‹ Frédéric Le Play d'après lui-même, vie, méthode, doctrineChapitre 30 sur 32 · I.KS l!.\l'l'.)lil> PKIVKS · texte numérisé non relu

I.KS l!.\l'l'.)lil> PKIVKS

IMacés à 1.1 tt)te clos t'amilk's instables, les iiuprévoyants troublent la société, ne lui ce (|u'on laissant soulïrii" ceux ([ui vivent som> leur (li'itcndance. Leur inlluence devient plus funeste imsiiu'il y a cliez eux, non pas seulement absence de vertu, mais encore penrhanl décidé au vice et «à rintem])éraMce. Ces individualités inférieures ne pourraient concourir à la prospérité commune que si elles se trouvaient contenues dans leurs appétits par des cliefs de famille pi-i'voyants. Lorsqu'on étuilie le régime patriarcal cIk'z les nomades de l'Asie et i-hez les agriculli'iu'> (]ui y coiiliiiciit, on s'aperçoit bieiitùt que l'impuissance des jeunes lUf'nages à se gouverner eux-mêmes est la véritable cause qui iiiainlicnit cette organisation sociale, malgré des r(''sislaiices individuelles, persistantes et énergiques.

C'est ])ar celte même cause que les Européens occidentaux, parmi lesquels la prévoyance est plus développi'e, ne sauraient cependant obtenir le bien-être et la stalulité en dehors des familles-souches. Celles-ci formetit entre les familles patriarcales et les familles instables un terme moyen, qui parait correspondre aux éternelles inégalités de la nature humaine, et (jui se prête à tous les progrès et à toutes les exigences légitimes de l'intérêt personnel. Fondées, selon d'admirables traditions, sur la libei-té testamentaire et sur une loi ah intestat encourageant le travail et la veitu, elles donniMit satisfaction aux légitimes désirs d'indépendance. Elles assurent, en outre, l'existence des individualités qui ne pourraient se suHire à elles-mêmes. Mieux que toute autre institution, la famille-souche les met à l'abri du dénuement, et conjure ainsi l'une des formes les plus fâcheuses de l'inégalité.

La prévoyance n'est point une qualité isolée : elle est en connexion intime avec la tempérance, la simplicité

492 LES EAPPOP.TS PPJVÉS

des goûts et la modération des désirs : elle est le point de départ des propensions les plus recommandables. Malheureusement, comme les autres vertus luimaines, elle se lie aussi par d'intimes affinités aux plus redoutables fléaux de la société, à l'orgueil et à l'égoïsme. Aussi, lorsqu'elle se développe chez des natures grossières ou rebelles aux intluences morales, elle engendre aisément l'insensibilité pour les souffrances d'autrui, ou la dureté envers les inférieurs. Je m'explique ainsi que les individus élevés par une âpre accumulation de l'épargne aux premiers échelons de la propriété, soient habituellement antipathiques à la classe d'où ils sont sortis. On comprend à la vue de ce fait pourquoi les classes inférieures sont les plus fermes soutiens de l'ordre chez les races modèles où les riches font leui' devoir.

La prévoyance, pour être tout à fait bienfaisante, doit être tempérée et ennoblie par la vertu qui féconde les autres, par l'esprit de charité et de dévouement. C'est alors seulement qu'elle devient le signe manifeste de la supériorité. Si le christianisme remplit le premier rôle chez les peuples civilisés, ce n'est pas seulement parce cju'il conserve l'esprit d'initiative tout en réprimant l'orgueil ; c'est, en outre, parce qu'il concilie mieux que toute influence purement humaine la prévoyance et l'amour du prochain. Cependant les meilleures institutions sociales n'abandonnent pas exclusivement à la religion cette mission tutélaire. Elles poursuivent de leur cùl('' le jiième l)uten mettant en jeu les influences civiles et politi(|ues conqiatiblcs avec la liberté. Ainsi, en décrivant la constitution britannitjue, je montrerai (jue les élections et divei'ses réunions populaires y ramènent incessamment les riches au sentiment de leurs devoirs envers les pauvres.

LEs; RAPPORTS PRIVKS 493

Répugnance naturelle des Français pour 1 égalité des conditions.

Los i>rocI;uu;UiiHi> (le iiiimijies qui. depuis 1789, signalent avec persistance les nouveautés révolutionnaires comme particuliî^rement propres à produire réiralité entre les familles, sont en contradiction avec les faits que je viens d'exposer. En voyant tant de confiance, on serait tenté de croire (pie les inégalités qui résultent jiartoutde la diversité des aptitudes physiques et morales se trouvent neutralisées chez nous, plus qu'ailleurs., par des propensions exceptionnelles. Les études comparées que j'ai faites à ce sujet m'ont toujours conduit à la conclusion invei-se : la France est entre les nations européennes la moins portée à l'égalité ; et je vais d'ahord justifier cette assertion par des faits.

Le prestige de la noblesse, même usurpée.

Les véritables inclinations de notre pays se révèlent souvent à l'observateur pai' les faits et les sentiments qui se rattachent à l'usage des titres de noblesse. L'un des traits lesplus aftîigeants de la décadence de l'ancien régime est l'obstination avec laquelle la noblesse, })rivée de ses anciennes attributions et déchue de la supériorité qui s'attache à l'accomplissement dun devoir public, revendiquait des privilèges surannés et un ascendant fondé uniquement sur la naissance. Depuis la Révolution, l'ancienne noblesse n'a pas cessé de déchoir ; les grandes situations se sont constituées pour la plupart en dehors d'elle, et il serait difficile de citer aujourd'hui une seule qualité (jui lui soit exclusivemeiit-[>ro- Lc Plav. 28

pre. Les nobles sont même moins liés que le reste de la nation au mouvement utile de la société. Ils abandonnent de plus en plus aux autres classes l'influence qui s'appuie à la fois sur le talent, le travail et la richesse. Ils ne possèdent donc plus un droit exceptionnel à la considération publicpie. Cependant les mœurs maintiennent chez nous avec persistance le prestige de la noblesse. On ne peut trouver pour cet engouement d'autre explication qu'une soif insatiable de privilèges, et la répugnance pour l'égalité dans ce qu'elle a de naturel et de respectable. Les filles de toute condition, ayant à faire choix d'un époux, préfèrent presque toujours à l'homme doué de vertu, de talent et de richesse, le noble dépourvu de ces qualités. Les pères de famille eux-mêmes, élevés par le travail aux premiers rangs de leur profession, croient rehausser cette situation en s'alliaut à des familles titrées. Ce prestige du nom n'est pas acquis seulement à ceux qui en sont dignes, c'est-àdire aux nobles dont les ancêtres ont notoirement rendu de grands services au pays. 11 est usurpé avec profit par des personnes qui se sont attribué à l'aide d'une supercherie manifeste cet avantage si envié. Le succès universel des usurpateurs de titres se fonde évidemment sur une aberration populaire ; et celle-ci est entretenue au sein de notre race par un puiM-il instinct d'inégalité.

La convoitise des décorations et des titres.

Les décorations et les titres conférés par Iv.s moindres souverains étrangers sont recherchés par les Français avec un empressement extraordinaire, ('ette faiblesse est exploitée avec succès par une multitude d'inter-

médiaii'es oflioieux qui se créent ainsi degios revenus, ou qui à Taide de cet appât assurent à leurs gouvernements des sei'vices que l'on ne pourrait souvent obtenir même à prix, d'argent. La Légion d'honneur a été une des instilutious fondamentales de l'Empire ; c'est une decelles qui ont contribué àrendre ce régime plus po|)ulaii'e «pie celui de la Réiuiblique. Celte dislinction n'.i pas toujours été, dans l'ordre rivil surtout, le sigue exclusif du talent et de la vertu. Elle continue n<''anmoins h exciter des convoitises dont l'àpreté est connue d(^ tous c<Hi\ qui, sous nos divers gouvernements, (nit étt' les intermédiaires officiels entre le souverain et les postulants. Plusieurs particularités de nos dernières ré'volutions viennent à l'appui de ces remanjues : elles prouvent qu'il serait moins facile en France d'attaquer le pi'ivilège de la Légion d'honneur que le droit de propriété.

L'attrait des corporations fermées ou privilégiées.

Les lettres, les sciences et les arts qui révèlent constamment à tou> les degrés de la hiéiarcbie sociale des aptitudes éininentes, ont fourni de tout temps un bon moyen de rapprocher les hommes et de propager l'espril «l'égalité. En Angleterre, par exemple, où l'on se plaît ;"i honorer le mérite personnel, tous ceux qui se dévouent ou s'intéressent à quelque spécialité des arts libéraux se réunissent dans de puissantes sociétf's libres, (lelles-ci remjilissent avec succès une haute mission d'encouiagement : elles concourent, en effet, au progrès de l'art à l'aide de ressources financières provenant de souscriptions individuelles ; elles distinguent, en outre, les hommes supérieurs en leur conférant par voie d'élection

les dignités de la corporation. En France, les sociétés scientifiques fondées surce principe libéral n'ont jamais pris un grand développement. Les niveleurs de la Révo- . lution se sont montrés peu disposés à les favoriser ou même à les tolérer. L'opinion publique a ratifié, au contraire, le rétablissement et l'extensicui de Tlnstitut constitué en corporations fermées. Le principe n'en est guère contesté, et les critiques qu'on en fait de loin en loin s'inspirent moins des vrais principes que des sentiments de rancune ou de jalousie.

Les privilèges de l'Institut sont plus que jamais reclierchés : je vois, en effet, peu d'hommes éminents qui ne s'empressent, à l'occasion, d'entreprendre les démarches fort pénibles qu'imposent les candidatures. Je reconnais que ces privilèges se lient à des motifs d'intérêt public ; mais je constate que ce régime ne rapproche guère ceux qui cultivent les professions libérales et qu'il détruit, au contraire, parmi eux les rapports naturels d'égalité que respectent les autres peuples.

La distinction des classes croissant avec les efforts des niveleurs.

Les manifestations de l'esprit de privilège incrusté en quelque sorte dans notre race sont habituelles dans les moindres détails de la vie. Je vois même que les tentatives faites depuis 1789 pour imposer l'égalité à la France dans les iii-.|iliili(»ii<. ont di'li'i'miiié dans les mœurs uno rceriuli'^ccnce dr j'c-^prit (riiH''g;ilil(''. La tendancr ipii nous [xirlc k iii>li(iii'r dans lo lieux. publics diverses catégories de places est une des |irruves persistantes de cette disposition des es[)rils. VAla ne se révèle pas seulement dans les entreprises de spécu^

LES );.M>PORrS l'IUVÉS 407

l.itiitn. o\ les pnipU's r.'M'Ilciuon! |» •nétr.''>; de Tcsiirit d'éiralilé. los AmiM'icain» du Nord par cxi'mpli'. m- Itiir-rt'nl ipruuo sorto de [dacc cl un seul tarif : elle s'est maintiMine de nos jours coniMie sous le régime aneien, même dans les fêtes pulilii(U(>s où les places sont oetroyées gratuitement par l'autorité. Et ce qui montre bien ({u'il s'agit iei d'un di'faul populaire, c'est (jue ce sont surtout les parvenus qui se montrent friands de ce genre de distinction. Les femmes, ([ui jouissent plus que les hommes des satisfactions de vanité acquises à la famille par la situation de son chef, se complaisent dans ce désordre et eontrituu'nt à le perpétuer. Sous ce rapport, la malignité publi(jue a relevé plusieurs traits curieux pendant les premiers mois de la Révolution de 1848. En pareil cas cependant, l'esjjcit de critique ne se révèle que par quelques bons mots sans aigreur : les masses populaires s'arrangent des derniers rangs, et elles concèdent de bonne grâce ces menus privilèges aux autorités qui chez nous se succèdent si rapidement.

Le chritianisme, cette admirable source de la vraie égalité, n'a jiu lui-même triom[)her de cette tendance invétérée vers les inégalités les plus futiles. Celte impuissance se montre jus(|ue dans l'exercice du culte. Ainsi, i>ar exemple, les [ilaces que les fidèles occupent dans les églises catholiques comme dans les temples protestants sont réglées en raison de la fortune et de la condition sociale. .Je connais même plusieurs églises de villageoù l'opinion |iubli(pie accorde, comme autrefois, aux acquéreurs de certaines terres la jouissance (exclusive de places exceptionnelles.

Cependant plusieurs habitudes qui violent l'égalité légitime sont pour notre race une nouveauté plutôt qu'une tradition. Elles sont une réaction de l'esprit public contre les niveleurs qui pr«''tendent déti'uir'e les

498 LES HAPI'ORTS PRIVÉS

inégalités natiiiolles que consacre, chez tous les peuples modèles, la hiérarchie du travail et de la vertu.

Depuis la Révolution, les mœurs étahlissent entre les diverses classes une dislinction chaque jour plus marquée. C'est ainsi qu'on ne trouve plus, même dans les familles de condition modeste, la trace de la familiarité affectueuse qui régnait autrefois entre les maîtres et les domesliques. Le luxe qui désole aujourd'hui notre société semhle être pour heaucoup de familles une protestation inspii'ée par l'inégalité naturelle des (Conditions. Froissés par les institutions qui tendent au nivellement social, les riches veulent, à force d'extravagance, faire voii' aux pauvres la distance qui séjinre les classes extrêmes de la société.

L'arrogance des parvenus.

.fe ne vois pas, d'un antre cùt('. que ces jjropensions invétérées vers l'inégalité puissent êtremoditiécs, comme l'cspérent (pu'hpies-uns. par l'action prolougf'c d'un nouveau r('gime (pii suhstiluerait aux classes dirigeantes aciuelhis de ik nivelles classes sorties des derniers rangs de la société, (l'est précisément dans ces rangs intérieurs qu'exist(>nl, hien (pi'à l'état latent, les sentiments qui demandent à l'inégalili' li's satisfuelions les moins justiliables. Clnicun sait, en elIV't, que ceux (pii c()mmen(;enl à s'élever traitent leurs égaux de la veille avec une dureté' toujours rai'C chez les |)ersonnes plac(''es dès leur naissance dans une haute situation. Ce vice des parvenus est vivement senti des classes iid'érieures. Il contriliue plus (pi'on ne croit à maintenir rii.irmonie eidre les classes extrêmes de la soci(Hé. Il prouNc que la l'éfornu' sociale ne se lrou\era pas dans

LE?; TiAPPOiîTs im;tvi';s 499

k's in^titutiuns i|ui violent la liberté i)Oiii' drtiiiiie les inégalités étnblies par cei'tainos supériorités des vivants, on «Téées par le travail des aïeux.

('e n'est point ici le lieu de juger méthodiiitienicnt les diverses tendances «jueje viens de rappeler. Je me borne h conclure (pic, malgré les répugnances légitimes attaclie'es au souvenii' de plusieuis privilèges île l'ancien régime, notn- pays ne montre aucune propensi(ui (exceptionnelle pour l'égalité, même dans les cas où elle serait d(''sii-)iblc. Sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, la Révolution a (b'-truil le bien cl aggraV('' le mal : elle a discrédité les cliarmantes habitudes d'égalité (jui honoraient nos vieilles races ; elle a déversé la haine et l'envie sur les inégalités b'gitimes qui sont respectées chez les peu))les modèles (\).

La tendance exagérée vers l'égalité, onéreuse surtout pour les classes inférieures

L'égalité est journellement vantée par nos écrivains et nos orateurs comme le plus sacré des principes sociaux ; mais tous nos parvenus la repoussent, même dans ce qui est légitime, avec un entraînement (]ui ne se manifeste chez aucune autre nation européenne. De cette contradiction entre la doctrine et la pratique, nai't un état de malaise qui afCecte la .société entière, et (jui jjèse principalement sur les classes inférieures Celles-ci,

(1) Lf.s dernières catastroptKjs juslili(.-nt par dos preuves accablantes cette criliiiue dij l'esprit révol[i(i(jnnaire. Les arinûos qui unt vaincu la France ot qui continuent a la tiieiiarer doivent leur solide organisation et leur dtjvouement palriotiiiu(i a une noblesse territoriale Ceile-ri se conserve en partie nu moyen de certaines coutumes d'inégalité (Note de 1873)

voulant atteindre le but cliiniérique qu'on leur montre, et se sentant incapables d'égaler les supériorités créées par l'intelligence et le ti'avail, s'irritent contre l'ordre établi. Elles sont peu portées <-i demander à leurs chefs la direction sans laquelle elles ne sauraient s'élever; tandis que ces derniers s'épargnent volontiers les soucis qu'elle impose. Lorsque la hiérarchie sociale est régulièrement fondée sur la vertu, le talent et la richesse, ou sur le souvenir des services rendus, les classes dirigeantes ont intérêt à la fortifier par l'affection et les succès de leurs subordonnés. Lorsque, au contraire, elle est sans cesse contestée par la haine et l'esprit de nivellement, les chefs de la société sont disposés à étouffer tous les mérites naissants qui pourraient dans l'ayenir leur faire concurrence, (^est ainsi que les sociétés s'élèrent et prospèrent à la faveur d'une hiérarchie légitime, tandis qu'elles s'abaissent et souffrent par l'exagération du principe d'égalit(''.

Les inégalités légitimes, moyen de prospérité chez les peuples modèles.

La solution de nos problèmes sociaux n'est pas empêchée, comme quelques-uns le peirsent, par les infraclions au principe d'égalité. Ce fau\ principe n'est nullement imposé par les mœurs de la nation. Il n'est qu'une manifestation de l'envie exhalée par certaines individualités jalouses. Il ne peut qu'entraver les réformes indiquées par l'intérêt public. Pour écarter toute espèce de doute h cet égard, il suflil di' constater (pie le premi(^r Empire, sans blesser l'opinion publique, a pu r(''lablir des privilèges abandonnés par tous les peui)les libres.

Li'S [M'isoniii's i|iii st' ilévoïKMilà la i/'l'oiiDi' xx-ialc en s'inspirant <lt> la i-aison et de la justice, no sont donc point obi iiïéos par une cause de forc(^ inajeui-ede s'écarter ici du droit chemin tracé par leui- niiHliode. Il est inexact d'aflîi'mer que notre nation v(MiilI(' tain» prc'valoir à tout prix, dans les rapports sociaux, une égalité contraire à l'intérèl public comme à la nature même des hommes et des choses. On ne saurait se fonder sur Texistence d'un tel préjue;é pour repousser la hiérarchie du travail et de la vertu qui fait le succès des autres peu|iles. L'obstacle à la réforme naîtrait plutôt de la tendance opposée. C'est ainsi par exemple que pour rétablir riiarmonie sociale nous serons d'abord peu portés à reprendre plusieurs habitudes excelh^ntes conservées par nos émules. Telles sont : la familiarité affectucuse (pii unit les classes extrêmes de la société espairnole ; la coutume traditionnelle qui mêle tous les rangs pendant le service divin (>n Russie, dans l'Kmpirc ottoman, en Grèce, en ItaHe et en Espagne; les préoccupations d'intérêt public qui iMjiprochent journellement dans des associations fécondes les Anglais de toute condition ; enfin beaucoup d'autres pratiques d'égalité qui honorent les peuples euro[)éens, et cpii sont cité-es dans cet ouviage.

La métiiode d'observation prouve que les peuples libres et prospères sont portés par deux série> parallèles de sentiments et d'intérêts, h propager et à restreindie en même temps l'égalité dans les rapports privés.

Ainsi, les nations européennes tendent vers l'égalité : dans la religion, en abolissant toute distinction légale entre les divers cultes ; dans la propriété, en provoquant le rachat des redevances féodales; dans la famille, en renonçant à l'organisation patiiarcale et en favori-

sant rétablissement séparé des jeunes ménages ; enfin, dans les régimes du travail et de l'association^ en supprimant les privilèges et les monopoles. Je montrerai plus loin qu'il en est de même dans la vie publique, en ce (|ui concerne l'impôt et la justice.

Mais, d'un antre côté, les Européens libres et prospères maintiennent ou accroissent l'inégalité dans ces mêmes subdivisions de la vie sociale. Ainsi ils conservent aux clergés une situation exceptidimcllc ; ils renforcent par la loi civile l'autorité du père et la distinction des devoiis de cbaque sexe ; ils augment(>nt par la liberté de la propriété et du travail le contraste entre les situations du patron et de l'ouvrier, comme entre les termes extrêmes de la pauvreté et de la richesse. Les nations modèles multiplient surtout les inégalités sociales en accordant leur estime aux grands témoignages de talent et de vertu. Elles créent ainsi « l'aristocratie naturelle », celle qui, ne devant rien aux titres et aux privilèges conférés par le souverain, est librement instituée par le respect et l'affection du peuple.

En r(''sumé, les inégalités sociales dérivent de la nature bumaine, de même que les météores proviennent de la constitiilion de ratmosphère. Comme la ])luie qui ravage du tV'coiide nos ebamps, comme le vent qui détruit ou anime nos vaisseaux, l'inégalité considérée en elle-même ne doit point être signalée comme le mal absolu . lioin de là, elle est une force précieuse pour les nations (pii savent en conjurer les inconvénients el en e()n(pi('rir les hienfails.

La réforme, également retardée par l'abus des mots liberté et égalité.

Il CM csl de la liborté comme de r(V''''il'' • ''* même contrastes»' ivtrouve on apparence eiitri' les intrivls (jui font aimer ce principe et ceux qui recommandent le principe (rautoi'ité. Des lois et des lialiiludcs dérivant (le la natui'e même de l'homme maintiennent encore ici un juste accord entre les propensions opposées. Chei: les peuples modèles, les contraintes matérielles établies par la loi s'adoucissent et commandent moins formelhMnent la i(i-ati(pie du bien. En même tenips, les forces luorales émanant de la religion, de la propriété, de la fajJiille, du ti'avaii et de l'association, s'imposent plus impéi-ieusenient aux esprits, et répriment le mal avec plus d'efficacité (1).

On se met dune en contradiction avec l'expéi'ience et la raison, quand on présente aux peuples l'égalité et la liberté connue des principes absolus, dont il faudrait poursuivre atout prix la réalisation pratique. Légalité et la liberté ne sauraient prétendre à être élevées, comme la religion, la propriété et la famille, au rang des principes primordiaux. Ce sont des préceptes d'ordre secondaire, dont l'application, variant partout avec la nature des hommes et des choses, doit être tempérée et souvent interdite par les préceptes d'ordre supérieur qui recommandent au respect des peuples l'autorité et la hiérarchie.

Si l'on s'abuse en présentant séparément l'égalité et la

(1) Les personnes ijui voudraient s'enquérir plus complètement des erreurs qu'ontraine l'abus des mots érialilé, liberté, progrès, démocratie, etc., pourront consulter V Orqanisal ion du travail, |5 56 à 60.

liberté comme des principes, on commet une erreur encore plus manifeste en les réunissant dans une seule formule. L'égalité et la liberté se prêtent parfois un mu-tuel concours, et c'est ce qui a lieu partout où deux cultes rivaux sont en présence ; mais souvent aussi les deux forces agissent en sens opposé. Ainsi l'ancien régime j-efusait souvent la liberté à la profession et à la commune poui- y faire régner l'égalité. De notre temps, au conti'aire, Tune des ijrincipales sources d'inégalité provient de la liberté introduite, sans les correctifs émanant de la loi morale, dans les régimes de la propriété et du travail. Cette liberté s'est surtout manifestée par l'isolement des diverses classes. Exagérée et souvent faussée par des révolutions inouïes, elle a créé momentanément en Europe des inégalités inconnues dans les anciens régimes sociaux.

CllAl'lTKK VII

Vous scavez liien le désir que j'ay de donner bon ordre au fait de la justice et de la police du royaume ; et pour ce faire, il est besoin d'avoir la manière et les coutumes des autres pays.

{Lellre du 5 uoûl 1179, de Louis XI au bai'on du Bouchage).

Comme les peuples corrompus font rarement de grandes choses... et qu'au contraire ceux qui avaient des mœurs simples et austrres ont fait la plupart des élabli.'sements, rappeler les hommes aux maximes anciennes, c'est ordinairement les ramener à la vertu.

(Montesquieu, De l'esprit des lois, liv. V, chap. 7).

Lm Plav. 29

La vie privée et le gouvernement ( I).

La constitution sociale, le gouvernement et les institutions.

Kn me cttnfoiiiianl aux sen.s géni-falcinciil adoptés, j'appelle constitulio» sociale d'une natiuii l'oiilrc qu'éta- Missenl, dans les branches essentielles d'activité, les iniluonces combinées de la Coutume, des mœurs et de la loi écrite, .rappelle gouvernement la portion de cette ai'tivité qui est exercée par les agents spécialement iliaigés de pourvoir aux intérêts publics.

Chaque constitution sociale comprend deux groupes [trincipaux de coutumes, de mœurs et de lois écrites : les instiliiliona privées et les institutions publiques, qui règlent lespectivement l'activité des particuliers et les attributions des fonctionnaires.

La fonction des gouvernants : conservation de la paix fondée sur la pratique de la loi morale.

L'étude comparée des constitutions sociales est le jjoint de départ nécessaire de toute appréciation juste -ur les gouvernements. Seule elle peut fournir aux peuples soullrants des convictions fermes et éclairées sur les modèles à suivre dans l'œuvre de réforme. Ces convictions, fondées sur l'expér-ience, produiraient en France plus qu'ailleurs des résultats utiles. Elles se

(I) La /{t'/'o? i/ie sorialt', III, livre VII.

sLiljstilueraienl peu à peu aux idées fausses maintenues par l'ignorance des faits, par la lutte des partis et par l'esprit de révolution. A une époque où le salut ne peut ' guère venir d'un Lyeurgue ou d'un Solon, ces convictions nous porteraient à imiter les modèles décrits dans la première partie de ce livre, et à opérer les réformes indiquées dans la seconde.

La comparaison des principales constitutions sociales de l'Europe nous montrera combitni il est peu judicieux d'attribuer aux formes légales du gouvernement l'importance exagérée que nous leur accordons depuis 1789, sans tenir compte ni de la coutume ni des mœurs. En nous attachant moins aux mots pour entrer plus profondément dans les clioses, nous trouverons le critérium qui en cette matière nous a manqué jus([u'à ce jour. Nous constaterons que dans toute constitution stal)le la coutume, les mœurs et la loi tendent surtout à assurer aux citoyens la paix publique fondée sur la pratique de la loi morale. Les gouvernements qui pourvoient à ce premier besoin de toute société encouragent les institutions et les mœurs qui améliorent la condition physique, intellectuelle et morale des classes inférieures. Ils atteignent ce but en respectant les saines libertés de la vie privée, et surtout en conférant aux pères de famille le pouvoir de conserver les bonnes traditions, et de réprimer parmi les jeunes générations les effets du vice originel. Les gouvernements qui réussissent en outre à se placer aux premiers rangs dans l'opinion i)ubliquc joignent toujours l'esprit d(^ pei-fcctionnement à l'esprit de conservation. Ils tirent leur illustration d'un(> classe dirigeante dc^nlla supériorité se fonde sur la naissance, la richesse, le (aient et la vertu. Enlin ils recrutent sans cesse celte classe supi'rit'uro en lavoi'is.mt. pardcschoix. judicieux cl par de justes r(''C()uip('nsos, l'élévation des

LE tiOUVKHXKMKXl' 509

hoiniiios émiiiciils (|iii sui i;i><(Mit di' liui^ les imoûs df la soriéU''.

La plu|tarl des peuplos européens soiil auiourd'liiii dans celte voie ; mais ils y avancent avec des vitesses inéiiales. Tout en |»()iirsuivanl le même but. ils soûl loiu d'avoirdes institutions et des gouvernements identiques. A la vue de cette diversité extrême de procédés et de résultats, on pourrait être d'ahonl tenté- de croire qu'il sera difficile de déduire de l'observation les princijx's auxquels il convient de se rallier : je montrerai dans le chapitre suivant que cette présomption n'est pas fondée, et que la solution devient plus facile de nosjours qu'elle ne l'a jamais été pendant les trois derniers siècles.

L'extension de la vie publique, critérium de la souffrance actuelle.

L'opinicm publique, lorsqu'elle n'est point égarée par la passion, n'a pas même besoin de ces connaissances méthodiques pour classer à leur vrai rang les peuples qui, par l'ensemble de leurs institutions, peuvent offrir les meilleurs modèles. Comme je l'ai fait remarquer dans l'introduction de cet ouvrage, tous les Européens de notre époque distinguent avec un tact siirles peuples vraiment prospères. Ils s'accordent également à prendre pour modèles les peuples libres qui, sans compromettre leur prospérité, étendent sans cesse la vie privée aux dépens de la vie publique.

C'est surtout à ce dernier symptôme fpie se reconnaît de nosjours la supériorité. Les gouvenicmeids (pi'on aime à indter se bornent de plus en plus à maintenir la paix publique, et à écarter les obstacles ((ui entravent l'activité individuelk'. Le degré d'aptitude que moidrcnt

510 LE GOUVKRXEMEXT

les citoyens à diriger eux-mêmes, à titre privé, le mouvement matériel, intellectuel et moral, donne la vraie mesure de la prépondérance que l'opinion accorde à leur pays. Les peuples incapables de ces hautes initiatives perdront le rang qu'ils avaient antérieurement conquis, à la faveur d'autres qualités qui se trouvaient l'n rapport avec un état de choses ditïérent La France est particulièrement engagée sur cette pente dangereuse. Depuis le milieu du xviie siècle elle n'a rien fait pour développer, dans l'ensenihle de l'activité sociale, l'esprit d'initiative individuelle qu'elle appliqua alors avec tant d'éclat à la polémique religieuse et à la cuRure des arts libéraux. Il est temjts pour elle de prendre une autre direction et de donner un lueilleur exemple.

La définition du gouvernement local.

Nulle part, d'ailleurs, le problème qui consiste à fonder et à maintenir les bonnes constitutions ne met exclusivement en présence les particuliers et l'Etat, c'està-dire l'action individuelle et le gouvernement central. Entre ces deux termes extrêmes de la société, il existe des groupes intermédiaires de droits, de devoirs et d'intérêts, tendant t(jus au même but. Ces groupes vienm'ut en aide à l'Etat et aux particuliers par une multitude de combinaisons. Ils subissent et ex(>rcent une série de contrôles; en sorte qu'ils simplilient et conipliqiieul à la fois la question du gouvernement, ('es groupes sociaux ne se composent quelquefois que de personnes; et ils se présentent sous forme de iMimmunauti's et de corporations. Les plus importants se lattacbent à des territoires déterminés. Selon leur étendue, leurs rappdil.s iiiiiliiels (lu leur spéfialiti'', ils sont désignés, dans

LE r.OrVFRNKMEXT 511

les diverses organisations européennes, par des noms correspondant à nos dénominations de province, do déparlement, d'arrondissement, de canton, de con)mune ou de paroisse.

Les autorités préposées à ces dernières circonscriptions sont soumises en partie aux lois qui pèsent sur les particuliers ; mais, en même temps, elles exercent sur ceux-ci une action directe qui comprend une foule de détails. Tantôt, comme en ce qui concerne l'assistance des pauvres et l'entretien du culte, elles agissent sous la haute surveillance de l'Ktat. Tantôt, comme pour la petite voirie et les autres intérêts d'ordre matériel et local, elles opèrent sous le seul contrôle des administrés. Elles sont, soit nommées par le souverain temporairement ou à vie, soit élues par les citoyens selon la loi ou la coutume. Ces manifestations de la puissance publique nae semblent pouvoir être convenablement désignées sous le nom de gouvernement local. Elles ont toujours joué un rôle essentiel dans le régime européen ; et partout, sauf en France, le mouvement actuel des idées et des intérêts tend à les grandir.

L'esprit de la constitution britannique ( l ) .

Erreurs sur les causes de la prospérité de l'Angleterre.

La constitution de rAngleterre a été diversement appréciée, selon le point de vue où l'on s'est placé ; mais on ne saurait avoir deux opinions sur les résultats que nos voisins en obtiennent. Ces résultats se résument dans six traits principaux. Depuis la lin du XYin" siècle, la nation anglaise réussit à se préserver de la corruption qui entravait précédemment sa marche, et qui pèse encore sur la plupart des peuples du Continent. A une imperfection près, la famille est bien organisée. L'harmonie et la tolérance règnentdans toutes les classes de la société. L'aptitude gouvernementale se développe de plus en plus chez les citoyens. La constitution sociale montre une solidité h toute épreuve. Enfin la race se répand avec une fécondité croissante sur toutes les régions incultes du globe. 11 n'y a donc pas lieu de s'étonner si. à la vue de ce beau spectacle, toutes les nations s'accordent à placer l'Angleterre au pi'cniier rang des Etats liljres et prospères.

On dit souvent en France que l'Angleterre arrive à ces résultats grâce à l'impulsion donnée par la haute noblesse ; on ajout(> que des lois de privilège tendent à conserver le inon()|tole de cette direction dans les mêmes familles ; on conclut enfin de ces opininns ([ue la constitution de ce pays est essentiellement aristocratique. Les uns en infèrent que ce régime est la

(1) La Iti'l'orine sociale, III, livre XVIf^

LE (ÎOUVKUXEMEXT 513

source ilo toulo prospt'iilé ol do toute uraiidcur ; en sorte que les nations où une nol)lesse ne doniiiK^ pas les autres classes seraient condamnées à une iiiriiHMMahlc infériorit»'. D'autri^s, parlant de l'idée contiaire, jirclendent constater (|ue la puissance anglaise est incompatible avec ce régime insaisissable qu'ils ap|)ellent, sans le détinir, « la civilisation moderne » : ils se croient donc autorisés à prédire que cette puissance s'écroulera au premier jour. Il suffit de se rei)orter aux cbapitres précédents pour aiiercevuir, et l'abus qu'on fait ici du mot « aristocratie », et l'erreur des deux conclusions qu'on en tiic.

L'hérédité de la pairie utile, mais non nécessaire.

Sauf une particularité que j'ai signalée, et sur laquelle je vais insister, la noblesse, en ce qui concerne la transmission des biens, le payement des impôts, l'exercice du gouvernement local, et tous les autres détails de l'organisation civile ou politique, est exactement soumise aux mêmes lois que le reste de la nation. L'égalib'' de la noblesse et des autres classes dev.int li' fisc d la justice n'est pas seulement prescrite par la loi : elle csL assurée aussi par les mœurs et i)ar la cdulninc. On constate que les décisions des tribunaux sont d'autant plus sévères pour les pei'sonnes qui troublent la paix publique, que celles-ci appartiennent à une classe plus élevée de la société, l/influence de la noljlcsse ne se fonde donc point sur le privilège : (■Ile rf'sultc d'une valeur personnelle librement reconnue par les autres classes. Cette influence, d'ailleurs, n'est jamais absohie, elle ne peut même devenir dominante qu'à la condition de s'appliquer à la défense de la chose publiqu*.-. Fillle

s'affaiblit, au contraire, et provoque d'efficaces résistances, (lès qu'elle paraît s'employer dans un intérêt de caste. L'opinion pul)lique est très chatouilleuse à cet égard ; aussi la noblesse, pour défendre des intérêts qui la toucbent en c[uelques points, est-elle tenue à beaucoup plus de réserve que les classes couunerçantes. Dans une constitution sociale où tout se discute ouvertement, la noblesse ne perd jamais de vue les sentiments qui peuvent porter les autres citoyensà contester le principe de son institution, lille aperçoit toujours l'écueil contre lequel elle peut échouer ; et, au lieu de s'isulcr comme 1(^ faisait si inq^rudcinmcnt l'ancienne noblesse irançaise, elle s'attache à faire oublier son jirivilège en s'identiOant avec Ions les int(''rêts nationaux. (Test ainsi qu'on la voit journellement s'associer aux antres classes dans toutes les œuvres de biiMi publie.

Dans l'ordre exclusivenieiU. ](olili((ne, la (lliand)re des ])airs avait déjà perdu son ancienne |irépondéranee, longtemps avant tiue la réforme électorale eut donné un(> niajorilf'' considérable aux po|Milations iirluiines el aux grou|)es manufactni'iers dans la Cliandire des communes, l'allé n'a plus niainbMianl d'autre supr(''niatie rei'oiiiiiHMpie le nom de ( diandu'c liaide : el l'opinion ne lui pernu'tli'ait guère de se nu'tireen coniradiel ion avec la Chambre basse, au sujet dune innovaliiui ou d'une r<''l'ornie soulevanl de pi'ès ou de loin uwr (piesli(Ui d'imjiùl. Celle situation ne dispense la noblesse d'aucune des vertus nécessaires aux aulres classes, Klle ni' lui allribue, à vrai dire, (pie lede\(»ir(le se (l(''\ duei" plus (]ue ces dernières au bien |)idtlic.

IjCS fa un Iles nobles reçoivent assuriMuen! une inlluence consid(''raltle du pri\il(''ue (pii leur allribue dans la Cliandjre des pairs un siège li(''r<''dilaire, el (jui lie indissolublement la possession d'un lilre h re.xercice d'une haute fonction p()lili(pu'. iMais rien n'indique, ni (jue

LE GOUVEUXEMEXr 515

l'abolition d(> ce privilèi;e soit iniuiiiU'iito, ni qu'elle puisse servir lintérèt Jfeational. Les hommes qui ont provoqué réeemmeiil tant de réformes utiles, et même ceux qui se préoccupent spécialement d'améliorer la condition des classes inlV-rieuies, ne r('clanienl pascclte innovation. On admet presque unanimement que les bourgeois et les ouvriers ne gagneraient rien à la suppression de l'hérédité de la pairie.

La chandjre des pairs, en eiïet, remplit une fonction essentielle. Elle représente surtout les intérêts permanents de la société. Elle tempère donc les entraînements qui peuvent se produire, dans la Chambre élective, sous l'inspiialion d'une passion éphémère ou d'une préoccupation accidentelle. A ce point de vue, l'hérédité des Pairs se fonde, chez les Anglais, sur les motifs qui conseillent à toutes les sociétés de conserver leurs bonnes traditions. On comprend, en outre, que si les Pairs, après la suppression du privilège actuel, étaient institués par des ministres agents delà majorité de l'autre Cbandïre, l'équilibre actuelle du Parlement et de la constitution tout entière serait rompu, au détriment de la liberté générale.

Si les idées et les mœurs venaient à se modifier ; si notamment la Chambre des pairs, s'écarta nt de sa prudence habituelle, se mettait en lutte ouverte avec les o[)i nions dominantes, les Anglais pourraient être conduits à détruire ce dernier vestige des anciens privilèges. Mais alors ils sentiraient plus vivement le besoin de retrouver dans le droit commun, sous une nouvelle forme, les garanties de stabilité nécessaires à tout ordre social. Plus que jamais ils feraient appel aux vertus de la propriété rurale, unies aux talents constatés par les grands services rendus h la nation. Ces Autoiités sociales seraient toujours indispensables pour

516 I.E GOUVEKXEMEXT

corriger les tendances parfois égoïstes des classes commer(;antes, pour conjurer l'envie et les appétits grossiers qui sont toujours en germe chez les classes inférieures, et en résumé pour conserver à la race son éclat et sa grandeur. Les nouveaux Pairs n'auraient plus \c relief attaché aux anciens titres ; mais, en revanche, ils seraient débarrassés des médiocrités que l'iK'rédité introduit maintenant dans la Chambre haute, et ils cesseraient de prêter le flanc aux attaques que suscitera désormais tout régime de privilège. L'institution réformée ne tomberait pas au-dessous de l'ancienne, si la nation résolvait le très difficile problème que soulève partout l'élection des vraies supériorités sociales, si les intrigants n'empiraient pas l'ordre de choses que gâtent actuellement les incapacités héréditaires. Riche de talents, de biens ot d'honneurs, la nouvelle Chambre continuerait, sans ari'ière-pensée d'intérêt personnel, sans autre but que la considération publique, le rôle Ijienfaisant d'une véritaltle classe dirigeante.

En résumé, riii''i-(''dilé de la pairie est un ('■lément utile mais non nécessaire de la constitution britannique. Elle pourrait, à la rigueur, être abolie sans que la puissance de l'Angleterre fût sérieusement alteiiite (1);

(1) Ceux qui vuient dans riicri'ilitr de la pairie tout le secret <les succès de l'Angleterre, se Ironipentautant ([ue ceux (lui, avant la réforme de 1846, altriljuaient an régime des céréales la prépondérance de la grande pi'û])riété. Celle a|ipréeiation sera également démentie par l'événement, si l'opinion exige un jour en Angleterre le sacrifice de cette dernière dérogation au droit commun. En rapprochant ainsi ces deux privilèges je ne piétends point amoiniirir l'imporlance de l'iiérédilé. Le régime qui iiaiissait arlilicielli'mcnl sur les marchés anglais le prix du blé, sacriliait injustemrnl toutes les classes qui le cons.)mment à celii' (|ui possède le soi ; tamiis (jue l'hérédité se jiislilie jiar ime multitude de raisons^ notamment par le besoin de la liberté poliliciue

LE tiOUVERNKMEN'T 517

mais elle no puiurait ou auoun cas se maiulonir nialitrô l'opinion dans un rôgimo qui donne à la volonté nationale une for«'o irrésistihio. Kilo ne se conserve que sous l'innuonee d'un sentiuKMit rélléchi d'utilité publique. Une telle organisation no présente rien de Qomniun avec les anciens régimes, où l'autorité d'une caste s'inqiosait à des classes subordonnées. Elle ne répond donc point à l'idée fausse que fait naître habituellement en France le mot « aristocratie ». Il est donc inexact d'emi)loyer ce mot pour attrilmoi- un i-aractère exclusif à la constitution anglaise.

Juste pondération établie entre les diverses clas;es.

L'évidence des faits réfute également les allégations inverses, h l'aide desquelles certains lettrés français prétendent établir que la pi'épondérance sociale ap])ar^ tiendra désormais, en .Vngletcrre, aux classes moyennes, ou même aux populations ouvrières. Ces écrivains fondent l'une ou l'autre opinion, soit sur le surcroît d'influence attribué par la réforme de 1832 à la (Ibamlire des communes, soit sur les allocations énormes accordées récemment h l'instruction pi'imairc |)ar le Parlement. L'idée de la domination exclusive d'une classe détoiminée est l'une dos manifestations favorites de

et, ce qui ré-surnc tout, par les sympathies pres(|ue unaninios de la nation. Le .seul but de celle remarque est de rappeler que la grandeur actuelle do l'Angloterre ne dépond point d'un seul détail de sa constitution : quelle résulte essentiellement de ce merveilleux ensemljle de coutumes, de mœurs et de lois f|ui, laissant à chaque citoj-en trjute la liberté nécessaire à la gestion de ses propres affaires, dirige, par des milliers d'institutions locales ou centrales, le surplus de son activité vers l'iililid' commune.

518 LE (iOUVEHNEMF^MT

l'esprit d'intolérance qui nous porte maintenant à prêter aux autres peuples les passions dont nous sommes animés. Nous méconnaissons ainsi cette équitable propension qui, chez nos voisins, partage l'influence entre toutes les classes, attribue le pouvoir aux individus les j)lus dignes de Fexercer. et enfin assure à chaque condition sociale, autant que le permet l'intérêt puldic, les satisfactions qu'elle reclierche. C'est ainsi que la Paroisse, le Comté, la Province et l'Etat olIVent partout aux riches les honneurs publics, en échange de dévouements gratuits ; aux classes moyennes, la liberté du travail, avec la [lerspective de la richesse et de Tiiillucnce ; aux ouvriers habiles et t(Miq)érants, rarrés à la propriété par l'épargne ou la colonisation ; à toutes les défaillances individuelles, le patronage ou la corporation, et, connue dernièr(> ressource, l'assistance garantie par l'inipôt.

La constitulion britannique offre, en outre, à tout homme moral et laljorieiix des facilil('s extrêmes pour s'élever des rangs les plus inllmes aux situations les plus élevées. Les préjugés de caste ne s'opposent point autant qu'en France h cette éb-vation. l'u nouvel aiiol»li est traité sur le pied d'égalité par les [)bis vieilles familles ; souvent nu*me l'opinion de ses collègues et celle du public lui donnent à la Chand)re des pairs une situation prépondéranU". Les classes inférieures ne sont point elles-mêmes ari'êtées dans leur marche ascen(lant(; par les régimes de castes, (pu; les écoles dites pi-ofessionnelles tendent à cn'er en h'rance. ;iu prolil des incapacités bourgeoises.

LE (iOrVEUNKMKXT 519

Léquilibre dans la vie privée.

La conslitiition l)rilaniM(|ur n'a jamais r\r subordonnée à l'un de res i»rinci[>es exclusifs qui, (le[»uis I0(>1 et surtiuit depuis 1789, ont sueeessivenient dominé chez nous en (HoulVant tous les autres (l), et qui ont ainsi désorganisé en notre race le modèle que rb]uro})e se plut lontitemps à imiter. C(^t esprit de pondération est frappant dans la vie |irivée. Plus on étudie les Anglais, plus on admire la sollicitude avec lacpuMle ils tempèrent les pench;ints et les influences, afin de maintenir dans l'activité du eoi'ps et les as|)iratious de la pensée un juste état tl'équilibre.

Dans la vie privée, ils opposent à la soif des richesses le renoncement chrétien ; à une propension acharnée pour le travail, le re])Os dominical et les jouissances journalières du foyer domestique ; au |)rosélylisme reli.yieux, la tolérance de tous les cultes; aux habitudes de confort et à la quiétude du bien être, les voyages excentriques et les plus violents exercices du corps : à la sécurité habituelle des sociétés occidentales, les dangers du steejile chase, de la chasse au renaid cl des excursions maritimes ; enlin, aux jouissances [jbysiques(]ue recherchent toutes les classes selon leur fortune, la sinq)licité et la frugalité systématiques d'une foule (le sociétés, dont les mendtres se lient iiai' des obligations volontaires (2).

(1) Celte aberration révolutionnaire s'est cxpriniêe, aux deux époques, on deux phrases qui ont élé souvent citées. En 1661, Louis XlVarlit : L'Etal c'est moi. En 1789, Siéyès a écrit : Queslce que le tiers état ? Tout. Qu'a-l-il été jusqu'ici ? Rien. Les révolutionnaire^ de notre temps captent avec mille formules le sutfrage des incapables et des envi(!ux ; n)ais, au fond, ils résument leurs llatteries dans un mensonge : « Vous êtes (oui ...

(2; La description de ces sociétés serait un sujet bien diyne

L'équilibre dans la vie publique.

Dans la vie publique les Anglais établissent cette pondération avec un redoublement de sollicitude. Us opposent, en première ligne l'autorité de la Chambre des pairs à celle de la Chambre des communes, et l'ascendant du Roi h celui de ces deux Chambres. On prend le change, en effet, sur la coutume et les mœurs de l'Angleterre, quand on se persuade que l'autorité du Roi y est nécessairement subordonnée aux autres pouvoirs. La prépondérance actuelle des deux Chambres du Parlement n'est point un principe constitutionnel absolu ; c'est jilutot un fait résultant de l'harmonie avec laquelle toutes les classes de citoyens s'entendent sur les questions d'intérêt public. Si l'antagonisme social se développait de nouveau, connue au xvii"- siècle, par la corruption ; si, comme on l'a vu chez nous en IS.ol, le Parlement se divisait en fractions égales sur des questions essentielles, la prépondérance reviendrait au Roi par le jeu régulier de la constitution. D'un autre coté, le respect et l'amour accordés au Roi ne dérivent point davantage d'un principe absolu. Les sentiments qui attachent les sujcis au Roi sont subordonnés à raccoinj)lissement des

(ies écrivains portos à ("oinpreiidrc hi iii'L'iiondéraiire (l(^ l'ordre moral sur l(;s autres iiillueiices qui améliorenl l'huiiianité, et je voudrais ([u'elle l'ùt entreprise par un catholi(juo zélé, animé de cet esprit d'impartialité dont l'Allemagne ollre de si boau.v modèles. Les exemples de vertu et de renoncement chrétien offerts par ces sociétés sont d'autant plus méritoires et d'autant plus eliicacos, qu'ils se mêlent au.\ devoirs journaliers de la vie puhliipie el de la vie privée. Je recommande |)arti(;u]ièrement réliid(! i)r.ilii|ue o[ directe des sociétés dites de tcinpih-ance. Je rappi'lle en outre la société dite deK Amis, com|)o»ée de 15.0Ù0 personnes environ, à ceux ijui voudront se rendre compte de la portée des influences morales que je signale.

r,E «iOrVEKN'EMEXT 521

dt'voii's (Hii lui sont impost's par la couluin»', les mœurs t't la loi. Ils ne sauiaicnl dont' donnée lien aux. exaspérations do d(''voutMn('nl ([ui ont porlé nos pères à subir sans l't'sistance. p«Miilant [Aus d'un siècle, la corruption de Louis XIW du Ut'uent et de Louis W.

Inspirés par le même esprit de tolérance et de pondération, les Anglais balancent le droit qu'a le iiouvernemenl central de nommer des magistrats locaux, parle droit des localités à élire la Chambre des communes, et par suite à nommer indirectement le [jeisonnel de ce gouvernement. Ils balancent de même ledroitdu législateur par lobligation de l'enquête préalable aujorès de tous les lionimes conq)étents ; le pouvoir du fonctionnaire, par la responsaljilité devant les administrés, selon le jugement des tribunaux de droit commun ; l'action de l'autorité i)ubli(iue, par la surveillance des électeurs et des conti-ibuables ; le droit des pauvres à l'assistance, par l'intervention nécessaire de ceux qui en font les frais.

Chacun des détails de la vie ]publi(|ne est en outre contrôlé, h des points de vue opposés, par deux partis permanents. Ces partis ne sont pas constitués, comme ceux des peuples en ré'volution, par des erreurs dangereuses ou par des intérêts éphémères. Ils sont fondés sur deux aspirations éternelles et légitimes ,du cœur humain : sur la prédominance de l'une ou de l'autre des deux propensions f|ui portent l'homme à conserver le bien ou à cherchei' le mieux. Enfin l'opinion j)ul)lique h son tour, secondée par la presse périodique, s'oppose comme conti-e-poids à toute influence exclusive. Klle fait constamment échec à l'autorité de l'un ou de r.iulrr; parti : dès que les Torys obtiennent un succès marqué, elle aide les Wighs à prendre leurs émules en faute et à reconquérir la prépondérance.

522 r,E GOUVERNEMENT

L'impulsion imprimée aux esprits dans un sens ou dans l'autre est parfois énergique ; mais elle ne dégénère jamais en un système exclusif, sous l'inihunice de la routine ou de la passion. Elle ne s'inféode point dans une formule politique qui ne serait pas une expression de la loi morale. A cet égard, les Anglais gardent au contraire une extrême réserve. Même aux époques de passion et d'entraînement, ils ne proclament jamais dans les actes officiels les principes de raison et de justice qu'ils s'etforcent de pratiquer. Ils repoussent les protestations en faveur des grandes vérités sociales qui ne dérivent pas directement du Décalogue interprété par l'Evangile. Ils dédaignent ces formules impuissantes et stériles qui ailleurs s'inscrivent en tête des lois, ou ne s'aftichent sur les murs avec tant d'apparat, que parce qu'elles ne sont pas gravées dans les cœurs.

La tolérance, la crainte de la corruption et l'amour des réformes.

On peut résumer d'un mot cette mâle indépendance et cette prudente réserve, en disant que l'Angleterre, redoutant la domination d'un principe exclusif pris en dehors de la loi suprême, maintient fermement, en les tempérant \\\i\r par l'autre toutes les bonnes traditions d'où peut ih'eouler quchpie utilité pour le public.

Cette réserve s'applique même h la liberté civile et politique, c'est-à-dire au principe que, selon l'opinion unanime des autres nations, l'Angleterre pratique avec la plus évidente supériorité. En cette matière les Anglais ne font jamais, même devant les électeurs, ces sonores professionsde foi d(tul les l-'ranyais ont été si prodigues,

LE OOrVEUNKMEXT 5"23

La liberté surgit flioz eux spontanément do la conciliation de tous les bons principes sociaux. Klle ne s'improvise jamais, comme chez nous, |»ar la violence. Elle pi'ocètle au conliaiie d'un esprit universel de tolérance, qui donne un légitime développement à toutes les siliiatiiMis, à tous les iulérèts, à foutes les dt>ctrine>.

Si, parmi ces ]Minci[)es que les Anglais pialicpient pluttM qu'ils ne les proclament, il fallait absolument iniliquei' des tendances dominantes, je signalerais, après cet esprit de tolérance et de couciliation. la ciainte de la corruption et l'amour des n'-foianes.

La corruption conjurée dans la vie privée.

Pour préserver la vie privée de la corruption, les Anglais font d'abord appel à la religion. Ils la considèrent comme un frein salutaire pour toutes les conditions et pour tous les âges. Ils y voient la force la plus propre à écarter les passions de la barbarie; car ils savent que le germe de ces passions se reproduit incessamment avec les générations nouvelles, quel que soit l'état de perfection atteint par la génération piécédente.

Agissant par l'exemple plus que par les préceptes, ils initient leurs enfants à la |)ratique de la vie par les saines traditions du foyei' domestique, et ils ne laissent à l'école qu'un rôle subordonné. Après avoir ainsi mis en jeu toutes les influences émanant de la famille, ils ont recours h un judicieux système d'enseignement. Us veulent que l'autorité du professeur soit indéi)endante de toute innnixtion de l'Etat ; mais ils lui donnent pour appui et pour fi-ein la religion, qui ne reste jamais étrangère aux aspirations de la science.

Au surplus les pères abandonuent rarement leurs fils aux spéculations théoriques ; ils continuent à les diriger en joignant à l'enseignement de l'école l'enseignement plus efficace qui résulte de l'exercice d'une profession. Usant à cet égard de leur souveraineté que laisse intacte la loi civile, ets'appuvant sur la liberté testamentaire, ils tempèrent par un travail utile les passions de la jeunesse. Ils dressent au moins un de leurs enfants à l'exercice de la professi(Ui de famille, et ils mettent les autres en voie de se créer une situation indépendante. Sous ce régime d'autorité paternelle, le classement social se produit dans les meilleurs conditions : la direction des ateliers de travail arrivenaturcllement aux plus dignes.

Après avoir pourvu, autant que possible, par l'initiative individuelle au maintien de l'ordre social, les Anglais ont fréquemment recours à l'association libre pour combattre les abus ou préparer les réformes. Ils se préoccupent surtout d'accomplir, à l'aide de corporations libres enrichies par les testaments, les œuvres de bien public auxquelles les pères de famille ne jKunraicnt sufliie s'ils restaient isolés.

La corruption conjurée dans la vie publique.

En ce qui concerne l'organisation de la vie ])ubli(pie, les Anglais font d'abord appel aux sentimenls de l'honneur et du devoir, et ils les propagent à l'aide d'un bon système de réconq)enses. Mais ils ne perdent jamais de vue le dangerdes (b'-faillancesindividuelles ; et pour s'en gaïautir, ils s'inspireiil d'une |)eiis(''ejusle et féconde. Ils cslimenl «pie l'activité la plus soutenue et l'autorité la plus honnête sont celles du pèrede famille obligé de pour-

l.L uOlVKUNEMENT 525

voir par son travail, à son liion-tMre i)ei"sonnel cl à celui (lo la fi-nunc et des enfants. Ils savent anssi qnc^ l'aclivilT' et raulorit*'- ilu l'onctitmnaire [mblic, ioi's même «lu'ellcs sont ennoblies par les vertus de l'iioninie privi'', restent dépouivues de ces stininlants salutaires, et rei-»''lent toujours quelque germe de corruplion.

De ce fait indiqué par une expérience journalière, ils concluent qu'il ne faut jamais, pour atteindre une perfection théorique, confier aux gouvernements les fonctions sociales qui peuvent être convenablement renqilies par des particuliers. Se plaçant à ce même point de vue, pour les fonctions qui appartiennent à la vie publique ils choisissent de préférence les hounnes qui, voués habituellement au soin de leurs alTaires privées, peuvent consacrer une partie de leur temps à la chose commune. Encore distinguent-ils surtout parmi ces derniers ceux qui visent à l'honneur et non à l'argent, ([ui tiennent expressément à se concilier la considération publique par une conduite irréprochable, qui veulent s'élever plus tard par les suffrages de leurs concitoyens à des fonctions plus importantes. Encourageant la richesse, l'une des forces sociales, et prévenant la coi'ruption qui en émane, ils rendent ainsi laborieuses et morales des existences cpii se fussent déj^ravées dans l'oisiveté.

Les fonctions gratuites : le choix des fonctionnaires.

Le> .Vnglai> euii>idèient la multiplicité des fonctions gratuites conune un élément essentiel d'harmonie, dans un grand Etat où le commerce porte à la fortune beaucoup fl'individualités éminentes. Us excitent les riches îi s'élever aux honneurs parla vertu, afin de les dissua-

der de per\''ertir la société par leurs vices et leurs passions. Ils ont en conséquence érigé en devoirs publics, pour toutes les situations de fortune, depuis la fonction de Highway-surveyor, jusqu'à celle de Shériff, toutes les charges gratuites qui peuvent créer aux titulaires des droits à la considération de leurs concitoyens.

Ils attribuent des salaires h deux sortes de fonctions : à celles qui exigent une longue pratique professionnelle, incompatible avec l'exercice d'entreprisesprivées ; à celles qui sont ti'op inférieures pour èlre recherchées par des hommes visant surtout à la considération publique. Quant au choix des agents, ils le subordonnent à des principes foi't ditférenfsde ceux qui sont adoptés en Fi'ance. Ils se tiennent suilout en garde contre la doctrine qui assimile ces fonctions à des prébendes auxquelles tous les citoyens peuvent également prétendre, en s'aidant de la faveur des gouvernants, ou en justifiant de leur capacité par des examens. Portés à tirer de chaque principe tout le bien qu'il peut donner, ils ne repoussent pas les examens d'admission ; mais ils les étendent peu au delà du cercle des fonctions inférieures. Pour les carrières d'un ordre plus élevé, que les classes influentes destinent sous tous les régimes là leurs enfants et à leurs clients, ils voient dans l'exagération des examens une perte de temps et une source de corruption. Ils iT'doulent surtout ce procédé de cbtssenienl en ce (pii hiiicbc la magistratiu'c, ranm''c cl les autres services où l'ascendanl |)ersounel du fonclionnaire résulte en grande })arlie des habitudes traditiouiielles de la parenté. Kn choisissant les candidats, ils cuiilinueul donc à ivcberclier les aptitudes li(''es aux uiciileui'es traditions sociales et à la fortune, tout en réservant une grande part aux capacités c(.mstalées pai' des examens.

En ré'sumi''. selon la doctrine anglaise, le droit du

î.E <^<>^vKn^■l^^^F,^ T 52'/

piihlic n'ost pas de concourir à toutes les fondions de l'Ktat, mais («'être servi par des fonctionnaii'cs liai)iles et dévoués. Le gouvernement suit en conséquence i)our chaque classe de fonctions le mode de recrutement le plus propre à atteindre ce but. Ainsi, il recourt avec succès à l'examen, comme moyen absolu de classer les candidats aux fonctions exigeant certaines aptitudes techniques développées par les écoles. Il relègue ce moyen au second rang pour le recrutement des fonctions réclamant surtout cei'taines (jualilés garanties par les bonnes tiaditions de famille. Enliii, tirant même d'un vieux principe tr(.)[> sujet à rai)us le bien cpi'il peut encore pi'oduire, il tolère la vénalité des oftices i|ui ne confèrent une situation digne et heureuse qu'aux titulaires qui joignent à leur fonrljon la possession d'une certaine fortune.

Le recrutement du personnel gouvernemental.

La nation, [Kjuvant à la rigueur dicter ses choix au gouvernement, lui laisse habituellement sous ce rapport beaucoup de latitude, (l'est ainsi que des bonnnes nouveaux qui prennent d'utiles initiatives arrivent journellement «à de hautes situations pour y mettre leurs idées en prati(pie. L'élévatinii i'a()i(i(' des bommes de mérite est au contraire incompatil)le avec les lourdes hiérarchies bureaucrati<pies du continent. Elle a beaucoup coutiibué à la grandeur présente de l'Angleterre.

Les Anglais sont généralement convaincus que la première qualité du fonctionnaire public est d'être inaccessible à la corruption. Cette conviction n'existe pas seulement chez les hommes d'Etat aux(|uelsdes fonctions

élevées ont donné une haute intuition de l'ordre soeial. Elle a été propagée jusque dans les rangs inférieurs des classes moyennes par la pratique du gouvernement local, par le sentiment chrétien, et surtout parla lecture habituelle de la Bible. Quant au classement des hommes, le Livre saint exerce en Angleterre une influence dont j'ai rarement aperçu la trace chez les Français (1}.

La répartition des pouvoirs publics.

En ce qui concerne la répartition des pouvoirs publics, les Anglais s'inspirent de principes analogues. De même qu'ils donnent, autant que possible, au fonctionnaire le caractère de riiomme privé, ils se plaisent à étendre jusqu'à ses extrêmes limites le cercle de l'activité individuelle, puisa tenir en contact intime riuunme puldic et l'administré. L'art de gouverner leur parait consister surtout à faire voter chaque dépense par ceux qui la payent ; h établir l'administration de la chose publique dans le (lomté, le Borough, l'Union et la Paroisse, et à ne concentrer dans la capitale de la Province ou de l'Etat que la dose d'autorité strictement indispensable à la bonne gestion des intérêts communs.

(1) J'ai entendu à Stieffield un prédicateur des rues signaler en termes excellents l'influence que le Christianisme exerce sur les institutions publiques, cl citer on anghiis, aux ai)plaudisscnients de la foule, le verset suivant : « L'élévation des justes est « une source de prospérité : le lègne des méchants est la ruine « des hommes » (Proverbes de Salomon, XXVIII. 12). — Le peu|de anglais, tant qu'il se nourrira ainsi de la lecture du Livre saint, n'acceptera pas de ses gouvernants la corruption que la France, envahie par le sccplicisme, a subie sans résistance pendant le dernier siècle «le l'ancien régime.

LE OOUVKUNE.MKXT Ô-IQ

L'amour des réformes et le respect de la tradition.

C'est surlout r.uiioui' dc^ rôrdriacs (jui lioiiorc aiijouiiriiiii r.ingleterre ; mais cello propension n"a [)uur ainsi diie rion do connnnn avec le besoin de chanueinent «pii se nianifesle en France, avec fracas, après de lony:nes iiériodes de tnr|i(Mir. (in laisse une libre expansion anx idées les plus excentriiiues, toucbantles reformes politiques et religieuses On se garde bien de les mettre en relief, comme cbez nous au xviii'' siècle, jiar la persécution ; mais on les déconcerte par deux proc(''dés elïicaces ; par la tolérance avec laquelle les gouvernants se résignent à subir la propagande de l'erreur ; par le dévouement que mettent les particuliers à proclamer la vérité, et à conférer pai- leurs votes les lionneurs et les pouvoirs publics à ceux qui la pratiquent.

Les Anglais sont profondément attachés h leur constitution sociale. Ils savent qu'elle est fondée sur des coutumes justifiées par l'assentiment de nombreuses générations ; qu'elle est incessamment améliorée, dans la vie locale par les vraies Autorités sociales et les contribuables, dans la vie nationale par un Parlement soumis au Christianisme. Ils considèrent en consécjuence comme puériles ou insensées ces élucubrations dans lesquelles un auteur, regardant comme non avenus tant d'etlorts et de dévouements, viserait à créer' de toutes pièces un nouvel ordre social. Se sentant ainsi assurés contre toute chance de perturbation brusc[ue, ils recherchent, sans arrière-pensée et avec une ardeur soutenue, tous les perfectionnements conseillés par Texpérionce et la raison, et ils s'assimilent par là de nouveaux éléments de puissance et de stabilité.

Cet infatigable espi-it d'innovation tourb(; à tous les Le PIftv. 30

détails de la constitution sociale. Il modifie sans hésiter les institutions les plus vénérables ; mais dans ce cas le mobile est le désir du mieux, et non un entraînement irréfléchi vers la nouveauté. Quand ce désir légitime n'est point enjeu, on se tient au régime ancien ; et souvent même, quand on change le fond des choses, on se plaît à conserver la vieille forme dans le nom ou dans le costume. Les Anglais ne renoncent à leurs coutumes qu'en vue de certains résultats qui semblent désirables. Souvent ils ne promulguent qu'à titre d'essai leurs lois de Réforme ; et dès que l'expérience en démontre la stérilité, ils n'hésitent pas à les abolir. Ils accueillent avec une faveur marquée les projets de réforme recommandés par une heureuse pratique d'un peuple étranger. La propagande de leurs consuls commerciaux, de leurs négociants et même des sinqDles voyageurs de loisir, est h cet égard fort efficace. L'Angleterre trouve ainsi dans les relations de la paix les moyens de succès que Rome se procurait surtout par les contacts delà guerre. Mieux avisée et plus féconde que son énude, elle envahit le monde non pas seulement par ses armées et ses vaisseaux, mais encore par le comnu'rce et la colonisation. C'est ainsi cpie devant tous les peuples cette grande nation justifie sa pr('[)ond(''raiice par ses services.

Encouragements judicieux donnés à l'esprit de nouveauté.

L'AnglcIcrfea de|)uis longtenqjs conslat('' que le meilleur moyen de provoquer les réformes idilesest de bien aeeiieillir, puis de récompenser les citoyens qui s'y dévoiu'nt. Tout novateur- (|ui fait app«>l à l'expérience et

à la raison est accueilli avec sympathie parla presse périodique et par les libres associations adonnées aux améliorations sociales. L'idée nouvelle, dès qu'elle a été approuvée par l'opinion, provoque la foi'mation d'une association spéciale, si elle ne rentre pas tout d'aliord dans le cadre d'une institution ancienne. Elle trouve de puissants pati'ons parmi les hommes de loisir qui, dépourvus de toute préoccupation personnelle, consacrent leur vie au soin des intérêts généraux. GrAce à ces appuis, l'idée se propage rapidement, et elle est luentiM mise en pratitjue. L'opinion puhliijue s'enqjloie volontiers à assurera l'inventeur le genre d'encouragement (|u'il peut désirer. C'est elle, par excnqjje, qui rend prolîtal)le aux intéressés l;i loi des brevets d'invention, qui n'est guère en France, i»our les inventeurs, qu'une cause de martyre. C'est elle, en efîet, qui, en léagissant sur les individus et sur les juges, réprinie avec sévérité les empiétements frauduleux.

Lorsque l'on considèi-e l'esprit de routine qui règne chez la plupart des populations stables du Continent, ' on admire chez les Anglais cette sage propension vers la nouveauté. On comprend que cette constante préoccupation pour les réformes est un des titres les plus l(''gitimes de la nation anglaise à la prééminence.

Cestitres sont nombreux, et ils se i)iaiiir('sl(nil,suilniil dansl'ordre politique, avecune sup(''ri«)rilé incontestable. On ne peut lire les actes du l'arlement sans accoidcr au gouvernement anglais le respect qui lui est dû. Au risque de surcharger mon récit, j'ai souvent conseiv('! dans les chapitres précédents la trace de ces lectures. J'ai cité les principales lois qui, depuis 1789, ont transformé sans bruit la constitution britannique, dans le tenqjs même où nos dix révolutions aggravaient les dé.sordres et les abus de l'ancien régime, désorganisé par Louis XIV et ses successeurs.

Je dois signaler encore, en terminant, une antre cause des succès de l'Angleterre. Les hommes d'Etat de ce pays sont en présence d'nne constitution formée de coutunK^s et de lois innomjjrahles, (jui im])liquc'nt souvent conti'adiction. Ils l'ont souvent moditiée, cumm<^je l'ai indiqué en détail dans l<^s six précédents chapitres ; mais ils oïd toujours compris l'impossihilité ahsolue de réformer en une fois une grande subdivision d'un si vaste ensemble. Dans chacun de leui'S essais d'amélioration, ils s'attachent seulement à un détail, sans trop se préoccuper des disjiai'ates, et en se tenant toujours prêts à continuer l'œuvre, dès qu'une nécessité se fait sentir. Ils trouvent aisément leur voie au milieu de ce dédale d'institutions, en s'aidant de la tradition orale et de bons répertoires ; mais ils ne songent jioint à détruire linir constitution sous prétexte de la simplifier. Ils se gardent de substituer des textes inflexibles aux coutumes qui, depuis quinze siècles, se plient à toutes les exigences des liliertés publiques et privées. Ils se persuadent qu'aucune assendîlée, fût-elle composée de Numas et de Solons, ne saurait s'employer utilement à résumei' en codes ces vénérables coutumes. Ils sont unanimes à ])enser que la stabilité et la grandeur de l'Etat sont suffisamment assurées, si le législateur iioui'voit avei- vigilance aux besoins de cha(pie jour, et si les classes dirigeantes, se d(''fcndant de la corruption, font partout leur devoir.

Modération des idées touchant le self-government et la séparation des pouvoirs.

Les uovati'urs franrais (jui se ](laisenl à d(''V('l(»|i|KM' sans cesse les attributions du gouvernement central, aux dépens du gouvernement local et de l'activité indivj-

r.K (",(^rVKl{\F,N[FA'T 583

(Im'lle, pouiMaicnt tiouvor dcsai-guiiiciils diiiis |iliisiems nit'siires récentes de l'Angleterre. Au nombre de ces niesui'es on [>eut citer notamment celles qui concernent la vaccine, les routes, la salubrité et renseignement. Les rapports des fonctionnaires chargés de diriger et de contrôler les nouveaux sei'vices oi!i intervient l'Etat, fournissent parfois des infoi'mations justes sur les inconvénients de ces prétendues réformes. Mais ils témoignent |ilus ordinairement d'une disposition sj'Stématiquc à l'ti'udre encore le régime d'intervention; et il ne semble pas que l'opinion publique soit préparées réagir contre un nouveau courant d'idées. Ces faits conlirment deux conclusions précédemment établies. Ens'éloignant aujourd'hui de ses pratiques habituelles de self-gorernment, l'Angleterre prouve une fois de plus qu'elle repousse toute dijctrine exclusive. En se rapprochant sous ce rapl)ort de plusieurs nations du continent, elle fournit un nouvel exemple île la tendance (jui porte les Européens à l'uniformité".

Mais on ne serait nullement fondé à présenter ces mêmes fait> comme la justillcation des exagérations du régime français. Pour écarter ce genre d'apologie, le lecteur n'a qu'à se reporter aux différences profondes qui existent entre les constitutions sociales des deux pays. Il pourra se borner, par exemple, à comparer les régimes administratifs du comté et du département.

D'un autre côté, le Royaume-Uni, qui offre le meilleur modèle de gouvernement local, ne prétend nullement prendre en toutes choses le contre-pied du principe de la centralisation. On peut observer en ce pays, dans certaines branches d'administration, une concentration d'autorité plus énergique que tout ce qui existe ailleurs. Ainsi, par exemple, la réunion de tous les services financiers de l'Etat entre les mains d'un premier minis-

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tre contraste singulièrement avec l'éparpillement ruineux que nous avons introduit en France dans ces services, tout en donnant dans les autres branches de la vie publique contre les écueils d'une centralisation exagérée.

■le ferai une remarque analogue à propos de la séparation des pouvoirs. Nos hommes d'Etat font de ce principe une règle absolue, en haine des abus auxquels le régime opposé a donné lieu au dernier siècle. Les Anglais, au contraire, tirent de ce principe tous les avantages qu'il peut donner ; mais ils se gardent de l'appliquer jusque dans les moindres détails.

Critiques dirigées contre la constitution sociale de l'Angleterre.

En présentant ces appréciations sur la constitution hi-itannique, je me suis inspiré des considérations exposées au début de cet ouvrage. Je me suis proposé, non pas de faire la balance exacte des qualités et des défauts de cette constitution, mais bien de mettre en lumièrcles bons exemples qui peuvent exciter chez nous mn' l'iiiul.itinn salutaire. Si je m'étais placé au stérile point de \ur de la crili(|ue, j'aurais dû insister plu> (lur je ne l'ai fait sur plusieurs traits regrettables : sur les dernièics traces de l'oppression imposée pendant cinq siècles à l'Irlande; sur l'injustice du régime des dîmes ecclésiastiques, (jui prive les cultes dissidents de leurs légitimes ressources; sur les vices nond)r<'ux attachés au principe et à la pratique de la taxe des pauvres; sui' les misères [)bysiques et morales qui, malgré de nombi-euscs réHuMues, pèsent encore sur les populations nianulai'iurières et urbaines du Kovaumc-l ni. .l'aurais

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