‹ Frédéric List: Sa vie, son œuvre, son influenceChapitre 33 sur 55 · FRE · texte numérisé non relu

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considère comme dangereuses la plupart des formes démocratiques simples (il pousse les Etats-Unis, conformément aux idées de Clay, vers cette formule qu’on. a parfois baptisée « système de démocratie autoritaire » et qui ressemble toujours un peu à une dictature, même diminuée par un caractère de délégation de pouvoirs et de durée limitée) et la monarchie élective (il lui attribue la faiblesse injuste de la Pologne). Ses préférences vont à la monarchie héréditaire, monarchie étant entendue dans son sens exact de « pouvoir d’un seul », que ce soit un empereur ou un roi. Il a une naturelle méfiance à l’égard du « césarisme » et ne ménage pas ses critiques aux méthodes de Napoléon 1‘ qui opposaient à l’égoïisme anglais un égoïsme français conquérant, Mais List n’admet pas la monarchie absolue. Cela s’explique pour bien des raisons : il y a d’abord l'influence de son époque, qui passe logiquement du despotisme éclairé à la royauté constitutionnelle, évolution consacrée en France par Louis-Philippe disant qu’il préfère les dangers d’une liberté même poussée un peu loin à l’autorité absolue. Ensuite, il y a la vie même de List : il a souffert de l’arbitraire du roi de Wurtemberg et participé à l’opposition libérale. Enfin, comme cela lui arrive souvent, il a été impressionné par un exemple historique; cet exemple que nous avons déjà cité, et que List exagère hors de toutes proportions, est la révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV, ruinant, selon List, toute l’œuvre colbertienne. Enfin, il y a cette crainte de la féodalité que List croit irrémédiablement attachée aux principes de la monarchie absolue. Son époque, moins évoluée que la nôtre, ne connaissait que mal les périodes d’équilibre monarchique, malheureusement gèné par les guerres inévitables qui président inéluctablement à la construction d’un royaume (ce que List, partisan des frontières naturelles et des conditions économiques favorables, devrait comprendre mieux que tout autre), dont les points culminants seront en France, entre autres, les règnes de Louis IX, Louis XII, François I et Henri IV. Nous croyons bien, en définitive, que List s’en prend plus aux erreurs, particulièrement sensibles en Allemagne, commises par la monarchie absolue qu’au principe de la monarchie absolue. Ce qu’il n’admet pas, c’est la pratique du césarisme par le monarque. Mais la monarchie traditionnelle française, n’accordant au Roi la souveraineté qu’au

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jour du sacre, où est prêté le serment de respecter la loi divine, les lois fondamentales du royaume et la situation traditionnelle des ordres, ne lui semble critiquable que dans ses excès, que son époque a tendance à exagérer. Il veut en quelque sorte une monarchie limitée dans ses attributions mais il ne s’oppose pas à ce qu’elle soit absolue dans l'exercice de celles-ci. C’est ainsi que peut être assuré notamment le respect de la liberté individuelle, et que peut être distingué l’intérêt national (d'économie publique) de l'intérêt particulier (d'économie privée) auquel il est supérieur, qu’il doit pouvoir briser lorsqu'il contrarie le bien général (1).

La préférence de List pour la monarchie héréditaire s’explique surtout par ce qu’il considère qu’ « il s’agit moins d’être bien administré pendant quelque temps que de l’être constamment et uniformément.» Mais une monarchie héréditaire qui n’aurait à rendre de compte à personne n’a-t-elle pas ses dangers à cet égard? List répond affirmativement, trouvant qu’un changement de système dans la politique royale peut amener des catastrophes, s’opposant au principe de constance et de continuité administratives désirable. Il revient à l’exemple qui le hante, déplorant qu’une administration nouvelle puisse détruire le bien que sa devancière a fait, que trente années d’une administration comme celle de Colbert aient été suivies de la révocation de l’édit de Nantes. List croit qu’une constitution peut éviter de semblables erreurs, assurant la stabilité administrative; il faut, pour cela « une constitution dans laquelle les intérêts du pays soient représentés ». Croit-il à la stabilité administrative accordée par les parlements? Sa crainte des rivalités dans les conseils des petites républiques qu’il a étudiées suffit à exprimer son manque de confiance dans les ministères soumis à l’approbation et à la désapprobation des majorités représentées aux Chambres. Les intérêts dont il demande la représentation garantie par la constitution sont évidemment les intérêts sociaux et économiques. List, dès le début de son activité publique, s’est efforcé de constituer des groupements d'industriels, de commerçants. Ce sont ces groupements

(1) Présent ouvrage, 2 partie, ch. 2, p. 172,

La stabilité administrative

Une représentation des forces économiques

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qui sont particulièrement intéressés à la stabilité adminis-

trative, et ce n’est qu'avec leur collaboration que le gouvernement pourra exécuter dans toutes ses phases un système continu comme celui du nationalisme économique.

Il ne faut pas que l’arbitraire royal puisse bouleverser, par un renoncement subit, par un changement de méthode imprévu, le patient travail que doit accomplir une nation pour parvenir à la prospérité. List désire donc qu’une constitution assure cette collaboration entre représentants des forces productives nationales et gouvernement responsable, mais peut-il faire de ces représentants les juges de la responsabilité gouvernementale, puisque l'intérêt général voulu par le gouvernement peut très bien s'opposer aux intérêts particuliers des groupements économiques? List n’a jamais traité le problème à fond. Ses écrits pour la Société allemande de commerce, son activité tant en Allemagne qu’en Amérique prouvent hautement quel intérêt il attache à la représentation des forces économiques. Que leur respect soit spécifié dans une constitution, c’est assurément le vœu de cet Allemand ne voyant dans sa patrie que des Etats séparés et orgueilleux qui méconnaissent les intérêts de la nation allemande. Maïs des gestes comme celui de Louis XIV signant l’édit de Fontainebleau en 1685 le poussent à généraliser : certains juristes français avaient trouvé la révocation de l’édit de Nantes contraire aux lois fondamentales, et le serment du sacre, en vérité, n’apparaît-il pas comme un minimum de constitution? List l’estime insuffisant, mais son désir de voir établir dans les différents Etats une constitution plus précise n’engendre pas du tout une admission du système communément conçu sous l'appellation de royauté constitutionnelle. List, comme tous ceux qui abordent le problème constitutionnel avec l’amour du mieuxêtre, ne peut pas conclure avec rigueur : il signale ce qu’il considère comme la solution la meilleure, cherchant dans l’histoire des justifications, mais devant faire au fond un acte de foi. La stabilité administrative est pour lui le but : la monarchie limitée (au sens que nous avons défini) lui semble présenter le plus de chances d’y parvenir. Pour cela, List fait confiance au pouvoir royal pour imposer le respect de l'intérêt général, et aux forces économiques pour imposer le respect des méthodes administratives nationales

en même temps que celui des intérêts particuliers. C’est l’idéal classique des partisans du régime monarchique qui désirent que l’autorité royale soit absolue mais conforme aux désirs des représentants des intérêts particuliers, ce qui nécessite de la première la compréhension de ces intérêts mais ce qui nécessite surtout des seconds la compréhension de l'intérêt général et supérieur (1).

List fait commencer son essai d’une histoire des doctrines économiques par une étude de Machiavel, et nous avons dit les raisons de cette classification assez fantaisiste. Les partisans de l’unité allemande n'étaient pas sans comparer l’état de l'Allemagne à celui des puissances italiennes au commencement du xvi° siècle, et tout naturellement ils prêtaient attention aux volontés unificatrices de Machiavel entreprenant de persuader les Médicis qu’ils devaient régner sur l'Italie entière. List, qui s’est inspiré des travaux du comte Pecchio, déclare s’être seulement rencontré avec ses contemporains Ranke et Gervinus, mettant eux aussi en lumière l’action politique de Machiavel.

List souligne le caractère défensif du programme de Machiavel, qui proposait, en 1525, une association des puissances italiennes contre l’étranger, dans sa Lettre à Guichardin; et Pecchio constate que cette lettre, communiquée au pape Clément VII, avait contribué à la formation de la Sainte-Ligue en 1526 (2).

(1) Pour List la monarchie absolue et illimitée est néanmoins nécessaire, sans protection constitutionnelle, aux phases inférieures de l’évolution nationale : « Ce sont les périodes de l’esclavage et du servage, de la barbarie et de la superstition, du morcellement national et des privilèges de caste. Car alors la constitution garantit la durée non pas seulement aux intérêts nationaux, mais encore aux abus dominants, tandis qu’il est dans l’intérêt du gouvernement absolu et dans sa nature d’extirper ces abus, et qu’il peut faire arriver au pouvoir un monarque de grande énergie et de :rande lumière, qui fasse avancer la nation de plusieurs siècles et lui ouvre une ère indéfinie d'indépendance et de progrès ». Ces réflexions soulignent encore le relativisme du programme constitutionnel de List, car il est en fait bien difficile de définir le moment précis où, à l’entendre, une nation doit passer de la monarchie illimitée à la monarchie limitée.

(2) List n’insiste pas sur un point qui semble justement capital à Pecchio, à savoir le caractère anti-allemand et anti-protestant des alliances de Clément VII (Jules de Médicis).

Machiavel

Le tyran unificateur

Serra

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Le but réel de Machiavel écrivant en exil l’Opusculo dei principati (1) était d'indiquer aux Médicis les moyens d'imposer leur autorité. Mais Machiavel n’attache qu’une importance secondaire aux droits héréditaires et List croit qu’il y a dans son titre et dans sa méthode une très grande prudence, lui conseillant de parler de « pouvoir absolu » en général, alors que Machiavel pense au pouvoir tyrannique. Ce qu’il demande, c’est le renversement des dynasties particularistes, des féodalités et des municipalités égoïstes, renversement qu’un usurpateur seul peut accomplir pour fonder un empire italien. Pour cela un seul moyen : créer une armée nationale. List montre toute l’habileté de Machiavel, parlant de la « mission providentielle >» des Médicis pour lès pousser au despotisme, cherchant à ne pas s’opposer les ecclésiastiques tout en faisant tomber leurs droits temporels (2). Il note que Machiavel était animé par des sentiments républicains, mais qu’il considérait comme un devoir national de brimer ses sentiments, d’anéantir « jusque dans ses racines la liberté des républiques ». Il conclut en exaltant le génie de celui qui a si bien compris l’utilité d’une armée nationale, et qui n’hésitait pas à sacrifier des libertés nuisibles pour permettre, après l’asservissement, le règne d’une vraie liberté nationale. « Evidemment, dit-il, Machiavel livrait au despotisme, comme une proie, la liberté usée de quelques villes, dans l’espoir d’obtenir grâce à celui-ci l’unité nationale, et d’assurer par là aux générations futures la liberté sous une forme plus grande et plus imposante. »

List à également commenté d’une facon très intéres-

(1) List n’est pas sans comparer sa propre existence à celle du « patriote-martyr » italien, l’un et l’autre ayant travaillé en exil à la grandeur du pays natal qui les avait chassés : Machiavel travaillant à la grandeur des Médicis avait été proscrit par eux en 1512 sur l’ordre de l’empereur Maximilien victorieux.

(2) « Ce qui montre que la pensée de l’auteur doit être comprise à demi-mots, c’est le langage tenu par l’auteur au sujet de l'Etat de l'Eglise. C’est ironiquement qu’il dit que les ecclésiastiques ont des terres et qu’ils ne les gouverne pas, des seigneuries et qu’ils ne les défendent pas; que leurs terres, les plus heureuses de toutes, sont directement protégées par la divine providence, qu’il serait téméraire de porter à leur sujet un jugement. Il est clair qu’il a voulu ainsi, sans se compromettre, donner à entendre qu’un conquérant hardi, surtout un Médicis, dont le pape était le parent, ne rencontrerait pas, sur ce terrain, de grands obstacles. »

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