CHAPITRE PREMIER
Influence de List sur les Méthodes
Distinction entre l'influence sur les méthodes et l’influence sur les doctrines. Les historistes allemands: Roscher, Hildebrand, Knies, Brentano, Schmoller. La fin de la querelle des méthodes. L'influence de List sur
les méthodes ea France et en Angleterre.
Examinant l'influence de List, Honegger observe qu’il y a lieu de distinguer entre l'influence « systématique » de List et son influence doctrinale. En effet, ce n’est pas obligatoirement sur les mêmes hommes qu’influeront la méthode et la doctrine de l’auteur du Système National. Nous avons dit que l'originalité de List était aussi grande dans le domaine méthodologique que dans le domaine théorique. Sa méthode, il l’utilise à des fins démonstratives, et évidemment démonstratives du bien-fondé de sa doctrine. Mais elle n’en reste pas moins, en elle-même, un appareil de démonstration utilisable par tout autre économiste, qu'il partage ou qu’il ne partage pas les opinions Soçirinales de notre auteur.
List entend tirer d’un examen de l’histoire économique des principaux Etats les exemples dont il a besoin pour affirmer la valeur générale du programme protectionniste. Un auteur libéral peut se livrer au même travail avec l’intention de trouver dans ces exemples historiques les instruments de sa démonstration du bien-fondé d’un programme de liberté. La doctrine est absolument différente, mais la méthode employée est la même.
Distinction entre la méthode et la doctrine
La même méthode peut être appliquée
à des doctrines contraires
Appréciation du rôle de List dans la construction de la méthode historique
Peut-on dire que de List découlent toutes les applications de la méthode historique? Un examen impartial de l’histoire nous révèle que seuls des auteurs très secondaires employèrent avant lui la citation d’exemples historiques, et uniquement d’une façon occasionnelle. C’est là d’ailleurs l’opinion de Marshall et de M. Gonnard. Ceux qui ne partagent pas cette opinion doivent être selon nous distingués en deux groupes : d’une part, ceux qui, dans l’œuvre de List, se refusent à découvrir les principes d’une méthode historique; d’autre part, ceux qui font partir la méthode historique de Wilhelm Roscher et ne font de List qu’un expérimentateur maladroit de cette méthode.
Les premiers remarquent que List, notamment dans ses études sur l’histoire économique, s’est contenté d’employer l’histoire à des fins doctrinales, qu’il n’a par conséquent aucune méthode scientifique. La méthode historique prétend au contraire qu’un examen, libre de toute influence théorique, des faits de l’histoire, est la méthode révélatrice des réalités économiques; il ne s’agit plus d’une utilisation des données historiques mais d’une étude désintéressée de celles-ci. List est doublement coupable, coupable d’abord d'effectuer un tri, puisqu'il ne se sert que des faits approuvant sa thèse; coupable ensuite de se livrer à une interprétation partiale des faits, puisqu'il veut a priori en tirer des conclusions concordant avec les conclusions générales de cette thèse. Au contraire, la méthode historique pure ne choisit pas les faits, mais les synthétise ou les compare, et elle ne leur impose pas une signification, mais tire de leur examen un sens vrai, qui peut constituer, sans volonté préconçue, une leçon utile au théoricien d’un nouveau programme. Bref, on reproche ici à List d'employer une méthode ïillustrative et non une méthode démonstrative.
On peut répondre que List pratiquait la citation historique sans l’ériger en méhode: il croit cependant utiliser l'histoire à des fins démonstratives, alors qu’il choisit, en s’en rendant plus ou moins compte, des exemples illustrant sa pensée doctrinale. Mais nombre d’économistes modernes hésitent encore à proposer un critère scientifique de distinction entre le procédé illustratif et le procédé démonstratif. Cette distinction, au moins dans ses applications particulières, nécessiterait une étude psychologique des auteurs, permettant, avec une netteté relative, de savoir si
oui où non la leçon doctrinale sourd de la leçon historiqué, ou si celle-ci sourd de celle-là. Et ceci suppose déjà que la méthode démonstrative exige un travail historique, totalement désintéressé, avant tout travail économique, ce que la plupart des partisans de cette méthode nient, et ce qui est, en effet, à peu près irréalisable; l’économiste porte toujours son choix sur certaines études historiques par préférence aux autres, ce qui, comme l’a dit très justement M. François Perroux, est tout de même une concession à la méthode théorique.
Les économistes qui, sans pousser aussi loin l'analyse de la méthode personnelle de List, ne lui contestent pas le fait d’avoir, au moins partiellement, appliqué la méthode historique sans en être l’inventeur, sont moins nombreux. Nous savons déjà qu’en matière doctrinale List eut des prédécesseurs : aucun ne donna du système national économique une théorie aussi générale et aussi riche, mais certains lui révélèrent, tels Dupin et Chaptal, quelques points de doctrine qu’il utilisa. On est tenté de lui chercher aussi des précurseurs dans le domaine de la méthode. Il a luimême indiqué quelques noms d’économistes obscurs ou d’historiens n’ayant touché aux questions économiques que par accident. Mais celui dont on fait d’ordinaire le « découvreur » de la méthode historique est Wilhelm Roscher (1). Nous verrons ce qu’il faut penser de cette opinion.
Mais auparavant il faut sans doute rappeler que la grande majorité des économistes ayant étudié List constatent que, de la grande originalité de sa méthode, le point essentiel qui sera retenu par les auteurs postérieurs est incontestablement cette collaboration, cette association très poussée entre l’histoire et l’économie politique. Avant List, l’histoire ne joue qu’un rôle illustratif et occasionnel dans l’économie politique. Après lui, elle apparaît comme un
(1) Signalons que certains historiens des doctrines économiques, comme M. François Perroux dans le Supplément aux répétitions écrites de son cours à la Faculté de Droit de Paris, publié par Les Cours de Droit sous le titre Les enchaînements de la pensée économique ne fait aucun rapprochement entre List et les historistes, étudiant d’une part ceux-ci et d’autre part List, Chaptal, Cauwès, Valois, Brocard, Carey et Patten sous la commune étiquette d’interventionnistes d'inspiration nationale. Pour M. Perroux par conséquent, l’influence de List sur les méthodés ne présente pas un intérêt comparable à son influence sur les doctrines.
Roscher
complément indispensable de la science économique, parfois même elle se confond avec elle, au point de n’en plus être qu’un élément, primordial d’ailleurs. « Grâce à List, l’histoire deviendra tout naturellement le laboratoire du chimiste qu’est l’économiste », dit un de ses disciples. Plus pondéré, M. Rist remarque que cette utilisation de l’histoire est le point culminant de sa méthode, que, néanmoins, List, ce faisant, n’avait « pas prétendu au rôle de fondateur », que, cependant, sa méthode « en fait un précurseur ». Il a le mot juste lorsqu'il dit que. pour List, l’histoire et la comparaison historique sont des fnstruments de démonstration en économie politique.
Telle est donc l’opinion générale, parfaitement fondée à notre sens, et qui, si on la rejette, réduit à rien, ou presque, l'influence systématique de List. Ceci dit, revenons au cas de Roscher, en regardant de près les dates des ouvrages des deux auteurs et en discernant, au contraire de ceux qui contestent l'originalité de List, une certaine influence exercée par celui-ci sur Roscher lui-même :
En 1843, Wilhelm Roscher publie son Gundriss zu Vorlesungen über die Staaswirtschaft nach geschichtlicher Methode (Précis d’un cours d'Economie Politique selon la méthode historique). Lorsque parut cette brochure, le Système National était déjà paru depuis deux ans. Le Gundriss ne contient que l’exposé d’une méthode, que Roscher appliquait à ses Principes d'Economie Politique (1) parus en 1844. Roscher est un libéral, subissant profondément l’influence de Smith. Aussi se garde-t-il bien de tout aveu concernant l'influence que List a pu exercer sur sa méthode. Le Système National est paru depuis 1841 et, aujourd’hui encore, de nombreux admirateurs de Roscher estiment que l'œuvre de ce dernier était depuis longtemps préparée lors de la parution du Système National. D’autres au contraire ont été frappés par le souci avec lequel Wilhelm Roscher se recherche des précurseurs autres que List et tend notamment à situer sa tentative en économie politique comme une application de la méthode historique de Savigny dans l’étude du droit (2). Ces derniers se divisent sensiblement
(1) Traduction française et préface de Wolowski, en 1867. (2) Rist, in Histoire des Doctrines, de Gide et Rist, p. 4564 (5° éd.),
en trois opinions : les uns, comme Carl Menger, disent que Savigny se sert de l’histoire dans un but démonstratif alors que Roscher ne s’en sert que dans un but illustratif. Les autres, comme M. Georges Blondel, ont téndance à rapprocher Wilhelm Roscher de List mais à considérer qu’il s’agit davantage d’une communauté d'inspiration, quant à la méthode, que d’une réelle influence d’un auteur sur l’autre. D’autres enfin, comme M. Gaëtan Pirou, classent Roscher et ses disciples parmi les auteurs ayant subi l’influence de List. Et, selon nous, ce sont ces derniers qui ont raison. Il est très possible, et même probable, que Wilhelm Roscher, qui avait déjà révélé l’essentiel de sa méthode dans son cours à la Faculté de Gôttingen, aurait utilisé à des fins économiques les données de l’histoire même s'il n’avait pas connu l’opinion de Frédéric List. Mais on ne peut pas imaginer un professeur allemand qui, en 1843, ait ignoré le Système National. Et, surtout, on ne peut pas se représenter ce professeur ayant ignoré jusqu’alors l’œuvre et la méthode du professeur List, mondialement célèbre. Il semble donc que Roscher ait été au moins confirmé dans sa méthode par l’utilisation de l’histoire que pratiquait List, et qu'ayant lu le Système National, il se soit inspiré non pas tellement de la première partie de cet ouvrage que des citations illustratives de l’histoire qui sont pratiquées dans le chapitres suivants. Roscher n’est pas le moins du monde un disciple doctrinal de Frédéric List
c’est un libéral, et qui a recours à l’histoire à des fins parfaitement opposées à celles de List. Ceci a poussé certains auteurs à faire de Roscher une sorte de vengeur du libéralisme, rétablissant l’équilibre, et montrant que les données de l’histoire peuvent aussi bien servir les idées libérales que les idées protectrices. La vérité semble être que Roscher, libéral dans l’âme, n’a jamais eu conscience d’une telle mission. Où il nous semble avoir le plus manifestement subi l’influence de List, c’est lorsqu'il montre l’intimité des relations entre l’histoire et économie, au point de les associer en une même discipline, la première restant néanmoins la servante de l’autre et jouant le rôle de science auxiliaire.
Très judicieusement, M. Rist, après Gustav Schmoller, considère que « l’innovation de Roscher a un caractère plus pédagogique que scientifique », parce qu’il renoue la tradition des caméralistes allemands et qu’il se sert surtout de
Une méthode pédagogique
Hiüldebrand
l’histoire comme d’un moyen d'enseignement de l’économie politique facilitant la besogne de l'étudiant, plutôt qu'il ne l'utilise comme un instrument scientifique. Mais, à notre sens, ceci le rapprocherait encore de List. Il ne faut pas oublier que List lui aussi a gardé du professorat la volonté de convaincre, que ses œuvres sont moins des instruments de science que de persuasion. Ce n’est pas dire que List ait réduit l’histoire au rôle d’agent complémentaire, voire supplémentaire et récréatif, puisque toute la première partie du Système National, sans compter un grand nombre d’articles, retrace l’histoire économique dans un but qui n’est pas absolument démonstratif, puisque List effectue un tri dans les pays qu’il étudie et plus encore dans les périodes historiques sur lesquelles il s’appesantit; mais ce but est . plus qu'illustratif car cet exposé de l’histoire économique entraine la citation d’exemples variés et souvent contradictoires. Mais List, en général, a recours à l’histoire non seulement pour appuyer sur des bases pratiques certains points de doctrine, mais encore pour animer cette doctrine et, partant, la rendre plus compréhensible. On pourrait même dire que les études qu'il consacre à l’histoire économique sont le premier point d’une méthode pédagogique qui place tout de suite le lecteur en face de réalités vivantes, situe la doctrine au cœur des vérités économiques et sociales, la justifie avant coup.
Il ne faudrait néanmoins pas considérer comme essentielle l'influence, de toute façon relative, de List sur Roscher. En effet, le véritable chef de l’école historique est, incontestablement, Bruno Hildebrand. Or, Hildebrand a manifestement subi et l'influence de List et l’influence de Roscher. On doit avouer qu'Hildebrand a une façon particulière d’acquitter ses dettes de reconnaissance : il se sert ouvertement de leur méthode, les combine avec habileté, en fait les bases de sa méthode personnelle, qui n’est bien souvent qu’une exagération des leurs, et a grand soin ensuite de relever les insuffisances et les erreurs de ceux dont il s’est servi, et auxquels il a oublié de rendre hommage. Hildebrand n’a pas encore, au fond, une conception dynamique de l’économie politique. Il prétend pourtant rénover la science économique par la méthode historique, celle-ci permettant l'énoncé de lois dont l’économie politique, par
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la comparaison et la synthèse, serait la science. Ainsi c’est surtout d’une confontation de données statiques qu’il tire des conclusions générales, encore qu’il définisse l’économie politique comme « la science des lois du développement économique des nations ». L'économie politique, ditil en une formule saisissante, sera la doctrine de ces lois. Et Hildebrand est naturellement conduit à opposer ces lois tirées de l’histoire aux lois naturelles sur lesquelles se basaïient idéalement les économistes classiques. Pour discerner efficacement des lois historiques, Hildebrand conçoit la nécessité d’une économie nationale, permettant ensuite de fécondes confrontations.
En un sens, il va plus loin que List puisqu'il ne fait plus de distinctions entre l’histoire et la doctrine, puisqu'il définit la doctrine comme étant le fruit des comparaisons historiques. En principe il renie donc un procédé illustratif pour faire de l’histoire non seulement la démonstration mais l’élément même de l’économie. Ceci le conduit tout naturellement à généraliser, à créer une doctrine générale qui se servira des leçons générales de l’histoire. Là encore il ira plus loin que List, si l’on veut remarquer qu’il propose une synthèse universelle au lieu d’un examen successif et ordonné des nations. Mais cette méthode plus large ne le conduit pas à des résultats vraiment originaux : il arrive à distinguer trois états dans l’évolution économique, en s’appuyant surtout sur les éléments de circulation (économie naturelle, économie monétaire, économie de crédit), qui le font envisager l’économie sous un aspect différent de List, sous un aspect qu’on pourrait dire plus proprement économique que sociologique, maïs qui ne surpasse en rien la division en quatre états de List.
Notons qu'Hildebrand reprochera à Roscher son admission des lois naturelles, alors que l’examen de l’histoire le conduit lui-même à proposer d’autres lois (1), et que d'autre part il reprochera à List d’avoir utilisé l’histoire à des fins doctrinales et à des fins pratiques. En ce qui concerne l’un et l’autre, le reproche est mérité, mais ne ferait-
(1) Ces lois historiques ne sont pas « naturelles » au même sens que les Jois classiques, puisqu'elles sont apparemment moins inéluctables, puisqu’elles sont plus lois de conséquence que lois déterminantes,
L'histoire « élément »
de l’économie
Une science désintéressée