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C'est donc ce List assagi qui entame la rédaction du Système National. Sa famille l’a rejoint à Paris. Seul son fils est loin de lui : c’est un sujet brillant et qui lui donne les plus grandes satisfactions. Frédéric avait voulu faire de lui un ingénieur, et il avait espéré lui confier la direction d’une entreprise minière, puis l’intéresser aux travaux des constructions ferroviaires : ainsi List associe toujours à ses préoccupations actuelles tous ceux qui l’entourent. Mais son fils lui avoue son penchant très net pour la carrière des armes, et List s'incline devant ceite vocation : le jeune List est officier dans l’armée française d’Algérie, et paraît destiné à un avancement rapide. La vie de List à Paris redevient calme, laborieuse, heureuse. Mme List, après une convalescence assez longue, a recouvré une bonne santé. Lorsque, tout à coup, on apprend la mort du jeune List, emporté par la fièvre chaude. Mme List, terrassée, fut pendant deux mois entre la vie et la mort. List fut encore plus gravement atteint qu’elle : ne pouvant plus se livrer à aucun travail, sujet à des évanouissements rapprochés et prolongés, il donna des signes inquiétants d’aliénation mentale. Des colères subites et d’une extrême violence, dont il gardait un souvenir confus dans les heures de calme, étaient suivies de phases de torpeur dont rien ne pouvait le faire sortir. Sa mémoire, jusque-là excellente, le trahit fréquemment. Physiquement il changea du tout au tout, amaigri, le visage fatigué et les cheveux blanchis.
Heine lui reprocha de + se laisser devenir un vieillard », et, devinant quel était le seul remède, lui conseilla de regagner au plus vite la terre allemande.
Le 1* mars 1840 est constitué en France le Cabinet La France de 1840 Thiers. M. Pinon dans son Histoire Diplomatique et M. Hanotaux dans son Histoire Politique ont fort bien raconté comment Thiers, ayant su s’imposer au roi qui néanmoins se méfie de lui, réveille par tous les moyens, « patriotiques et patriotards », la flamme nationale. M. Hanotaux écrit : « Le cabinet Thiers était constitué. Le petit grand homme remplit à lui seul tout le cadre de ses compétences variées et de ses universelles prétentions. Dès la première discussion, Lamartine, qui s’était planté carrément dans l’opposition, avait défini l’espèce de risque que la présidence de Thiers faisait courir au pays : « Vous secouerez devant les peuples ces mots sonores, ces vieux drapaux, pour l’animer et l’appeler à vous... » Mais que valent ces démonstrations? Où est le point d'appui? La France, encombrée déjà de la rude conquête de l’Algérie, n’a pas les ressources nécessaires pour soutenir une vigoureuse campagne diplomatique et militaire ailleurs. L’ambition ne fait pas l’homme d'Etat. Thiers, jouant de la corde patriote, travaille à obtenir de l’opinion les appuis qui lui manquent à la cour et dans le Parlement. Ce jeu, il l’étale en demandant aux Chambres la translation à Paris des cendres de Napoléon. Autre coup de clairon. Entraîné par la littérature et par la presse, les Chambres, l’opinion emboîtent le pas. L’émotion est indescriptible ».
Telle est l’atmosphère de la France au moment où Fré- Thiers déric List se prépare à la auitter. Ce dernier fut vraisemblablement présenté à Thiers par Washington de La Favette, fils du célèbre protecteur de List mort en 1834. Thiers recevait beaucoup, et ne dédaignait pas la conversation des journalistes étrangers (surtout lorsqu'ils étaient aussi célèbres que l’ancien délégué des Etats-Unis) dont il espérait toujours quelque compte rendu publicitaire le présentant comme un héros national. List, lui, se faisait un devoir de souligner à Thiers l’importance des principes du nationalisme économique qui concordaient si bien avec le programme politique du ministre. On ne sait rien de leur entrevue. Haïüsser raconte que Thiers insista pour décider
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List à demeurer en France et qu’il proposa de le nantir d’une situation officielle lui permettant de continuer ses études et de se consacrer à l’examen des conditions économiques françaises. Lorsque le temps eut passé, Thiers jugea que de tels propos le desservaient, et il obtint de Richelot une note réparatrice dans sa deuxième édition du Système National. Il est bien possible que Thiers, aussi peu chiche en réceptions qu’en paroles et qu’en promesses, ait fait quelques propositions à Frédéric List que celui-ci rapporta à son biographe allemand. Mais List aurait peutêtre eu tort d’y attacher une grosse importance car, de Ia part du ministre français il n’y eut peut-être que des louanges qu’il interpréta comme des promesses.
Leipzig Dans l’été de 1840, le consul List regagne Leipzig. Luimême ne pouvait pas s'attendre à y être accueilli avec tant de déférence et de sympathie. La décision du roi de Wurtemberg a été tellement désapprouvée par toute l’Allemagne que Wilhelm I‘ en éprouve des remords. Les articles de List, qu’on sait bien accueilli par la Belgique et par la France, ont considérablement accru son prestige. « Chaque fois qu’une voie ferrée est tracée en Allemagne, on invoque le nom de Frédéric List ».
La ligne Précisément, une grande discussion a lieu au sujet de
Halle-Cassel la ligne de chemins de fer de Halle à Cassel. Deux thèses s’affrontent : l’une prétend qu’on doit conserver la vieille voie commerciale Halle - Mersebourg - Rosbach - Weimar - Erfurt-Gotha-Eisenach-Cassel. C’est la thèse selon laquelle les voies ferrées doivent épouser la direction des voies commerciales éprouvées. Mais à cette thèse s’oppose celle qui prétend que la voie ferrée doit toujours chercher à relier les centres principaux le plus directement et le plus rapidement possible. Les partisans de cette version proposent un parcours Halle - Mersebourg - Sondershausen - Mühlhausen-Cassel. Il y a enfin des partisans d’une modification accidentelle de ce second projet, qui souhaitent un passage par Eisleben, ou Nordhausen, parfois même Gôttingen, et Münden : ces derniers sont évidemment plus près des partisans de la ligne directe Halle-Cassel que des défenseurs de la vieille voie commerciale. List est consulté. Mais il n’est pas homme à considérer son devoir rempli quand il a donné une consultation, Il écrit, fait des démarches, et
fait triompher son point de vue, qui est la conservation par le chemin de fer de l'itinéraire commercial que la routine a adopté pour les transports terrestres précédents. Ses arguments sont simples et convaincants. Les uns touchent l’intérêt immédiat des producteurs et industriels de la région : la voie Halle-Gotha-Cassel desservira la Thüringer-Wald, se prolongera vers Leipzig, et, par une ramification partant d’Eisenach, vers Francfort et Darmstadt. C’est Leipzig qui paraît à List le futur point de rencontre des lignes, qui ne manquera pas d’être raccordé à Berlin. D’autre part une ligne Hanovre-Berlin s’imposera parallèlement à la ligne Cassel-Halle et desservira les contrées se trouvant au nord de cette seconde ligne. À ces arguments techniques, List joint l’éloge de l’habitude et il montre les raisons de cette habitude. Les résultats ne se firent pas attendre, et le duc de Saxe-Cobourg-Gotha déclara : « C’est à un seul homme que nous sommes redevables de ce résultat. Et cet homme est le consul List, que l’ingratitude dont on a payé son patriotisme n’a pas empêché de nous consacrer son temps et ses efforts pour nous éclairer sur nos véritables intérêts. » (1)
Le dévoûment de List à la cause des chemins de fer allemands, si noblement et si habilement démontré à l’occasion de cette ligne nouvelle, impressionna toute l’Allemagne. L'Université d’Iéna, en une séance solennelle, décerna le diplôme de docteur en droit « en témoignage de reconnaissance au professeur List pour ses services dans la cause de la Société allemande de Commerce et d’Industrie et dans la cause des chemins de fer allemands ». Ainsi l’activité de List pour la Société allemande devenait sujet de louanges. Des lettres de sympathie lui arrivèrent du
(1) On peut se rendre compte aujourd’hui de l'intelligence du raisonnement de Frédéric List : Leipzig est reliée à Berlin par deux voies principales, l’une se raccrochant à la ligne qui part de Dresde parallèlement à l’Elbe, l’autre passant par Wittenberg et Luckenwalde. La ligne Hanovre-Stendal-Spandau-Berlin fait partie de la grande ligne Liège-Berlin-Kônigsberg. Halle et Cassel ne sont reliées directement que par des voies secondaires, mais Halle est reliée à Leipzig et à Rosbach, et Cassel est reliée à Eisenach. Les voies Halle-Rosbach et Cassel-Eisenach font partie de la voie approuvée par List. Toute la partie Eisenach-Rosbach (par Gotha, Erfurt et Weimar) fait partie de la ligne Francfort-Leipzig. Francfort est évidemment en communication directe avec Darmstadt, par la ligne Strasbourg-Francfort.
Docteur de l'Université d’Iléna
Rédaction du Système National
Marwitz
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Wurtemberg, de ministres qui jusqu'alors l'avaient combattu ou ignoré. Décidément, les esprits évoluaient. List séjourna quelque temps à Jéna et à Weimar, puis se rendit à Augsbourg où il avait hâte de revoir le cher docteur Kolb. Les colonnes de la Gazette lui étaient restées toujours ouvertes. Mais il ne s’en servit qu'avec modération, tout entier consacré à la rédaction du Système National.
Cet ouvrage s’avançait, mais List, inquiet sur la santé des siens, encore mal remis de ses propres émotions et sujet à des troubles nerveux et cardiaques, travaillait avec moins d'ordre qu’il ne l’avait fait en France. Certaines pages du Système National ont été écrites entre minuit et trois heures du matin, et elles s’en ressentent. Jean-Georges von Cotta était résolu à éditer l’ouvrage et laissait donc à List une absolue tranquillité sur les questions matérielles. Il ne restait plus à composer que la préface de l’ouvrage. Cette préface de quarante pages fut écrite en moins d’une semaine, son auteur ne travaillant que quelques heures chaque nuit. List est alors sous le coup d’une nouvelle imprévue : on vient d'apprendre qu’il se négociait entre la Confédération Germanique et l’Angleterre un traité de commerce profondément libre-échangiste malgré quelques déguisements hypocrites, confirmant et aggravant la soumission économique de l’Allemagne à l’Angleterre.
List venait de lire le recueil des conversations et correspondances de Rachel Varnhagen von Ense. Celle qui, alors qu’elle n’était que Rachel Levin, avait été l’inspiratrice du prince Louis-Ferdinand de Prusse, et qui fut la première à révéler le génie de Gœthe aux salons littéraires, avait entretenu une correspondance suivie avec un étudiant en Droit d'intelligence vive, Alexandre von Marwitz. Ce jeune homme, à l’occasion d’un examen, étudia l’influence des théories d'Adam Smith en Allemagne: il communiqua ses impressions d’études à Rachel Varnhagen : le mari de celle-ci, diplomate réputé et écrivain d’une élégance raffinée, publia la correspondance de sa femme. Voici les passages d'Alexandre von Marwitz que List crut devoir transmettre à la postérité : « (les disciples allemands de Smith) ont pris toute leur science dans Adam Smith, esprit étroit, mais plein de finesse dans son étroite sphère, dont ils citent les formules à tous propos, avec