LES FORCES FINANCIÈRES
Bibliographie particulière à cette question : Chapitres XIII et XIV de la deuxième partie du Système National. Lettres à Ingersoll, notamment la Lettre 10. Dans les ouvrages secondaires : L'Unité économique et politique de l’Alleïnagne (Fraginents, 1846). De l’impor-
tance d'une industrie manufacturière (pessages relatifs à l'intérêt pour un Etat d’être « propriétaire du crédit national », 1839). La conservation du progrès (Zollvereinsblatt. Fragments, 1843).
Les forces financières sont, au regard de List, les forces instrumentales les plus perfectionnées. Mais, dans l'Etat non collectiviste, elles sont remarquables parmi les autres forces instrumentales, en raison même de leur lien de dépendance avec le fait de l'Etat. List donnant dans son système une place primordiale au crédit national, ce lien est encore plus visible. Et les répercussions de la politique de protection peuvent ébranler, en apparence, la solidité nécessaire des forces financières (forces monétaires et forces de crédit) de la nation.
Quels vont être les effets de la protection manufacturière sur les instruments de circulation, sur les phénomènes monétaires? L'école de Smith prétend que les métaux précieux subissent la loi commune aux marchandises, et en déduisent que la quantité de métaux précieux possédée par un Etat importe peu, puisque la valeur de ces métaux est déterminée par la loi de l'offre et de la demande et que cette quantité de métaux agglomérée à un moment donné n’a aucun caractère de fixité, du fait de la valeur purement commerciale de ces métaux. L'école libérale en conclut, que, pour le commerce des métaux comme pour toute autre forme du commerce, la liberté, qui instaurera l’ordre naturel, est la meilleure méthode.
Or, List observe tout d’abord que les importations et les exportations des nations ne sont pas réglées selon cet ordre naturel. Elles dépendent, entre autres, de la puissance du pays et de l’état de paix ou de guerre. Elles dépendent surtout de la politique commerciale des Etats.
List prend un exemple historique simple et convaincant : l’Angleterre inonde le continent américain de produits manufacturés. L'Amérique va chercher à régler sa dette en accroissant sa production, en rétablissant l’équilibre de sa balance commerciale par une exportation plus grande de ses produits en Angleterre. Si rien ne faussait cette norme économique, l'Amérique n’aurait qu’à se louer de ces exportations de l’Angleterre. Maïs la politique commerciale de l’Angleterre va fausser ce mécanisme : en effet, elle grève les produits américains d’un très fort droit d’importation, et, pour acquitter la dette qu’elle a contractée,
List s'oppose à la théorie libérale
L'exemple de l'Amérique
l'Amérique doit en fin de compte la solder par des envois d’espèces. D’où des perturbations interminables, désorganisant aux Etats-Unis prix et crédit. On pourrait apparemment se servir de l’exemple que List a pris pour justifier le libre-échange : si l'Angleterre ne grevait pas les produits américains de droits d'importation, si elle respectait la liberté commerciale, le problème de la dette américaine serait résolu sans qu’on ait recours aux envois d’espèces. Mais List regarde ce qui est et non ce qui doit être en théorie, et il est ainsi plus à l’aise pour rejeter les conseils de l’école libérale dans l'idéologie la plus vaine. D’autre part, il a démontré qu’un pays agricole se trouve toujours en état d’infériorité par rapport à un pays manufacturier, qu’il est sous sa dépendance, et la plus grande valeur des produits manufacturés par rapport aux produits agricoles est cause d’inégalité dans la balance commerciale, les productions agricoles ne pouvant s’intensifier et se perfectionner que sous l’impulsion de l’industrie manufacturière. List reprend son exemple historique : ceux qui ont prétendu qu’après tout l'Amérique avait eu sa consolation, en ce sens qu'après cette perturbation générale de son économie financière posée par les exigences de l’Angleterre, le ralentissement des consommations avait rétabli l’économie américaine sur une base nouvelle, ceux-là sont encore dans l'erreur. En effet, « il importe peu au producteur ou au propriétaire d’un objet que son produit ou sa propriété vaille cent centimes ou cent francs, si avec les cent centimes il eut se procurer autant de satisfactions qu'avec les cent francs. Mais des prix bas ou élevés ne sont indifférents qu’autant qu'ils restent longtemps tels qu’ils sont. Si les fluctuations de prix sont fréquentes et fortes, il s’ensuit de graves dérangements dans l’économie des individus comme dans celle de la société. Celui qui a acheté des matières brutes lorsque les prix étaient élevés ne peut rentrer dans ses déboursés en vendant ses produits fabriqués lorsque les prix sont bas. ». En définitive la valeur commerciale du métal précieux est niée par la politique commerciale internationale même, les fluctuations de celles-ci en fixant le cours.
Un pays qui, pour son approvisionnement en objets manufacturés et pour le débouché de ses produits agricoles, dépend de l'étranger, n’est pas maitre de son économie
financière : l'Angleterre, en une ère de prospérité, consacre ses capitaux, en grande partie fruits des bénéfices qu’elle réalise dans ses opérations commerciales avec l'Amérique, à stimuler la production agricole et le crédit aux Etats- Unis. Puis, se trouvant gênée par l’insuffisance de ses récoltes et l'impossibilité d'exporter ses produits dans les autres pays du continent (protégés par des droits de douanes), l’Angleterre limite ses crédits, élève le taux de son escompte, réclame le paîment de sa créance. « On s’aperçut alors que les espèces qui circulaient en Amérique êtaient la propriété des Anglais » et l'Amérique essaya vainement de se tirer d’affaires par l’exportation de son coton. Si les capitaux anglais avaient été consacrés par les Etats-Unis à des réalisations manufacturières, ils n’auraient pas eu à importer des produits anglais, ils eussent pu soutenir la lutte commerciale, se mettre à égalité avec l’Angleterre et résorber naturellement leur dette. List, du moins, en est convaincu, sans peut-être bien comprendre que les Etats-Unis auraient rencontré eux aussi, dans cette période critique où l’Angleterre se voit fermer les portes du continent, de grandes difficultés pour exporter leurs produits fabriqués, pour réaliser un bénéfice leur permettant de rembourser l’Angleterre. Mais il suppose que les capitaux eussent été naturellement attirés par une politique manufacturière des Etats-Unis utilisant les possibilités productives du sol américain, et l’équilibre se rétablirait du fait que les Etats-Unis pourraient toujours exporter des produits agricoles en Angleterre sans avoir plus à importer de produits manufacturés anglais (1).
Le crédit a un rôle national à jouer. Citons ce beau passage : « Considérez le système des canaux et des digues de la Hollande : il est le fruit des efforts et des épargnes de plusieurs générations. Il faut une suite de générations pour établir dans un pays un système complet de communications, un système complet de fortification et de défense. Le crédit public est une des plus belles créations de l’administration moderne, et c’est une bénédiction pour les peu-
(1) Voulant démontrer les avantages que présente pour le crédit le système de la protection, List, dans le Système National (2° édition Richelot, pp. 405, 406, 407), entreprend une démonstration, sous forme de questions successives qui n’est autre que la méthode classique de la recherche des causes par l’examen des effets,
Rôle du crédit
ples lorsqu'il sert à répartir entre plusieurs générations les frais des ouvrages et des entreprises de la génération présente qui intéressent tout l’avenir de la nation et qui lui assurent existence, développement, grandeur, accroissement de ses forces productives. C’est une malédiction, lorsqu'il est employé pour des consommations inutiles et qu’ainsi, loin d’aider au progrès des générations futures, il leur ôte d’avance les moyens d’entreprendre de grands ouvrages, ou lorsque la charge des intérêts de la dette nationale est rejetée sur les consommations des classes laborieuses au lieu de porter sur les revenus de ceux qui possèdent »(1).
Cet admirable passage, trop peu fréquement cité, constitue le résumé le plus sûr .de la doctrine générale de List, et la meilleure illustration de sa théorie du sacrifice. Il renforce ces deux idées qu’un gouvernement doit agir en père de famille prévoyant de l’avenir, et qu’un Etat est vraiment une personne publique ayant sa vie propre, et non pas une collectivité arbitraire devant être soumise aux intérêts théoriques du genre humaïn idéalement conçu.
Il nous faut poursuivre la citation à la fois trop brève et trop complète pour qu’on puisse la résumer utilement : « Les dettes d’un Etat sont des lettres de change que la génération présente tire sur la génération future. Elles peuvent avoir été contractées dans l'intérêt particulier du présent, ou dans celui de l’avenir, ou dans l'intérêt commun de l’un et de l’autre. C’est dans le premier cas seulement qu’elles sont condamnables. Mais, chaque fois qu’il s’agit de la conservation et du développement de la nationalité, et que les dépenses nécessaires à cet effet excèdent les ressources de la génération présente, la dette rentre dans la dernière catégorie. Aucune dépense de la génération présente n’est plus avantageuse aux générations à venir que celle permettant l’amélioration des voies de communication, d'autant plus qu’en général ces ouvrages, qui accroissent déjà dans des proportions considérables et selon une progression continue les forces productives des générations à venir, amortissent avec le temps le capital
(1) Des idées analogues ont été énoncées en France par M. Adrien Marquet, lors de la présentation aux Chambres d’un programme de grands travaux destiné non seulement à améliorer l’économie générale du pays, mais dicté surtout par la nécessité immédiate de remédier au chômage.
qu'ils ont employé et rapportent même des intérêts. Ainsi non seulement il est permis à la génération présente de rejeter sur les générations futures la dépense de ces ouvrages, y compris les intérêts du capital employé, jusqu’à ce qu’il donne un revenu suffisant; mais elle est injuste envers elle-même, et elle viole les vrais principes de l’économie politique, lorsqu’elle se charge de tout le fardeau ou même d’une portion considérable. »
% Quatrième Section LES FORCES NATIONALES
Bibliographie particulière à cette question : Chapitres XV, XVI et XVII du Livre II du Système National; pp. 19, 20, 21 de l’Introduction du Système National; Lettres à Ingersoll, notamment les Lettres 2, 8, 9 et 10. Parmi les ouvrages secondaires : L'économie nationale envisagée du point de vue historique (Vierteljahrschrift, 1839) ; De l’importance d’une industrie manufacturière nationale (Vierteljahrschrift, 1839, notamment la conclusion); L'unité économique et politique de l’Allemagne (1846); et de très nombreux articles de la Gazette d'Augsbourg, du Zollvereinsblatt et même du Journal allemand de Reading, ces derniers connus seulement par fragments et citations.
Quand s'affirme l’unité de la nation, forces naturelles, forces instrmentales, forces financières deviennent des
forces nationales. Mais List a des forces nationales stricto-
sensu une conception personnelle : ce sont les forces déployées par la collectivité nationale, et plus spécialement par l'Etat, leur représentant naturel, en vue d’accroître le rendement des forces nationales lato sensu. Les forces nationales au sens restreint, ce sont donc les efforts entrepris par la nation pour stimuler sa production et sa consommation, sa prospérité visible dans le domaine international et son bonheur intérieur.
Par une phrase assez maladroite du Système National, List entend montrer l'intérêt que présente pour un Etat l’encouragement à la production et à la consommation (1).
(1) Au début du chapitre XV du Livre 2 du Système National, List écrit : « En société, produire, ce n’est pas seulement mettre au jour des produits proprement dits ou de la force productive, c’est aussi
L'encouragement à la production et à la consommation
Les stimulants
Mi
Il insiste sur l'influence de l'éducation et trouve que l'élévation de l’ouvrier par l'instruction est le meilleur des stimulants et à la consommation (besoins accrus) et à la production : il déclare même que « l'accroissement des jouissances de l’ouvrier, loin de nuire à la prospérité générale, a augmenté les forces productives de la société ». Il condamne les mesures tendant à réduire les productions et consommations de luxe : de telles mesures « n’ont fait que tuer l’émulation chez la plupart des habitants et n’ont encouragé que la paresse et la routine » (1).
C’est sans grande méthode que List va citer les principaux stimulants. Le premier est l’organisation civile et politique de la nation, qui doit permettre au producteur d'accéder aux premiers rangs de la société, au possédant de n'être pas gêné dans la gestion et les signes extérieurs de sa fortune. On a parfois prétendu que List rendait ainsi, au moins sur la première de ses propositions, hommage aux régimes démocratiques. Il faudrait alors définir le mot « démocratique ». List, partisan des libertés plus que de la liberté, est sans conteste admirateur de la démocratie américaine, mais il est le premier à l’orienter vers une formule gouvernementale autoritaire. Son « démocratisme » ne l’empêche pas de se rallier en toute occasion au principe de la monarchie héréditaire. Il le dit en de nombreux endroits, tant du Système National (2) que de ses autres écrits. Dans toute la partie historique du Système National, il démontre que les Etats forts qui parvinrent au cours de l’histoire à une prépondérance économique soutenue, le durent à l’hérédité monarchique, dont il oppose les bienfaits aux méfaits des aristocraties nobi-
exciter à la production et à la consommation ou à la création de forces productives. » Par cette allusion à la création des forces productives, List veut montrer le caractère productif de la recherche intellectuelle. Mais on ne peut pas dire, comme il le fait, que produire, c’est exciter à la production.
(1) Richelot note : « Cette appréciation judicieuse de l'utilité des consommations de luxe met au néant bien des déclamations dont elles ont été l’objet. D’autres économistes, du reste, et en particulier Mac- Culloch, les ont approuvées en les envisageant du même point de vue, c’est-à-dire comme stimulants au travail. »
(2) Au chapitre XV du Livre II du Système National, 3 $, il oppose la stabilité de la monarchie héréditaire, « favorable au maintien : à l’affermissement des nationalités » à l’instabilité de la monarchie élective,
liaires où commerçantes. Et notons en tous cas que son « démocratisme », pour obéir aux exigences du jargon moderne, n’est en rien appuyé par un « égalitarisme » que List condamne formellement en plusieurs endroits (et notamment à propos des industries somptuaires et des signes extérieurs de la fortune). Sans -empiéter sur la partie du présent ouvrage consacrée à l'influence de List, on peut penser que sa doctrine s’accorde assez bien avec les propositions modernes de la doctrine corporative, au moins de celle qui tend à assurer à tous ceux qui coopèrent à la production la possibilité d’accéder aux plus hauts postes de leur profession et, par la représentation de cette profession, aux plus hautes dignités de la vie économique et sociale (1).
List signale les brevets d’invention comme des stimulants très importants. Il a cette formule heureuse : « Les brevets d’invention sont comme des prix proposés au génie. L'espoir d’obtenir le prix éveille l’intelligence et la dirige vers les perfectionnements industriels. » Maïs les stimulants-types sont les droits protecteurs : « Les droits protecteurs opèrent comme des stimulants sur toutes les branches de l'industrie du pays dans lesquelles l’étranger a l'avantage, mais que le pays est capable d’exercer. Ils accordent une prime à l’entrepreneur et à l’ouvrier, en les mettant à même d’augmenter leur instruction et leur dexlérité, au capitaliste indigène ou étranger, en lui offrant pendant quelque temps un placement particulièrement avantageux pour ses capitaux. »
Et List explique dans quelles conditions on doit « envisager la douane comme moyen puissant de créer et d’affermir l’industrie manufacturière du pays ». Les droits à la sortie ne sont évidemment que des mesures exceptionnelles. (List ne s'étend pas sur ce sujet : il envisage vraisemblablement le recours rarissime aux droits à la sortie comme un moyen de faire demeurer à l’intérieur du pays des produits nécessaires à celui-ci et dont l’exporta-
tion serait sans cela compensée par une importation
bénéficiant à l’étranger. Maïs List s’interdit toute mesure
(1) Cf. Bouvier-Ajam: La Doctrine Corporative (Sirey, éditeur), 2° édition, pp. 155, 188-190.
Les brevets d'invention
La douane
Abatention des pays arriérés
Les deux phases
restreignant l'importation et l'exportation des produits agricoles, et dès lors les restrictions éventuelles à la sortie deviennent plus improbables, contrairement à la méthode de Colbert. List ne veut pas contester la possibilité pour l'Etat d'imposer des droits à la sortie, mais lui-même n’en conçoit pas, dans son système, la réelle utilité.)
Les pays torrides ou arriérés (territoire limité, faible population) « ne doivent taxer l'importation des objets manufacturés qu’en fonction du revenu » et sans risquer de compromettre la consommation. « Les mesures de protection ne sont légitimes que dans le but d’aider et d’affermir l'industrie manufacturière du pays » chez des nations denses, riches, évoluées. La protection peut aller de la prohibition absolue, imposée par l’état de guerre, aux droits modérés, en passant par les droits élevés imposant la prohibition en fait. List prend l’exemple de la France de 1815, qui adopta le système protecteur alors que l’Allemagne, la Russie et les Etats-Unis admirent la concurrence victorieuse de l’Angleterre, mais il regrette ce qu’il appelle « les exagérations du système prohibitif de la France depuis 1815 », car la France entrava l’importation de matières brutes et de produits agricoles. Or, en toute occasion, un pays manufacturier n’est riche que s’il offre à ses manufactures un plus grand nombre de matières premières : il commet donc une grave erreur en en restreignant l’importation. À ce sujet, Colwell note, dans l’édition américaine du Système National, que List n’attache pas une assez grande importance à la production des matières premières dans le pays. Il fait preuve de trop de confiance envers l'importation (que la guerre peut interrompre). Notamment, « le fer, dit Colwell, dont l’emploi sur une grande échelle est le caractère essentiel de la civilisation, doit être, autant que possible, produit dans le pays » (1).
Deux phases essentielles dans l’application des principes du nationalisme économique vont être réglées par la douane : d’abord le passage de l’état de libre concurrence à la protection, permettant l’accès de la nation à la pros-
(1) Colwell remarque aussi que List range toujours le fer parmi les matières premières, alors que « le fer en barre, matière première pour certaines branches d'industrie, est lui-même, très exactement, un produit fabriqué ».
périté; ensuite le passage de la protection systématique à une protection modérée, permettant une certaine manifestation de la concurrence destinée à ne pas laisser l’Etat prospère s'endormir sur ses lauriers. Dans l’un et l’autre cas, on doit procéder progressivement : les premières industries à encourager sont celles qui produisent les articles de consommation générale, qui entraînent les autres industries. « C’est par l’acquisition et le maintien de ces vastes industries que la nation acquiert et conserve son importance industrielle, car les interruptions du commerce par la guerre causent peu de dommage lorsqu'elles ne font qu’arrêter l’importation du commerce de luxe. » Ces industries de luxe ne doivent appeler l'attention qu’en dernier lieu.
S’il est du devoir d’une nation d’acclimater les industries qui établissent sa puissance, doit-elle s’attarder à des expériences ruineuses? List a senti toute la gravité de l’objection, et il croit pouvoir dire : « En thèse générale, on doit admettre qu’un pays où une branche de fabrication ne peut pas naître à l’aide d’une protection de 40 à 60 % à son début, et ne peut pas se maintenir ensuite avec une protection de 20 à 30 %, manque des conditions essentielles pour cette industrie manufacturière. » List n’insiste pas sur cette épineuse question : lui-même sent la fragilité du critère qu’il propose, et qui en vaut un autre; mais il a l’honnêteté d’aborder de front ce délicat problème, qu’il résoud comme il peut.
List n’est pas partisan des « primes » (1) : elles sont, dit-il, inadmissibles comme moyen permanent d’aider à l’industrie du pays dans la lutte commerciale internationale, et plus encore comme moyen de conquérir des marchés à l’étranger, Elles peuvent néanmoins avoir leur utilité lorsque l'Etat aide l'initiative privée (création de compagnies commerciales) : mais il préfère que l'Etat avance une partie du capital nécessaire, si les particuliers n’y suffisent pas, et qu’il apparaisse commé un actionnaire laissant toutefois la préférence aux particuliers quant au paîment des intérêts.
(1) Ses. arguments sont sensiblements ceux que Sully opposait vainement d’ailleurs, aux opinions d'Henri IV, partisan des « primes d'encouragement aux manufactures »,
Les limites
Les primes
Un
libre-échangiste ?
List reproche à l’école libérale de ne pas distinguer entre le profectionnisme généralisé et le protectionnisme manufacturier qu’il préconise, de croire que ce dernier favorise les industriels aux dépens des paysans, de n’admettre la protection douanière que comme mesure de rétorsion et, pour Ja fabrication des armes et munitions de guerre, de favoriser les traités draconiens asservissant un peuple avant des possibilités productives à l'Angleterre. Bref, il réunit toutes ses principales accusations contre « l'école » et termine par elles le Livre II du Système National d’Economie Politique, où il a exprimé l'essentiel de sa théorie.
On a prétendu parfois que List était un « libre-échangiste qui s’ignore ». Il y a là au moins une erreur d’expression. List présente son système protecteur comme « un système transitoire, un procédé de circonstance » (Rist) et non seulement il n’ignore pas les avantages de la liberté, mais il veut y parvenir. Il constate seulement que les mesures libérales actuelles consacrent l’iniquité alors que la liberté commerciale, après l’application par les différentes nations du programme nationaliste, règlera les rapports normaux entre des pays égaux en force et en droits. Mais cette proposition idéale nous apparaît malgré tout comme une vue de l'esprit : elle suppose un renoncement aux politiques particulières et une harmonie entre les forces productives des diverses nations qui sont assez improbables. De même que la doctrine de List lui fut inspirée par l’exemple de nations éprouvées dans leur économie et menacées dans leur avenir par l’hégémonie anglaise, qu’elle constitue donc un programme « opportuniste >» en même temps qu’une doctrine générale, les auteurs qui s’inspireront de List en retiendront surtout les principes défensifs et les applications immédiates, ne contribuant que pour une faible part à la réalisation de ce lointain idéal de liberté que prévoyait List, et même souvent en retardant l’incertain avènement.