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CHAPITRE IV

De la fondation du Journal du Zollverein à la Mort

Difficultés avec l’Angleterre. Souffrances physiques et morales. « Ambassadeur douanier » de l’Allemagne. « Des rapports de l’agriculture avec l’industrie et le commerce ». Voyage en Autriche et en Hongrie. Voyage en Angleterre. Colden. Mémoire sur les avantages d’une alliance anglo-allemande. Grave maladie. Retour en Allemagne. Dernière lettre au docteur Kolb. Mort tragique. Honneurs funèbres, Principales éditions.

Le Zollvereinsblatt eut dès sa parution une grande influence. List ne le concevait pas du tout comme une sorte de « gazette officielle de l’union douanière », ainsi qu’on l’a prétendu à tort, ni même comme un organe destiné uniquement à influencer les chefs du gouvernement. Son idée, ainsi que Cotta l’a dit, était de fonder un journal d’éducation économique et nationale. En effet, le Zollvereinsblatt, s’il fut essentiellement consacré à l'étude de la politique douanière allemande, fut un instrument naturel de propagande en faveur de toutes les idées du nationalisme économique. Il fut par conséquent un grand organe de vulgarisation de l’économie politique, en même temps qu’un organe technique. On conçoit combien il était difficile de parvenir à ce résultat dans un même journal. Pour se rendre compte de cette difficulté, qu’il suffise de se représenter la tâche que nécessiterait aujourd’hui la rédaction d’une feuille exposant à la fois au gouvernement les règles nécessaires à son commerce extérieur, et au public tous les principes d’une économie nationale.

List, journaliste étonnamment doué, réussit assez bien

L'influence du « Zollvereinsblatt »

Troubles mentaux

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ce tour de force, parvenant même à rendre compréhensible au lecteur le moins informé les chroniques destinées aux ministres pressés par l'actualité politique. Mais la qualité du Zollvereinsblatt, et celle des articles de List en particulier, est très inégale. Cette inégalité s’explique par la fréquence des absences de Frédéric List, obligé par ses voyages à délaisser sa collaboration personnelle et sa surveillance générale de la publication, mais surtout par sa fatigue qui ira maintenant en s’accentuant.

C'esl l’année même de la fondation du Zollvereinsblatt qu’il faut noter un changement définitif dans le caractère de List. Le coléreux, qui dominait tous ces mois derniers, a disparu. Mais le pessimiste, sujet à des abattements neurasthéniques, est de plus en plus fréquent. Quand il a fini un travail nécessitant toute son attention, il est en proie à une grande fatigue l’obligeant à s’aliter. Et surtout, les troubles mentaux sont sans cesse plus nombreux. List, non sans effroi, s’en rend compte et cherche à se dominer. Il y a là toute une lutte atroce dont seul le docteur Kolb est le confident. La santé de Mme List est toujours chancelante, et on ne peut pas lui révéler l’état moral de Frédéric List. List, qui n’a jamais rien caché à sa confidente naturelle, souffre de ne pas lui avouer son inquiétude justifiée. Ce sont des angoisses insurmontables qui l’étreignent. Un instant, il a cru que son cas présentait quelque ressemblance avec celui de Luther, et il se croit poursuivi par le diable qui veut l’empêcher d’achever son œuvre. Mais les angoisses ne sont rien par rapport aux crises de désespoir qui s'emparent de lui. C’est au moment où il est redevenu citoyen du Wurtemberg et devenu « le citoyen le plus illustre de l’Allemagne », que Frédéric List semble prêt à sombrer dans un renoncement désespéré.

Il est aisé de taxer List de folie, de faire de cette conslatation une arme contre toute son œuvre et de ne faire de sa doctrine qu’une doctrine d’insensé. C’est là la plus lâche des armes, et certains n’ont pas hésité à s’en servir. Cependant, d’autre part, les enthousiastes partisans de Frédéric List ont voulu voir dans l’anomalie de son cas les manifestations brutales et nécessaires d’un génie surhumain. Ce sont là des opinions passionnées qu’un observateur impartial ne doit pas retenir davantage.

Que la vie de List ait été différente de celle de l’homme moyen de son siècle, cela ne fait aucun doute. Et on doit reconnaître que le goût de List pour l’action économique et politique, qui fit de lui (sans attacher à ce mot un sens péjoratif) un agitateur, cette insurmontable volonté d’arriver au but par tous les moyens, cet enthousiasme communicatif qui préside à tous ses discours et à tous ses écrits, cette activité qu’on a pu qualifier de phénoménale, cette faculté de compréhension de problèmes divers, mais qui tous doivent être compris par le véritable homme d’Etat, tous ces composants naturels de l’esprit de List faisaient de lui ce que la terminologie moderne appellerait un « Cas ».

Mais ne faut-il pas tenir compte des circonstances historiques elles-mêmes? Les circonstances générales d’abord : ce siècle du romantisme allemand qui trouvera en Henri Heine son expression finale et maladive. Cette ère de conquêtes, de chutes, de révolutions, de transformations so- Heïine son expression finale et maladive; cette ère de concurrence entre Etats, où les idées politiques s’entre-choquent sans cesse : libre-échangistes, protectionnistes, fédéralistes, séparatistes, étatistes, individualistes, réactionnaires, conservateurs, révolutionnaires.

Il faut tenir compte aussi des circonstances particulières à List : un de ses biographes a dit que son renom n'aurait pas dépassé sensiblement les limites du Wurtemberg si le roi Wilhelm ne s’était pas formalisé de l’attitude du professeur à l’école de Tübingen. Exil, emprisonnement, véritable bannissement, tout cela force List à mener une vie aventureuse. Il n’a qu’un but : revenir. Et, finissant par surmonter toutes ces difficultés, il revient. Mais on comprend quelle a pu être l’angoisse permanente de celui qui n’a chéri qu’un seul rêve, celui tant chanté par les poètes allemands du retour au pays natal. Cette angoisse que les circonstances ont exigée, elle laissera des traces profondes dans le cœur de List. Tant que la force de l’âge a permis à List de lutter, de s’étourdir lui-même par une activité fébrile et harassante, il pouvait méconnaître son mal. Mais, arrivé aux confins de la vieillesse, de cette vieillesse qui se révèle à lui par un deuil familial et une souffrance physique qu’il se sent incapable de surmonter tout à fait, le mal apparaît,

Le «€ cas » List

Le siècle

La vie

Réveil de lPhostilité anglaise

DR

Ainsi, sans nier la douloureuse tragédie des dernières années de Frédéric List, nous devons nous efforcer d’en connaître les causes. Prédispositions naturelles, soit, mais aussi conséquences d’une vie laborieuse, extraordinaire.

Si List ne se sent plus l’ardeur combattive de ses jeunes années, ses ennemis ne désarment pas tous. En Allemagne, il est évidemment très combattu, mais de moins en moins, car le respect de sa doctrine s'impose petit à petit d’une façon à peu près unanime, au moins au sein de l'union douanière. Mais le succès nouveau et incontesté de List réveille l’hostilité de l’Angleterre. Le triomphe de List en Allemagne est pour elle un rude échec : elle croyait avoir anéanti le danger du nationalisme économique allemand incarné par List, et elle craignait d’en avoir seulement reculé la victoire. La création du Zollvereinsblatt mit le comble à sa fureur. List ne se gênait pas pour écrire que le premier devoir de ce qu’il se plaît à appeler « la nouvelle Allemagne » est de soustraire complètement l’Allemagne « au monopole manufacturier de l’Angleterre ». Des journaux anglais se montrent à l’égard de List d’une violence inouïe. On va jusqu’à écrire que cet homme n’a jamais eu d’autre inspiration qu’une haïne constante du peuple anglais. D'une part on essaie de rabaïsser sa doctrine en en faisant celle d’un exalté, à qui la passion haineuse a fait perdre tout jugement, et d’un journaliste devant sa carrière à la protection d’industriels allemands résolus à obtenir de l'Etat un appui coûteux sous le prétexte qu’ainsi l’Allemagne pourrait se passer d'achats massifs à l’étranger. D’autre part, on s’efforce de démontrer l'hostilité systématique de List en interprétant les différents faits de sa vie: n’a-t-il pas été, partout où il est passé, sur le nouveau continent comme sur l’ancien, l’inspirateur de manifestations anti-anglaises?

On doit observer tout d’abord que les deux thèses se nuisent l’une à l’autre : si List a été le serviteur salarié des industriels allemands, il est bien extraordinaire qu’il se soit livré hors d’Allemagne aux mêmes démonstrations d’animosité à l’égard de l’Angleterre. Maïs on pourrait répondre que c'était là le moyen de s’attirer les bonnes grâces de tous les anti-Anglais de la terre, ou bien que c'était l'exercice d’une simple manie, ou bien encore qu'il s’agit : là d’une déformation professionnelle!

DR, en

List a cru bon de répondre aux reproches d’un Anglais l’accusant d’espérer la ruine prochaine de la puissance anglaise. Et voici la réponse de List : « Bien loin de partager les sentiments ridicules des Français qui, à chaque désastre que les Anglais éprouvent aux Indes orientales ou en Chine, à chaque mauvaise nouvelle des Antilles ou du Canada, à chaque naufrage d’une frégate anglaise, prédisent d’un air triomphant la chute de fa Grande-Bretagne, nous avons toujours pensé que l’Angleterre n’est qu’au début de sa grandeur. Non, nous n’irons pas de gaîté de cœur compromettre notre réputation de publiciste en annonçant un événement qui ne saurait arriver que si l’Angleterre continuait à abêtir systématiquement une grande partie de sa population, et à gouverner ses cent millions de sujets dans l’Inde plus mal que le Pacha d'Egypte ne gouverne ses fellahs. Peut-être aucun écrivain n’a exalté l’Angleterre autant que nous, et, loin de haïr les Anglais, nous sympathisons avec eux plus qu'avec aucun autre peuple. Ce que nous détestons de toute notre âme, c’est cette tyrannie commerciale de John Bull qui veut tout absorber, qui ne veut laisser s'élever aucune autre nation, et qui cherche à nous faire avaler les pilules fabriquées par sa cupidité comme un pur produit de la science ou de la philanthropie ».

Faisons la part du feu : quand List parle de sa vive sympathie pour les Anglais, il s’agit sans aucun doute d’une sympathie toute idéale ou plutôt d’une formule fort courtoise pour faire passer sans trop de heurt les formules finales qui, si elles ont l’avantage de bien fixer la pensée de Frédéric List en réponse aux accusations des publicistes anglais, ne font appel pour cela à aucun artifice littéraire. List, en réalité, a été toute sa vie avant tout un Allemand. Ensuite c’est un grand ami de la France : Richelot signale très justement qu’il a toujours remarqué les mesquineries du caractère français. Elles l’agacent comme elles agacent d'ordinaire tous les Allemands qui les constatent. Dans ces mesquineries, List voit un défaut de caractère et le résultat d’une histoire trop heureuse. N’estce pas notre conservatisme et ses expressions, quelquefois risibles pour un étranger, que List, à la fois traditionnaliste et novateur, prend, un peu à la légère, pour des futilités assez ridicules? Il n’y a là d’ailleurs qu’une expres-

Une tentative de justification

Honneurs et pauvreté

sion nouvelle des différences fondamentales de mentalité entre le Français et l'Allemand. Mais Janaco a pu parler d’une véritable jalousie de l’Angleterre pour la faveur très nette que List accorde à la France. L’Angleterre, maintenant que le succès de List est affirmé, commence, non sans peine, à se faire une raison sur la renaissance économique de l’Allemagne, mais ce qu’elle craint le plus c’est que List n’use de son influence pour que le commerce allemand réduit, indispensable encore dans cette période de transition, soit fait avec la France par préférence à l'Angleterre. Et c’est pourquoi, dès 1844, les autorités souabes suggèrent au Zollverein la possibilité de charger List d’une mission en Angleterre ayant pour but d’assurer l'indépendance totale de l’Union et son absence complète d’antipathie à l’égard de l’Angleterre. Mais l’union douanière réservait à List une mission plus urgente encore : il s’agissait de négocier avec la Belgique un traité de commerce. Les relations de List avec les hommes d'Etat belges étaient connues de toute l’Allemagne, et on savait de quelle notoriété jouissait en Belgique l’économiste allemand.

List hésita à accomplir cette mission, et c’est bien la première fois qu’on voit List sujet à une pareille hésitation. Non seulement List souffrait physiquement des suites de l'accident où sa jambe fut cassée, mais encore les sujets d'inquiétude matérielle ne lui sont pas épargnés. Malgré la situation prépondérante qu’occupe le rédacteur en chef du Zollvereinsblatt, il n’est pas devenu riche. L'Allemagne, en l’occurrence, est un peu comparable à l'Amérique; elle honore ses chefs spirituels plus qu’elle ne les rétribue. List ne pourra jamais surmonter les méfaits de la crise financière des Etats-Unis qui entraîna sa ruine, non seulement parce que sa situation de journaliste est toujours hasardeuse, mais encore parce que son dévoûñment aux causes qu'il défend le pousse à mettre tous ses fonds au service de son action. Au moment où sa gloire est le plus grande, sa situation de fortune est d’une navrante médiocrité. Mme List est la première à en souffrir. List en est venu à se priver des soins médicaux qu’exige son état de santé. Personne ne soupçonne cette détresse, et le baron von Cotta moins que tout autre : il admire la générosité, le dévoüûment de Frédéric List, sur lesquels il prend modèle, mais il ne voit pas que List, orgueilleusement, lui cache la mo-

Dex TJ

dicité de ses revenus et la détresse de son âme. Il y a sans aucun doute dans le silence de List une preuve nouvelle de Son état maladif : il se complait sans bien s’en rendre compte dans son amertume, et se crée de nouvelles raisons d’être un méconnu.

Il finit cependant par céder aux instances de l’Union, lorque les offres de celle-ci lui sont répétées par le roi de Wurtemberg lui-même. Celui-ci, esprit excessif, accorde maintenant à List une véritable confiance affectueuse par laquelle il veut marquer son complet oubli du passé. List accepte : l’ancien banni devient ambassadeur du pays qui refusait de l’accueillir en cette qualité.

L'activité de List dès lors recommencera à être multiple : il sert avec amour son pays natal. Il ira non seulement dans toutes les régions de l’Allemagne, mais il sera le négociateur habituel du Zollverein auprès de toutes les puissances européennes avec lesquelles cette Union devra entreprendre des négociations. On dit de lui qu’il est « l’ambassadeur douanier de l'Allemagne » ou bien encore « l’agent général de l’Allemagne » (der allgemeine deutsche Consulent). Richelot écrit : « List était à l’apogée de son influence; il répandait partout la vie autour de lui; il était comme le centre auquel tous les grands intérêts du pays aboutissaient. » Mais il doit ajouter : « En remerciant des industriels qui lui avaient adressé un présent, il écrivait avec tristesse : « Lorsqu’en 1818 je me mis à la tête de cette Société de Commerce d’où est né le Zollverein, j'avais une belle fortune, et de plus une place qui me donnait un honnête revenu et m'assurait un avenir administratif. Mes efforts dans l'intérêt de l’industrie allemande ont eu pour conséquence la perte, non seulement d’une grande partie de ma fortune, mais encore de mon emploi, de’ ma carrière, enfin de mon pays. À mon retour d'Amérique, en 1831, j'étais redevenu riche. En travaillant pour les chemins de fer, et pour une politique commerciale allemande, j'espérais avoir bien mérité de mon pays et conserver au moins ma fortune. Pour prix de mon zèle, j’ai été persécuté et j’ai perdu une grande partie de ce que j'avais. Aujourd'hui, près de la soixantaine, et affligé d’infirmités physiques, je ne vois l’avenir qu’avec inquiétude; je nè me crois pas même assez de force pour émigrer une seconde

Der allgemeine deutsche Consulent

Missions et articles

fois aux Etats-Unis où des amis m’appellent et où je me rétablirais facilement en quelques années. »

List disait vrai. Il avait conservé en Amérique des amitiés fidèles, qui, comprenant mieux encore, s’il se peut, le rôle qu’un homme de sa valeur est capable de jouer dans l’histoire d’un peuple, devenaient plus pressantes. Clay notamment écrit lui-même à List et lui fait écrire. Ses réponses ne laissent aucun espoir. Il part en Belgique et, aussitôt revenu, se prépare à repartir en Autriche. Entre ces deux missions, il assiste à l’important congrès agricole de Munich en 1844. Pendant ie voyage, et pendant les instants de répit que lui laissent les travaux du congrès, il rédige un important article pour le Zollvereinsblatt où il expose ses idées quant à l’instauration d’un système général des chemins de fer allemands. Haüsser pense avec raison que cet article était destiné à convertir à l’union non seulement tous les Etats déjà adhérant au Zollverein, mais ceux qui, comme le Hanovre, demeuraient en leur indécision. Le congrès agricole de Munich est pour List une occasion d'approfondir sa doctrine sur les questions rurales. C’est ce qu’il fait dans son article intitulé : « Des rapports de l’agriculture avec l’industrie et le commerce ». Il distingue, plus fortement qu’il ne l’avait fait dans le Système National, les pays purement agriculteurs (dont le type est pour lui la Pologne) des pays à la fois agricoles et manufacturiers. Il remarque fort justement que dans les pays purement agricoles, toutes les forces naturelles ne sont pas utilisées. Il ne nie pas que l’agriculture soit la dispensatrice des produits immédiatement nécessaires à la vie humaine, mais ce lui est une occasion de reprendre son idée fondamentale, à savoir que l’Etat prévoyant ne se contente pas d’assouvir ses besoins immédiats. Il constate, avec des exemples historiques nombreux, que le pays purement agricole n'utilise pas toutes ses forces intellectuelles, qu’il est généralement utilitaire, fruste, élémentaire. Le pays agricole, en raison même du caractère immédiatement consomptif de ses récoltes, « ne peut point accumuler de capital », donc ne peut pas s'élever au niveau des peuples industriels. Au contraire, le pays manufacturier, qui crée du capital, l’utilise à des fins d'intérêt public dont l’agriculture est le premier bénéficiaire, ne s’agirait-il que du perfectionnement des moyens de transport. Créant des ma-

chines, le pays manufacturier facilite la tâche de l’agriculteur, l’industrialise en quelque sorte, accroît le rendement de son travail, s’enrichit par conséquent.

On a prétendu que List émettait là pour la première fois des idées contraires à celles du Système National. Il suffit, pour rejeter cette accusation qui fut faite du temps même de Frédéric List, et contre laquelle, fait étrange, il ne réagit pas, de relire cette page du Système National : « Dans un pays purement agricole, la plus faible partie seulement des forces intellectuelles et corporelles dont il dispose est employée, il ne s’accumule que peu ou point de capital. Comparez la Pologne avec l’Angleterre; les deux pays ont été autrefois au même degré de culture. Aujourd’hui, quelle différence! Les manufactures et les fabriques sont les mères et les filles de la liberté civile, des lumières, des arts et des sciences, du commerce intérieur et extérieur, de la navigation et des voies de transports perfectionnées, de la civilisation et de la puissance politique. Elles sont le principal moyen d'affranchir l’agriculture, de l’élever au rang d'industrie, d’art, de science, d'augmenter la rente de la terre, les profits agricoles, le salaire du manouvrier, et de donner au sol de la valeur. L'école (libérale) a attribué cette puissance civilisatrice au commerce extérieur; en cela elle a pris l’intermédiaire pour la cause. Ce sont les manufactures étrangères qui fournissent au commerce étranger les marchandises qu’il nous apporte, et qui consomment les produits agricoles et les matières brutes que nous livrons en échange. Si les relations avec les manufactures éloignées exercent une action si bienfaisante sur notre agriculture, combien doit être plus féconde l'influence des manufactures qui sont avec nous dans une intimité à la fois locale, commerciale et politique, qui nous demandent non pas seulement une faible partie, mais la majeure partie des denrées alimentaires et des matières brutes qui leur sont nécessaires, dont les produits ne sont pas renchéris pour nous par des frais de transports considérables, dont les relations avec nous ne peuvent être interrompues ni par l’ouverture de nouveaux marchés aux manufactures étrangères, ni par la guerre, ni par les prohibitions! »

Ainsi est une fois de plus prouvée l’observation que nous avons déjà eu l’occasion de faire, constatant que si le

Contradiction?

Continuité

En Autriche

En Hongrie

Système National est l'expression la meilleure des idées de Frédéric List, il est aussi le programme succinct qu'il développera dans ses ouvrages postérieurs. List insiste naintenant sur la collaboration qui s’impose entre l’agriculture et l’industrie, collaboration double puisque d’une part l’agriculture fournit à l’industrie les produits initiaux dont elle a besoin (ces produits dont List dira qu’elle s’en nourrit ou qu’elle les transforme), mais puisqu’encore l’industrie, source quasi-unique de l’accroissement du capital national, permet à l’agriculture des facilités nouvelles, non seulement quant à son rendement immédiat, mais aussi grâce à l’amélioration du machinisme spécialisé et des moyens de transport.

List fut bien accueilli en Autriche, mais une partie de la presse ne put dissimuler une certaine prévention contre celui en qui elle voyait un défenseur de l’hégémonie prussienne. Il fut mieux accueilli encore en Hongrie. Il désapprouvait la politique excessive de Metternich, créatrice de ce que M. Raoul Chelard appelle « un régime policier ». La sympathie de List pour la Hongrie et sa conception indépendante et loyale des nécessités nationales d’un pays menacent d’attirer à List de nouvelles difficultés. En effet, ce partisan de l’unification allemande comprend les raisons du particularisme hongrois. Les prétentions de l’empereur François I d'Autriche (qui, en 1806 avait renoncé à être l’empereur François II d'Allemagne) lui semblent excessives dans tout ce qu’elles ont de vexatoire à l'égard de la légitime indépendance du royaume de Hongrie. Il a le courage de le dire, et ce courage risque de lui jouer de nouveaux tours. Metternich, prenant une attitude qui lui est familière, n’intervient pas personnellement mais une protestation officieuse est faite auprès de Wilhlem 1° de Wurtemberg, qui éconduit rudement le chargé de missions. Que les temps sont changés!

De son voyage en Hongrie, List ramènera une étude très perspicace de la réforme économique du royaume de Hongrie. Richelot en traduit ces lignes en partie prophétiques : « Quand même nous n’aurions en perspective ni révolution, ni guerre européenne, il existe en France trop de mécontentement et d’irritation pour qu’il n’y ait pas lieu de craindre du moins des troubles sérieux à la mort du roi. Ces troubles tourneraient soudainement du côté de l’Ouest toute

l'attention de l'Autriche et de la Prusse. Supposons que la plaie de la Hongrie reste encore ouverte, rien ne serait plus naturel que de voir l’opposition hongroise saisir cette occasion favorable d'élever les plus hautes prétentions vis-àvis du gouvernement autrichien réduit aux abois. Ce serait alors pour la Russie le moment propice d’intervenir entre l'Autriche et la Hongrie. »

Aussitôt revenu en Allemagne, List fut prié de se rendre à Berlin, où il eût de fréquentes entrevues avec le ministre Heinrich von Bülow, qui devait mourir peu de temps après. Avant de devenir ministre des Affaires étrangères de Prusse, Bülow avait été ministre plénipotentiaire de Prusse à Londres. Esprit subtil, nature rusée et malicieuse, il fit part à Frédéric List de ses espoirs quant à une alliance anglo-allemande permettant à l'Allemagne de faire admettre par la Grande-Bretagne son protectionnisme. C'était là un rêve de ministre prenant pour réalisable la politique qu'il n’avait jamais pu réaliser lui-même. Il eut la finesse

nécessaire pour faire envisager à List un voyage prochain en Angleterre.

L’Angleterre semblait être à un tournant de son histoire. Robert Peel, premier ministre conservateur, était violemment attaqué de tous côtés. Non seulement les libéraux et les amis de Cobden le comibattaient, mais les tories ne lui avaient pas tous pardonné les lois sur l’émancipation des catholiques que la presse remettait en vedette. Richard Cobden et sa Ligue contre les droits de douane remuaient avec habileté et persévérance l’opinion publique. La question du libre-échange, agitée à propos de la législation des céréales, étaient âprement discutée. Les uns prétendaient que Peel allait céder aux réclamations de Cobden, « le pauvre et vénérable Cobden », et consentir à renier tout d’un coup sa politique de protection. Les autres affirmaient qu’il se retirerait plutôt que de prendre pareille responsabilité. D’autres encore, plus perspicaces, prophétisaient un départ provisoire préparant un glorieux retour au pouvoir.

L'état d'esprit de List est, en l’occasion, assez difficile à définir. D’abord, il est peu prédisposé à acclamer la politique extérieure de Peel, qui admet pour l’Angleterre ce qu’il refuse aux autres pays, et qui s’est toujours montré

Bülow

L’Angleterre en 1846

Cobden

La chute du ministère Peel

défavorable à la renaissance industrielle de l’Allemagne. Mais il se sent tout de même plus près de Peel, leader tory, que de Richard Cobden, leur adversaire commun. Cobden, qui a sans cesse combattu en Angleterre les idées du nationalisme économique, qui a lu List et ne lui a jamais épargné ses critiques, est sans aucun doute l’homme dont l’action s'oppose le plus à celle de List. Mais List a toujours éprouvé pour lui, qu’il ne connaît pas encore personnellement, une réelle sympathie. Cobden n'est-il pas lui aussi l’enthousiaste serviteur d’une cause à laquelle il offrira sa fortune et sa vie? Et il est important de remarquer que sur la question actuelle des céréales, il n’y a aucune opposition de principe entre Cobden et List, puisque List s’est toujours prononcé contre tout protectionnisme agricole, originalité de son système sur laquelle nous aurons à revenir. D'un court voyage en Angleterre lors de son premier exil avant le retour qui lui valut l’emprisonnement à Asperg, List a sans doute conservé quelques impressions sur la situation agricole de l’Angleterre, et il est même probable que ces impressions-là ont influencé son attitude à l'égard de la liberté agricole. M. Georges Michel écrit : « Cobden était un homme plutôt d’action que de principes, et c’est à tort qu'on le représente, en France, comme l’incarnation du libre-échange (?). C'était avant tout un démocrate et un humanitaire. Sa gloire n’est pas d’avoir fait triompher une doctrine scientifique, mais d’avoir brisé la coalition de quelques grands détenteurs du sol anglais, qui, protégés par un monopole de fait, vendaient à des prix excessifs les denrées de première nécessité. »

List, toujours humain dans sa doctrine, partage sur ce point la pensée de Cobden, auquel il s’oppose sur tous les autres points.

L'actualité politique de l'Angleterre était donc de nature à séduire le journaliste et l’économiste qu’il était. Il arriva à Londres la veille du débat sur les céréales À la Chambre des Lords. Il y assista, ayant pour cicerone Lord Monteagle. Il y vit « la législation des céréales décéder aux acclamations de leurs seigneuries ». Immédiatement il va assister à la séance de la Chambre Basse, où il est piloté par un grand ami.de Cobden, disciple éminent de Bentham, celui-là même qui devait créer le motif de la guerre

de Chine, sir John Bowring, alors membre de la Chambre des Communes. Il assiste à la démission du ministère Peel, consacrant le triomphe de Cobden. Aussitôt, Bowring annonce à List que deux hommes demandent à faire sa connaissance. L’un est « le duc de fer » (Iron duke), « le seul homme dont la gloire fut comparée de son vivant à celle de Napoléon », « l’homme qui était investi de tous les titres d'honneur qu’un pays peut accorder à ceux qui l’honorent », celui qui avait été le maître de la politique commerciale anglaise, farouchement opposé à la régénération de l’Allemagne, celui qui était intervenu plus d’une fois dans le but de faire chasser List par ses concitoyens. Wellington voit List, lui serre la main et s’en va sans avoir dit un mot. List, dit Hartmann, fut froissé au fond de luimême par cette attitude, pourtant bien conforme aux habitudes du vieux duc, et ne cita pas cette présentation dans ses lettres, se contentant de dire que Bowring lui avait désigné dans Ja salle le duc de Wellington somnolent. L’autre était le libre-échangiste Mac-Gregor, l’un des journalistes anglais ayant le plus vigoureusement lutté contre la doctrine de List.

Mais Richard Cobden lui-même voulut voir l’économiste allemand. Et List a raconté comment une conversation sympathique s’engagea entre lui, Bowring, Mac- Gregor et Cobden « homme encore jeune à la physionomie heureuse, qui tendit la main vers moi en me demandant : « Vous êtes donc venu ici pour vous convertir? — Oui, répondis-je, et pour demander l’absolution de mes péchés. » Je restai ainsi un quart d'heure à plaisanter avec mes trois grands adversaires. Quelle vie politique dans ce pays-ci! On y voit l’histoire pousser. »

List, n’oubliant pas les conseils de Bülow, se mit en rapport avec l’ambassadeur de Prusse à Londres, l’archéologue Chrétien von Bunsen. Il eut avec cet ambassadeur de longues et intéressantes conversations. Bunsen le persuada d’aller à une occasion prochaïne visiter l’Italie et Rome, sur laquelle il avait écrit de nombreuses études. List, qui éprouva rapidement les malheureux effets du climat anglais sur sa santé, se promit d’aller en Italie dès qu’il estimerait achevée sa mission en Angleterre. Bunsen, qui était plus un érudit et un savant qu’un grand diplomate, fit en sorte que le gouvernement prussien chargea List d’une

Bunsen

Le négociateur

Une étrange illusion

étude sur la possibilité d’une alliance entre l’Angleterre et l'Allemagne. List fut invité d’une part à négocier avec les hommes d’Etat anglais une entente commerciale avec l’Angleterre respectant le protectionnisme allemand, et d’autre part à dresser un rapport relatif à l’entente politique et commerciale. Tout cela était la mise en pratique des désirs de Bülow.

List, jusqu’à présent, n’a pas cessé d’être le défenseur de « l’alliance continentale ». Il va consentir à renier ses idées politiques, à adopter une politique absolument antifrançaise dans ses concfüsions. Richelot, le fidèie Richelot, ne peut taire son douloureux étonnement. En effet, la publication dans la Gazette d'Augsbourg d’un article où List réitère les propositions qu'il fit aux hommes d’Etat anglais contredit toutes les opinions politiques affichées jusqu’à présent par l’économiste. Il va jusqu’à conseiller à l’Angleterre et à l’Allemagne une alliance politique leur permettant de se défendre ensemble contre les autres Etats. Comment expliquer cette attitude condamnable? List s’est donné un but : obtenir de l’Angleterre la reconnaissance du protectionnisme allemand, de ses tarifs douaniers, de sa renaissance industrielle, et mettre fin à tous les conflits que l’égoïsme anglais a jusque-là créés. Pour cela, il n'hésite pas assez sur les moyens, et ce champion de l’amitié franco-allemande trahit au moins en partie cette amitié dans l’espoir de mieux servir les intérêts de sa patrie. Il semble cependant qu’il eût pu présenter les mêmes requétes sans commettre cette action déplorable, dont il ne faut pas augmenter hors de toutes proportions l’importance réelle; c’est là une faiblesse, qui étonne et même indigne un peu de la part d’un homme tel que List. Mais il faut se représenter le List vieillissant, malade, d'esprit tourmenté,

qui, croyant servir à la consécration de son Système éco-

“omique, s’abaisse à trahir plus en apparence qu’en fait les idées qui jusqu’à présent lui ont toujours été chères. Les démarches de List furent particulièrement pressantes auprès de Robert Peel, tout puissant sous le ministère John Russell qui avait succédé au sien, et du ministre des Affaires Etrangères Henry John Temple de Palmerston, qui le reçut avec ces manières aristocratiques et pédantesques qui le rendaient odieux à presque tous ceux qui

l’approchaient. Le moment était vraiment mal choisi : l’Angleterre vient de voir triompher une politique qui s’oppose à celle qu’elle a pratiquée avec tant d’entêtement. Les hommes d’Etat sont indécis, incertains du lendemain et de leur propre situation politique. Enfin, le libre-échange a partout marqué des points au moment où List se présente pour mettre comme condition à une alliance anglo-allemande la reconnaissance par l’Angleterre de tout le système protecteur allemand, qui s’oppose inexorablement à la possibilité matérielle d’un libre-échange entre les deux pays (1). List en vain multiplie ses démonstrations de politesse à l’égard de l’Angleterre, allant jusqu’à dire que la reconnaissance du nationalisme économique allemand servirait les intérêts anglais. Richelot, judicieusement, écrivait dès 1847 : « List n'avait. pas élé avare de politesse envers l'Angleterre; il lui prodiguait, au contraire, les éloges les plus vifs, et il ne la priait de permettre à l’Allemagne de devenir riche et puissante que pour servir un jour d’instrument à la grandeur britannique. On s'étonne... de ce changement soudain de langage; on se demande si c’est bien là le même homme, si c’est bien là le patriote ardent qui ne cessait d’exciter ses concitoyens à secouer le joug des Anglais, à les expulser du littoral de la mer du Nord, sans épargner au besoin l’invective à ces orgueilleux dominateurs. Si l’on regarde de plus près, c’est toujours en effet le même homme, invariablement appliqué à la poursuite du même but : l'émancipation de son pays; il a seulement changé de moyens. Au milieu d’une lutte persévérante dont les résultats effectifs ont été jusque-là des plus minces, List s'était figuré qu’il pourrait obtenir du bon sens et de l’intérêt bien entendu de ses adversaires ce qu'il n’avait pu leur arracher en les combattant. C'était la plus étrange des illusions. » J

On est très exactement renseigné sur l’état d'esprit des hommes d’Etat anglais que Frédéric List consulta, car les

(1) Richelot écrit : « Venir dans un pareil moment proposer une alliance à l’Angleterre, en lui demandant pour condition de cette alliance de ne pas mettre obstacle à l’affermissement du système protecteur en Allemagne, était une démarche hardie, paradoxale, et d’un succès impossible, »

La réponse de Peel

Appréciation

journaux allemands publièrent non seulement le mémoire de List mais les réponses de Peel et de Palmerston. List ne fut vraiment pas récompensé de l’entorse qu’il faisait subir à ses idées profondes. Peel répondit, avec une clarté sévère et intransigeante, que l’idée d’une alliance étroite entre Allemagne et Angleterre lui était particulièrement chère. Mais quel est le moyen d’assurer l'efficacité de cette alliance? « Le docteur List » peut-il croire que la reconnaissance par l'Angleterre d’un protectionnisme contraire aux pensées profondes du peuple anglais permettrait une amitié féconde? L’Angleterre ne peut pas accepter des mesures vexatoires comme ces droits exorbitants qui frappent les produits anglais pénétrant en Allemagne. L'idéal anglais n’est pas un idéal égoïste : les principes dont il se revendique, il les préconise pour les autres pays. Il ne peut admettre de voir opposer à la liberté qu’il pratique (!) une protection qu’il bannit. A la liberté anglaise doit répondre la liberté allemande. Et Peel d'exprimer son scepticisme à l'égard de l’affirmation de List prétendant que l’Allemagne est désormais convertie au système protecteur. Et de conclure que le devoir des hommes d’Etat et des écrivains allemands est, en tous cas, de lutter contre cette erreur et de répandre les sages principes qui permettront l’alliance ango-allemande tant désirée de part et d’autre.

Cette réponse constitue un document unique pour ceux qui veulent comprendre la politique économique traditionnelle de l’Angleterre, avec tout ce qu’elle a d’égoïste et d’opportuniste. L’égoïsme demeure, l’opportunisme est de façade et n’est là que pour servir l’égoïsme. L’Angleterre est fermement résolue à ne pas changer un iota de son programme de domination économique : voilà pour l’égoïsme. Mais elle le fait, bien entendu, non pas pour exercer comme par le passé une véritable tyrannie, mais au contraire pour persuader l’Allemagne de son véritable intérêt, qui est, sans aucun doute, de laisser l’Angleterre l’inonder de ses bienfaits onéreux : voilà pour l’opportunisme, qui n’est d’ailleurs que de l’hypocrisie. Où cette bypocrisie atteint son maximum, c’est lorsque Peel reproche à l’Allemagne d’opposer à la généreuse liberté de l’Angleterre un régime méchamment protecteur. Est-ce ainsi que l’Allemagne peut espérer une alliance? Au fond,

sir Robert Peel se livre tout simplement au chantage (1).

La réponse de Palmerston est copiée sur celle de Robert Peel, avec, note Richelot, « cette différence qu’au lieu d’être convenable et polie, elle est dogmatique et pédantesque ».

En définitive, l’échec diplomatique de List avait été complet. Il en éprouva une véritable souffrance. L’Angleterre persévérait donc dans « cette tyrannie commerciale qui ne veut laisser s’élever aucune autre nation ». L’imagination de List s’échauffe : il se prend pour un persécuté symbolisant l’Allemagne et poursuivi par la haïne anglaise. Le découragement s'empare de lui d’une façon presque

(1) Nous ne pouvons résister à la tentation de comparer la politique anglaise du milieu du xix*° siècle, ainsi exprimée par Robert Peel, avec celle de l'Angleterre d’après guerre. Cette comparaison ne manquera pas d’être instructive. À cet effet, nous aurons recours au remarquable ouvrage du grand voyageur et observateur qu’est le professeur Georges Blondel, intitulé Tempéte sur l’Europe (Plon, éditeur) : >

« Le président d’un des principaux groupements de l’Angleterre me disait au moment où la guerre prit fin : Oui, pendant la guerre, j’ai été fidèle à la règle qui fut adoptée : pas de commerce avec l’ennemi. La guerre est terminée, il faut que je reprenne mes affaires interrompues. Nous avons eu aussi nos régions dévastées; notre commerce a tant pâti. (Ici, M. Blondel met en note : « L’amiral anglais Consett, dans le livre qui a été traduit sous ce titre : Le Triomphe des Forces économiques, a montré que beaucoup d’Anglais ont fait pendant la guerre d’énormes bénéfices, et que 1a guerre, s1i ces commerçants n’avaient pas approvisionné l'Allemagne, aurait fini beaucoup plus tôt. ») Les Anglais n’ont pas fait preuve de désintéressement quand on a demandé une répartition équitable des matières premières dont les nouveaux Etats étaient dépourvus. Ils n’ont pas voulu maintenir, pendant quelques temps au moins, la parité qui existait alors entre la livre et le franc. »

« Matières premières, ont dit les Anglais, mais nous pourrons, avec nos colonies, fournir tout ce qu’on nous demandera. en payant bien entendu. Quant à la parité monétaire! C'était bon quand on se battait. Aujourd’hui, en présence de la puissance acquise par les Etats-Unis qui ont attiré à eux la moitié de tout l’or du monde, notre devoir est d'empêcher la livre sterling de fléchir par rapport au dollar » (pp. 6 et 7).

« J’ai souvent demandé, pendant mes courses à travers l’Europe, ce qu’on pensait de l’Angleterre, On rend hommage aux qualités des Anglais : on ne les aime pas. Ils ne s’occupent, m’a-t-on dit, de l’Europe centrale que dans la mesure de leur intérêt; ce qui les préoccupe, on l’a bien vu dans la conférence impériale de Londres, c’est le british Commonwealth. 11 est certain que l’Angleterre n’a pas témoigné à l’Europe centrale, depuis la fin de la guerre, beaucoup d'intérêt. Lloyd George, hostile au catholicisme, tenait avant tout à démolir la monar-

Un échec

complète. Bunsen en vain s’efforce de le réconforter : List prend pour des paroles de pitié ces paroles d'amitié. Il parle de « sa mission achevée » et prévoit sa fin prochaine. Le climat de l'Angleterre ne lui vaut rien. Il écrit que les brouillards de Londres l’oppressent. Jamais il n’a été plus près de la folie. Voici quels propos tenus par List à ces moments tragiques sont notés par Haüsser et Richelot : « Je dois me hâter de terminer mes affaires, et de me mettre en route, car il me semble que je porte en moi une maladie mortelle et que je mourrai bientôt; or je voudrais mourir et être inhumé dans mon pays. » —- « On dit que le Zollverein, pour me récompenser de ce que j’ai fait pour lui, me

chie des Habsbourg. Il a soutenu l’Allemagne, craignant que la France, dont le prestige au moment de l'armistice était si grand, ne devint trop forte. Il a refusé de maintenir l’entente monétaire qui aurait été si utile. Commerçants dans l’âme, comme l'avait dit J. Chamberlain, les Anglais ont été surtout préoccupés de reprendre leur commerce. Ils estimaient, étant donné l’épuisement de l’Allemagne et le travail que la France avait à faire pour remettre en état ses départements dévastés, qu’ils seraient en excellente posture, avec l’aide de leurs Dominions, pour fournir aux états successeurs les matières premières dont ceux-ci avaient besoin » (pp. 61 et 62).

« Les Anglais, me disait M. L. Renault après une conversation avec lord Grey (pour lequel il avait de l’estime), ont de grandes qualités, mais ils ont « la vue courte »; ils connaissent mal l’Europe et ne voient pas le péril allemand. C’est seulement le 30 juillet 1935 que M. Baldwin se décida à déclarer à la Chambre de Commerce que la frontière de la Grande-Bretagne est « sur le Rhin »… Il faut remarquer aussi que l’Angleterre étant avec ses Dominions un grand réservoir de capitaux et de matières premières, les Allemands cherchent inlassablement, malgré une certaine tension, à s’entendre avec les Anglais qui disposent de tant de choses dont ils ont besoin. » Et pourtant « le protectionnisme s’impose actuellement aux pays pauvres pour un temps qu’il n’est pas possible de déterminer. C’est aussi à l’abri du protectionnisme, j'ai pu le constater en visitant l'Exposition de Düsseldorf, que l’Allemagne fait surgir du sol et de- l’activité de sa population un grand nombre de produits. L'adoption presqu'universelle de la clause inconditionnelle de la nation la plus favorisée a aggravé le protectionnisme. Chaque Etat a établi ses droits de douanes de manière à limiter efficacement l’entrée sur son territoire des marchandises que cherchaïent à vendre les Etats rivaux. Les droits de douanes, même minimes, sont devenus presque prohibitifs pour un grand nombre de marchandises. Les problèmes économiques restent subordonnés aux problèmes politiques. Ils sont dominés d’ailleurs par le désir qu’éprouvent tous les peuples d’être complètement indépendants dans tous les domaines. Ce désir qui a conduit à la création d'industries qui ne sont pas viables, rend très laborieux les réajustements dont les peuples sentent pourtant la nécessité » (pp. 62, 63, 64, 65, 103 et 104), Ë

mettra une couronne sur la tête. Si c’est son intention, il :

faut qu’il se hâte : aujourd’hui il trouverait encore quelques cheveux gris à couronner. Qui sait si l’an prochain il trouvera autre chose qu’un cadavre? »

Le fidèle et compréhensif Richelot explique ces phrases amères : « Tant d’entreprises, tant d’études et tant de combats, où il avait mis non seulement toutes ses forces, mais tout son cœur, n'avaient pu manquer d'entamer cette vigoureuse nature. Toutefois il y avait bien autre chose chez lui que de la lassitude; le mal qui le dévorait était celui des novateurs, des hommes de désir, qui s’irritent contre les obstacles opposés par les préjugés ou par des intérêts individuels au succès des plans généreux; c'était le chagrin et le dégoût que lui causait l’ingratitude de ses concitoyens. Lui qui avait tout fait pour son pays, lui dont les conceptions avaient enfanté autour de lui la richesse, lui dont les idées étaient devenues celles de tout un peuple, pour prix du dévoñment exalté de toute sa vie, il n’avait recueilli que des mécomptes, des inimitiés, des humiliations, Cette coupable indifférence l’avait blessé profondément et lui avait brisé le cœur; c'était la maladie mortelle dont il était atteint et à laquelle il a succomibé,. »

Les tristes résultats de sa mission en Angleterre avaient influencé défavorabiement la plupart de ceux qui, en Allemagne, avaient attaché de gros espoirs à son succès éventuel et follement admis comme certain. Quand on pense que des hommes comme Bülow et Bunsen s'étaient illusionnés sur le résultat d’une telle requête, on ne peut s'empêcher d’être stupéfaits d’un tel manque de réalisme politique. Néanmoins, List (et Richelot avec lui) s’illusionnent à leur tour lorsqu'ils croient que cet insuccès avait ruiné presqu’entièrement le prestige de l’économiste. Toujours est-il que cette impression acheva d’anéantir le peu de forces qu'il restait à List et devait favoriser la réalisation de sa sombre prophétie disant que l’Angleterre le tuerait.

Cédant aux vives insistances de Bunsen, List se décida à regagner l’Allemagne, où d’ailleurs de nouvelles activités l’attendaient. Gravement malade, il avait cependant conçu l’audacieux projet de former en Bavière une société groupant les gros industriels et commerçants du royaume, particulièrement bien placé pour convertir à un nationalisme

Retour en Allemagne

La lettre à Kolb

La mort

économique vraiment digne de ce nom les deux puissances rivales prussienne et autrichienne. Sa situation en fortune était désespérée : seule la dot de Madame List, qu'il avait religieusement respectée, était intacte.

Se rendant à Munich, il fut obligé de s’arrêter à Schwatz et de revenir à Kufstein. Il descendit dans un hôtel de second ordre. Il avait sur lui quelque argent, mais il demanda « la plus mauvaise chambre de la maison ». Il resta sept jours couché.

Le septième jour « d’une main tremblante » il écrivit au docteur Kolb la lettre suivante « chargée de ratures » (Richelot) :

« Mon cher Kolb, j'ai essayé dix fois d'écrire aux miens, à mon excellente femme, à mes charmantes enfants, mais ma tête, ma main, ma plume m'ont refusé ce service. Que le ciel les soutienne!

« J’espérais que le mouvement et une courte résidence dans un pays plus chaud m’auraient rendu la force de travailler; mais chaque jour augmentait mes douleurs de tête et mon oppression.

« Et ce temps effroyable! A Schwatz j’ai dû rebrousser chemin, mais je n’ai pu aller au-delà de Kufstein, où je suis resté gisant dans un état affreux, tout mon sang se précipitant vers mon cerveau, surtout le matin.

« Et l’avenir! Sans revenus de ma plume, je serais obligé, pour vivre, de dévorer la fortune de ma femme, qui est loin de suffire à ses besoins et à ceux de ses enfants. Je suis comme désespéré!

« Dieu ait pitié de ma famille! Chaque soir, depuis quatre jours, et aujourd’hui pour la cinquième fois, je projette de partir pour Augsbourg, et chaque matin j'y renonce. Dieu vous récompensera de ce que vous ou d’autres amis feront pour les miens.

« Adieu!

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List n’envoya pas cette lettre mais la mit en évidence sur la table de sa chambre d’hôtel. Après quoi il s’en alla, disant à l’hôtelier qu’il faisait une promenade dans les environs, tout couverts de neige. Il ne rentra pas le soir, et l’hôtelier, étonné, fit faire des recherches. Le lendemain fut

découvert à quelques kilomètres de la ville un cadavre à moitié recouvert de neige.

Le médecin de Kufstein procéda à l’autopsie et conclut à un empoisonnement occasionnant l’arrêt des fonctions digestives. Il ajouta que lors de l’absorption du poison, List avait été privé de toutes ses facultés mentales.

Ainsi mourut Frédéric List, âgé de cinquante-sept ans.

Les habitants de Kufstein, qui connaissaient le renom de leur hôte illustre, lui firent des obsèques solennelles. List était protestant : il fut enterré dans un cimetière catholique. La Gazette d'Augsbourg annonça sa mort avec cette citation de Sénèque : « Non afferam mihi manus propter dolorem; sic mori, vinci est. Hunc tamen si sciero perpetuo mihi esse patiendum, exibo non propter ipsum, sed quia impedimento mihi futurus est ad omne propter quod vivitur (1).»

« Lorsque la nouvelle de cette mort inopinée se répandit, écrit Richelot, les compatriotes de List éprouvèrent une vive douleur; ils sentaient qu’ils avaient fait une perte immense, et alors on put répéter ce mot qui s’est vérifié à l’égard de tant d’autres grands hommes : divus dum ne sit vivus. Ce fut un vaste concert de regrets et d’éloges, concert que n’ont troublé, depuis, qu’un petit nombre de voix discordantes; les témoignages furent les mêmes dans le Nord et dans le Midi, sur les bords de l’Isar et du Rhin, et sur ceux de l’Elbe et du Weser; en présence d’un froid cadavre, les inimitiés s’éteignirent et l’indifférence se passionna. On célèbra à l’envi les belles qualités, les éclatants services de celui qui n’était plus; la chaleur d’âme et la haute intelligence, l’originalité du penseur, la vigueur de l’écrivain, la fougue et la persévérance de l’agitateur, et en méme temps les vertus simples et touchantes de l’homme privé. Cet homme qui, dans une condition modeste, était devenu une puissance, et qui n'avait eu qu’une pensée, l'émancipation politique et industrielle de son pays, fut rangé, par la reconnaissance tardive de ses concitoyens parmi ces grands esprits et parmi ces grands cœurs qui font

(1) « Je ne porterai pas la main sur moi à cause de ma douleur; mourir ainsi. c’est être vaincu. Cependant si je sais que je dois la supporter toujours, je m’en irai non à cause d’elle, mais parce qu’elle serait un obstacle à tout ce pourquoi il faut vivre, »

Honneurs funèbres

Honneurs posthumes

l’orgueil d’une nation et marquent dans l’histoire une ère nouvelle; on alla jusqu’à le comparer à Luther ».

« Mais cette admiration était mêlée d’un sentiment pénible, celui du remords : l’Allemagne avait eu de grands torts envers son plus noble et son plus intrépide athlète; devant cette fosse, que ses criminels oublis avaient creusée, elle devait se voiler la tête de honte et de confusion. Tout autre eut été la destinée de List s’il fut né en Angleterre et qu’il y eut rendu les mêmes services à son pays; l’Angleterre l’eut comblé d’honneurs, elle l’eut élevé aux premières dignités de l’Efat. Ce n’est point ainsi que l’Allemagne traite ses enfants les plus glorieux; elle réserve toutes ses munificences pour les artistes qui l’amusent, elle laisse mourir les hommes qui l’éclairent et qui l’affranchissent. Si du moins un jour le peuple allemand régénéré construit un temple de la gloire, un Walhalla, à la mémoire de ceux qui auront travaillé à sa régénération, il devra ériger sur le seuil une colonne d’honneur à Frédéric List ». Le peuple allemand a construit plusieurs temples de gloire : la colonne d’honneur de Frédéric List n’y est point élevée.

Envers l’homme qu’elle avait laissé pauvre toute sa vie, l'Allemagne jugea bon de s’acquitter, après sa mort, de sa dette de reconnaissance. Grâce à l'initiative du roi Wurtemberg, de celui-là qui l’avait poursuivi de sa haine pendant plus de la moitié de sa vie, et d’un comité d’industriels de Stuttgart, la famille de List fut à l’abri du besoin : les principaux donateurs furent la ville de Munich, celle de Reutlingen, l’Université de Tubingen, le roi de Bavière et le Grand-Duc de Bade. Le Zollverein se déclara en deuil, et célébra sa mémoire. La Société industrielle de Prague vota érection d’un monument à la gloire du « régénérateur de PAllemagne ».

Enfin une locomotive d’un chemin de fer wurtembergeois reçut le nom du grand défenseur des chemins de fer allemands (1) et la ville de Reutlingen érigea un monument à la mémoire de son célèbre enfant.

On peut dire que la mort de List fut un sujet de deuil dans tous les pays du monde. Les nombreux amis que List

(4) Richelot, à qui l’enthousiasme fait parfois perdre le sens du ridicule, écrit : « List était bien, en effet, la locomotive ardente, entraînant ses concitoyens vers l’avenir. »

s'était faits en France, aux Etats-Unis, en Belgique, en Autriche, en Hongrie, en Angleterre même, célébrèrent sa mémoire. Donnons simplement quelques noms, ceux des hommes qui manifestèrent le plus simplement leur émotion à la famille de Frédéric List : Henri Richelot, chef de bureau au Ministère du Commerce de France, Henry Clay, membre du Sénat américain, Jean-Baptiste Nothomb, ministre de Belgique à Berlin (1), etc. ,

Ami et disciple immédiat de Frédéric List, Haüsser, professeur d’histoire à l’Université de Heidelberg, a publié en 1850 et 1851 plusieurs œuvres de Frédéric List sous le titre d'Œuvres complètes. Le Système National eut six éditions entre 1841 et 1883. La septième édition, annotée par Eheberg, date de 1883.

Les Lettres à Ingersoll ont été reproduites en 1909 par Marguerite Hirstz dans la Vie de Frédéric List. Une traduction en langue anglaise du Système National fut faite en 1854 par Matile, annotée par Colwell. Il y a deux éditions en langue française du Système National, toutes deux faites par Richelot, l’une en 1851 et l’autre en 1857 (Capelle, 18, rue Soufflot; aujourd’hui Librairie Edouard Duchemin (2).

Malgré ces succès d'édition assez rares pour un ouvrage économique, l’œuvre de Frédéric List ne lui a pas valu de fa postérité la place à laquelle il aVait droit. Nous verrons en étudiant son influence que l’Allemagne à fait preuve à

(1) Ainsi que List l’avait toujours prévu, Nothomb, président du conseil belge en 1843, s’était bientôt heurté à l’opposition du libéral Rogier. Ce fut même Rogier qui, en 1845, fut cause de la chute du rmynistère Nothomb.

(2) La première édition est absolument introuvable dans le commerce. La seconde ne peut plus se trouver qu’après recherches de librairie : elle s’épuise de plus en plus, et on ne peut pas se procurer le livre aujourd’hui pour moins d’une centaine de francs,

Rappel des

principales éditions

Conclusion au récit de la vie de List

son endroit d'autant d’ingratitude après sa mort que durant sa vie, et quand nous disons l’Allemagne, nous devrions dire les pays de langue allemande.

Quand on pense au rôle joué par List dans l’histoire des Etats-Unis et dans celle de l’Allemagne, quand on sait qu’il fut considéré comme le premier diplomate de son temps, que la flegmatique Angleterre le désigna au monde comme son plus indomptable ennemi, qu’il fut le maître à penser des amis de Clay, que l’Allemagne lui doit les premières réalisations de son unité, et quand on voit l'oubli où il est tombé, le silence dans lequel demeure son nom, on ne peut s’empêcher de philosopher sur le destin des héros et l’ingratitude des peuples.

Devisant avec notre regretté ami Charles Bouvet, nous fûmes amenés par les hasards de la conversation à parler de Frédéric List. après avoir parlé du musicien Spontini. Et Bouvet de conclure très justement en faisant un parallèle entre la vie si différente et si comparable de ces deux hommes qui, chacun dans son temps, furent considérés l’un comme le rénovateur de la science économique, l’autre comme le rénovateur de la pensée artistique, et qui, l’un et l’autre, ne sont plus aujourd’hui que l’objet de citations accidentelles. |

Celui qui contemplera leur œuvre et ses conséquences comprendra que le suffrage des peuples n’avait rien à ajouter à leur mérite et à leur génie.

List avait pour généreuse devise : « Et la patrie, et Phumanité! » Il aurait pu prendre celle d’un autre grand théoricien du nationalisme, le marquis de la Tour du Pin : « Durum iter peregi ».

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