‹ Frédéric List: Sa vie, son œuvre, son influenceChapitre 21 sur 55 · ES, D · texte numérisé non relu

ES, D

des développements insipides et en les récitant comme des écoliers. Sa science est très commode, car, indépendamment de toute idée, abstraction faite de toutes les autres directions de la vie humaine, il construit un système commercial libertaire, qui convient également à tous les peuples et à toutes les circonstances, et où l’art consiste à laisser faire aux gens tout ce qu’ils voudront. Son point de vue est celui de l’intérét privé; que l’Etat doive en avoir un autre plus élevé, et qu’en vertu de celui-là l’industrie nationale doive suivre une direction tout autre que ne le désire celui qui ne poursuit que des satisfactions faciles, il ne s’en doute même pas. Comme une telle doctrine, développée avec une inlassable science de la déduction, avec une application laborieuse et érudite, doit séduire un siècle qui la pratique déjà! (1). Je le lis (Adam Smith) et je le critique. Il ne se lit que lentement, car il ne développe ses idées que par un labyrinthe d’abstractions stériles au milieu de l’enchevêtrement artificiel de ses forces productives où il est encore plus fatigant que difficile de le suivre. — Je viens d’en finir avec Adam: Smith à ma grande satisfaction, car, vers la fin, quand il vient à parler des grandes affaires d'Etat, Guerre, Justice, Education, il devient tout à fait stupide. Il faudra que j’écrive sur lui avec détails : cela en vaut la peine, car, avec Napoléon, c’est actuellement le monarque le plus puissant en Europe. (Ici List note : littéralement vrai.) — J’en suis à ma sixième feuille sur Adam Smith et j'aurai fini demain. J’emporterai à Berlin mon travail. — L’économiste Krause copie Adam Smith de la façon la plus inepte et la plus impertinente, si platement qu’il va jusqu’à employer les mêmes exemples; seulement, lorsqu’Adam Smith parle d’un fabricant de drap, lui parle d’un fabricant de toile, et à la place de Calcutta et de Londres, il met Tranquebar et Copenhague. (List note : littéralement exact.) »

Tous les lecteurs de List, ses contemporains comme les lecteurs actuels, sont stupéfaits de voir List porter quelque attention à ce déluge de clichés, d’exagérations, d’impertinences. On voudrait que List ait eu le bon sens de

(1) Notre traduction est évidemment assez libre, mais c’est là le seul moyen de rendre intelligible le texte de Marwitz, dont le style est lourd et qui emploie dans la même phrase des synonymes inutiles,

Une erreur

Explication

laisser sous silence les écrits de cet étudiant au style de collégien précomptueux. Hélas, il n’en est rien. IEt voici ce que List écrit après avoir cité ces malheureux exemples : « Marwitz porta ce jugement, qui, en vingt lignes, renferme tout ce qu’on peut dire sur Smith et sur son école, la première fois qu’il lut Smith. Lui, jeune homme de vingt-quatre ans, entouré de savants qui professent pour Adam Smith un respect supersticieux, seul, il renverse l’idole d’une main forte et sûre, la met en pièces et rit de la folie de ses adorateurs. Et ce jeune homme appelé à ouvrir les yeux à son pays et au monde, on l’abrutit de questions stupides dans un examen dont il se félicite d’avoir su se tirer. Et il devait mourir avant d’avoir compris sa grande mission! Le plus grand économiste de l’Allemagne, son seul économiste a un certain point de vue, devait mourir sur la terre étrangère; vainement vous cherchez son tombeau. Rachel (von Varnhagen) seule fut son public, et trois notes écrites au hasard de ses lettres intimes furent tous ses ouvrages. Que dis-je? Marwitz n’a-t-il pas envoyé à Rachel six feuilles entières sur Adam Smith? Puissentelles se retrouver dans les papiers que Rachel a laissés! Puisse M. von Varnhagen vouloir bien les communiquer au public allemand! En vérité, je ne me suis jamais trouvé si petit qu’en lisant ces lettres de Marwitz. Cet imberbe était arrivé dans l’espace de quinze jours à soulever le voile de l’idole de l’école cosmopolite, et pour cela, il m’a fallu, à moi, de longues années dans l’âge mûr. »

Comment expliquer cette explosion d’enthousiasme où lon trouve l’expression, à l’égard d'Adam Smith, de ce que Richelot lui-même sera obligé d’appeler « une animosité d’une exagération puérile »? Il faut pour cela se représenter List au milieu des inquiétudes et des tourments, List fatigué, travaillant la nuit, victime de ses inégalités d'humeur et, il faut bien dire le mot, du choc cérébral qu’il a subi. List, heureux de trouver au cours de ses lectures une opinion à peu près conforme à la sienne, heureux par conséquent de pouvoir citer un auteur allemand de son école, fait de lui une sorte de héros national qu’il oppose aux menaces anglaises redevenues d'actualité. Ses sentiments dominent sa raison. Et ces sentiments sont ceux d’un exalté qui, au cours de véritables crises, n’en est plus le maître. List, au moment où il achève son chef-d'œuvre,

Es 2

où il y atteint le sommet de l’art de l’'économiste et de l’écrivain, revient pour un moment aux erreurs de ses jeunes années, avec plus de nervosité et de partialité encore. Ce qu’il exprime là, c’est sa fureur contre les intentions anglaises et contre la veulerie des éventuels signataires allemands du traité proposé par la Grande-Bretagne. Mais ce n’est pas là une attitude digne d’un aussi grand économiste : un tel manque de discernement sont le fait d’un malade.

Dans une période de calme, lorsqu'il relira à tête reposée la préface de son Système National, List écrira à un ami que son ton amer et passionné était dû à la crainte de voir réussir le projet commercial anglais. Il écrit : « Sans dela, comment me serais-je avisé de porter aux nues, comme je l’ai fait, le jeune Marwitz? ». Richelot insiste sur ce document. Mais il est gêné lui-même par le passage de la préface qui suit les citations de Marwitz, et où List, vraiment hors de lui, emprunte le ton orgueilleux et insolent de Marwitz pour dire que Smith a fait pénétrer dans la science économique « le sophisme, la scolastique, l’obscurité, le mensonge et l’hypocrisie », et qu’une telle théorie répugnait « aux hommes d'intelligence, d'expérience, de bon sens et de rectitude d’esprit ».

Nous n’avons insisté sur cette « question Marwitz » que pour remplir honnêtement notre tâche de biographe. Nous n’en parlerons même pas dans la partie du présent ouvrage consacrée à l’étude de la doctrine de List. En effet, l’influence de Marwitz sur la doctrine de List est nulle. Un simple appel aux faits chronologiques permet de s’en rendre compte : la préface a été rédigée après le livre, et List venait seulement de lire Marwitz lorsqu'il rédigea la préface. Les ennemis de List qui cherchèrent à en faire un fou, disciple d’un étourdi, sont mal fondés à développer cette thèse qu’une simple lecture attentive de la préfate les eût empêché d’énoncer. Encore aujourd’hui cependant les louanges adressées par List à Marwitz, les citations faites, le ton agressif utilisé font tort à List et à sa doctrine, Il ne faut pas selon nous y attacher une grande importance. Mais on ne peut pas penser sans une peine réelle que tout cela indique chez List un dérangement intellectuel heureusement passager; mais ses manifestations quasi périodiques permettent déjà de prévoir une triste fin d’existence.

L'Allemagne avant le Système National

Le Zollverein

Il ne nous appartient pas d’analyser ici le Système National, dont nous avons déjà dit qu'il était l'œuvre cruciale de List, et que par conséquent nous étudierons complètement dans l’exposé de sa doctrine. Mais il faut comprendre les motifs historiques qui guidèrent l’économiste dans son travail, et ceci nous oblige à examiner brièvement l’évolution de l'Allemagne en matière douanière. List, dans les réclamations de la Société de Commerce, demande déjà l’abolition des douanes intérieures. On peut même dire que c'était le but essentiel de la Société. Par ses écrits d’exil, List était demeuré l’un des principaux partisans et théoriciens de l’union douanière. Il est certain d’ailleurs que ses préoccupations principales depuis son départ pour l'Amérique s'étaient portées sur d’autres points de son programme, à savoir le développement des voies ferrées.

Néanmoins il est en Allemagne lorsque, le 1* janvier 1834, est constituée l’Union Douanière Allemande (Deutscher Zollverein). Il n’a pas eu une action directe sur la constitution de cette union : il est alors en plein travail pour l'établissement de la ligne de chemins de fer Leipzig- Dresde. Mais son activité passée reste dans toutes les mémoires, on le cite et l’on tire profit de tous ses arguments. Il y a également un précédent historique qu’on utilise la Prusse, le 26 mai 1818, a réalisé l’union douanière entre ses différents territoires. Ces territoires ne sont pas tous voisins les uns des autres : la région de Magdebourg est séparée de la région de Minden par le Hanovre et le Landgraviat de Hesse-Cassel coupe en deux la Prusse occidentale. L'expérience de l’union douanière prussienne était donc d’une grande hardiesse : un tel exemple devait servir à toute la confédération (1).

Dès 1834, la plupart des Etats allemands adhérèrent au Zollverein, qu'ils fussent prédisposés en faveur de la prépondérance de l’Autriche ou en faveur de la prépondérance de la Prusse, ces derniers adhérant toutefois avec plus d’empressement que les seconds. Bade, Brunswick, Francfort, Hanovre, Lippe, Luxembourg, Nassau, Oldenburg

() Certains historiens, comme Delavaud, ont été tellement impressionnés par l’exemple prussien qu’ils font commencer le Zollverein allemand en 1828, date où la Prusse offrit aux Etats voisins une base d'entente,

mu, DT:

furent les principaux non-signataires. Notons que jusqu'en 1836 le Zollverein fonctionne d’une manière incomplète, un grand nombre de signataires appliquant le principe des « produits spécifiés » (c’est-à-dire des marchandises spécialement désignées) et les tracasseries administratives, fléau de l’Allemagne d’alors, n’arrangeant irien. Mais en 1836, les avantages de la suppression des douanes intérieures sont nettement ressenties par leurs bénéficiaires, et Bade, Francfort et Nassau adhèrent au Zollverein à leur tour.

Lorsque List fait paraître le Système National, il reste donc une double tâche à accomplir, la première, et c’est au fond la plus facile, consiste à persuader les Etats non encore adhérents à l’union douanière qu’il est de leur intérêt d'y adhérer. La seconde est de décider le Zollvereïn à adopter une politique nationale. L'extension du Zollverein est fatale. List le comprend et il porte donc tout son effort sur l'orientation économique du Zollverein : devant le fait accompli, l'Angleterre avait été la première à faire contre mauvaise fortune bon cœur et, félicitant les Etats allemands du resserrement de leur amitié, elle devenait plus pressante encore pour faire adopter par cette association des règles de politique commerciale, qui, consacrant le libre-échangisme, consacraient également l'esclavage de FAllemagne.

Pour convaincre les Etats allemands, List, au moment où le Système National va paraître, utilise dans ses articles de la Gazette d’Augsbourg des exemples qui sont déjà de belles illustrations de son système, des exemples qui fixent l’économie politique sur une base historique, associent intimement les deux disciplines, et sont particulièrement propres à impressionner « le peuple avide de liberté et effervescent » qu’est l'Allemagne. C’est ainsi que, dans le but de convaincre Brunswick et Luxembourg, il cite en exemple l'enceinte des cinq grosses fermes réalisée par Colbert, laquelle réforme reportait à la périphérie tous les droits existant dans les provinces centrales du royaume. Cet exemple lui permet de reprendre son idée nationale qui ne veut voir dans les Etats multiples de l’Allemagne que les provinces d’un grand Etat, et de leur démontrer qu’ils n’ont rien à perdre à l'union douanière puisque celle-ci n'implique pas une suppression des droits de douanes, mais leur report aux nouvelles limites de l'association. De

Ce qui reste à faire

Vue générale du

Système National

La nation complexe

ee

tels arguments devaient toucher particulièrement les pays auxquels ils s’adressaient, pays qui souffraient quotidiennement de ce « report à la périphérie » effectué en pratique par les Etats déjà adhérents au Zollverein, et qui par conséquent comprenaient « que mieux vaut être au dedans qu’au dehors » (Eichhorn).

Uniquement pour nous permettre de concevoir sous son véritable aspect l’activité de List après la publication du Zollverein, il est nécessaire d’indiquer à grands traits l’essentiel des idées qui sont contenues dans le Système National. C'est à cet effet que nous citerons le résumé remarquable qu’en fait M. Gaëtan Pirou dans son cours d’économie politique à la Faculté de Droit de l’Université de Paris. Pour M. Pirou le Système National est avant tout un plaidoyer opportuniste en faveur du protectionnisme, plaidoyer devant empêcher le Zollverein de s’engager dans la voie libre-échangiste. Mais, au cours de ce plaidoyer, List « est amené à dégager deux notions nouvelles : celle de nationalisme économique et celle de force productive nationale ».

Citons M. Pirou : « Le nationalisme économique s’0ppose à l’universalisme des classiques. Préoccupés de formuler des lois générales ayant une portée universelle, les classiques avaient relégué à l’arrière-plan la division du monde en nations. Turgot donnait de cette idée une formule expressive : « Quiconque n'oublie pas qu’il y a des Etats politiques séparés les uns des autres et constitués diversement ne traitera jamais bien une question d’économie politique ». $

« List s'élève contre cette thèse et développe au contraire l’idée qu'entre l’homme et l’humanité, Dieu a mis les nations. Les nations sont des unités naturelles dont il est impossible de faire abstraction. Ces nations ont des forces très inégales, des aptitudes très variées. Ce n’est donc pas la même politique qui peut convenir à toutes. Certaines ont en elles suffisamment de richesses, d'éléments productifs, pour arriver à ce qui est, d’après List, l’idéal, le type de la nation complexe normale, c’est-à-dire de la nation qui développe à la fois harmonieusement, son industrie, son agriculture et son commerce. Toutes les nations ne peuvent pas en arriver là; il en est de déshéritées par la nature, dont le sous-sol est pauvre, dont le climat est défavorable. Mais

Lu —

quand une nation (et List pense ici à l'Allemagne) a en elle-même des ressources suffisantes pour développer toutes les branches de la production, il est de son devoir d’arriver à cet état complexe de la nation normale.

« Or, il peut être nécessaire, pour y parvenir, d'adopter au moins temporairement une politique protectionniste. Supposons, en effet, qu’une nation ait un sous-sol riche, elle peut prétendre à se donner une industrie. Mais si elle essaie de constituer du jour au lendemain cette industrie, sans s’entourer préalablement de barrières douanières, l’industrie naissante ne pourra pas lutier contre les industries déjà développées depuis longtemps dans d’autres pays, L'industrie allemande naissante ne pourra pas lutter contre l’industrie anglaise. Pour éviter ce risque, il faut, pour un certain temps, élever des barrières douanières à l’abri desquelles l’industrie va se développer, quitte, le jour où elle aura atteint sa maturité, à rétablir la liberté.

« La deuxième idée apportée par List, celle de force productive nationale s'oppose à l’idée classique de valeur d'échange. Si l’on considère les choses économiques du point de vue de l'individu, il apparaît que l'idéal est d’accroître ses jouissances. L'économie individualiste, construite tout entière sur la base de l'intérêt personnel, mettra donc au premier plan le souci des jouissances actuelles et de la possession des valeurs immédiatement échangeables, Si, au contraire, on adopte le point de vue de List qui est celui de l'intérêt national, comme la nation a une durée d’existence indéfinie ou au moins très longue, le souci de l’avenir va devenir prépondérant. On comprendra que parfois le sacrifice du présent s’impose pour ménager et sauvegarder l'avenir. On n’hésitera pas à renoncer à des jouissances immédiates, à des valeurs actuelles si de cette renonciation les forces productives futures de la nation doivent bénéficier.

« Quand on met ainsi au premier plan l’essor des forces productives nationales, on est encore amené à légitimer le protectionnisme. Du point de vue des jouissances immédiates la protection douanière est condamnable, puisqu'elle nuit à l’ensemble des consommateurs, en entraînant l’élévation des prix à l’intérieur. Du point de vue de l'intérêt actuel, c’est donc la solution libre-échangiste qui devrait l'emporter. Mais si, avec List, nous considérons l'intérêt

Une politique protectionniste

Les

forces productives

Le succès

List,

citoyen allemand

ET

futur, il se peut que cette considération conduise à légitimer l'établissement d’une barrière douanière, quand, grâce à elle, sera rendu possible le développement d’une industrie encore dans l'enfance et qui plus tard deviendra une des forces productives essentielles de la nation. »

Le Système National, dès sa parution, connut un succès immense. On a pu dire avec raison que « jamais écrit économique, ni même écrit politique, n’avait connu en Allemagne un succès comparable à celui du Système National d'Economie Politique, de M. le professeur List ». Car List, dans l’esprit de tous les Allemands, est redevenu « le professeur List » dont l'Allemagne est fière. Souvent, faisant allusion à son titre de l'Université d’Iéna, on l’appelle « le docteur List » et, comme l’Allemagne n’a jamais été chiche en titres on lui donne aisément du « Herr professor doctor Friedrich List ». On ajoute quelquefois la mention de son titre consulaire, mais le défenseur des chemins de fer allemands et de l’union douanière allemande, le théoricien du nationalisme économique allemand est maintenant, même aux yeux de ses pires ennemis, un Allemand convaincu et incontestable. Son livre est âprement critiqué : les uns en font leur livre de chevet. On emploie les mots de « Bible de l’économie allemande ». On compare List à Luther, cependant que des catholiques nationalistes allemands parlent d’un nouveau saint Georges! Les adversaires de List le taxent d'enthousiasme agressif, font grand cas des citations de Marwitz, sont réduits à de petits arguments. Un fait est à noter : en général, ils attaquent la méthode proposée mais épargnent (on pourrait dire : respectent) la personnalité de l’auteur.

L'Allemagne nationale reconnaît en List un grand Allemand. Les rares critiques qui ont osé rappeler sa nationalité américaine, sont rabroués. Pour toute l’Allemagne, List est victime d’une cruauté intolérable et inexplicable. Il y a des courants tels qu'ils entraînent l’opinion des gouvernants eux-mêmes, ou qu’au moins ceux-ci ont l’habileté de se rallier à l’opinion publique, dans leur propre intérêt; quelques mois après la publication du Système National, Frédéric List, qui n’a pourtant fait aucune démarche, est convoqué par Wilhelm I‘ de Wurtemberg.

List, plein d'espérance, se rend à l'invitation. L’au-

dience dure plus de deux heures. Elle restera mystérieuse, Wilhelm se contentant de dire « qu’il approuvait la décision de l’Université de Fribourg et jugeait bon, en conséquence, de ne plus traiter Frédéric List en consul étranger mais en citoyen wurtembergeois ». Et List se contentant, de son côté, de dire « qu’il était appelé à nouveau à servir sa patrie plus efficacement qu'auparavant et avec le bienveillant appui du plus grand prince de l’Allemagne ».

Quinze jours après, on apprenait officiellement que la nationalité wurtembergeoise était accordée au consul List, natif de Reutlingen.

Ainsi List arrivait à la réalisation complète d’un de ses plus chers désirs, sinon de son plus cher désir. C'était la compensation de ses douleurs familiales, compensation qu'Henri Heine avait espérée et prévue.

Alors que List semblait entrer dans une nouvelle phase de bonheur, pouvant se féliciter du calme enfin revenu dans son foyer, un accident stupide, une chute où il se cassa la jambe, lui valut plusieurs semaines d’alitement et d'interruption de ses travaux. Il souffrit beaucoup et garda de cet accident une claudication assez accentuée, surtout parce qu’il se leva trop tôt. Cette infirmité, lorsqu'il en réalisa l'importance, l’affecta beaucoup. Il disait au docteur Kolb que ce qui faisait son esprit était sans doute sa claudication, ajoutant que chacun sait que les boiteux sont les gens les plus intelligents au monde après les bossus. List désormais aura une tendance à se considérer comme un infirme et, dans ses jours d’amertume, cette idée-là accroîtra encore son penchant sans cesse plus accentué à la neurasthénie.

En 1842 devait avoir lieu le congrès du Zollverein. Ce congrès présentait une importance incontestable car les deux thèses du protectionnisme et du libre-échangisme devaient se heurter viclemment. De l’opinion de tous, c’est toute la politique douanière et commerciale de l’Allemagne qui se joue. Dans l'opinion de List, l'Allemagne décide de sa liberté ou de son asservissement. Il redouble d’activité : ce sont lettres sur lettres, démarches sur démarches. Ses avis sont écoutés attentivement : on sait combien il a contribué à la participation de Bade, Nassau et Francfort en 1836 rien que par le souvenir, réveillé dans ces Etats, des travaux de la Société de Commerce. On sait surtout quel

Le congrès du Zollverein

Le & Zollvereinsblatt >

AO

est son rôle dans la récente adhésion au Zollverein de Brunswick, Lippe, Luxembourg. Au cours du congrès son nom sera prononcé sans cesse. Un des amis de List a pu dire : « Ce congrès, il le présida ». Néanmoins les débats furent à peu près inconclusifs, et List sentit la nécessité de redoubler d’efforts en faveur du système protecteur. C’est alors qu’il essaie d’établir une distinction subtile entre « système protecteur » et « système protectionniste ». Il déclare que le système protectionniste part d’un point de vue doctrinal plus qu'historique et qu’il est un parti-pris en faveur d’un principe plus ou moins arbitraire. Au contraire, selon lui, le système protecteur s’appuie sur des réalités historiques, n’est pas un principe systématique mais une application de données concordantes poussant à la réalisation de sacrifices actuels en vue d’un enrichissement futur, Ce qu’on peut retenir de ce distinguo, c’est que dans l’idée protectionniste il s’agit d’un système général, permanent, définitif, tandis que dans le système protecteur il s’agit d’abord d’une mise à égalité avec les autres Etats, d'un développement industriel permettant ensuite, une fois assurée la sécurité nationale, non pas une renaissance immédiate de la liberté commerciale mais de certaines libertés commerciales préparant l’avènement de la liberté générale.

Pour défendre le système protectionniste, quelle était la meilleure méthode? List se souvint du rôle joué par le Journal des Chemins de fer. Cet homme, qui a toujours fait preuve d’un étonnant talent de journaliste (nous avons entendu M. Georges Blondel le comparer au talent de Frédéric Bastiat), sait que seule la presse touche les milieux les plus divers, permet l’expansion des idées et les échanges de vue.

Jean-Georges von Cotta, déjà directeur du Morgenblatt, envisagea avec sympathie la création d’un nouvel organe. C'est ainsi que le 1” janvier 1843 paraissait le premier numéro de la Feuille du Zollverein (Zollvereinsblatt), dont le directeur était M. Jean-Georges von Cotta von Cottendorf et le rédacteur en chef M. le professeur docteur Frédéric List.

Page 1