CHAPITRE II
De l’Exil au Retour
La présentation à "lenry Clay. Le fermier de Harrisburg. Le journa-
liste de Reading. Ingersoll et la Société pennsylvanienne pour le pro-
grès des Manufactures et des Arts. Découverte d’un gisement houiller.
Construction d’un chemin de fer. Joseph de Baader. Consul des Etats-
Unis à Hambourg. Voyage à Paris. Retour aux Etats-Unis. Consul à
Leipzig. Le « Staatslexicon ». « Le Système de Chemins de fer saxon ». Le « Journal des chemins de fer », Révision du procès.
Devant un homme recommandé par La Fayette, toutes les portes des maîtres de la pensée américaine s’ouvraient. Frédéric List bénéficia du prestige immense et de l’incomparable popularité du général français. Alors que les dissensions politiques prenaient aux Etats-Unis une importance accrue, List pouvait converser tout à son aise avec les hommes d'Etat dont les idées s’opposaient le plus.Déjà exislait en Amérique cette courtoisie politique, cette conception à la fois chevaleresque et sportive de la bataille doctrinale, et List fut plus d’une fois recommandé à un libéral par un protectionniste, et inversement. Il fit notamment la connaissance d’Andrew Jackson, qui lui témoigna une vive sympathie, et d’Henry Clay. Bien qu’absolument d'accord sur l’opposition aux prétentions anglaises, Jackson et Clay faisaient figure de rivaux. La rencontre de Clay et de List, qui fut suivie de plusieurs autres, a pour nous l'importance d’un fait historique : celui qui devait être le promoteur du nationalisme économique allemand se trouvait en face du promoteur du nationalisme américain, l’homme que Mac- Kinley salüera comme son maître.
Les échanges de vue qui eurent lieu entre les deux hommes furent du plus haut intérêt et confirmèrent List
La présentation à Henry Clay
Difficultés
financières
Le fermier de Harrisburg
dans le bien-fondé de son programme. Il pouvait, en effet, tirer de l'exemple américain des conclusions comparables à celles qu'il tirait de l’exemple allemand. Les Etats-Unis, comme l'Allemagne d’alors, sont un type d'Etat composé. La (Confédération germanique est un type de la confédération d’Etats. Les Etats-Unis, confédération d'Etats au terme de la constitution de 1777-1781, sont devenus par le Congrès de Philadelphie de 1787 un type d'Etat fédéral. Mais l'unification politique a encore bien des progrès à faire, et surtout en matière économique (1).
Autre point commun, et non négligeable : l’adversaire d’une renaissance économique est dans les deux cas, pour l'Amérique comme pour l’Allemagne, pour le succès des idées de Clay comme pour celui des idées de List, l’implacable Angleterre. Les deux hommes avaient donc un idéal commun, idéal politique d’unité nationale (Clay le prouvera bien en 1850 lorsqu'il assurera la prolongation de l’entente entre Etats du Nord et Etats du Sud), idéal économique à la fois constructif et défensif, s’opposant aux volontés conquérantes de ceux qui, grâce à la faiblesse d'autrui, avaient pendant longtemps agi en dominateurs.
Un accueil enthousiaste ne signifie pas, aux Etats-Unis l’octroi d’une situation brillante. List écrira lui-même « La politique et le métier d’écrivain sont, aux Etats-Unis, des occupations peu lucratives; celui qui veut s’y consacrer et qui n’a pas de fortune, cherche d’abord à assurer, au moyen de quelque entreprise, son existence et son avenir. Je jugeai à propos de me conformer à cette maxime. » List laissa sa famille à Philadelphie et partit à l’aventure. Son idée première, qui lui avait peut-être été suggérée par Henry Clay, était de créer une école des Arts-et-Métiers en Pennsylvanie : il aurait sans doute fait aboutir ce projet s’il ne s'était rendu compte du temps nécessaire pour obtenir l’appui financier et le consentement administratif indispensables. $
Il acquit, pour une somme modeste, une petite ferme aux environs immédiats de la capitale de Pennsylvanie, Harrisburg. Il y fit venir sa famille, acheta une douzaine de vaches et se crut la vocation de gentleman-farmer. Avec
(1) Cf. Gidel, cours cité.
l'enthousiasme qu'il mettait toujours dans la réalisation de ses idées nouvelles, il se consacra avec ardeur à l'exercice de son nouveau métier. C’est ainsi que l’ancien député de Reutlingen apprit à traire ses vaches et à faire du beurre. Malheureusement, si l’économiste jouissait de hautes amitiés dans le monde politique américain, le fermier allemand ne fut que peu sympathique aux paysans ses voisins. Ils abusèrent de sa naïveté et firent à ses dépens d’assez fructueuses opérations qui réduisirent encore le petit patrimoine fort entamé par l'achat du terrain et du bétail. Il entra en procès avec un de ses fournisseurs : la justice était coûteuse et peu rapide. Deux vaches périrent empoisonnées. En outre, le terrain n’était pas sain : toute sa famille eut la fièvre et lui plus gravement que tous les autres. Ulcéré et à peu près ruiné, List vendit les bêtes qui lui restaient et essaya de revendre sa ferme : aucun acheteur ne se présenta. Mme List, d'ordinaire si résistante, commençait à devenir neurasthénique : elle fit de l’anémie générale, ce qui acheva de décourager son mari. Celui-ci se décida « à reprendre son bâton de juif-errant » et à parcourir la Pennsylvanie dans l’espoir de trouver une situation. Pas une fois, au milieu de ses difficultés terribles, il ne voulut écrire aux personnalités qui l’avaient toujours accueilli avec tant de bienveillance : à leurs yeux, il voulait demeurer « M. le professeur List », apparaître comme un maître de la pensée économique et non comme un solliciteur.
Il finit par faire la connaissance de Max Hautmann, journaliste allemand qui écrivait dans différents journaux de Reading et de Pittsburg. Celui-ci, sympathique aux idées de List, le présenta au directeur d’une feuille allemande de modeste importance paraissant à Reading, feuille qui s’occupait à la fois des questions économiques allemandes et américaines, et qui avait toujours soutenu la politique d’Henry Clay. La collaboration du professeur List y fut acceptée avec joie, d'autant plus que les Allemands de Reading n’avaient pas à craindre les foudres du royaume de Wurtemberg et, unis sur la terre étrangère, étaient très favorables aux idées d’union nationale. La grande question qui était à l’ordre du jour était celle de la liberté commerciale ou de la protection. Les articles de List furent l’objet de citations nombreuses dans des publications importantes, et des articles lui furent demandés non seulement par des
Journaliste à Reading
Ingersoll
Les douze lettres
journaux de langue allemande, mais encore par des journaux de langue anglaise. List, en pleine conformité avec le programme de Clay, défendit son point de vue ainsi résumé par lui-même : « Liberté à l’intérieur, défense contre l'extérieur ». C’étaient là des principes propres à enthousiasmer les citoyens américains qui, s'ils étaient attachés au respect de chaque état, comprenaient la nécessité d’une collaboration économique parfaite.
Les articles de List attirèrent l’attention du président de la Société pennsylvanienne pour le progrès des Manufactures et des Arts, Charles Ingersoll, industriel descendant d’uné famille canadienne ayant habité la ville d’Ingersoll et en ayant pris le nom, famille d’origine indécise mais peut-être française. Ingersoll était un défenseur acharné du protectionnisme et il pria List de rédiger pour la Gazette Nationale de Philadelphie douze lettres où il exposerait son programme économique. Ces douze lettres, dit List luimême, « furent non seulement publiées dans la Gazette Nationale de Philadelphie, mais encore reproduites par plus de cinquante journaux des provinces et éditées en une brochure intitulée Esquisse d’un nouveau système d'économie politique, publiée par les soins de la Société pennsylvanienne pour le progrès des Manufactures et des Arts et répandue à plusieurs milliers d'exemplaires. »
Déjà, dans les douze lettres plus communément appelées Lettres à Ingersoll, se trouvent contenues quelquesunes des grandes idées de List qui serviront à la construction de son Système National (1). On a souvent cherché quels pouvaient être les inspirateurs principaux de ces lettres. On a prétendu, sans aucune preuve, que List s'était inspiré des œuvres du protectionniste Daniel Raymond, parues à Baltimore en 1821. Raymond n'était qu’un défenseur du prolectionnisme parmi beaucoup d’autres et ses
(1) Cf. Rist, in Histoire des Doctrines économiques depuis les physiocrates jusqu’à nos jours, par Gide et Rist (5° édition, Sirey), p. 326. M. Rist donne Carey, père du grand économiste, comme président de la Société de Pennsylvanie, Ingersoll comme vice-président. Il nous apparaît en réalité que Matthieu Carey n’était qu’un des vice-présidents de cette association dont le président était bien {ngersoll et le secrétaire général Redwood Fischer (Cf. procès-verbaux de la Société, 1827. Citation par List dans le Système Nr.ioual).
æuvrés n’impressionnèrent vraissemblablement pas plus List, s’il les connut, que toutes les publications plus ou moins directement inspirées par Henry Clay. Cette opinion, qui a les sympathies de M. Rist, a été répandue sans aucuné preuve convaincante par Marguerite Hirst dans sa Vie de Frédéric List (édition anglaise de 1909, à Londres). M. Rist a néanmoins noté l’exagération de ceux qui comme M. Rambaud, font de List une sorte de disciple de Raymond, et il constate que les idées de Raymond n'ont rien de très original, que List n’y fait aucune allusion et qu’en définitive c'étaient lieux communs dans le milieu protectionniste américain.
Il constate par contre les fréquentes citations que List fait de deux auteurs français, le baron Dupin et le savant Chaptal. François-Charles Dupin, quelques fois appelé « Dupin le second », fils du grand magistrat Charles Dupin, frère du non moins grand magistrat, publiciste et canoniste André-Marie Dupin (dit Dupin aîné) et du grand avotat Simon-Philippe Dupin (dit Dupin cadet ou Dupin le jeune), cousin de Jean-Henri Dupin, auteur dramatique qui collabora avec Scribe et Dumanoir, eut en France son heure de célébrité. Il est notamment un des premiers à avoir allié les mathématiques à l’économie politique : il fit d’ailleurs « plus de problèmes que de théorie » (Fargues) et ses écrits économiques sont d’une lecture difficile qui ne devait guère convenir à la fougue littéraire d’un Frédéric List. Nous croyons plutôt que les idées du baron Dupin furent exposées à Frédéric List par quelque économiste de l’entourage de Clay, qui lui en donna les citations essentielles, Nous sommes poussés vers cette croyance par la lecture même du Système National, qui ne nous révèle qu’une connaissance superficielle de l’œuvre de Dupin, et qui semble prouver un grand désir de se revendiquer d’un auteur alors très estimé des milieux intellectuels.
Îl est probable par contre que ce fut aux Etats-Unis qu’il prit connaissance de l’œuvre économique du chimiste Chaptal. Les ressemblances entre Chaptal (1) et List étaient
(1) Nous devons à l’amabilité de M. Marcel Bouteron, conservateur de la Bibliothèque de l'Institut de France, d’avoir pu consulter les ouvrages de Chaptal possédés par cette Bibliothèque en une collection unique.
Dupin
Chaptal