qu'ils n'ont point vus, ou les rapports sociaux auxquels ils n'ont pas été mêlés. La pratique de la vie supplée plus tard à cette inaptitude, en sorte que beaucoup de connaissances, qui laissent à peine une trace sur l'intelligence de l'écolier, se classent spontanément, dans celle de l'homme fait. Tel qui, dans le cours d'histoire du collège, n'a rien compris aux éternelles luttes de la plèbe romaine contre le patriciat, en prendra une idée fort nette aussitôt qu'il aura été exposé, dans l'atelier ou dans la commune, à l'antagonisme qui divise si malheureusement les classes de notre société.

Ceux qui espèrent réformer notre époque par l'enseignement scolaire n'aperçoivent pas les difficultés qu'oppose à leur système la nature même de l'écolier ; ou bien ils se flattent d'y obvier par l'ascendant du maître. Selon leur thème favori, ce dernier est appelé à réagir sur l'intelligence et les intérêts civils des nations modernes par un sacerdoce analogue à celui que le prêtre exerce dans l'ordre moral. Mais les faits ne justifient nullement cette assimilation ; et l'opinion de tous les peuples dément les espérances qu'on s'efforce d'accréditer,

i/associa rr(iM 471

La supériorité de la doctrine et de la fonction du prêtre.

l.a tluclriiic du jtrrtn' a iiccupô de tmil Iciiips la picmi»''re i)lace dans rosliiiio des Ikuihiios. Kllc répond aux aspirations de toutes les conditions el de tous les âges. SiHileellea le pouvoir (rarracher les peuples à la bar- Itarie, et de les maintenii- à l'un de ces points culminants que riiisloire ollVe (le loin <ni loin. La connaissance de cette doctrine (^st le nicillcui' moyen de perfectionner les aptitudes morales. Klle fournit, en outre, un aliment du premier ordre aux |)lus éminentes facultés de l'esprit ; aussi l'opinion publique classe-telle ceux qui la cultivent aux premiers rangs de la société. Mais le piètre peut à la rigueur se dispenser d'être savant : et la simple [ji'alique du culte lui commuinque une- supériorité (jui impose le resj)ect aux intelligences les plus distinguées comme aux [ilus communes. Quanta la propagation du dogme, c'est une des jjlus nobles fonctions qu'il soit donné à l'iiomme d'exercer. On ne saurait imaginer une satisfaction égale à celle du prètie qui, prenant charge d'une population plongée dans la barbarie, réussit, par une vie entière de bons exemples et de dévouement, à lui donner avec les croyances religieuses le premier fondement d(} l'ordre social.

L'infériorité de la doctrine et de la fonction de l'instituteur.

Flien lie semblable ne se remarque dans les attributions <le l'instituteur primaire chargé d'enseigner les

472 L'ASrfCCIATIOX

classes les plus nombreuses, celles que les prétendus réformateurs voudraient modifier profondément pour imprimer à riiumanité une impulsion décisive. La doctrine scolaire a le genre de perfection qui lui est propre, dès qu'elle est adaptée aux facultés imparfaites de l'enfant. Elle doit avant tout exercer la mémoire et les organes physiques ; elle a moins de prise sur Tintelligence, et elle agit moins encore sur les facultés morales. Elle est donc reléguée, par la nature même des choses, à lui rang inférieur en ce qui louche la direction des sociétés.

La doctrine scolaire, améliorée graduellement par la pratique, n'avait donc guère jusqu'à ces derniers temps attiré l'attention des écrivains. (3n pi)urr;iit même croire qu'elle a manqué complètement aux sociétés anciennes, si les découvertes récentes de l'archéologie ne nous faisaient entrevoir les écoles populaires établies dans l'antiquité (1) et le moyen âge (2), comme elles le sont chez les modernes. Les préoccupations qui dirigent maintenant l'attention des savants vers les plus humbles détails de l'organisation sociale sont assurément dignes d'éloges. L'esprit d'amélioration peut s'ap[>liquer utilement, même avec le Itruil qui se lait autour de nous, aux méthodes de renseigncnicn! ('lémentaii'c : mais je ne saurais adopter le point de vue de beaucoup d'hommes de bien siu- la poj'ti'c de ce mouv(Mnenl. Plus je

(Il M. le vicomlc K. do Uougo conclut de ses éludes qu'à l'époque de Moïse l'instruction primaire était répandue en Egypte jusque dans les classes inférieures.

(2) Dans son bel ouvrage sur les institutions des Alpes du Briançonnais, M. Fauchc-I'runelle prouve que les écoles rurales avaient propagé au moyen âge, chez lus populations du cette contrée, dus notions de lecture, d'écriture, de calcul et de langue latine iilus élenduos qu(^ celles qu'on v niiconire aujourd'hui.

T.'as.'^OCIATIOX 473

fiuis knir> inttM'Ossanl< travaux, plus je m'assure qu'après avoii" donné liltre cari'ièro à leur inia-inalion, ils doivent toujours dans la pratifjuc revenir à l'(Hroil domaine dont les limites sont fi\(''Os par rimpeileelion de la première ent'anee.

L'tMiseignemenI scolaire se réduit habituellement à certaines pratiques traditionnelh^s qui ne sauraient à aucun titri' ju-tiliei' l'ascendant sueial (prou voudrait conférer à l'instituteur. Air>^si le meilleur moyen qu'on ait trouvé de rehn'er sa fonction est de 1(> placer comme auxiliairt' près du prêtre pour l'enseiiinemenl l'eligieux. Il (^st même didleile de trouver une plus ingrate fonction que celle qui consiste à soumettre une jeunesse peu docile à une direction uniforme, dont l'action n^M en j(>u la discipline extérieure de la mémoire plus (pie la libre volonté, l'intelligence et le sentimeiil.

Dès qu'on quitte l'utopie pour arriver aux faits, on aperçoit bient(')t cecju'il y a de p(''nibl(^ dans ces monotones rapports scolaires, qui pèsent sur le maître i)lus que sur l'écolier. Les moindres chefs de métier trouvent dans la pratique des travaux manuels une indépendance, un développement intellectuel, et, par suite, des droits à la considération publi(iue qui mantiuent généralement à l'instituteur primaire des campagnes. Il n'en est guère qui, eft comparant leur position à celle de ce dernier, n'aient conscience de leur supérioi'ité. Assun''nient la condition s'améliore à mesure que l'instituteur s'adresse à des populations plus cultivées, à un âge plus avancé, à des élèves plus voisins de la situation d'apprenti. Comme je le ferai remarquei- plus loin, les hommes éminents chargés de l'enseignement sup('rieur des sciences et des lettres piMivent justement icvendiquer une influence qui se rap|)roche de celle du pi'ètre. Mais ces instituteurs de haut rang ne s'adressent (ju'à an(>

474 l'association

fraction restreinte de la société. Ils restent sans influence sur la majorité qu'on prétend relever si haut par les systèmes dont je signale l'exagération.

Les illusions sur la portée de l'enseignement primaire.

11 résulte de ces eonsidé'ratinnsque l(>s gouvernements tenteraient en vain d'imprimer une vive impulsion aux sociétés en prenant pour point d'appui l'enseignemfmt de l'enfance. Leur impuissance h cet égard résulte à la fois de la nature même du service, de la rareté des instituteurs capables d'exercer la haute fonction qu'on prétend liMir assigner, et de la résistance passive des écoliers. Mais si l'observation dément les espérances exagérées que certaines écoles politiques et sociales propagent à ce sujet, elle met en iHidence les bons résultats qu'une; judicieuse pratique peul donner. Il est digne de remarque que les contrées où l'enseignement primaire se montre le plus féeond, sont précisément celles où l'on n'a jamais tenté de l'élever au-dessus du rôle modeste cpie lui atli'ibue la nature des cboses.

L'enseignement secondaire (1).

La réforme en France par l'abstention de l'Etat.

Les lycées et les collèges qui forment en France les principaux, établissements de l'enseignement secondaire, ne jouissent pas des avantages acquis à ceux de l'Angleterre et de l'Allemagne. Peu pourvus de biens propres, mais fortement subventionnés par les villes et par l'Etat, ils entravent la multiplication des petits établissements privés. Ils s'accumulent de préférence dans les grandes villes, oii ils prennent de plus en plus le caractère de pensionnats. Ils sont créés surtout pour l'enseignement des langues anciennes, et ils rapprochent des enfants de conditions inégales, qu'ils enlèvent temporairement au foyer domestique. Us provoquent ainsi le déclassement, en faisant naître chez les familles peu aisées des prétentions qui sont rarement satisfaites, puis des déceptions qui agitent la société. On n'a point remédié à ces inconvénients en annexant l'enseignement des connaissances usuelles à celui des langues anciennes. On a même aggravé le mal en groupant, moins judicieusement que dans les gymnases prussiens, ce qui devait être séparé.

La suppression de toute intervention de l'Etat serait encore ici le point de départ de la réforme. En ce qui concerne l'acheminement aux professions usuelles, on cesserait d'entraver la fondation des établissements privés qui seuls peuvent s'adapter à une multitude de

(1) La Réforme sociale, II, livre V

besoins spéciaux. En ce qui concerne la préparation à l'enseignement supérieur, les haiiiles professeurs de nos lycées et de nos collèges continueraient dans de meil- . leures conditions le service qui leur est confié. Les uns créeraient à titre privé de petites entreprises urbaines ou rurales. Les autres se réuniraient en corporations libres et dirigeraient de grands externats (l). Ceux-ci. comme en Allemagne, seraient recherchés par les familles urbaines, à mesureque se rétabliraient les véritables traditions de la vie domestique. Débarrassé des préoccupations d'ordre inférieur qu'entraîne la gestion d'un pensionnat, pouvant tenter en toute lilierté l'eiuploi des meilleures méthodes^ notre personnel enseignant serait stimulé dans l'accomplissement de ses devoii's par l'honneur et les profits du succès. Il acquerrait bientôt la fortune et l'indépendanrv^ qui rér-ompensi'nt en Angleterre les mêmes mérites.

Nos plus habiles pi'ofesseurs, en groupant Imus altitudes, réussiraient également à fonder sous ce régime de liberté des pensionnats ruraux qui ne le céderaient en rien aux célèbres collèges anglais. Ils se constitueraient aisément en corporations puissantes avec le concours dévoué des anciens élèves des lycées actuels. Ils restaureraient ainsi, en les améliorant, de vieilles institutions dont les quartiers de noblesse valent ceux d'Eton et d'IlarroAv. Quant aux capitaux nécessaires à ces entreprises, ils seraient abondamment fournis par les sommités sociales sorties de ees lycées. Les deux |)ensionnats de Sainte-Bai'be, établis à Paris et h Fontenayaux-Roses, montrent d(''jà <'omi)i(Mi ce princi|te d'associa-

(1) Je ne saurais trop recominandor, en ce qui louclu' !a suj)pression des internats, les beaux travaux publiés en 1871 par M. Henri Sainte-Glaire Deville (Comptes rendus de l'Acadi^mie des siienres morales), et par le H. 1'. LescrfMir.

r.'Associ.vTiox 477

tion est otlicace : ils loiil entrevoir le sucri-s rc's(M\C ;ï des corporations laïciiies qui n'auraient plus à rerlouter la concurrence lie l'Ktat. \.o collège rural de N'anves, succursale du lycée Louis-le-Grand de Paris, pionve également (|uc les étahlissenients disposant d'un vaste parc peuvent réunir avec toute convenance les élèves v\ les familles des i)rofesseurs. Intéressées dorénavant aux succès, surveillées de près par les pères de faniilies (|ui ont fourni le ca|)ital, autoiasées à recevoir des dons et des legs pouvant assurer à leurs professeurs la situation la plus agréable, ces corporations laïrpies offriraient bientôt aux familles les mêmes avantages rpie les corporations religieuses. I.a lutte des divers établissements s'établirait d'ailleurs en toute liberté, et elle contribuerait à relever ]>our tous !(> niveau de l'enseignement second a iie.

L'enseignement supérieur (1).

L'enseignement supérieur en France ; ses vices et leurs remèdes.

La valcui' tic rcnscigncinent siipi'iicur (iiii |)i(''|»arc la joiinosse française aux pi'ofessions lil)éralrs est habituellement en l'apport avec l'importance des villes où il est donné. .\ Paris, cet enseignement a en parlie ]>ei'du sa vieille renommée eui'opéenne. Quant anx inlluences morales (|ui i)rotégeaient les étudiants parisiens, elles s'amoindrissent suivant une progression encore plus rapide que le talent des professeurs. La liberté du mal dépasse parmi eux les limites de ce que tolèi-e ailleurs l'autorité. J'ai souvent entendu déclarer ])ar les é'trangers les plus com|)étents. j'ai d'ailleurs constaté moimême en visitant toutes les I 'ni\ er>ilés de rEuro|)e. (pie }*aris est la seuli' ville où lo icuncs T'Iudiants restent exposés sans surveillance à tous le> pi'rils d'une liberté prématurée. 11 n'existe pas en Europe une autre ville où la coi'ruplion ait acipiis la même, intensit»' ; et l'on n'a pei'uiis nulle pari à la jeunesse de devenir elle-même le jjIus actif foyer de la conlagiou. La comparaison n'est j)as plus à l'axantage du système français lors(pu:' l'on considèiH; la situation des professeurs el la cidiure miMiie des sciences et des lettres.

Le vice du n''i;inie r(''side surtout dans rinli'r\cnli(Ui de l'Etat, (]ui sounu't renseignement, connue tant d'auti'cs brandies d'activit(', à une bureaucratie, c'est-<-i dire

(i) La Hé ftirmc sociale, W, livre V.

r,'Associ.vrr(^N 479

h (les roni-liominires aynn! soiih lo i»rivii(''f;o d'uHirr la n^alitt'" ilu pouvnii- à l'ahscnce de toute responsabilité. N'ayant aucun ronlad direct avec les «Mcves, ces fonctionnaires ne saui-aient les arrcMer sur la ponte du désordre ; of cependant, en s'allriliuant l'autorité, ilsdécjiai'gcnt en cette niatièro les professcni-^ des devoirs de surveillance. Par une iuiniixtion inopportune nos bureaucraties universitaires onl déli'ui! les rapports naturels de r-espect et d'atïection que cell(> surveillance fait naître. Klles ont ainsi donné à notre jeunesse lettrée un esprit il'insubordination dont la trace ne se l'etrouve pas dans les Universités libres des îles Britanniques et de la Scandinavie. Nos gouvernants successifs ne se sont pas inquiétés de ce désordre ; mais en conservant ITniversité organisée par l'Empire, ils ont encouragé l'esprit de révcdution qui les a tous renversés.

Le i-eniède est indiqué par la pratique de l'Europe entière. Cbezies peuples modèles, chaque Université est une corporation indépendante fie professeurs investis par la Coutume d'une souveraineté paternelle. Elle a charge de la conduite privée comme de l'instruction des élèves, et elle serait bientôt délaissée si elle n'offrait sous ce double rapjxtrt toute garantie aux jjarents. Les étudiants eux-mêmes sont réunis en corporations. Les sentiments de solidarité fondés sur de vieilles traditions, sont entretenus parmi eux par l'uniformité du costume, par des solennités annuelles, par la prati(|ue régulière de certains devoirs, et surtout par la résidence dans des maisons soumises à la surveillance de l'Université. A la faveur de ces habitudes, ils exercent l'un sur l'autre une influence morale qui rend facile le contrôle des professeurs en lui conservant un caractère intime et amical. Le régime de corporation garantissait depuis le moyen ûge ce grand int<''rèt soci;il dans l'Iiiiversité dt- Pai-is>. La

Rrvulution, au contraire, a iiiéprisf,^ ces bipnfai?ant(>s trarlitions. En remplaçant des corps d'étudiants soumis aux maîtres par des étudiants isolés relevant de la bureaucratie, elle a désorganisé le haut enseiiinement. Les esprits « libéraux » qui considèrt^nt le régime actuel comme une heureuse conquête, reviendraient de cette erreur s'ils observaient personnellement les principales Universités de l'Europe. Peut-être même leur suftirait-il de jeter un simple coup d'oeil, à Paris et à Oxford, sur la situation des étudiants et des maîtres.

Le meilleur régime des corporations de haut enseignement implique la possession de biens propres et la rétribution directe par les élèves. Il assure donc au maîtres jouissant d'une grande renommée des revenus comparables à ceux des professions commerciales. Ce légitime succès est interdit par le système français qui, en payant les professeurs avec le produit de l'impôt, doit se montrer économe et rétribuer également les inégales capacités parvenues au même degré de la hiérarchie. De là il résulte que d'illustres étrangers, qui aujourd'hui, comme au temps de saint Thomas ou d'Albert le Grand, auraient le désir de trouver à Paris la consécration de leur renommée, en sont empêchés par l'impossibilité d'y obtenir des avantages pécuniaires proportionnés à leur mérite. Telle jietite ville d'Angleteire, des Etats- Unis ou d'Allemagne procure, en effet, à certains professeurs une rémunéi'ation d('cupl(^ de celle dont ils auraient diJ se contenter s'ils avaient cédé à l'attrait (|ui les portait vers Paris.

L'abaissement des études par l'immixtion de l'Etat.

La sulistitutitin dtMEtat aux coi|>()ralii>ns lilucs n'est pas moins fiinosto à la scicnco «M aux l('ttr(N (ju'aux élèvos et aux niaîtros. 11 ost tout naturel que le niveau des connaissances humaines s'abaisse dans les sociétés où l'on pave le moins les hautes notabilités qui les cultivent. Les sciences positives qui font maintenant de si grands progrès tendent de plus en plus à devenir cosmopolites. Elles se concentreront dans de grands foyers d'enseignement chez les peuples jouissant de la meilleure organisation universitaire. Déjà l'état d'éijuilibrc qui régnait il y a un siècle est manifestement rompu au df'triment de notre pays. On ne voit plus, comme au temps de Cliristine et de Frédéric 11, nos savants diriger des académies dans les capitales étrangères. Ceux (pii acquièrent la renommée par leurs premiers travaux sont bientôt arrêtés dans leur essor par notre système bureaucratique. Ne |)Ouvant s'élever aux grandes positions que la science procure ailleurs, ils abandonnent bnir carrière pour cbercber la foi'tune et l'induence dans les hautes fonctions de l'administration et de la politique. Ce genre d'émigration, spécial à notre pays, cause à la science d'incalculables dommages, sans relever beaucoup les services publics dans lesquels affluent ces savants en quête d'une meilleure situation,

La solidarité établie mal à propos entre l'Etat et certaines corporations est surtout compromettante pour les sciences sociales. L'erreur, qui s'y fait jour trop souvent, n'est guère à craindre quand elle se produit sous les auspices d'une corporation privée que les institutions rivales peuvent librement combattre. Ce contrôle réciproque est particulièrement eflicace dans les corpo-

482 l'associatiox

rations d'enseignement quand il a lieu entre des laïques et des clercs. Tel était le régime d'enseignement sous lequel se sont formés en France tant d'hommes illustres, pendant la première moitié du xviie siècle (1). Au contraire, l'erreur prend un caractère réellement dangereux quand elle est subventionnée par le trésor public. En patronnant les connaissances qui ne reposent pas sur des axiomes indiscutables, l'Ktat se trouve invinciblement conduit à (^n faire la police. Mais l'opinion puldique, fort ombrageuse sur ce point, s(^ dresse presque toujours contre lui, même lorsqu'il protège la vérité ; et ce seul fait suffirait pour condamner le régime actuel. De \h les inextricabl(>s endjarras qui se manifestent dans notre haut enseignement ; de là les destitutions qui donnent le pi'estige de la persi-rution h de mauvaises doctrines; de là enfin les tristes (b'-bats qui ont souvent aggravé l'antaiionisnie social au sein de nos corps politiijues.

Le grand rôle des Universités libres chez les peuples prospères.

Ceux qui croicnl (jue l'Ktat [teut rev('ndi((U('i' utilement le patronage des scicnres, des lettres el des arts.

(1) Il est mortifiant de peiisur que les passions ijolitiques et les habitudes d'une centralisation exagérée nous empèciient d'apercevoir les vériti'S qui avaient un caractère d'évidence pour nos grands hommes d'Ktiit du xvii* siècle. C'est ainsi que l'opinion du cardinal de Richelieu se trouve nettement exprimée dans les termes suivants : <■ Puisque la foiblessc de notre con- « dilion humaine nquiert un contrepoids en toute chose, il est « plus raisonnable (|ue los universitez el leg jésuites enseignent " à l'envi, afin que l'émulaliou aiguise leur vertu » Testament />otili'/ite. 1" partie, ch. Il, section il).

?.'.\><>;ofi \TiON- 488

apercevront le danger de cette erreur, lorsqu'ils prendront la pt'ine d'observer sous ce rapport la situation relative des diverses contrées. Ils constateront bientôt que, dans les sociétés enrichies par le commerce et l'industrie, les Universités libres créées par les dons et legs des particuliers se luoutnMit de plus en plus supérieures aux l'iiiversités régies par les gouvei'uements et soulenui's par l'impôt. Pour arriver h cette conviction il suffira de compai-er la |ténuri<' do plusinurs grandes institutions scientilique> de la l'rance, avec labondance (\r>i ressources qui affluent chaque année dans les histi tut ions analogues aux Etats-I 'nis de rAméri(pie du Nord. Comme exemple de cesgéuércuses initiatives, je signale la petite ville de Boston (l) (Massachusetts).

Les Universités de Cambridge et d"Oxford (2). les

(Il Parmi les sommes allribnées dans ces derniers temps par dons et legs à ces institutions, je puis citer : depuis 1848, au Musée de géologie comparée de l'Université do Cambridge, près de Boston, 1. 500. 000 francs : depuis 1839, à la Société d'histoire naturelle de Boston, 5. 000. 000 de francs ; depuis 1860, à l'Institut technologique de Boston, 700.000 fr.incs ; depuis 1857, à la bibliolhèiju»; de Boston, qui se distingue de nos grandes bibliothèques par les services rend'is à toutes les familles de la ville, 2.0O0.0Û0 de francs, etc. A la vérité, les partisans do l'intervention de l'Etat répètent sans cesse que les particuliers sont chez nous incapables de s'associer aux sentiments qui créent hors de la France ces admirables établissements ; mais, en cette matière, ils prennent évidemment i't;(îet pour la '-ause. Notre parcimonie actuelle contraste singulièrement avec la libéralité qui a cn'é autrefois tant d'œuvres utiles; elle est due, non à la race, mais aux institutions qui découragent les généreuses initiatives. Les richesses qui ulimentent sous nos yeux le lourd budget du luxe et de la débauche, se dirigeront île nouveau vers les fondations de bien public, à mesure que celles-ci cesseront d'être soumises au patronage énervant de la bureaucratie, et que les classes dirigeantes se dévoueront à la réforme des mœurs.

(i) Voir l'éloquonte description de ces Universités dans l'ouvrage de M. le comte de Montalembert : De l'Avenir /tofitii/ue de l'Anglelevre, p. 178.

484 l'association

quatre Universités d'Ecosse et le collège de la Trinité à Dublin peuvent être également cités comme des modèles. Dirigées par des corporntions indépendantes, pourvues de biens en mainmorte, ces institutions ont conservé les excellentes traditions que nous avons si imprudemment détruites en supprimant nos vieilles Universités. D'un autre coté, elles sont garanties de la cori'uption par l'aiguillon de la concuri'ence et par le contrôle des deux Cliamljres du Parlement.

En résumé, la seule situation qui soit digne pour les sciences et les lettres, pour les corps enseignants et pour les élèves, est celle qui les place sous l'autoi'ité des corporations libres, jalouses de conserver leur indépendance, stimulées en même tenq^s par la concurrence de leurs rivales à se garantir de l'erreur ou du relâchement qui leur feraient perdre la conliance du public.

CIIAPITl'.K M

LES HAPPOliTS PlilVES

Tu aimeras ton prochain comme loi même.

(Saint-Matiden, xxii. 39 J

L'illégalité et la liberté (I).

Progrès simultanés de l'inégalité et de la liberté.

Les sociétés modernes tendent uioins à supprimer les situations privilécriées qu'à détruire les induences qui maintenaient autrefois parmi les populations une sorte d'égalité forcée. Le résultat final de cette transformation est le développement des inégalités sociales. Celles-ci deviennent plus apparentes dans notre Occident ; <M il est fa<Mle de comprendre la cause de ce mouvement. Les individus, dégagés des entraves de la propriété collective et soustraits à la dépendance qu'imposaient autrefois les autorités seigneuriales, patriarcales ou communales, s'élèvent rapidement s'ils ont la vertu et le talent ; tandis qu'ils tombent non moins vite s'ils sont incapables ou vif^ieux. Parmi les dispositions qui engagent ainsi les boinmesdans ces voies opposées, on aperçoit d'abord celles qui se lient à la production et à l'emploi de la richesse. Mais en pénétrant plus avant dans la recher- «■he des causes, on reconnaît que le progrés Ou la iléchéance d'une famille est un*' conséquence directe de l'aptitude ou de l'impuissance de ses membres à prati(pirr les devoirs imposés par la loi morale.

Lorsque l'on consacre quelques semaines à l'étude approfondie d'une famille, on constate que, dans toutes les contrées et dans toutes les conditions, le chef de famille a pour stimulant principal l'amour qui l'attache à la femme, aux enfants et aux vieux parents.

(1) La Réforme sociale, \\, livre VJ.

Animé de ce sentiment, l'iiomme triomphe à la longue de toutes les difficultés de sa situation ; tandis que, livré à l'égoïsme et aux appétits sensuels, il laisse tarir les meilleures sources de prospérité.

Quant aux préoccupations spéciales qui élèvent ou abaissent les familles, je place au premier rang celles qui engendrent ou détruisent la prévoyance. En conseillant un emploi judicieux des produits du travail, cette vertu crée, pour ainsi dire, une seconde fois la richesse. Elle donne en outre aux individus une sécurité que les traditions patriarcales ou communales ne leur procureraient qu'aux dépens de l'indépendance individuelle. A ces deux titres, la prévoyance est une des qualités essentielles aux peuples lilires. Malgré les améliorations qui honorent notre temps, elle est plus rare aujourd'hui (ju'elle ne l'était avant nos révolutions, dans les classes inférieures. Ceux qui ont le devoir de restaurer la paix sociale doivent chercher les causes de cette décadence. Us les trouveront surtout dans les perturbations qui depuis 1793 ont sans cesse troul)lé la vie matérielle et l'ordre moral de la société.

L'inégalité dans la prévoyance, source principale de l'inégalité des hommes.

La prévoyance est un ensemble de sentiments et d'habitudes portant certains honniies à ne pas se contenter du ])ien-ctre qui leur est |)ersonneIlement acquis, mais à se pr('occu|M'r sans cesse d'en assurer la continiialion, soit à euxiurmes soit à leurs descendants. L'bommc [tréNoyant aime le travail qui produit la riclicssc ; il reclicrcbe peu les jouissances mati-rielles de la consommation; il se rouqil.iît dans l'épargne, qui

LES K.Vl'l'OKTS PKIVÉS 480

lionne une satislaclion direcle à sa |uvoccupation piineipale. La [tivvoyance n'est point une disposition naturelle (pii, senililable à certains eai'aelères i)hysi(pies par exeni[»le. distingue tous les individus appartenant au uièiue uiilieu social. Comme les aptitudes morales, elle appailient à cette eatégorie de facultés ijui se fortifient sous certaines intluences par la prali(pu^ <le la vie. Parmi les mobiles dominants que l'observation signale, il faut placer en premicre ligne r<'ducalii»u donnce par la famille et par la profession, les babitudes inn)i-iuiées par les institutions et les ukcui's, et surtout l'impulsion diMini'e au libre arbitre pai- la loi uu)rale. 11 faut égalemont tenii" compte des conditions im[)osées par le climat, par la constitution tojjograidiique, [)ar les courants sociaux, par l'babitation urbaine ou rurale. L'action condjinée de toutes ces tendances a pour effet de développer ou de restreindre la prévoyance et de produire d'un lieu à l'autre des résultats fort dilférents.

En fait, par suite de l'inégalité naturelle et de l'impulsion impiimée pendant les derniers siècles aux divers Etats européens, la plupart des populations se présentent encore à notre épo([ue dépourvues de cette vertu. Jusqu'à ce jour, la tendance à la propriété par l'épargne ne se révèle, sous les beureuses influences précédemment énumérées, que dans des groupes peu nombreux et cbez de rares individualités, .le ne connais pas d'étude plus intéressante et plus fructueuse que celle qui a pour objet de déterminer les caractères sociaux des professions et des localités oîi les traditions de [)révoyance sont à la fois fécondes et spontanées.

L'imprévoyance reste donc de nosjours un des traits dominants des populations européennes. Si elle ne produit pas de plus grands maux, c'est (|ue la force des clioses et une sorte d'instinct de salut public soumet-

tent presque partout ces populations à une minorité prévoyante. Cette nécessité suftirait seule pour maintenir une hiérarchie naturelle dans les sociétés modernes, lors même que celles-ci, s'écartant de leur principe, tenteraient encore de réagir contre la nature des hommes et d'établir l'égalité au moyen de dispositions cocrcitives.

Partout les hommes imprévoyants se reconnaissent aux mêmes traits caractéristiques. Ils s'ap[)li(jaent rarement au travail avec l'énergie que donnent aux âmes fortement trempées le sentiment du devoir et les autres convictions d(hivant de l'ordre moral. Parfois ils ne s'y soumettent que par la contrainte, ou sous l'aiguillon d'une impérieuse nécessité. Us recherchent, au contraire, avec entraînement les satisfactions que procure la consommation inunédiate des produits obtenus par le travail. Souvent même ils font la dépense avant de toucher la recette, et ils s'efforcent constamment d'obtenir, à l'aide du crédit, cette anticipation de jouissances. Ils s'empressent de dissiper les capitaux accumulés par les aïeux aussitôt (|ue la propriété leur en est dévolue par héritage. Certains types d'imprévoyants .se gardent d*'^ ces excès. Protégés par la coutume contre les séductions de riiypothèque, ils peuvent, par exemple, conserver le foyer paternel ; mais cette modération ne dépasse point le cercle des nécessités du temps présent II ne leur vi(Mit jam.iis à la pensée de sortir df leur quiétude ou de s'iuq)oser des privations pour assurer le hien-ètre de leurs descendants. Abandonnés à leur propre initiative, ils tombent dans le dénuement dès (ju'un événement imprévu vient déranger l'ordre des travaux ou le coni's régulier de l'existence, et ils ne peuvent phis dès lors subvenir aux besoins des femmes, des enr.inls d (\('s paienls vieux ou inlirmcs.

Page 1