‹ Frédéric List: Sa vie, son œuvre, son influenceChapitre 28 sur 55 · RE · texte numérisé non relu

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quelques idées importantes à relever : il ne rejette pas les faits de la vie privée hors du domaine économique, mais il trouve une différence de principes entre l’économie privée et l'économie publique, parce que l’économie privée est une économie élémentaire, égoïste, à vue courte, basée sur la recherche du plus grand intérêt immédiat, tandis que l’économie publique, soucieuse de la défense du pays et de la sûreté publique, est une économie supérieure, prévoyante, basée sur la recherche de la plus grande richesse future. En commentaire, on peut dire que, pour List, l’économie privée est celle qui reste soumise aux impondérables psychologiques, tandis que l’économie publique est guidée par de hauts préceptes de morale. On voit qu’il n’y a là qu’une distinction de philosophe. Mais cette distinction va conduire à un programme complet : le gouvernement a le devoir de limiter les méfaits qui peuvent être l’œuvre de l’économie privée, et surtout de guider l’économie privée conformément aux intérêts nationaux. Comment parviendra-t-il à faire naître une industrie utile à l'Etat mais trop coûteuse pour que les entrepreneurs privés soient dirigés vers elle? Pour leur assurer une protection efficace qui les mettra à l'abri de la concurrence étrangère, List s'efforce de démontrer qu’il n’y aura pas à proprement parler de monopole accordé aux entrepreneurs, mais simplement un privilège. C'est une argumentation littéraire, si le privilège a pour résultat d'assurer le monopole de fait.

Aux conceptions économiques de l’école libérale, List reproche trois choses principalement : premièrement « un cosmopolitisme chimérique, qui ne comprend pas la nationalité et qui ne se préoccupe pas des intérêts nationaux »; deuxièmement « un matérialisme sans vie, qui ne tient compte que de la valeur échangeable des choses »; troisièmement « un individualisme désorganisateur qui méconnaît l’association des forces ». C’est surtout ce troisième reproche que List développe : le système de l’école libérale, dit-il, « ne représente au fond l’industrie privée que telle qu’elle se développerait dans de libres rapports avec la société, c’est-à-dire avec le genre humain tout entier,

nullement que la société soit d'autant plus prospère que de pareils RAITINe soient moins entravés dans l'exercice de leur industrie privée! »,

comme s'il n’était pas partagé entre différentes nations. Mais entre l'individu et le genre humain existe la nation, avec son langage particulier et sa littérature, avec son origine et son histoire propres, avec ses mœurs et ses habitudes, ses lois et ses institutions, avec ses prétentions à l’existence, à l’indépendance, au progrès, à la durée, et avec son territoire distinct; association devenue, par la solidarité des intelligences et des intérêts, un tout existant par lui-même, qui reconnaît chez elle l’autorité de la loi, mais vis-à-vis des sociétés semblables possède encore sa liberté naturelle et, par conséquent, dans l’état actuel du monde, ne peut maintenir son indépendance que par ses propres forces et par ses ressources naturelles. Il existe d’ailleurs actuellement entre les nations d'énormes différences; nous trouvons parmi elles des géants et des nains, des corps bien constitués et des avortons, des civilisés, des demi-barbares et des barbares. Mais toutes, aussi bien que les individus, ont reçu de la nature l'instinct de conservation et le désir du progrès. C’est la mission de la politique de civiliser les nations barbares, d’agrandir les petites et de fortifier les faibles, et, avant tout, d’assurer leur existence et leur durée. La mission de l’économie politique est de faire l'éducation économique de la nation et de préparer celle-ci à entrer dans la société universelle de l’avenir. »

Nous aurons, étudiant l'influence de Frédéric List, l’occasion de voir comment de semblables idées, aussi applicables aux problèmes internationaux contemporains qu’à ceux de son époque, ont été reprises par ceux qui, aux temps modernes, sont à leur tour devenus des « maîtres à penser » de la jeunesse économique. List, partant du postulat national, la nation étant conçue comme une sorte de groupement de droit divin entre l’individu et l'humanité, va donc définir la « nation normale » : il nous dit qu’ « elle possède une langue et une littérature, un territoire pourvu de nombreuses ressources étendu, bien arrondi », et qu’elle doit contenir « une population considérable ». Il précise : « l’agriculture, l’industrie manufacturière, le commerce et la navigation y sont harmonieusement développés; les arts et les sciences, les moyens d'instruction et la culture générale y sont à la hauteur de la production matérielle. La constitution politique, les lois et les insti-

Le postulat national

Les quatre phases de l’évolution économique

tutions y garantissent aux citoyens une véritable sécurité et des libertés, y entretiennent le sentiment religieux, la moralité et l’aisance, ont pour but, en un mot, le bien de tous. Elle possède des forces de terre et de mer suffisantes pour défendre son indépendance et pour protéger son commerce extérieur. Elle exerce de l'influence sur le développement des nations moins avancées qu’elle, et, avec le trop-plein de sa population et de ses capitaux intellectuels et matériels, elle fonde des colonies et enfante des nations nouvelles. »

List surenchérit : « Une population considérable et un territoire vaste pourvu de ressources variées sont les éléments essentiels d’une nationalité normale, les conditions fondamentales de la culture morale comme du développement matériel et de la puissance politique... Une nation qui ne possède ni littoral ni navigation marchande ni forces navales ou qui n’a pas dans sa puissance les embouchures de ses fleuves dépend des autres peuples pour son commerce extérieur; elle ne peut ni établir de colonies ni enfanter des nations nouvelles; le trop-plein de sa population. profite à d’autres nationalités. »

Ainsi List considère qu’une nation n’est suffisamment évoluée pour la pratique des principes économiques qu’il préconise qu’au jour où elle a des frontières naturelles éprouvées. C’est là son « politique d’abord ». Et cela souligne bien le caractère « défensif » de son système : « Une nation dont le territoire n’est pas arrondi par des mers et par des chaînes de montagnes, est exposée aux attaques de l’étranger et ne peut qu’à l’aide de sacrifices, et d’ailleurs d’une façon insuffisante, établir pour elle un système protecteur de douanes » (1).

Non seulement ces conditions géographiques sont requises des pays qui pourront pratiquer le nationalisme économique, mais List distingue dans l’évolution écono-

(1) C’est à la suite de ces lignes du Système National que List expose brièvement un vrai programme de pangermanisme sous le couvert des nécessités douanières de la Confédération germanique, demandant que celle-ci s’étende « des embouchures du Rhin aux frontières de la Pologne, en comprenant la Hollande et le Danemark... ce qui permettrait à la nation allemande d’obtenir ce qui lui manque présentement, c’est-à-dire des pêcheries, des forces de mer, un commerce maritime et des colonies. » Il est intéressant de comparer cette proposition de List à celle des porte-paroles du gouvernement hitlérien.

mique des nations quatre phases : l’état sauvage, l'état pastoral, l’état purement agricole, l’état complexe agricole-manufacturier-commerçant. Nous observerons que cette idée tant combattue des quatre états de l’évolution des nations, idée trop large pour prétendre à la rigueur scientifique mais tirant sa force de ce caractère général, rattache sur ce point List à l’école positiviste. Il y a là un effort de synthèse sociologique et de classement méthodique qui s’apparente évidemment à la loi des trois états, plus absolue dans son principe, d’Auguste Comte (1). — La nation ne peut pratiquer le nationalisme économique que lorsqu'elle est arrivée au quatrième stade de son évolution. Le nationalisme économique lui-même est une méthode, et on peut en décomposer l’évolution en quatre phases : d’abord, une phase de liberté dont nous avons déjà vu la nécessité et qui a pour but de révéler à la nation les richesses produites par les nations évoluées. Ensuite une phase de transition entre la liberté initiale et la protection : « Lorsque l’industrie manufacturière est encore dans la première phase de son développement, les droits protecteurs doivent être très modérés; ils doivent s’élever peu à peu, à mesure que s’accroissent dans le pays les capitaux intellectuels et matériels, l’habileté technique et l’esprit d’entreprise. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire que toutes les branches d'industrie soient protégées également.

(1) Faut-il rappeler que l’humanité, selon Auguste Comte, passe nécessairement par trois états successifs : l’état théologique, l’état métaphysique, l’état positif, cette évolution ne se faisant pas simultanément dans toutes les nations. Au sujet de ce qu’on pourrait appeler la « loi des quatre états du développement économique » proposée par List, Richelot declare qu’elle ne s’applique qu'aux pays de la zone tempérée, ce qui est évidemment conforme à la pensée de List; il ajoute que cette loi « a eu un grand succès, qu’elle méritait à beaucoup d’égards. Elle a cependant été attaquée par quelques-uns, qui y cherchaient une rigoureuse précision scientifique, à laquelle, dans ses grandes lignes, elle ne prétendait pas. Elle n’implique nullement que le développement de toutes les nations soit le même, qu’elles aient été toutes destinées à parcourir les mêmes phases et à les parcourir dans le même ordre. Le quatrième degré, en particulier, comporte bien des inégalités et bien des diversités. » Les réflexions de Richelot seraient pertinentes s’il ne violait pas la pensée de List en prétendant que selon celui-ci cet ordre d’évolution ne s’impose pas d’une façon générale. Il s’agit, selon List, d’une évolution commune à toutes les nations, au moins dans ses grandes lignes, et les quelques variantes qui peuvent se produire ne prennent pas, toujours dans l’esprit de List, figure d'’exceptions.

Dangers du protectionnisme intermittent

Les plus importantes, celles dont l'exploitation exige un grand capital fixe et circulant, beaucoup de machines, donc beaucoup de connaissances techniques, d’habileté et d’expérience, et une abondante main-d'œuvre, celles dont les produits sont immédiatement nécessaires à la vie et présentent, par conséquent, une importance considérable sous le rapport de leur valeur totale ainsi qu’au point de vue de l’indépendance du pays, telle que la fabrication de la laine, du coton et du lin, celles-là seules ont droit à une protection spéciale. Lorsqu’elles sont convenablement appréciées et développées, toutes les autres branches de moindre importance grandissent autour d’elles, même avec une protection moindre. » |

Troisième phase : celle de la protection, cette protection que Clay veut à la fois « systématique et prévoyante », parachevant l’œuvre de la phase précédente, préparant le retour à la liberté. C’est la phase délicate, et List s’y étend assez peu. Elle nécessite un gouvernement particulièrement éclairé, capable de maintenir les forces acquises et de prévoir les domaines où la concurrence étrangère pourra servir de stimulant.

Quatrième phase enfin, celle du retour à la liberté lorsque le pays a acquis le maximum de la prospérité éconcmique et que la concurrence étrangère est redevenue nécessaire pour stimuler la production.

List met en garde contre les systèmes protecteurs occasionnels, notamment ceux causés par les guerres. Il conslate que l’école libérale tolère la protection dans ces cas exceptionnels. Ainsi, dit List, elle condamne « les peuples du continent à rouler perpétuellement le rocher de Sisyphe, à élever toujours des fabriques pendant la guerre pour les laisser tomber au retour de la paix » (1). Dans le Système National, qui évidemment ne contient pas à lui seul tous les développements dont nous avons donné le commentaire, notamment quant à la question de l’agriculture et quant à celle de la loi des quatre états, mais qui est.le plan le plus sûr de la doctrine de List, notre auteur revient à la ques-

(1) À la suite de ces réflexions, List examine à nouveau le cas de l’Angleterre et déclare qu’elle gagnerait à renoncer à ses privilèges

commerciaux au Brésil, qui devaient d’ailleurs lui échapper peu de temps après.

üon initiale de son exposé théorique, à savoir sa conceptiori de l’économie politique. Ainsi il veut rappeler lui-même que les considérations qui l’ont préoccupé ne font pas partie à proprement parler de sa théorie constructive, mais constituent des matériaux nécessaires à l'édification de cette théorie, rentrant dans les définitions et exposés préliminaires.

Il fait une distinction entre l’économie financière et l’économie publique. L'économie financière est l’étude de « ce qui se rapporte à la perception, à l'emploi et à l’administration des moyens matériels du gouvernement d’une société ». L'économie publique est l’étude des institutions et méthodes de règlementation de la vie économique. List fait une différence entre l’économie publique et l’économie nationale, disant que l’économie nationale est une économie publique appliquée à une nation définie comme il l’a fait précédemment, c’est-à-dire à une nation de population considérable, s’épanouissant au sein de frontières naturelles, etc. L’économie financière et l’économie nationale constituent l’économie politique de la nation. List est à ce sujet très bref, trop même, et d’une précision plus apparente que réelle, plus littéraire que scientifique.

Il importe cependant, à l’aide de ces propositions nombreuses, de savoir quelle est sa véritable conception de l'économie politique. C’est ainsi que nous discernons en sa doctrine un élément particulièrement original.

On a. soutenu que List divisait, fragmentait l’économie politique, et qu’ainsi il compliquait la méthode la plus utile à sa bonne compréhension. En réalité, List ne s'oppose pas autant qu’il le croit lui-même à la conception traditionnelle de l’économie politique. On dira qu’il est de ceux qui ont opposé l’économie privée à l’économie politique, l’économie publique à l’économie financière, et on s’efforcera de faire de lui un désorganisateur. En fait, List n’a jamais opposé l’économie privée à l’économie politique, et on a pu seulement croire qu’il avait consacré cette opposition parce qu’il n’a pas toujours eu des expressions d’une absolue clarté. I1 distingue l’économie privée non pas de l’économie politique, mais de l’économie publique, qui est pour lui tout autre chose. De même, il n’oppose pas l’économie financière à l’économie publique : il les distingue l’une de

l’autre.

Distinctions au sein de l’économie politique

Domaine de l’économie publique et domaine de l’économie privée

L'économie nationale

Expliquons-nous : l’économie politique est la science générale de la prospérité des Etats. Elle englobe par conséquent l’économie financière, étude des moyens matériels de gouvernement, l’économie publique, étude des institutions ct méthodes, l’économie privée, étude du comportement individuel. L'économie privée rentre dans la discipline de l’économie politique, parce que celle-ci en est une résultante, que des influences nombreuses et souvent contraires s’y manifestent, en sont même les composants. Aussi, des faits d'économie privée peuvent contrarier des volontés d’économie publique : l’économie politique enregistre le résultat de ce conflit, comme elle aurait enregistré le résultat favorable d’une collaboration entre économie privée et économie publique. Evidemment, pour rester fidèle à ses propositions initiales, List aurait dû rappeler, au chapitre VI du deuxième livre du Système National, la place de l’économie privée au sein de l’économie politique. Mais il serait faux de prétendre qu’il l’en rejette, car il spécifie, dans les chapitres précédents, que l’économie publique doit guider l’économie privée (notamment par la protection douanière) pour le plus grand bien de l’économie nationale : ainsi, il montre le rôle politique de l’économie privée et l’associe aux autres formes économiques.

Ce qui est évidemment moins justifiable, c’est cette distinction entre économie publique et économie nationale. On aurait tort d’y attacher trop d'importance : il faut tout simplement conclure que l’économie nationale est l’écono-

. mie publique de l'Etat arrivé à ses conditions idéales. L’éco-

nomie publique de la Hollande n’est donc pas, pour List, une économie nationale, parce que la Hollande n’est pas un Etat complet, mais un morceau isolé de la nation allemande. Nous avons retrouvé des propositions analogues dans les œuvres des économistes allemands contemporains, notamment à propos de l’Autriche. C'étaient des considérations philosophiques, des arguments tirés de définitions, qui permettaient à ceux-ci de conclure par la nécessité de l’Anschluss. Ce genre de méthode est fréquent en Allemagne.

En résumé, l’économie politique se divise en trois études : Economie financière et Economie publique qui

constituent l’économie de l'Etat (1) et enfin : Economie privée.

Ainsi celui dont on a voulu faire un désorganisateur est au contraire un « classificateur ». Ses propositions sont Sans aucun doute sujettes à caution. Mais il y a un immense effort de clarté, de méthode. En définitive, l’ensei- £gnement économique des Facultés a bien évolué selon cette loi pédagogique de spécialisation qui ne brise pas une science, mais qui en enrichit au contraire le domaine général de tous les travaux qu’ont nécessité les études particulières. Remarquons aussi quelles observations on pourrait faire au sujet de cette distinction établie entre économie publique et économie nationale : l’économie publique, c’est la science, c’est l’étude de ce qui est, des institutions présentes de l'Etat. L'économie nationale, c’est l’art, c’est l'étude de l’économie de l'Etat telle que cette économie et tel que cet Etat devraient être. Là encore il y a une division rationnelle au sein de l’économie politique, qui a été reprise avec moins d’étroitesse que par List, mais dont List a tout de même été le promoteur. Cet homme dont on fait trop facilement un littérateur sans connaissances techniques a fortement contribué à faire des études économiques ce qu’elles sont devenues aujourd’hui, une discipline aux contours bien définis, au domaine large et clairement divisé.

Reste évidemment une question grave : celle de la distinction entre économie politique et économie cosmopolite, car jusqu’à présent, lorsque nous avons parlé d'économie politique, c’est au sens où l’entend Frédéric List, au sens national. List a-t-il prétendu que l’économie cosmopolite était à rejeter hors de la connaissance? Lui-même a trop bien observé les conséquences des rapports commerciaux entre les peuples, quant à l’application du libre-échange ou des protections, pour nier qu’il y ait une économie internationale. Mais il se place à l’opposé des libéraux : ceux-ci sont partis de l’économie internationale telle qu'ils eus-

(1) C'est à notre point de vue ce que List a voulu dire au chapitre VI du deuxième livre du Système National lorsqu'il dit que l’économie publique et l’économie financière de l'Etat « composent l’économie politique de la nation ». Sinon, il y auraît une inconcevable opposition entre les données confuses de ce chapitre VI et les essais de définition contenus dans les chapitres précédents.

Place de l’économie internationale dans la science économique

Définition de l'économie politique

Essai d'une correction de cette définition

sent voulu qu’elle fût. List remarque que cette économie n’a aucun mode direct d'expression : elle n’est que le résultat des faits et gestes des économies nationales. Cette économie internationale n’a donc à ses yeux aucune réalité, puisqu'elle est sous la dépendance complète de l’économie des différentes nations. Aussi quand List ne veut voir dans l’économie cosmopolite qu’une autre branche de la connaissance, presqu’extérieure à l’économie politique, son enthousiasme de doctrinaire l’a incontestablement poussé beaucoup trop loin. Lui-même ne peut pas établir de cloisons étanches entre l’économie politique telle qu’il la conçoit et l’économie cosmopolite..I} est évident que du fait même du nombre des nations, la science économique est bien la même qui s'occupe de chaque nation et de la vie internationale. Il n’y a qu’une simple différence de degré. L'économie politique, et c’est chose généralement admise, comprend l’économie politique internationale et l’économie politique nationale. List est le premier à dire que les nations, qui ont leur vie propre, sont des groupements entre l’individu et l’humanité. Il admet une économie privée et une économie nationale qu’il fait rentrer dans la même discipline. C’est donc une erreur grave de méthode que de rejeter hors de cette discipline l'étude des rapports entre ces groupements d'individus que sont les nations.

Il convient encore d’observer l’originalité de List dans sa définition interne de l’économie politique. Rappelons son expression : « l’économie politique enseigne comment une nation, dans des circonstances données, parvient, au moyen de l’agriculture, de l’industrie manufacturière et du commerce, à la prospérité, à la civilisation et à la puissance. »

Pour corriger l'erreur de List rejetant l’économie cosmopolite hors de l’économie politique, on pourrait compléter ainsi cette formule : « L'économie politique enseigne comment les nations, chacune dans des circonstances données, parviennent, à la puissance, et étudie les rapports entre ces nations ». |

Avant List quelles sont les définitions proposées par les auteurs? List examine l'opinion de Jean-Baptiste Say qui distingue l’économie publique (économie nationale) de l’économie politique (économie internationale), celle de Sismondi qui appelle l’économie politique « la science qui se charge du bonheur de l’espèce humaine ». Mais il insiste

tie

surtout sur les définitions classiques des disciples de Smith : science des valeurs (Mac-Culloch) et surtout science de l’échange. List n’insiste vraiment que sur l’erreur de la définition « science des valeurs » qui ne tient pas compte des forces productives et notamment des forces productives intellectuelles. L’erreur de la définition « science de l’échange » vient de l’erreur même de la définition « science des valeurs », puisque dans celle-ci il s’agit incontestablement des seules valeurs échangeables.

List a compris que l’économie politique se devait de ne pas prendre pour -point de départ l’élément « valeurs » ou « richesses » de l’économie politique. Il part de l’élément humain, de cet élément humain qui a sa plus haute expression pratique dans le groupement national. Il est le premier à rompre avec une économie qui, quelles que soient ses prétentions idéologiques, était matérialiste à son point de départ, et à lui substituer une économie humaine (1).

Cette économie humaine s’appuie sur l’histoire, en tire des leçons qui présideront aux réalisations nouvelles, l’histoire de demain sourdant de l’histoire d’hier. C’est ainsi qu’il unit intimement science économique et art économique : la science examine les faits, étudie les causes et les conséquences. L’art s'empare de ces données et construit les propositions d'une économie nouvelle. Il est regrettable que List n’ait pas adopté une formule condensée définissant l’économie politique telle qu’il la concevait. Il aurait pu dire que l’économie politique est l’étude de l’activité nationale dans tous ses efforts d’autrefois, d'aujourd'hui et de demain en vue de la conquête de la prospérité.

Cette définition serait celle qu’aurait sans doute formulé List. Elle est incomplète, gênée par les limites que lui impose la théorie limitative de List. Si l’économie politique renferme à la fois l’économie privée, l’économie nationale et l’économie internationale, elle est évidemment dans chacune de ces trois sphères le composé d'efforts tendant à la conquête de la fortune. Le caractère scientifique de l’économie politique impose une vue moins étroite que celle de List, et c’est pourquoi nous avons eu l’occasion de proposer une définition plus large, disant que l’économie politique

@) Cf. Gaston Boivin et Maurice Bouvier-Ajam : Vers une économie politique morale (Sirey, éditeur, 1938),

est l’étude de l’activité humaine dans tous ses rapports passés, présents et possibles avec. la richesse.

C'est à List que revient l’honneur d’avoir associé dans une saine conception de l’économie politique, qu’il appartenait aux économistes postérieurs de perfectionner, l’histoire et l’économie politique et, au sein de celle-ci, la science et l’art, l’observation, la déduction, la doctrine, la construction. L’effort de List, définissant l’économie politique et classant les branches de cette discipline, est un des plus nobles et des plus féconds de tous ceux des serviteurs de la science économique. ;

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