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phrase des Lettres à Ingersoll où ik déclare que les résultats du blocus continental ont été pour lui une révélation. En effet, le blocus eut pour résultat une application
obligatoire du régime de protection, puisqu'il interdisait
tout commerce avec l'Angleterre, « ravitailleur du monde ». Mais quand List déclare que les effets du hlocus ont été pour lui une révélation, gardons-nous de croire que cela le fit renoncer à une doctrine précédente. En effet, au moment de la déclaration de blocus, List a quinze ans. Il ne commence ses études économiques qu’en 1815, et on a vu que la lecture de Say lui révéla l’économie politique : à cette époque où ses idées sont encore mal classées, la lecture d'Adam Smith (personnalité pour laquelle la lecture de Say aurait dû pourtant lui donner quelque sympathie) le brouille déjà avec les libéraux. Qu'il ait été aidé par l’expérience du blocus, rien n’est plus normal de la part de ce réaliste. Mais il est alors à l’apprentissage de l'économie politique. C'est moins une conversion qu’un baptême. Dès 1815, List est anti-libéral. En 1819, il s’oppose au sein de la Société allemande pour le Commerce, aux libre-échangistes. Point n’est besoin de lui chercher ensuite des maîtres à penser.
La lecture de Chaptal, tout comme les conversations avec Clay et Ingersoll, le confirme dans son nationalisme économique, ainsi que les conversations qu'il eut avec l’écrivain Adam Müller, qu’on lui a gratuitement prêté parfois comme directeur de conscience (1).
L'intérêt des Lettres à Ingersoll est tout à fait contesté. En France, M. Rist est seul à y attacher quelque importance, importance secondaire d’ailleurs, ce qui est assez légitime. Publiées par la Société pennsylvanienne en un volume sous le titre : Outlines of a new system of political économy,
(1) Bien souvent, les commentateurs de Frédéric List ont été influencés par l’exemple d’Henry Carey qui, libre-échangiste jusqu’en 1838, fut converti, par la tentative de libertés commerciales américaines de cette même année, au protectionnisme qu’il affirme dans Le Passé, le Présent et le Futur. 11 est tentant de voir également en List un libéral convaincu de son erreur par un exemple histotique, d'autant plus qu’on peut ainsi comparer les influences et conséquences de la politique américaine sur la pensée des deux maîtres du protectionnisme. Notons que l’idée d’une conversion de List comme ce Carey est chère à la Jeune Ecole Historiste allemande,
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elles ne sont pas citées par Haüsser dans la liste des « ouvrages importants » de List, et elles ne figurent pas dans les Œuvres complètes de List publiées par Haüsser. Marguerite Hirst les reproduit dans sa Vie de Frédéric List. Mais Richelot n’y attache aucune importance.
Les Lettres à Ingérsoll présentent de grandes qualités que n’ont pas les travaux précédents de List : ce sont là œuvres d’économiste, surtout en ce temps où, Smith étant une exception d’ailleurs relative, le ton économique n'avait pas la sérénité au moins apparente des ouvrages modernes. Ce qui les anime, c’est non seulement une pensée clairvoyante et une doctrine en voie d’édification, mais c'est un enthousiasme de constructeur aux prises avec les réalités humaines et qui se sent capable de triompher des difficultés présentes. Richelot trouvait aux Lettres un ton pamphlétaire. Il est probable qu’il les a lues superficiellement, Ce ton est beaucoup moins acerbe que celui des pages de polémique du Système National. Ce qu’il a pris pour du pamphlet, c’est cet enthousiasme que le style de List, quelle que soit la langue qu'il utilise, exprime avec une sorte de passion qui, en l’occasion, ne l’égare pas : cette passion, qui fut pour lui l’amour du bien, est le premier serviteur de sa doctrine. C'est ce qu'a très bien discerné le professeur Georges Blondel quand il dit que List avait une âme d'homme d’Etat. Hornme d’Etat réalisateur de grandes améliorations économiques et sociales, mais homme d’Etat aussi par la puissance de son verbe et la richesse de son style, qui lui assurent le prestige exceptionnel qu’il exerce sur tous les milieux auxquels il s'adresse.
A vrai dire, les Lettres à Ingersoll n’ont qu'un intérêt historique dans l’œuvre de List. Celui qui a livré au monde un chef-d'œuvre de l'importance du Système National, et qui, très justement, prétendit y avoir mis le meilleur de lui-même, ne pouvait que préparer alors, consciemment ou non, cette œuvre fondamentale. Si la vie de l’homme est troublée, fait preuve d’une activité qui parfois déconcerte, la vie de l’auteur est fort harmonieuse : le Système National est le pivot de cette production. Tout ce qui est paru avant l’a préparé, en a jeté les bases, en a tracé les plans. Tout ce qui a été publié après l’a complété, l’a adapté aux contingences, l’a expliqué, l’a concrétisé, l’a embelli, Les Lettres ne sont qu’un des efforts prépa-
Les prémices d'une grande œuvre
Les devoirs de l'Etat
rant la construction du grand ouvrage. Elles intéressent le biographe beaucoup plus que le commentateur. M. Rist écrit qu’elles constituent « un résumé avant la lettre du Système National ». Nous en voyons surtout un projet. Le résultat est à peu près le même. Nous étudierons les grandes idées doctrinales de Frédéric List dans la deuxième partie de cet ouvrage, ayant la justice d’y réserver la place d’honneur au Système National : nous aurons alors à reparler des Lettres à Ingersoll en tant que contenant le germe de ces grandes idées. Bornons-nous présentement à relever leurs points essentiels : List se place d’un point de vue social plutôt qu’économique; alors que l’école libérale réduit l’économie politique au rang d’une science de l’échange, il l’élève au rang d’une science de la vie nationale. Il reproche à Smith de ne tenir compte que du gain réalisé par une nation à l’occasion d’un échange. C’est là une notion actuelle, temporaire du gain. (Notons ici que List énonce une théorie qui sera souvent reprise et contre laquelle Bastiat luttera sans répit.) Le véritable gain qu’une nation doit réaliser n’est pas ce bénéfice commercial immédiat et provisoire. La nation doit acquérir une juste conception des valeurs. Ce qui fait la grandeur d’un pays, ce n’est pas tant sa richesse matérielle que sa richesse morale et intellectuelle. Le peuple le plus grand est celui qui sait sacrifier un profit matériel immédiat pour s’assurer un accroissement définitif de ce qu’on pourrait appeler « son capital intellectuel ». Convenons qu’une telle idée inspire plus d'enthousiasme au lecteur qu’un discours sur l’échange. Mais gardons-nous de penser que List ait pu se laisser aller à de séduisants et vains exercices de littérature.
Il s’explique, et reprend maintenant un ton d’économiste plus classique. L'Etat a le devoir d’utiliser à la fois « son capital naturel et son capital intellectuel » et non exclusivement son « capital de matériaux productifs ». La richesse réelle d’un pays ne s’exprime pas tellement par les échanges qu'il pratique que par ceux auxquels il renonce. A cela, Bastiat répondra plus tard que le pays qui importe plus qu'il n’exporte s’enrichit évidemment. List a déjà prévu l’objection. Sans ériger malheureusement une théorie disüinguant la vraie richesse nationale de la richesse apparente, il se contente d’opposer la notion de valeurs échangeables et celles de forces productives. Mais ces forces pro-
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ductives serviront-elles à autre chose qu’à augmenter les possibilités d'échange du pays qui en bénéficie? Les forces productives ne vont-elles pas, comme simple résultat, accroître les valeurs échangeables? C’est la question que posent tous les libéraux, celle que posent ici la plupart des commentateurs de Frédéric List. Va-t-on dire que List n’a pas prévu l'aboutissement fatal de ses propres propositions? List lui-même donne dans les Lettres à Ingersoll un commencement l'explication qu’il complétera dans le Système National. Un pays qui jouit de richesses naturelles et de facteurs humains doit les utiliser : si tous les peuples partent des mêmes principes pour arriver aux mêmes résultats, ils se trouveront en harmonie. Or, au jour de la rédaction des Lettres, le monde économique donne le spectacle de la plus effrayante inégalité, les peuples forts devant leur succès à l’incurie des peuples faibles. Ces peuples faibles sont donc dans un état d’asservissement. Ils doivent, pour rétablir l’équilibre, se hausser au niveau de ceux qui les exploitent, et pour cela, ne pas hésiter à accepter de lourds sacrifices. Les avantages auxquels ils renonceront, les facilités dont ils se priveront, les efforts qu'ils exigeront d’eux-mêmes diminueront leur richesse apparente mais les prépareront à la richesse réelle. Fermant la porte aux propositions de l’étranger, s’imposant la création d’une industrie nouvelle, le pays va devenir « le producteur de sa propre richesse ». C’est à cela qu’il doit tendre, et non à reprendre la lutte des échanges en espérant cette fois en sortir vainqueur.
Ce ne sont pas là des idées qu’on découvre après coup dans la lecture de List. Dès les Lettres à Ingersoll, il s'exprime très clairement. Il condamne les procédés qu’utilise un Etat pour envahir l’économie d’un autre : c’est ainsi qu'il étudie, — et il est le premier à le faire, — le procédé, trop connu de nos temps modernes, du dumping : l’Angleterre, déjà assurée par sa vente impériale d’un bénéfice estimable, peut, en vendant ses produits à l’étranger avec un bénéfice tout à fait modique, ou même à perte, ruiner la concurrence locale et s’assurer le monopole des marchés. Ce sont là des procédés que List condamne, d’une! façon générale. Là résurrection économique d’un pays ne doit pas avoir pour but de permettre à ce pays de conquérir à son tour les autres marchés par des moyens déloyaux, mais
Le dumping
L'œuvre d'un exilé
Succès des « Lettres »
elle doit lui permettre d'être à l’abri de telles manœuvres.
Pour expliquer la force de raisonnement et la grandeur morale dont List fait preuve, il est bon d’évoquer les circonstances historiques : List, exilé allemand sur la terre américaine, déclarant lui-même, tandis qu’il travaille à la grandeur américaine, qu’il n’a jamais cessé de penser à la grandeur de l’Allemagne, n’est pas un nationaliste obtus. Ce n’est pas un «impérialiste ». Ce qu’il juge bon pour une nation est bon pour toutes les autres. A la consécration d’inégalité internationale qu’impose en fait le libreéchange, il oppose la vraie justice internationale. Il a subi l'influence de son époque : son idéal moral est celui de tous ses grands contemporains. Son nationalisme convient à toutes les nations. Et List, dès maintenant, par ses relations et son action en Allemagne, en Amérique, en d’autres puissances encore (comme en France où ses idées ont trouvé leur écho), fait figure d’économiste international. La clé historique de son système demeure l’exemple anglais : il attaque moins l’idéal libre-échangiste que les conséquences de sa mise en pratique et surtout que son utilisation malhonnête. Ainsi les excès d’une nation, cherchant à s’abriter sous l’étiquette d’une doctrine, démasqués et expliqués, vont servir à la construction d’une doctrine contraire.
Le succès américain des Outlines, tirées à sept mille exemplaires, comblait une grande partie des vœux présents de l’économiste : il continuait à être, il redevenait plus intensément le grand économiste étranger patronné par La Fayette et veillant à l’éclosion d’une politique nationale du pays neuf. Il reçut non seulement les affectueuses félicitations d’Henry Clay, mais aussi celles du « vénérable James Madison », l’homme de la lutte commerciale et de la guerre contre l’Angleterre, et d’'Edward Livingston, celui qui défendit la Louisiane contre les mêmes Anglais. La Société pennsylvanienne pour le Progrès des Manufactures et des Arts prit les résolutions suivantes :
« Elle déclare publiquement que le professeur Frédéric List, par ses distinctions basées sur la nature des choses entre l’économie politique et l’économie cosmopolite, et entre la théorie des forces productives et la théorie des valeurs, ainsi que par les arguments qui en découlent, a