XOXICK SL"H LA VIE
tinii. Il refuse un siège à rAssemblée nationale, ne voulant pas consumer stérilement ses forces dans cette mêlée confuse des partis. II publie, en 1871, V Organisation de la fa7nille et la Paix sociale après le désastre. « Je suis ici sur la brèche, écrit-il de Paris le I"2 juillet, et j'y resterai, agissant dans riiypolhèse où les incommensurables erreurs de notre race seraient guérissables. Les malheurs de la patrie m'ont fait connaître des collaborateurs dévoués, qui vont travailler à la besogne du salut » (1). Il s'était déjà attaché une élite de disciples fidèles, au premier rang desquels il faut citer MM. Focillon, Ch. de Ribbe, Claudio .lannet, Cheysson, Rostand, Delaire, Jules Michel. Il en cherche de nouveaux. Il organise les Unions, groupes locaux et autonomes qui, en se multipliant sur divers points du territoire, avaient pour tâche d'y répandre le goût des études sociales et d'y propager les principes de la réforme. Des personnages politiques, des notables, français et étrangers, vont l'entretenir ou correspondent avec lui (2). Ses amis déposent sur le bureau de l'Assemblée nationale, le 23 juin I87I, un projet analogue à celui que le gouvernement impérial avait présenté, dans la session de 1869-1870, au Corps législatif (3). Les Chambres de commerce avaient été saisies de la question sui-
(1) Lettre à M. Gti. de Uibbe, 12 juillet 1871.
{'1) Los lettres (''cliangécs entre Le Play et ses correspondants et livrées à la publicité, de mai 1872 à mars 1875, ont été reproduites dans 8 brochures sous ce titre : V f'nion de lapaix sociale, Correspondanci: n" 1, 2, 3, etc. Les auteurs des lettres adressées à Le Play étaient : le comte de Butenval, ancien ministre plénipotentiaire, ancien conseiller d'Etat, ancien sénateur ; MM. I.,ucien lîrun et Pradié. députes; M^r Isoard, auditeur de rote pour la France, plus tard évèque d'Annei;y ; M. EnuTi. de Curzon, propriétaire rural ; lord Denbigb, pair d'Angleterre ; lord Hohert Montagu, membre de la Chambre des communes
(3) D'après cette proposition, qui porte les signatures de M.M. Morlinier-Ternaux, Lueien i!run et Baragnon, les articles 832 et 1079 du Code civil auraient reeu les modifications suivantes. Les lots, dans une succession, auraient pu être corn-
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vaille : En i/uoi l'éducation et les lois (in;/liiises ou aile mandes conlrihuentelles à pousser la jeunesse vers le commerce d exportatioti ? Deux de ces Chambies, colle de Paris et celle de Bordeaux osèrent, eu ISTo, indi(iiior, la première, i> comme un objet d'éliule digne du législateur », la seconde, » comme une nécessité nationale », la restitution au père de famille du droit de dispo-^er librement de ses biens (1).
Ainsi, les idées de Le Play avaient cheminé et gagnaient peu à peu les sommets. Malheureusement la violence des passions politi(iues égarait Topinion et la détournait de ces graves problèmes. « Pauvre F"rance, écrivait Le Play en 1859, nos gouvernements, depuis soixante-dix ans, ont toujours autre chose à faire que la principale : la réforme sociale » {i). Pour lui, il ne se lassait pas de travadler. Il publia, en I87S, la Constitution de l'Angleterre, et, l'année suivante, la Réforme en Europe et le salut en France. La deuxième édition des Ouvriers européens parut, de 1877 à 1879, en six volumes. Le premier contient, avec de précieux souvenirs
posés, en pnjptjrtions inégales, di' uuiubies, inimoubies, dioils ou créancfs, et même n(; comprendre qu(> drs biims dune seule nature. — L'action en rrscision contnj les partages d'ascendant, qui est de 30 ans ou de 10 ans selon (lu'il sagit d'une disposition testamentaire ou d'uni' donation entre-vd's, eût été réduite à 5 ans ou à 2 ans. — lîniin, tandis que, s'il y a lieu de revenir sur un partage entre-vifs les biens doivent être, — c'est du moins ce qu'exige la jurisprudence, — estimés suivant leur valeur au moment du décès, ils l'eussent été suivant leur valeur au moment de la donation. Voir le rapport sommaire fait sur cette proposition par M. IJaragnon. Elle ne fut, d'ailleurs, pas discutée {Journal officiel du 2!) juin 1871).
L'n des trois signataiies, .M. Lucien Hrim, a décrit plus tard avec talent, dans son Introdurlion à l'i'tude du droit, les vices de notre régime successoral.
(Il Les procès-verbaux de ces délibéialions ont été insérés dans l'Annuaire de ITnion pourl'an IS'7.1, p. 207 et suiv.
(2) Lettre à M. Cli. de Ribije, 18 avril 1859.
sur la vie de Le Plaj, une étude magistrale sur la méthode d'observation. Chacun des cinq autres est enrichi d'une introduction où l'auteur esquisse la constitution sociale des diverses races auxquelles appartenaient les familles décrites, et d'un épilogue où il résume les .principaux changements qui s'y étaient introduits depuis 18o5, date de la première édition. C'est comme un abrégé de l'histoire sociale du monde européen et des provinces limitropiies de l'Asie et de l'Afrique pondant un quart de siècle.
Je ne veux pas omettre ici ce qui fut, on quelque sorte, le dernier acte de la vie active de Le Play. M. Jules Ferry commençait alors, contre la liberté religieuse et la liberté de l'enseignement, la guerre que MM. Waldeck-Rousseau et Combes devaient reprendre et poursuivre, le premier avec la perfidie savante, le second avec la furie sectaire que l'on sait. Le Play avait souvent recommandé, pour l'étude des problèmes politiques ou sociaux, la méthode qui consiste à rechercher, par voie d'enquête, les solutions qu'ont adoptées les peuples modèles. Il demanda, en 187!), à un de ses amis d"AngIeterre, M. Saint-Georges .Mivart, membre de la Société royale de Londres, une simple rfe67a?"«^/o/i de faits concernant les coutumes et les idées de ce pays sur la liberté d'éducation. La réponse qu'il reçut apprit aux défenseurs de celte liberté en France qu'ils avaient pour eux tout ce que l'Angleterre comptait d'illustre ou de notable parmi les hommes publics, les savants, les professeurs des Universités d'Oxford, de Gauibridgc et de Londres (I).
ft) (jll.ui^lvni;. (.'nlre autres, avait écrit à M. .Suint-Georges Mivart : « J'accepte avec cordialité les propositions de voire
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Enfin, en 18S1. « dispulanl à la maladie, arrachant en quelque sorte à la mort les jours qui lui étaient ;nécessaires pour donner à sa pensée une forme délinilive, à son œuvre un couronne-
déclaraiion el jo suis tout à tait content d'être cité à cet oll'et ». Lord Rosebery et Lord Carnarvon avaient envoyé leur adhésion. M. Saint-Gorges Mivart ajoutait courtoisement : • Il est à peine nécessaire de dire que les signataires sont loin d'avoir la présomption de vouloir se mêler aux alTaires intérieures d'une nation amie. Mais ils ne peuvent pas refuser leur témoignage à ce qu'ils croient être vrai et bon ».
La déclaration portait notamment : 1» Tous les habitants de l'Angleterre, nationaux ou étrangers, sont libres d'ouvrir une école a leurs frais, d'enseigner ou de s'associer pour l'enseignement à leur gré, pourvu qu'ils ne commettent aucune offense contre la morale publique, au sens ordinaire de ce terme. — 2» L'adoption d'une loi qui priverait des individus ou des catégories d'individus de leur liberté à cet égard serait regardée comme un acte absolument tyrannique. Aucune mesure de ce genre n'aurait chance d'être votée par le Parlement. — Z" Chaque père de famille a le droit de faire instruire ses enfants dans l'école de son choix, de subventionner et d'employer une école de son propre culte, dont les maîtres sont librement choisis. — i° L'abolition de cette liberté serait considérée comme une oppression intolérable.. .
Vers la même époque, dans une discussion ouverte à la Chambre des lords sur la création d'une Université en Irlande, un membre du parti libéral, ayant manifesté la crainte que le gouvernement nexérçàt une action abusive sur le choix des professeurs el sur la direction des études, s'attira du grand chancelier, lord Gairns, cette réplique : « Je crois que le noble préopinant a l'imagination quelque peu troublée à la suite des nouvelles qu'il a reçues de l'autre côté du détroit. On lui a raconté, parait-il, que, dans un pays européen, au nom des principes de 80 ,rires\, peut-être même de 93 {nouveaux rires), des assemblées délibérantes avaient reconnu à l'iltat le droit de se substituer aux pères de famille, d'enseigner a l'enfance, selon les caprices changeants du législateur, l'histoire, la morale, les principes de la politique et jusqu'àceux qui touchent à la grande question religieuse.
« Nous n'avons pas à nous mêler de ce qui se passe chez des peuples amis {rires ; qu'ils organisent à leur gré la famille, l'éducation, l'administration, la police, c'est leur affaire. Mais il y a et il y aura toujours chez l'Anglo-Saxon quelque chose de sacré ; le chez soi, le droit des pères et des mères de faudlle, la
tnent suprême » (1), Le Play fit paraître la Constitution essentielle de l'humanité. C'était une synthèse abrégée des principes sociaux indispensables non pas seulement à la France actuelle, mais à tous les peuples et à tous les temps. C'était aussi comme le testament public de l'auteur. Il en a lui-même défini l'objet et les conclusions dans une page où la gravité du vieillard s'unit à la fermeté de vue et à la sérénité du penseur, « Tourné par mes études et ma profession, écrit-il, vers la pratique des sciences exactes, j'en ai appliqué les procédés à la science par excellence, celle des sociétés. Pendant un demisiècle {grande œvi spatium), j'ai parcouru l'Occident et rOrient, m'asseyant au foyer de tous les sages, pour les interroger sur le secret du bonheur, c Or, voici ce que cette enquête m'a permis de constater : sous tous les climats, sur tous les sols, malgré la diversité des époques, des langues, de la religion et de la souveraineté, partout et toujours, en un mot, le bonlieur des peuples se présente accompagné d'un certain ensemble de conditions, qui font, non moins invariablement, défaut chez les peuples souffrants. On se trouve ainsi conduit à rattacher, par le lien de la cause à l'effet, le bonheur à cet ensemble de conditions et de principes, qui ré[)ondent,
libiTtc' plus essentielle que toutes b^s autros, celle do la l'iimillc. Malheur à qui voudrait y toucher ! Le noble préopinant sait bien i]ue nous ignorons, chez nous, co que peut rlieun ministre do l'instruction publique avoc son grand Conseil, ses professeurs, ses favoris, ses méthodes et ses jjrof^rammes. Encore une fois, que le noble lord se rassure ! » {Annuaire de l'Economie sociale. 1879, p. 81 et 305, et Les projets de loi de M. Jules Ferry dcmnt l'opinion anglaise, \yAV M. Alexis Dclaire).
(1) A. Delaire, dans un intéressant article sur la Constitution essentielle de rhumanité (Revue la Réforme sociale, 1881, 1,88). Nul n'était mieux qualifié pour analyser l'œuvre dernière de Le Play que M. Alexis Delaire, si fidèlement attaché au maître pendant cette pi'riode de sa vie, et son suecesseur dans les l'onclioiis de secrétaire général de lasociéti' d'iù-nnomie sociale, qu'il renq)lit avec un dèvoueiucnt inlassable dejmis vingt-deux ans.
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depuis les premiers Ages, aux Irails peniuinenls de lu nature humaine, et qu'on peut apjieler, par conséquent : la Constitution essentielle de l'/iumanite (l).
Mais Le Play voulait encore, autant qu'il dépondait do lui, perpétuer par des institutions durables sa méthode et sa doctrine. Il avait déjà fondé la Société d'Economie sociale et les Unions de la paix sociale. Il méditait la création d'une lîevue périodique. « Soyez sur, écrivait-il dès IStio, que je ne reculerai pas d'une semelle. Je suis Normand, je me sens imprégné de la ténacité qu'on accorde généraloment à nos ancêtres. Donc vous verrez la revue de la Ri' forme sociale, pourvu que Dieu me prête vie » (2). Il ne put réaliser cette partie de son programme que seize ans plus tard, mais enlin il la réalisa. Le premier numéro de la Réforme sociale patul \e il) janvier 1881.
Le Play professait non seulement dans ses ouvrages, mais aussi, sous une forme plus attrayante et plus neuve, dans ses entretiens. Sainte-Beuve, après avoir analysé un passage des Ouvriers européens, écrivait : « La manière dont il raconte de vive voix est bien autrement circonstanciée et curieuse ; et, en général, sur tous ces pays qu'il a vus et sur les singularités de mœurs, je ne sais rien de plus intéressant que sa conversation. C'est le morne langage uni et simple que dans son livre, avec l'abondance en plus, avec la particularité et un certain accent qui grave » (.3). Son salon de la place Saint-Sulpice, dit
(\) Pi-offvamine de (jouvernement et d'oi'fjaiiisation sociale d'apvKS iobsercation comparée des divers peuples, par un groupe d'économistes, lettre préface de M. F. Le IMay, 1881.
(2) Lettre ii M. Ch. de Riblje, 29 septeniljre ISGo.
(3) Sainte-Beuve, youveau.c lundis, IX, 170.
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un de ceux qui ont eu l'honneur de le fréquenter, « réunissait dans un pêle-mêle original les conditions les plus diverses. Un membre de la Chambre haute d'Angleterre y donnait la réplique à un élève de l'Ecole des mines, un évèque français causait avec un Turc de l'ambassade ottomane. On parlait cinq ou six langues à la fois ». Quant au maitre de la maison, « petit, d'un tempérament sec, nerveux et agile, simplement vrtu, presque toujours en veston bleu, il n'yavaitde remarquable chez lui (pie la t(He. Mais quelle expression ! Le front haut, découvert, fortement bombé, les yeux enfoncés, le regard calme et droit, habituellement baissé vers la terre, de temps à autre se relevant rapide, étonnant de pénétration et de puissance ; on y lisait sa profonde connaissance des hommes »>. La parole de Le Play était brève, un peu saccadée, mais bienveillante et libérale aux opinions comme aux personnes.
Un publiciste raconte ainsi une visite qu'il fil, à la fin de l'année 1871, dans le (^abinet studieux de la place Saint-Sul- ]»ice : « Près de la cheminée, j'ajjerçois un vieillard de petite taille, au regard étincelant, qui me tend la main et, sans préambule, sans phrases inutiles, me montre du doigt une table où des livres sont rangés dans un ordre parfait : « .leune homme, dit-il, vous voycz-là trente années d'études, d'observations et de voyages. Ce grand in-folio, qui est près de la nniraille, en a été le premier résumé ; mais n'ayant pas lardé àroconnaiire (lue c'était Iroplourd pour les estomacs français, j'ai réduit l'o-uvre en ces trois volumes (pie vous voyez ici... Puis, m'étani de nouveau apeiru <jue mes concitoyens ne pouvaient le supporter, j'ai condensé les trois volumes en un seul, jusqu'au jour où j'ai résumé le livre en cette brochure ipii, elle-même, a été réduite à ces quelques pages... Vous, faites le contraire, commencez par ces pages, et, si vous pouvez les supporter, passez à la brochure, puis vous remonterez aux volumes ». — Je veux répondre par quelques politesses banales, 11 m'arrête d'un geste et, avec une douceur et une
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autorité que je n'ai jamais rencontrées dans ma vie, il me dit : « Pas de phrases inutiles, la vie est courte, nos moments sont précieux. Ecoutez bien ce que je vais vous dire ». Et, avec celte parole sohre et nerveuse qui lui était particulière, il me fait le résumé de sa vie et de ses ouvrages. . . « Voyez-vous, les temps sont graves. Je Tai dit à l'Empereur devant M. de Morny : Sire, on vous trompe. Votre empire mourra de deux choses : le suftVage universel et la théorie des nationalités. Les nationalités vous conduiront à ceci : que l'Alsace sera allemande. Et le suflVage universel vous conduira à ceci : que le palais où je vous parle, Sire, sera sans doute détruit ». — Pour moi, conclut le publiciste, je ne saurais dire ce que j'éprouvais en écoutant cet homme extraordinaire ».
.\ider à établir, à préparer du moins le règne de la paix sociale : telle avait été la passion maîtresse de Le Play. Voici en quels termes, quelques mois avant de mourir, il résumait l'œuvre de sa vie : « Appuyée sur l'observalion exacte des faits contemporains et sur l'histoire du passé, notre Ecole a fait voir que, dans tous les temps et dans tous les pays, il existait, audessus des formes changeantes des institutions et des mœurs, certaines conditions immuables et permanentes comme la nature même de l'humanité, et auxquelles était lié le maintien de la paix sociale. C'est là, dans ce domaine inaccessible aux partis et à la violence, que nous convions tous les hommes de bonne volonté, sans leur demander le sacrifice de leurs convictions personnelles sur les points réservés d'un commun accord. Pendant qu'au* dehors on cherche passionnément ce qui divise, chez nous on s'attache obstinément à ce qui unit » (1).
Ce long effort de labeur et de génie, quoique bien loin d'avoir obtenu les résultats immédiats qu'il eût mérités, n'avait cependant pas été vain. Le Play avait suscité, parmi l'élite intellec-
ll) Lettr.î à M. Emile de Laveleye, 21 déconibrc 1881 (Rovue la Réforme sociale, 188:J, I, 12).
tuelle et morale de son temps, d'illustres adliésions. Le pape Léon XIII, à qui il avait fait hommage de ses livres, l'avait nommé, dans les termes les plus flatteurs, commandeur de Tordre de saint Grégoire-le-Grand. Le cardinal de Bonnechose le comparait, dans son mandement pour le carême de 4881, à ces « anciens sages de la Grèce qui allaient en Egypte et dans les contrées les plus reculées de l'Orient, recueillir, de sanctuaire en sanctuaire, les traditions primitives du genre humain, pour y trouver les secrets de son origine et de ses destinées ». Le cardinal Lavigerie lui écrivait : « Vous êtes l'un des hommes que je respecte et que j'admire le plus ». Mgr Lamazou, évèque de Limoges, allait jusque dire sur sa tombe : « Dans les temps actuels, un Père de l'Eglise n'aurait pas pu rendre un plus éminent service à la cause religieuse ». Enfin deux économistes célèbres, l'un protestant, M. de Laveleye, l'autre Israélite, M. Luzzati, Tout salué comme leur maître. « Après avoir bu à toutes les sources, lui écrivait ce dernier, je ne puise à présent qu'à votre méthode l'inspiration de mes études » (1).
Aussi Le Play pouvait-il conclure par ces lignes, à la fois satisfaites et modestes, la dernière page de son dernier livre : « Après une longue vie d'eflorts désintéressés, tous consacrés au même but, j'ai le bonheur de voir aujourd'hui adoptées par de nombreux adhérents des idées que je n'ai pas in\ entées, niftis qui m'ont été en quelque sorte dictées par l'histoire du passé et par l'observation des peuples contemporains. Ceux mêmes qui sont encore rebelles à ces idées commencent ;\ les discuter.. . Au temps, aux circonstances, à la force de la vérité et h Dieu de faire le reste ! » (2).
(Il Ces jugements et ces hommages d'amis, de disciples ou d'admirateurs qui, à des titi'es ti'ès ilivers, ont approelK' ou connu Le Play, se trouvent dissémines dans la Revue la Jii'/'orme socialp, 1881,'l, i:i7 et II, :}07 ; 1882, I, 9, 3.-il, 430.
(i) La Constitulion essentielle de l'humanilé, p. 320, fin.
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Cependant l'iiitaligable ouvrier toiicl)ail à l'heure du repos. Il avait aclievé sa lAche, « inventé une mélliode, créé une doctrine, conslilué une école, laissé une œuvre. OKuvre, école, doctrine, méthode, vodà des mots qui sonnent étraugeinent au niiheu des minuties incohérentes de la vie littéraire et politique de ce temps ; ce sont de grandes et substantielles choses dont on nous a déshabitués. Quand on voit l'effroyable gaspillage que nos contemporains les plus capables t'ont de leur esprit et de leur labeur, on se sent rasséréné en face d'un homme qui a su échapper à la spécialité dispersive, comme disait Auguste Comte, à la mobilité des impressions, aux discussions oiseuses, à l'invasion des faits contingents et des préoccupations secondaires » (I).
En 1879, une crise, accompagnée de vomissements de sang, avait failli emporter Le Play. Il s'était aussitôt préparé, suivant une expression qui lui était familière, à bien mourir. « J'ai revu, dans cette seconde maladie, écrivit-il alors à M. Lacointa, l'approche des joies éternelles. Comme dansla première de 1830, mes impressions ont été les mômes. Du coup d'œil suprême, je n'ai point vu, comme certains mystiques, le néant de la vie humaine. Loin de là, j'en ai de nouveau constaté l'importance. La vie présente est le poste où nous devons gagner le classement dans la vie future. Nous devons être heureux d'y rester pour faire notre devoir » (2).
Le Play n'avait jamais connu le scepticisme. Toujours il
(1) Paul Leroy-Beaulieu, Journal des Débats du 25 juin 1882, reproduit dan» la Revue la Réforme sociale, \^%2. 11,70. L'auteur a complété ce jugcnu'nt par un magi.stral di.'^cours .sur Le Play et son (nivre, l'ait à la SoeiiMé d'Economie sociale Uhid., 1888, 11,1).
(2) Lacointa, Le Play, extrait du Correspondant.
ÔO NOTICE SUR LA VfK DE KR'';L)KRIC LE l'L.W
demeura inébranlable dans sa confiance en Dieu et dans son altachement à la loi du devoir. A mesure que ses observations s'étendirent, le Décalogue tout seul cessa de lui suffire ; la transcendance morale et sociale de l'Evangile frappa, subjugua de plus en plus son esprit et l'affermit dans les croyances de ses premières années. Son secrétaire lui ayant un jour demandé comment sa méthode et sa doctrine pouvaient servir la cause du catholicisme, Le Play lui répondit : « Les hommes, les familles, les sociétés sont soumis à deux besoins impérieux dont la satisfaction assure le bonheur terrestre : la })Ossession du pain ([uotidien, la fidélité à la loi de Dieu. Or, si l'observation scientifique des faits nous apprend à connaître comment les hommes satisfont au premier de ces besoins, elle nous montre en outre que la religion catholique est celle qui satisfait le mieux au second. De toutes les religions, aucune ne donne autant qu'elle les moyens d'être fidèle à Dieu et de pratiquer la vertu. Sa doctrine, ses sacrements, son clergé, son culte, tout contribue à préserver les hommes et à les diriger dans la voie du bien » (!)•
Le sage à qui Sainte-Beuve taisait honneur « d'avoir tenté de relever parmi nous la statue du Respect », (2) mourut, le 3 avril 1882, dans la foi de cette Eglise, que M. Guizot n'avait pas craint de saluer comme « la plus grande, la plus sainte école de respect qu'ail jamais vue le monde » (li). Ses obsèques eurent lieu à l'église Saint-Sulpicc. La pompe des escortes officielles et des discours funèbres eu fut bannie. Son corps repose dans le cimetière du Vigen, petite commune de la Haule- Vienne, près du domaine rural de Ligoure qu'il avait acheté.
(1) IJaunard, Frédéric Le Plai/, ilji foi e1 ses viclniros. FI, 344).
(2) Nouveaux lundis, IX, 197.
(3i Mi.'ditalions et éludes iiiorak's, p. 71.
SOUTEMRS DE JEUNESSE DE FRÉDÉDjr LE PLAY
Comment lauteur avait été préparé, à son insu, avant 1829, à l'étude de la science sociale (1).
Les cinq premières années de ma vie (1806-I8H) se sont passées sur les bords de la basse Seine, entre le petit port d'IIonfleur, près duquel je suis né au village de La Rivière, et la forêt d(> Brotonne qui, au-dessus de (Juillebœuf, eontine au rivage. Ces premiers souvenirs mc- reportent à la détresse des pècheurs-cùtiers, dont l'industrie était détruite par la (lotte anglaise qui bloquait toute cette région ; à l'agitation entretenue par les péniches anglaises qui, se détachant à l'improviste de cette flotte, venaient commettre sur la cote des actes (l'agression et de contrel)ande ; enfin aux déplacements subits, imposés à mon père, officier des douanes, par le devoir de condjattre ces tentatives. Les vieux pêcheurs se consolaient des humiliations infligées par le blocus, en se rappelant leurs exploits maritimes de la guerre qui prit fin en 1783. J'écoutais avec passion leurs récits, et je prenais ainsi à leur foyei- les premières leçons de patriotisme. Dès que mes forces naissantes me le permirent, je me mis à la suite des enfants qui apportaient journellement à ces pauvres logis les produits de leurs petites entreprises de glanage, dépêche, de chasse et de cueillette. Ardent pour ces exercices, qui ont été souvent
(Il Les OucrievH européens, I, livrf premier. — Dans ce morceau ainsi (|iie dans les suivants, les notes qui sont au bas des pasres «ont de Le Play, à l'exception de celles écrites en italiijue.
54 SOUVENIRS DE .lEL'XESSE
la récréation de mon âge mùi", j'acquis prouiptenient, à l'aide de mes camarades, l'habileté et l'énergie physiques nécessaires pour me rendre utile au modeste ménage de mes parents. Je me rappelle encore le plaisir indicible avec lequel je coopérai, au printemps de 1810. à une pêche miraculeuse faite à coups de bâton, par le poste de la douane, sur une bande d'aloses échouée à mer basse dans une flaque d'eau, devant le hameau de La Vacquerie, sur la lisière de la forêt. Pendant l'hiver snivant, qui fut rigoureux, la récolte du comlnistible devint pour le ménage, comme pour mon développement physique, une utile ressource ; et ma bonne mère récompensait mon zèle en m'aidant à lire un gros livre qui m'intéressait beaucoup (1). J'acquis ainsi, en ce qui touche l'importance des productions spontanées que réroltent les familles pauvres, une convietion qui m'est toujours restée présente à l'esprit; et lorsqu'en 1829, je traçai au Ilartz le premier budget domestique, je plaçai dans le cadre, tant de fois remanié depuis lors, ces sortes de recettes à la place qu'elles occupent encore aujourd'hui, sous le nom de « subventions ».
Les quatre années suivantes (1 Si 1-1 8 15) apportèrent à cette éducation naturcllcun changemenlqui a laissé' chez moi de fortes traces. En juin 1811, après la piitc de mon père, une de ses sœurs richement niai'ié(^ \iiil h Honneur, avec son mari, apporter (les coiisolatioiis à ma mère. Les deux éjioux, privés d'enfants, me [tiiiciil en alfecliou et m'emmenèi'ent à Paris, où je restai jus(ju'à re (|iie ma tante, devenue veuve lors de la seconde ('nli('M' des
(1| Eraste ou l'Ami de In jeunesse, 1 vol. in-S" : l*iU'i<;, 1773. — Le lecleiiv désh'eu.r de snroir ee (/ne furent, ces premiers germes d'éduention et d'instruction trourera dans l'oucrar/ede Mgr Baunard (La foi et ses victoires, //, 261) une curieuse analyse du gros livre ({ui charma l'enfance de Le Play.
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armées alliées, me renvoyai à iii.i mèi'e. Les idées (\w j'.ictiuis. j)en(lant cette seconde époiiue de ma vie, s'expliquent jtar la nature du milieu social où me pla- • èrent mes parents d'adoption. L'ariàvée à Paris produisit sur moi l'impression fAcheuse que j'ai toujours ressentie dejjuis lors à la vue des villes. Mon oncle liahilait rue de Grammont sa propre maison, qui est encore désignée aujourd'hui par le n" lo; mais le luxe de l'appailement Louis XVL où je devais rester quand je n'étais point à l'école, ne me fit jamais oublier le iliarme de la forêt, des vergers et des rivages du pays natal. L'école où l'on m'envoyait fut pour moi, pendant quatre hivers, un supplice dont le souvenir ne m'a jaiuais quitté. Elle était uniquement composée (l'une pièce, située rue de Grétry k un second étage, où quarante enfants étaient renfermés pendant sept heures dans un air vicié. Aucun souvenir d'amitié ne s'y est joint à ceux que m'avaient laissés mes compagnons de 'liasse et de pèche ; et, en ce qui touche l'enseignement, je ne saurais me rappeler ce (jue j'y ai appris. Toutefois, la désorganisation iidioduile de nos jours, en matièi'e d'écriture, dans la tradition nationale, pai' l'importation de « l'anglaise », reporte de plus en plus mitn aftcnliun su l' deux objets (jui restent connexes dans ma pc-nsèc : l'admiralile rideau des « exemples » tracés parle maître en « bâtarde», en «ronde» et en «coulée»; et l'immense nerf de bœuf qui venait fréquemment nous rappeler l'obligation de les regarder.
La partie littéraire de l'éducation ne m'était guère donnée que dans le salon de mes parents, grâce à un concours de circonstances qui était spécial à cette époque. Chaque soir, mon oncle, Agé de .'iO ans environ, réunissait d'anciens condisciples (jui, nés dans l'aisance, mais moins heureux que lui, se trouvaient après les
désastres de la Révolution privés de famille et de fortune. Ces réunions avaient pour mobiles principaux de solides amitiés de collège, la culture Jiabituelle des lettres, une vive sollicitude pour les événements internationaux, qui se précipitaient alors avec une rapidité inouïe. La tendance au rapprochement était motivée aussi par la diversité des opinions politiques et littéraires ; mais celle-ci était tempéi'ée par le calme et la gaîté, traits distinctifs de l'ancienne urbanité ,française. L'union était d'ailleurs fortifiée par le sentiment patriotiijue à mesure que l'indépendance nationale se trouvait plus compromise parles revers de nos armées. L'attrait de ces réunions était en outre entretenu par une table élégante et hospitalière, par une riche collection de livres qui formait la principale décoration du salon, enfin par des jeux de combinaison, qui faisaient diversion de loin en loin aux entreliens, aux lectures et aux nouvelles venues de l'étranger. Un tel milieu fut un utile stimulant pour mon esprit. Après le second hiver, dans ma septième année, la passion de la lecture, judicieusement dirigée et contenue par mes parents, me faisait oublier les ennuis physiques de la vie urbaine. J'étais chargé du service de la reliui'e et institué bibliothécaire de la réunion. Quand il en était besoin, je icmplissais, à la table de jeu, la fonction de «quatrièuie ^) à la satisfaction de tous les amis de la maison. Pendant les deux dernières années de mon séjour li Paris, ces amis sentirent le besoin d'échapper aux poignaid(\s inqMvssions de cette teri-ible épocjne; cl ils se ]»lnrenl à minsduii'e, soit en dirigeant mes propres lectures, soit surtout en répondant aux intarissables questions que me suggéraient les lectures et les entreliens de la soirée précédente. Cet enseignement m'était donné, à pen près chaque jour, pai' deux commensaux habituels de la maison, qui com-
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|il<''laicnl honivu>enitMit les souvenirs des lieux et des hommes ([ue les campagnes de la Révolution el du r.onsulat avaient laissés dans rexeelleutc méujoire du maflrede la maison. Ces trois hommes, sortis des écoles vers lépoque de la révolution d'Amériiinc (h'-posèrent dans mon esprit une toule dopinions louchant lu littérature ancienne et l'histoire moderne de la France. Ces opinions fui-ent momentanément (^tîacécs par les enseignements ultérieurs des écoles; mais elles re|»rirent leur juste influence à mesure qu'avançant dans la vie, |)uis constatant la décadence de mon pays, j'ai senti le hesoin d'arriver, en matière de science sociale, à des convictions arrêtées. Depuis Tannée 1848, où je fus, eu quelque sorte requis, par des liomuK^s d'opinions très diverses, de puhlier les Ouvriers européens, j'ai souvent reporté ma pensée sur les leçons de m(>s trois maîtres de 1813 ; et j'ai compris que je leur étais plus redevable ijue je ne l'avais pensé jusqu'alors. .Je regrette de ne pouvoir citer les noms de ces deux maîtres, car mon (inde, leur ancien condisciple, les désignait familièrement par leur prénom. Ayant parfois l'occasion de les citer, dans la suite de cet ouvrage, j'appellerai le premier le « Lettré », et le second le « Gentleman ». Mon oncle subordonnait volontiers les (juestions politiques à l'ordre financier. 11 nous racontait les services qu'il avait rendus, sous ce rapport, au régiment dans lequel il s'était engagé. Il rappelait la conduite prudente qui lui avait conservé sa fortune, au milieu des crises de la Révolution. Il critiquait avec une égale fermeté les désordres de la noblesse de cour, les fraudes des fournisseurs d'armée et l'indélicatesse des acquéreurs de biens confisqués. Il blâmait sévèrement les dilapidations de l'ancien régime; et il estimait Napoléon P'' pour la sagesse de son adminisli-ation plu< ((ue pour la
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grandeur de ses talents militaires (I). Il louait les habitudes de sobriété que j'avais contractées pendant ma première enfance et se montrait envers moi d'autant plus généi'eux que je dépensais moins. Le deuxième maître, le Lettré, ancien magistrat, passionné pour la culture des lettres, s'était adonné à l'enseignement en France et à l'étranger. 11 contribuait plus qu'aucun autre, par son talent de lecteur, au charme de nos soirées; et il me guidait avec une rare patience dans mes propres lectures. Pour le fond des idées, il inclinait vers J.-J. Roussseau, les EncN'clopédistes et les Girondins; et, à cet égard, il était vivement combattu dans nos soirées. Le troisième maître, je Gentleman, se chargeait particulièrement de ce soin : et c'était lui surtout qui se plaisait à démontrer l'influence souveraine exercée par la religion sur le bonheur individuel et la pros. périté publique. Contraint de fuir la France pour échapper à l'échafaud. puis dépouillé de ses biens, il alla d'abord rejoindre les émigrés réunis sur le Rhin ; mais il ne tarda pas à comprendre que leur cause était |)erdu<^ d'avance; et, jusqu'à l'époque de sa rentrée en Krance, il ne lui resta plus qu'à se livrer, en Allemagne, à l'enseignement et à l'étude. Il voyait, dans la corruption des classes dirigeantes de l'ancien régime, la rause première de la Révolution H). Il avait assisté
(1^ « Tout ce qu'on apprend de l'histoire aux enfants ne consiste presque en autre chose qu'en récits de combats et de n)assacrt's. et enfin, les gluricux éloges dont on comble les conquérants (vrais bourreaux de rbumanité pour la plupart) achèvent de corronq)re l'esprit des jeunes gens, qui dés lors se figurent que l'arl de tuer les hommes est la chose du monde la plus louable et la plus hér(H(|ue. » (Locke, De l'Éducation des enfants, M 19).
(1)« Si les supérieurs qui gouvernent peidenl la voie <le la justice et du devoir, le peuple s'en détache également, et perd pour longtemps toute soumission. » (Confucius, Le Lunyu, livre I, ch. XIX).
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,(ii il<'|iloiMlilt' sperlaltle d'impiété et de corruption que les nuiHirs des émigrés oirraient à Coblentz, à Cologne et dans les résidences aiïectées, par l'hospitalité allemande, à la demeuredes princes; et il déclarait (juc ces désordres étaient devenus peu h peu, aux yeux des Allemands, 1 apologie ou tout au moins l'excuse de la Ri'volulion (1). Ces enseignenu'nts revenaient constamment, dans un langage gai et spirituel, à propos des incidents du jour : ils déposèrent dans mon esprit les premières notions de l'instruction morale et littéraire, que ne me donnait pas l'école.
(Iliaque année, mes parents apportaient une excellente diversion à cette existence trop sédentaire et trop sérieuse pour un enfant. Dès le premier printemps, nous nous rendions dans le charmant jiays de Bray, où résidaient deux membres de ma famille paternelle. .Nous y trouvions, pendant la belle saison, une hospitalité gém'Teuse chez d'admirables familles l'urales dont l'habitation, nommée familièrement « maison du bon Dipu », était le lendez-vous habituel, le lien et l'instrument lie paix du voisinage. Là, délivré de la servitude si-olaire, je reprenais les habitudes du premier âge. Je me livrais avec ardeur aux travaux utiles. Je devenais l'aide favori des ouvriers ruraux, des laicherons, des
(1) Le CîiriJinul l'acca n laissi-, dans .ses Mémoires, des pages attristantes sur les exemples d'irréligion et. de désordre donnés par les émigrés français. « C'étaient les mêmes cal)ales, les mêmes intrigues de la cour », dit il, « la même indid'érimce pour les maximes de la religion et de la morale, li-s mêmes débauclies... A part quelques gimlilsliommes de |)rovinc(\ tous professaient ouvertement les maximes philosophiques qui avaient amené la catastrophe... Ils n'en persévéraient pas moins dans leurs erreurs, et faisaient même tous leurs efi'orts pour les propager, soit par leurs discours, soit par des écrits abominables, o (Cardinal Pacca, A/<?wo/res, traduits de l'italien sur la ^'édition; Lyon, 1833, 2 vol. in-8", tome II, pages -i'.l et 50).
eO SOUVENIRS DE JEUNESSE
chasseurs et des pêcheurs. Je couimenrai, avec les ])ergers et les jardiniers, mes premières études de botanique. Je me trouvai ainsi initié, en dehors de tout système préconçu, à une foule de notions qui me permirent plus tard d'attribuer à ces travaux leur véritable place, dans l'étude des hiérarchies rurales et manufacturières.
Revenu à llonfleur en 1813, je constatai tout d'aliord l'exactitude de l'enseignement qu'avait rapporté de l'émigration le plus sage de mes maîtres parisiens. Je vis bien ainsi que les principales conditions du bonheur se rencontraient dans la religion, la paix et la coutume nationale. Depuis que l'état de guerre avait C(\ssé, mes vieux amis, les pêcheurs-côtiers, étaient revenus à la ville ; et ils y avaient repris la prépondérance sociale. Ils retrouvaient dans le culte les diversions morales et les consolations pratiques nécessaires à leur rude et périlleux métier. Je me rappelle encore, non sans émotion, la solennité et la joie avec lesquelles ils célébraient les jours de première communion et de Fête-Dieu. Pendant sept ans (1813-1822), sur les deux rives^e la basse Seine, je vis renaître le travail, paralysé depuis vingt ans par le blocus. Dans le pays d'Auge, je voj'ais croître rapidement le bien-être au sein des ateliers domestiques de tileuses, de tisserands et de dentellières, en même temps que la richesse dans les fabriques collectives qui centralisaient le commerce de leurs produits. Dans le pays de Caux, le spectacle était encor(> plus instructif : le retour de la paix et la conservation des traditions normandes concouraient égalcnicut à la renaissance de la pri>spérité. Les usines à engins mécaniques s'élevaient de toutes parts. Les familles de l)ordiers, de paysans et de gr.iinl- |ii(i|»riétaires nT-taicnl point enc(»re dc'sorganisées par li'S lois de la TiTn-ur ; elles
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garda it'iit dans leurs .. masures ». avee les vieilles uiœurs, les hahitudes de hi(''rareliie e( d'uuimi, qui ont persisté jusiju'à présent sur les i-ivages de la mer du Nord et de la Baltique. Dans cette troisièuie é|)0(|ue, eominedans la précédente, j'ai d'ailleurs été initi('' à la l'unuaissance du passé par les hommes, nombreux, rneoro. qui axaient eonunenci' sous l'aucien ré;;ime l'exercice de leur profession, ('/est ainsi [)ar exemple, que j'entendis souvent coulirmer ce (pii m'avait ét('' l'Useiiini'- à l*aris. louchant l'esprit d'irréligion (|ui ré'gnait chez les classes dirigeantes, pendant les ann(''es qui pré'cédèrent la Révolution de I7S*.I. Je choisis, (mire lieaueoup d'autres, une anecdote (|iii nxiidre à quel point les riches propriétaires fonciers du [lajs d'Auge iHaient indillérenls au hien-ètre du chargé des campaunes. Le pi'ètre qui compléta en l<Sl(t mon instruction religieuse, et dont la cendre repose aujourd'hui dans le tombeau de ma famille, avait été curé dans un village de cette contrée. Possédant un»^ petite fortune personnelle, il pouvait assez ])ien réparer, par l'usage de la viande, ses forces épuisées par un service pénible de jour et de nuit. 11 partageait même, autant que possible, sa modeste pitance avec ses confrères du voisinage, qui ne vivaient guère que de pain et de légumes. 1^'un de ces derniersavait, tout au plus une fois par r{uinzaine, le pot-au-feu au presbytère. Ce régal était procuré au pauvre prêtre et au jeune garçon qui sonnait la cloche et servait la messe, par le travail de la vieille servante. Toutefois, les forces du ménage n'étaient restaurées, par cet heureux événement, que dans le casoù la bonne femme réussissait à obtenir, au marché voisin, un bon prix du lot de fil qu'elle venait de fabriquer. Le jour où -1- traitait cette grande affaire, le bon curé, accompagné de son serviteur, dirigeait sa promenadt^ sur la route Le l'Iav. 4
par laquelle les gens du village revenaient du marché. Il était convenu que, s'il y avait succès, la servante l'annoncerait de loin en plaçant un grand rameau vert sur le panier qui lui servait à emporter le fil et à rapporter, avec la provision de nourriture, la filasse qu'elle devait élaborer pendant la nouvelle quinzaine. Quand le rameau vert se détachait sur l'horizon, au haut de la côte abrupte qui dominait le village, les deux promeneurs poursuivaient leur route, aiin de féliciter plus tôt la vaillante femme ; mais, quand le rameau ne se montrait pas, le curé faisait brusquement volte-face ; puis il flisait gaîinent à son assistant : « Allons, François, encore des haricots ! » Je me suis souvent rejjoité par la pensée à ce récit de mon vieux maître. J'en ai tiouvé de fréquentes coniirmations au milieu des rapi)orts que j'eus avec l'ancien et le jeune clergé, pendant les cinq années (1818-1822), où je suivis au collège du Havre les cours d'humanités.
A cette époque, je travaillais, en toute liberté, près de ma bonne mère, dans une maison rustique, sans l'aide fl'aucun répétiteur. Assidu à mes devoirs scolaires, j'employais la majeure partie de mon temps à lire (licéron, vers lequel mes maîtres de Paris avaient souvent dirigé mon attention ; et je cherchais surtout dans les opinions de Tacite, au sujet des Germains, les passages qui justifiaient l'estime accordée, par le Lettré et le Gentleman, au caractère actuel des Allemands. Durant mes longues récréations solitaires, je parcourais le rivage maritime, les champs, les prés et les bois : naviguant avec les pêcheurs-côtiers ; demandant aux livres de IJimé le e,omplén)ent de mes études botaniques du pays de liray ; chassant au lilet les becs-figues et les alouettes à l'école d'un habile Bordelais ; enfin, me mêlant aux travaux agricoles des masures cauchoises. En 1822,
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vers la fin de l'année scolain\ un jeune prêtre (1), qui m'avait pris en amitié, m'assura que je pouvais subir répreuve du baccalauréat es lettres: et il aida h mon succès en me donnant quelques notions de logique. Le vénérable principal du collège (2) y contribua avec la même bienveillance en m'accordant quelques levons jiarticulicres d'bistoire de France. J'avais peu de goût piuir la chronologie des souverains et pour les dates des grandes batailles ; et souvent mes questions ramenaient le professeur aux souvenirs de sa jeunesse. En me l'acontant les principaux incidents de sa cai'rière, le bon maître conlirma les notions que j'avais antérieurement acquises touchant la défaillance des dignitaires ecclésiastiques, la situation pénible du bas clergé sous l'ancien régime et les tendances vers la nouveauté, manifestées par une partie de ce clergé aux Etats généraux de 1789. Ces récits mettaient souvent en lumière le mal à coté du bien, le discrédit à côté de l'influence ; et ils ont contiibué plus tard à m'expliquer pourquoi le clergé de France n'a pas encore repris sur la nation l'autorité qu'exercent si utilement les clergés dans les divers pays du,.^"ord de l'Europe.
L'année 1823. pendant laquelle j'eus à me fixer sur le choix d'un état, fut l'époque décisive de ma vie. Dés que le premier grade universitaire me fut acquis, je portai mon attention sur deux carrières qui s'offraient à moi, dans les conditions suivantes, (lomme diversion à mes études littéraires, j'avais acquis, en m'aidant de traités spéciaux, des notions d'arithmétique et de géométrie. T'n de nos voisins, arpenteur rural bien achalandé.que je rencontrais souvent au milieu deschamps,
(1) M. labbé Bénard, mort récemment curé du Havre.
(2) M. l'abbé Houiller, ancien prêtre de l'Oratoire.
64 SOUVENIKS DE JEUXE»?SE
m'apprenait l'usage des jalons et de r(^(jueri'e, protilaiil ainsi de mes récréations. Edifié de ma petite science théorique, il me prit en amitié ; et, comme il se faisait vieux, il me proposait de me prendre pour associé et de me céder un jour sa clientèle.' D'autre part, un ami de collège (I), qui se préparait, à Paris, aux concours de l'Ecole i)olytechnique, me conseillait de prendre la même direction que lui. En acceptant la proposition du voisin, je m'assurais immédiatement le pain quotidien et, plus tard, l'aisance dans l'exercice d'un art subalterne. En suivant le conseil de l'ami, je reculais l'époque de l'indépendance, et je courais la (diance de conquérir une situation élevée dans l'art de l'ingénieur. Ce dernier parti me souriait; mais j'ignorais entièrement si mes aptitudes répondaient aux difficultés de l'entreprise. Pour lever mes doutes, je m'adressai à un ingénieur en chef des ponts et chaussées (2), ancien ami de ma famille, qui voulul bien porter le jugement que j'attendais, après m'avoir atta(dié momentanément à sa personne. tJn mois d'épreuve suflit : le juge me garantit le suceès; mais il voulut y conh'ihuer cm se transformant (Ml maître. Il avait conçu i)()Lir moi une vive amiti('' ; et, comme il vivait dans le céliltat, il me garda ]»rès de lui
(1) M. Louis Kobei'l, d'aboi'd ingénieur des constructions navales, aujoiinlMiui clianoine à la catliédcale de Rouen.
(2) M. Dan de La Vauteric, originaire du Calvados, élève des premières promotions de l'Ecole polyteclmi(jue, admis par mutation dans le corps des ponts cl cliaussées. Il avait été attaché, sous le Consulat et l'Empire, aux départements conquis dans les Pays-lias ; puis, lois de la Restauration, au port d'iloiifleiir, où il avuit connu ma famille. En 1823, il était ingénieur en clief à SainlLù (Manche) : il appliquait au desséclicment des marais du Cotentin les connaissances spéciales qu'il avait ae(piises dans les polders compris entre l'Escaut rA. le Rhin. Pendant l'iHé de cette même aiim r, il fid, chargé d'une mission ayant pour objet rendiguenn'nt île l'ile de Noirmoutior près des eûtes de l.i X'endé'e.
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le i-esle de raniiée, en me ti-aitaiil ((niiiiie un Mis. (irace à celte communauté crexistein-ejes habitudes de travail que j'avais eontracti'es jusque là furent didinitivement lixées.
Le maftre avait lui-même conservé, dans sa vie piivée, le régiiue sévère d«>s Pays-Bas. Il associait, à la simplicité et à la frugalité, l'aisance que lui assurait un patrimoine rural. Il employait son superflu à garnir de toutes les publications utiles les tables et les rayons d'une riche bibliothèque. Ses habitudes de lecture avaient surtout pour but de remédier aux lacunes que la décadence de l'ancien régime et les violences de la Révolution avaient introduites dans les connaissances de la classe aisée. Selon lui, les ingénieurs de l'Etat, après l'accomplissement de leur devoir professionnel, avaient l'obligation morale de se rendre utiles gratuitement à la chose publique, comme le font les propriétaires fonciers en Angleterre et dans les autres Etats du Nonl. Il disposa notre vie journalière de telle sorte, (|u'après lavoir secondé dans le service qui lui était confié, je pusse consacrer cinq heures aux lettres et aux sciences ayant pour objet l'étude des sociétés. Nous vivions solitaires, à Saint-Lo, dans une maison contiguë à un vaste jardin. Le travail professionnel commençait à quatre heures du matin, au bureau, et finissait à deux heures. Les études littéraires, sociales et scientifiques avaient lieu de (juatre à neuf heures du soir, dans la bibliothèque, qui était le salon commun de nos deux chambres. Montaigne et Cicéron étaient, dans nos lectures, les points habituels de ralliement ; mais nous les (juittions souvent pour comprendre et contrôler leui's pensées. Ces deux écrivains, formés au milieu de deux grandes époques de corruption, étaient, dans l'opinion du maître, éminemment aptes à jeter la lumière sur la
Gfi SOUVENIRS DE .TEUXESSE
corruption contemporaine. Montaigne, en particulier, reste pur d'esprit et de conduite malgré la corruption sociale des derniers Valois, me faisait comprendre la cause et le remède de la désorganisation qui dérive aujourd'hui des erreurs émanées des derniers Bourbons, du Contrat social et de la Terreur. Nos voyages dans le Cotentin et la Vendée nous exerçaient à observer chez les contemporains les vices et les vertus des temps passés. Nous nous plaisions à découvrir les espérances de paix sociale que semblaient garantir, après tant de discordes, la disposition des esprits et surtout la prospérité matérielle rétablie depuis 1815. J'admirai le magnifique spectacle qu'offrit fi cette époque la Vendée, lorsque l'auguste fille de l'infortuné Louis XVI traversa ce pays. Habitué, .'i Paris et en Normandie, aux contradictions mêlées de calme ou d'indifférence, que faisait naître le principe du gouvememeut. je me sentis transporté dans un monde nouveau. En voyant le témoignage du sentiment énergique des familles du Marais et du Bocage, je compris pour la première fois la puissance que donne à une race d'hommes la communauté du d<''vonem(>nt h la religion el à la souveraineté. Sous cette im])ression toute nouvelle, j'improvisai un projet de ra])port que je ])roposai au maître pour qu'il l'adressAt, en son nom, ;ui Diiccteur général. Ce projet comprenait im|»liciteineiit l;i critique du scepticisme religieux el |)iililii|ue. (|ui m'avait souvent affligé. Le maître ado|)ta avec bonté cette proposition : mais, en corrigeant dans mon texte d(>s (expressions trop eiilhousiastes. il iir;i|)|»ril à g.inli'i' plus de mesure, cl uic donna, soiisce l'apport, la meilleure leçon de prudence que j'eusse encore reçue. Cet épisode provoqua des l(>ctures et sur- Inul lies entretiens qui laissèrent une utile empreinte sur m )n éhicilirnij et me préservèrent îles exagérations contraires, propres aux écoles oîi j'allais entrer
r)K KI{Kr>KRlc LK l'I.AY
J'arrivai à Paris dans les premiers jours de 182i, pour être admis, pendant les six années suivantes aux trois enseignements du coll<^ge Saint-Louis, de l'KcoIe polytechnique et de l'Ecole des mines. Les leçons de l'année précédente me procurt^rcnt un premier avantage : je restai inditîérent aux passions politiques qui animaient mes condisciples les plus habiles (1). Je compris la nécessité de nie livrer exclusivement aux études successives des trois écoles. Par goût cl par devoir, j'évitai la compagnie des camarades animés des aspirations d'où sortit ])ientùt la révolution de l(S30(2). Soumis aux idées de hiérarchie, je me contentai de gémir inlérieureincnt en entendant le professeur d'histoire gioiûlier le triste mot de Louis XTV : € L'État, c'est moi ». Je ne me laissai pas même él)louir par les leçons du Collège de France, où des professeurs éloquents discréditaient les coutumes nationales et signalaient « le développement de Tesprit humain» comme le l)ut suprême de « la civilisation »...
L'admission à l'Ecole des mines de Paris, h la fin de
(1) Cet avantage fut d'abord balann'' jjar un inronvcnicnt : j'étais relativement sage en politique, mais fort ignonud en niathématicjue.s. L'affection do .M. Dan de La Vauterie, en me retenant en Vendée, m'avait fait perdre trois mois do l'amiée scolaire 1823-1824. Jo me trouvai donc soumis à do dures épreuves pour arriver avec honneur à l'Ecole polytechnique, en octobre 182.0.
(2| Mes deux premiers compagnons de prédilection restaient, comme moi, étrangers à la politique. C'étaient : en 1824-1825, Robert, camarade d'enfance, alors admis à l'Ecole polytechnique, aujourd'hui membre des « Unions de la paix sociale » ; en 1824-1827, Gi-atry, condisciple de Saint-Louis et de l'Ecoh; polytechnique, plus tard prêtre éminent de l'Oratoire, et jusqu'à sa mort dévoué aux études sociales. Comme je le dis ci-dossous. ce fut seulement en 1828, pendant mon séjour à l'Ecole des mines, que je n-vins aux questions sociales flans mes entretiens avee mon ami .Jean Revnaml.
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l'année 1827, fut pour moi une époque de bonheur. J'échappais enfin à la servitude du casernement et des salles d'étude, qui depuis deux ans paralysait mes facultés. Mon travail, redevenu libre, reprit sa fécondité. Mes récréations, subordonnées à des devoirs attrayants, acquirent un charme extraordinaire dans la compagnie habituelle de mon ami, Jean Reynaud. Dès le printemps de 1828, les rapports intermittents qu'avaient fait naître en 1826, à l'Ecole polytechnique, l'amour de la vie rurale et certaines vues communes d'intérêt public se transformèrent en une solide amitié. Le caractère, quelque peu dominant, de « l'ancien » s'accojumodait de la déférence accordée par « le conscrit ». Cette déférence m'était d'arlleurs rendue facile par l'admiration et la sympathie que j'éprouvais, conformément à la loi mystérieuse des contrastes, pour les talents littéraires, l'inclination poétique et même pour l'imagination mystique de mon ami. A cette époque, il commençait à se passionner pour les idées saint-simoniennes. Il était poussé dans cette voie par ses entretiens fréquents avec Pierre Leroux et par les aspirations patriotiques qui nous étaient communes. Avec une éloquence entraînante, il exposait que la grandeur de la patrie devait sortir, non d'une nouvelle explosion de violence, mais d'une transformation pacifique des rapports sociaux. Quant au mobile de cette transformation, il le voyait, en partie à son insu, dans les faux dogmes de 1789, qui lui avaient été inculqués dès son enfance (1). J'opposai tout (l'a l)Ord à ses idées préconçues les opinions (|uc j'avais
(I) .\utaiit i|U(' jo |>uis me le rappclri-, .Iran llryii.iinl était lilleul du conventionnel Merlin (de Thionvillc). Il devait, à ce qu'il m'a semblé, ses éminentes vertus privées à sa vaillante mèie; c'est elli- (|ui nous rcrui dan.s son petit vignoble de Guent range (Moselle), au ilébut de notre grand voyage au Hartz et dans la plaine saxonin'.
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|nii>i'('> (l;m^ iii;i |ii(Miiii''ii' éducalioii. .Nos disrussions contiiuu'Ues ne (liiniiuirrfiil poiiil le (lissciilimcMil qui régnait ciilri' nous ; mais elles accriu'ent notre alVectiou, on nous donnant ledésii" d'une association (jui |iùt nous eonduire à la (h'i'ouverte de la vérité. En eelte matière, sans s'atfaoln'r autant que moi à la mé'thode d'observation. Ue\ nand nr repoussait pas la pensée de prendre pouroriterium de nos jugements les faits sociaux observés dans un voyage fait en commun. Ouanl au choix des lieux à visiter, je n'avais pas oublié les récils du (lentleman, qui. en 1814, m'avait signalé l'Allemagne du Nord comme la patrie de la sagesse. Je lis donc agréer à mon ami le projet (pii devait nous faire parcourir, eu 200 jours, pendant la belle saison de 1829, les mines, les usines et les forets des régions comprises entre la Moselle, la Meuse, le Rhin, la mer du Nord, la Baltique, les montagnes de l'Erzgebirge, de la Thuringe et du llundsruck. L'instruction pratique de l'Ecole des mines comprenait, pour chaque élève, deux explorations successives : le projet que nous soumfmes à l'approbation de nos maîtres associait donc mon premier voyage d'étufle au second voyage de mon ancien. Comme, en raison de son étendue, notre entreprise devait entraîner une dépense supérieure à l'allocation accordée à chaque élève, nous eûmes soin de nous procui'er h l'avance ])ar quelques travaux littéraires et scientifiques le supplément de ressources qui nous était né(;essaire. Tne circonstance particulière, qui m'a laissé un sentiment de graiitude, nous procura un second sup[)lément, et vint accroître nos chances de réussite (1).
(I) Informé p.ii- les pioffs^cin;, de l'Ecolu de (|uid(|uos succès que j'avais uhtenus dan| les uvamcns qui terminèrent l'année scolaire 1828-1829, M. Bccqiiey, directeur général des ponts et ctiaussées et des mines, voulut Ijîen mi' iiiinider [U'ès de lui et
Ce voyage fut accompli dans les conditions les plus favorables pendant les sept mois de mai à novembre. 11 fut un de mes plus précieux moyens d'instruction. J'en ressens encore journellement les bons effets; et je m'explique de plus en plus que la prépondérance internationale d'une race d'hommes ait toujours été en rapport avec l'étendue des connaissances acquises, dans des voyages méthodiques, par la jeunesse des classes dirigeantes. A défaut des traditions détruites en France depuis 1780, un enseignement spécial sur l'art des voyages devrait être le complément des hautes études. Après avoir connu beaucoup de voyageurs, je reste d'ailleurs convaincu qu'en perfectionnant les traditions de l'École des mines de Paris, mon ami et moi avons créé la meilleure méthode de voyage. Cette méthode a une grande importance : toutefois ce n'est point ici le lieu de l'exposer avec détail ; et je me borne à en signaler les traits généraux.
Comme tous les voyageurs qui aspirent à exercer par leur profession une action dirigeante, nous avions h atteindre, dans chaque contrée, trois buts principaux : visiter les établissements spéciaux qui, pour l'art des mines, otlVenf les modèles à suivre et iesécueilsà éviter : séjourner sur chaque (Hablissement le temps nécessaire pour ot)scrver b^s faits essentiels : puis rédiger les notes qui doiveid en garder le souvenir. Se mettre en rapport intime avec les p()|tnl;ilions et les lieux, afin d'('lalilir une dislinefion iielle eiilre les faits essenliellemeni
me féliciter. Il s'informa, avec un intérêt patiTnel. i\e lui's vues d'nvi^nir; et, après avoir entendu le récit du |)r(ijel conçu a\-ec mon ami, il ilT-cida qu"unc allocation supplémentaire nous serait accordée. J'ai souvent rencontré, cliez les hommes d'Etat de C(^(te épor[ue, cette ijonlé exemple de népotisme; et je suislieureux de la si^naloi'.
I>K KHKDKHIO LE l'L.VY tl
locaux t'I ceux qui ont un çaractrit' (riiil('T(M ^riuTal. r.lu'i-rhcr avec sollicitude les Autorités sociales de chai|ue localité : ohserver leur praticiue ; écouter avec respect les juiienients qu'ils portent sur les honuTieset les choses. Nous avons rempli ce programme, en nous rendant indépemlants de tout moyen de transport et de tout Itagage. Nous voyagions toujours à picil, en nous servant de la carte et delà boussole: nous franchissions ainsi les distances selon les lignes directes (jui, dans les montagnes ou dans les plaines, étaient inaccessibles, aux animaux de selle et aux voilui'es. L'exception à cette règle absolue se présentait uniquement quant nous devions étudier une localité avec le concours d'un indigène : dans ce cas nous prenions soin d'organiser à la convenance de celui ci les moyens de transport. Nous dirigions d'ailleurs vers les endi'oits prévus de stalionnement le bagage très portatif, qui contenait les vêtements de ville et le matériel spécial destiné à l'observatiim ; et nous y déposions peu à peu les documents produits par l'exploration des lieux. Partout, nous avions le libre choix entre cinq sortes de journées, dont la destination était tracée par la condjinaison fia [irogramnie avec les incidents imprévus : les stations d' élude près des mines, des usines, des familles ouvrières et des Autorités sociales ; les excursions ayant pour l)ut de compléter l'étude des établissements et des hommes par une reconnaissance sommaire de la région environnante ; les explorations géologiques liées à l'étude des gîtes minéraux ; les explor'itions générales de localités ; les vogages rapides ayant pour objet la connaissance sommaire de certains lieux. Nous parcourûmes ainsi, à pied, sans une seule interruption, G. 800 kilomètres en 200 journées (1).
(1) Stations d'ùludcs : 80 journées, à 10 kilom., 800 k.; cxcur-
7'2 ïSOUVENlKS DE JEUNESSE
En ce qui touclie la science sociale, nos oltscrvations eurent surtout pour objet les mineurs, les fondeurs, les bûcherons, les charbonniers et les cliarretiers des montagnes du Harlz. Cette étude fut menée de front avec celle des excellentes populations rurales de la plaine saxonne, qui s'étend au pied de ces montages. Nous visitâmes souvent les foyers domestiques des familles attachées aux exploitations minérales et forestières, comprises, au midi delà plaine, entre l'Elbe et le Rhin. Enlin nos recher<-hes s'étendirent également aux pècheurs-cùtiers du Hanovre, de r01denl)ourg et des Pays-Bas, ainsi qu'aux populations manufacturières de la ^^^eslphalie, de la Belgi(jue et du bassin rhénan. En poursuivant ces études, nous n'avions pas encore l'esprit assez formé pour remonter des faits aux principes et nous élever à la hauteur de la science ; mais nous nous assurions le moyen de l'acquérir plus lard, car nous a|)prenions l'art des voyages. Pendant sept mois nous sûmes, en dehors de toute excitation ui'baine, trouver en nous-mêmes la source d'une complète activité de corps et d'esprit. Les faits à observer nous otfraientune occupation sans bornes; les longs loisirs de la maivhenc pouvaient épuiserles discussions soulevées à chaque instant par des objets nouveaux ; le contraste des opinions et des caractères était, pour ces discussions, un stimulant très vif ; enfin les habitudes de hiérarchie me portaient h accepter, de bonne grâce, les décisions, parfois un peu tranchantes, de «l'ancien ». Je constatai plus tard que cet esprit de discipline fut pour moi une des précieuses conquêtes du voyage : j'acquis ainsi l'es-
sions, 40 journées, à 30 kilorn., 1.200 le; explorations gôologif|ii('s, 40 journées, à .SO kiloiii., 2.000 k.; explorations générales, 20 journées, a (10 kiloni., 1.200 k. ; voyages rapides, 20 journées, il 80 kiloiii., 1.G00 k. ; total, 0.800 kilomètres.
bE FRÉDÉIUC LE l'LAY 73
|iiil (le s(»<'ial>ilit(.^, qui me permit de mènera bonne fin, en pari'ailt' harmonie, iieaucoiip d'autres voyages avec des amis ayant presque toujours des caractères fort différents du mien.
Nous nous mfmes d'accord sur certaines opinituis économiques, conformes à l'évidence des faits, qui nous furent enseignées ]>ar des administrateurs habiles ; et '•'est ainsi, par exemple, que nous reconnûmes l'excel^ lenre des graniles corporations instituées dans les Étals allemands pour l'exploitation des mines métalliques. Cependant nous ne réussîmes point à nous entendre sur « la question sociale », qui avait été le point de départ de notre entreprise ; seulement nous comprimes qu'elle était beaucoup plus conqjliquée que nous ne l'avions d'abord supposé. Je m'alYermis dans la pensée que la solution se trouverait en grande partie dans les coutumes du passé. Mon ami, au contraire, conserva ses convictions sur la doctrine du « progrès continu », et, en général, sur le concours que pouvait donner, en cette matière comme entouteautre, l'esprit de nouveauté. En résumé, nous revînmes, à la fois, plus divisés d'opinion et meilleurs amis que jamais.
La Pkv.
LETTRES DE YOYAGE
A Madanio V"^ Le Play (1)
Goslar (^«/««.s le interlidiiz), le l-'i (loàt 1829. — La tin de mon séjour à Clausthal a éd'' employée à comiiléter mes étiiiles sui- la grande usine centrale qui se trouve à (juelque distance de la ville. Cette usine exti'ait l'argent, le cuivre et le plomb des minerais (jui lui sont fournis par lo mines immenses. Deux de ces mines que j'ai visitées, et qui se nomnient la Doiothée et la Cai'oline. ont 2.100 pieds de profondeur. Tindis qu'ordinairement tous les accessoires d'une mine à plomb, cuivre et argent emploient une centaine d'ouvriers, celle dont je te parle en enq)loie plus de 3.000. Tu vois que. pour un hoinme de mon métier, le Hartz est un véritable pays de cocagne.
Toutefois cette usine, qui nous jiaraft admirable, ferait une impression pénible sur un amateur qui ne serait pas accoutumé à la vue des fourneaux. Ainsi par exemple, si tu venais ;i Franchenchaarnerhûtte (c'est le nom de l'usine en question), tu ne verrais dans ce qui fait mon admiration qu'une masse immense de bâtiments noirs comme de la suie au-dessus desquels est toujours suspendu un nuage énorme de fumée et de vapeurs sulfureuses qui s'étend tout autour à plus d'un quart de lieue ; de tous côtés des fourneaux qui vomissent avec de la flamme des torrents de vapeurs de plomb, d'arsenic, de soufre, d'antimoine, etc.; des
(1) Vojjarjes en Europe, IS'JU-lSô-l, Extraits de la correspondance de F. Lo Play, publiés par M. Albert Le Play (IMon-Nourrit, éditeurs).
78 GOBRESPOXDANCE
nuées d'ouvriers qui ont presque tous une santé détruite, qui sont pâles comme des spectres et dont la plupart ont les poignets tordus par l'cITet des vapeurs de plomb qui donnent aussi à leurs membres un tremblement continuel et tout cela, pour gagner 7 gTosclien |)ar jour, c'est-à-dire environ 21 sous.
Néanmoins, en voyant la hardiesse de ces travaux, on trouve que c'est à juste titre que les mineurs allemands sont regardés comme les premiers du mond(\
Pour en venir à des idées plus riantes, je te dirai (pie notre voyage de Cllausthal à Goslar s'est fait de la manière la plus gaie, lleynaud étant un farceur fini et Clemson, notre nouvelle recrue, (Hant le garçon le plus aimable et le plus amusant qu'il soit possible de voir; il a pris entre autres choses à tache deudtrasser toutes les gardeuses de chèvres et de vaches que nous rencontrons dans les montagnes. Rien n'est plus comique que de voir ce grand corps de 6 pieds aller conter des douceurs à ces bergères dans un langage qui sur 20 mots est comj)Osé au plus d'un mot allemand, le reste étant toujours en français, aussi tu i)enses bien que de tous s(>s discours elles ne comprennent que la partie dénu)nstralive qu'elles prennent en général assez bien.
Goslar est pour nous un nouveau centre de travail et, depuis 8 jours, je suis occupé à étudier i\eu\ nnncs qui se trouvent à 3/4 de lieues. En ce mmnenl je suis seul. ïl y a trois jours, en revenant le soir avec le petit brouillard de notn> course (pu»tidienne, l'ami lleynaud qui, ainsi (pie nous, joute la joui'née avait respiré' force vaiteurs de plomb et d'arsenic, s'écria loiil à coup : Sacrebicu, Messieurs, j'ai assez (\r mélalliirgie pour ce mois-ci e| j';ii bonne envie de la |»lanler l;i. l/ami Clemson (jni ne (lisait mol. mais (pii n'en pensait pas moins, trouva l'idée excessivement lumineuse et voilà nos