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La religion. Trois objections des sceptiques (1).
Selon la première objection des sceptiques, les peuples modernes renonceraient à la pratique de leurs cultes. Ils obéiraient d'autant plus à cette tendance, qu'ils sont, plus prospères et plus puissants. On ferait donc déchoir notre pays en le ramenant dans la voie que les meilleurs abandonnent.
ï.es religions, dit-on en second lieu, ont pour bases des faits surnaturels contraires aux indications de Texpérience et de la raison. Elles sont donc condamnées par la science moderne, qui ne se perfectionne qu'en rejetant les doctrines conçues en dehors de l'observation des phénomènes. Voilà pourquoi les convictions religieuses ne se maintiennent qu'aux époques d'ignorance, et dans les sociétés qui ne jouissent pas encore des bienfaits de Tesprit d'examen.
Enfin on croit confirmer ces deux objections en faisant appel à notre histoire. On se persuade que la perte de la foi coïncide chez nous, depuis plusieurs siècles, avec « les grands progrès de l'esprit humain». On pense également que les perfectionnements de l'ordre moral et matériel, aux diverses époques de l'histoire, ont été d'autant plus marqués, que les peuples, ou tout au moins les classes dirigeantes ont mieux secoué le joug des idées religieuses.
(1) La Réforme sociale, ï, livre premier.
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âî'S LE DÊCALOGÙE ÈT^LA RELIGIOÎÎ
Ire objection : La religion incompatible avec la prospérité et le bien-ôtre des peuples.
\ai première objection est réfutée par les faits mêmes que l'on croit pouvoir invoquer. Tous les peupless européens nous donnent, par leurs prospérités comme par leurs souffrances, les éléments de cette réfutation. Les apparences sur lesquelles se fonde l'objection ne résistent pas h un examen approfondi. Il est vrai que certaines nations, parvenues h un haut degré de puissance et de prospérité, se sont éloignées des pratiques religieuses. Tel est lecas que la France, en ])articulier, nous offre depuis la fin du xyii^ siècle. Mais ces nations n'ont pu longtemps se faire illusion sur la faute qu'elles commettaient. Peu à peu Taffaiblissement des aptitudes morales les plus nécessaires et l'apparition de plusieurs autres désordres sociaux leur ont appris qu'elles perdaient leur principal moyen d'harmonie et de bien-être. Quand aux peuples que l'opinion place de nos jours au premier rang, ils ne subissent point ces dures épreuves. Ils continuent h surpasser les autres par la délicatesse et Ténergie des croyances.
2« objection : La religion condamnée par la science.
La seconde objection semble reposer sur dc^s motifs scientifiques ; mais, en fait, elle n'est ni présentée, ni adoptée par de vrais savants.
(Certains sceptiques font appel aux sciences physiques pour prouver que la raison et l'expérience démentent les rapports établis par la religion entre Dieu et l'humanilé. Aujourdliui ils ne vontguère droit au but, comme
ils le faisaient plus volontiers au dernier siècle. Ils ne nient pas positivement Texistence de Dieu ; mais ils s'efforcent de faire disparaître, autant que possible, les traces de son action.
Ces faux savants prétendent émanciper Tesprit humain en enseignant que Dieu n'a pas été obligé de pourvoir à une création spéciale de l'homme et de la femme. Plus soucieux que ne l'avaient été les rédacteurs des livres saints de relever lamajesté divine, ils se flattent d'en donner une idée plus haute en présentant cette création comme la conséquence d'une loi générale qui aurait présidé au développement de tous les êtres organisés. L'espèce humaine serait, sans intervention directe de Dieu, le produit de cette loi, de même que le vent, la pluie, l'arc-en-ciel et le tonnerre sont la conséquence des propriétés générales de la chaleur, de la lumière et de l'électricité. Les sceptiques, élaborant à ce point de vue une histoire qu'ils croient être scientifique, se complaisent dans la conception d'un système qui fait sortir successivement tous les êtres organisés, et enfin l'homme lui même, d'un premier germe rudimentairede vie.
A ces tendances des sceptiques on peut, en se fondant sur l'expérience et la raison, opposer les considérations suivantes.
Les savants proprement dits, qui doivent leur renomniée h l'étude des phénomènes physiques, déclarent qu'il ne leur appartient de remonter ni aux causes premièj-es, ni à l'origine du monde matériel ; ils ne voient dans ce genre de recherches que des jeux d'esprit. Ceux (|ui s'appuient sur la méthode et sur les travaux des vrais savants pour attaquer sous ce rapport l'autorité des livres saints, ne sont donc, à vrai dire, qu'une nouvelle classe de faux prophètes,
280 LE DftCALOaUE ET LA UELI(4I0N
Les savants se dévouent presque exclusivement à la découverte et à l'observation des phénomènes . Les doctrines ne sont pour eux que des hypothèses provisoires reliant des faits observés. La religion, au contraire, révèle depuis les premiers Ages ce que Tbomme a besoin de connaître, bien que l'observation ne Tait jamais enseigné. Ces doctrines, qu'on pourrait appeler immédiates, sont donc séparées de la religion par un abîme que les vrais savants n'ont ])oint la prétention de franchir. Au contraire, ceux qui se plaisent à mettre en contradiction la religion et les sciences physiques, s'écartent de la méthode propre h ces dernières. Ils n'ont même pas pour eux l'autorité de la tradition que les léi^islateurs religieux ont toujours invoquée, Au fond, leur effort, consiste h substitu(M* leurs opinions personnelles aux croyances qui, à défaut d'autres preuves, se justifieraient tout au moins par l'assentiment de nombreuses générations.
Les novateurs déclarent que l(»iir raison est blessée parla Genèse, qui attribue à une succession d'interventions divines la création de laterr(» et de ses habitants. (lep(»ndant la géologie nous signal(» deux longues séries de siècles pendant lesquelles la t(Tre a été dépourvue de tout être vivant, puis peuplée seulem(»nt de plantes et d'animaux. L'étude physique du globe nous met donc en présence de deux phénomènes surnaturels dont le ])nMnier aurait eu pour objet la création de la matière inorganique, et h» second, relie du premier germe vivant. S'il a été digne de Dieu, après tant de siècles où la géologie no découvre que des phénomènes purement minéraux, de déposer ce geruK» sur la teri'c, c'est-à-dire dans une fraction infiniment ]>etite du monde matériel, pourcfuoi serait-il indigne de» lui d'introduire» dans l'ensemjjle de la création ces transformations incessantes
dont nous voyons la trace en étudiant la terre et le monde céleste ? La loi d'harmonie et de continuité que la raison attache à la Toute-Puissance est même en opposition avec l'argument des sceptiques. L'esprit, dès qu'il aperçoit une seule intervention de Dieu, est impérieusement conduit à la pensée d'une intervention continue. C'est dans cette notion que se trouve l'un des points de départ de toutes les croyances religieuses. Il est donc vrai de dire que l'observation du monde physique dirige l'esprit vers la religion plutôt que vers le scepticisme.
D'ailleurs, alors même qu'on prouverait que le premier germe vivant s'est formé spontanément, que tous les êtres animés en sont issus et que l'homme physique dérive de l'animal, on n'aurait pas pour cela détruit la doctrine qui montre l'humanité comme une création spéciale de Dieu. Il n'en faudrait pas moins recourir à cette doctrine pour expliquer l'origine récente de la vie morale, qui, absente chez les animaux, confère à l'homme l'empire de la planète. C'est ce qu'oublient les sceptiques ; et, pour les réfuter, il suffit de rappeler qu'ils ne tiennent point compte de cette force caractéristique de l'humanité.
Au surplus, les savants adonnés à l'étude des sciences, qui s'égarent en intervenant dans les questions religieuses, reconnaîtront leur erreur s'ils veulent bien se reporter au premier principe de la méthode. Celle-ci n'est fructueuse que si l'observation s'applique spécialement aux phénomènes qu'il s'agit de classer et de juger. Pour devenir compétent en matière de religion, il ne suffit pas d'étudier les huîtres et les singes, il faut surtout se dévouer à l'étude des sociétés humaines. Pour être en droit de propager leur doctrine, les sceptiques devraient d'abord démontrer que les peuples les
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plus ostimos sont ceux qui s'éloignent le plus des croyances religieuses : or, dans cette enquête, ils n'éprouveraient (|ue des mécomptes. Les rares populations (jui de nos jours restent étrangères au sentiment religieux sont tombées dans une barbarie abjecte, où l'on n'aperçoit môme plus Tordre que l'instinct produit (•liez les animaux. Au contraire, les peuples dont la supériorité est reconnue par l'opinion publique, sont également (îeux chez l(»squels la religion est le plus honorée. Dans cette voie, en un mot, on constaterait 1rs résultats (jue j(i signale plus loin ; et on arriverait aux conclusions que j'en ai moi-même déduites. On n'est donc ])as fondé à affirmer que les croyances religieuses sont en contradiction aATC la science, et qu'elles s(» conservent seulement parmi les populations inférieures.
On se trompe également en soutenant qu'une prétendue loi de progrès substitue dans l'ordre moral la raison à la foi, comme dans l'industrie manufacturière elle remplace de plus en plus par les machines le travail d(»s bras, ('ette comparaison s(», retourne évidemment conlre la thèse des scepli(|ues.- On doit sans doute admirer le discei'nement avec lequel les intérêts matériels, malgré quel(|ues hésitations, choisissent à la longue l(îs meilleurs moyens d'action ; mais les intérêts moraux ne sont jias moins clairvoyants. Depuis l'origine de la vie sociale on leur olïVe b* scepticisme; et, après cerlaines déviations momentanées, ils «mt toujours opté |)our la l'eligion.
Toulefois il (*st digne de remarque que le scef)ticisme, toujours condamné aux temps d'épi'(Hiv(*, repreune faveur aux temps de prospérité ; ({u'un vieil outil, si souveni mis au rebut, soit périodiquement repris javjBC prédilection par les rlasses dirigeantes. Tel est pour-
ifc
LE DÉCALOaCE ET LA RELIGION 288
tant le phénomène que présente, depuis le règne de Louis XIV, la société française. De nos jours, de Maistre, Balmès et d'autres défenseurs de la religion attribuent le retour périodique du fléau au démon, qui développe à son gré les germes malfaisants que recèle rhumanité. Mais saint Bernard et Bossuet donnent à ce sujet une explication plus profonde. Tls enseignent que Terreur, émaiiant des individualités perverses, ne devient contagieuse que dans le cas où les classes dirigeantes et le clergé ont préalablement donné le mauvais exemple. (]ef enseignement, justifié par l'histoire des trois derniers siècJes, n'est point, chez nous, assez familier à beaucoup de catholiques zélés. Je crois donc utile d'indiquer à ce sujet quelques vérités que chacun peut lui-même puiser aux bonnes sources. Ces vérités réfuteront en même temps la troisième objection des sceptiques.
3'' objection : La relig^ion condamnéie par Tbistoire. Origine du mal sous les Valois.
La crise religieuse qui commença au xvi^ siècle n'eut pas, comme on l'a dit souvent, pour objet principal la restauration de l'esprit d'examen. On ne voit pas du moins que la controverse religieuse ait eu, dans l'époque actuelle de schisme, la fécondité qui distingue l'époque d'unité des dix premiers siècles. Le motif pour une partie des protestants, le prétexte pour les autres, fut la corruption qui avait depuis longtemps envahi les autorités ecclésiastiques. Les clercs employèrent alors pour la défense de leurs satisfactions temporelles l'énergie que leurs prédécesseurs consacraient exclusivement à l'établissement de l'ordre spirituel. Ils provoquèrent
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ainsi dans le christianisme un déchirement dont le contre-coup se fit sentir dans Tordre politique, lié alors d'une manière si intime à Tordre religieux. Par un concours de circonstances qui caractérise ces tristes époques, la scission survint au moment où la corruption, importée en France par les derniers Valois et leurs Italiens, désolait le monde laïque non moins que le clergé.
Sous Tinfluence de ces longs désordres dont la Ligue fut le dernier épisode, les conditions habituelles de l'harmonie sociale, les mœurs privées et le patriotisme firent tout à coup défaut. La religion, qui doit tendre surtout h rapprocher les hommes, devint à cette triste époque le principal moyen de les diviser. Des croyants fougueux, perdant à la fois le sentiment chrétien et Tintelligence de leurs devoirs civils, ne craignirent pas (le ruiner leur pays en servant les intrigues de Tétranger. En 1589, lors de Tassassinatde Henri III, la France, dévastée par la guerre civile, dégradée parla corruption venue de l'Italie, avait à la fois perdu le bien-Atre matériel et le sens moral.
La religion ne s'impose point seulement aux peuples par la grâce divine, la foi et la tradition : elle doit, en outre, se fonder sur le caractère élevé de ses ministres, et sur les avantages moraux et matériels dont jouissent les fidolos. Les scandales donnés par les deux partis rivaux révoltèrent les hommes sincèrement dévoués à la patrie. Ils firent bientôt naître le doute chez ceux dont la foi religieuse ne reposait pas sur la force de Tesprit ou du cœur. Ce fut alors que Charron, dans son célèbre livre De la Sagesse j publié en 1601, exprima la pensée que les classes dirigeantes doivent repousser pour ellesmc^mes la doctrine religieuse, en la conservant comme un frein nécessaire pour leurs subordonnés.
Guérison des plaies sociales sous Henri IV et Louis XIII,
Henri IV eut la gloire de guérir ces plaies sociales et d'imprimer aux esprits une autre direction (1). Ce prince groupa tout d'abord autour de lui les catholiques (2) et les protestants (3) que recommandaient leur foi et leurs talents; puis il promulga, en 1598, dans l'édit de Nantes, la première charte qui ait toléré, dans un grand Etat européen, l'existence d'Eglises dissidentes. Son secret pour restaurer l'influence de la religion consista donc à partager son autorité entre les gens de bien des deux croyances, tout en prévenant les écarts de leur zèle. Telle fut l'origine d'une admirable réforme qui triompha peu à peu de la corruption du régime antérieur ; et il est bien digne de remarque que cette époque de libre discussion et de contact intime avec les dissidents fut aussi favorable au catholicisme que l'ère antérieure d'intolérance lui avait été funeste. C'est alors que brillèrent Duvair, du Perron, François de Sales, Jeanne de Chantai, Olier, Vincent de Paul, Pascal, Nicole, Antoine Arnauld, Mlle de Melun, l'abbé de Rancé, Bossuet et Fénelon. Leurs vertus et leurs talents donnèrent h l'Eglise de France un éclat qu'elle ne connaissait plus depuis le temps d'Albert le Grand et de saint Thomas d'Aquin. La grandeur et la foi des deux époques s'expli-
(1) Heureuse la France si Henri IV eût également échappé, sous d'autres rapports, à la corruption des Valois ; s'il n'eût, en affichant dans sa cour les désordres de sa vie privée, autorisé les scandales encore plus odieux donnés par Louis XIV, le Régent et Louis XV !
(2) D'Ossat, Duvair, Vilieroy, Gheverny.Jeannin, Pasquier, de Harlay, deThou, Grillon, etc.
(3) Sully, du Plessis-Momay, la Force, d'Aubi^ny, Hurault du Fay, Lanoue,etc.
quent surtout par les vertus et les travaux des luttes pa(.-iii(jues de l'Eglise ; la décadence et le scepticisme de l'époque intermédiaire, par la corruption des catholi- (jues v\ la cruauté des guerres de religion.
Vers le milieu du xvii^ siècle, aucun écrivain éminent ne soutenait plus la thèse de Charron. Tout en accueillant avec faveur Tesprit de conti'overse dans la religion et r(?s])rit d'innovation dans les arts, la brillante société d(M*e temps blâmait sévèrement les rares individualités (pn continuaient la tradition du scepticisjne. Sous cette influence, qui se résume si bien dans les noms de Descaries et de Bossuet, la France perfectionna son idiome, produisit ses principaux chefs-d'œuvre littéraires, dév('loj)pa sa supériorité dans les sciences, la politique et la guerre ; commença rétablissement des manu- * facluiM.'s, du commerce et des colonies ; acquit les frontièn^s qui la séparent de la confédération allemande (1); fonda sur l'hannonie des classes dirigeantes d'admira-! blés rapports sociaux, et fit adopter h l'Europe, dominée ])ar un juste sentiment d'admiration, sa langue, ses idées et ses mœurs.
Ketour. puis aggravation du mal sous Louis ses successeurs et la Révolution de 1789.
(lettcî ère de grandeur, ouverte pai* l'émulation pacifii[\io des catholiques et des protestants, prit lin avec le retour de l'intolérance religieuse. Louis XIV, qui dut SCS succès aux forces morales accumulées par ses deux pi'édécesseurs et aux grandes intelligences que leurs règnes réparateurs avaient fait sui'gir, ne tarda pas h
(1) Écrit en 1864.
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dissiper ce précieux héritage. Il ébranla l'édifice social en enlevant la noblesse à la vie rurale, et il pervertit les classes supérieures en érigeant, pour ainsi dire, en institution publique les scandales de sa vie privée. Les aspirations vers les grandes choses s'appuyèrent, chez Louis XIV, sur l'orgueil et l'égoïsme (1), non, comme
(1) L'influence immorale et antichrélienne que Louis XIV a exercée sur son siècle apparaît dans chacun des détails de l'histoire du temps ; je cite entre mille, le trait suivant : « Le roi « lui dennanda qui il menoit en Espagne. M. le duc d'Orléans « lui nomma parmi eux Fontpertuis. Gomment, mon neveu, « reprit le roi avec émotion, le fils de cette folle qui a couru é M. Arnauld partout, un janséniste! Je ne veux pas de cela «i avec vous. Ma foL Sire, lui répondit M. le dac d'Orléans, je ne € sais point ce qu'a fuit la mère ; mais pour le fils être jansé- « niste I il ne croit pas à Dieu. Est il possible, reprit le roi, et « m'eïi assurez-vous ? Si cela est, il n'y a pas de mal ; vous € pouvez le mener. L'aprèsdîner môme, M. le duc d'Orléans « me le conta en pâmant de rire ; et voilà jusqu'où le roi avoit « été conduit de ne trouver point de comparaison entre n'avoir « point de religion et le préférer k être janséniste, ou ce qu'on € lui donnoit pour tel. » {Mémoire du duc de Saint-Simon, t. V. p. 349 ; Paris, 18:i6, in-8).
A ce premier trait qui peint Phommo, j'en ajouterai un second, qui caractérise la tyrannie de son administration et l'immoralité de ses agents : « La nécessité des' ailaires avoit fait « embrasser toutes sortes do moyens pour avoir de l'argent. Les « traitants en profitèrent pour attenter à tout, et les parlements « n'éloient plus en état, depuis longtemps, d'oser même faire « des remontrances. On établit donc un impôt sur les baptêmes « et sur les mariages, sans aucun respect pour la religion et « pour les sacrements, et sans aucune considération pour ce qui « est le plus indispensable et le plus fréquent dans la société civile. « Cet édit tut extrêmement onéreux et odieux. Les suites, et promp- « tes, produisirent une étrange confusion. Les pauvres et beau- « coup d'autres petites gens baptisoient eux-mêmes leurs enfants « sous la porte de l'église, et se marièrent sous la cheminée par « le Consentement réciproque devant témoins, lorsqu'ils ne trou- « vaîent point de prêtre qui voulût les marier chez eux et sans « formalité. Par là, plus d'extraits baptistaires, plus de certitude « des baptêmes, par conséquent des naissances ; plus d'état « pour les enfants de ces sortes de mariages qui put être assuré. « On redoubla donc de rigueurs et de recherches contre des
chez Henri IV, sur Tamour du peuple. Ces tendances devinrent plus marquées a mesure que la mort moissonnait les grands hommes formés sous les rognes précédents. Elles conduisirent enfin Louis XIV, au moment où Colbert mourait dans le découragement, à révoquer redit de Nantes (1685), et à tarir ainsi une des sources de la prospérité matérielle et de Tascendant moral du pays. La destruction du frein salutaire que le contact des protestants opposait aux défaillances des catholiques ramena bientôt chez ces derniers le relâchement des intelligences, puis la perle de la foi. Les mœurs, affaiblies depuis 1661 par les exemples de la cour, restèrent dès lors sans soutien. Le luxe fit pénétrer la corruption dans toutes les familles de la noblesse, de la magistrature et de la riche bourgeoisie. Les propriétaiies fonciers, vivant à la cour, laissèrent l'antagonisme social envahir leurs domaines. Ils perdirent le sentiment de la solidarité qui unissait leurs ancêtres aux populations, et ils ruinèrent Tagriculture pour toute la durée du xviii<> siècle. Enfin de cette corruption générale surgirent les règnes honteux du Régent et de Louis XV.
La France se vit ainsi placée sous les fatales influences qui avaient successivement détruit la supériorité intellectuelle et moraledont l'Italie et l'Espagne avaient joui autrefois sans partage. La décadence eut la même origine que chez les deux autres races latines. Les gouvernants et les clercs se concertèrent naturellement pour empêcher la critique de leurs vices ; puis, de proche en proche, le système de contrainte vint empêcher les applications les plus légitimes de l'esprit d'examen.
c abus si préjudiciables, c'est-à-diro qu'on redoubla de soins, c( d'inquisition et de dureté pour faire payer l'impôt. » {Mémoires du duc de Saint-Simon, t. V, p. 360.)
Toutefois ce régime n'eut pas les mêmes conséquences qu'en Italie et en Espagne. 11 n'étoufTa pas aussi complètement les intelligences. Celles-ci montrèrent même sur certains points beaucoup d'activité ; mais elles prirent une direction d'abord fausse, puis décidément funeste.
Nos lettrés du xviiie siècle conservèrent en partie à la langue française l'ascendant que lui avaient donné les grands écrivains du siècle précédent. Ils s'inspirèrent d'abord des admirables traditions locales que n'avaient pas encore violées les intendants de la monarchie absolue. Ils étudièrent avec fruit les causes de la supériorité qu'acquérait l'Angleterre, depuis que Louis XIV en avait tari la source dans notre pays. Mais ces utiles enseignements furent perdus et négligés à mesure qu'on s'éloignait de la grande époque. Les lettrés ne furent pas libres de critiquer les gouvernants et les clercs devenus infidèles aux principes que la constitution plaçait sous leur garde. Ne pouvant s'attaquer aux hommes, ils combattirent les institutions et les principes sur lesquels reposaient tous les pouvoirs traditionnels. Sous cette aspiration ils se plongèrent dans les erreurs les plus dangereuses. L'affaiblissement de la notion du vrai est manifeste chez tous les lettrés du xviiie siècle. Quant à la marche vers le faux et vers les idées subversives, elle est clairement accusée par la succession des ouvrages philosophiques de Montesquieu (1721-1748), de Voltaire (1735-1778) et de J.-J. Rousseau (1750- 1778).
Montesquieu trouva dans ses traditions de famille, dans ses travaux agricoles et dans ses entreprises commerciales, le moyen d'échapper aux plus redoutables erreurs de son temps.
Voltaire réagit avec succès contre l'usage des clia- Le Play. 17
â0d LE DÉCALOGUE ET LA RELIGlOK
timents cruels qui ne blessaient pas notre brillante société du siècle précédent. Plus encore que Diderot, d'Alembert et les autres encyclopédistes, il fut un auxi-r liaire pour Tcmpirede notre langue (1). Il montra souvent la tendance éminemment chrétienne qui subordonne les préoccupations nationales trop étroites aux intérêts généraux de Thumanité. Enfin il représenta avec chaleur cette ancienne vertu de notre race qui fait accepter avec bonne grâce ou indulgence les idées et les usages des étrangers. La correspondance des grands écrivains de cette époque prouve qu'en cédant à ce sen-s tinaent ils réussirent à faire de la France le centre du travail scientifique et littéraire de l'Europe (2). Cet
(1) c Je bâtis un thcâitre, je fais jouer la comédie partout où (( je me trouve, à Berlin, à Postdam. C'est une chose plaisante « que d'avoir trouvé un prince et une princesse de Prusse, tous t deux de la taille de Mlle Gaussin^ déclamant sans accent « et avec beaucoup de grâce... Je me trouve ici en France. On f ne parle que notre langue. L'allemand est pour les soldats et « les chevaux... — La langue que l'on parle le moins à la court (( c'est l'allemand. Je n'en ai pas encore entendu prononcer un c mot. Notre langue et nos belles lettres ont fait plus de coo- « quêtes que Cliarlema^'ne. » {Lettres de Voltaire, Berlin, 24 au? guste et 24 octobre 1750.)
(2) Voir la correspondance de Voltaire avec Frédéric II, roi de Prusse ; Calherine 11, impératrice de Russie ; Gharles-Thào? dore, électeur palatin ; Frédéric-Guillaume, margrave de Baye reuth ; Wilhelmine, sœur de Frédéric 11, femme du précédeQt; Stanislas, roi do Pologne et duc de Lorraine ; Elisabeth, princesse d'Anhalt-Zerbst ; Caroline, margrave de Bade-Dourlach, etc.
Voltaire, s'adressant le 9 mars 1747 à Frédéric II, et exprimant le regret qu'il ne vînt pas visiter la France, écrivait : « Vous auriez vu l'effet que produit un mérite unique sur un « peuple sensible ; vous auriez senti toute la douceur d'être chéri <i (l'une nation qui, avec tous ses défauts, est peut-être dans « l'univers la seule dispensatrice de la gloire. Les Anglais ne « louent ({ue des Anglais ; les Italiens ne sont rien ; les Espace gnols n'ont plus guère de héros... Vous savez Sire, que je a n'ai pas de prévention pour ma patrie ; mais j'ose assurer
LE DÉOÀLÔGÙS Et LA. kELtGtON 2dl
amour désintéressé de T humanité est une des grandes vertus sociales. Je ne crois pas m'abuser en constatant que, malgré la rupture provoquée par notre Révolution
a qu'elle e«t ia seule qqi élève des monuiuents à la gloirs dea « grands boiomes qui oe sont pas nés dans son saJQ. »
Frédéric II, ainsi que l'indique sa correspondance, a consa.crc une partie considérable de ses loisirs à se rendre notre langue familière. Il a réussi dans ce dessein ; at parfois même dans les poésies légères dont Voltaire offrait alors le modèle, l\ a égalé le maître qu'il s'était donné. Il a écrit ses ouvrages en français, et il donne en ces termes, dans une de ses préfaces, la raison de ce choix : « Quoique j'aie prévu, écrit-ij, les difficultés « qu'il y a pour un Allemand d'écrire dans une langue étrangère, « Je me suis pourtant déterminé en faveur du français, à cause « que c'est la plus polie et la plus répandue en Europe, et qu'elle « paraît en quelque façon fixée par les bons auteurs 4n régna « de Louis XIV. Après tout, il n'est pas plus étrange (jfa'un « .allemand écrive de nos jours le français qu*ii ne l'était du temps «( de Cicéron qu'un Romain écrivit le grec. « Je doui» qa'uo souverain étranger soit maintenant porté à suivre cet exemple ; je crois surtout qu'il ne pourrait le faire sans froisser l'opinion de ses sujets.
Fendant les premières années de mes voyages, j'ai «onnu« dans toutes les contrées de l'Kurope, une multitude de vieillards de la classe dirigeante, dont la première éducation avait eu pour base, avant 4789, l'étude de notre langue. Ils en faisaieol; habituellement usage à leur foyer, parfois à l'exclusion die I9. langue nationale, avec une perfection qui décelait la lecture assidue de nos bons auteurs, et qui indiquait tout d'abord que le français était vraiment pour eux la langue maternelle. Cet état de chose a pris fin sous l'influence des haines jaçitioAales fomentées par la Révolution et le premier Empire ; l'éducation des classes dirigeantes actuelles a été exclusivejoient fondée depuis lors sur la langue du pays ; le français n'y a iigiiré que comme étude accessoire ; et trop souvent cette £ooaaissa^Lce n'est entretenue qu'avec le concours de la plus déplorable littérature contemporaine. Pour garantir leur foyer du danger de ces lectures, les chefs de famille commencent même, £o Russie, 5n Suède, en Allemagne, à diriger exclusivement vers l'anglais les études de leurs enfants 1
La société européenne ne saurait se passer du bienfait de l'unité de la langue qui lui a été acquis deux fois : au moyen âge et au xviii» siècle. Plus que jamais les classes dirigeantes tendent & se créer un langage commun. Toutes les sympatbie9
dans les rapports internationaux, la France s'inspire encore de ce sentiment honorable plus que toute autre nation. Je vois dans cette tradition des deux derniers sic'^cles une des indications les plus sûres de l'ascendant moral qui sera rendu à notre pays, dès que nous ferons notre devoir, en reprenant les grandes traditions de nos aïeux.
IVun autre côte, Voltaire, avec les lettrés contemporains dont il résume les tendances, prit tout d'abord le change sur le but et les moyens de la réforme qu'il fallait accomplir. Pour ramoner la liberté religieuse, il crut devoir détruire les croyances. Pour rétablir la tolérance, il fit appel au scepticisme. Enfin, pour remédier aux abus émanant de la corruption des clercs, il s'appliqua sans relt\ch(* à ruiner, dans sa source méme^ l'influence du clergé.
J.-J. Rousseau vint à son tour donner une impulsion nouvelle à Terreur et communiquer un caractère plus dangereux à la propagande des encyclopédistes. Par ses sophismes exposés avec art et couronnés par une académie, il inculqua aux esprits la négation du vice originel et le mépris du principe le plus essentiel à la famille (1). 11 sema ainsi les deux erreurs dont les con-
convcrgeraicnl de nouveau vers la langue française, si nos gouvernements employaient désormais leur influence à conserver la paix en Europe ; si surtout nos écrivains, reprenant les traditions du xvii<' siècle, s'inspiraient plus habituellement de la. raison et de la vertu.
(i) « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers... € La plus ancienne de toutes les sociétés est la famille : encore c les enfants ne restent-ils liés au père qu'aussi longtemps tt (ju'ils ont besoin de lui pour se conserver. Sitôt que ce besoin « cesse, le lien naturel se dissout. Les enfants, exempts de ft l'obéissance qu'ils devaient au père ; le père, exempt des soin» « qu'il devaif aux enfants, rentrent tous également dans* « l'indépendance. » (J.-J. Rousseau, du Contrat social, eh. \. et II).
LE DÉCALOGUE ET LA liELIGlO>ï 293
séquences logiques devaient bientôt ouvrir Tère des révolutions, et provoquer une décadence qui s'aggravera jusqu'à ce que la notion du vrai soit restaurée dans notre race (l).
Au milieu de ces tendances diverses, les lettrés du xviiie siècle, et à leur tête les maîtres que je viens de citer, se reconnaissent tous h un caractère commun : la perte du sens moral. Comme les gouvernants qu'ils combattaient, ils cédèrent au courant de la corruption générale (2), sans s'apercevoir que cette corruption était la vraie cause du désordre social qu^Is prétendaient réformer. Egarés, en outre, par la direction trop exclusive que riiistoire^ la science et l'art imprimaient aux esprits, ils ne surent, ni revenir par patriotisme à la tradition nationale, ni remonter par l'expérience aux • vrais principes. De ce que les classes dirigeantes avaient oublié les devoirs de la religion et de la famille, ils crurent pouvoir conclure que ces deux institutions devaient être supprimées ou amoindries dans le nouvel ordre de choses qu'ils voulurent inventer de toutes pièces. Ils attribuèrent h la pratique des ])rincipes éternels de Tordre social le mal qui provenait, au contraire, de l'oubli dans lequel ces principes étaient tombés ; erreur profonde, contre laquelle protestent tous les enseignements de riiistoire, et dont les conséquences pèsent encore sur nous ! Us se trompèrent aussi en s'exagérant
(1) Ces deux erreurs furent propagées en même temps que le scepticisme importé d'Angleterre par Bolingbroke^ dans les salons parisiens, au moment où les Anglais allaient revenir aux croyances, sous le règne réparateur de Georges IlL
(2) On prendra une idée du désordre dans lequel tombaient les esprits les plus éminents, en lisant la correspondance de Montesquieu avec son ami Tabbé Guasco, qu'il avait choisi comme confesseur de sa fille. On peut consulter, entre autres, les lettres XXII, xzix, XXXI, XXXII, etc. (Montesquieu, Œuvres complètes, 2 vol. in-12 ; Paris, 1862.)
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]*iinpui'tancG (riiii iniil .«in'onrliiirej e/esWi-dire de* avtmtavc^ spjM'.iaiix ncrordos h rertain<»s classes, en érliang^' <le Hcvoirs (jri't'IIes ne romp»1iHsaieni plus. I/.iiH'ienne so('i<H('» a é[r condamntV par la Providence, non parce qu'il existait des classes privilé^i^^'es, mais jiarce que celles ci, frappées de dégradation niornle. s'ctaicnt rendues indignes de leur situation. I^a jirosp^ rite des peuples s est, en etîet, fondée souvent sur dw régimes de privilcg(», jamais sur de mauvaise» mœnrt.
Au lieu d(î reprendre la mission qn*aurnient »lù accomplir les encyclopédistes, les auteurs de In RéTolution ne firent (pie continnei* leurs erreurs ; mais le résultat démontra une fois de plus T impuissance do scepticisme La réforme des abus de Tancien régime, et spécialement celle de l'organisation financière^ offrait assurément, dans la voie des améliorations sociales* de nomlireuses occasions de succès. Cependant les novateurs ne pouvaient rien créer, parce qu'ils ne compHrenl pas qu'il s'afçissait (ro])érer une réforme mofflti plus encore qu'une réforme politique. Lorsque, npvh l'œuvre de destruction, le Directoire vint faire un pli* mier essai de gouvernement régulier, on vit que rien n'était changé sur cepoint essentiel^et quoles nouveau! gouvernants étaient tout aussi corrompus que Itt anciens.
Les lois au moyen desquelles la Révolution cherchnit à détruire la rcli.uion et la famille doimùrent même à la dépravation générale un caractère plus repoussant ({ti<' par le |)assé. La France n'avait pas retriuivé les mœurs fermes «lu wn'^ siècle ; et elle avait perdu Tascendant qu'avaient exercé, au xvnT, MonlesqulcHl, Voltftîlv et Rousseau. Dans ces circonstances, la persécution révolutionnaire trompa l'espoirdesesauteurs; loincratié* antir la religion, elle en augmenta rinfluôttce en grtfl-
dissant, comme aux temps du paganisme, l*esprit chrétien par le martyre. Elle avait donc réorganisé ce qu'elle prétendait abolir. L'Eglise de France» débar* rassée de la corruption de Louis XIV, stimulée par le scepticisme de la société nouvelle, montra une fois de plus la vitalité indestructible de son principe. Elle se trouvait prête à reprendre son œuvre, lorsque le Consulat vint lever par des moyens imparfaits les obstacles opposés à la pratique du culte. Les gouvernements postérieurs n'avaient plus qu'à simplifier l'œuvre ébauchée, à mesure que les mœurs s'épuraient, grâce h la foi éclairée par la libre discussion.
Réaction partielle et insuffisante, en France,
depuis la Terreur.
Malheureusement ces tendances n'ont pas encore produit le bien qu'on en doit attendre. Il est digne de remarque que les principales entraves furent l'œuvre du gouvernement de la Restauration, qui, revenant au système de Tancien régime, crut devoir imposer en certains cas les pratiques du culte. Il s'en faut de beaucoup que la religion occupe chez nous la place qui lui est due. Nous ne sommes point encore remontés, en ce qui concerne Tintelligence des principes sociaux, au niveau du xvii« siècle. Nous sommes loin surtout d'avoir regagné l'avance que, depuis cette grande époque, nous avons laissé prendre à plusieurs de nos rivaux. Notre infériorité est flagrante en ce qui touche l'énergie des croyances, l'esprit de famille, la dignité des mœurs et leurs conséquences les plus naturelles, les libertés civiles (^t politiques.
Les principaux devoirs des gens de bien sont tracés
S94 LE DÉGALOGUE ET LA BELIGIOK
l'importance d'un mal scconrlaire, c/csWi-dire des avantages spéciaux accordés h certaines classes» en échange de devoirs qu'elles ne remplissaient plus. L'ancienne société a été condamnée par la Providence, non parce qu'il existait des classes privilégiées, mais parce que celles ci, frappées de dégradation morale^ s'étaient rendues indignes de leur situation. La prospérité des peuples s'est, en eiîel, fondée souvent sur des régimes de privilège, jamais sur de mauvaises mœurs.
Au lieu de reprendre la mission qu'auraient dû accomplir les encyclopédistes, les auteurs de la Révolu* tion ]ie firent que continuer leurs cireurs ; mais le résultat démontra une fois de plus l'impuissance du scepticisme La réforme des abus de l'ancien régime, et spécialement celle de l'organisation financière, offrait assurément, dans la voie des améliorations sociales, de nombreuses occasions de succès. Cependant les novateurs ne pouvaient rien créer, parce qu'ils ne compri* rent pas qu'il s'agissait d'opérer une réforme morale plus encore qu'une réforme politique. Lorsque, après l'œuvre de destruction, le Directoire vint faire un premier essai de gouvernement régulier, on vit que rien n'était changé sur ce point essentiel, et queles nouveaux gouvernants étaient tout aussi corrompus que les anciens.
Les lois au moyen desquelles la Révolution cherchait à détruire la religion et la famille donnèrent même à la dépravation générale un caractère phis repoussant que par le passé. La France n'avait pas retr'ouvé les mœtirs fermes du xvir siècle ; et elle avait perdu Tascendant (pi'avaierd exercé, au xviii% Monlescjuieu, Voltaire et Rousseau. Dans ces circonstances, la persécution révohilionnaire trompa l'espoir d(»-sesauteurs; loind'anë* antir la religioti, elle en augmenta rinlluence en gran*
dissant, comme aux temps du paganisme, l*esprit chrétien par le martyre. Elle avait donc réorganisé ce qu'elle prétendait abolir. L'Eglise de France» débar* rassée de la corruption de Louis XIV, stimulée par !e scepticisme de la société nouvelle, montra une fois de plus la vitalité indestructible de son principe. Elle se trouvait prête à reprendre son œuvre, lorsque le Consulat vint lever par des moyens imparfaits les obstacles opposés à la pratique du culte. Les gouvernements postérieurs n'avaient plus qu'à simplifier Tœuvre ébauchée, à mesure que les mœurs s'épuraient, grâce h la foi éclairée par la libre discussion.
Réaction partielle et insuffisante, en France,
depuis la Terreur.
Malheureusement ces tendances n'ont pas encore produit le bien qu'on en doit attendre. Il est digne de remarque que les principales entraves furent l'œuvre du gouvernement de la Restauration, qui, revenant au système de Tancien régime, crut devoir imposer en certains cas les pratiques du culte. Il s'en faut de beaucoup que la religion occupe chez nous la place qui lui est due. Nous ne sommes point encore remontés, en ce qui concerne l'intelligence des principes sociaux, au niveau du xvii» siècle. Nous sommes loin surtout d'avoir regagné l'avance que, depuis cette grande époque, nous avons laissé prendre h plusieurs de nos rivaux. Notre infériorité est flagrante en ce qui touche l'énergie des croyances, l'esprit de famille, la dignité des mœurs et leurs conséquences les plus naturelles, les libertés civiles et politiques.
Les principaux devoirs des gens de bien sont tracés
par cette déplorable situation des esprits. L'une des tâches les plus urgentes est de signaler les efforts que nous avons à faire pour accomplir, sous ces divers rapports, la réforme entrevue plutôt que commencée en 1789.