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CHAPITRE PREMIER

L'Histoire économique

Importance de l’histoire économique selon Frédéric List. List est-il un Véritable historien? Originalité de sa méthode. L'histoire économique des Italiens, des Hanséates, des Flamands et des Hollandais, des Anglais, des Espagnols et des Portugais, des Français, des Allemands, des Russes, des Américains du Nord. Les leçons de l’histoire. Principes et contradictions.

De toute son œuvre, la partie que List lui-même jugeait être la plus importante est celle qui traite de l’histoire économique. Et c’en est aujourd’hui la plus oubliée.

List explique les raisons de sa préférence : il veut démontrer qu’une nation aussi grande que la nation allemande peut parvenir à la prospérité en adoptant une politique qu'il va définir. Il lui faut tout d’abord se justifier, justifier cette politique qu’il propose, et pour cela il entend trouver dans l’histoire les exemples convaincants. Mais il n’aborde donc pas les études historiques avec cette « impartialité curieuse » qui caractérise le véritable historien. Il ne fait pas de « l’histoire pour l’histoire », mais il s’attache à la connaissance de faits historiques dans un but de démonstration économique. Sa position, dès lors, est peu scientifique : réduite à un rôle purement illustratif, l’histoire n’est qu’une science auxiliaire de l’économie politique, à supposer qu’ainsi conçue elle puisse encore être considérée comme une science.

Et List ne sera, au fond, qu’un mauvais historien. Il regarde les phénomènes historiques au travers des verres déformants de la doctrine. Il ne peut pas réagir contre les idées préconçgues qui le poussent à éliminer certains faits

Importance de l’histoire économique

List est un mauvais historien

L'histoire économique distincte de

l'histoire générale

et à s'étendre sur certains autres. Il n’a pas d’impartialité scientifique : il n’est qu’un homme de doctrine se servant de l’histoire à des fins doctrinales. |

Il ne prétend d’ailleurs pas être absolument un historien, mais il limite sa tâche à l'étude historique des faits économiques.

« Aucune branche de l’économie politique ne présente une aussi grande diversité de vues entre les théoriciens et les praticiens que celle qui traite du commerce international et de la politique commerciale. Il n’existe cependant pas, dans le domaine de cette science, de question qui, sous le rapport du bien-être et de la civilisation des peuples en même temps que de leur indépendance, de leur puissance et de leur durée, offre le même degré d'importance. Des pays pauvres, faibles et barbares, ont dû principalement à la sagesse de leur système commercial d’être devenus riches et puissants, et d’autres, qui avaient jeté un grand éclat, se sont éclipsés faute d’un bon système; on a vu même des nations privées de leur indépendance et de leur existence politique, surtout parce que leur régime commercial n’était pas venu en aide au développement et à l’affermissement de leur nationalité. »

Ainsi commence le Système National d'Economie Politique. Et ainsi est posé, dès le début, le principe essentiel de la méthode du grand économiste, à savoir que le système économique, et plus spécialement le système commercial des différents peuples, régit leur activité et commande à leur destin. List n’est pas et ne sera jamais de ceux qui confondent l’histoire et l’économie politique : une bataille gagnée ou perdue, un ministère renversé ou constitué, une révolte de palais ou ce que sous Louis XIII on appelait un < changement de bouchon », tout cela n’influe pas nécessairement sur l’état et l’avenir économiques d’un peuple. Le bouchon changé, le taverne peut rester la même. L'histoire économique sélectionne les faits qu’enregistre la discipline historique générale. Ces faits seront générateurs de faits nouveaux en même temps qu’aboutissement de faits anciens. Et c’est ainsi qu’au sein de la grande discipline se dessine le réseau d’une étude plus spécialisée qui, par son importance vitale, apparaîtra comme la branche principale de l’histoire.

Donc, dans l'esprit de List, l’histoire économique est

à la fois distincte de l’histoire générale et de l’économie politique conçue comme une science autonome, mais elle est à la fois la clé de voûte de la science historique et la pierre de touche du raisonnement économique. D'où son importance primordiale,

C'est une grande nouveauté que cette association de l’histoire et de l’économie : Adam Smith et ses disciples sont avant tout des théoriciens, et pour List le théoricien n’est qu’un apprenti prophète, Les exemples historiques ont une forme plus anecdotique que scientifique ou même qu'illustrative. On a pu dire qu'avant Frédéric List, l’histoire, pour l’économie, jouait plus un rôle de récréation que de collaboration. List n’a pas une conception doctrinale de l’histoire économique : ses commentaires sont très succints, et il considère que les faits contiennent en eux-mêmes leur explication. Il ne recherche pas profondément les raisons des faits qui modifient l'orientation politique d’un peuple : il signale ces faits et en enregistre les conséquences. Ce sont ces conséquences qu’il utilise comme matériaux de base de son système économique. Ainsi, il faut constater dès le début l’insuffisance de sa méthode. Chez lui, l’historien reste malgré ses louables efforts très nettement distinct de l’économiste : il ne pouvait se confondre avec lui qu’au jour où, à l’enregistrement des faits et leur influence serait ajoutée une étude des causes ‘donnant à l’histoire économique, outre son caractère de science d’observation un caractère de science pure, avec sa partie d’observation des faits et sa partie d’étude approfondie de ces faits par induction et déduction.

Mais, telle qu’il la propose, sa méthode est d’une grande nouveauté et étonnamment en avance sur son siècle. C’est cette avance qui lui vaudra son relatif insuccès et son temporaire oubli. On verra encore, au xx° siècle, des économistes protester contre l’aspect doctrinal et statique de l’économie officielle et demander qu’il soit fait une part à l’histoire (1).

(1) Le professeur Louis Baudin disait à la Faculté de Droit de Paris : « L'économie politique n’est pas une juxtaposition de dogmes, elle est la science de la vie. L'histoire des faits et des doctrines... anime l’économie politique. C’est pourquoi les traités et le; cours d’économie politique mêlent l’histoire à la description des faits contemporains et à l’énumération des théories en vigueur aujourd’hui. La

Originalité de la méthode

L'histoire économique dans le plan général de l'œuvre de List

L'originalité courageuse de Frédéric List s’explique non seulement par son génie propre, mais par les circonstances de sa vie. En effet, il est peut-être le premier à ne voir dans son travail d'écrivain, d’économiste, que le moyen d’action lui permettant d'espérer obtenir des résultats prafiques. Il écrit non pas dans un but unique de vulgarisation, mais dans le but de préparer sa propre tâche. Citoyen allemand imbu d'idées nationales et unificatrices, il ne peut en justifier les sources que par la confrontation de données historiques, et si son but est de révèler à l'Allemagne de demain la voie de sa grandeur, comment le ferait-il s’il ne retraçait son histoire jusqu'alors et s’il ne replaçait le problème allemand dans le grand problème de l’histoire humaine? On ne doit pas voir en List le promoteur d’une théorie nouvelle qui s’appuie sur l’histoire, mais l'artisan d’une économie nouvelle qui cherche dans l’histoire les principes dont il a besoin. Il n’est pas, en définitive, un historien économique par principe, par idéal, mais par nécessité et comme à son insu : c’est de l’intérêt documentaire que présentent pour lui-même les faits historiques que naîtra, ipso facto, une méthode nouvelle aux nombreux adeptes. Ces adeptes feront par raison, par nécessité d'école, ce que List fit par sentiment, par nécessité d’action.

Il ne réalise pas, disions-nous, la fusion de l’histoire économique et de l’économie politique. Cela est dû aux circonstances que nous venons d’énoncer : l’appel à l’histoire, la morale qu’il en tire, tout cela n’est encore pour lui qu’un préambule (Mertens disait : un justificatif). His dictis, il passe à la doctrine et de la doctrine il passera aux projets d’application. Ainsi sont répartis les livres du

limite entre les deux disciplines est fuyante, vague, et cette indétermination, volontairement accentuée par les auteurs, est profitable à leurs œuvres. »

Un économiste libéral nous a reproché ces lignes : « L'économie mérite son qualificatif de politique : ce mot politique vient nous rappeler que, sans l’histoire, il n’y a que raisonnements chimériques. L'homme a des besoins : les institutions qu’’1 crée pour les satisfaire sont les seules réalités de l’économie. » (La doctrine corporative, Sirey, éditeur.)

De tels reproches ne sont pas nouveaux et ont été adressés à plus éminents que nous. On a fait grand bruit, il y a quelques années, autour de cette forte expression du professeur Perreau : « Sans l’histoire, il n’y a pas d’études économiques. »

Système National qui, commençant après une Introduction magistrale que Richelot comparaît à l'ouverture d’un opéra où le compositeur réunit les motifs les plus remarquables de son œuvre, sont successivement intitulés : l'Histoire, la Théorie, les Systèmes, la Politique.

Mais, pour reprendre l’expression de Mertens, cette conception de l’histoire économique comme un instrument de justification d’une thèse, ne peut pas conduire List à une démonstration par l’exemple hors de toute contestation possible. L’historien ne cherche pas à démontrer plus qu’à justifier : la démonstration d’une vérité économique ou autre se trouve en son œuvre sans qu’il ait songé à l'y mettre. Elle découle de son exposé impartial et désintéressé, sans qu'il l’ait su peut-être. List diffère de l'historien par l'attitude d’abord, par la méthode ensuite, par la volonté enfin.

List est un mauvais historien. Nous avons montré l’importance de son innovation, et ceci nous permet de condamner plus délibérément encore le novateur. Sa méthode féconde, révélatrice, ne pouvait atteindre du premier coup à la perfection. List, révèlant au monde l’importance de la méthode historique, ne sut pas s’en servir lui-même. « Son rôle, disait Mertens, n’était pas d’utiliser lui-même les outils qu’il donnait aux autres. Son œuvre que je crois providentielle, était simplement d'indiquer ces outils. Sa main, pour s’en servir, fut maladroite, souvent. Mais, quand je compare l’importance de la découverte à celle de lutilisation de l’instrument, je crois que List a la plus belle part, était destiné à rendre le plus important service ».

Grâces lui soient ainsi rendues. Et ces éloges, qui ne constituent peut-être qu’une très exacte appréciation de son rôle, nous aideront à démontrer combien fragile est l’histoire économique que List propose à ses lecteurs, et qu’il considère comme son œuvre capitale.

Pour cela, et quel que soit notre ennui de nous plier à cette discipline, le moyen le meilleur nous semble être de suivre pas à pas List dans son exposé historique, et de commenter chacune des étapes de l’histoire économique auxquelles il s’arrête, desquelles il prétend tirer les fondements scientifiques de sa doctrine, et qu’en réalité il n’utilise, plus ou moins déformées par sa propre interprétation,

L'Italie

Richesse

Pas

d'unité nationale

dis

qu’à des fins illustratives de cette doctrine. Ne pouvant en admirer la science, nous en admirerons au moins l’habileté.

« Lors de la renaissance de la civilisation en Europe, aucune contrée ne se trouvait, sous le rapport commercial et industriel, aussi favorisée que l’Italie. » C’est en cette Italie que commencera pour List l’histoire économique.

Il constate que, pour la première fois depuis la chute des villes libres de l’antiquité, les cités italiennes donnent au monde le spectacle de communes libres et riches. Il souligne l'importance économique des croisades provoquant

l'établissement de fréquentes relations commerciales avec

l'Orient. La ville type est Florence, cité des manufactures et du commerce de l’argent où la république se constitue sous l'influence des corporations. L'Italie du xr° siècle « est en possession de tous les éléments de la prospérité nationale ». Elle est en avance sur les autres pays, et ceci grâce à son système de chemins et de canaux, à ses institutions bancaires et administratives, à sa marine par qui elle tient entre ses mains le commerce du globe. Elle approvisionne les autres pays en articles manufacturés et en reçoit des matières premières. Est-ce là le type parfait de l’Etat économique selon le Système National? Non : «Il lui manque l’unité nationale et la puissance que donne cette unité ».

Les villes sont rivales; seule une ligue des puissances maritimes de l'Italie aurait pu maintenir la prépondérance italienne dans la Méditerranée et défendre l’indépendance de l'Italie : or, il n’y eut en 1526 qu’une ligue tentée « dans un moment de danger et seulement dans un but de défense temporaire. » La notion espagnole de dérogeance, opposant aux privilèges de la noblesse la privation pour celle-ci des droits commerciaux, affaiblit moralement la puissance italienne. D’autre part, l’Italie, et surtout Venise, ne sut pas se servir de ses conquêtes : elle les exploita au lieu de collaborer avec elles. Venise mourut victime de la routine : elle n’eut pas « l’idée de tirer partie des découvertes des autres », ne sachant pas adopter les nouvelles routes maritimes, et étant amenée, faute d’avoir conservé d’utiles moyens d’enrichissement, à faire confiance à l’alchimie!

« L'énervement et la lâcheté d’une aristocratie dégénérée », « l’apathie d’un peuple tombé dans la servitude », telles sont les causes sociales de la chute italienne. La cause économique est, pour List, la conservation funeste de restrictions qui avaient cessé d’être nécessaires. List ne s'étend guère que sur ce dernier point : « La liberté illimitée du commerce fut utile à la République dans la première période de son élévation. Car comment un hameau de pécheurs eut-il pu autrement devenir une puissance commerçante? Mais les restrictions lui furent avantageuses aussi, lorsqu'elle eut atteint un certain degré de puissance et de richesse; car c’est par elles qu’elle conquit la suprématie manufacturière et commerciale. Les restrictions ne lui devinrent funestes que lorsqu'elle fut venue à son apogée, car elles bannirent l’émulation entre ses citoyens et l’étranger et elles entretinrent l’indolence. Ce ne fut donc pas l’établissement de ces restrictions, mais leur maintien alors qu’elles avaient cessé d’avoir une raison d’être, qui fut préjudiciable aux Vénitiens. »

En cet exposé de l’histoire économique italienne, List a mis quelques-unes des idées qui lui sont le plus chères et qu’il importe de souligner plus qu’il ne l’a fait lui-même : V’Italie aurait atteint la vraie grandeur économique si elle avait été une nation unie. Cela apparaît aujourd’hui comme une vérité première. List ne pouvait pas trouver un meilleur point de comparaison avec l’Allemagne désunie du début du xix° siècle. Il montre qu’une ligue temporaire et défensive ne peut pas assurer la richesse d’un peuple. II signale les dangers d’une lutte des classes dans un Etat : aristocratie et plèbe ne doivent être que des instruments destinés au service social commun. L’exploitation des uns par les autres (1), conduit fatalement à la ruine du pays, et tout d’abord en l’empêchant de s’inspirer des exemples voisins : arrivée au faîte de sa puissance économique, une nation ne doit pas s’endormir sur ses lauriers et accorder une confiance exclusive aux méthodes qu’elle a pratiquées : elle doit avoir les yeux fixés sur les méthodes des puissances voisines et adopter ce qu’elle approuve.

(1) List a toujours condamné également l'exploitation du peuple par une aristocratie sans mérite, et l’exploitation désordonnée des richesses nationales par une démocratie sans chef et sans âme.

List utilise cet exemple

La solution protectionniste n'est pas définitive

List utilise l'histoire italienne à des fins doctrinales

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Ce qui est fort important, c’est que List ne donne pas le système protecteur comme une méthode unique et définitive : initialement, l'Italie avait intérêt à se procurer à l'étranger les moyens de vivre, à prendre ainsi contact avec la richesse. Cette phase d'importation, donc de liberté économique car elle adopte un modus vivendi analogue, quant à ses résultats, à celui des grandes puissances importatrices. Mais cette phase de liberté n’est que le prélude de la phase de protection, destinée à persuader le peuple que son intérêt est de produire par lui-même sa richesse actuelle, et d'assurer son avenir en créant des possibilités de plus grande production. Une fois arrivé à cette grandeur, l'Etat doit-il admettre comme définitive la solution protectrice? Des douanes le protègent de la concurrence étrangère. Sa marine est supérieure à celle des peuples voisins. C’est alors que, dans l'esprit de List, il doit revenir progressivement à la liberté : la nation est devenue forte; les restrictions qui lui ont permis d’acquérir cette force contribueraient maintenant à la ruiner. La concurrence étrangère doit nécessairement exercer son action stimulante, éviter que l’indolence ne succède au travail des industries prospères.

Il semble bien que List ait été plus théoricien qu’historien : peut-être la ruine de la puissance italienne est-elle due en grande partie à la conservation de mesures restrictives. L’abandon de ces mesures l’aurait-elle sauvée? List l’affirme sans grands arguments. Peut-on concevoir, dans la réalité historique, un peuple renonçant tout à coup, par une compréhension sublime de ses intérêts, aux protections qui ont fait sa force? Une nation va-t-elle reconnaître qu’il lui faut absolument laisser s'exprimer la concurrence étrangère dans le seul but d’acquérir ainsi le stimulant nécessaire à sa propre activité? D’après l’exposé de List lui-même, on conçoit mieux une politique persévérant dans le protectionnisme maïs demeurant stimulée par son propre gain. Une aristocratie intelligente n’auraït pas commis la double faute de risquer sa propre ruine en laïssant s’instaurer une lutte de classes et en s’ancrant dans une économie routinière qui ne voulait pas profiter des leçons des autres pays. Il semble bien que là soit la vérité, la seule vérité qui compte, Dans un régime protecteur tout comme

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dans un régime de liberté, une telle politique se conçoit. Pratiquée sous le régime protecteur continué, elle présenterait même l’avantage de n'être pas le fruit d’une véritable révolution économique de nature à dérouter les esprits naturellement attachés à la protection de leur intérêt. Au demeurant, la grande loi qui condamne les peuples prospères à la décadence qui les prépare à une nouvelle prospérité, reste ici, malgré les efforts de List et de tous ceux qui se sont attachés à l’étude de l'Italie, une sorte de mystère : on le constate, et lorsqu'on cherche à l’expliquer, c’est encore le moraliste qui trouve les arguments les plus convaincants.

Après avoir examiné l’histoire économique des Italiens, List examine celle des Hanséates.

J1 faut convenir qu’il n’y fait pas preuve de grandes qualités d’historien. C’est là un des chapitres les plus confus et les plus pénibles de tout son Système National. Hartmann pensait qu’il avait été écrit avec une grande hâte, et c’est fort vraisemblable. List, connaissant parfaitement son sujet, ne s’est malheureusement pas donné la peine de fixer pour son lecteur les points principaux de l’évolution historique de la Hanse, des phases successives de son accroissement et de sa décadence. II s’est attaché surtout à l’étude des rapports entre Hanse et souverains anglais, d’où il tirera les leçons les plus utiles à son système, mais cette application à traïter d’un des aspects du grand problème historique déroute le lecteur peu averti.

List, traitant de la Ligue hanséatique, l’a fait moins dans un but d’information que de discussion : sa conclusion prouve qu’il voulait surtout affirmer que si Adam Smith avait (relativement) méconnu le problème hanséatique, il avait éludé cette question parce qu’elle le gênait et contredisait son système. List s’est appuyé sur les travaux d’Anderson (Origine du Commerce) et de Hume (Histoire d'Angleterre) et surtout, bien qu’il les cite moins complaisamment, sur ceux de Georges Sartorius von Waltershausen, qu’il avait personnellement connu, et dont l'Histoire de la Lique Hanséatique et l'Histoire des origines de la Hanse l’avaient initié à la connaissance de cette question.

Les Hanséates

Une étude hâtive

Les sources

Résumé de l’histoire hanséatique

L’exposé incomplet, incertain, mal fait de Frédéric List ne permet pas de comprendre le vrai sens du mouvement hanséatique. Il convient donc de retracer à grands traits l’histoire de ce mouvement : à la fin du xr° siècle les efforts successifs des chefs de la maison de Franconie n’avaient pas réussi à donner aux villes commerciales allemandes l'importance qu’elles auraient dû avoir. Ces villes avaient été nanties de privilèges importants par Henri l’Oiseleur, mais ces privilèges, quelquefois menacés, n'étaient pas suffisants et ils n’empêchaient pas les cités qui en étaient pourvues de se faire entre elles une concurrence qui, en fin de compte, leur était nuisible à toutes. Les Hohenstauffen s’efforcèrent .d’unir les villes commerçantes, de protéger ainsi les grandes routes commerciales du Nord, et ils défendirent énergiquement les villes privilégiées contre les entreprises de la féodalité. On voit tout ce que List aurait pu trouver d’intéressant dans ces préliminaires de l’organisation hanséatique, qui permettaient d’heureuses comparaisons avec les observations précédemment faites au sujet de l'Italie. C’est en 1241 seulement que Lubeck et Hambourg comprennent la nécessité d’une union plus complète. De là le départ d’un grand mouvement confédéral auquel s’associeront successivement Brême, Bruges, Stralsund, Stettin, Riga, Novgorod, Cologne, Dantzig, Dunkerque, Anvers, Ostende, Amsterdam, Dordrecht. Jamais pareille association commerciale n’avait été constituée. Dans la Méditerranée même, Livourne, Marseille, Naples, Messine, d’autres encore, adhérèrent à la confédération. M. Georges Treffel écrit : « Maîtresse de comptoirs établis depuis Nantes jusqu’à Novgorod, en passant par les Flandres et par l’Angleterre, ayant ses règlements et sa législation particulière, une flotte, un trésor alimenté par les contributions des villes, des assemblées régulières de représentants des cités, tenues tous les trois ans, à Hambourg, à Lubeck ou à Cologne, elle fut un Etat véritable, signant ses traités particuliers avec les princes, obtenant partout des privilèges spéciaux pour ses établissements et pour ses membres. Aussi longtemps que dura le morcellement féodal de l’Europe, la puissance de la Hanse subsista. Elle s’affaiblit naturellement lorsque la découverte du nouveau monde attira vers des directions nouvelles l’activité commerciale des Etats de l’Ouest de l'Europe, et surtout que se fortifièrent

les grands Etats : France, Espagne, Angleterre, intéressés à réserver à leurs propres sujets et à l’industrie nationale les privilèges d’abord accordés aux Hanséates ».

Le déclin de la Hanse date du règne d’Edouard VI d’Angleterre, qui ferma l’Angleterre à la Hanse par l’établissement de droits protecteurs. Il est accentué et précipité par la fermeture des Pays-Bas, de telle sorte qu’au début du xvir° siècle, il ne reste que douze villes hanséatiques. Brunswick à son tour se sépare de la Ligue, qui finit comme elle a commencé et redevient une simple association entre Lubeck et Hambourg.

Voyons maintenant ce que List pense d’une aussi curieuse association. Il observe que les villes hanséatiques ont d’abord subi la nécessaire expérience de la liberté : c’est cette liberté qui leur a fait comprendre la nécessité de s’unir, et cette union commerciale est devenue une union politique. Ici List observe la répétition des faits économiques, constatant que l’acte de navigation anglais prendra pour modèle l’acte hanséatique, lui-même imité de l’acte vénilien. De même, il observera qu’au temps de la grandeur de la Hanse, l’Angleterre était pour les Hanséates ce que l’Allemagne sera plus tard pour l’Angleterre. Il approuve la

politique anglaise débarrassant l’Angleterre du despotisme commercial des Hanséates, et il essaie d’expliquer les causes de l’échec de ces derniers; tout d’abord, il écrit : « Le commerce des villes hanséatiques n’était point national; il n’était ni établi sur l’équilibre et sur le complet développement des forces productives du pays, ni soutenu par une puissance politique suffisante. Les liens qui unissaient les membres de la confédération étaient trop faibles; l’esprit de canton, l’esprit d'Etat étaient trop puissants et bannissaient le patriotisme fédéral qui seul eut pu faire prévaloir les intérêts généraux de l’association sur ceux de chaque cité... les villes hanséatiques ne fondèrent pas leur commerce sur la production et la consommation, sur l’industrie agricole et manufacturière de la contrée à laquelle elles appartenaient ». Et il insiste sur ce fait que la ligue hanséatique se contenta de poursuivre la richesse matérielle immédiate : au lieu de chercher à créer elle-même des industries qui eussent été garantes de son avenir, la Hanse « acheta les marchandises là où elles étaient au meilleur marché. » Aussi, lorsque les pays qui avaient fait sa fortune

Observations de List

Les Flamands et les Hollandais

L'Histoire est ici au service du pangermanisme

en lui abandonnant leur commerce se fermèrent à elle, elle se trouva ruinée : elle avait contribué à la prospérité des pays vis-à-vis desquels elle agissait en qualité d’agent commercial, et, en fin de compte, elle était leur dupe.

List consacre quelques lignes aux Flamands : ils étaient favorisés par la nature pour l’agriculture et pour l’industrie, cependant que la Hollande était naturellement favorisée pour l’élevage du bétail et le commerce. La Flandre fut redevable de sa prépondérance à une aristocratie intelligente assurant la police du territoire et favorisant l’industrie lainière. Les comtes de Flandre eurent soin d’éviter l’application de toute mesure de restriction douanière alors que la Flandre exerçait une véritable souveraineté industrielle incontestée. Ainsi est une fois de plus prouvé l'intérêt que présente la liberté commerciale pour un pays très évolué. List montre ensuite comment les Hollandais surent tirer profit des leçons économiques flamandes, améliorer l’art de la pêche, avoir une marine puissante, bénéficier de leur unité nationale. Mais Charles-Quint et Philippe II entreprirent d’hispaniser les Pays-Bas : ainsi la Hollande perdit un grand nombre de ses meilleurs sujets, qui s’expatrièrent, mais consacra toutes ses forces à la lutte d'indépendance. A la Hollande régénérée s’opposa l’orgueil anglais, et l’acte de navigation mit fin à la suprématie hollandaise : ainsi recommençait la lutte d’une nation courageuse contre celles qui suppléaient à ses activités manquantes. L’échec de la Hollande s’explique pour List parce que la Hollande ne put pas se confédérer avec les pays qui eussent constitué avec elle un ensemble géographique satisfaisant, et de ce qu’ « une activité particulière est impuissante à conserver le commerce, l’industrie, la richesse des Etats, si les conditions générales de la société ne sont pas favorables. »

Ici réapparaît le théoricien du Zollverein doublé de ce qu’un de ses adversaires appelait l'Allemand conquérant : « La Hollande, dit-il en conclusion, vit actuellement de ses colonies et de son commerce intermédiaire avec l’Allemagne. Mais la première guerre peut la dépouiller de ses possessions, et, à mesure que le Zollverein allemand compren-

dra mieux ses intérêts et saura mieux faire usage de ses forces, il sentira davantage la nécessité de s’incorporer la Hollande »,

List consacre maintenant un chapitre essentiel du Système National aux Anglais. Il s’appuie surtout sur les ouvrages déjà cités d’Anderson et de Hume, ainsi que sur l'Histoire du Commerce de Macpherson et sur la Théorie du Commerce d’ Ustaritz. Nous profiterons logiquement de cette étude historique du Système National sur l'Angleterre pour traiter de toutes les considérations historiques émises par List sur la Grande-Bretagne non seulement dans ce Système National mais encore dans toutes ses œuvres antérieures (notamment les Lettres à Ingersoll) et postérieures (notamment le Mémoire rédigé sur la demande de Bunsen). Nous aurons ainsi un exposé plus complet des leçons que List, tout au cours de sa vie, a cru pouvoir tirer de l’exemple anglais.

List constate l’excellente situation de l’Angleterre qui, entourée des mers, semble devoir être par la volonté de la nature la citadelle du nationalisme protégé. C’est cette position unique qui lui a valu sa grandeur impériale. On pouvait s'étonner, logiquement, qu’une île, par définition séparée de tous les continents, puisse prétendre à la grandeur coloniale alors qu’un pays continental, comme l'Italie antique, y semble mieux prédisposée : en réalité, le pays qui conquiert les terres voisines est fatalement appelé à l’association (et il s’agit d’association à égalité de pouvoirs) plutôt qu'à la collaboration par partage du travail économique, ou qu’à l’exploitation coloniale quelles que soient ses formes. Un pays entouré de mers sera fatalement enclin aux longs voyages maritimes, à la monopolisation du commerce.

L’Angleterre n’a pas réalisé tout de suite l’importance de sa position et la multitude de ses possibilités économiques : à l’inverse des puissances antiques, elle s’est longtemps complue dans une facilité qui la maintint à l’état de barbarie. « Quand les Hanséates abordèrent dans ce pays, l’agriculture y était mal comprise et l'élevage insignifiant. On ne ‘savait pas s'assurer le fourrage nécessaire aux hivers, et il fallait tuer dès l'automne une grandè partie des

Les Anglais

Situation géographique

Influence des Hanséates

Le théoricien gêné par le fait historique

animaux domestiques. Bref, il n’y avait ni engrais ni fonds de bétail. Comme dans tous les pays primitifs, comme l’Allemagne d’autrefois et les solitudes américaines d’aujourd’hui, il était fatal qu'on se rabattit sur la nourriture facile qu’accordait l’élevage des porcs, qui, ne nécessitant que peu de surveillance, se nourrissant eux-mêmes dans les forêts et sur les landes, se reproduisaient en troupeaux considérables si l’on se contentait de garder pendant l'hiver un petit nombre de laies ».

Ce sont les Hanséates qui ont révélé à l’Angleterre sa vocation commerciale, la poussant à remplacer l'élevage des porcs par celui des moutons, et par là lui révélant le commerce de la laine. Des rois intelligents comme Jacques 1° et Charles 1° intensifièrent l’industrie lainière : non seulement l’Angleterre renonça à l’importation des draps, mais elle en exporta.

Ici, une note du Système National exprime toute la gêne que ressent Frédéric List, gêne qu’à notre sens il aurait déjà dû ressentir lorsqu'il étudiait les causes de la décadence italienne. En effet, au moment où il admet que l’Angleterre est arrivée au maximum de ses possibilités industrielles lainières, qu’elle a définitivement supplanté les puissances concurrentes, que, par conséquent, elle devrait renoncer aux mesures protectrices qui ont favorisé l’éclosion de cette industrie, pour s’adonner à la liberté qui lui permettrait de stimuler son propre zèle et de conserver les avantages de sa supériorité, List doit constater qu’à ce moment précis l'Angleterre accroît sa politique protectrice. Elle interdit la sortie des laïnes afin que l’Angleterre soit la première bénéficiaire de son industrie nationale, et elle interdit l’entrée des laïines étrangères. Ce sont là, selon List, « des mesures vexatoires et injustes », mais il doit bien avouer, dans la même note, que ces mesures « ne contribuèrent pas moins au progrès de l’industrie anglaise et à l’abaissement de l’industrie flamande ».

On le sent gêné dans toute son étude du protectionnisme de Jacques I* : il trouve ridicule (il emploie le mot) les exortations du roi à manger le poisson pêché sur les côtes anglaises. Auraït-il donc voulu qu'il conseillât à ses sujets d'acheter les harengs hollandais? Peut-être est-ce l’animosité naturelle de List à l'égard de l’Angleterre qui lui dicte ici ces restrictions. Peut-être aussi est-il ému par cette con-

currence acharnée des grandes puissances commerciales qu’il constate comme malgré lui et sur laquelle il glisse volontiers. Que ce soit dans le Système national ou dans ses articles de la Gazette d’Augsbourg, il renonce à traiter à propos de l’Angleterre d’une des questions sur laquelle son silence est particulièrement regrettable parce qu’il prouve la faiblesse, sur ce point, de sa méthode. C’est pourquoi il a soin de séparer sa tâche d’historien de sa tâche d’économiste : l’économiste était ennuyé par cette concurrence même que l’histoire révélait entre les grandes puissances économiques qu'il prenait en exemple.

La réalité historique prouve que la grandeur d’un peuple s'établit toujours au détriment d’un autre. Or, pour List, le peuple arrivé aux succès économiques doit pratiquer la liberté. Cette liberté va fatalement servir le peuple voisin, accélérer ses progrès. Peut-être est-ce là l’idéal de List, qui prétend qu’un protectionnisme généralisé dans les périodes d’élévation va permettre une liberté généralisée lorsque les peuples seront parvenus à l’égalité économique. Mais cette égalité économique n’est qu’une absolue chimère. Nous entendons bien que List parle d’une égalité relative, les prix d’exportation et d'importation dépendant de la rareté pour un peuple du produit qui est abondant chez un autre. Mais dans la réalité économique, verra-t-on jamais deux peuples comprendre qu’ils ont atteint une sorte de « suprématie partagée » leur dictant un retour à la libre concurrence? Les Anglais, arrivés à surpasser les Hanséates, auraient dû, à ce compte-là, revenir aux principes de liberté le jour précis où leur supériorité était acquise. Or ils ne le firent point parce qu’ils prévirent l’avenir et poussèrent leur avantage. Donc List, qui, officiellement, condamne cette persévérance dans la protection, doit s’avouer qu’historiquement cette persévérance assure aux peuples qui la pratiquent un bonheur prolongé. Lui qui déclare que le plus grand bonheur de l’humanité dépend du plus grand bonheur de chaque peuple se trouve dans une situation difficile : pour un peu, il lui serait nécessaire de pratiquer les méthodes de l’école libérale, d’avoir recours à l'appui d’idéals lointains, de soumettre la politique des nations à des principes doctrinaux assez comparables à ceux de l’ordre naturel. Et voilà pourquoi il n’insiste pas sur cette épineuse question.

Réalité nationale et moralité internationale

Politique coloniale

Il admire l'Angleterre d’avoir emprunté à tous les pays du continent leurs arts particuliers, «et de les avoir acclimatés chez elle à l’abri de son système douanier. Cest ainsi qu’il s’'émerveille de voir Venise céder à l’Angleterre les secrets de l’industrie du cristal, et la Perse ceux de l’industrie des fapis. Ses idées furent âprement combattues de son temps même : l'Angleterre n’avait-elle pas ainsi créé sur son propre sol des industries qui n'étaient aucunement viables sans efforts démesurés? List, à notre sens, eût gagné à ne pas exprimer avec tant d'enthousiasme son admiration pour des adaptations anglaises d'industries de luxe venues de l'étranger : en effet, peut-on considérer comme capitale pour un pays l’importation de recettes étrangères n’ayant pas pour but la création de productions de premier intérêt (ce qui est un des principes essentiels du nationalisme économique), mais sysfématisant ce principe jusqu’à copier, et au prix de quels sacrifices, des industries somptuaires? Si l’on adaptait le raisonnement de List aux phénomènes contemporains, on féliciterait les Américains d’avoir inventé aux Etats-Unis une ville de Limoges fabriquant de la porcelaine (« porcelaine de Limoges ») et de s’appliquer à fabriquer des « pastilles américaines de Vichy ».

List étudie consciencieusenrent l’Acte de Navigation et ses conséquences : extension du commerce avec les Etats du Nord et l’Allemagne, développement du commerce de contrebande avec l’Espagne et le Portugal, accroissement de la pêche du hareng et de la baleine dont les Hollandais avaient jusqu’à présent le monopole, conquête des Indes occidentales et de la Jamaïque, conclusion du traité de Méthuen faisant perdre aux Allemands et aux Hollandais le commerce avec le Portugal et ses colonies.

Dans le Système National, List examine la politique de l’Angleterre à l'égard de l’Inde : il constate que l'Inde avait pour elle le bas prix de la matière première et de la maind'œuvre, sans compter une longue pratique. Il n’hésite pas à déclarer qu’en régime de concurrence, l’avantage était à l'Inde, et List de dire: « Mais l’Angleterre ne voulait pas fonder des établissements en Asie pour tomber sous leur joug manufacturier. Elle aspiraït à la domination commerciale, et elle comprenait que, de deux pays qui trafiquent librement l’un avec l’autre, celui qui vend des

broduits fabriqués domine, tandis que celui qui ne peut offrir que des produits agricoles obéit. »

Ainsi List admire l’Angleterre d’avoir su empêcher ses colonies de lui faire concurrence, de s’être assurée la grandeur commerciale en les maintenant dans un état d’infériorité qui faisait d’elles de simples pays agricoles et exportateurs de matières premières. A l'égard de l’Inde, cette politique ne reçoit de lui que des approbations : il se demande comment l’Angleterre « aurait pu livrer à un peuple aussi heureusement doué pour une industrie séculaire, à un peuple aussi nombreux et aussi frugal que les Indous, sa consommation intérieure, le fondement de sa grandeur à venir ».

Nous sommes là en pleine contradiction avec ce que List a dit avant d'écrire le Système National et a redit après : si au lieu de prendre lexemple de l’Inde on prend celui des Etats-Unis, la question se pose ainsi : l'Angleterre a intérêt à maintenir les Etats-Unis en infériorité pour s'assurer sa propre puissance. Donc, selon la méthode nationale, elle doit bien se garder de laisser sa colonie s’élever jusqu’à lui faire concurrence. Or, on sait avec quelle passion List défendit les Etats-Unis contre les méthodes anglaises. Il a essayé de justifier son point de vue par cette conclusion trop hâtive sur la politique anglaise « Longtemps, par sa loi sur les brevets, l'Angleterre s’est fait un monopole du génie inventif de tous les pays. H est juste qu'aujourd'hui, maintenant qu’elle atteint l’apogée de son développement industriel, elle restitue aux peuples du continent une portion des forces productives qu’elle leur a empruntées. » On pourrait appliquer les principes qui semblent découler de cette phrase non seulement aux peuples du continent cités, mais aussi aux colonies. On en viendrait donc à considérer qu’une mation a le droit d'exploiter, au sens sévère du terme, une autre nation, de la maintenir sciemment en état d’infériorité, jusqu’au jour où elle atteint son apogée, jour où elle doit changer de tactique et aider ceux à qui elle a nui. C’est là l’idée très exacte de List, idée qu’il s’est peut-être forgée autant par raison désintéressée que pour justifier sa propre attitude : il admet la tyrannie commerciale sur l’Inde, mais il n’admet pas au xix° siècle les prétentions monopolisatrices de l’Angleterre à l'égard des Etats-Unis. Il faudrait donc qu’un

Une contradiction absolue

Les Espagnols et les Portugais

pays pratiquant le Système National sache régir sa politique au cours de ces deux phases totalement différentes : c’est faire à l’idéal de la théorie une part qui s’accommode mal avec les exigences de l’histoire. Les considérations de politique coloniale de List, que nous aurons à étudier, ne justifient pas, en tous cas, l’attitude de l’Angleterre à l'égard de l’Inde (1) étant donné l’état évolué de celle-ci qui, de l’aveu de List, eût triomphé dans une bataille économique.

Etudiant l’histoire économique des Espagnols et des Portugais, List constate : « Tandis que les Anglais mirent des siècles à construire sur les fondements les plus solides l'édifice de leur prospérité nationale, les Espagnols et les Portugais durent à leurs découvertes une rapide fortune et parvinrent en peu de temps à une grande richesse. Mais ce n’était que la richesse du dissipateur qui a gagné le gros lot à la loterie, alors que la richesse des Anglais ressemble à celle du père de famille laborieux et économe. Par ses dépenses et par son luxe, le premier fera peutêtre envie pendant quelque temps plus que le second; mais, entre ses mains, la richesse ne sert qu’à des prodigalités, à des jouissances du moment, tandis que l’autre y voit surtout un moyen d’assurer l’existence morale et matérielle de sa plus lointaine postérité. » Il oppose la politique coloniale du Portugal et de l’Espagne « achetant les articles fabriqués à l’étranger avec l’or et l’argent qu'ils avaient extorqués dans leurs colonies » à celle de l’Angleterre. Et il étudie longuement, s’opposant point par point à l’argumentation d'Adam Smith, le traité de Methuen qui inonda le Portugal des produits manufacturés de l’Angleterre en échange d'avantages illusoires accordés au Portugal. Il condamne fortement le système anglais, disant que lorsque le roi d'Angleterre appelle le roi de Portugal « son plus ancien ami et allié » : il faut entendre cela « dans le même sens que le Sénat romain conférait ses titres aux

(1) L'Amérique n’était, elle aussi, qu’une colonie anglaise. Son émancipation pourrait-elle être justifiable quand celle de l’Inde ne l’est pas?

souverains qui avaient eu le malheur de se trouver en rapports intimes avec lui ».

Il conclut : « Ainsi tous les traités de commerce de l’Angleterre nous présentent une tendance constante à conquérir par son industrie manufacturière les pays avec lesquels elle négocie, en leur offrant des avantages apparents pour leurs produits agricoles et pour leurs matières brutes. Partout elle vise à ruiner leurs fabriques par le bon marché de ses articles et par la longueur de ses crédits. » Hartmann était particulièrement consterné par cette conclusion. En effet, si l'Angleterre a vu tout à l'heure sa politique commerciale approuvée par Frédéric List, qui se gardait bien de se lancer dans de longues distinctions entre les puissances coloniales et les puissances métropolitaines, comment s'étonner maintenant de la façon dont l’Angleterre agit vis-à-vis de ceux qui pourraient être des concurrents et qu’elle soumet à son autorité économique? Faut-il admettre qu’une sorte de courtoisie internationale s’impose, interdisant, en échange d'avantages réels, l’octroi d’avantages purement illusoires? Cette courtoisie n’empêcherait pas les peuples de pouvoir librement disposer d'eux-mêmes. Doit-on donc admettre qu’un peuple puisse pratiquer le nationalisme économique dans une certaine limite seulement, encore que Frédéric List en ait vanté l'application intégrale? List ne se prononce pas. Mais, ici, il semble qu’on peut comprendre plus clairement que par les exemples précédents sa pensée profonde : chaque Etat, au moins jusqu’au stade de l’apogée économique, doit pratiquer une politique de nationalisme protecteur; ensuite, il doit chercher par tous les moyens à dominer les puissances voisines, à s’approvisionner chez elles en matières premières cependant qu’il exportera chez elle des produits manufacturés, à conclure avec elles des traités qui lui soient avantageux. Les autres pays ont un intérêt évidemment contraire : c’est à eux de se défendre. D’abord ils doivent chercher à tirer leurs bénéfices des volontés exportatrices mêmes du pays riche : c’est ainsi qu'ils bénéficieront des progrès réalisés par ce pays et qu’ils pratiqueront cette phase d’éducation qui précède l’ère des sacrifices. List reconnaît donc une véritable « lutte pour la vie » entre les différents Etats. Mais, si l’on voit la chose sous cet angle, on enlève aux économistes impartiaux le droit de pronon-

List interprète les leçons de l'histoire d'une façon qui varie selon les nécessités de sa théorie

Les Français

Ignorance complète de l'histoire de France avant Colbert

fs

cer des jugements sévères à l'égard des pays qui, ne faisant que leur devoir (qui est de maintenir leur suprématie), s’efforcent de maintenir en infériorité les autres pays. À ce compte-là, List n’apparaît à ses propres yeux que comme un économiste ayant pris parti pour des pays faibles, que ce soit l'Allemagne ou les Etats-Unis, et dès lors son opposition à l'Angleterre n’est plus qu’une opposition politique de principe. C’est peut-être ce qui pourrait justifier en partie, mais en partie seulement, son attitude imprévue à l'égard de l’Angleterre lors du dernier voyage qu’il y fit.

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