‹ Frédéric List: Sa vie, son œuvre, son influenceChapitre 30 sur 55 · LES FORCES INSTRUMENTALES · texte numérisé non relu

LES FORCES INSTRUMENTALES

Bibliographie particulière à cette question : Chapitres IX, X, XI et XII de la deuxième partie du Système National; Lettres à Ingersoll,

différents passages, notamment Lettre 4 Dans les ouvrages secondaires : Concours pour l’Académie (1837), paragraphe consacré à la primauté économique de l’industrie; De l’importance d’une industrie Zanufacturière nationale, surtout la première et la troisième parties (Vierteljahrschrift, 1839). Articles du Zolluerinsblatt (1843 et 1844). Des rapports de l’agriculture avec l’industrie et Le commerce, surtout la deuxième partie (Munich, 1844). Fragments de De la réforme du royaume de Hongrie (passage consacré à l'utilité d’une activité industrielle) (Stuttgart, 1845).

List ayant examiné les forces productives naturelles va les distinguer des forces instrumentales ou capitaux matériels du pays. Ces instruments sont « les produits matériels d'efforts antérieurs du corps et de l’esprit ». À ce sujet, il déclare que le capital d’un pays comprend non seulement le capital matériel (moyens matériels actuels de la production), mais aussi le capital intellectuel (facultés de créalion et d'amélioration de la production). Il reproche à Adam Smith de considérer que le revenu annuel du capital d’un Etat n’est pas autre chose que la valeur échangeable du produit annuel de l’industrie nationale, de ne pas comprendre dans sa conception du capital le capital intellectuel sous prétexte qu’il ne va pas fournir une valeur échangeable. List revient encore à ce sujet sur la question de la liberté agricole : Adam Smith, dit-il, a voulu démontrer la nécessité de laisser le capital national chercher son emploi naturel en montrant la folie qu’il y aurait à vouloir produire du vin en Ecosse. Or List est d'accord avec lui sur les leçons qu’impose cet exemple qu'il trouve mal choisi. Mais on répondrait à List qu’en cas de guerre internationale, l’Ecosse est évidemment condamnée à boire de l'eau...

List aurait gagné à établir une différence plus nette entre la notion de capital et la notion de force productive. On le sent gêné en ce sens que parfois il rapproche ces deux notions jusqu’à chercher à les confondre, et que parfois au contraire il tend à les dissocier. S’il les avait séparées d’une façon définitive, il n’aurait pas eu à critiquer aussi longuement les définitions de l’école libérale, et il se serait contenté de dire qu’à la conception libérale du capital proprement dit doit s'ajouter la conception d’une force productive, force qu'il aurait eu alors la prudence de ne pas confondre avec le capital lui-même, mais de présenter comme un instrument de production capitaliste.

Capital et force pruductive

Rente foncière et forces instrumentales

« On s’étonne notamment de voir List étudier après cet exposé des forces instrumentales et de leur nature propre le caractère spécifique de la rente foncière », dit Hartmann. Cet étonnement, partagé par la plupart des commentateurs de List, ne nous semble pas très logique : évidemment, et nous l’avons dit déjà, List aurait du tenir compile de l’élément instrumental lorsqu'il distingue les pays manufacturiers des pays agricoles. Mais cette négligence, que son plan justifiait sans doute à ses yeux, contribue à expliquer son attitude : la rente foncière, il le spécifie, est non pas le bénéfice direct de l’exploitant tiré du revenu du sol, mais, en quelque sorte, l’appréciation de ce bénéfice en vertu des contingences économiques générales. La rente foncière n’est pas une simple utilisation, de nature plus ou moins instrumentale, du capital naturel, mais une mesure du bénéfice de l’agriculteur en fonction non seulement de ses efforts instrumentaux personnels, mais de l’évolution nationale accrue, dans tous les domaines de l’activité nationale, par une utilisation meilleure des facteurs instrumentaux, conçus dans le sens le plus large du terme.

« Si la protection en faveur des manufactures indigènes portait préjudice aux consommateurs de produits fabriqués et ne servait qu’à enrichir les fabricants, les propriétaires fonciers et les agriculteurs, qui constituent parmi ces consommateurs la classe la plus nombreuse et la plus importante, seraient particulièrement atteints. Mais on peut établir que cette classe retire des manufactures de plus grands avantages que les fabricants eux-mêmes; car les manufactures créent une demande pour une plus grande variété et pour une plus grande quantité de produits ruraux, augmentent la valeur échangeable de ces produits, et permettent à l’agriculteur de tirer un meilleur parti de sa terre et de son travail. » Cette amélioration sera progressive, selon List : une hausse de la rente du sol aura pour conséquence une augmentation des profits et des salaires, d’où une augmentation de capital donnant un pouvoir d'achat et de placement accru; l’accroissement de la rente a pour conséquence l'accroissement de la valeur du sol, cependant que l'accroissement des capitaux occasionne un accroissement de « la valeur échangeable du travail ».

List pose en postulat que la valeur échangeable des biens de campagne n'est rien d’autre que leur rente capitalisée, et qu'elle est soumise d’une part à la valeur de cette rente et, d’autre part, à « la masse de capitaux moraux et matériels du pays », toutes idées qu’il va développer.

Ce que List entend par « rente territoriale », « rente de la terre », « rente de la propriété foncière », n’est rien d’autre que le « produit net » des physiocrates et la « rente foncière » de Ricardo. Le produit net des physiocrates est dû à la générosité de la nature, la rente foncière de Ricardo est due à l’avarice de la nature, à la rareté des terres fertiles, mais dans les deux cas cette rente peut être définie comme « l'excédent de la récolte sur ce que l’agriculteur a dépensé » (Gaëtan Pirou).

Dans un pays agricole peu cultivé et peu peuplé (List prend pour exemple la Pologne), la rente foncière peut atteindre jusqu’à la moitié du produit brut. Dans un pays avancé et populeux (List prend pour exemple l’Angleterre), la rente n’est souvent que du quart ou du cinquième du produit brut. Un examen superficiel permettrait donc de rendre hommage à l’économie sommaire de la Pologne. Mais il faut considérer le produit brut en lui-même : or, dans les pays avancés, le produit brut est tellement plus considérable que dans les pays purement agricoles, que la rente, diminuée en quotité, est supérieure en quantité. List appuie cette théorie d’une éclatante démonstration par les chiffres, par les faits. C’est un des plus beaux exemples d'utilisation des données historiques : ici, il n’y a pas de théorie à construire, la leçon des faits s’impose d’elle-même. Il reste à l’homme de doctrine à l’enregistrer.

Autre constatation : « De même que la valeur en argent de la rente de la terre est plus élevée chez la nation manufacturière et commerçcante que chez la nation agricole, la valeur en argent des terres est aussi plus considérable. A égale fertilité naturelle, la valeur des terres est 10 ou 20 fois plus élevée en Angleterre qu’en Pologne. » C’est une observation qu’Adam Smith a déjà faite, mais List lui reproche de ne pas s'être étendu assez longuement sur cette remarque et surtout de n'avoir pas tenu suffisamment compte de l’importance des manufactures à cet égard car, pour List, les manufactures « sont la cause principale de l’élévation de la rente ainsi que de la valeur de la terre »,

Le taux de la rente

La valeur du sol

plus importantes que les « causes directes de l'élévation de la rente » citées par Smith (1), à savoir les améliorations agricoles et l’augmentation du bétail en quantité et en valeur échangeable.

Dans son étude de 1844, List va expliquer comment il se fait que la rente foncière et la valeur du sol augmentent sous l'influence manufacturière, tandis que dans le Système National il s'attache surtout à démontrer que l’agriculture ne peut pas souffrir du protectionnisme manufacturier. La rente foncière s’élève d’abord parce que l’industrie manufacturière assure une large demande, directement pour la transformation industrielle, indirectement pour l'alimentation de la main-d'œuvre qu’elle réunit; ainsi l’agriculteur, assuré de l’écoulement de ses produits, est poussé à étendre à son maximum sa production, et réalisera de ce fait un plus grand bénéfice. La rente foncière s'élève en second lieu parce que l’exemple donné par la manufacture, le stimulant donné aux sciences par l’industrie manufacturière vont proposer au paysan des procédés techniques nouveaux lui permettant d'accroître sa production. Comme la demande est abondante, le paysan n’hésitera pas à faire des frais qui lui permettront de réaliser ensuite un plus grand bénéfice. Signalons en passant que c’est là un véritable exemple domestique de la théorie du sacrifice, le paysan se privant d’une jouissance immédiate pour s’assurer un meilleur avenir. La rente foncière est accrue enfin grâce à la facilité des transports et à tous les travaux de défense contre les forces naturelles et d'utilisation de ces forces que peut entreprendre un pays manufacturier : en effet, ces travaux facilitent l'écoulement des produits agricoles, la communication entre le paysan et ceux qui l’approvisionnent (notamment en engrais), diminuent ses dangers de mauvaise récolte et ses frais d’exploitation, lui permettent par conséquent de faire moins de frais pour une plus grande vente, élèvent en un mot la rente foncière.

La valeur du sol est pour List accrue de ce fait, puisqu’il déclare qu’elle n’est autre chose que « la rente capitalisée ». Son élévation dépend donc des mêmes causes. Mais, en outre, la loi de l'offre et de la demande fixe ce qu’on

() Richesse des nations, livre I, chapitre 2,

pourrait appeler le cours de la terre. Dans le pays manufacturier, la demande est plus grande non seulement parce que la rente foncière est plus élevée, et donc le paysan plus encouragé, mais encore parce que l’industrie est créatrice de villes, nécessite des terrains pour son exploitation, et que la science permet d'utiliser toutes les richesses jusqu’alors inconnues du sol et du sous-sol. List remarque que « les terrains qui produisent les plus fortes rentes sont ceux dont la fertilité naturelle a été complètement anéantie et dont toute l’utilité consiste en ce que les hommes y boivent et y mangent, s’y asseyent, y dorment et s’y promènent, y travaillent ou s’y amusent, y enseignent ou y reçoivent des leçons, c’est-à-dire les terrains sur lesquels sont construits des édifices ». Et ceci est pour List une preuve de plus que la valeur du sol vient moins du sol lui-même que des conditions générales de l’économie de l'Etat.

On a craint que le protectionnisme manufacturier nuise à l’agriculture, qu’il accorde des privilèges aux industriels au détriment des paysans. C’est selon List un reproche injuste puisque ce protectionnisme est nécessaire pour que l’agriculture bénéficie d’une demande accrue, d’améliorations et de facilités techniques. D’autre part, les entreprises industrielles font un appel aux capitaux, qu’elles doivent rémunérer, ét l’agriculture va bénéficier, pour les raisons que nous avons citées, de l’existence des manufactures, sans avoir à participer à cette rémunération du capital. En outre, elle peut bénéficier aussi de cette possibilité que crée pour elle l’existence de capitaux nombreux, l’entreprise agricole pouvant être le domaine de bons placements qui ne sauraient y être faits sous le régime sommaire de l’agriculture pure, qui n’attire pas le capital.

List estime que l’agriculture bénéficie donc du protectionnisme manufacturier, et il faut reconnaître que ses observations à ce sujet constituent des pages remarquables. Il va maintenant s'attacher à prouver que le commerce en profite aussi. Malheureusement, et la chose est fréquente chez List, tous les passages consacrés au commerce, tant dans le Système National que dans l’étude de 1844, sont très inférieurs à ceux consacrés à l’agriculture. On va méme retrouver dans le Système National le journaliste, presque le pamphlétaire, et, à défaut de belles pages d'économie politique, nous trouverons de remarquables pages de litté-

Les privilèges

Le commerce

Caractère productif

rature, au point que certains enthousiastes ont prétendu que List avait volontairement cherché à reposer, à distraire son lecteur. Nous croyons êfre plus près de la vérité en expliquant ceci par le caractère même de List et les conditions de son travail, et, pour récréatifs que soient certains paragraphes, nous ne voyons pas moins en elles des erreurs.

List étudie la rente foncière après son exposé des forces instrumentales parce qu’il considère, disions-nous, que cette rente est fonction non seulement de l’utilisation par l’agriculteur intéressé des forces instrumentales, mais encore de leur utilisation par tous les éléments actifs de la nation.

Le commerce, lui, est essentiellement l’œuvre de « l’agent » sur le « moyen » matériel. Il ne nécessite pas de transformation du produit, mais c’est à ce travail de transformation que List assimile le plus volontiers le travail commercial, travail d’approvisionnement sans lequel le travail de transformation est inutile. Avouons que c’est là une assimilation bien facile, bien sommaire, bien hâtive et assez peu justifiée. Mais, tout entier consacré à la poursuite de son raisonnement, voulant prouver que le commerce bénéficie lui aussi des avantages accordés à l’industrie manufacturière, List ne s’arrête pas à de telles considérations.

List reprend sa définition du commerce, qui n’est que « l’intermédiaire de l’échange des marchandises entre les agriculteurs et les manufacturiers, entre les producteurs et les consommateurs. » Conclusion : « Le commerce doit être réglé selon les intérêts et les besoins de l’agriculture et de l'industrie manufacturière qui doivent être réglés selon les intérêts et les besoins du commerce ». À ce sujet, List a été, de son temps, vivement pris à partie par ceux qui prétendaient que sa théorie ne rangeait pas le commerce parmi les activités productives. C’est une objection qui ne tient pas en elle-même, et qui tient moins encore lorsqu'elle lui est adressée. List n’a-t-il pas rangé le travail intellectuel apparemment le plus désintéressé parmi les forces productives de la nation? Dès lors comment pourrait-il nier le caractère productif du commerce, qui, lui, se prouve matériellement, sans même qu’on ait besoin de citer cet exemple typique qu'offre la politique du mercantilisme commercial de Cromwell? List a d’ailleurs soin d’insister

sur le caractère productif du commerce dans son étude de 1844, où il spécifie que ce caractère productif vient du travail effectué, par exemple, par le navigateur qui amène à la métropole les denrées coloniales, travail absoluement comparable à celui de l’exploitant qui, sur le sol colonial, récolte ces denrées. L’un et l’autre sont, à des degrés différents, préparateurs de la transformation industrielle (ou de la consommation), puisqu'ils amènent le produit récolté à la manufacture ( ou au marché). Si le travail du récoltant est productif, celui du commerçant l’est donc aussi. Le commerce est, au sens latin, une industrie, l’industrie qui transporte et distribue les marchandises : elle ajoute à la valeur de celles-ci (1) : elle est par conséquent productive (2).

List considère que l’école libre-échangiste veut soumettre l’agriculture et l’industrie aux exigences du commerce, ce qui est donner au commerce un rôle tout différent de son rôle naturel d’intermédiaire entre ces deux activités économiques. Le responsable en est « le vieux Gournay », dont la devise « laïssez-faire, laissez-passer n’est pas moins agréable aux brigands, aux fourbes et aux fripons qu’aux commerçants et qui, par cela seul, est déjà suspecte ». List est lancé dans la tirade pamphlétaire. L’école de Smith « considère le monde entier comme une république de marchands une et indivisible » et ne s’inquiète pas de ce que le marchand peut s'enrichir « aux dépens des agriculteurs et des manufacturiers, aux dépens des forces productives, qué dis-je?, de l’indépendance de la nation. » Sous un tel régime, « le commercant ne s’inquiète nullement, et la nature de ses opérations et de son but l’en dispense, de rechercher l'influence que les marchandises qu’il importe ou qu’il exporte peuvent exercer sur la moralité, sur la prospérité et la puissance du pays. Il importe des poisons tout aussi bien que des remèdes. Il énerve des nations entières au moyen de l’opium et de l’eau-de-vie. Que, par l’importation légale ou par la contrebande, il procure à des centaines de milliers d'individus de l’occupation et du pain, ou qu’il les réduise à la mendicité, cela lui importe peu pourvu qu’il réalise un profit. Si ses compatriotes affamés essayent

(1) « L’inaccessible n’a pas de valeur pour l’homme » (Corra). (2) Cf. 2° édition Richelot, note 1 de la p. 372 du Système National.

Un pamphlet

Avantages du régime manufacturier pour le commerce

Commerce et colonisation

® d'échapper par l’émigration à la misère qu'ils endurent dans

leur patrie, il gagne encore des valeurs échangeables en les transportant (!). En temps de guerre il approvisionne l’ennemi d'armes et de munitions. Il vendrait à l'étranger, si c'était possible, jusqu'aux champs labourables et aux prairies, et, après avoir fait argent du dernier morceau de terre, il s’embarquerait sur son navire et s’exporterait lui-même »!

Il ne paraît pas utile de commenter ces lignes qui sont un échantillon des colères de List aussi curieux qu’involontairement amusant. Le bon Richelot, bien décontenancé, fait remarquer qu’évidemment List a obéi à « un mouvement de mauvaise humeur à l’égard du commerce des ports anséates et des grandes places de foire de l’Allemagne. Les reproches qu'il adresse aux négociants pourraïent tout aussi bien être adressés aux agriculteurs et aux manufacturiers; il accuse les premiers, par exemple, de fournir à l’ennemi en temps de guerre des armes et des munitions; mais ceux qui produisent ces munitions et ces armes sontils moins coupables envers leur pays? » Richelot nous dit encore qu’il ne faut pas oublier que la maxime physiocratique « laissez-faire.. » a été réclamée dans l'intérêt du paysan (1). Et il rappelle que Quesnay a écrit que l’intérêt particulier du commerçant et l’intérêt de la nation sont opsés.

Quels avantages le commerce va-t-il retirer de la protection des manufactures? List insiste sur la primauté du commerce intérieur sur le commerce extérieur (2). Ce commerce intérieur va bénéficier de toutes les interdictions que subit le commerce extérieur, de même que la production nationale va bénéficier de la non-concurrence ou de la moindre concurrence qu’assurent les droits d’entrée.

Mais, surtout, le commerce entre pays de la zone tempérée et pays coloniaux va être considérablement accru par

(1) Cf. Olivier-Martin : Précis d'Histoire du Droit Français (Dalloz éditeur) $ 1.038 -t 1.039; et Gaëtan Pirou : Cours d'Economie Politique, 1934-35, p. 58.

(2) Son protectionnisme diffère donc en partie de celui de Colbert et totalement de celui de Cromwell. Colbert, tout en encourageant le commerce intérieur, considère le commerce extérieur comme le principal aliment de la richesse nationale. Cromwell fait du commerce en lui-même, et notamment du commerce pour autrui, l’agent de cette richesse : List sur ce point, est donc parfaitement opposé aux méthodes mercantilistes,

le régime protectionniste (1). L’échange des denrées coloniales contre les objets manufacturés est profitable aux for ces productivès des pays de la zone tempérée (2). Et ceci pose par conséquent le problème de la colonisation, List, dans le chapitre XII du livre 2 du Système National, pourtant consacré en grande partie au problème colonial, traite ce problème d’une façon beaucoup trop brève et nullement convaincante, Si nous voulons avoir son opinion exacte, il nous faut nous reporter aux longs passages qu’il y consacre dans son Introduction du Système National.

Après avoir constaté que le régime libre-échangiste consacre la monopolisation de la vie manufacturière du globe par un Etat particulièrement évolué (List pense à l’Angleterre), il affirme que « les pays de la zone tempérée sont spécialement propres au développement de l’industrie manufacturière ». Il s’explique : la zone tempérée est la région des efforts intellectuels et physiques. Surtout, il lui apparaît qu'il y a comme une division naturelle entre les pays tempérés destinés à l’industrie, et les pays torrides « peu favorisés sous le rapport des manufactures, qui possèdent en revanche le monopole naturel de précieuses denrées que les pays de la zone tempérée recherchent ». Et List va jusqu’à dire : « un pays de la zone torride ferait une tentative des plus funestes en cherchant à devenir manufacturier. N’y étant point appelé par la nature, il avancera beaucoup plus

(1) « Les importations des peuples de la zone tempérée consistent principalement en produits de la zone torride, tels que sucre, café, coton, tabac, thé, matières tinctoriales, cacao, épices, en articles désignés sous le nom de denrées coloniales. La grande masse de ces denrées est payée avec des objets manufacturés. Ce sont ces échañges qui expliquent surtout des progrès de l’industrie dans les pays manufacturiers de la zone tempérée et ceux de la civilisation et du travail dans les contrées de la zone torride. Ils constituent la division du travail et l’association des forces productives sur l’échelle la plus vaste. »

(2) « L’échange des denrées coloniales contre les objets manufacturés profite sous plus d’un rapport aux forces productives des pays de la zone tempérée. Ces articles, par exemple le sucre, le café, le thé, le tabac servent en partie comme stimulants à la production agricole et manufacturière, en partie comme moyens d’alimentation; la fabrication des objets nécessaires pour solder les denrées coloniales donne de l’occupation à un plus grand nombre de bras; les travaux manufacturiers peuvent être exécutés sur une plus grande échelle, partant avec plus d'avantage; plus de navires, plus de marins et plus de négociants trouvent de l’emploi; et, la population croissant par ces causes diverses, la demande des produits de l’agriculture du pays s’accroit dans une proportion énorme. »

rapidement en richesse et en civilisation, s’il continue à échanger ses productions agricoles contre les produits des manufactures de la zone tempérée ». Il y a donc selon lui un minimum d'ordre naturel des choses, une répartition providentielle des facultés productrices. Et il doit avouer qu’à ce compte-là « les pays de la zone torride tombent dans la dépendance de la zone tempérée ». Ce n’est selon Jui qu’une dépendance passagère qui cessera lorsque « dans la zone tempérée, plusieurs nations se feront équilibre quant aux manufactures, au commerce, à la navigation et à la puissance politique » car « ces nations non seulement seront intéressées à ce qu'aucune d’entre elles n’abuse de sa supériorité vis-à-vis des peuples faibles de la zone torride, mais encore elles seront en mesure de l’en empêcher ». Au contraire, il y a un danger de réduction en esclavage d’un peuple torride sous le régime du libre-échangisme, qui permet à une seule nation de monopoliser la grandeur industrielle commerciale et maritime.

Les avantages du protectionnisme manufacturier seront sensibles et pour le commerce intérieur, approvisionneur des manufacturiers en combustibles, matières premières et denrées (d’où progrès du cabotage, que List qualifie de « pépinière des matelots et des capitaines », et « d’école de la construction navale »), et pour le commerce international, unissant actuellement pays de la zone torride à pays de la zone tempérée, et devant reprendre son rôle important entre pays de la zone tempérée au jour où les progrès réalisés par chaque nation permettront un retour universel à la liberté commerciale. Ces avantages seront sensibles également à la pêche maritime que List croit négligée dans les nations purement agricoles faute d’une forte demande des pays de la mer, demande qui ne peut naître que dans les pays manufacturés.

+ ++ Section troisième

Page 1