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CHAPITRE IV

Aspects secondaires de l’'Œuvre de Frédéric List

Essai d’une histoire des doctrines économiques. Aperçu sur la politique

commerciale de quelques grands Etats. List théoricien du droit coneti-

titutionnel. List commentateur de Machiavel et d’Antonio Serra. L'enseignement de l’économie politique selon Frédéric List.

Les trois aspects principaux de l’œuvre de List ont été successivement observés : List est un historien des faits économiques, un savant soucieux de définir les éléments de sa science, un constructeur dont la doctrine s’appuie sur sa conception de l’histoire et de cette science économique. Mais il n’est pas que cela. Et, sans y attacher le même intérêt qu'aux études précédentes, il convient d’examiner les aspects secondaires de son œuvre pour avoir de celle-ci une vue moins incomplète.

List a consacré la plupart de ses écrits aux questions primordiales que nous venons de passer en revue : là est l'essentiel des travaux pour la Société allemande de Commerce, des Lettres à Ingersoll, des travaux de 1839, 1841, 1842, 1844. Nous ne reviendrons pas sur les études relatives aux chemins de fer, sur les articles d’actualité que ses voyages en Amérique, en France, en Autriche et en Hongrie l'amenèrent à rédiger en le prenant plus ou moins au dépourvu, toutes œuvres que nous avons préféré signaler dans la partie biographique tant elles sont sous la dépendance des voyages et rencontres de notre auteur. Ceci dit, il nous faut remarquer que nous n’avons pas encore mis en évi-

Les « systèmes >»

Originalité

dence tous les points caractéristiques de l’œuvre de List, ni même tous ceux du Système National.

Le Livre troisième de cet ouvrage est intitulé : Les Systèmes. List comptait vraisemblablement donner à ce Livre troisième une importance comparable à celle du Livre premier, consacré à l’histoire économique, en effet, il s’agit cette fois d’un exposé de l’histoire des doctrines économiques. List, pressé par son éditeur, précipita la rédaction de ce troisième Livre, inégalement proportionné, où il se contenta de résumer ou de critiquer quelques auteurs qu’il connaissait particulièrement bien, remit sur le tapis de vieilles querelles et des arguments par lui déjà usés, en sorte que ce qui aurait pu être une des plus passionnantes parties de son œuvre n’a qu’un aspect de travail bâclé, encore que plus d’un passage en soit à retenir. Et ce qu’il faut retenir surtout, à notre sens, c’est l’idée même de List, qui le poussa à construire avec quelque méthode une histoire des doctrines. La méthode-principe a souffert de l’irrégularité de la rédaction, d’abord parce que List, combattif et combattu, ne pouvait pas réduire à ses justes proportions dans le temps l’œuvre de ses contemporains. Pour y parvenir, il lui aurait fallu la sévère discipline d’un Jacques Baïnville, son don de la synthèse et son désintéressement parfois altier, jamais affecté. Mais ce qui est possible pour un historien, ne l’est pas pour un économiste : l’impartialité de celui qui, même s’il a fait école, demeure étranger aux conclusions que d’autres ont tirées de son observation des faits humains, n’a rien de commun avec la sincérité de l’économiste qui, ayant créé une doctrine nouvelle, s’efforce de porter un jugement sain sur les doctrines qui ont précédé la sienne ou qui s’y opposent. On ne peut pas être contemplateur désintéressé d’une lutte d’idées et d'hommes à laquelle on participe.

Néanmoins, on sent une réelle application à examiner dans l’ordre chronologique les grandes écoles économiques depuis l’aurore du mercantilisme jusqu’au système d’économie nationale préconisé par List et considéré comme le commencement d’une ère nouvelle. Ainsi est donnée une éclatante démonstration de ce fait trop peu considéré même par les savants contemporains, à savoir que l’économie politique n’a pas attendu, pour se manifester sous sa forme

scientifique, 1776 et la parution des Recherches sur la Richesse des Nations. Malgré l’imprfection signalée dans son travail, List réagira utilement contre l'orgueilleuse affirmation des disciples de Smith, pour qui, avant leur maître, l'économie politique n’était qu’empirisme et routine. List n’a pas cette vue sommaire de l’économie, et il retrace la méthode des mercantilistes, méthode tout aussi raisonnée que celle des libéraux, mais assurément moins appuyée sur des vues de l’esprit que sur des réalités nationales, économiques et sociales. Une méthode empirique n’en est pas moins une méthode (1). Il ne faut d’ailleurs pas oublier l’évolution constante du système mercantile, moins sous la poussée des événements que sous l’impulsion de rois et de ministres ayant leur doctrine, et cherchant à l’appliquer. À cet égard, un Sully n’agit pas différemment d’un Turgot : il applique son programme, et qui dit programme dit doctrine.

Dans son souci de remonter aux sources les plus lointaines de l’économie moderne, List va s’efforcer de trouver des auteurs au xv° siècle même, ou tout au moins au début du xvi° puisque c’est en 1515 que Machiavel écrivit l’Ospuculo dei principati, plus communément appelé Le Prince, considéré par List, sans qu’on en sache la raison, comme le premier ouvrage marquant de l’économie politique! La vérité est que List connaissait admirablement l’œuvre de Machiavel, et qu’il ne voulut pas perdre une occasion de montrer son savoir et de commenter un ouvrage qui l’avait passionné. Ses commentaires ne portent d’ailleurs pas, et ne pouvaient matériellement pas porter sur des questions économiques, et il nous semble donc préférable de les examiner en dehors de l’essai d’une histoire des doctrines économiques auquel se livre List (2). List nous dit ensuite que « le premier ouvrage spécial sur l’économie politique qui ait été écrit en Italie est celui d’Antonio Serra, de Naples, sur les moyens de faire affluer l'or et l'argent dans les royaumes. Notons que par cette phrase, reconnaissant Serra comme le premier auteur d’un ouvrage traitant spécialement de l’économie politique, List avoue lui-

(1) Sur le rôle de l’empirisme en économie politique, cf. l’article de M. Pierre Marty, in Le Corporatisme de janvier 1938. (2) Système National, Livre III, début du chapitre I*.

Machiavel et Serra

List

est mal documenté

Mééonnaissance

de Sully

même que Machiavel ne peut être considéré que CARE un économiste « amateur ».

List ici est pour le moins très mal documenté : peut-être a-t-il cru bon de regarder la seule Italie, considérant l'œuvre économique des autres Etats comme dénuée d’intérêt. Que ne cite-t-il le Traité des monnaies de Nicolas Oresme, qui date de 1355? En tous cas, s’il veut faire commencer l’économie politique avec les auteurs du xvi‘ penchés sur les problèmes monétaires, que ne cite-t-il au moins Jean Bodin et Malestroict?

On peut dire, en définitive, que List a méconnu l’époque des théoriciens monétaires précédant le mercantilisme colbertien, et qu’il n’a connu qu’un représentant, d’ailleurs peu autorisé, de cette époque. C’est pourquoi nous examinerons plus loin et à part les jugements de List sur l’œuvre de Serra, et nous ne considérerons son essai d’histoire des doctrines qu’à partir du mercantilisme industrialiste.

List, nous avons déjà eu l’occasion de le dire, méconnaît l’œuvre de Sully : il ne comprend pas qu’avant Colbert, ce ministre d'Henri IV traça et commença d'exécuter le programme mercantile. List explique lui-même les raisons de son attitude : il appelle la méthode colbertienne « système industriel » et déclare que l’école libérale a improprement appelé ce système « système mercantile ». Pour lui cette expression « système mercantile » signifierait qu’il s'agit d’un système économique conçu en faveur du commerce et des commerçants (1). Mais List ignore donc que les partisans du mercantilisme entendent par système mércantile « système relatif aux activités économiques productives », de même que par l’expression de « marchands » (mercatores) ils n’entendent pas exclusivement. les commerçants, mais tous ceux que leur activité économique conduit en fin de compte à effectuer une opération de vente. Ainsi, est marchand non seulement le commerçant (ces mots n'étaient pas aux temps classiques des synonymes, et c'est par une erreur de la langue vulgaire qu’ils le sont

(1) Adam Smith a une notion du mercantilisme voisine de celle de Quesnay : c’est pour lui le système préférant les intérêts du commercé et dé l’industrie à ceux de l’agriculture. Sans être aussi restric-

tif que List, il méconnaît cependant le mercantilisme agricole pré-colbertien,

presque devenus), mais aussi le négociant, le manufacturier, l’agriculteur (1). Et, dans ces conditions, ce n’est pas une erreur de distinguer, selon la prédominance d’une activité économique dans l’attention du gouvernement, une ère de mercantilisme agriocle (2) avant celle du mercantilisme industriel à laquelle succèdera enfin un mercantilisme commercial.

L'erreur de List au sujet de Sully nous semble d’au-

tant plus regrettable qu’il aurait trouvé dans l’œuvre du

ministre huguenot Ia première application véritable de son programme. Sully ne s’est pas contenté de dire : « Labou-

rage et pâturage sont les deux mamelles de la France »,

mais il a dit textuellement : « Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France, les vraies mines d’or du Pérou ». On aurait tort de croire que cette deuxième partie de sa phrase tient de la boutade. Elle signifie tout simplement que Sully ne croit pas au bien-fondé du bullionisme espagnol agissant directement sur la balance du commerce, dans le but d’accroître sans intermédiaire, sans moyen terme économique, le stock d’or de l'Etat. Les vraies mines d’or seront les moyens par lesquels un Etat se procure de l’or : ceux qui l’extraient devront le lui céder, en échange des produits manufacturés que la France leur vendra. Pour cela, Sully veut que la France puisse « se nourrir ellemême », et c’est de là que vient le symbole de la poule au pot cher à Henri IV. Ici s’exprime donc la classique différence entre le système mercantile et le système de List : Sully, comme Colbert et avant lui, pratique la politique de la vie à bon marché, du pain à bon marché, et pour cela il établit la protection douanière des produits agricoles, protection en deci et en deçà (3). Mais Sully ne s'arrête pas aux

(1) On relèvera une même erreur de langage À propos du mot « industrie », auquel de nombreux économistes veulent, avec raison, conserver son sens exact : « l’agriculture est la première industrie de l’humanité », écrit M. Blondel (op. cit. p. 2).

(2) Cf. Camille Perreau, op. cit.

(3) La province est le cadre normal ds la vie agricole comme de la vie corporative. Mais Sully considère chaque province comme un agent d'exécution du service national, et c’est pourquoi il facilite les échanges économiques inter-régionaux, notamment quant à la circulation des grains. Dans les périodes d’abondance, l’exportation des produits agricoles à l’étranger est tolérée, mais ceci dans les périodes d’abondance seulement,

Erreur

regrettable

Appréciation du mercantilisme

articles agricoles d’un programme économique. Cette politique de vie à bon marché n’a pour seul but de servir la puissance manufacturière de la France. List, rendant hommage, avant de parler de Colbert, aux corporations, et concevant leur rôle national (1), ne se doute même pas qu’il rend ainsi hommage à Henri IV, Sully et Laffemas, qui sont les premiers à avoir nettement conçu le rôle national des corporations, et à avoir assuré entre les corporations de régions différentes la collaboration nécessaire pour le service du pays.

Enfin, Sully est bien le premier à avoir pratiqué d'une façon générale « la politique du sacrifice » : les manufactures sont créées dans des conditions parfois très coûteuses et difficiles, dans une idée éminente de service national, d’où leurs privilèges et leur caractère extra-corporatif. Des industries et des méthodes étrangères (soie, draps, etc.) sont implantées en France, cependant que Sully, grand-voyer de France, consacre toutes les ressources disponibles aux travaux publics. Pour protéger l’industrie et le commerce français, il pratique la prohibition d'importation, en même temps qu’il tente un gros effort colonial.

List déclare que l’avènement du mercantilisme industriel imposa un progrès dans la liberté civile. Il oppose le succès national de l’Angleterre et de la France, qu’il attribue en grande partie à la monarchie héréditaire, à l’échec de la Pologne, soumise à la monarchie élective. Mais le succès lui semble beaucoup plus complet en Angleterre qu’en France, et il faudra nous reporter à différents passages de son œuvre pour avoir à ce sujet une explication plus complète de sa pensée.

Voyons d’abord son analyse du système mercantile qu’il n’appelle jamais autrement que système industriel, analÿyse qu'il dit avoir faite après lecture d’un livre de Steuart examinant l’application du système mercantile au cours de l’histoire anglaise.

« Voici en quoi consistent les mérites du système industriel vis-à-vis des systèmes qui lui ont succédé :

« 1° Il comprend l’importance des manufactures et leur influence sur l’agriculture, sur le commerce et sur la navigation du pays, et il les reconnaît franchement:

() Système National, Livre III, chapitre 2, 8 2.

« 2° Il choisit en général le bon moyen pour créer l’industrie manufacturière dans la nation mûre à cet effet;

« 3° Il prend l’idée de nation pour point de départ, et considérant les nations comme des unités, il tient compte partout des intérêts nationaux.

« Voici maintenant les points principaux par lesquels pèche ce système :

« 1° En général, il n’a pas une notion exacte de l’éducation industrielle du pays ni des conditions de son application (1);

« 2° IL provoque par conséquent de la part des peuples qui vivent sous un climat contraire aux manufactures, d'Etats trop petits ou trop peu avancés, une imitation mal entendue du système protecteur (2);

« 3° Il veut, au détriment de l’agriculture, étendre la protection aux matières brutes, bien que l’agriculture soit suffisamment protégée par la nature des choses (3) contre la concurrence étrangère (4) ;

« 4° II veut, au détriment de l’agriculture et contre toute justice, favoriser l’exportation des matières brutes (5):

« 5° Il n’enseigne pas à la nation parvenue à la suprématie manufacturière et commerciale qu’elle doit ouvrir son marché à la libre concurrence pour préserver de l’indolence ses manufactures et ses négociants (6);

« 6° Dans la poursuite exclusive du but politique, il méconnaît les relations cosmopolites des nations entre elles, et le but du genre humain; il entraîne ainsi les gouvernements à adopter la prohibition là où la protection aurait suffi, ou à établir des droits prohibitifs là où des droits modérés auraient mieux convenu;

(1) Ce reproche rappelle l'accusation portée par les physiocrates contre l’empirisme routinier des mercantilistes.

(2) L'Etat doit pratiquer la protection lorsqu'il s’est placé au préalable dans les conditions requises. Cf. présent ouvrage, 2° partie, ch. 2, p. 168.

(3) On s’est servi de cette phrase pour prêter à List une certaine conception de l’ordre-naturel des choses.

(4) Cf. présent ouvrage, 2° part‘e, ch. 3, p.185.

(5) Cette accusation est peu fondée, pour le mercantilisme français notamment et, d’une façon générale, pour le mercantilisme anglais. L’exportation des matières brutes n’est qu’exceptionnellement tolérée par ce pays, ainsi que nous l’avons vu. Le reproche n’est mérité que par le mercantilisme espagnol.

(6) Cf. présent ouvrage, 2° partie, Ch. 3, p. 206,

Idées de List sur la chute du mercantilisme

« 7° Enfin, par cet oubii complet du principe cosmopolite, il ne voit pas dans l’union future de tous les peuples, dans l'établissement de la paix perpétuelie et de la liberté générale du commerce, le but vers lequei tous les peuples doivent tendre et dont ils doivent de plus en plus se rapprocher (1) » (2).

Pour expliquer la brève durée du mercantilisme en France, durée qui lui semble d’autant plus courte qu’il ne considère que le système industriel de Colbert, List n’a pas, en définitive, d'arguments très précis. L'influence de Mme de Maintenon sur le roi, la révocation de l’édit de Nantes, les dissipations du Régent, la ténacité des institutions féodales un instant matées, telles sont les causes principales qu’il nous propose, en différents endroits, faisant prévaloir tantôt l’une et tantôt l’autre. Tout cela n’est pas très convaincant : la grande erreur de la révocation de l'édit de Nantes, particulièrement sensible à un protestant comme List, n’est tout de même pas une explication valable de la ruine du système mercantile. Si elle priva la France d’une partie appréciable de ses forces économiques, elle n’en ruina tout de même pas une économie menacée par ailleurs par les exigences de la guerre. Les dissipations du Régent et celles de Louis XV étaient moins dangereuses que l’accueil trop libéral qu’ils firent aux idées philosophiques et littéraires anti-mercantilistes. Quant à la ténacité des institutions féodales, il ne semble pas qu’on puisse en parier après le règne de Louis XIV : l’historien serait bien en peine de prouver une recrudescence de féodalité entre le règne de Louis XIV et la révolution. On pourrait même répondre que, bien souvent, c’est avec l'appui des grands seigneurs que les idées physiocratiques ont pu se répandre. Mais les vrais auteurs de la réaction anti-mercantiliste ont été plutôt les philosophes eux-mêmes, théoriciens des droits de l’homme, apôtres de l’égalité, chantres de l’ordre naturel des choses (3). Et ce sont bien les élé-

(1) Ce septième reproche, comme le sixième, ne fait que développer le cinquième. C’est sur eux que se sont appuyés ceux qui prétendaïent que List était un libre-échangiste qui s’ignorait. Cf. ibidem, p. 206.

‘@) Système National, 2 édition Richelot, Livre 3, chapitre Ii, p. 459 sq. :

(3) Cf. Olivier-Martin, Précis d'Histoire du Droit trançais, $ 1091 sq.

ments bourgeois du Tiers Etat qui poussèrent à la destruclion du système colbertien.

List toutefois indique la cause essentielle de la chute de ce système, la düestion agricole. Nous avons vu les résultats de la politique du pain à bon marché, particulièrement inquiétants dans les cas de récolte insuffisante (1), l’attitude de Sully (2) et de Colbert (3), la réaction des libéraux (4) et celle de List (5). Nous avons notamment commenté son attitude en relevant à notre sens un véritable paradoxe dans sa doctrine (6).

List a été beaucoup plus impressionné par le courant d'idées qu'il a constaté en France surtout, et en Angleterre, que par les principes de son protectionnisme industriel. S'il avait pris pour exemple la France contemporaine de Sully au lieu de se laisser aveugler par celle contemporaine de Turgot, il aurait été amené vraisemblablement à conclure par le protectionnisme agricole. Un Etat qui met sur le même pied la politique agricole et la politique indusirielle, qui, par les travaux publics et les privilèges, veut les soutenir l’une et l’autre, n’a pas de motif réel à adopter tout d’un coup une attitude différente et à admettre comme légitime le libre-échange pour l’agriculture quand il le refuse à l’industrie. Ceci est également vrai, en bonne logique, du point de vue défensif (le pays qui produit lui-même les matières nécessaires à son alimentation ne dépend pas de l’étranger). Il est vrai que, si List ne l’a pas fait luimême avec méthode, on peut néanmoins trouver deux explications à son attitude et au jugement qu’il porte sur le mercantilisme :

D'abord, il déclare qu’un Etat n’est fondé à appliquer ia méthode protectionniste qu’au jour où il est parvenu à un certain stade d’évolution. Il doit avoir des frontières naturelles, une population dense et laborieuse, une agriculture riche et des ressources coloniales. Ainsi cet Etat est assuré d’une production agricole satisfaisante, même en se

(1) Cf. présent ouvrage, 2° partie, Ch, III, p. 186.

(2) ibidem, 2° partie, ch, IV, p. 210.

(3) ibidem, 2° partie, ch. I, p. 140.

(4) Cf. Olivier-Martin, op. cit., $ 1036 sq.

(5) Cf. présent ouvrage, 2° partie, ch. III, p. 183. (« Complet accord avec l’école régnante »)

(6) Cf. présent ouvrage, 2° partie, ch. III, p. 183 sq.

La politique agricole

List n’a pas eu une vue juste du mercantilisme

passant de l'étranger. Notons que List se fait quelques illusions, d’abord parce que lui-même a prévu que les terrains les plus rémunérateurs ne seront pas, au jour de la grandeur manufacturière de la nation, ceux des contrées agricoles; ensuite parce que rien n’est moins assuré, en temps de guerre, que les relations entre métropole et colonies.

Ensuite, il ne conçoit pas le mercantilisme sous son véritable aspect. Il le croit moins attaché qu’il ne l’est en réalité à l'accroissement du stock d’or national. Et c’est pour lui tantôt une occasion de reproches, tantôt une occasion de louanges. Il se persuade parfois que le but du mercantilisme était uniquement la recherche de la grandeur manufacturière, et il déplore aussitôt les erreurs commises, selon lui, en matière de politique agricole. Parfois au contraire, mais exceptionnellement, il comprend mieux le but

« métalliste » de la politique mercantiliste, qui devrait

lui suffire à justifier le protectionnisme agricole. Mais, comme ïil voit les résultats de ce dernier avec des yeux de physiocrate, il cherche avant tout à se mettre à l’abri de l’accusation de mercantilisme, et il surenchérit encore dans son libre-échangisme agricole. Et c’est à ce compte-là qu’on peut prétendre, comme on le fit parfois, que le libéralisme agricole de List est en partie dicté par sa crainte d’être purement et simplement assimilé à un mercantiliste du xvri° siècle.

Cette étude, vraiment imparfaite et souvent déconcertante, de l’école mercantiliste, est encore le meilleur passage de l’essai d’une histoire des doctrines tenté par List. Ses principales erreurs sont, selon nous, sa négligence totale de la politique mercantiliste pré-colbertienne, et son approbation mal échafaudée du libéralisme agraire.

Les trois pages que List consacre à l’école physiocratique, qui est pour lui la propagandiste du « système agricole », (1) ne sont pas très édifiantes. Il trouve là une occasion d'approuver ses propres idées en matières agricole, regrettant qu’on ait recours, pour les établir, à des raisonnements d’idéologue fermant les yeux aux réalités de ce monde, et qu’on fasse retomber sur Colbert toute la responsabilité de l’état de l’agriculture française : Colbert, ici,

7 La

() Système National, Livre 3, Chapitre III,

n'est pour List qu’un responsable secondaire, puisque Îles bienfaits d’une politique manufacturière rejaillissent normalement sur l’agriculture. — C’est là une remarque que List lui-même a mis quelque temps à émettre.

Deux chapitres du Système National sont consacrés au « système de la valeur échangeable, appelé à tort par l’école système industriel » (1). L’un d’eux est consacré à Adam Smith, et c’est une occasion pour List d'émettre ses griefs habituels : le système économique de Smith « suppose l’existence de la paix perpétuelle et de l’association universelle, méconnaît les avantages d’une industrie manufacturière nationale et les moyens de l’acquérir, réclame la

liberté absolue du commerce ». List retombe dans ses exa-'

gérations coutumières; pour Smith, à l'entendre : « il n’existe pas de nations; il ne voit qu’une société, c’est-àdire des individus réunis », d’où « cette exaltation de la personnalité devenue l’origine de toute force productive ». Nous avons déjà vu ce qu’il fallait penser de ces jugements ainsi que de l’accusation, d’ailleurs plus pertinente, qui déclare que Smith « réduit l’économie politique à un théorie pure et simple des valeurs », et que cette autre accusation qui considère que le système de Smith « envisage tout du point de vue du marchand », ce qui est peut-être relativement vrai quant aux conséquences du système incriminé, mais absolument faux quant au système tel qu’il est énoncé. Le second chapitre est consacré à « Jean- Baptiste Say et son école », et c’est une occasion pour List de montrer comment Say a acclimaté en France, en les amoindrissant un peu, les principes de Smith, et d’opposer à Jean-Baptiste d’une part l’œuvre de son frère Louis, d’autre part celle de Chaptal, protectionniste, et celle des Saint-

(1) Richelot note très justement dès sa premicre édition : « Ce n’est pas que par opposition au système agricole absolu des physiocrates qu’on a pu donner à l’ensemble des doctrines d'Adam Smith le nom de système industriel. Ce nom ne lui est nullement applicable, si on le prend dans le sens de manufacture, car, tout en restituant aux manufactures la faculté productive, Adam Smith ne cache pas ses préférences pour l’agriculture et pour les agriculteurs. En tous cas, il me paraît peu convenable de qualifier de système ce qui est déjà la science, Quant à la dénomination que List emploie, elle ne s’entend et ne peut s’entendre que de la théorie de la liberté du commerce telle qu’elle est formulée dans la Richesse des r'utions, »

Smith et Say

La politique

Simoniens (1) et des Fouriéristes, dont il dit qu’ « avec des talents remarquables à leur tête, au lieu de réformer l’ancienne science, ils l’ont rejetée complètement et imaginé des utopies » (2) et c’est là que List arrête son histoire des doctrines...

Je LE

Il n'y a plus lieu de nos jours de s'étendre sur le Livre IV du Système National, que List intitule « La Politique ». Ce sont en effet des considérations sur la politique commerciale de l'Europe contemporaine de List, dont l’essentiel, ce qui doit venir jusqu’à nous, a déjà été examiné

par List dans son Livre 1”, consacré à l’histoire économique. Il y a donc là beaucoup de redites, à côté d’exposés qui, s’ils n’ont pas perdu tout intérêt, n’en ont néanmoins conservé qu’un très secondaire. Examinant les rapports entre « la suprématie et les puissances continentales, l'Amérique du Nord et la France », il expose, non sans exagération, les « maximes d'Etat » égoiïstes qui ont présidé à l’action de l'Angleterre, fait de William Pitt « le premier homme d'Etat anglais qui comprit l’usage qu’on pouvait tirer de la théorie cosmopolite d'Adam Smith » et de Canning et de Huskisson ceux qui s’efforcèrent d’obtenir de la France (3)

(1) C’est à cette occasion que List rend hommage à Michel Chevalier, pour lequel il avait conçu une grande admiration, explicable une fois de plus par les ressemblances entre l’existence de l’économiste français et la sienne : obligé de partir en Amérique à la suite d’une condamnation de presse, Chevalier ne revint en France que sous l’empire et devint professeur d’économie politique au Collège de France. Grand ami de Cobden, Michel Chevalier écrivit trois ouvrages fondamentaux dont les titres suffisent à expliquer l’analogie d’inspiration avec List : Histoire et description des voies de communication aux Etats-Unis, Lettres sur l’organisation du travail, Les brevets d’invention. Ce qui enthousiasma le plus List fut un ouvrage classé d’ordinaire parmi les écrits secondaires de Chevalier, Essais de politique industrielle, paru à la librairie Capelle qui devait éditer la traduction française de l’œuvre de List. Quelle que soit l’admiration que List eut pour Chevalier, il ne connut son œuvre qu’assez tard et ne l’utilisa pas en dehors de son examen des principaux systèmes économiques.

(2) List déclare que le côté faible des saint-simoniens est « l’anihilation de la liberté », et, pour les fourriéristes, il déclare qu’une nation divisée en phalanstères ne pourrait prétendre ni à la puissance ni à l’indépendance.

(3) List montre comment le ministre français Villèle, qui jouit d'ordinaire dans l’histoire de France de peu de considération, sut op-

et des Etats-Unis des traités draconiens, politique continuée, à l’égard de la France, par Poulett-Thompson et son envoyé, le docteur Bowring.

Ensuite, il étudie les rapports entre *« la suprématie insulaire et l’union douanière allemande ». Nous connaissons à cet égard la pensée de List : il l’appuie sur les rapports du docteur Bowring et d'Alexandre Ferrier (1) sans ajouter rien de nouveau à ses pensées précédentes. Envisageant ensuite « la politique continentale », il montre que l'intérêt de toutes les nations est « de se défendre contre la concurrence destructive de l'Angleterre », il critique la politique coloniale anglaise dans sa façon de « procéder par bonds » et d’une façon différente selon les peuples, en faisant passer quelques-uns sans transition de l’esciavage le plus absolu à une liberté dangereuse pour ces peuples eux-mêmes, et il reproche à l’Angieterre de vouloir s’annexer l'Orient, en monopoliser les avantages d’importation et d’exportation, ce qui le conduit à lui conseiller de « s’exercer de bonne heure à la résignation, de se concilier par des concessions opportunes l’amitié des puissances européennes et de s’habituer dès maintenant à l’idée d’être la première parmi des égales. » Ces réflexions, énoncées avec concision et sans haine, sont les plus intéressantes, aujourd’hui encore où elles n’ont pas perdu leur actualité, de toutes celles qu'il consacre à la politique commerciale.

List termine en examinant « la politique commerciale de la nation allemande ». L'Allemagne doit d’abord se placer dans les conditions nécessaires à la pratique du système

poser aux propositions de Canning une vue sensée des vrais intérêts de la France, se souciant fort peu d’accéder au désir de l’Angleterre, de sacrifier des industries françaises protégées en échange d’avantages assez illusoires qui auraient été réservés à certains produits’ français sur le marché anglais.

(1) C’est de ce Ferrier que Karl Marx, en toute fantaisie et contre toute vraisemblance, fait le principal inspirateur de List! (Cf. Marx, Theorien über Mehrwerth, tome I, p. 339.) List aurait été influencé par l’étude de Ferrier. Du gouvernement considéré dans ses rapports avec Le commerce, parue en 1805. Les biographes de List sont tous d'accord pour reconnaître que List n’a connu que très peu de choses de Ferrier et qu’il a surtout été documenté sur celui-ci lors de son séjour en France en 1830. De l’aveu de M. Rist, l’assertion de Marx « n’est guère qu’une boutade ». (Histoire des doctrines économiques de

Gide et Rist, 5° édition, p. 326.)

La suprématie insulaire

Politique allemande

Appréciation

national (1), et le Zolleverein doit donc comprendre la Hollande parmi les Etats associés (2). Il faut enfin que l'Allemagne tente un gros effort en matière coloniale (3). et « qu’en attendant l’accession des villes hanséatiques et de la Hollande au Zolleverein, la Prusse, prenant aujourd’hui l'initiative, crée un pavillon de commerce allemand » qui permettrait la fondation de colonies. Et List de conclure en disant qu’ainsi les droits protecteurs et une amélioration des moyens de communication intérieure assureraient à l'Allemagne une prospérité à laquelle elle a droit.

Rappelons que List, ainsi que nous l’avons signalé dans la partie biographique, a, en dehors du Système National traité De la Réforme économique du royaume de Hongrie, en 1845, et a résumé ses idées fondamentales sur l’Unité économique et politique de l'Allemagne, en 1846. Enfin, son mémoire de 1846, De l’importance et des conditions d’une alliance entre l'Angleterre et l'Allemagne, rédigé sur la demande de Bunsen, contredit en grande partie, et pour des raisons d'opportunité politique que nous avons eu à examiner, les observations de List sur la politique commerciale de l’Angleterre telles qu’il les émet dans le Système National. Il nous semble fastidieux et inutile de revenir sur ces ouvrages déjà succinctement décrits.

Parmi les aspects secondaires de l’œuvre de Frédéric List, les plus intéressants au point de vue de l’économiste sont

(1) List n’insiste pas sur cette idée dans son Livre IV du Systéine National, alors qu’il a précédemment développé son opinion dans les Livres antérieurs. Il se contente maintenant de montrer le déséquilibre qu’il y a entre la richesse intellectuelle de l’Allemagne et la faiblesse de sa situation économique (Livre IV, chapitre 4).

(2) Dans le Livre I, chapitre 3, List, étudiant l’histoire économique de la Hollande, prévoit la nécessité de son entrée dans le Zollverein. Dans le Livre IV, chapitre 4, il reproche à la Hollande de pratiquer « une politique à courte vue, dont les avantages ne sont qu’apparents », car « elle se conduit mal envers l’Allemagne et méconnaît son véritable intérêt lorsque, trouvant en Allemagne le débouché de la majeure partie de ses produits coloniaux, elle s’approvisionne de produits fabriqués là où il lui plaît. » Le but de la politique allemande sera, sous peine de mesures douanières défavorables à la Hollande, de la faire changer d’attitude.

(3) Il serait intéressant de commenter ces premières revendications coloniales de l’Allemagne, qui ne comptait alors que sur sa propre force commerciale. Selon List, l’effort doit être tenté surtout par l’émigration dans l’Amérique du Centre et du Sud et par la fondation de colonies, grâce aux flottes allemandes, dans l’Australie et dans la Nouvelle-Zélande.

assurément ceux que nous venons de voir : l'essai d’une histoire des doctrines économiques et l’aperçu sur la politique commerciale de grands Etats. Bien que leur rédacteur ne leur ait visiblement pas consacré la même attention qu’aux matières précédentes, bien que leurs imperfections soient nombreuses et particulièrement sensibles, et leurs erreurs aussi graves que les omissions, bien qu’il n’ajoutent pas grand chose à la doctrine et à l’œuvre de List, bien qu’ils soient souvent un assemblage plus ou moins réussi d’idées déjà énoncées tout au long de cette œuvre, ils ne constituent pas moins l’un et l’autre un intéressant effort de création et de mise au point, et leur défaut de méthode n’est pas moins révélateur de méthodes nouvelles, particulièrement utiles à la science économique.

List reproche à Say de prétendre, « dans la première page de son Précis d'économie politique, que l’économie politique n’a point à se préoccuper de la constitution des Etats, qu’on a vu sous toutes les formes du gouvernement des nations s’enrichirent et se ruiner, qu’il importe seulement pour un pays d’être bien administré » (1).

List estime que l’économie politique ne peut pas perdre de vue le problème public, le problème constitutionnel. Il ne veut pas — il l’affirme — « soutenir la supériorité absolue d’une forme de gouvernement sur toutes les autres ». Il constate que les Etats de l’Amérique du Sud n'étaient pas mûrs pour le régime démocratique, qui les a fait rétrograder. De même, il reconnaît que la Russie doit à la monarchie absolue d’avoir réalisé de très grands progrès matériels. En thèse générale, selon lui, l’histoire enseigne qu’une grande prospérité peut être atteinte seulement par les pays « dont la constitution politique, qu’elle s’appelle république démocratique, république aristocratique ou monarchie limitée, garantit pleinement aux citoyens la liberté personnelle et la sûreté des biens, à l’administration, l’activité et l’énergie dans la poursuite des intérêts sociaux, avec la persévérance dans ses efforts. » Nous savons déjà (2) que List

(1) Système National, 2 édition Richelot, pp. 462, 453. (2) Présent ouvrage, 2% partie, ch.3, p. 202.

Le problème constitutionnel

Relativisme

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