CHAPITRE III
La Doctrine :
Théorie du Nationalisme économique
D'un exposé synthétique du nationalisme économique. Les forces pro-
ductives naturelles : le pays agricole-manufacturier, libre-échangisme
agricole. Les forces instrumentales, la rente foncière, le commerce et
la colonisation. Le rôle de la monnaie et du crédit dans l’économie
des nations. Les « stimulants » à la production et à la consommation, et en particulier la douane.
En économie politique, si important que soit l’apport de Frédéric List à la méthodologie, tant par l’utilisation de l’histoire que par l'élaboration d’une conception nouvelle de l’économie, il ne saurait être comparé à son apport théorique. Pour exposer cette théorie du nationalisme économique, on est naturellement tenté de suivre le plan du Système National et de complèter chaque chapitre de ce grand ouvrage par les données correspondantes des différentes autres œuvres. En effet, le plan d’exposition adopté par List est d’une construction solide, logique, harmonieuse. Toutefois, le suivre pas à pas risquerait de nous priver de la vue générale que nous voulons avoir de son œuvre, nous entraînant avec lui à accorder une attention trop grande aux développements que l’actualité et l’inspiration du moment le poussaient à faire sur des questions d’une importance secondaire à nos yeux. Nous nous efforcerons donc de concilier les deux méthodes, donnant un exposé synthétique de la théorie nationale et nous attachant cependant à nous écarter le moins possible du plan général de l’auteur.
Grosso modo, la théorie du nationalisme économique
D'un exposé synthétique du nationalisme économique
Distinction des forces naturelles
s’échafaude en quatre phases : List n’en a pas expliqué la raison, et peut-être n’a-t-il pas lui-même réalisé l’intérêt de son plan. La société primitive ne peut utiliser que les dons immédiats de la nature; puis, elle crée des instruments qui facilitent sa production et sa consommation; les faits monétaires et les phénomènes de crédit prennent une importance vitale et accentuent l’autorité du fait national; enfin, la nation s’équipe pour atteindre l’indépendance et la prospérité. List étudiera donc les forces productives naturelles, les forces instrumentales, les forces financières, les forces nationales, ces dernières étant comprises d’une façon à la fois défensive et constructive.
Section première LES FORCES PRODUCTIVES NATURELLES
Bibliographie particulière à cette question : Chapitres VII et VIII du Livre II du Système National; ages 14 à 21 de l’Introduction du Système National. Lettres à Ingersoll, différents passages, notamment Lettre 3. Dans les ouvrages secondaires : Concours pour l’Académie des Sciences Morales (1837), paragraphe consacré à la liberté agricole (résumé partiel dans le rapport d’Eichthal); De l’importance d’une industrie manufacturière nationale, surtout la deuxième partie (Vierteljahrschrift, 1839). La constitution agraire, l’agriculture rabougrie et l’émigration (Augsbourg, 1842). La collaboration de l’industrie manufacturière et de l’agriculture (Zollvereinsblatt, 1843). Des rapports de l’agriculture avec l’industrie et le commerce, surtout la première partie (Munich, 1844).
Les forces naturelles d’un pays sont, pour List, l’ensemble des données de la nature avant leur transformation par l’homme. Trois grandes divisions pourraient être établies (List ne le fait jamais avec précision) : les forces élémentaires (climat, hydrographie, géologie, relief), les forces produites (on devrait dire : produites ou cachées, car il s’agit non seulement de la flore et de la faune, mais des richesses à extraire du sol), enfin les forces humaines. Ainsi conçues, les forces naturelles s’identifient done purement et simplement aux données naturelles, aux « moyens » naturels et aux « agents » humains. Ce sont les vires latines, List les conçoit comme les facteurs de la prospérité naturelle, grâce à leur collaboration au sein de l'Etat, aussi rend-il au mot « force » son sens dynamique, « énergétique », vivant.
Ces forces naturelles, moyens et agents, se présentent bien différemment dans le pays agricole et dans le pays manufacturier. List, qui se lance dans une longue comparaison entre ces deux pays, ne ‘voit pas qu’il lui faudrait, pour l'expliquer scientifiquement, étudier d’ores et déjà les forces instrumentales, qui sont pour lui les produits des travaux antérieurs des êtres humains. Selon la méthode d'utilisation des forces naturelles qu’emploiera tel ou tel peuple, il s’orientera vers tel ou tel avenir, avenir agricole ou avenir manufacturier. Il s’en tient à un examen des différences actuelles, et il compare avec beaucoup d’intelligence la condition des agriculteurs au modus vivendi des manufacturiers : « Les agriculteurs vivent dispersés sur toute la surface du pays et n’entretiennent les uns avec les autres que des rapports éloignés Le cultivateur s'adresse moins aux hommes qu’à la nature inanimée.. Les exemples d’une prospérité éclatante due à des effets extraordinaires frappent rarement ses regards. La propriété, comme la misère, se transmet sous ce régime de génération en génération, et presque toute la force productive que crée l’émulation est annihilée. » Au contraire, les manufacturiers sont « rapprochés les uns des autres par leurs occupations » et « ne peuvent vivre qu’en société et par la société, dans le commerce et par le commerce »s. Le manufacturier « ne vit que par sa clientèle. Les cours des matières brutes, des denrées alimentaires, de la main-d'œuvre, des marchandises fabriquées et de l’argent variant sans cesse, le manufacturier ne sait jamais avec exactitude quel séra le montant de ses profits. Les faveurs de la nature et un travail ordinaire ne lui assurent pas l’existence et l’aise comme à l’agriculteur. C’est son intelligence et son activité seules qui la lui donneront. … Partout il est aux prises avec les hommes, avec des contingences variables, avec les lois et les institutions... » Ici, List reproche à Adam Smith ce qu’il appelle un paradoxe, à savoir cette prétention que « l’agriculture exige plus d’habileté que les arts industriels ». Evidemment, si on prend comme exemple d’art industriél celui de l’artisan, la proposition de Smith est peu soutenable. Mais ni Smith ni List ne pensent à l’artisan. Dès qu’il s’agit de la manufacture, disons de l’industrie, tout dépend de la façon dont on envisage l’art industriel. S'agit-il de l’art industriel en lui-même, intégralement conçu
Pays agricole
et pays manufacturier
Avantages sociaux et moraux du régime manufacturier
comme activité économique, comme branche de la production unissant les efforts de l'inventeur à ceux du patronat, des techniciens et des ouvriers? Selon cette conception, on donnerait raison à List. Mais s’agit-il de l’art de l’ouvrier industriel, soumis aux principes de la division du travail et de la spécialisation? Dès lors il est évident que le travail indifférencié de l’agriculteur exige par sa variété même plus d’habileté que le travail industriel. Or, le contexte du Système National (1) indique bien que c’est à cet art industriel individuel que pense Frédéric List, et ainsi, bien involontairement, il donne raison à Adam Smith.
Les avantages sociaux des manufactures sont nombreux: d’abord, l’industrie offre à la vocation de l’homme un domaine varié et riche. Elle permet une moindre déperdition des forces humaines, selon List qui écrit que la faiblesse de l’enfant, de la femme, de l’impotent et du vieillard va trouver dans les manufactures « emploi et rémunération ». Il conviendrait sans doute de n’admettre pas cette affirmation sans quelques restrictions : l’agriculture n'’offre-t-elle pas, au contraire, sous la direction de l'autorité paternelle ou patronale, les meilleurs emplois notamment à l'enfant et à la femme? Il est vrai qu’elle n'offre pas, en général, la meilleure rémunération.
Nous voulons signaler une réflexion de List sur les « masses ». La notion de masse n’apparaît qu’à l’aurore de l’industrie, l’agriculture, domestique et dispersée, ne pouvant connaître un tel phénomène. Or, l’industrie est fille de la science. Donc la pratique de l’industrie éduquera naturellement les masses et les élèvera dans le domaine de la connaissance. Ce progrès de l'intelligence ouvrière se communiquera aux agriculteurs amenés à approvisionner
les manufactures et à bénéficier du perfectionnement de la production.
List se leurre bien un peu sur les conséquences morales du progrès manufacturier. Il affirme : « Les manufactures n’agissent pas moins sur le développement de la puissance de travail physique que sur celui des forces morales de la nation; elles offrent aux ouvriers des jouissances et des sti-
(1) Edition Richelot de 1867 (2 éd. en langue française), b: 311, $ 1;
mulants qui les excitent à déployer toutes leurs forces et elles leur donnent l’occasion d'employer ces forces. »
Alors que « le sauvage reste des jours entiers oisif dans sa cabane », List estime que « le zèle que met le manufacturier à tirer de son temps le meilleur parti possible se communique à l’agriculteur. » Il se voit obligé, pour faire comprendre sa pensée, de signaler rapidement un des points de sa théorie sur lequel il devra par la suite longuement revenir : les manufactures vont accroître la demande de produits agricoles, en conséquence la rente du sol et la valeur du sol vont s'élever. Les manufactures vont proposer aux bénéficiaires de cette rente (1) un placement ,profitable de leur capital. Et List déclare que le propriétaire foncier, qui « dans le triste produit de la corvée trouvait à peine le moyen de mener une vie grossière à la campagne, » sera maintenant « en état de passer une partie de l’année dans les villes. Là le spectacle et la musique, le culte des arts et la lecture adoucissent les mœurs. Là, dans la société des artistes et des hommes instruits, ils apprennent à estimer l’esprit et le talent. Au licu de courre les cerfs et les lièvres, ils poursuivent l'instruction et les idées. De retour à la campagne, ils offrent aux moyens et aux petits fermiers des exemples utiles à suivre, et ils obtiennent leur estime au lieu de leurs malédictions. » Sans contester la part de vérité que contiennent ces propos, on peut s'amuser de ce tableau idéal et quasi-romanesque. Si les excès de la routine agricole dictaient à List ces optimistes pensées, les excès de ce qu’on appelle « l’industrialisme » dictent aux moralistes contemporains des idées parfaitement opposées, stigmatisant l’immoralité des villes et prêchant le salvateur retour aux champs. Le spectacle et la musique n’ont pas adouci les mœurs autant que List l’avait souhaité, ou, s’ils les ont adoucies pendant une certain temps, le désir de satisfaire plus aisément des individus souvent exténués par les complications de la vie industrielle, les faits tendre vers
un but opposé à l'idéal de List.
Le pays agricole sans manufacture est, en conclusion, (1) List ne conteste pas que l’agriculture, sans cesse perfectionnée
(grâce à l’exemple manufacturier) offre elle aussi de fructueuses possibilités de placement de capitaux. Nous reviendrons sur ce sujet,
L'agriculture
La collaboration
condamné par List à vivre « dans l'esclavage ou du moins sous le joug du despotisme, de la féodalité ou de la théocratie ». Par des exemples empruntés notamment aux Etats Centraux, on pourrait montrer l’exagération d’une telle formule; mais aucun Etat n’est aujourd’hui, à proprement parler, un pays exclusivement agricole. List dit que le pays agricole nanti de manufactures peut atteindre au faite de la civilisation, les progrès manufacturiers étant cause des progrès de l’agriculture elle-même, et la vie nationale imposant à ces deux activités une collaboration indispensable à l’une et à l’autre.
Où l'importance de cette collaboration va se prouver de la façon la plus certaine, c’est dans l’utilisation des forces productives naturelles du pays. Non seulement le pays purement agricole ne va pas utiliser les forces motrices de l’eau et du vent, ni s’approprier les minéraux et les combustibles que la terre recèle, mais il ne va même pas savoir se protéger efficacement contre les forces naturelles opposées à son intérêt : il ne peut pas résoudre par ses propres moyens les problèmes des crues, des ensablements, des assèchements, etc... (1) «La principale force naturelle même, autrement dit la puissance productive de la terre, n’est utilisée que dans une faible proportion tant que l’agriculture n’est pas épaulée par l’industrie manufacturière. Lorsque celle-ci vient à naître dans un pays agricole, on établit des routes, on construit des chemins de fer, on creuse des canaux, on rend les fleuves navigables, on organise des lignes de bateaux à vapeur. » Et dès lors « des matières qui n'étaient précédemment transportables qu’à une distance de quelques milles, comme le sel, le charbon de terre... peuvent alors se distribuer sur toute la surface d’un empire. Alors, il n’y a pas un pouce-cube de chute d’eau qui n'ait son utilité pratique, et, jusque dans les parties les plus reculées du pays, le bois et divers combustibles, dont on n'avait su jusqu'alors faire aucun usage, acquièrent un prix. »
() Notons que Frédéric List fait preuve là encore d’une très grande exagération. « Les pays exclusivement agricoles ont tout de même des moulins à eau, des moulins à vent, et même des procédés techniques de défense contre les forces naturelles contraires. La prospérité industrielle du pays fait progresser ces moues d’utilisation des forces naturelles ou de défense contre ces forces naturelles, mais elle ne les crée pas. » (François Germain).
En définitive, « une nation purement agricole, sous un climat tempéré, laisse par conséquent sans emploi la meilleure partie de ses ressources naturelles. » Est-ce à dire que la nation agricole et manufacturière doive appliquer à la production agricole les mêmes règles économiques qu’à sa production industrielle? List prétend que non, et ici se pose un des plus graves problèmes de sa doctrine.
List ne disconvient pas de la grande utilité que peut présenter pour un Etat « la naturalisation des végétaux » ct de l’élevage. I1 prend en exemple l'importation par la France des pommes de terre, et des chèvres du Thibet. Mais il affirme que le protectionnisme ne peut pas convenir à la production agricole. Il s’explique : si la France établit des mesures douanières la protégeant contre l’importation des blés et des bestiaux allemands, la diminution du pouvoir d’achat de l’Allemagne résultant de cette prohibition l’empêchera d'accueillir les vins français. Le résultat sera que la France, se voyant privée d’un utile débouché quant à la vente de ses vins, devra acclimater sur le sol qu’elle destinait jusqu'alors à la culture de la vigne une culture moins naturelle dont l’adaptation sera peut-être très coûteuse. La plupart des économistes qui ont examiné ce point de la doctrine de Frédéric List n’ont pas caché leur stupéfaction. Henri Richelot lui-même exprime son étonnement et nous apprend que, l’ayant exprimé à List, celui-ci avait répondu qu’à cette règle générale de la liberté agricole il admettait des exceptions qu’il avait omises dans le Système National.
Mais le principe lui-même n'est-il pas en contradiction complète avec le programme de List? Tout l’essentiel de ce programme est établi, ainsi que nous croyons l’avoir démontré, sur des considérations défensives. Admettra-t-on qu’en cas de guerre internationale un Etat puisse moins souffrir d’une privation de produits alimentaires que d’une privation d'objets manufacturés? List n’hésite pas à se déclarer sur la question agricole, « en complet accord avec l’école régnante ». On a cherché à expliquer son attitude par une concession aux théories libérales, Cela semble bien contraire non seulement à la doctrine générale de List mais encore à son tempérament. La vérité nous paraît être que lorsqu'il étudia les questions agricoles, List examina de plus près les conséquences du système mercantiliste tel qu’il avait été appliqué en Espagne, en France et en Angle-
Libre-échangisme agricole
L'exemple colbertien
terre, et il semble bien que l'exemple français l’ait impressionné plus que les autres.
Les trois systèmes mercantilistes que la doctrine traditionnelle distingue (mercantilisme métalliste-espagnol, mercantilisme industrialiste-français, mercantilisme commercialiste-anglais) poursuivent tous les trois le même but, qui est l’accroissement du sfock d’or de l'Etat. Pour ce,. Colbert entend que les manufactures permettent à la France d’exporter un grand nombre d'objets fabriqués, et il encourage l’importation de matières premières, réservant ainsi à la France le bénéfice de la transformation, source de l’accroissement du stock d’or (1). Colbert ne fait pas subir le même régime à l’agriculture en général. Son but est de maintenir la vie à bon marché, ce qui est la condition des bas salaires. Pour réaliser cette vie à bon marché, il encourage les agriculteurs français en les protégeant contre la concurrence étrangère. Mais, en contre-partie, il ne consent pas à ce que la nation s’adresse à l’étranger pour être fournie en produits agricoles : il s'oppose à la fois à l'importation de produits agricoles, pour protéger les paysans français, et à l’exportation de ces produits, pour imposer une politique des produits agricoles à bon marché. Or, cette politique, que les traditionnalistes eux-mêmes ont souvent reniée, avait pour résultat de priver la France des productions agricoles qui florissaient sur les sols voisins et qu'elle ne connaissait même pas. D’autre part, la vente des produits agricoles, et notamment celle des grains, est très surveillée. La production elle-même est soumise à un contrôle sévère : la culture des céréales étant considérée comme fondamentale, une autorisation est nécessaire pour qu’on
(1) L'Espagne veut exercer une action directe sur le recouvrement des métaux précieux : ainsi, elle exige que les navires exportateurs rapportent en numéraire l’équivalent de leur cargaison cependant que les navires importateurs doivent remporter en marchandises une partie au moins de l’équivalent de leur cargaison. Un tel système se heurte à la contrebande, diminue la puissance de travail d’un peuple et menace de ruiner sa grandeur industrielle et commerciale. Aussi Colbert, selon l'expression de M. Pirou « veut augmenter le stock monétaire par l'intermédiaire de l’essor de l’industrie », tandis que Cromwell s’attache au développement du stock monétaire par l’intermédiaire du commerce, le commerce pour autrui étant l'idéal. Les trois systèmes mercantilistes poursuivent le même but, et si le moyen change, c’est que Colbert et Cromwell comprennent les dangers du bullionisme. dont la réalisation est de plus en plus difficile.
lui substitue des cultures jugées plus rémunératrices. Les difficultés du système sont sensibles surtout dans les années de mauvaises récoltes (1).
Ce qui frappe List, c’est que le protectionnisme agricole a pour résultat de limiter les possibilités productives de la nation : en effet, on peut supposer qu’encouragée par la liberté, stimulée par la concurrence, la culture, et notamment celle des grains, se trouvera encouragée par la possibilité de réaliser un bénéfice, bénéfice qui permettrait au paysan de consacrer un nouveau capital à l’amélioration du sol. C’est là l’idée des physiocrates, idée qui rompt avec la tradition française et qui aboutit à la terrible querelle des grains, querelle qui ramena près un essai de liberté, le principe de la protection, auquel, sous des formes différentes, doivent encore revenir tous les gouvernements français.
D’autre part, List est frappé par ce fait qu’une industrie, dépendant d’éléments mécaniques et d’éléments humains, est beaucoup plus facilement adaptable dans un pays quelconque qu'une culture, en raison même des coñditions naturelles du pays, et notamment du climat. Ainsi, puisqu’un pays est capable de créer toutes les manufactures possibles, il a intérêt, dans l’esprit de List, à importer non seulement les matières premières mais encore tous les produits agricoles que lui propose l'étranger, pour se réserver le bénéfice de leur transformation.
Ce sont ces motifs, compréhensibles en eux-mêmes, qui ont poussé List à une généralisation hâtive. Il pose en principe « que les peuples sont d’autant plus riches et d’autant plus puissants qu’ils exportent plus d’articles fabriqués et qu’ils importent plus de denrées alimentaires et de matières brutes ». Il y a là une erreur évidente. Un pays qui produirait lui-même toutes les denrées alimentaires dont il a besoin serait, si l’on admet l’exactitude du programme général du Système National, incontestablement plus: riche
(1) Les professeurs Camille Perreau (Manuel d'économie politique, Librairie générale de droit et de jurisprudence, éditeur) et Germain- Martin (Histoire économique et financière, in Histoire de la nation française de Gabriel Hanotaux, Plon, éditeur) ont insisté d’une façon très intéressante sur le fait que le mercantilisme industriel de Colbert, seul pris en considération par la majorité des économistes et des historiens de l’économie politique, en tous cas seul pris en considération par List, a été précédé par le mercantilisme agricole de Sully. Voir dans le présent ouvrage, 2 partie, chapitre IV.
Ce qu'en retient
List
Anti-racisme
que celui qui serait obligé de s’approvisionner à l'étranger. Un pays qui aurait su garantir chez lui de la concurrence extérieure une culture particulièrement rémunératrice se serait aussi bien enrichi de ce fait qu’en acclimatant une industrie. I1 y a donc là chez List un point faible qui lui a parfois valu la sympathie de ceux qui, comme le baron d’Eichthal, ont eu à porter un jugement sur son œuvre tout en restant fidèles disciples d'Adam Smith et de l’école libérale.
Nous voulons relever une idée de Frédéric List qui nous aidera par la suite à comprendre les causes de l’ingratitude de l’Allemagne contemporaine à l’égard de ce grand théoricien du nationalisme. List, en effet, est absolument opposé à la philosophie raciste : un pays purement agricole se complait dans des coutumes régionales qui le maintiennent dans la routine et l'ignorance. Au contraire le pays manufacturier, toujours disposé à accueillir de l’étranger une innovation profitable, doit étudier les pays voisins pour bénéficier de leur expérience, et ceci rend plus aisé le mélange des races. D’autre part, et plus immédiatement, le pays manufacturier va avoir un grand réseau routier, des voies de communication aisées, et cela va faciliter les mariages entre gens du même pays mais de régions différentes. Enfin, par la prospérité de ses industries, il va attirer l’étranger en même temps que, par la colonisation, il ira civiliser le sauvage. List écrit : « On ne peut nier que du mélange de deux races différentes il résulte, presque sans exception, une postérité robuste et belle, et cette remarque s'étend jusqu’au mélange des.blancs et des noirs à la troisième et à la quatrième génération. C’est surtout pour cette raison, à ce qu’il semble, que les peuples sortis de mélanges fréquemment répétés et embrassant la nation entière surpassent tous les autres par la puissance de l’esprit et du caractère, par la vigueur et par la beauté du Corps ».
Section deuxième