‹ Frédéric Le Play d'après lui-même, vie, méthode, doctrineChapitre 8 sur 32 · L.ETTHKS DK VOYAUK · texte numérisé non relu

L.ETTHKS DK VOYAUK

deux i;aillanls qui se niottcnt à nie débaucher pour faire coinnio eux ; je suis h ce qui parait plus rnétalhnv ^iste qu'eux et je tins bon en disant ijue je voulais voir tous les travaux avant de partir. Alors on convint de se séparer et en un quart d'heure il fut résolu que Reynaud irait à Lubeck voir les bords de la lJalti(|ue, (jue Ulemson irait ;\ Berlin où je dois aller le rejoindre pour voir cette ville njagnifique ainsi que l'Opéra qui, dit-on, est le premier du monde. II y a soixante-dix lieues d'ici à Lubeck, il y en a soixante-quinze jusqu'à Berlin et tous ces voyages ont été résolus en moins de temps que n'en eût mis un bourgeois de Paris pour se décider à aller se promener aux Tuileries.

Dans trois jours je me mets en route à mon tour pour Berlin où j'arriverai en trois jours et demi de marche, à moins que je ne me décide à prendre la voiture h Mag' debourg, ce qui est douteux, vu que depuis que je voyage à pied, j'ai pris pour les voitures une aversion telle que je suis malade toutes les fois que je m'embarque dans ces machines, ce qui du reste ne m'est arrivé qu'une fois depuis mon départ de Saint-Dizier. Tu ne saurais croire, ma fhèrp maman, combien il est agréable de se trouver comme nous dans un étal parfait d'indépendance et de pouvoir se transporter d'un licni à un autre sans avoir besoin de consulter les convenances sociales, sans penser aux paquets, aux voitures, et à tout ce qui fait l'ennui des voyages, et surtout d'être parvenu à pouvoir faire dix-huit à vingt lieues dans une journée, sans lessentir la moindre fatigue le lendemain matin.

Tel est l'é'tat dans lequel nous sommes et je t'assure qu'il y a dans l'univers peu d'hommes qui se trouvent dans un état de félicité pareil à celui dont je jouis maintenant. Lorsqu'il sera passé, d'après le sort de toutes les chosesde ce monde, j'aurai encore la consolation deptni-

ser que j'ai su l'apprécier à temps et par suite en jouir dans toute sa plénitude.

Ce petit voyage de Berlin, qui forme un petit aecroc à l'itinéraire qui nous a été tracé, m'est presque nécessaire dans la situation actuelle après un séjour prolongé dans des mines très malsaines. Ce travail un peu forcé ne laisse pas que de me fatiguer, j"ai été obligé, entre autres choses, de renoncer au vin pour (pielque temps, parce que l'acide du vin, en se combinant avec les vapeurs de plomb, produit un poison (jui occasionne de fortes coliques.

Ma vie dans ce moment est des plus régulières. Voici un abrégé de l'emploi de mon temps. A 4 heures 1/2 du matin, je prends une tasse de chocolat au clou de girolle, d'après la coutume du pays, puis je m'embarque à pied pour Oker où j'arrive à 6 lieures, où j'étudie, dans les mines, la fabrication du zinc, du cuivre, du laiton, du plomb, de l'argent, de l'or, du soufre, etc., qui se trouvent tous rassemblés sur ce même point ; cette étude est fatigante parce que je suis obligé d'être constamment avec les ouvriers et de causer avec eux ; j'entends à présent assez bien l'allemand, mais celui des ouvriers est comme le patois par rapport au français et j'ai beaucoup de mal à le comprendre. Pour arriver là, il faut que je retourne ma question de 20 manières différentes; à midi je vais diner dans une espèce de cabaret où je mange du bout des dents du jambon et du bœuf salé avec des groseilles fermentéesdans le vinaigre pour entremels, le tout avec du pain noir toul mollasse dont l'aspect me fait toujours frémir ; avec cela la bonne femme de l'auberge croit me ti'aiter en prince et elle pousse des soupirs et des exclamations en me voyant prendre seulement 2 gros de son Ixeuf cru pour faire passer 2 onces de pain, Pour me dédommager je fais

comme l'ami Clemson, j'embrasse les deux servantes qui, comme toutes les femmes du Hartz. sont très bien et je retourne jusqu'au soir 8 heures à mes fourneaux, puis je rentre à Goslar où je me dédommage des fatigues de la journée en mangeant du cerf rôti qui est bien la meilleure viande qu'il soit possible d'imaginer. Aussi j'en consomme des quantités qui te paraîtraient épouvantables.

A Madame V^e Le Pl^y

Grenade, 10 juillet 1833. — En ce moment je marche littéralement jour et nuit, toujours dans le même équipage, c'est-à-dire, avec mes 2 mules et mon mozo Juan de Cabera del Bacy, qne je t'ai signalé déjà plusieurs fois.

De Sechoso au Guadalquivir, toute la cliaîne de la Sierra Morena présente à cette époque de l'année une végétation encore plus belle que celle que je t'avais signalée avant El Pedroso. Le jaca ou cistus ladaniferus avait disparu complètement, mais le myrte dont je t'ai déjà parlé avec tant d'admiration dans ma dernière lettre s'est montré sur ce point 10 fois plus beau et forme souvent des arbustes de 8, 10, 12 et 15 pieds de haut couverts de millions de fleurs, c'est aussi beau que le jaca. J'ai revu une deuxième fois le fameux Guadalquivir ; décidément ce fleuve est une mystification. A Torina, petit bourg à 8 lieues au-dessus de Séville, il coule presque sans eau entre des rives sèches et abominables comme celles de Cordoue ; je n'ai pas voulu lui faire l'honneur de le passer en bateau; en faisant un léger détour, j'ai facilement trouvé un gué pour le traverser avec les mules.

M. Le Baube et les autres personnes qui m'avaient

parlé de Séville ne m'avaient pas trompé et j'en suis sorti vraiment enchanté ; j'ai d'ailleurs eu les moyens de passer agréablement les trois jours que j'ai consacrés à cette autre Capoue.

Je t'ai dit que j'avais le dessein de voir, près d'EI Pedroso, une grande mine de fer. Or j*ai eu le bonheur de rencontrer daus le directeur un ancien émigré qui a voyagé dans toute l'Allemagne et surtout dans le Hartz. Comme deux hommes qui ont vu le lirocken ne se quittent pas facilement, j'ai passé un jour et demi avec lui et nous avons pris nos mesures pour faire ensemble le voyage de Cadix. 11 m'a adressé à Séville dans une maison particulière, chez les sénoras Borazitos.

Cette maison est tenue par une très brave dame de 38 ans. La senora Rosario, la tante, a une nièce qui n'a pas vu les Français de 1808, mais ([ui ne m'en plaît pas moins pour cela, vu (pi'elle n'a que 17 ans ; à la recommandation de don Fraucisco de Erlorza j'ai été re^-u à bras ouverts par les deux dames et je me suis très bien trouvé de mon séjour duv, elles, où j'étais véritablement comme en famille.

.l'avais encore à Séville des lettres de l'ecotnmaiidalion pour le ca|)itaine général de la province, le ma/- (|uls de Las Amaiillas, pour le comte d'Fil Pedioso, pour le consul des Pays-Bas et pour un certain don Arrazznla Onàle connaissant son S(''\ille sur le bout du doigl.

Les maisons de Séville sont admirables non à l'extérieur, qui est assez misérable, mais à l'intérieur, qui est disposé delà manière la plus conunode. Le patio, habitation d'été, est un vrai délice ; dans les maisons un peu ii(dies tout cela est construit sur le mo(ièle arabe comme les habitations des villes de Barbarie et donne un véritable avant-goût de l'Orient.

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