‹ Frédéric le Play d'après lui-mème; vie-méthode-doctrine; notices et morceaux choisisChapitre 21 sur 35 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le Play a montré, dans des pages admirables, que le travail, loi divine, est à la fois une source de progrès moral et de progrès intellectuel ; que la vertu, non la richesse, en est le vrai but ; qu'enfin, pour la bonne santé d'un peuple, il faut mettre à plus haut prix une judicieuse organisation des arts usuels que la splendeur des arts libéraux (4).

Parmi les arts usuels, qui comprennent la production, les élaboralions successives, le transport et la vente des objets matériels, trois méritent particulièrement aujourd'hui d'attirer l'attention publique : l'agriculture, la grande industrie et la colonisation.

(1) « Los politiques, écrit le cardinal do Richelieu dans son Toslaniont, veulent, en un Etat bien réfi^lô, plus de maîtres es arts iiiocaniquos que de maîtres es arts libéraux ». C'est l'antith("'so do la théorie suptirliciolle et fausse qui^ Voltaire a brillamnirnt développée : « Quiconque pense.... ne compte que quatre siècles dans Tliistoire du monde. Ces quatre àfços heureux sont ceux où les arts ont été perfectionnés, et (]ui, servant d'époque il la ^nandeur de l'esprit humain, sont l'exemple do la postérité ». (Stèclo de Louis X/V, Introduction). Ce sont les siècles de" i^éricli's, d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV. D'après Vollaiio et los Encyclopédistes, le siècle des François «l'Assise, des Domini(iuo, des Albert le Grand, dos Thomas d'Aquin, de saint Louis, d(; sainte Elisabeth de ILmgrie, de Dante, ne compte psis pour l'homme qui pense.

a La prééminence de l'agriculture a été si souvent proclamée chez les anciens et chez les modernes, qu'elle peut être érigée en axiome », dit Le Play ; mais il se plaint que cette profession ait perdu chez nous le rang qu'elle garde généralement ailleurs. Les économistes se préoccupent avec raison de le lui rendre. Un homme politique considérable, après avoir énuméré les causes qui ont rendu la crise agricole particulièrement douloureuse en France, appelle de ses vœux et annonce le Retour à la terre. La bourgeoisie, dit il, est en grande partie responsable des souffrances de l'agriculture, de la dépopulation des campagnes et de la naissance du socialisme agraire. Tant qu'elle résida parmi les populations rurales, elle y exerça une influence salutaire. Comment s'étonner qu'en les abandonnant pour vivre dans le luxe et l'oisiveté des villes, elle Tait perdue ? Il dépend d'elle de la recouvrer. Qu'elle retourne se fixer aux champs, et elle y remplira tout naturellement, pour le plus grand avanta^^e économique et politique du pays, le rôle bienfaisant de l'aristocratie anglaise (1).

Certes il y a beaucoup de vérité dans ces reproches et l'on doit souhaiter que ces prophéties se réalisent. Mais il faut reconnaître aussi que le propriétaire rural, s'il est exposé en France aux mêmes vicissitudes et aux mêmes crises que partout ailleurs, est loin d'y trouver les mêmes dédommagements. Le Plav l'a fait voir, deux satisfactions essentielles lui manquent. S'il a plusieurs enfants, il songe que son domaine court grand risque d'être vendu le lendemain de sa mort. Il ne connaît plus le sentiment si fort et si doux qui inspira le vers charmant du poète :

Mes arrière neveux me devront cet ombrage,

car vraisemblablement cet ombrage abriterait bientôt des étrangers. Qu*arrive-t-il alors bien souvent ? C'est qu'il se décou-

{!) Jules Méline, Le Retour à la terre et la surproduction industrielle, p. 306-309.

210 NOTICB SUE LA DOCTRINE *: /••'Vi

(1) l\onan, Questions contemporaines ^ Préfaco.

rage et ne plante pas. £n Angleterre, aux Etats-Unis d^Améri^/^ que et au Canada, où la liberté testamentaire est absolue ; en Espagne, où la quotité disponible, lorsqu'elle proÛta à V^am^ des enfants, est des deux tiers ; en Italie, en Allemagna, es xXutriche, où elle est, dans tous les cas, de la moitié des bieiu>\ te propriétaire peut toujours, soit très facilement, soit asiev facilement, assurer à Tun de ses enfants la possession d« domaine. En Autriche et en Allemagne, un régimo spéeial de protection lui permet, on la vu, lorsque ce domaine est peUt" .7^ ou moyen, de le transmettre intégralement à l'héritier de toil 'f\ choix. Hion de tel en France. Si vous voulez y faire revivr0 une rnce solide et féconde de propriétaires ruraux, changes ee « Code qui rend tout viager, où les enfants sont un inooQyé* nient pour le père, où toute œuvre collective et perpétuelle est interdite » (4).

Mais changez aussi, dans la mesure où vous le pourrez, ee '.-^ système judiciaire et administratif qui refuse aux propriétaipes, \ j pour les remettre à des fonctionnaires nomades, la plupart 4ee ' A maj^istratures et des charges locales : privilège que les nrœurs et les institutions attribuent partout aux premiers, qui les r'Û allaclie au pays par l'estime et la considération qu'il leur vaut V* et par le bien même qu'il leur permet d*y faire. Je n'envisage en ce moment la question qu'au point de vue des satisfactions légitimes que la plupart des peuples étrangers accordent aby propriétaires ruraux et que nos gouvernements successifs lev(p ont de plus en plus retirées. Combien, pour l'homme qui ,,«v porte ses regards au-delà du cercle étroit de son intérêt maté- 7 riel et présent, la vie rurale offre-t-elle plus d'attraits chez cet peuples que chez nous î

.'.■il

Un âge nouveau a commencé pour l'industrie vers^ la tin du siècle dernier. Deux révolutions, qui se poursuivent encore, en ont marqué le début. L'une, politique, surgit à Paris, sur les places publiques et dans les rues ; elle a pour origine la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789. L'autre, économique, éclôt à Manchester, dans l'ombre d'un atelier, en 1790; elle a pour point de départ la première application, faite par Walt, de la vapeur comme force motrice : ce petit jet de gaz et de fumée allait transformer matériellement le monde. Les effets de la révolution économique sur le régime du travail furent immédiats. Ceux de la révolution politique se manifestèrent plus lentement et il fallut, pour les rendre décisifs, en France, l'adoption du suffrage universel ; à Tétranger, Textension plus ou moins complète, suivant les pays, du droit de vole aux masses populaires.

L'invention de la machine à vapeur et celle de la machine k filer, suivies d'une foule d'autres, eurent pour résultat de centupler la puissance des moyens de production et le nombre des produits. En 1776, Turgot avait, par l'abolition brusque des anciennes corporations d'arts et métiers, rompu les liens qui attachaient les patrons aux ouvriers et les ouvriers entre eux (1).

(1) On sait que les corporations, supprimées par Turgot, furent roconstituées aussitôt aprrs sa chute, mais rAssernblée constituante les anéantit défiuitivenient Je 17 mars 1791. M. Fagnioz a jugé avec hoaucoup do sagesse et de modération cette partie de l'a^uvro de Turgot. « Il y a, dit-il, une disposition des édits do janvier et de février 1776 qu'il faut renoncer à défendre, c'est celle qui interdit entre gens de mémo métier toute réunion el toute association, sous, quelque prétexte que ce soit Eliminer des statuts corporatifs et plus encore des pratiques corporatives tout ce qui n'y avait été introduit que pur Tégoïsme des maîtres, y laisser subsister tout pe qui était inspiré par l'esprit de oorps, plus bienfaisant encore que nuisible^

La même année, TEcossais Adam Smith, dans ses Recherx^m '.,' sur la nature et les causes de la richesse des nationsM^nM '.' professé que le travail est une simple marchandise; qae le prix de cette marchandise, variable suivant la loi de l'offre et de là demande, doit être débattu librement entre ouvriers et patroûa/ affranchis ensuite, par l'échange du produit et du salaire» dé tout devoir réciproque (1). C'était, en fait, sinon peut-être dans la pensée de l'auteur, le renversement des vieilles coutumes do patronage, qui imposaient au maître l'obligation morale de . conserver auprès de lui ses serviteurs fidèles et de veiller au bien-être de leurs familles.

La doctrine d*Adam Smith ne fut que trop favorablement accueillie des patrons, qu'elle délivrait de charges onéreuses an moment même où l'emploi des procédés nouveaux leur offrait des perspectives de fortune illimitées. Sous cette double influence, l'industrie prit un essor prodigieux : en dix ans^ de 1777 à 4787, le nombre des ouvriers tisseurs et fîleurs s'éleva dans la Grande-Bretagne, de 7.900 à 332.000. Ni ces inven?^ tions ni ces théories ne pouvaient rester confinées dans le^.. pays qui les avait vues naître. Elles passèrent sur le continent. . ■ Le caractère général de la révolution industrielle qui s'ensuivit peut être exprimé d'un mot : ce fut une concentration. Autour; de la machine à vapeur quijeur donnait le mouvement segron-

par l'honneur professionnel, par le souci d'une fabrication loyale et soignée, maintenir le travail libre partout où il existait et le laisser s'organiser dans les villes de jurande concurremment au travail corporatif, de façon à sauvegarder le bon ■ marché, la variété et le progrès : telle était la tâche que se* serait donnée un homme d'Etat moins engoué du principe^ décevant quand on s'y attache exclusivement, de la liberté économique, que conscient des divers besoins des producteurs et des consommateurs ».

(Gustave Fagniez, Corporations et syndicats,^. 57-59).

(1) La loi de l'offre et de la demande, simple fait de concur* ■ ■ renée brutale, a été définie par Gobden en ces termes : « Quand'. deux ouvriers courent après un patron, le salaire baisse ; quand' ■ deux patrons courent après un ouvrier, le salaire monte ».■

■7 fi

pèrent les instruments de travail, et, naturellement aussi, les ouvriers. Cette concentration modifia peu à peu, jusqu'à les transformer enfin complètement, non seulement les conditions du travail, mais celles de la vie de l'ouvrier dans l'usine et hors de l'usine, de sa vie tout entière, physique, intellectuelle et morale (1).

On ne connut d'abord que les bienfaits du nouveau régime : la richesse en haut, l'aisance en bas, Tactivité partout. Dès 1815, on vit avec joiejes victoires pacifiques de l'homme sur la nature succéder aux guerres sanglantes qui avaient désolé l'Europe pendant vingt-trois ans. « Voilà donc une immense somme de capitaux, de travail, d'intelligence, engagés dans cette vaste lutte que l'on appelle la concurrence. . . On profite de toutes les inventions nouvelles, de tous les modes possibles de l'activité humaine, de tous les moteurs que la nature et l'art nous donnent ; et c'est plaisir à observer cette vive arène, cette lutte incessante, où il se dépense tant d'argent, tant d'énergie, tant d'intelligence, non, comme en d'autres combats, pour détruire et faire couler des flots de sang, mais pour féconder la matière et procurer à l'homme de quoi satisfaire tous ses besoins » (2).

Mais il y a bientôt excès de production, un mouvement politique, une guerre interrompt le travail, et voilà que le fléau des chômages commence ses ravages plus ou moins périodiques. Le môme auteur, témoin tout à l'heure émerveillé de ce premier élan de la grande industrie, nous peint ensuite les ouvriers s'entassant dans des logis trop étroits, peinant sans distinction de sexe ni d'âge dans des ateliers malsains, passant du travail forcé à l'orgie, et de l'orgie au travail forcé, s'énervant, se

(1) Charles Benoisl (La crise de VEtat moderne, l'organisation du travail, I, 4).

(2) Rapport lu en 1839 à la Société industrielle de Mulhouse, cité par Villenné {Etat physique et moral des ouvriers. II, 319, 324),

214 NOTICE SUK LA DOOTUINE

corrompant, s'abrutissent, et succombant prématurément à la rlébaiiche, aux maladies, à la faim. Il a fallu inventer deux mots pour exprimer deux faits naguère inconnus : Vindustn'aliamf, qui désigne cette vaste production par laquelle des villes, des contrées entières sont converties en d'immenses ateliers ; le paupérisme^ qui désigne non la pauvreté accidentelle (Pun plus ou moins grand nombre et qui est de tous les temps, mais la détresse et la dégradation habituelles des classes ouvrières.

Au côlé économique et moral do la question, ajoutez le côté politique et social : les ouvriers armés du suffrage universel en iSiS, du droit à la grève en ISHi, du droit au syndicat en iS8L Patrons et ouvriers sont en présence : qu*ont fait les niipurs, qu'ont lait les lois pour prévenir ou pour arrêter le contlil? IVuilanl la [U'cmière période, celle qu'on peut nommer chaolique, les mceurs elles lois n'ont à peu près rien fait, elles oui laisse fa h^r. l.es anciennes coutumes du ))atronage avaient été abolies comme surannées. Un industrialisme sans entrailles. — je parle ici du système et non des liomnies qui l'ont, dau'^ bien des cas, adouci, — regarde l'ouvrier comme un pur inslrumenl : le patron ou plutôt le capitaliste lui doit strictemeul le salaire cpiand il travaille et ne lui «loit rien quand il elinnio.

Mais dans notre Europe celle phase a, depuis longtemps, j)ris fin (l). Les gouvernements comprirent bientôt que

Ml l'ilb' linro «Micon* au .Japon, car foutes bîs ('poiiues succès-

>ivrm('iil (li>;j)iiiu«^s <l«» notn* pays ou de noln* conlinent vivent

('ocoiJ' iiujnuiillmi, iiv«M' b'urs in-^lilulions et h'urs nio'urs, sous

(r,nitn'< rii'uv. .l'ai »lil coiiuniMit L<î Play avait, <^n 1837 et en

ISii, n'Iiouvi' dans hw ?fp])j)»'s (h» la llussir inéridionalo l'anti*

<pn' (H'^raïiisatioM palri.ircah' di' la famille, «'1. dans les nionta-

iiiu'< lie r(hii',i], nos ancit'iines rouluinos léodalos. I^a descrip-

tinii <iii\,i?ih; d'un voyageur français ;in .hipon nieftra sous nos

yeux II' l.ihlrau que. iie.vai«;nt prési'iih»r, ve.rs 1830, certaines

usines anglaises.

",[.«» 17 novembre 1003, je visifais une manufacture de rubans

DE FRÉDÉRIC LE PLAY SlS

l'intérêt économique bien entendu, non moins que le devoir social et chrétien, commandait impérieusement d'intervenir. En Angleterre à partir de 1833, en France à partir de 18 il, des mesures législatives ont été prises pour soustraire aux rigueurs d'un travail excessif ou dangereux les enfants, les adolescents et les femmes. Ces dispositions, d'abord clairsemées cl timides, se sont multipliées o.i compliquées, depuis vingt ou vingt cinq ans surtout, au point de former, lorsqu'elles seront réunies, un volumineux Code du travail (1).

non loin de Tokio. J'y trouvai d(3 toutes jeunes ouvrières racolées par les agents embaucheurs <le la compagnie dans les districts les plus pauvres du Japon. La plupart ont quinze ans ; j'en ai vu qui n'avaient pas douze ans. On leur l'ait signer unr promesse de ne pas quitter l'atelier avant l'âge de dix-neuf ans et on les engage à forfait au prix de 40 yen, soit 104 francs pour toute la durée du contrat ! Celles qui y entrent à douze ans doivent donc travailler sept années complètes pour gagner 104 francs î Et à raison de quatorze et (piinze heures par jour, (^e n'est pas tout. On ne paie les ouvrières (ju'à rexjiiration <\e l'engagement, et, pour les tenir encore mieux, la compaf'nie leur prête de petites sommes qu'elles ne peuvent naiurclieuicnt pas rembourser et se sert de cette dette pour les loener à sa guise. Cette usine m'est apparue comme le type de l'exploitation organisée des travailleurs pauvres.

* Kile n'est pas la seule de son espèce. J'ai visité à Hiugo une maïuifaclure d'allumettes qui m'a produit une impression plus triste encore. On ne peut donner le nom d'ateliers aux bâtiments qui la composent : ce sont des bouges. El dans ces bouges infects, au milieu d'une atmosphère malsaine, travaillent onze heures par jour des fenunes et des enfants — pai'mi lesquels certains n'ont pas sept ans — pour gagner un salaire qui varie entre 12 et 45 centimes î C'est un spectacle de misère affreuse. On y voit des enfants au sein, des bébés attachés sur le dos de leur mère, à la mode du pays, et réduits à mourir d'infection p<mr n<3 pas mourir de faim. ...» (La grande industrie ait Japon et le péril économique jaune, rapport à la Société d'économie sociale par M. Gaston lîordat, Revue la If é forme sociale, 1906, I, 407).

(1) M. Charles Benoist a été chargé, par la Commission du travail de la Chambre des Députés, de la rédaction de ce nouveau Gode. Voir son rapport (Annexe au procès-verbal de In séance du it février li)05|.

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Les patrons ont agi de leur côté. Ils ont fondé des itistStptions de toute sorte qui suivent l'ouvrier depuis le berceau -' ; jusqu'à la tombe. Nul ne les a encouragés dans cette voie autant J que Le Play, non seulement par ses livres, mais par le nouvel ordre de récompenses qu'il fit créer, on s'en souvient, lors de l'Exposition universelle de 4867 pour glorifier leurs efforts et propager leurs exemples.

Enfin les ouvriers avaient pris conscience de leur force et des droits que la loi leur confère. 4848 avait vu apparaître à la fois le suffrage universel et les premiers essais d'associations oovrières.

L'Etat, les patrons et les ouvriers possèdent ils, grâce aux mesures qu'ils peuvent prendre et aux institutions qu'ils peuvent créer, des moyens assez puissants pour conjurer lepaupé-^ \ risme ou pour le guérir? Et le nouveau régime industriel, caraOr térisé par la liberté du travail, se justifie-t-il par des bien&its '. >'< qui l'emportent sur ses vices et sur ses dangers? C'était l'oplr' vi nion de Le Play. Il regardait cette liberté, nonobstant les abus r qui trop souvent la compromettent ou la déshonorent, comme uifa^ '-. des rares supériorités de notre époque. Il avait pu comparer^ Iv^ sur ce point, les institutions anciennes aux institutions nouvel-; ':les. Il avait observé le servage en Russie, les vieilles corpora* tions ouvrières en Suède, et en Autriche. Dans la monograpjkiê ■;] du compagnon menuisier de Vienne, rédigée en 18S3, jO} '.-A: décrit ces corporations, où le nombre des chefs d'indostrii^: X était rigoureusement limité» où les apprentis, les compagnoiis V:i et les maîtres étaient encore assujettis, comme chez nous avvit /'■ 1789, à des règles étroites. Il constate leur déclin. « Les ga- ^:j^ ranlies de sécurité et de bien-être qu'elles offraient aux popula^?.^

lions ouvrières, dit-il, disparaissent peu à peu. II semble donc qu'il n'y a plus guère convenance à maintenir cette impuissante institution et à contrarier, par des restrictions matérielles, les sentiments de liberté et l'esprit d'initiative qui forment l'âme de la nouvelle organisation industrielle » (i). Le but est resté le même, mais les moyens ont changé. « Considérées dans leur principe, ces contraintes et ces combinaisons régnent plus que jamais parmi les ateliers prospères. Considérées, au contraire, dans leur application, elles se transforment partout. Au milieu de ces transformations le principe à résoudre est toujours le même : fonder la sécurité de l'ouvrier sur la permanence du travail. Les procédés de la solution sont seuls modifiés » (2).

Ces procédés, qui les appliquera, qui les garantira? Sera-ce l'Etat. Tassociation ouvrière, ou le patron ? (3). Dans les

(1) Les Ouvriers européens, V, 38.— En Autriche, une patente impériale du 20 décembre 1859 a établi la liberté de l'industrie. Elle ne supprima pas cependant les anciennes corporations, qui conserv«>rent un certain rôle de police et de secours. Chacun put exercer le métier de son choix, mais sous la condition de s'inscrire à la corporation de ce métier. Les lois des 15 mars 1883 et 23 février 1897 ont reconstitué dans des conditions nouvelles la corporation obligatoire pour la petite industrie.

En Allemagne, la loi du 26 juillet 1897 prévoit : lo des corporations libres qui peuvent être formées entre des personnes exerçant une industrie pour leur propre compte ; 2o des corporations obligatoires, réservées aux artisans de la petite industrie et créées par un acte administratif, si la majorité de ceux-ci lo demande et si les conditions requises pour la vitalité du groupement nouveau se rencontrent dans la circonscription.

Sur cette réorganisation du régime corporatif, dont il serait prématuré de prétendre apprécier les résultats, on pourra lire d'intéressants articles de M. Brants dans la Revue la Réforme sociale (1889, I, 165, 224, 341, 410; 1897, II. 179 ; 1898, I, 617 et 784).

^2) La Réforme sociale II, 302.

(3) « Les sources de toutes les institutions sociales sont, dit M. Charles Gide, le patronage, l'association, l'Etat. On n'en saurait guère imaginer d'autres... Cependant, à l'Exposition de

Le Play. iâ

NOTICE suit LA IXX'TUINE

matières économiques, l'Etal a parfois des obligations nettement définies. Chef de certaines industries, de même qu'il exerce les droits du patronage à l'égard de ses agents, il est tenu d'en remplir parfaitement les devoirs. Mais, lorsqu'il s'adresse à tous les citoyens au nom de la chose publique, son action doit être discrète. Le Play raconte que l'expérience des affaires administratives qu'il acquit au Conseil d*Etat lui montra la convenance de limiter plutôt que d'étendre le système des réglementations, et c'est sur son rapport que ftit adopté le décret du 22 juin i8G3, qui abrogea toutes les dispositions restrictives auxquelles était assujetti jusque-là le commerce de la boulangerie (1).

Toutefois, il n'y a i)as ici de principe absolu, ou du moins toute la difficulté réside dans l'application du principe. « Le Play n'a cessé d'atlirmer que la liberté devait être seulement le moyen à employer, suivant les conditions sociales, pour réaliser le bien. Le véritable point de départ de la science sociale, c'est la distinction du bien et du mal. Le régime de liberté, employons-le là on il peut assurer la plus grande somme de bien ; si la liberté se montre impuissante à réprimer les manifeslalions du vice originel qui émergent constamment de la nature humaine corrompue et qui ont commencé par la chute de notre premier père, recourons à la loi, mais dans la limite où elle ne fait pas plus de mal que de bien » (2), dans les cas,

Chioa^o, il y en avait une autre (|ui li^jfurait ofticiclle»Tient : c'êlail l'i'lglise. Il est très vrai, comme le dit M. Waterman dans sa monographie The social Economy exhibit at the Paria expo» sillon, (juo plusieurs des iiiouveiaouts les plus importants pour améliorer les conditions sociales sont dirigés par des Eglises oU par des organisations religieuses ou confessionnelles ». (Charles Gid(S Hconornle sociale, p. 24, 2')).

(1) La Reforme sociale^ II, 469, et Rapport au Conseil (VBtaî sur les commerces du blè, de la farine et du pain. Imprimerie iinpi riale, 18()0.

[t) Claudio Jannet, L'organisation du travail d'après F, Lt Play, et le mouvement social contemporain, discours prononcé à

Î)K t'RÉDÉÏltO Lfi PLAY ÛH

avstit excellemment dit Lacordaife, où « c*est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit, n

Voilà pour l'action directe de TEtat. Quant à son intervention indirecte, a elle est souvent bienfaisante quand elle Se traduit par ces vastes enquêtes qui dépassent les forces de l'individu et que seul il peut entreprendre avec succès, comme celles dont l'Angleterre nous offre de si remarquables mode* les et qui ont porté sur les abus de Tindustriallsme, les malsons ouvrières, les logements insalubres, Talcoolisme, les trades unions. Ce sont ces enquêtes magistrales qui dénoncent courageusement le mal, qui secouent la torpeur publique et servent de préface aux réformes législatives » (1). Enfin il convient que l'Ëtat accorde des distinctions honorifiques aux patrons et aux ouvriers modèles, qu'il récompense, notamment à l'occasion des Expositions universelles, comme il le fit en 1867, les ateliers remarquables par la solidité des liens qui

la Socitité d'Econoîuio sociale (Revue ia Réforme sociale, 1889, II, 648).

C'est précisôiuent le principe qu'a posé le pape Léon Xllt dans son Kncycllquc sur la Condition des ouvriers, du 15 mal 1891 : « S'il arrive que les ouvriers, abandonnant lo travail ou le suspendant par des grèves, menacent la tranquillité publique ; que les Ih^ns naturels do la famille se relâchent parmi les travailleurs ; qu'on foule aux pieds la religion des ouvriers en ne leur facilitant point raccomplissement de leurs devoirs envers Dieu ; que la promiscuité dos sexos ou d'autres excitations au vice constituent dans les usines un pôHl poUr la nioralité ; que les patrons écrasent les travailleurs sou» le poids de fardeaux iniques, ou déshonorent en eux la personne humaine par des conditions indignes et dégradantes ; qu'ils attentent à leur santé par un travail excessif et hors de proportion avec leur âge et leur sexe ; dans tous ces cas, il faut absolument appli(|uor, en de certaines limites, la force et l'autorité des lois ; les limites seront déterminées par la fin même qui appelle le secours des lois, cest-d-dire que celles-ci ne doivent pas s'atxin' cer ni rien enti'eprendre au delà de ce qui est nécessaire pour réprimer les abus et écarter les dangers ».

(1) Choysson, Rapport sur les institutions patronales. Exposition internationale de 1889.

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attachent le personnel à son chef. « Ces Expositions qui doi* ; ,V vent leur succès à une préoccupation exagérée pour Tordre '-;matériel, dit Le Play, contribueraient ainsi au rétablissepient de l'ordre moral ».

L'Etat peut donc, par ses exemples, mettre en relief lèB meilleures institutions patronales; par des prix, les encoura* ger; par des règlements, prévenir ou réprimer tels ou tels àbns. Mais c*cst tout. Attendre de lui que, seul, il fasse régner dans le monde du travail la confiance et l'harmonie, c'est manifes-* tement lui demander ce qu'il est incapable d'accomplir.

Ce que l'Etat ne saurait entreprendre, l'associatiOD onvriôre parviendra-telle aie réaliser? Remarquez bien qu'il n'est nullement question d'examiner si celle-ci, sous quelque forme ({u'elle se présente, sociétés coopératives de prodoctios ou de consommation, sociétés de secours mutuels, syndieate :'r^ professionnels, etc., peut rendre, dans certains cas, aux -.^ ouvriers de très utiles services. Nul ne l'a jamais mis en douia, ^-^ et mc'^me on ne saurait trop admirer, disait Le Play (4), les ' efforts de talent et de vertu grâce auxquels un petit nombre ' : * d'ateliers prospères sont parvenus à se fonder sur le prineipe ' . d'association. Mais ce principe est-il appelé à transformer le .. / régime industriel, et le travail associé remplacera-t-il un jour, d'une manière universelle ou du moins générale, le travail . : salarié? Le Play ne le pensait pas, et il résumait en peu de ' .. mots l'enseignement qu'il tenait de ses persévérantes obserTâr tiens personnelles. De fait, les sociétés ouvrières de prodiltl«» . •; tion cèdent partout le pas aux entreprises créées par d'indi^ - : viduelles et libres initiatives. Celles qui ont été créées, eit!

(1) L'Organisation du travail, p. i46. . [-jt,-.

DE FR1î:DÉRIC le PLAY 221

France notammenl, depuis 4848, ont le plus souvent avorté pour trois raisons principales. Elles n'ont guère obéi aux pouvoirs qu'elles avaient elles-mêmes constitués, et la jalousie s*est mise dans leurs rangs. Elles ont rarement choisi les chefs les plus capables et elles ont mal rétribué ceux qui se trouvaient à la hauteur de leur tâche. Enfin elles n'ont pas su ménager l'avenir et elles ont partagé prématurément les profits. Si elles ont, par exception, réussi, c'est dans des entreprises purement locales. Prétendre lutter contre de puissantes maisons étrangères à l'aide de ces institutions, antiques dans le fond quoique rajeunies dans la forme, serait aussi peu sensé que de faire aujourd'hui la guerre avec les armes de jet du moyen âge. Il faut en revenir, pour le travail collectif comme pour la propriété collective, au mot de Bonaparte : d'une manière générale et sauf exception c l'intérêt personnel veille sans cesse, fait tout fructifier ; l'intérêt de communauté est somnifère et stérile » (4).

(1) D'après VAlmanach delà coopération française pour 1903, les sociétés coopératives de production seraient au nombre de 304 en B'rance, dont 128 à Paris (le Bulletin de l'Office du travail donne le chiffre de 335).

M. Ch. Gide, dans son Rapport sur l'crposition d'Economie sociale de 1900, indique 12.000 membres (sur 3.000.000 ouvriers salariés pour la France). Selon VOffice du travail, le capital possédé par ces associations serait de 13 millions (1897) et leur mouvement annuel d'affaires, de 30 millions (M. Gide dit 40 millions).

C'est la France qui possède le plus grand nombre de Sociétés coopératives de production. L'Angleterre en compterait 136, faisant 72 millions d'affaires annuelles. En Allemagne, en Suisse, en Italie et en Belgique, elles sont fort rares.

Tous ces renseignements statistiques sont tirés de l'ouvrage de M. Ilubert-Valleroux, La Coopération, 1904. On y trouvera do très intéressants détails sur les coopératives «socialistes. La Verrerie de Rive de-Gier, fondée en 1894, a déposé son bilan le 23 juillet 1896 avec un aciit de 355.000 francs et un passif de 500.000 francs. On nmiarquera avec quelle impitoyable dureté les anciens ouvriers de la Verrerie d'Albi, devenus directeurs, frappent les moindres infractions à la discipline.

Quant aux Sociétés coopératives de consommation, elles

^OTioB icR LA ixwraniE

il serait dono eliinàrUioe (tooroin que Ik coopin râvolmionner la monde. * L» wUira, dit iTim bien M , Chvyiil ■on, n'amoindrii et D'humilié partoDne. (Juiconijiio, profb

, magistrit, emplofA, ouvriar. ne veut pai ou no peut ptO courir d'niea, aohëta u léourité par la tiiiié do un r^ntunér^^ tion, par un talaire. U talairo préienle oatte uni vorsaliu^ e| oeU«B

seraient, en Fraaoe, aa nombre de IGtl OD de iTBl, aalvMtt lit " sources { 1903). On n'a pas de renaeigoeiuents précis surlenont^ie lia leurs membres. L& plus iroportanle est celte iloi ffmplqy^. oiviltda l'Slal.dudi/iarim«ntde l^Semaei dt iavilltdêPt^U,

qui en a IS.aoQ.li y aurait.ilaoi la Uraitde-Bralaf{ne 1 t74 MMdt*

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