LES
théories de Malthus : en effet, il déclare que si les libéraux appliquent à la situation des différents pays les principes de leurs théories cosmopolites, ils oublient par ailleurs « la tendance cosmopolite des forces productives ». Sous prétexte que l’ordre naturel des choses doit s’instaurer par la seule suppression des entraves à la liberté du commerce, ils omettent les avantages que présenterait la mise en valeur des pays actuellement en état d’infériorité. Or, List observe judicieusement que si toute l’humanité était composée encore de primitifs se nourrissant des produits de leur pêche et de leur chasse, la terre entière ne permettrait pas l’existence de plus d’un million d'hommes. Si l’humanité entière en était réduite: à l’état pastoral, peut-être y aurait-il place pour dix millions. Mais qui pourrait assigner des bornes au découvertes? La chimie agricole par exemple est encore dans son enfance. Ainsi, la théorie de Malthus conseille un renoncement à l’effort et sous-entend un manque de confiance injustifiable à l’égard des possibilités productives du sol et de l'intelligence humaine. Si la théorie cosmopolite était admise universellement, elle assurerait l’impérissable grandeur de l’Angleterre, celle-ci deviendrait la banque et l’usine du monde. L’ordre naturel des choses conduirait à la grandeur et à la puissance d’un pays cependant qu’il maintiendrait les autres dans l'obscurité et sous la dépendance de ce pays privilégié. Au contraire, c’est la nécessité pour les autres pays d’acclimater chez eux des industries nouvelles qui permet l’emploi imprévu d’une main-d'œuvre abondante et, enrichissant la production mondiale, faisant espérer en un progrès infini de cette production, relègue la doctrine de Malthus au rang des théories le plus arbitraires.
Au milieu de ces développements il est assez difficile de Saisir exactement la pensée de Frédéric List quant à la définition de l’économie politique. Il faut faire appel aux articles de la Gazette d'Augsbourg pour retenir l’idée essentielle qui a présidé à cet exposé riche et même trop riche. Richelot lui-même ne nous semble pas avoir bien compris la pensée de List : il admet vaguement quelques points de méthode, mais il affirme que la science est nécessairement cosmopolite, parce qu’il n’y a pas de science vraie si les limites en sont circonscrites. En réalité, List constate qu’il peut y avoir une réelle opposition entre l'économie poli-
CES 1,1 es
tique internationale, qu’il appelle l’économie cosmopolite, et l’économie politique nationale, qu’il appelle tout simplement l’économie politique. Prenons un exemple bien simple : une économie protectionniste peut convenir à un Etat (ainsi à l'Allemagne qui a besoin de se protéger contre les volontés impériales de l’Angleterre), cependant qu’à la société des Etats idéalement conçue, une économie libreéchangiste peut sembler préférable. Il y a donc là conflit entre les deux conceptions de l’économie politique. C’est pourquoi List se prononce initialement pour la division des études en économie politique : d’abord, l’étude nationale qui examine les conditions nécessaires à la prospérité d’un Etat, quel que soit cet Etat, et ensuite l’étude des rapports entre les différents Etats. Il ne s’en tient pas là; mais c’est moins pour des raisons scientifiques que pour des motifs d’opportunisme politique : l’Angleterre, patrie d'Adam Smith, qui bénéficierait le plus du libre-échange généralisé. C’est pourquoi il nie à l’économie cosmopolite un caractère scientifique. Notons que, à son insu peut-être, il lui reconnaît un caractère artistique, puisqu’il en conçoit la possibilité, mais seulement lorsque les principes scientifiques de l’économie nationale auront régi le développement de toutes les nations.
List se demande sur quoi se mesure la richesse véritable d’un Etat. L'Etat, comme un individu, « peut posséder de la richesse », la richesse étant en l’occurrence définie comme l’ensemble des valeurs échangeables (nous dirions quant à nous : des richesses consommables et échangeables). Mais si le pays ne peut pas produire plus qu’il ne consomme, il s’appauvrira tandis qu’un Etat qui peut produire plus qu’il ne consomme va s’enrichir. Conclusion : « le pouvoir de créer les richesses est infiniment plus important que la richesse elle-même ». List prend un exemple typique : l'Espagne qui, de la richesse et de la puissance, est tombée tout à coup dans la misère. Et pourtant elle se trouvait apparemment dans les mêmes conditions lors de sa pauvreté que lors de sa fortune : ce peuple, victime de son oisiveté, avait perdu « sa puissance productive ».
Et List va condamner sévèrement la méconnaissance des vraies forces productives dont est coupable l’école d'Adam Smith, méconnaissance qui ira jusqu’à considérer
Comment se mesure la richesse nationale ?
Théorie des forces productives
Les principales
forces
productives
comme improductif le travail intellectuel. Et List va échafauder une théorie des forces productives qu’il oppose à celle des valeurs échangeables. Fixons bien nos idées : pour List, la valeur échangeable est la richesse dont on peut se priver grâce au mécanisme de l’échange pour assouvir la satisfaction d’un désir. La force productive, c’est la possibilité de produire des richesses ainsi conçues. L’échange de valeurs conduit à l’appauvrissement, tandis que la création de moyens nouveaux de production conduit à l’enrichissement en assurant au pays des richesses nouvelles.
List prend un exemple dans l’économie privée : « Si, de deux pères de famille pareillement propriétaires, économisant chacun la même somme de mille thalers par an, et ayant chacun cinq fils, l’un place ses épargnes et retient ses fils au travail manuel, tandis que l’autre emploie les siennes à faire de deux de ses fils des agriculteurs intelligents et à préparer les trois autres à des professions conformes à leurs aptitudes, le premier agit selon la théorie des valeurs, et le second selon celle des forces productives. »
Quelles sont les plus abondantes sources de la force productive d’un Etat? L'histoire les révèle à List : « Le christianisme, la monogamie, l’abolition de l'esclavage et du servage, l’hérédité du trône, les inventions de l’imprimerie, de la presse, de la poste, de la monnaie, des poids et mesures, du calendrier et des montres, la police de sûreté, l’affranchissement de la propriété territoriale et les moyens de transport. » Ces forces initiales sont constitutives de la véritable richesse car, s’il fallait considérer le travail corporel comme l’unique cause de la richesse, on n’arriverait pas à expliquer que les nations modernes, qui y font moins appel, soient plus riches que les nations antiques. « L'état actuel des peuples est le résultat de l’accumulation des découvertes, des inventions, des améliorations, des perfectionnements, des efforts de toutes les générations qui nous ont précédés. C’est là ce qui constitue le capital intellectuel de l'humanité vivante, et chaque nation n’est productive que dans la mesure où elle a su s’assimiler cette conquête des générations antérieures et l’accroître par ses acquisitions particulières. » List distingue deux sortes de patrimoines collectifs des hommes : d’abord il y a ce capital humain qu'est l’ensemble des progrès révélés au monde entier par
les hommes de génie et par les différentes traditions. List ne prétend pas que ce capital soit également réparti, et il note lui-même la supériorité de l’Europe sur l’Asie. Ensuite, il y a le patrimoine national, c’est-à-dire le fruit de l'expérience ancestrale, du génie spécifique d’un peuple. L'école libérale, selon lui, les confond, et c’est une de ses principales erreurs. D’autre part, elle les conçoit mal car elle n’en saisit que l’aspect matériel : exemple caractéristique en ce qui concerne le patrimoine national, List cite le cas du médecin qui sauve un homme. Au sens libéral, ce médecin n'appartient pas à la classe productive. Et cependant, il a peut-être sauvé un Colbert ou un Watt... Il y a là un vrai paradoxe que List se plaît à relever et qu’au demeurant sa théorie répare fort bien : médecin, juge, administrateur, ne sont pas des producteurs de valeurs échangeables, donc ils ne peuvent être pris en considération par léconomie libérale, mais ces fournisseurs de services participent aux forces productives du pays, sont agents actifs de l’économie nationale.
Or, List spécifie : « La prospérité d’un peuple ne dépend pas de la quantité de richesses, de valeurs échangeables qu’il possède, mais du degré de développement de ses forces productives. Ainsi, si les lois et les institutions ne produisent pas directement des valeurs, elles produisent du moins de la force productive. » Elles produisent des moyens de produire des valeurs. D’où leur intérêt économique. M. Rist remarque très justemient l’importance de cette conception vivante de l'Etat que sous-entend cette conception des forces productives et de leurs propres agents de production : à la notion de l'Etat économique détenteur de richesses s’oppose la notion de l’Etat économique producteur de richesses. L'Etat n’est plus considéré comme un agent du commerce international au service de l’idéale société des Etats, mais comme une personne active, vivante, ayant un passé qui lui livre des richesses acquises, un présent destiné à préparer un meilleur futur. En un temps où ces expressions sont particulièrement à la mode, on peut dire que List oppose à toute conception théorique de l'Etat statique la plus haute notion de l’Etat dynamique, vivant, responsable. En cela, peut-être plus qu’en toute autre chose, List est un novateur, un précurseur,
Le développement des forces productives
Conception € familiale > et défensive de l'économie nationale
Le dumping
JP
On a pu dire qu’il appliquait aux Etats les principes élémentaires de l’économie privée. Il ne l’auraït pas nié. Il a de lP'Etat une conception qu’on s’est plu à dire « familiale ». La nation n’est pas pour lui l’agglomération d’individus aux hasards des faits politiques, car l'Etat est un cadre institutionnel aussi incontestable que celui de la famille. Et de même que le père de famille doit s’imposer des privations parfois pénibles pour assurer l’avenir de ses enfants, l'Etat « doit faire le sacrifice et supporter la privation de richesses matérielles pour acquérir des forces intellectuelles et sociales ». Ainsi, les droits protecteurs entraînent pour le pays qui les applique un « sacrifice de valeurs », mais ce sacrifice est compensé par l’acquisition d’une force productive, qui non seulement assure à la nation pour l’avenir une quantité très supérieure de richesses matérielles, mais encore lui assure l’indépendance industrielle en cas de guerre. De même qu’un homme doit se méfier du voisin qui l’approvisionne et qui peut cesser de l’approvisionner au jour de la discorde, l'Etat doit être prémuni contre les dangers de la guerre. List raisonne ici avec une sagesse comparable à celle du fabuliste de la Cigale et la Fourmi.
C’est à cette occasion que,dans le Système National, List examine un cas très curieux de dumping provenant de l’overtrading, montrant que si la guerre justifie l’économie nationale, souvent l’amitié (au moins l’amitié apparente) d’un peuple justifie elle aussi des mesures protectrices de la part des autres peuples. Cet exemple mérite d’être cité : « Souvent les Anglais sont appelés à faire des cadeaux aux étrangers, sans qu’on puisse dire, étant donné les contingences, qu'ils soient appelés à se montrer généreux. Les étrangers devraient bien se demander s’ils doivent accepter ces cadeaux. Maîtres mondiaux du monopole manufacturier commercial, il leur arrive que leurs fabriques se trouvent dans un véritable cas d’engorgement venant de l’excès de la spéculation. Alors, chacun jette sur les bateaux à vapeur tout ce qu'il a de marchandises en magasin. En huit jours elles sont arrivées à Hambourg, à Berlin et à Francfort, en trois semaines à New-York, où elles sont offertes à 50 % de leur valeur réelle. Les fabricants anglais éprouvent une souffrance temporaire, mais ils sont sauvés et s’indemnisent plus tard par de meïlleurs prix. Les fabri-
cants allemands et américains sont punis des fautes des Anglais : ils sont ruinés (1). » C’est un cas très curieux
et d’ailleurs très classique, où l’on voit un peuple puissant
s’attacher à la conquête de marchés étrangers non pas pour accroître sa propre puissance, mais uniquement pour écouler à tout prix ses marchandises. C’est une sorte de dumping de liquidation. Les résultats, quels qu’aient été les motifs, sont les mêmes que ceux de dumping de conquête.
C'est contre tous ces périls qu’un Etat doit se protéger. Pour cela, il doit veiller à ce que ses forces productives atteignent un rendement maximum et la division du travail en est le principal moyen. List constate qu’il y a deux sortes de division du travail, qu’il appelle : objective et subjective, qu’on appellerait mieux : dans le temps et dans l’espace; la première est « celle du sauvage qui va à la chasse ou à la pêche, coupe du bois, répare sa cabane et fabrique des flèches, des filets et des vêtements, dans la même journée ». La seconde existe lorsque « dix personnes se partagent les différentes opérations nécessaires pour la fabrication d’une aiguille >». La première est nuisible à la production tandis que la seconde lui est favorable. Frédéric List écrit très justement que la puissance productive des opérations économiques ainsi exécutées « ne tient pas uniquement à la division, maïs dépend essentiellement de l’association ».
A la division du travail, pour qu'elle soit efficace, doit présider l’association des forces productives dans un but commun. Première nécessité: celle d’un groupement des inindividus naturellement unis par l’exercice de leur travail. Ainsi, pour la fabrication d’un objet déterminé, on conçoit l’avantage qu’il y a à ce que les ouvriers travaillant successivement à la fabrication de cet objet coopèrent dans le même atelier. List montre combien la dispersion en différents pays des ouvriers requis pour un même travail est cause de difficultés et d’enchérissement, sans tenir compte des troubles que peuvent amener dans la fabrication les ruptures internationales. List relève cette déclaration de
(1) List emploie pour conclure une de ces formules brillamment littéraires dont il a le secret et qui constituent le charme principal de son style : « Le peuple anglais entend le bruit de l’explosion; c’est dans d’autres pays que le désastre éclate. »
La division du travail
Rappo rts entre agriculture et industrie
Smith disant que la division du travail est moins applicable à l’agriculiure qu’à l’industrie manufacturière. A cette occasion il fait dans le Système National profession de foi de régionalisme, un régionalisme mitigé s’accordant fort bien avec son attitude aux Etats du Wurtemberg : chaque homme sert d’abord sa province, mais celle-ci doit se consacrer essentiellement, par la spécialisation, au service de la nation tout entière. Ce n’est pas un renoncement aux principes traditionnels du régionalisme mais c’en est une habile et naturelle exploitation : la région garde son caractère, son importance, sa raison d’être, son autonomie relative, maïs elle n’est une cellule économique qu’autant qu’elle sert les intérêts supérieurs de la nation. Si cette idée est particulièrement chère à List, au point qu’il s’y étend longuement dans ses articles sur l’agriculture de 1842, c’est qu’il voit là une façon de révéler aux différents Etats allemands l'importance de leur rôle dans l’association : chacun garde une indépendance nécessaire. Maïs ce sera ce qu’Eichhorn appelle une indépendance-devoir et non pas une indépendance-droit. La province, à la différence de l'Etat, ne doit pas rechercher l’autonomie économique. Elle doit tirer son importance et sa richesse des services qu’elle rend à la communauté nationale, et pour cela soumettre ses intérêts apparents à ceux de l'Etat, trouvant ainsi son intérêt réel. On a pu tirer un argument supplémentaire de cette conception de la province pour redire que List n’est qu’un protectionniste temporaire ne demandant qu’à voir, au jour où l’égalité entre les différents Etats sera atteinte, se généraliser la pratique de la liberté commerciale.
List constate que, surtout en matière agricole, le partage des tâches ne peut se réaliser qu’en un pays parvenu à un haut degré de développement dans toutes les branches de fabrication. Et c’est à cette occasion qu’il aborde pour la première fois un point capital de sa conception de l’économie politique touchant aux rapports entre agriculture et industrie. Voici le postulat : la fabrique est d’autant plus prospère que les tâches y sont plus divisées, que les ouvriers y sont plus intimement unis et que la coopération de chacun est plus assurée. La force productive de chaque fabrique est d’autant plus grande que l’ensemble de l’industrie manufacturière du pays est plus développée dans toutes ses ramifications et qu’elle est plus étroitement rat.
lachée elle-même aux autres branches de fabrication. De même la force productive agricole est d’autant plus grande que l’agriculture est plus étroitement unie par des relations à la fois locales, commerciales et politiques à une industrie manufacturière perfectionnée dans toutes ses branches. À mesure que l’industrie manufacturière se développe, le partage des opérations et la combinaison des forces productives se dessinent dans l’agriculture, et elles s'élèvent au plus haut degré de perfection. Cette association entre l’agriculture et l’industrie manufacturière est la condition sine qua non de la prospérité nationale : « La nation la mieux pourvue en forces productives, et par conséquent la plus riche, sera celle qui, sur son territoire, aura porté les fabrications de toute espèce au plus haut point d'avancement, et où l’agriculture pourra fournir à la population des fabriques la majeure partie des denrées alimentaires et des matières brutes dont elle a besoin. »
Dans ses écrits de 1842 et de 1844, plus et mieux encore que dans le Système National, List développe son opinion : le pays qui ne vit que de son agriculture se condamne à l’impuissance, d’abord parce que, pour ce pays, la seule richesse nationale est le sol cultivable. Or, les familles, de plus en plus nombreuses, vonf se partager ce sol en lots de plus en plus petits. Les lbesoins de la consommation augmentent avec la natalité, les exportations, qui ne peuvent porter que sur l'excédent des productions agricoles, seront de plus en plus réduites. D’autre part, l’absence d’industrie manufacturière nationale poussera ceux qui veulent s’y consacrer, ou qui sont obligés de le faire par l’insuffisance de l'emploi manouvrier sur le sol national, à s’expatrier, à faire bénéficier les industries étrangères de leur habileté. Nous relevons dans List une remarque datant de 1842 et qui reste brûlante d’actualité puisque nous retrouvons les mêmes expressions dans le livre du professeur Blondel, Tempête sur l’Europe, paru en 1937, au point qu’une citation des constatations actuelles du professeur Blondel nous semble le meilleur exposé qu’on puisse faire de celles de List (1) : Aucune tâche n’est pour l’homme
(1) Nous n’avons pas besoin de signaler qn'il s’agit là d’une pure coïncidence, le professeur Blondel ne s'étant pas le moins du monde soucié, en l’occurrence, des observations faites par Frédéric List, mais ayant tout simplement raconté ce qu’il a vu.
Actualité des remarques
de List
Le progrès agricole dépend du progrès industriel
plus importante que la mise en valeur du sol sur lequel il est appelé à vivre. La chasse, la pêche, la cueillette des fruits ont eu sans doute pour l’humanité primitive une importance prépondérante, mais à mesure que la population s’est développée, il a fallu demander au sol la plus grande partie des moyens d’existence et la terre a été pendant longtemps la source principale de la richesse. C’est à une époque récente que les valeurs mobilières ont pris plus d'importance, et que les progrès de l’industrie ont fait perdre peu à peu à la terre une partie de sa valeur. L’évolution s’est faite au détriment des cultivateurs. Tous ceux qui travaillent la terre, qu’ils soient propriétaires, fermiers, métayers ou simples ouvriers, sont unanimes à déclarer que les produits du sol se vendent à des prix qui ont cessé d’être rémunérateurs. Les économistes sont d'accord pour reconnaître que la valeur vénale de ces produits est inférieure à la valeur vénale des produits d'industrie. Un ouvrier d’usine crée, dans le même laps de temps, une valeur plus grande que celle à laquelle un cultivateur peut parvenir (1). »
Ce sont ces considérations qui incitent List à chercher le moyen de valoriser la production agricole en elle-même et d'établir les règles d’une étroite collaboration entre agriculture et manufacture. L'agriculture, dit List, doit bénéficier pour elle-même des méthodes manufacturières, ce qui signifie qu’elle doit s’industrialiser. Elle ne le peut qu’au jour où l’exploitation agricole sera soumise aux mêmes règles de gestion que l’entreprise manufacturière, qui sont essentiellement : la disposition d’un important capital (List évite de parler de crédit), le perfectionnement continuel des procédés techniques du point de vue humain (division du travail, spécification des tâches) et du point de vue matériel (engrais, irrigation, etc.). Maïs un vrai développement de la production agricole n’est possible que dans certaines conditions, qui sont également nécessaires au développement industriel, notamment de bons moyens de transport, permettant le trafic des engraïs et des produits,
(1) Le professeur Blondel note : « Il y a des exceptions, mais elles ne sont pas nombreuses. On ne peut guère citer que les cultures maraîchères dans le voisinage des grandes villes et certaines cultures industrielles, »
des places commerciales, des débouchés maritimes, etc. Ce sont là des nécessités communes à l’agriculture et à l’industrie, et c’est d’elles que List tire son idée d’une collaboralion économique complète entre ces deux activités. Le pays purement agricole ne se soucie d'ordinaire point d’accroître son réseau routier et de perfectionner ses institutions commerciales, parce qu’il ne saurait prétendre à l’activité économique d’une grande nation et qu’il limite son commerce à l'excédent de sa consommation. Au contraire, le pays manufacturier est-constamment sollicité par les questions d’approvisionnement et d'écoulement, et le progrès de ses méthodes- de transport et de commerce a pour lui un intérêt primordial. C’est donc du développement que l’industrie fait subir à l’économie nationale que l’agriculture tirera son propre bénéfice. Ces facilités commerciales que la manufacture exige vont bénéficier en effet de l’agriculture qui ne pouvait pas les créer elle-même.
Un pays doit donc s’assurer une prospérité manufacturière : les manufactures vont exiger une main-d'œuvre abondante qui utilisera les individus inutiles à l’agriculture, ce qui évitera le morcellement continu des propriétés rurales. La population manufacturière est naturellement consommatrice des produits agricoles : s’il n’y avait pas d’agriculture nationale, seule l’importation pourrait la satisfaire. Au contraire, le problème des débouchés se trouve résolu pour l’agriculture par la présence voisine de l’industrie manufacturière et, par réciproque, l’industrie manufacturière va fournir à la population agricole les objets dont elle a besoin. Non seulement il y aura échange à l’intérieur du pays, mais encore il y aura, du fait de cet échange et de cette collaboration, un progrès général, surtout pour l’agriculture à qui l’industrie révèlera sans cesse des méthodes nouvelles accroissant le rendement des terres. « Peu à peu, l’accroissement de la population est attiré dans les fabriques, et une plus grande demande de produits agricoles est créée. Donc les grandes exploitations deviennent plus profitables, et le fermier est encouragé à tirer de son champ le plus grand surplus de produits possibles. » Ainsi, au sein de ces premières données de la théorie des forces productives est échafaudée une théorie qu’on a trop souvent négligée et qui pourtant est capitale dans l’œuvre de List : celle de l'harmonie des forces productives,
Théorie de l'harmonie des forces productives
Hiérarchie des travaux nationaux
Limites de la production nationale
List, concluant sur la division du travail, établit une sorte de hiérarchie des travaux nationaux (1) : au faîte,
- les travaux intellectuels, les plus importants de tous (2);
ensuite, les travaux matériels dont la division générale est celle entre agriculture et industrie manufacturière. Le pays « harmonieux » est celui qui possède l’une et l’autre, car « une nation adonnée exclusivement à l’agriculture est comme un individu qui, dans sa production matérielle, est privé d’un bras. Le commerce n’est que l’intermédiaire entre l'agriculture et la manufacture et entre leurs branches particulières. Une nation qui échange ses produits agricoles contre des articles des manufactures étrangères est un individu qui n’a qu’un bras, et qui s'appuie sur un bras étranger. Cet appui lui est utile mais il ne lui remplace pas le bras qui lui manque, par cela seul que son activité est soumise aux caprices de l’étranger. En possession d’une industrie manufacturière, elle peut produire autant de denrées alimentaires et de matières brutes que ses propres manufactures en consomment; dépendante des manufactures étrangères, elle ne peut produire en excédent que ce que les peuples étrangers ne peuvent pas produire euxmêmes et ce qu'ils sont obligés d’acheter au dehors. » List constate que si la division internationale du travail est un idéal philosophique, par contre il n’est pas possible qu’une nation puisse produire utilement des articles pour lesquels elle n’est pas douée par la nature. On
ne peut pas produire le thé en Allemagne comme en Chine.
(1) Cette division est assez mal exposée dans le Système National, surtout en raison d’une fâcheuse expression de List qui, d’une part, indique comme « division supérieure des travaux dans la nation » celle entre travaux intellectuels et travaux matériels et, ensuite, comme « la plus haute division des travaux dans la production matérielle » celle entre agriculture et industrie manufacturière. Il est au contraire beaucoup plus net dans ses Rapports de l’agriculture avec l’industrie et le commerce, où il déclare qu’il y a un ordre supérieur des travaux intellectuels, présidant à la seule grande division du travail qui soit, celle entre agriculture et industrie, le commerce n'étant qu’un agent général de liaison aux fins d'importation, d'exportation, et surtout de communication à l’intérieur. Bien loin de conclure par l’infériorité du commerce, il en fait le premier serviteur de l’économie nationale, celuici ayant, en effet, la tâche essentielle de servir les autres serviteurs de cette économie.
(2) List n’est pas le premier à avoir exalté le travail intellectuel,
mais il est le premier à Jui avoir assigné une place dans l’économie politique.
Néanmoins les pays de la zone tempérée sont les plus favorisés par la nature; ils doivent s’employer d’abord à satisfaire leurs propres besoins par les produits de leur sol et ensuite à s’assurer, par leur excédent de production, les produits étrangers qui leur sont nécessaires. Il est bien certain que List glisse autant qu’il peut sur cette question. Il conseille à la nation d’acclimater le plus de production possible sur son territoire, mais il se rend compte qu’il y a des limites à ces possibilités, que la France ne pourra pas produire des épices comme l’île de Java, que par conséquent le nationalisme économique intégral est, lui aussi, un idéal philosophique. Il s’en tient pour l'instant, il est vrai, à de larges exposés définissant sa conception de l’économie politique. Plus tard, nous verrons avec lui comment il cherche à compléter sa doctrine, et sur la question des rapports entre agriculture et manufacture, et sur la question de la division du travail qu’impose la nature. dans le cadre international.
Toujours est-il que « l’unité de la nation est la condition essentielle d’une prospérité durable ». Il aborde sans grand bonheur une question délicate : celle de la distinction entre économie privée et économie nationale. Il y consacre une’ douzaine de pages du Système National qui sont assurément parmi les moins bonnes et où nous voyons reparaître les arguments du jeune journaliste allemand, à défaut de ceux du sage économiste. Adam Smith a dit (1) que l'Etat doit agir comme un père de famille, s’appuyant sur ce principe-maître du libéralisme si fréquemment contesté : « Tout en ne poursuivant que son propre intérêt, chaque individu travaille nécessairemient pour l'intérêt de la société. » Aussi Smith ne conçoit pas que l'Etat puisse « diriger les particuliers dans l’emploi de leurs capitaux », devant leur laisser la liberté qu’il doit pratiquer lui-même. Le List économiste a déjà répondu à cette objection par son exemple du vrai devoir du père de famille, s’imposant des sacrifices pour la formation de ses enfants. Le List journaliste se noie dans la polémique (2). Il y a cependant
(1) Richesse des nations, livre IV, chapitre 2.
(2) Pour montrer la différence entre l’intérêt de l’individu et celui de la nation, List va chercher comme exemple le cas du brigand et du contrebandier, pour pouvoir donner en conclusion : « Il ne s’en suit
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