CHAPITRE PREMIER
De la Naissance à l’Exil
L'enfant et le jeune homme. Le caractère. La lecture des « Recher-
ches ». L'Allemagne en 1815. La confédération germanique. L'amitié
de Wangenheim. La Faculté des sciences politiques. « L’Ami du Peuple
de Souabe ». La démission. Déceptions. Elch et Schnell. La foire de
Francfort. Les Etats de Wurtemberg. La pétition et l’exclusion. Voyage en France. Retour en Allemagne. Départ en Amérique.
Le 6 août 1789, « année d’énervement universel », naissait dans la ville libre de Reutlingen, en Souabe, Frédéric List, fils d’un membre du Magistrat municipal, le mégissier Jean List. L'enfant était d’une santé chétive et il fallut veiller avec soin au développement de ses premières années. Il fit preuve dès son plus jeune âge d’une vive intelligence, d'une grande mémoire, d’un sens étonnant de l’humour. Mais c’était une nature exigeante, orgueilleuse, intransigeante et volontiers coléreuse. Son père s’attacha à lui d’autant plus que l’enfant avait été fragile, et fit pour lui de grands projets d’avenir, c’est-à-dire qu’il rêva d’en faire, sous la conduite éclairée de son fils aîné, le premier mégissier de toute la Souabe. E
Jean List voulut tout d’abord que son fils eût une sérieuse éducation classique. Il envoya Frédéric à l’école latine, où ses espoirs ne furent pas réalisés. Les maîtres étaient également d’accord sur les possibilités de succès de leur jeune élève, et sur son tempérament indiscipliné et quelque peu enclin à la paresse. L’un d’entre eux rapporta à Jean List que son fils raisonnait avec une étonnante précocité, mais surtout lorsque ce raisonnement pouvait justifier un manque d'effort. Pour Frédéric, l'étude
L'enfant et le jeune homme.
Le caractère
À l'école
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des langues anciennes, ne présentant aucun intérêt pratique, ne peut décemment présenter aucun avantage intellectuel. Il s’y classe bon dernier. Au contraire, la bonne connaissance de l’allemand lui semble indispensable; il y surpasse tous ses condisciples.
Frédéric List n’aime pas s’entourer de jeunes élèves qui puissent rivaliser avec lui d'intelligence ou de succès : il se crée une petite cour d’admirateurs médiocres auxquels il s'impose aisément comme chef. La bande Frédéric List combat souvent une bande adverse, menée par quelque « fort en thème ». De cette lutte puérile entre modernes et anciens, germanistes et latinistes, il faut néanmoins bien se garder de tirer des conclusions hâtives et discutables.
Si List néglige volontairement la culture classique, il se montre tout simplement incapable, par contre, d’obtenir quelque succès dans les matières scientifiques. Il en prend son parti et professe à leur égard un mépris complet. Sa jeunesse ne diffère pas de celle de tous ceux qui, à tous les âges et sous tous les climats, se posent en « littéraires » exclusifs, faute de pouvoir étendre sur d’autres domaines le champ de leurs connaissances.
List a un goût très vif pour la lecture. Il tient en cela de son père qui, en l’occasion, manque de prudence. Frédéric en effet prend tous les livres qu’il rencontre, et le défaut de surveillance de son père lui permet d’en rencontrer de toutes sortes, bons et mauvais. Frédéric List a un penchant marqué pour les recueils de poésie, et, à l’âge de treize ans, il commet ses premiers vers.
Ses maîtres ont pour lui de grandes indulgences : cet esprit fin, cette intelligence complexe et curieuse, ce don du raisonnement volontiers paradoxal les amusent et les intéressent. On devine leur pensée : ils sont convaincus que le jour où leur élève aura trouvé sa voie, mis de l’ordre dans ses idées, adopté une ligne de conduite, il réussira. Le temps décevra leurs espoirs : List, même lorsqu'il aura tracé le plan rigoureux de sa doctrine, ne jouira jamais du calme intérieur qui permet à un économiste d'exposer son programme dans toute sa clarté. On le remarque dès les premières années de sa vie : il n’a pas l’âme d’un théoricien, il n’a pas « le sentiment de l’abstrait », et c’est peut-être pour cela que List, Allemand parmi les Allemands, ne sera pas compris de ses contemporains : nul
De en
n’est prophète en son pays, au moins prophète des temps prochains.
A quatorze ans, sans regret, Frédéric quitte l’école pour l’atelier. Son frère, conformément au programme paternel, doit l’initier aux secrets de la mégisserie. Frédéric List a pour ce frère aîné une affection profonde, qui lui est d’ailleurs rendue. Cette affection le décide à tenter l’expérience. Au bout d’un an il juge l’expérience concluante : il ne sera pas mégissier. Il s’en ouvre à sa famille, et ses réclamations ne sont pas écoutées. Dès lors, il décide de décourager son frère en feignant la plus complète incompréhension dans l’art de préparer la peau de mouton et d’agneau. Il cherche presque à se faire passer pour inintelligent, et se plaint de manquer de mémoire. Il se trahit lui-même en récitant volontiers deux cents vers de Martin Opitz. Il bénéficie des nombreux instants où son frère ne peut le surveiller pour s'échapper dans la campagne voisine. Il s’installe romanesquement une sorte de refuge dans un sapin, qu’il appelle son aire d’aigle, et une cabane au bord d’un étang assez sauvage, qu’il baptise son océan. C’est là qu’il se rend pour lire tout ce qu’il peut trouver. Son goût évolue : il choisit maintenant, de préférence à tous les autres livres, ceux d'histoire, surtout d’histoire allemande et aussi ceux d'histoire française, pour laquelle il éprouve un intérêt particulier. Pour lui, les deux peuples de France et d'Allemagne sont les deux peuples frères. Il trouve la preuve de cette fraternité dans l’histoire ellemême, et plus particulièrement dans l’exemple typique du règne de Charlemagne. Ce sont là, ainsi que l’a finement remarqué Henri Richelot, des opinions qu’il conservera toute sa vie. Il oppose volontiers le tempérament germanofrançais au flegme britannique, qu'il juge hypocrite, et à la fougue italo-ibérique, qu’il ne prend pas au sérieux. Les différences fondamentales sont selon lui les différences de religion, qui changent l’attitude des hommes plus que Île fond de leur pensée quand règne sur eux la même foi chrétienne : List voit la France catholique et l’Allemagne protestante, oubliant volontairement les exceptions nombreuses au sein de ce second pays. Et ce nous est peut-être une occasion première de relever chez List un penchant naturel, plus sentimental que réaliste, à la généralisation.
Le jeune Frédéric, ivre de lectures, ne tarde pas à
A l'atelier
Fonctionnaire
La lecture les « Recherches »
= TA — éprouver le besoin d’écrire à son tour : la lecture des poètes l’a conduit à écrire des vers; celle des historiens l’incite à écrire sur des sujets historiques. À son âge, l’ambition n’a pas de limites : il entame une histoire générale de l'Allemagne. Il n'ira pas beaucoup plus loin dans la réalisation de son projet qu’Anatole France dans la réalisation du sien, conçu au même âge et condamné par Teutobochus à une mort rapide. Mais ne peut-on pas penser avec émotion que ces premiers écrits enfantins ont peutêtre aidé à la rédaction du livre premier du Système national d’économie politique?
Au bout de trois années d’une expérience négative, le frère aîné du futur économiste finit par comprendre que toute insistance serait vaine. Il lui donne quelques semaines pour réfléchir. Ses réflexions n’ayant porté aucun fruit, il bénéficie de la réputation de son père pour faire admettre Frédéric dans une ville voisine en qualité d’employé municipal. Frédéric aime le changement plus que le travail : il passe sans difficulté d'emploi en emploi et de cité en cité. C’est une période de paresse plus que de découragement, et c’est surtout une période de médiocrité. Son frère le morigène. On a tout lieu de craindre que le jeune List demeure un petit employé sans avenir. Il se fait d’ailleurs à cette idée-là et s’estime le plus heureux des hommes jusqu’au début de 1814.
A cette date, avec cette soudaineté qui caractérise tous ses faits et gestes, il change du tout au tout. Il parvient à passer de l’administration communale à l’administration centrale wurtembergeoïse. Il devient un employé consciencieux et travailleur, se pique d’amour-propre et tient à surpasser tous ses collègues, se faisant ainsi de nombreux ennemis. Mais il a sa cour, comme à l’école latine, toujours composée de médiocres qui l’admirent. List leur fait de véritables cours d’histoire, cependant qu’il néglige lui-même les études historiques au profit de l’étude des langues modernes et des ouvrages économiques.
Ces lectures économiques sont faites avec un peu plus d'ordre que les précédentes. Mais il ne conduit pas sa pensée avec réflexion et impartialité. On peut presque dire que dans l’auteur d’un manuel économique, il cherche le poète! Aïnsi, il s’enthousiasme pour le Traité d'économie
politique de Jean-Baptiste Say, une de ses premières lectures, la première en tous cas qui lui permettra de mettre un peu d’ordre dans ses idées, mais la lecture des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations d'Adam Smith lui inspire une insurmontable antipathie : il s’enthousiasme pour le fidèle disciple alors qu’il condamne le maître. On aurait tort, selon nous, de chercher à cela des raisons scientifiques. List n’est encore, malgré ses vingtcinq ans, qu’un grand enfant, impulsif, d’une nervosité excessive et comme maladive. Ses jugements sont tranchants, basés sur des impressions sentimentales ou sur des idées préconçues. Comme il a classé jadis Hoffmannswaldau parmi les poètes « odieux », il range Smith parmi les économistes « perfides ». Il n’y a pas pour lui de demi-mesures. Ses impressions de la première heure, il faut en chercher la raison dans les préventions les plus enfantines de List : Say lui est immédiatement sympathique d’abord parce qu’il est Français, ensuite parce que sa profession de filateur de coton n’est pas sans permettre quelque comparaison avec celle du mégissier paternel, enfin parce qu’il s’est mêlé de politique active. De même, Smith lui est antipathique d’abord parce qu'il est Anglais, ensuite parce qu’il a été professeur, enfin parce qu’il n'apparaît au jeune homme qu’en moraliste égaré dans la théorie économique. Notons aussi que List vient de prendre contact avec la science économique : il ne doute pas un instant qu’il soit tout désigné pour être le plus grand économiste de son temps, et il n’en faut pas plus pour que la gloire des autres lui semble usurpée; celle de Jean-Baptiste Say est bien terne à côté de celle d'Adam Smith. Il s’attaque tout de suite à la grande gloire.
Il ne faut pas croire qu’en 1815 le génie d’Adam Smith soit demeuré incontesté. En Angleterre même, depuis la mort du grand économiste en 1790, les attaques se sont faites plus fréquentes. Ce ne sont d’ailleurs que des discussions de doctrine sur des passages secondaires, les grands principes demeurant respectés. En France, si la Théorie des sentiments moraux, traduite en 1798 par Mme de Condorcet, n’a connu quelque succès que dans les milieux philosophiques, par contre la traduction des Recherches par Garnier en 1800 a suscité le plus grand enthousiasme : la doctrine de Smith est surtout commentée par
L'influence d'Adam Smith en 1815
Ge
ceux qui veulent pousser à l’extrême les conclusions du maître. À ce prix-là, Say prend figure de modéré. List a lu Say avant Smith, dont il a l’édition Garnier, et ceci aide à comprendre son état d’esprit.
Ce qui met List hors de lui, et cette fois avec plus de raison, c’est le culte rendu à Smith par quelques-uns de ses disciples, et notamment par ceux qui affirment (il en est encore de nos jours) que Smith a découvert l’économie politique. Pour Frédéric List, homme d’action, c’est là une idée de théoricien. Faut-il donc avoir le premier traité avec quelque méthode de la chose économique pour faire figure d’inventeur? Dira-t-on qu’en matière économique le rôle d’un Adam Smith est supérieur à celui d’un Sully, d’un Colbert ou d’un Pierre le Grand? List voit dans l’émission de ces louanges immodérées une ruse des libéraux : en chantant sur tous les tons la gloire d'Adam Smith considéré comme le seul maître, on évite de tirer d’un passé riche en leçons les conclusions qui s’imposent. Et ceci est particulièrement vrai pour la France, où les physiocrates, avec lesquels Smith avait pris contact au cours de son second voyage en France, affectaient de le considérer comme un précurseur et citaient avec un pieux respect ses « opinions d’Anglais » au lieu de méditer sur les conclusions de leur histoire nationale. Pour List, l’économie politique n’est pas née en 1776 : elle a vécu avec les peuples, elle est vécue par les peuples, elle est réalité vivante et non froide doctrine, expérience permanente et non manuel méthodique. Avouons qu'ici List est singulièrement en avance sur son époque.
Autre chose encore, et nous nous garderons d’accuser cette objection de puérilité, déplaît à List en Adam Smith : c’est qu’à ses yeux Smith apparaît comme un auteur pour Anglais et Français, réalisant une union intellectuelle contraire aux conceptions historiques de notre auteur. List sent combien l’esprit d'Adam Smith est éloigné de la mentalité allemande, et il constate combien il est compatible avec la mentalité française de cette époque. C’est une négation de ses convictions personnelles. Maïs, pour rester fidèle à sa propre pensée, il s'explique ce cas qui lui paraît exceptionnel : l’Angleterre et la France sont des peuples grisés par leur bonne fortune historique, où, malgré les réactions, s'impose l’esprit démocratique, peuples amis de
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l’art politique et capables de renoncer aux méthodes affichées dès qu’elles nuisent aux intérêts égoïstes de l'Etat. C’est une vue sommaire, mais c’est une explication. Contre de telles idées plus ou moins préconçues, List vieillissant prétendra qu’il lutte : c’est un peu avouer qu’il y a cru.
L'Allemand Frédéric List ne compare pas sans tristesse son pays aux autres puissances. Lampricht, dans sa Deutsche Geschichte donne un aspect saisissant de l’Allemagne au temps de Frédéric List, et M. Gilbert Gidel, dans son cours de Droit Constitutionnel Comparé consacré à l’étude des Etats composés, examine les conditions de la vie publique des Etats allemands. Depuis 1700, le triomphant électeur de Brandebourg est roi de Prusse. Autour de lui se réalise, bon gré mal gré, l’union des princes allemands. Quand l’empereur autrichien Joseph I‘ veut annexer la Bavière en 1785, il doit y renoncer devant la volonté de la ligue des princes organisée et dirigée par la Prusse. Mais, à côté de l’Autriche et de la Prusse, mille huit cents Etats se partagent ie sol allemand : deux seuls d’entre eux sont vraiment dignes du nom d’Etat, la Saxe et la Bavière. Pour les autres, comme le constate Louis Delavaud, ce sont des grandes principautés ayant de 150.000 à 800.000 habitants, des petites principautés, cinquante et une villes libres et une multitude de seigneuries. Les remanîments imposés par la révolution française réagirent contre ce morcellement en même temps que les idées nationales faisaient en Allemagne des progrès sensibles.
Examinons d’un peu plus près l’histoire du Wurtemberg, qui concerne plus directement Frédéric List. Les ducs Ulrich et Christophe en font au xvi° siècle une citadelle inexpugnable du protestantisme, où règnent les célèbres pasteurs Schneph et Brenz, principaux instigateurs de la résistance à l'Autriche catholique. Les Montbéliard obtiennent de l’empereur l’autonomie et songent à établir une monarchie absolue, Au début du xvrr° siècle, devant la menace des éléments catholiques intérieurs et extérieurs, le duc Johann- Friedich y renonce, mais c’est la guerre de trente ans, et les catholiques occupent le duché. Trois règnes d’incapables facilitent la conquête du pays de Montbéliard par la France. Friedich I‘ s’associe à la deuxième coalition anti-française,
L'Allemagne avant 1815
La Confédération
du Rhin