A CN
roi des Français fait tout ce qu'il peut pour devenir roi dé France. Le moment était bien choisi de venir lui parler d’unité nationale, de renaissance de l’autorité au moyen de la prospérité économique. List et Louis-Philippe conversèrent pendant trois heures. Ils parlèrent de leurs voyages... et de leurs exils. Louis-Philippe connaissait fort bien l’Allemagne et les Etats-Unis. Les deux hommes s’amusèrent à converser tantôt en français, tantôt en anglais, tantôt en allemand. Louis-Philippe, affable et spirituel, invita List « à venir apprendre avec lui l’espagnol ».
List ne revint pas voir le roi pendant le reste de son séjour. En eiïet, il résolut de se consacrer tout entier à la rédaction d’un livre où toute sa doctrine sera énoncée. On peut dire cependant que la visite de List au roi eut sa petite importance historique, car Louis-Philippe reprit devant ses ministres les principaux arguments de List avant l’ouverture du débat de mai 1838 sur les chemins de fer.
Les rares visites que List fit à Paris furent pour quelques-uns de ses illustres compatriotes. Il se lia d’amitié avec Henri Heine. Heïine, après avoir attaqué violemment toutes les formes du despotisme de l’Allemagne contemporaine, a dû se réfugier en France dès 1841. Flegenheimer le représente à tendance saint-simonienne, et, plus encore que Saint-Simon, aristocrate. Au moment où List le rencontre, il est en pleine inquiétude : tous les révolutionnaires allemands sont opposés à Heïine, qui, de son côté, s’apaise et n’est pas hostile à un nationalisme autoritaire mais non tracassier. Il n’échange avec List que peu d’idées économiques. 11 l’entretient de son grand idéal d’entente intellectuelle entre France et Allemagne, entente dont il écrit lui-même qu’il attend « les plus grandes choses de l’humanité ».
Chez Heine, List voit un autre promoteur de « la jeune Allemagne », Henri Laube, qui ne s'occupe plus que de littérature et rêve d’aller reprendre à Leipzig la direction de son journal La Gazette du monde élégant, rêve qu’il finira par réaliser. À cela se limitent à peu près ses relations. Tout le reste de son temps est consacré à la rédaction de son livre et à « la préparation de l’état d'esprit du public allemand ». Au lieu de livrer au public ses nouveaux écrits avec brutalité ou enthousiasme, List, cette fois-ci, éprouve le besoin « d'interroger l’opinion publique, en Allemagne, sur
Heine
La préparation du
Système National
La Vierteljahrachrift
le point de savoir s’il est permis, s’il n’est pas scandaleux d'exposer des idées et des principes qui diffèrent essentiellement de ceux de l’école régnante en économie politique ». Il sent qu’il doit préparer le terrain, que son œuvre fon-
‘ damentale nécessite des travaux d’approche. Ces précau-
tions, ces scrupules jusqu’à présent inconnus de notre auteur, sont preuve de l’évolution qu’a subie son caractère, et de l’importance que lui-même prête à son testament doctrinal. C’est pour lui une méthode toute nouvelle, qu'il se complait à employer. Il exagère à plaisir ses scrupules : « Je voulais ainsi, écrit-il, donner aux adeptes de l’école (de Smith) une occasion de me ramener dans la bonne voie si je m'étais égaré dans le sentier de l’erreur. » Il veut faire, en quelque sorte, un travail de déblaîment et de mise au point, montrer la force de sa position et pousser ses adversaires à prendre position eux-mêmes, ce qui sera d’ailleurs pour lui une source de documents intéressants pour la rédaction de son livre.
Il adresse à la Revue trimestrielle (Vierteljahrschrift), sur le conseil de Jean-Georges von Cotta von Cottendorf (fils du baron Jean-Frédéric von Cotta qui avait autrefois présenté List à Schnell, qui était comme son père directeur de la plus grande maison d’édition allemande), une étude intitulée « La liberté et les restrictions en matière de commerce extérieur, envisagées du point de vue historique ». Il y reprend les arguments de sa composition pour l’Académie des Sciences morales, insistant sur le côté moral des sacrifices nécessaires à assurer l'avenir d’un pays. Il se trouve (et lui-même le dit) en accord avec les principales données de l’école mercantile. Mais, ici comme dans le Système National, il peut dire qu’il ne s’est pas contenté de « réchauffer le système mercantile », parce qu’il s’appuie sur une expérience historique et sur une doctrine réaliste, et qu’au lieu de suivre une politique dirigée par les circonstances elles-mêmes, il doit s’opposer au « cosmopolitisme vague » d’une doctrine dont.il démontre les imperfections, et adapter ses principes aux contingences de l’économie allemande qui l’ont inspirée. Ce premier article ayant pour but de proposer à nouveau au public allemand, d’une façon générale et concrète, la question du nationalisme économique considéré du point de vue international, List est plus précis encore dans un second article